Les souvenirs scolaires de l'empire romain, où se mêlent la révérence et l'ironie, et le sex-appeal, resté intact à travers les siècles, de Cléopâtre, première pin-up de l'histoire, ont assuré au Jules César de Haendel (créé à Londres en 1724) une place privilégiée dans son Óuvre.

Le compositeur et son librettiste ont su créer un équilibre dramatique astucieux en mariant la comédie espiègle, voire égrillarde, et le drame le plus profond au cÓur des mêmes personnages. Les metteurs en scène ne s'y sont pas trompés et se sont appropriés ce " trésor des pharaons ", transposé sans vergogne à la mode de Cecil B. De Mille ou de Tintin. Ainsi, pour ne prendre que des exemples proches, les réalisations étincelantes de Martinoty à Karlsruhe en 1984, de Nicholas Hytner au palais Garnier en 1987, et celle de Peter Sellars qui vient de débuter au Théâtre des Amandiers (en provenance de la Monnaie de Bruxelles, mais créée en juillet 1985 au Pepsico Festival de New-York).

" Pour ma part, écrit ce dernier, je déteste la méthode de l'actualisation. C'est un procédé bon marché, un truc, et j'espère qu'il sera clair que nous l'utilisons simplement comme un point de départ qui nous permet d'accéder à un niveau supérieur. " Le jeune metteur en scène ne craint pas le paradoxe après ses Da Ponte-Mozart et ce César qu'il nous présente comme un président des Etats-Unis en tournée au Moyen-Orient : conférence de presse au bord de la piscine d'un grand hôtel, en face d'un immeuble démoli par un attentat (décors d'Elaine Spatz-Rabinowitz) ; publicité, sécurité, talkie-walkie ; parachutistes en tenue léopard, l'air vaguement cubain, qui passeront alternativement d'un camp à l'autre avec Achille, leur général. Cléopâtre est une Egyptienne très sophistiquée, sortie d'une fresque antique, comme une publicité télévisée, qui séduit sans peine le président (et les autres) ; Ptolémée, son frère et époux, un sale gringalet sportif américanisé, walkman, Coca-Cola, caleçon de bain, ambre solaire, etc.

Ce parti pris, il faut le défendre tout au long d'un opéra d'une ampleur wagnérienne (1) et de ces airs à da capo qui ont tout leur temps. Le premier rire passé, bien des péripéties paraissent gratuites.

Mais Peter Sellars n'est pas à court d'idées et il invente souvent des saynètes très drôles, qui miment ou contredisent l'effet musical : ainsi les vocalises de César affolé parce qu'il a mélangé les papiers de sa conférence de presse.

Après le burlesque, nous voici en pleine tragédie au troisième acte : Achille est fusillé par ses paras ; Ptolémée torture et viole Cléopâtre, et celle-ci, en treillis, les yeux bandés, les mains entravées derrière le dos, se roule à terre en chantant un air bouleversant (Piangero la sorte mia), tandis que le rideau se lève sur un champ de bataille où rampe César, laissé pour mort, chantant un admirable récitatif avec orchestre. Et ce dépouillement presque total de la scène dans son immensité répond au caractère désolé et sidéral de la musique.

Mais Sellars n'a pas fini de nous surprendre. Cléopâtre expirante est vite " requinquée " par la résurrection inattendue de son amant. Elle déchire son treillis... et apparait en maillot doré deux pièces pour mener l'Óuvre à un rythme endiablé jusqu'à son terme comme une vedette de music-hall, suscitant l'apparition de deux cuirassés, jetant à pleines mains les dollars et les sacs publicitaires, avant de retrouver, tels les époux Reagan, son cher César pour un duo d'amour télévisé.

Pourtant les autres personnages (et les morts barbouillés de sang qui reviennent), moins insouciants, restent marqués par la tragédie qu'ils ont vécue, introduisant une habile dissonance dans cette fin de comédie musicale made in Broadway.

Les chanteurs sont parfaitement soutenus par l'excellent Orchestre de la Monnaie, sous la direction de Craig Smith, parfaitement à l'aise dans la musique transparente et dramatique de Haendel.

La célébration du dixième anniversaire de la mort de Max-Pol Fouchet va commencer par un colloque universitaire, à l'université Sorbonne nouvelle, centre Censier, 13, rue de Santeuil, Paris-5e, salle des périodiques. Vendredi 19 janvier, de 14 à 17 heures, aura lieu, dans la salle de lecture de la bibliothèque, le vernissage d'une exposition Max-Pol-Fouchet, " Les appels de la liberté, de la poésie, du voyage, de l'art, des médias et de la musique ". Samedi, de 9 à 12 heures et de 14 h 15 à 18 heures, le grand amphithéâtre Max-Pol-Fouchet recevra des professeurs qui feront des communications.

Le procureur général de Bulgarie a lancé un mandat d'arrêt contre l'ancien numéro un Todor Jivkov, a rapporté, jeudi 18 janvier, l'agence officielle BTA. Mr Jivkov, écarté du pouvoir le 10 novembre 1989 par Mr Petar Mladenov, a été inculpé pour " incitation à l'hostilité et à la haine ethniques " et pour " avoir reçu sans justification un nombre excessivement élevé de biens publics ", selon l'agence. L'ouverture d'une instruction contre lui avait été officiellement annoncée le 9 janvier.

La Hongrie a demandé jeudi 18 janvier le retrait total des troupes soviétiques stationnées sur son territoire d'ici à la fin de cette année ou en 1991 au plus tard dans le cadre des négociations sur le désarmement conventionnel en Europe (CFE), a annoncé le secrétaire d'Etat au ministère hongrois des affaires étrangères, Mr Ferenc Somogyi, à Vienne. Cette demande fait partie d'une nouvelle proposition introduite jeudi par la Hongrie à la CFE, destinée à débloquer la négociation sur la question controversée du stationnement de troupes en dehors de territoires nationaux.

Les manÓuvres politiques autour de la succession de Mr Jean-Louis Guillaud risquent d'occulter le problème crucial de la survie économique de l'AFP. Certes, le gouvernement ne manque pas de reprocher à l'actuel président de l'agence une gestion très conservatrice et la trop grande imprécision des projets de développement. Mais les représentants de la presse, majoritaires au conseil d'administration, continuent de soutenir tactiquement la gestion de Mr Guillaud, le félicitant d'avoir maintenu depuis 1987 une relative " paix sociale " dans l'entreprise et empêchent ainsi d'ouvrir publiquement le débat de fond.

Or, la situation de l'AFP est loin d'être saine. L'agence ne s'est pas remise du grand choc de 1986, quand un déficit cumulé de 206 millions de francs avait entrainé le départ de Mr Henri Pigeat. Certes, une sévère compression des effectifs avait ramené l'équilibre de l'exploitation dès 1987 mais, dès les années suivantes, la situation s'est à nouveau dégradée. Malgré une hausse d'environ 5 % par ans du chiffre d'affaires, l'exploitation de l'AFP reste déficitaire : 7 millions de francs en 1988, 18 millions et 9 millions pour les deux années suivantes selon les prévisions du président de la commission financière.

Peut-on reprocher à Mr Guillaud de n'avoir pas obtenu les gains de productivité que lui demandaient ses actionnaires ? La marge de manÓuvre du président de l'AFP est plus que restreinte quand il s'agit de réduire des coûts où les frais de personnel ont un poids déterminant. Il peut difficilement diminuer encore les effectifs de l'agence, et les salaires de l'AFP, liés aux conventions générales de la presse écrite, progressent plus vite que l'inflation.

Mais c'est du côté des recettes que se joue le véritable drame de l'AFP. Cette grande agence internationale reste prisonnière d'un marché national où dominent les clients publics. Près de 80 % du chiffre d'affaires de l'agence se fait en France et les abonnements des ministères et administrations représentent encore 50 %. Cette dépendance économique vis-à-vis de l'Etat français a de redoutables conséquences : au moindre désaccord avec la direction de l'agence, le gouvernement dispose de moyens de pression directe sur ses recettes. Au-delà de ces situations de crise, il n'est pas sûr que l'Etat, compte tenu de ses priorités budgétaires, continue longtemps à consacrer chaque année 400 millions de francs pour renflouer l'AFP.

Confronté à ce problème depuis des années, l'agence n'est pas restée inactive... La naissance des radios et des télévisions privées lui a permis de trouver de nouveaux clients. Elle a même réussi, grâce aux performances de son service photo en transmission numérique, à trouver des débouchés aux Etats-Unis et en Asie. Mais ces développements ont des incidences limitées sur le chiffre d'affaires.

Un des torts de Mr Guillaud comme de ses prédécesseurs, a sans doute été de ne pas revoir à la hausse des tarifs restés très en dessous des moyennes internationales. En 1987, un quotidien français consacrait en moyenne 4 centimes par exemplaire pour recevoir les informations de l'AFP alors que son homologue allemand dépensait près de 80 centimes pour s'abonner aux agences de presse. De plus, la politique tarifaire de l'AFP, liée depuis 1957 aux tirages des journaux, n'est plus adaptée à un marché où des publications spécialisées à petit tirage se payent à trop bon compte les services de l'agence.

Mais, même restructuré, le marché des médias n'est pas suffisant pour assurer l'avenir d'une agence internationale et amortir ses formidables coûts de fonctionnement. Dès 1964, Reuter l'a bien compris qui a cherché de nouveaux clients auprès des entreprises, des banques et des agents de change.

L'agence britannique leur a proposé d'abord des informations économiques très spécialisées puis de véritables réseaux de transactions interactives. Aujourd'hui, la fourniture d'informations aux médias ne représente plus que 6 % des activités de Reuter, et son chiffre d'affaires dépasse les 10 milliards de francs, plus de dix fois celui de l'AFP. Les américains Dow Jones et Associated Press ont suivi le mouvement, et le chiffre d'affaires de leur service d'information commun a progressé de 30 % à 40 % par an pour atteindre les 4 milliards de francs.

Handicapée par sa séparation avec Havas et son statut juridique particulier, l'AFP est restée trop longtemps figée sur son métier de base, incapable désormais de dégager une rentabilité. Depuis trois ans pourtant, l'agence française tente de se diversifier, et les " nouveaux clients " représenteront l'an prochain 10 % de ses recettes. Le " fil économique ", composé de plusieurs services très spécialisés diffusés sur écran, a réussi à séduire des entreprises qui ne peuvent s'offrir le réseau de Reuter.

Pour élargir ce début de marché, l'AFP compte maintenant installer le " fil économique " sur des services d'informations électroniques concurrents de Reuter. Ainsi, le réseau Telerate, filiale de Dow Jones, va désormais proposer également les données de l'agence française : un marché potentiel de 2 000 écrans dont l'AFP espère bien conquérir 10 %. Autre initiative : le lancement sur Minitel d'un service "matières premières" consacré d'abord aux cérérales puis au café, au cacao et au sucre et destiné aux petits négociants, marché abandonné par Reuter.

La direction de l'AFP nourrit depuis trois ans un projet plus ambitieux : profiter de l'intérêt suscité aux Etats-Unis et en Asie par la construction de l'Europe pour lancer un service d'informations économiques européennes en langue anglaise afin de toucher le marché international. Le réseau par satellite est prêt, l'agence française dispose de 40 % des informations nécessaires et devrait annoncer à la fin du mois un accord avec plusieurs partenaires européens qui viendront compléter les données.

Le projet est séduisant mais l'AFP se heurtera à forte partie. Reuter domine déjà le marché avec quelque 250 000 terminaux dans le monde. Dow Jones bénéficie d'une prestigieuse image de marque appuyée sur le Wall Street Journal. Pour réussir à percer, l'agence française devrait consentir sur plusieurs années des investissements réguliers et importants. Reste à savoir quelle sera l'attitude de ses actionnaires. Les représentants de la presse sont peu sensibles à une diversification qui ne les concerne pas directement. L'Etat, lui, ne semble pas encore convaincu.

L'Agence France Presse (AFP) est l'une des quatre grandes agences mondiales d'information, avec les Américains Associated Press (AP), United Press International (UPI) et la britannique Reuter. Elle employait, en 1989, 675 journalistes titulaires dont 150 travaillent dans les bureaux répartis dans soixante pays étrangers, et 60 dans les vingt-six bureaux de province. L'AFP comprend aussi 244 techniciens qui s'occupent de la mise au point et de la maintenance des outils de transmission et notamment des satellites, en France et à l'étranger, et 291 administratifs.

L'AFP diffuse environ trois millions de mots par jour à ses abonnés. En plus de ses dépêches économiques, financières et spécialisées, elle transmet un " fil " général en langue française, mais aussi des informations en langue anglaise, via les trois desks de Paris, Washington et Hongkong ainsi que des informations en espagnol et en portugais, à destination du continent sud-américain, en arabe et en allemand.

Les liens ambigus entre l'Agence France Presse (AFP) et le pouvoir politique ne datent pas d'hier. Tout commence en fait avec Havas, l'ancêtre de l'AFP, qui cumule pendant plus d'un siècle les fonctions d'agence de presse et de publicité.

En 1845, Charles-Louis Havas songe à utiliser le télégraphe électrique pour transmettre ses informations. Mais la nouvelle invention est un monopole d'Etat. En échange du droit de l'utiliser, l'agence Havas privilégiera les informations de source gouvernementale. La souplesse politique ne s'arrête pas là. En 1870, l'agence diffusait plusieurs types d'éditoriaux selon la tendance des journaux abonnés : républicain, modéré ou conservateur. Et pendant la première guerre mondiale, en échange d'une participation de l'Etat aux frais de transmission et au nom des " intérêts supérieurs de la Patrie ", l'agence verra son contenu notablement influencé...

La concurrence des agences anglo-saxonnes et allemandes va surprendre l'agence Havas au cÓur des années 1930. Elle ne devra son salut qu'au soutien financier actif du Quai d'Orsay, qui restera toujours attentif à la présence d'une agence française dans le concert de l'information internationale.

Mais déjà, en 1936, le gouvernement Blum envisage de séparer les deux activités de l'agence Havas, l'information et la publicité, et de nationaliser la première.

Havas sera scindée en deux en 1940. Sa branche information, cédée à l'Etat, se transforme en Office français d'information (OFI), parrainé par le gouvernement de Vichy. Mais des journalistes d'Havas rejoignent Londres pour créer l'Agence française d'information (AFI) et des bureaux à l'étranger - Le Caire, Buenos-Aires, Rio de Janeiro, Stockholm, etc. - refusant d'intégrer l'OFI. Ce dernier vit à 90 % des abonnements souscrits par les administrations publiques. A la Libération, la dépendance financière de la toute neuve Agence France Presse, aggravée par le déficit qu'entraine la perte des activités publicitaires d'avant-guerre, se double d'une plus grande sujétion à l'égard du pouvoir politique.

Sept directeurs se succéderont à la tête de l'AFP, imposés par les fréquents changements de gouvernements de 1944 à 1954. Cette année-là, Jean Marin devient directeur général. Un poste qu'il doit au ministre de l'intérieur chargé de l'information de l'époque, François Mitterrand. Jean Marin est une figure historique : ancien d'Havas, résistant, membre en 1949 du conseil national du RPF, il servait aussi d'intermédiaire entre gaullistes et adhérents de l'UDSR, le mouvement de François Mitterrand, au cabinet duquel il avait d'ailleurs appartenu.

L'intérêt de François Mitterrand pour l'AFP ne s'est, depuis, jamais démenti. En 1949, alors secrétaire d'Etat à l'information, il défend l'idée d'une taxe appliquée aux journaux et aux radios et destinée à permettre à l'agence d'échapper à la tutuelle financière de l'Etat. Il participe activement à l'élaboration de la loi du 10 janvier 1957 qui régit encore aujourd'hui le statut de l'AFP et la préserve, théoriquement, d'une emprise gouvernementale.

Humainement estimé et professionnellement reconnu, Jean Marin est reconduit à la tête de l'agence en 1957, élu par le nouveau conseil d'administration. Il avait été chaudement recommandé par François Mitterrand et Claude Bellanger, alors directeur général du Parisien libéré et vice-président de ce conseil. La forte personnalité de Jean Marin évite à l'agence de retomber dans ses travers d'" agence de ministres " pendant vingt et un ans. Même si, en pleine guerre d'Algérie, les anciens rappellent qu'un journaliste de l'AFP en poste à Alger fut expulsé à la demande du gouvernement socialiste.

En 1975, Jean Marin a 66 ans et on lui cherche un successeur. Le président de la République, Valéry Giscard d'Estaing fait pressentir des journalistes comme Claude Imbert et André Fontaine, qui refusent, avant de lancer la candidature de l'ambassadeur de France à Bruxelles, Francis Huré. Après trois mois de polémiques, la presse obtient la désignation à la présidence du secrétaire général de l'AFP, Claude Roussel. Mais le nouveau PDG, un intellectuel qui ne cache pas ses amitiés à gauche, déplait au président de la République. A la fin de son mandat de trois ans, le gouvernement impose son candidat, Roger Bouzinac, alors directeur général du Syndicat national de la presse quotidienne régionale (SNPQR). Hubert Beuve-Méry démissionne du conseil d'administration de l'AFP en dénonçant " le fait du prince ", et deux autres patrons de presse, Jean-Pierre Coudurier (le Télégramme de Brest) et Jean-François Lemoine (Sud-Ouest), manifestent aussi leur désaccord avec cette ingérence des pouvoirs publics. Elle durera pendant tout le septennat.

Henri Pigeat succède en 1979 à Roger Bouzinac, démissionnaire pour convenances personnelles. Le conseil supérieur de l'agence est alors saisi de l'" affaire des diamants ", l'entourage du président de la République faisant pression pour que l'AFP ne serve pas de relais aux informations parues dans le Canard enchainé. D'autres crises défraieront la chronique de ces années de liaisons dangereuses entre le pouvoir et l'AFP.

A partir de 1981, l'agence entre dans des eaux plus calmes. La crise financière qu'elle traverse pendant l'hiver 1986-1987 - qui se solde, après la plus longue grève de l'histoire de l'AFP, par le départ de son président, Henri Pigeat - va cependant la remettre sous les feux de la rampe. L'annonce par le premier ministre d'alors, Jacques Chirac, lors de ses vÓux à la presse en janvier 1987, de la candidature de Jean-Louis Guillaud suscite l'irritation des patrons de presse membres du conseil d'administration. La " grogne " sera de courte durée. Au terme du second tour de scrutin, ils se rallieront à Jean-Louis Guillaud, en expliquant qu'" ils avaient pris acte du fait que seul le candidat déclaré ayant le soutien des représentants de l'Etat pouvait accéder à la présidence de l'AFP " (le Monde du 24 janvier 1987).

Les cinq représentants de l'Etat au conseil d'administration de l'AFP constituent une véritable minorité de blocage, avec un tiers des voix. Ils pourraient bien empêcher Jean-Louis Guillaud d'obtenir le renouvellement de son mandat. Le contentieux entre celui-ci et l'Elysée date de l'autome 1987, en pleine affaire Luchaire, ces ventes d'armes qui donnèrent lieu au rapport Barba. La version diffusée par l'AFP, avec le blanc-seing de Jean-Louis Guillaud, laissait entendre que le président de la République était au courant. Ce contentieux jamais réglé, selon un ancien collaborateur de l'Elysée, constitue une véritable épée de Damoclès pour l'actuel président de l'AFP.

C'est la période des vaches maigres pour l'informatique : IBM, numéro un mondial, affiche pour 1989 un bénéfice en baisse de 35 % sur l'année et de 74 % pour le dernier trimestre. Apple aussi va se serrer la ceinture... Le français Bull - qui dispute à Siemens la place de numéro un européen - accusera un déficit net, malgré des résultats d'exploitation positifs, muscle son organisation et se prépare aussi à faire des restructurations.

Comme tous les ans, IBM est le premier constructeur informatique à afficher ses résultats... Cette année, ils étaient particulièrement attendus puisque, comme tous les autres, "Big Blue" avait annoncé il y a un mois une cure d'austérité d'une sévérité sans précédent (dix mille suppressions d'emplois aux Etats-Unis et des réductions de capacité, notamment), réagissant à toute vitesse au retournement de ses performances au troisième trimestre de 1989.

On savait que le coût de ces mesures (2,4 milliards de dollars, plus de 13 milliards de francs) serait imputé sur le dernier trimestre. C'est chose faite et le bénéfice du groupe chute donc au cours des trois derniers mois de... 74 % à 600 millions de dollars, soit 3,4 milliards de francs. Cette contre-performance fait reculer de 34,5 % le bénéfice après impôt sur l'ensemble de l'année à 3,8 milliards de dollars (21,6 milliards de francs). Et même si on fait abstraction du coût des mesures d'économie, le bénéfice n'aurait augmenté que de 0,6 %.

Néanmoins, le chiffre d'affaires de l'année progresse de 5 % à 67,2 milliards de dollars (383 milliards de francs)... Comme les deux années précédentes, ce sont les marchés extérieurs aux Etats-Unis qui ont tiré la croissance et fait les profits : les ventes y augmentent de 7,6 % à 37 milliards de dollars (55 % du total), leurs profits s'élevant à 4,1 milliards de dollars. Chiffre qui montre que " Big Blue " perd de l'argent aux Etats-Unis...

Autre observation à tirer de ces chiffres : les ventes de matériel ont augmenté moins vite que celles des logiciels et services, la location et le financement progressant même de 13 %. La politique de réorientation du groupe vers l'"immatériel" se confirme donc, les marges ne cessant de se réduire sur les ordinateurs eux-mêmes.

Mr Francis Lorentz, le patron du groupe Bull, expliquait très clairement mardi 16 janvier l'engrenage qui tire lentement l'informatique dans la déprime : le ralentissement du marché américain avive la concurrence sur le marché européen, plus dynamique. Les constructeurs américains, japonais et asiatiques s'y disputent les faveurs des clients.

En outre, la standardisation en cours dans cette industrie entraine une concurrence sur les prix "extrêmement dure", selon les propos de Mr Lorentz. Les constructeurs voient donc leurs marges bénéficiaires fondre : la baisse sur des matériels traditionnels (hors micros) serait de 10 à 15 points. " Nous passons d'un métier où nous faisions des produits de luxe à une activité où nous travaillerons dans des conditions comparables à l'automobile ou l'électronique grand public ", expliquait-il.

Mr Lorentz, qui a souffert en outre de problèmes techniques dans son usine d'Angers (ils lui ont coûté 250 millions de francs), voit donc lui aussi ses performances pâlir : certes, son groupe dégagera un bénéfice d'exploitation, mais ses comptes sociaux seront en " perte modeste ". Il est encore trop tôt pour dire dans quelles proportions, tout dépendant du montant des provisions pour restructurations que Bull passera dans ses comptes : lors d'un comité d'entreprise, le 25 janvier, Bull annoncera en effet des restructurations dans ses services commerciaux et administratifs en France.

Le groupe, dont on ne sait pas depuis le rachat de Nixdorf par Siemens il y a quelques jours s'il est le premier ou le deuxième constructeur en Europe et le septième ou le huitième mondial, a d'ores et déjà musclé son organisation et son état-major. Afin d'assumer sa nouvelle dimension (en sept ans, son chiffre d'affaires a quintuplé et ses effectifs ont doublé) et son nouveau profil mondial, d'abord. Pour être paré pour le gros temps actuel dans l'informatique, ensuite.

Apple, un des " chouchous " de l'informatique américaine, réduit lui aussi son train de vie. La firme californienne va annoncer des mesures d'économie : réduction d'emplois dans des proportions non déterminées, gel des salaires, suppression des voitures de fonction des directeurs américains... On s'attend en effet à ce que la firme de Cuppertino annonce, cette semaine, une chute de son bénéfice trimestriel. Décidemment, l'année promet d'être riche... en événements dans l'informatique mondiale.

Beckett dirige Beckett, annonce le générique. La vidéo d'" En attendand Godot, présentée en première mondiale le mercredi 17 janvier par la troisième chaine dans une réalisation de Walter Asmus, a été entièrement contrôlée par l'auteur dramatique avant sa mort. C'est la première fois que Beckett autorisait que l'on filmât Godot. Il a voulu que le public dispose de " sa " vision de Godot avant que d'autres s'en emparent.

Il avait donc choisi le metteur en scène, les acteurs et, pour l'occasion, donné une forme définitive au texte de son chef-d'Óuvre, édité en 1952 et mis en scène pour la première fois par Roger Blin en janvier 1953 à Paris.

- Vladimir : ...Ils me tueront.

Pour le reste, chacun a pu retrouver le Godot qu'il connaissait. Etait-ce le Godot qu'il espérait ? Roman Polanski, l'excellent Lucky de cette version télévisée, a déjà donné son avis dans le Monde Radio-Télévision daté 14-15 janvier : le film d'Asmus est ennuyeux, l'auteur a été trahi. Cela lui vaut et nous vaut les foudres de l'un des producteurs de cette difficile entreprise. (lire ci-dessous).

Les producteurs ont-ils eu raison de s'acharner à réaliser une version filmée de Godot, avec tous les risques que cela présente ? Personne n'a jusqu'ici répondu de manière satisfaisante à cette question.

La télévision peut se nourrir de cinéma, de films, d'autant plus qu'on les fait pour elle, par elle. De théâtre, non. Ou alors, comme pour ce Godot, doit-elle se transporter en studio et se résigner à la médiocrité. Car on peut tenir pour médiocre le film présenté par FR3. Médiocre le jeu des acteurs à l'exception du monologue superbe de Lucky-Polanski et de la performance sans forfanterie de Jean-François Balmer-Estragon.

Médiocre, la réalisation d'Asmus, coupant des tirades commencées en plans rapprochés par des plans lointains, donnant, par son montage, à des dialogues dits parfaitement l'impression qu'ils sont saccadés. Médiocre aussi car elle est réalisée en vidéo (2) et non en 16 ou 35 millimètres, avec la froideur, le tranchant, la glace de la vidéo, cet outil qu'on finira bien par trouver barbare quand il s'en prend au théâtre. Médiocre dans son économie enfin, car il aurait certainement fallu tourner à nouveau ce passage où Pozzo butte sur un mot (Comme si j'étais à court d'hommes de peine !, au premier acte, page 42) ou celui où Vladimir boule un peu son monologue (page 111).

A l'émission, manque essentiellement le lyrisme qui sous-tend cette Óuvre définitivement trop grande pour le petit écran.

Le Monde reprend à son compte les propos de Roman Polanski et les amplifie même sous le titre : C'est Beckett qu'on assassine. Polanski en profite même pour prendre à partie la SFP et j'avoue ne détenir aucune explication à propos de cette phrase fielleuse. Beckett avant de disparaitre voulait qu'il existe une version télévisée de En attendant Godot, de la Dernière Bande et de Fin de partie en tout point conformes à sa conception de la mise en scène. Pour le tournage de cette version, Beckett a tout vérifié, tout contrôlé. Nous avons dû parfois argumenter pour justifier les modifications qu'impose la télévision, par exemple l'écrivain souhaitait que sa pièce soit enregistrée par une seule caméra, posée au fond de la salle dans la situation d'un spectateur attentif... Tous les débats ont été tranchés par le grand Sam. En témoigne Jérôme Lindon qui fut tout au long de l'aventure notre tyrannique conscience.

La lecture de l'interview de Polanski permet de comprendre pourquoi Beckett lui a refusé de produire sa pièce, il repoussait toute idée d'adaptation et il est vrai que les nécessités commerciales du cinéma pouvaient pour des raisons évidentes détruire l'univers minimaliste et austère du théâtre de Beckett. Le monde de Beckett ne se soumet pas plus aux lois du taux d'écoute qu'au désir de séduire le client.

Beckett n'est plus là, maintenant vont surgir des trous les plus obscurs les exégètes et les héritiers, chacun traitant l'autre d'hérétique au nom du père défunt. Le Monde a pour le moins manqué de goût et de nuance en nous traitant d'assassins.

La princesse Margarita, fille ainée de l'ex-roi Michel de Roumanie (le Monde daté 24-25 décembre 1989), a quitté Genève, avec sa jeune sÓur Sophie, pour fouler - c'est la première fois de sa vie - le sol roumain jeudi 18 janvier. Elle a affirmé qu'elle ne partait pas pour " préparer le retour " de son père mais pour " établir un premier bilan de la situation, ce qui pourrait aider mon père à assumer ce qu'il désire avant tout, le rôle de garant de la démocratie. Les relations sur le plan international qu'il a toujours entretenues pourront lui faciliter la tâche ". La princesse Margarita est née à Lausanne en 1949, a suivi des études universitaires à Edimbourg, avant de travailler à Rome, notamment pour le Fonds international de développement agricole (FIDA).

Elle a tout abandonné l'été dernier, sans oser espérer que la dictature de Ceausescu tomberait, pour " être utile " aux siens. Au nom de l'Association pour la sauvegarde du patrimoine culturel et artistique roumain (le Monde du 12 janvier), elle a pris des contacts avec les autorités culturelles de Bucarest. La princesse a un passeport britannique et un autre danois, mais se dit roumaine.

La crise est ouverte au sein de l'Eglise orthodoxe roumaine. Au cours d'un synode extraordinaire réunissant une vingtaine d'évêques, jeudi 18 janvier, à Bucarest, le patriarche Teoctist, chef spirituel des seize millions d'orthodoxes roumains (80 % environ de la population) devait annoncer sa démission. Une direction collégiale devrait préparer l'élection de son successeur.

Considérée jusqu'à présent comme la seule institution stable du pays depuis la révolution, le 22 décembre, l'Eglise orthodoxe subit à son tour le contrecoup des événements roumains. Alors que l'Institut de théologie de Bucarest est en ébullition, une centaine de prêtres du diocèse d'Alba Julia avaient déjà manifesté, dimanche 14 janvier, pour réclamer la démission de leur évêque.

La hiérarchie roumaine paie ainsi le soutien, contraint mais réel, qu'elle avait apporté au régime Ceausescu. Dans une grande partie de l'opinion, même croyante, son discrédit est devenu total. La coupe avait débordé lorsque, le 24 décembre dernier, au lendemain des fusillades de Timisoara, était publié le message traditionnel à la gloire du Conducator signé par le chef de l'Eglise quatre jours plus tôt, à l'issue de l'assemblée annuelle du patriarcat.

Le 23 août 1989, pour le quarante-cinquième anniversaire du régime socialiste, le même patriarche avait adressé au président Ceausescu un télégramme exprimant " l'attachement et la reconnaissance de l'Eglise roumaine pour l'Óuvre historique grandiose du président ".

" De tels messages au dictateur étaient impossibles à éviter, déclare aujourd'hui au Monde le patriarche Teoctist. Toutes les institutions, y compris religieuses, étaient obligées d'en faire autant. "

Dès les premiers jours de la révolution est née une association d'une dizaine d'orthodoxes contestataires, appelée Groupe de réflexion pour le renouveau de l'Eglise. Il comprend des intellectuels, des théologiens et deux prêtres proches du patriarche, mais également convaincus de la nécessité d'un coup de balai à la tête de leur Eglise : le Père Anania, archimandrite, moine en Moldavie, écrivain, qui a fait six ans de prison sous le régime communiste, et le Père Ciobotea, conseiller patriarcal pour l'Ócuménisme. Plusieurs fois pressenti comme évêque mais toujours barré par le pouvoir, le Père Anania est donné à Bucarest comme favori pour l'élection du nouveau patriarche.

Une écrasante majorité de Roumains font confiance à l'armée (97 %) et à la télévision (89 %), considèrent que la chute de Ceausescu est due à un soulèvement spontané (88 %), et approuvent le procès et l'exécution de l'ancien dictateur et de sa femme (84 %), selon un sondage BVA-Paris-Match publié dans le dernier numéro de l'hebdomadaire. Vingt et un enquêteurs ont réalisé dans les rues de Bucarest, du 11 au 13 janvier, huit cent dix-sept interviews, les personnes interrogées étant invitées à remplir anonymement un questionnaire en roumain. Le Conseil du Front de salut national (CFSN) a la confiance de 87 % des personnes interrogées, le Parti communiste, de 3 %. Mais 78 % ne souhaitent pas le retour de la monarchie avec l'ex-roi Michel.

Seules 53 % des personnes interrogées souhaitent que la Roumanie demeure au sein du pacte de Varsovie, et 57 % ne pensent pas que Mikhail Gorbatchev ait joué un rôle dans la chute du régime Ceausescu.

Le chef des services de renseignements hongrois, le général Jozsef Horvath, a démissionné de ses fonctions en raison du scandale des écoutes téléphoniques en Hongrie (le Monde du 11 janvier). Cette démission, qui remonte à la semaine dernière, a été rendue publique mercredi 17 janvier par l'agence MTI, à la veille du débat du Parlement sur la réforme des services secrets. L'Association des démocrates libres (SZDSZ) et la Ligue des jeunes démocrates libres (FIDESZ) avaient produit le 5 janvier devant la presse des documents et des films établissant que les services secrets - supposés théoriquement dépolitisés depuis la libéralisation du régime - avaient en fait continué à espionner des personnalités politiques, de l'opposition en particulier. Une enquête ordonnée par le premier ministre, Mr Miklos Nemeth, est en cours. La Cour constitutionnelle examine également l'affaire.

Le Parti socialiste de Hongrie (ex-PC) au pouvoir et les partis d'opposition extra-parlementaire se sont par ailleurs mis d'accord mardi sur la place à réserver dans les médias aux publicités des différents mouvements politiques dans le cadre de la campagne électorale pour les premières élections législatives libres depuis 1947, prévues le 25 mars.

Selon un compte rendu de la première session du comité de coordination de la campagne qui a été publié mercredi, tous les partis participant aux élections disposeront d'un temps égal pour se présenter à la radio et à la télévision nationales entre le 23 janvier et le 23 février. Les partis pourront également faire diffuser des publicités payées deux fois par jour dans les deux programmes de la télévision et quatre fois par jour dans les deux chaines de la radio hongroise.

Le Conseil du Front de salut national (CFSN) roumain a tenté de réparer mercredi 17 janvier en séance plénière les " erreurs " commises cinq jours plus tôt par ses plus hauts dirigeants sous la pression de la rue.

Au cours d'une séance plénière de onze heures, le Conseil a recommandé l'annulation des deux décrets du 12 janvier, le premier sur la mise hors la loi du Parti communiste, le second sur l'organisation d'un référendum, le 28 janvier, à propos de la réintroduction de la peine de mort, ont indiqué deux membres du Conseil.

Si cette position est confirmée par le bureau exécutif, qui était, apprend-on au siège du Conseil (1), réuni jeudi matin, cela signifierait qu'il n'y aura pas de référendum, comme le laissait prévoir mardi le vice-président du CFSN, Mr Dimitru Mazilu (le Monde du 17 janvier). Une autre hypothèse est celle de son report. Ce scrutin, outre qu'il était difficile à organiser matériellement en si peu de temps dans un pays où le nouveau pouvoir ne maitrise même pas tous les rougages administratifs, aurait pour effet de compliquer encore une situation politique déjà fragile. Ce " plénum " du CFSN - comment ne pas relever à quel point le mode de fonctionnement du Front ressemble à celui d'un parti communiste, le Conseil jouant le rôle du comité central, tandis que le bureau exécutif équivaut au Politburo - visait à mettre un terme à la crise ouverte par les manifestations du vendredi 12 janvier, qui, sans avoir réuni plus de trois mille personnes à Bucarest, avaient gravement déstabilisé le pouvoir. Conspués et mis en cause par la foule, les trois principaux dirigeants du Front, le numéro un, Mr Ion Iliescu, Mr Mazilu et le premier ministre Petre Roman, avaient pris en toute hâte ces deux décrets, ainsi qu'un troisième créant une commission chargée de recevoir les doléances des citoyens, afin de calmer les manifestants. Dès le lendemain, d'autres responsables du CFSN avaient critiqué leur réaction précipitée, et, le soir même MM Iliescu, Mazilu et Roman apparaissaient à la télévision pour expliquer que, finalement, le référendum porterait à la fois sur la peine de mort - pourtant abolie par leurs soins le 31 décembre - et sur l'interdiction du Parti communiste.

Les jours suivants, de plus en plus de voix se sont élevées parmi les nouveaux acteurs de la vie politique roumaine, comme celle de Mr Celac, le ministre des affaires étrangères, pour regretter que l'on puisse envisager de réintroduire la peine de mort, même pour les dirigeants du régime Ceausescu, ou pour expliquer, comme le fait dans la presse l'éminence grise du nouveau régime, Mr Silviu Brucan, qu'un pays démocratique, entouré qui plus est d'Etats où le Parti communiste joue encore un rôle, ne pouvait se permettre de décréter purement et simplement la mise hors la loi d'un parti de près de quatre millions de membres.

Pour beaucoup de membres du CFSN, c'était précisément le rôle du Conseil de résister à la soif de vengeance du peuple, et non pas d'y céder dans un moment de panique. Les dirigeants l'ont apparemment compris puisque, mercredi, c'est le bureau exécutif lui-même qui a proposé au Conseil d'annuler les deux décrets mis en cause ; cette proposition, selon un participant, fut adoptée à l'unanimité moins quatre abstentions.

Il reste maintenant à attendre la réaction de la rue. C'est peut-être ce problème qui explique qu'aucune annonce n'avait été encore faite au public jeudi en fin de matinée. " Cette réunion a été très importante pour l'évolution du pays dans la stabilité, nous déclarait plus tard un haut membre du Conseil, et j'espère de tout mon cÓur que ses décisions seront bien accueillies par la population. " Le Conseil a apparemment pris le pari du soutien d'une majorité silencieuse, après avoir reçu beaucoup de messages en ce sens de simples citoyens, révoltés par le spectacle de la petite foule vociférante du vendredi 12 janvier. Les mesures de sécurité, en particulier celles visant à protéger le ministère des affaires étrangères, où siège le CFSN, ont d'autre part été renforcées, afin d'éviter la répétition de ces scènes.

En fait, la manière dont les dirigeants vont expliquer au public ces nouvelles décisions sera essentielle ; force est de reconnaitre pour l'instant que le CFSN n'excelle pas dans l'art de la communication. Ainsi, les téléspectateurs roumains n'ont eu droit mercredi soir qu'à un bref communiqué indiquant qu'une réunion plénière du CFSN était en cours. La confusion qui règne par ailleurs sur l'ouverture de grands procès, ceux des hauts dignitaires du régime Ceausescu et des responsables de la Securitate, sans cesse annoncés comme imminents alors que les préparatifs matériels posent toujours d'énormes problèmes, sans parler du flou législatif qui les entoure, n'arrange pas les choses.

L'équipe dirigeante pourrait faire valoir qu'une peine alternative, comme des travaux forcés à perpétuité, pourrait être substituée à la peine capitale, et que d'autre part il revient aux membres du Parti communiste de décider eux-mêmes de sa dissolution.

Le second sujet à l'ordre du jour de la réunion du Conseil était l'organisation des élections libres, dont doit naitre une Assemblée constituante. Dans l'entourage de certains dirigeants du Front, on considère déjà la date du 15 avril initialement envisagée comme prématurée, compte tenu de l'ampleur des problèmes que pose l'organisation d'élections dans un pays aussi ravagé politiquement et administrativement, et alors que la loi électorale est en cours d'élaboration. La plupart des membres du Conseil semblent cependant d'avis de tarder le moins possible, conscients de la méfiance de la population. " Nous sommes et nous voulons rester un pouvoir transitoire ", affirmait, mercredi soir, un membre du conseil. Des élections municipales pourraient d'ailleurs être organisées avant les élections générales.

Enfin, le mode de fonctionnement et le processus de décision au sein du Conseil ont aussi été discutés au cours de cette réunion qui semble, d'après plusieurs sources, s'être déroulée dans une atmosphère assez calme, malgré la diversité des points de vue exposés et l'hétérogénéité des participants. Le rôle de Mr Mazilu dans les événements de ces derniers jours a fait l'objet d'un examen particulier, mais le vice-président, qui parait très éprouvé ces derniers jours, a été confirmé dans ses fonctions, ce qui dénote là aussi une volonté de dédramatiser et de tenter de surmonter cette crise politique.

La prise de décision par un bureau exécutif de onze membres - dans lequel comptaient en réalité quatre personnes - a été également mis en cause. Une loi était proposée visant à élargir cette instance à une vingtaine de membres, sans que le Conseil parvienne cependant à prendre de décision sur ce point. Pour l'instant, la même instance, issue de la Révolution du 22 décembre, reste donc en place. Le bureau exécutif, le Conseil du Front de salut national, dont c'était, mercredi, la quatrième réunion plénière, et un " conseil restreint " d'une quarantaine de membres, plus informel, regroupant en fait les membres du CFSN qui restent à Bucarest en permanence.

La production de pétrole aux Etats-Unis a chuté en 1989 à son plus bas niveau depuis vingt-six ans, poussant les importations à un niveau record, a annoncé mercredi 17 janvier, l'Institut américain du pétrole (API).

La production américaine de pétrole, qui recule depuis trois ans en raison de la rechute des prix, a diminué de 7,6 % l'an dernier, tombant à 7,6 millions de barils par jour contre une moyenne de 8,15 millions de barils par jour en 1988.

La diminution de la production s'est accompagnée d'une nouvelle hausse des importations de pétrole qui ont crû de 8,2 % l'an dernier (par rapport à 1988) pour totaliser 7,9 millions de barils par jour, soit désormais plus que la production.

A titre de comparaison, les importations américaines atteignaient seulement 5 millions de barils par jour en 1985, soit environ la moitié de la production (10,5 millions de barils par jour).

L'API a, par ailleurs, indiqué que la croissance de la consommation américaine d'énergie s'était ralentie l'an dernier, en enregistrant une hausse limitée de 1,9 % contre 4 % en 1988 et 3,5 % en 1987.

Le déficit du commerce extérieur américain a atteint 10,5 milliards de dollars au mois de novembre dernier, après 10,2 milliards de dollars en octobre, a annoncé le département du commerce, mercredi 17 janvier.

Novembre a donc été le plus mauvais mois de l'année pour le commerce extérieur américain. Pour les onze premiers mois de 1989, le fossé entre les exportations et les importations s'est rétréci à 111 milliards de dollars en rythme annuel, contre 118,53 milliards pour l'ensemble de 1988, soit une amélioration de seulement 6,3 %.

En novembre, les importations ont légèrement baissé pour s'établir à 40,69 milliards, mais les exportations ont reculé davantage et n'ont atteint que 30,19 milliards.

Le gouvernement américain a souligné que la grève des 57 000 mécaniciens de chez Boeing l'automne dernier avait fortement réduit les exportations d'avions commerciaux, contribuant selon les estimations à une diminution de 0,5 à 1 milliard de dollars.

Le secrétaire au commerce, Mr Robert Mosbacher, a néanmoins déclaré que " l'amélioration du commerce extérieur américain se poursuivait à un rythme modéré ".

Les marchés, qui prévoyaient plutôt un déficité mensuel inférieur à 10 milliards de dollars, n'ont pas été tranquillisés par l'analyse des responsables gouvernementaux. Mercredi, à Wall Street, le Dow Jones a chuté de 33 points.

Une information judiciaire pour assassinat a été ouverte mercredi après-midi 17 janvier par le parquet de Marseille après le meurtre, la veille au soir, de Jean-Jacques Peschard, maire du 7e secteur de la ville, abattu par des tueurs au sortir d'un restaurant. Le dossier d'instruction a été confié au juge Nadine Perrin. L'émotion suscitée par cette affaire à Marseille est considérable, alimentée par toutes les rumeurs d'une ville reprise par ses démons.

D'abord, il y a tous ces démons familiers instantanément remontés à la surface. Fausses factures, règlements de comptes, narcodollars, guerre des cliniques : Marseille avait-elle vraiment cru pouvoir oublier tout cela ? Il a suffi, mardi soir 16 janvier, de l'exécution de Jean-Jacques Peschard, maire vigouriste du 7e secteur de la ville, pour que tout Marseille, comme aux plus beaux jours, s'embrase de rumeurs, d'insinuations et de sous-entendus. Et pour que resurgissent dans les mémoires les épisodes sanglants de la triste chronique phocéenne, de l'assassinat du juge Michel à la tuerie d'Auriol en passant par le suicide du directeur de la caisse d'assurance maladie, René Lucet.

Mais, chacun le sent bien, l'exécution du docteur Peschard n'est pas seulement un chapitre supplémentaire d'une chronique devenue tragiquement routinière. Cette fois, il y a davantage. Et si même le Provençal, en voie d'émancipation rapide de la tutelle de la mairie, ose prononcer, assorti de mille précautions, le mot de " sabianisme " (1), c'est bien en se fondant sur un constat évident : jamais, depuis la Libération, le milieu marseillais, auquel le style de l'exécution parait attribuer l'assassinat, ne s'était permis de toucher à un élu politique. Ce n'est pas un intérêt privé ni un groupuscule plus ou moins respectable qui a été frappé mardi soir dans une impasse des quartiers nord. C'est la mairie de Marseille et donc, d'abord, le maire lui-même, Mr Robert Vigouroux, revenu précipitamment du Sénégal où il assistait à l'arrivée du rallye Paris-Dakar.

Mr Vigouroux est atteint, d'abord, tout simplement parce qu'il avait solennellement promis à la ville de rompre enfin avec cette image maudite d'un Palerme en miniature. Honnête, étranger aux manigances politiciennes, laissé indemne par les scandales des fausses factures de l'an dernier, c'est cette image de Mr Vigouroux qui, aux dernières municipales, fut plébiscitée par les électeurs marseillais. Sans préjuger le résultat de l'enquête policière, force est de constater que ses efforts portant sur l'image de la ville sont ruinés pour longtemps. Et l'actualité est injuste : la concomitance, tout à fait fortuite, mardi soir, de l'exécution du docteur Peschard et de celle d'un petit truand dans une clinique, à l'autre bout de la ville, n'arrangera pas les choses.

Mais Marseille est atteinte surtout parce que la difficile enquête policière qui s'annonce, avec son cortège de fuites, d'exagérations et d'affabulations, promet d'attirer l'attention pendant de longues semaines sur bien des plaies de la ville. Les premières heures de l'enquête ont d'ailleurs suffi à en faire la démonstration. Ainsi, le docteur Peschard était chirurgien et opérait en clinique. Clinique, avez-vous dit ? Instantanément est remonté dans toutes les mémoires l'assassinat, en mai 1988, de Léonce Mout, propriétaire de la Polyclinique Nord, assassinat qui avait inspiré à l'époque de longs dégagements sur la " guerre des cliniques " et n'a jamais été élucidé.

Plusieurs heures durant, dans la journée de mercredi, Marseille a été persuadée - sur la foi, semble-t-il, d'une dépêche de l'AFP reprise par toutes les radios - que le docteur Peschard était administrateur de cette clinique-là. Avant que le docteur Catherine Mout, fille du gérant assassiné et actuelle directrice, ne le démente catégoriquement, confortée sur ce point par des sources proches de l'enquête. " Le docteur Peschard a bien opéré quelque temps chez nous, a-t-elle expliqué. Mais c'était en 1981, lors de l'ouverture de la clinique et comme presque tous ses confrères marseillais il était soucieux de tester nos équipements ultra-modernes. C'est tout. "

Il semble pourtant que, quelque temps après la mort de Léonce Mout, Jean-Jacques Peschard ait effectué de nouvelles approches en direction de la polyclinique. Approches restées sans suite. Peut-on pour autant refermer, à peine ouverte, la "piste des cliniques" ? Pas tout à fait. Car où opérait le docteur Peschard ? A la clinique Florens. A qui appartient cet établissement ? A Mr Jean Chouraqui, qui n'est pas vraiment un inconnu dans l'affaire Mout, puisqu'il a été gardé à vue quarante-huit heures en novembre dernier, dans le cours de l'enquête sur l'assassinat de Léonce Mout avant d'être relâché, rien n'étant retenu contre lui. Et revoilà ici le personnage principal de tous ces drames marseillais entrecroisés : la rumeur.

La rumeur accusait donc Mr Chouraqui de vouloir acheter la clinique de Léonce Mout, qui s'y refusait. Il faut savoir que tous les directeurs de clinique marseillais se livrent, depuis quelques années, à un Monopoly où l'on ne s'amuse pas vraiment. Acheter la clinique du voisin est devenu une obsession - et parfois une condition de survie. La carte sanitaire de la ville étant extrêmement restrictive - cinq mille trois cent soixante-dix-huit lits privés, pas un oreiller de plus - sont autorisés à Marseille. On ne rachète pas tant la clinique que l'autorisation d'exploiter les lits qu'elle contient. L'objectif, pour les petites cliniques, est d'atteindre le seuil critique des cent cinquante-deux cents lits, qui permettra d'acquérir et de rentabiliser dans les meilleurs délais des équipements ultramodernes tels que scanners ou appareils de résonance magnétique nucléaire.

En cinq ans, le prix du lit a donc quadruplé à Marseille et l'on imagine que pareille flambée suscite bien des convoitises d'investisseurs dont la qualité des soins n'est pas la préoccupation première. En un mot : le secteur des cliniques privées, à l'instar des boites de nuit, des hôtels ou des terrains constructibles, est-il gangrené ou en passe de l'être par la mafia ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais la rumeur - encore elle - en a couru avec insistance au moment de l'affaire Mout et l'assassinat du docteur Peschard devrait la relancer de plus belle.

Nul doute, en tout cas, que les policiers du SRPJ exploreront cette piste-là avec au moins autant d'attention qu'ils examineront en détail les activités municipales du docteur Peschard. Dès mercredi, la mairie a fait savoir qu'elle se tenait à la disposition de la justice. Car Jean-Jacques Peschard, à la mairie de Marseille, s'occupait d'urbanisme. Oh ! pas tout seul ! Mr Vigouroux ne supporte même pas l'idée de déléguer quoi que ce soit à l'un de ses adjoints, et moins encore dans ce domaine ultrasensible des relations avec les promoteurs immobiliers dans lequel le scandale des fausses factures de l'an dernier avait éclaboussé jusqu'à son premier adjoint de l'époque, Mr Jean-Victor Cordonnier.

Ainsi, ils n'étaient pas moins de quatre élus à la mairie de Marseille à se partager, à tour de rôle, au sein d'un " conseil de l'urbanisme ", le périlleux honneur de signer les permis de construire. Et encore pas tous. Par restriction expresse du maire, les permis de plus de cinquante logements ou les permis de lotir de plus de trente lots étaient exclus de la compétence des élus et réservés à celle du seul Mr Vigouroux.

Il ne leur restait donc, ou peu s'en faut, que les pavillons individuels et l'on imagine mal, a priori, qu'une responsabilité si limitée puisse donner naissance à un contentieux à ce point exacerbé qu'il aille jusqu'à faire placer un " contrat " sur la tête d'un élu municipal.

De même, la piste des " supermarchés du cÓur " s'avère bien peu prometteuse. Certes, en encourageant la distribution de produits alimentaires à prix symbolique aux familles nécessiteuses de son secteur - 13e et 14e arrondissements, les plus pauvres de la ville, - le maire Peschard ne s'était sans doute pas attiré la sympathie d'une poignée d'épiciers qui pouvaient s'estimer victimes d'une concurrence déloyale. Mais de là à susciter un meurtre...

En désespoir de cause, il restera aux policiers à explorer la voie de la vie privée, tumultueuse parait-il, de Jean-Jacques Peschard. On reparlera sûrement de Christine Barras, cette jeune secrétaire médicale avec qui il entretenait une liaison avant son second mariage et qui disparut mystérieusement, du jour au lendemain, en décembre 1984. Le docteur Peschard fut alors soupçonné, son jardin retourné de fond en comble pour retrouver le corps, mais en vain. Déjà sa sÓur, Béatrice, jeudi 18 janvier, a déclaré au Provençal se souvenir que, peu de temps avant sa disparition, Christine avait évoqué " un voyage en Suisse au cours duquel elle affirmait transporter 5 millions de francs dans une valise ".

Gageons qu'il ne manquera pas à la mairie et ailleurs de bonnes âmes pour prier que cette piste-là soit la bonne et que s'éloigne de Marseille le spectre toujours renaissant de la calomnie.

Olivier n'avait aucun préjugé défavorable envers l'armée. Il avait fait une préparation militaire et s'était organisé pour devancer l'appel. Cela lui avait permis de choisir son arme et il se dirigea vers les parachutistes " parce qu'on y gagne plus d'argent ". Affecté en 1988 dans un régiment de Tarbes, il a subi un entrainement sévère peu compatible avec sa nature psychologiquement fragile. Aussi, au bout de quatre mois de service, lorsque des soucis personnels sont venus s'ajouter à son angoisse, il a eu un geste de désespoir. Le 18 janvier 1989 il avalait une dizaine de comprimés de tranquillisant. Hospitalisé, il récidivait et l'autorité militaire décidait de le réformer définitivement.

L'affaire aurait pu en rester là. Mais l'armée est rancunière. Mardi 16 janvier, Olivier comparaissait devant la dixième chambre correctionnelle de Paris pour répondre du délit prévu par l'article 418 du code de justice militaire, qui punit - en temps de paix - d'un emprisonnement de un à cinq ans et d'une suppression pendant cinq à dix ans des droits civiques et familiaux, " tout militaire convaincu de s'être rendu volontairement impropre au service, soit d'une manière temporaire, soit d'une manière permanente, dans le but de se soustraire à ses obligations militaires " .

Entre deux prévenus, l'un pour vol et l'autre pour une affaire d'agression sexuelle, Olivier a donc été appelé à la barre. Père d'un enfant depuis un mois, c'est pourtant encore un adolescent qui a eu dix-neuf ans en septembre dernier. Il est si intimidé qu'il murmure ses réponses au président Jean-François Périé : " J'avais des problèmes, je préférais mourir... ", balbutie le jeune homme. " Et maintenant, ça va ? " s'inquiète le magistrat. Après un silence, Olivier soupire : " Ça va... "

Le représentant du parquet a jugé préférable de ne pas prendre la parole et l'avocat du jeune homme, Me Myriam Falco, a évoqué sa fragilité et sa détresse en demandant une dispense de peine ainsi que la non-inscription au casier judiciaire. Mais la machine de la justice ne s'arrête pas sur quelques mots, et si le tribunal a décidé de lui éviter la perte des droits civiques et familiaux, il a condamné Olivier à deux mois de prison avec sursis.

Le conseil d'administration de l'Agence France-Presse devait se réunir dans la matinée du 18 janvier pour élire son président. Mr Jean-Louis Guillaud est le seul candidat à sa propre succession. Il se heurte toutefois à l'hostilité du gouvernement, qui dispose, théoriquement, au conseil, de cinq voix sur quinze. Si Mr Guillaud n'obtient pas, en trois tours, les douze voix nécessaires à son élection, le conseil supérieur de l'Agence, composé de huit personnalités (deux magistrats, deux représentants de la presse, un journaliste, un représentant de l'audiovisuel public et deux hauts fonctionnaires), désignera le 22 janvier un deuxième candidat. En ce cas, l'élection aurait lieu à la majorité simple.

Les pouvoirs publics observeront avec attention les résultats des premiers tours et le comportement des représentants de la presse, jusqu'à présent favorables à la réélection de Mr Guillaud. Des abstentions significatives donneraient au gouvernement un feu vert pour susciter un candidat plus conforme à ses vÓux.

Simples messieurs. - Woodforde (Aus.) b. Chesnokov (URSS, no 11), 6-3, 6-2, 7-5 ; Paloheimo (Fin.) b. Forget (Fra.), 6-4, 3-6, 6-3, 6-3 ; Becker (RFA, no 2) b. Scott (E-U), 6-3, 7-6, 4-6, 6-2 ; Delaitre (Fra.) b. Jones (E-U), 6-3, 4-6, 6-3, 6-2 ; Noah (Fra., no 12) b. Agenor (Hai), 7-6, 6-3, 6-3.

Simples dames. - I. Demongeot (Fra.) b. Mr Kidowaki (Jap.), 6-4, 6-1 ; H. Mandlikova (Aus., no 7) b. C. Macgregor (E-U), 7-6, 6-3 ; S. Wasserman (Bel.) b. N. Zvereva (URSS, no 10), 7-5, 6-1 ; J. Halard (Fra.) b. A. Henricksson (E-U), 7-6, 6-2 ; G. Sabatini (Arg., no 2) b. Mr Mollegraf (P-B), 6-1 6-1 ; C. Tanvier (Fra.) b. E. Inoue (Jap.), 6-4, 6-4 ; A. Gavaldon (E-U) b. A. Dechaume (Fra.), 6-4, 4-6, 7-5 ; Mr-J. Fernandez (E-U, no 6) b. K. Rinaldi (E-U), 6-4, 6-4.

Pierre angulaire de la réforme audiovisuelle du gouvernement, les décrets réglementant la programmation des chaines aux heures de grande écoute et les rapports entre producteurs et diffuseurs sont parus au Journal officiel du 18 janvier. Leur promulgation pourrait relancer la polémique opposant depuis six mois les pouvoirs publics aux chaines privées : TF 1, la Cinq et M 6 ont, chacune, menacé de saisir le Conseil d'Etat, voire les instances européennes.

Quand Mme Catherine Tasca, ministre délégué à la communication, justifie, dans le Monde du 14 juillet 1989, la préparation de deux décrets réglementant la programmation et la production, elle leur assigne des objectifs simples : " Renforcer l'identité culturelle nationale et européenne des programmes aux heures de grande écoute ", d'une part ; " promouvoir et consolider la production française et communautaire ", d'autre part. Des objectifs presque consensuels donc - qui n'y souscrirait ? - et qui répondent, pour une part, aux exigences d'un amendement à la loi de 1986, adopté à l'unanimité par le Parlement à l'initiative du sénateur... RPR, Adrien Gouteyron !

Le gouvernement, pourtant, met alors le doigt dans un engrenage qui le conduit à élaborer deux textes complexes et violemment contestés, que les avis successifs du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) et du Conseil d'Etat obligent à profondément remanier. Les décrets s'appliquent dorénavant aux télévisions hertziennes en clair - les chaines payantes comme Canal Plus, par câble ou par satellite, feraient l'objet de textes distincts - et s'articulent autour de quelques grandes définitions ainsi que de deux types de contraintes, les obligations de diffusion et celles de production.

Les chaines souhaitaient une définition fort large de l'Óuvre pour mieux " diluer " leurs obligations. Le gouvernement, au contraire, avait opté pour une formulation très restrictive : fictions et documentaires seulement. Le texte final reprend la définition " en creux " suggérée par le CSA, puisqu'il assimile à une Óuvre tout ce qui ne relève pas des émissions d'information, des variétés, des jeux, des émissions de plateau, des retransmissions sportives, de la publicité, du télé-achat ou bien encore de l'autopromotion et du télétexte.

La définition des films est parallèlement affinée : ce sont dorénavant des Óuvres de plus d'une heure, exploitées commercialement en salles en France ou à l'étranger (dans ce dernier cas, de façon " significative "). Enfin, les notions de films et d'Óuvres audiovisuelles " d'expression originale française ", qui répondent aujourd'hui à d'innombrables critères, seront simplifiées au 1er septembre 1991, date d'entrée en vigueur de la directive communautaire " Télévision sans frontières ". Ils devront alors être " principalement réalisés en langue française ".

Elles s'appliqueront en deux temps. Les chaines doivent immédiatement diffuser 50 % de films et d'Óuvres audiovisuelles d'origine française et 60 % d'origine communautaire. A la demande du Conseil d'Etat, le gouvernement a renoncé à exclure les heures de nuit des moyennes statistiques, la loi ne le prévoyant pas. Une concession favorable à la Cinq et à M 6 - qui rediffusent parfois des " fonds de tiroir " aux heures creuses pour améliorer leurs quotas, - mais qui ne devrait pas ouvrir la voie à tous les abus : les sanctions prononcées contre TF 1 demeurent valables.

A partir du 1er janvier 1992, ces obligations deviennent plus rigoureuses : les chaines devront appliquer les mêmes quotas, aux heures de grande écoute : chaque jour de 18 à 23 heures ainsi que le mercredi après-midi (dès 14 heures). Ce report de deux ans était recommandé par le CSA, car il offrait " l'avantage de maintenir des objectifs exigeants (...), tout en permettant aux chaines d'y parvenir à l'issue d'une période de montée en charge compatible avec la recherche de leur équilibre financier " (le Monde du 3 novembre 1989). Un délai qui devrait tempérer les récriminations de la Cinq et de M 6.

Fort du principe d'égalité devant la loi, le Conseil d'Etat souhaitait qu'ils s'appliquent à toutes les chaines. Par réalisme économique, le gouvernement a trouvé un " subterfuge " pour en exonérer les télévisions locales ou les décrochages locaux : les obligations de production sont assises sur le chiffre d'affaires net des chaines, la part des émissions régionales exclue. Voilà qui soulagera - partiellement - les finances de FR 3.

Pour les Óuvres audiovisuelles, les télévisions nationales doivent choisir, d'ici à la fin mars, entre deux types de contribution : consacrer 15 % de leur chiffre d'affaires net à des commandes françaises et en diffuser 120 heures minimum en " prime-time " ; ou bien investir 20 % de ce même chiffre d'affaires dans des Óuvres communautaires, 15 % allant alors obligatoirement à des Óuvres françaises. Qu'elles retiennent l'une ou l'autre formule, les chaines devront, en tout cas, favoriser l'essor de la production privée indépendante en lui réservant 10 % de leurs chiffres d'affaires (1). Côté cinéma enfin, les obligations - 3 % du chiffre d'affaires net - sont reportées au 1er janvier 1991, le gouvernement ne souhaitant pas imposer à M 6, qui n'a pas souscrit d'engagements à l'égard du septième art avant cette date, une mesure susceptible d'ouvrir la voie à un recours...

Les textes publiés, reste à savoir aujourd'hui si un gouvernement moins frileux et disposé à une très large concertation publique n'aurait pas pu éviter les six mois de polémiques qu'il vient d'affronter. Faute d'avoir su faire passer leur message, Mme Catherine Tasca et Mr Jack Lang se sont retrouvés isolés, attaqués tant par les chaines privées que par les producteurs de télévision et la SFP, qu'ils étaient censés défendre. Seuls, auteurs et producteurs de cinéma ont soutenu cette démarche.

Le Conseil d'Etat a confirmé, mercredi 17 janvier, l'annulation des résultats du second tour des élections municipales à Lodève (Hérault) qui s'était soldé en mars dernier par la victoire de la liste socialiste conduite par Mme Geneviève Siébénaler. Celle-ci avait déposé un recours au Conseil d'Etat après le jugement prononcé par le tribunal administratif de Montpellier le 6 juin dernier, invalidant déjà ces résultats, à la demande de l'ancien maire divers droite battu, Mr Daniel Mallet. Le Conseil d'Etat a considéré que Mr Claude Allègre (PS), aujourd'hui adjoint au maire de Lodève, n'était pas éligible au moment du vote car ni électeur sur la commune ni inscrit au rôle des contributions directes de celle-ci au 1 janvier 1989. D'autre part, il a estimé que ses fonctions de conseiller spécial auprès du ministre de l'éducation nationale, Mr Lionel Jospin, étaient de nature à fausser le débat électoral.

DE retour à Tokyo après sa tournée européenne, Mr Toshiki Kaifu va devoir s'atteler à une tâche délicate : préparer les prochaines élections législatives, en principe prévues pour la fin de février. Elles seront cruciales pour son avenir comme pour celui du Parti libéral-démocrate, qui risque, après les scandales politico- financiers de l'an dernier, de perdre sa majorité absolue à la Diète.

Son voyage en Europe avait une forte dimension électorale. Mais le fait même que Mr Kaifu doive se doter d'une dimension internationale en vue de sa réélection comme premier ministre confirme, s'il en était besoin, que le Japon compte désormais faire entendre sa voix à l'extérieur de ses frontières, non plus seulement comme puissance économique mais comme grande puissance tout court. Amorcée en son temps par Mr Nakasone, cette montée en force vient d'être confirmée avec éclat par Mr Kaifu.

DANS le discours qu'il a prononcé le 9 janvier à Berlin, Mr Kaifu a clairement annoncé la couleur en affirmant que son pays, " comme un des leaders des démocraties industrialisées, se doit de jouer un rôle majeur, non seulement économique mais politique, (...) et d'Óuvrer sans relâche pour la paix et la prospérité du monde ". Qu'il ait été le premier chef d'un gouvernement nippon à se rendre en Europe de l'Est montre qu'en dépit de son différend territorial avec l'URSS le Japon entend profiter de la nouvelle donne européenne. L'avertissement est clair pour les Occidentaux : s'ils n'occupent pas le terrain, les industriels nippons sont désormais prêts à le faire à leur place comme en Chine. Et vite.

Avec ce nouveau Japon, sûr de lui et que certains trouvent déjà dominateur, voilà donc un nouveau terrain de conflit potentiel avec la CEE. Car le moins que l'on puisse dire est que la visite de Mr Kaifu n'a pas déblayé le terrain sur ce point. Il suffit de se rappeler la récente polémique franco-française entre Mme Edith Cresson et son collègue de l'industrie, Mr Roger Fauroux, sur les investissements nippons en France.

Ou encore les propos de Mr Jacques Delors, qui, à Strasbourg le 17 janvier, a " souhaité que les Japonais tirent toutes les conséquences de la nouvelle disposition d'esprit qu'ils affichent : ils ne pourront indéfiniment demander à l'Occident l'application de principes d'ouverture et de libre échange qui sont refusés chez eux aux entreprises occidentales ".

ON ne peut que se féliciter que le Japon veuille se doter, enfin, d'une diplomatie planétaire et sorte de son rôle essentiellement économique et régional pour prendre les responsabilités qui devraient être les siennes. Cela ne devrait toutefois pas être pour lui un moyen d'occulter les différends qui l'opposent à la plupart de ses partenaires commerciaux, grands ou petits, mais lui permettre de réaliser un équilibre nécessaire entre ses ambitions économiques et ses devoirs de grande puissance. L'exercice est délicat pour un pays aussi fier, mais il est indispensable.

- L'archevêque de Lyon, Mgr Decourtray, a estimé jeudi, sur Europe 1 que " Charles Hernu a toujours été conduit par l'honnêteté dans l'affaire Greenpeace ". " Quand il était ministre de la défense, manifestement il était poussé par le bien de la France. Il a été très surpris par les événements, très peiné. Il m'en a parlé une fois très librement et je puis dire qu'il a beaucoup souffert de ce qu'il considérait comme une injustice à son endroit ", a-t-il ajouté.

Le sénateur Robert Dole, leader des républicains au Sénat, vient de lancer un joli pavé dans la mare la mieux protégée de la politique américaine, en proposant rien de moins qu'une diminution de l'aide américaine à Israël.

Certes, la suggestion de l'influent sénateur ne vise pas uniquement l'Etat hébreu, puisque Mr Dole, dans un article publié mardi 16 janvier par le New York Times, propose de diminuer de 5 % les sommes allouées par le Congrès aux principaux bénéficiaires de l'aide américaine, afin de dégager les ressources indispensables pour soutenir les jeunes démocraties d'Europe de l'Est et d'Amérique centrale et du Sud.

Outre Israël, qui reçoit un minimum de 3 milliards de dollars par an, sont donc également concernés l'Egypte (un peu plus de2 milliards), les Philippines, la Turquie et le Pakistan. Ces cinq pays reçoivent les deux tiers de l'aide américaine.

Dans des précisions apportées quelques heures après la publication de son article, qui a aussitôt mobilisé les défenseurs d'Israël, Mr Dole a expliqué, que dans son esprit, tous les bénéficiaires actuels de l'aide - y compris par exemple un " nouveau bénéficiaire " comme la Pologne - devraient être touchés par cette modeste réduction, pour laisser ne serait-ce qu'un peu d'argent aux autres. Au total, cette réduction permettrait de libérer environ 400 cent millions de dollars, une somme elle-même insuffisante pour répondre aux besoins les plus pressants.

L'initiative de Mr Dole, un homme qui aime dire tout haut ce que beaucoup de ses collègues pensent tout bas, répond à une très sérieuse préoccupation : dans le système actuel, le Congrès reconduit d'année en année des crédits spécifiquement destinés à certains pays, en somme prioritaires, ne laissant plus à l'administration qu'une infime marge de manÓuvre pour tenir compte des circonstances et des nécessités de sa politique étrangère.

Selon les estimations de Mr Dole, 82 % de l'aide économique et 92 % de l'aide militaire sont ainsi attribués par le Congrès de manière rigide. En raison des contraintes budgétaires, il risque de ne plus rien rester cette année pour certains pays pourtant particulièrement dans le besoin, notamment certains Etats latino-américains pourtant engagés aux côtés des Etats-Unis dans la lutte contre les producteurs de drogue, ou encore Panama, à l'égard duquel Washington se sent des obligations à la suite des dégâts considérables causés par l'intervention de ses forces armées, ou encore les pays d'Europe de l'Est qui viennent de se libérer du régime communiste.

Il n'empêche que si l'initiative de Mr Dole a immédiatement suscité tant d'intérêt, c'est qu'elle touche à une " vache sacrée " de la vie politique américaine - pour reprendre l'expression de la chaîne de télévision ABC : l'aide à Israël, qui représente à elle seule un tiers de tout ce que les Etats-Unis donnent à l'étranger. Si l'on tient compte de la population de l'Etat juif, cette aide échappe même à toute comparaison.

Mr Dole est connu de longue date pour être un fervent ami d'Israël, même si en quelques occasions récentes il a eu des mots sévères à propos du comportement des dirigeants de l'Etat juif, que ce soit au Liban ou dans les territoires occupés. Il a soigneusement évité de donner la moindre connotation politique à sa proposition, présentée plutôt comme une sorte de nécessité technique, mais elle sera immanquablement interprétée comme un signe " inquiétant " par les diverses organisations juives américaines et par les dirigeants israéliens eux-mêmes, d'autant que ces derniers réclament au contraire une augmentation de l'aide américaine pour leur permettre de faire face à l'afflux de juifs soviétiques.

Le ministre israélien de la défense, Mr Itzhak Rabin, en visite privée à Washington, où il verra notamment le secrétaire d'Etat James Baker, a déjà fait valoir que toute diminution de l'aide américaine " augmenterait les dangers de guerre " au Proche- Orient.

Le sénateur Dole est connu pour n'avoir pas froid aux yeux, mais il ne s'est pas lancé dans cette initiative sans consultations avec l'administration. Il s'en est entretenu avec le secrétaire d'Etat, et a laissé entendre que le président Bush avait accueilli favorablement son initiative.

Mais du côté de l'exécutif, on semble déterminé à laisser à Mr Dole la responsabilité de manier ce délicat " ballon d'essai ".

L'accord conclu entre l'UDF et le RPR pour l'élection municipale partielle de Cannes des 28 janvier et, éventuellement, 4 février, n'aura tenu qu'une dizaine de jours.

A quarante-huit heures de la date limite du dépôt des listes, le RPR a décidé de le dénoncer en retirant son investiture à la liste conduite par le maire invalidé (PR) de Cannes, Mr Michel Mouillot, et en se désengageant totalement du scrutin. Dans un communiqué publié mercredi 17 janvier en fin d'après-midi, le secrétaire général du RPR, Mr Alain Juppé, a justifié cette décision par le " non-respect des engagements écrits qui ont été pris par Mr Mouillot ". " Dans ces conditions, ajoute le communiqué, le Rassemblement pour la République n'apportera son soutien à aucune liste, et aucune de celles-ci ou aucun de ses membres ne pourra se prévaloir de l'investiture du RPR. "

Une semaine après la démission du RPR de l'ancien maire de Cannes, Mme Anne-Marie Dupuy, qui cautionne par sa présence une autre liste de droite conduite par Mr Lucien Jarry, l'un de ses anciens adjoints (CDS), ce nouveau coup de théâtre a totalement pris au dépourvu les responsables locaux du RPR comme de l'UDF, alors que la liste d'union de l'opposition était bouclée et allait être officiellement déposée.

Aux termes de l'accord initial intervenu entre les deux formations de l'opposition, les candidats UDF et RPR devaient figurer à parité sur la liste de Mr Mouillot, le second de liste devait être RPR et, enfin, l'UDF s'engageait, ultérieurement, à ne pas opposer de candidats aux deux conseillers généraux cannois sortants, MM Jacques Dozol et André-Charles Blan.

Jeu de bilboquet...

La situation s'était toutefois compliquée après que Mr Dozol, auquel Mr Juppé avait demandé d'occuper la deuxième place de la liste Mouillot, eut décidé de ne pas participer à cette liste. Dans l'entourage de Mr Mouillot, on estime que la rupture provoquée " unilatéralement " par le RPR est directement liée à la lutte d'influence opposant Mr Chirac et Mr Pasqua. La fédération RPR des Alpes-Maritimes s'est, en effet, rangée, parmi les premières, dans le camp de l'ancien ministre de l'intérieur, qui devait lui rendre visite vendredi 19 janvier.

" S'il devait y avoir un lien avec notre prise de position, a répliqué Mr Christian Estrosi, député des Alpes-Maritimes et président du comité départemental du RPR, ce serait particulièrement triste de voir où la direction du mouvement en est arrivée (... ). Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Je n'ai été, dans cette affaire, que l'exécutant des instructions de Paris, de façon tout à fait loyale. L'union à Cannes était une volonté de Mr Juppé à laquelle je me suis plié. Je lui ai fait part, régulièrement, des propositions de Mr Mouillot. La dernière fois, c'était il y a une dizaine de jours, et je n'ai été saisi d'aucune contre-proposition du mouvement. Mr Estrosi " regrette profondément que l'on ait joué au bilboquet avec le RPR cannois, qui est, désormais, affaibli pour longtemps... ". Mr Estrosi devait réunir le comité départemental du RPR jeudi 18 janvier pour arrêter une position.

L'attitude du RPR ne devrait pas modifier les données de l'élection. La liste de Mr Mouillot devrait facilement l'emporter.

Dans une lettre adressée à Mr Charles Pasqua et rendue publique mercredi 17 janvier, Mr Alain Juppé, secrétaire général du RPR, s'étonne de ce que l'ancien ministre de l'intérieur affirme que " le désaccord fondamental " entre eux " porte sur la stratégie de fusion des partis de l'opposition ". Mr Juppé déclare qu'il a " déjà eu l'occasion de dire à plusieurs reprises " qu'il est " hostile à la fusion ". " C'est ce que j'ai indiqué très clairement dans le texte que j'ai diffusé à nos cadres ", précise-t-il, citant à l'appui un passage de ce texte dans lequel il écrit : " vouloir créer aujourd'hui un parti unique au sein duquel disparaîtraient nos formations politiques et notamment le mouvement gaulliste, c'est la meilleure manière de provoquer la fracture de l'opposition ".

Mr Juppé rappelle à Mr Pasqua qu' " au cours des travaux qui ont suivi notre conseil national du 2 décembre ", il n'a pas accepté que figure dans le rapport de synthèse " la proposition que Mr Philippe Séguin avait formulée en ces termes : " Notre objectif prioritaire doit être de travailler de toutes nos forces avec nos alliés à la création d'une grande formation commune, moderne, à vocation majoritaire. "

Le secrétaire général du RPR ajoute dans sa lettre que le rapport de synthèse qu'il soutient " prend clairement position pour la mise au point d'un système de primaires qui permettra, en accord avec nos partenaires de l'opposition, de désigner le moment venu notre candidat unique à l'élection présidentielle ". " Il rejoint sur ce point la proposition que vous avez vous-même formulée ", note Mr Juppé, qui estime que " rien dans le texte que m'a adressé votre mandataire (...) ne me paraît en contradiction avec le rapport de synthèse ". " Nous sommes maintenant à un moment important pour la vie de notre mouvement, la méthode qui consiste à dialoguer par agences de presse interposées me paraît porteuse de malentendus ", indique Mr Juppé. " Je souhaite que nous puissions nous entretenir directement des raisons qui vous empêchent d'intégrer votre texte au rapport de synthèse ", conclut-il.

D'autre part, Mr Alain Carignon et les membres du courant VIE, qu'il a créé au sein du RPR et Mr Michel Noir ont décidé, mercredi soir, à Paris, de faire alliance aux assises du 11 février avec MM Jacques Chirac et Alain Juppé. Cette décision a été prise afin d'éviter " une dispersion des voix ", et " une droitisation du mouvement ". Elle fait l'objet d'un échange de lettres entre MM Carignon et Jupé. Le maire de Grenoble " souligne " les accords et " note " les désaccords avec le secrétaire général du RPR, en indiquant que les préoccupations de son courant, dans les domaines institutionnel et social, ont été pris en compte " pour l'essentiel ". Dans sa réponse, Mr Jupé? remarque que " les divergences ne sont pas négligeables " sur l'immigration et l'organisation de l'opposition avec le courant VIE qui poursuivra son action après le 12 février.

Mr Noir estime d'ailleurs dans une interview au Figaro du 18 janvier que " l'initiative Pasqua-Séguin nous fait reculer car elle est une forme de repli sur soi ". Le maire de Lyon ajoute que cette initiative " a l'avantage de nous montrer qu'il n'y a pas de solution en se plaçant seulement à l'intérieur du système actuel ". " Ce n'est pas en imaginant qu'on va régénérer de l'intérieur le RPR ou l'UDF et en faisant semblant d'agir ensemble que nous allons y arriver ! C'est l'impasse. D'où la nécessité d'une autre logique pour sortir de jeux auto-bloquants, celle d'une force unique de l'opposition ", estime-t-il.

Mr Noir pense que " la probabilité " d'une victoire de Mr Pasqua pour les assises du 11 février est " faible ". Il estime " à tout le moins surprenant, voire inexplicable " le comportement de Mr Séguin lors de l'initiative des rénovateurs, au printemps dernier.

Construite dans la plaine du Var à Nice, la maison d'Anna Martini, soixante-treize ans, agricultrice, n'existe plus, son maigre mobilier a été brûlé, et la vieille dame est hospitalisée au Centre héliomarin de Vallauris après avoir eu une rotule brisée par un inconnu.

Locataire depuis trente-neuf ans d'un hectare et demi de terrain où elle s'acharnait à faire pousser quelques légumes et sur lequel elle avait bâti sa maison, Anna Martini, Piémontaise dure au travail et attachée à son bien, se croyait à l'abri d'une urbanisation qui, au fil des années, a grignoté cette zone à l'ouest de la ville, couverte naguère de cultures vivrières. N'était-elle pas protégée par un bail à vocation agricole signé en 1955, renouvelable tous les neuf ans par tacite reconduction ?

En 1988, le propriétaire avait bien vendu le terrain à la Société immobilière de la ville de Nice (SIVN), mais elle ne s'en était pas souciée, forte de son bon droit. Ce qu'elle ne savait pas, c'est que son fils, Nicolas, cinquante-deux ans, avait signé avec le vendeur une convention de résiliation de bail moyennant une indemnité de 400 000 F pour lui (qui n'avait aucun droit sur la propriété) et de 200 000 F pour sa mère.

Accrochée à son lopin, Anna la refusa, tout comme la proposition de se voir reloger dans une HLM. Intimidations, menaces, injures, suivirent. Rien n'y fit. Anna Martini ne bougerait pas.

Le 7 juillet 1989, deux inconnus font irruption chez elle et la brutalisent. Le 20 décembre, un homme non identifié jette sur elle une lourde pierre qui lui fait éclater la rotule. Cette fois, Anna part. Dans une ambulance. Le terrain est enfin libre, et l'on va pouvoir bâtir...

Une semaine plus tard, le 27 décembre, la maison est brûlée et rasée au bulldozer.

" J'avais reçu de la SIVN l'ordre de démolir ", dira aux enquêteurs José Garelli, vingt-sept ans, directeur de l'entreprise de travaux publics qui est intervenue. Savait-il que la convention de résiliation avait été signée chez un notaire sans la présence de l'intéressée, qui, seule, pouvait la parapher ?

L'entrepreneur est en tout cas, comme Nicolas Martini qui l'a aidé, inculpé de violation de domicile et de dégradations volontaires mobilières et immobilières. Placés sous contrôle judiciaire l'un et l'autre, ils ont été laissés en liberté sous caution de 20 000 francs pour le premier et de 10 000 francs pour le second.

La Cour de cassation a aussitôt été saisie, comme il est de règle " quand un maire ou un élu municipal le suppléant est susceptible d'être inculpé d'un délit commis dans l'exercice de ses fonctions " (article 681 du code pénal).

Mr Falicon a réagi dès le mardi 16 janvier en indiquant que Mme Martini " squattait les lieux " depuis le 31 août 1989. Le président de la SIVN a produit un acte de résiliation de bail datant du 18 mars 1988, portant les signatures d'Anna Martini et de son fils Nicolas. Ce document prévoyait " la résiliation du bail concernant le terrain agricole de 14 140 m, la cessation de l'activité et la détermination d'une indemnité pour démolition et enlèvement des aménagements élevés ".

" Mme Martini, a-t-il ajouté, occupait sans droit ni titre une parcelle de terrain que la SIVN a acquis des seuls propriétaires (...) par acte authentique du 18 mars 1988. " " Depuis le 1er janvier 1982, l'exploitation agricole était au nom de Nicolas Martini, qui en payait seul les loyers aux propriétaires ", a-t-il précisé.

Anna Martini a reconnu que son fils avait signé la convention de résiliation du bail, mais qu'elle " n'avait jamais voulu signer " et qu'elle " réfutait cet acte illégal ".

Il reste à établir qui a brutalisé Anna Martini, le 20 décembre. Et, même si des témoins affirment qu'Anna Martini s'était blessée à la rotule toute seule en tombant, une information a été ouverte et confiée à Mme Marie-Vianneytte Boisseau, juge d'instruction à Nice, pour coups et blessures et complicité par instigation.

Charles Hernu est mort d'une crise cardiaque mercredi soir 17 janvier à Villeurbanne. Il était âgé de soixante-six ans. L'ancien ministre de la défense avait été victime d'un malaise alors qu'il participait à une réunion en faveur du peuple arménien. Mr Mitterrand se rendra samedi aux obsèques de Charles Hernu.

Que Charles Hernu devienne ministre de la défense, en mai 1981, était dans l'ordre des choses. Tout autre choix était inconcevable, tant le député du Rhône s'était identifié, au sein du Parti socialiste, à la question militaire. Prédisposé par ses origines familiales - un père engagé volontaire, puis gendarme - à comprendre ce milieu, il avait fait de l'armée son "créneau" au PS.

Ce n'était pas le plus facile, mais c'était aussi, pour cette raison, l'un des moins fréquentés. L'armée et la gauche ne faisaient pas bon ménage, surtout depuis 1958 et les événements d'Algérie, et moins encore lorsque la "gauche non communiste" était alliée par un programme commun de gouvernement au PCF, considéré par beaucoup d'officiers comme l'ennemi intérieur. Antimilitariste traditionnel d'un côté, crainte de la subversion de l'autre, ces deux mondes étaient séparés par une méfiance réciproque.

Charles Hernu rassurait l'un et l'autre. Il donnait aux socialistes, à travers ses conventions pour l'armée nouvelle, rassemblant officiers et sous-officiers, l'image d'un corps de fonctionnaires paisibles, foncièrement républicains, aux conditions de vie difficiles. Auprès des militaires, il incarnait un PS modéré, capable de faire la part du feu, lucide sur ses alliances et respectueux de l'institution militaire. Charles Hernu était-il le porte-parole du PS auprès de l'armée, ou l'inverse ? Le couronnement de son action avait été le ralliement des socialistes, en janvier 1978 - huit mois après les communistes... - à la stratégie de dissuasion nucléaire, alors que la gauche avait longtemps raillé la " bombinette " comme une lubie du général de Gaulle. Les premières études avaient, pourtant, été lancées par le gouvernement de Pierre Mendès France, dont Charles Hernu avait été un fidèle.

Il était de la génération qui avait vingt ans à la Libération. Né le 3 juillet 1923 à Quimper, où son père était alors affecté, il avait passé son enfance et son adolescence à Lyon. Réfractaire au Service du travail obligatoire (STO), qui réquisitionnait les jeunes Français pour aller travailler en Allemagne, il avait terminé la guerre parmi les résistants de Villeurbanne. Le passage à la vie ordinaire ne lui disait rien. L'engagement resterait son mode d'existence. A Lyon, il est bon d'être catholique, mais il est utile d'être franc-maçon et, dans la ville d'Edouard Herriot, opportun d'être radical. Charles Hernu entre à la Grande Loge et aux Jeunesses radicales. Journaliste de profession, la politique est son vrai métier. Il ouvre, en 1951, sa propre boutique dans la mouvance radicale, le Club des jacobins, qui soutient l'entreprise de rénovation mendésiste.

Ainsi Charles Hernu devient-il, en janvier 1956, le plus jeune député de France, élu dans la Seine au titre du Front républicain. Il se range bientôt parmi les adversaires de la politique algérienne de Guy Mollet, le chef du gouvernement, dont Mr François Mitterrand est le garde des sceaux . " Mitterrand, il faut partir ! ", lance-t-il dans une " tribune libre " publiée par le Monde. Le futur président de la République apprécie peu cette interpellation et ne cache pas la piètre estime dans laquelle il tient l'impatient député . C'est l'époque où Charles Hernu rejoue la sarabande des Jeunes Turcs radicaux d'avant-guerre en compagnie de MM Léon Hovnanian et... Robert Hersant. Arrivent mai 1958 et le retour au pouvoir de de Gaulle. Ils ne sont pas si nombreux à lui dire " non " ; le député de la Seine est de ceux-là, et Mr Mitterrand le compte desormais pour l'un des siens.

Après un détour par le PSU, Charles Hernu rejoint, avec son Club des jacobins, la convention des institutions républicaines, modeste machine de guerre de Mr Mitterrand, dont il soutient activement la première candidature à la présidence de la République, contre de Gaulle, en décembre 1965. Il devient alors l'un des principaux barons du mitterrandisme à la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), prototype de la future unification dans le nouveau PS, et occupe la fonction de secrétaire général du " contre-gouvernement " mis en place par les conventionnels, les socialistes et les radicaux après les élections de mars 1967 . Il cherche vainement une circonscription, de la Loire à l'Indre, et il lui faudra dix ans encore avant de trouver un fief à Villeurbanne, la ville de ses débuts, dont le maire socialiste est passé à droite par refus de l'union avec le PCF. Elu à la tête de la municipalité en mars 1977, Charles Hernu devient député l'année suivante.

Au Parti socialiste, il trouve l'appui de MM Robert Pontillon, proche de Mr Pierre Mauroy, et Jean-Pierre Chevènement dans son entreprise de réconciliation des socialistes et de l'armée. Mr Mitterrand lui a donné le feu vert, sans s'engager lui-même trop avant. Le premier secrétaire se méfie de l'état-major. Le ralliement du PCF à la force de frappe, en mai 1977, ne lui rend que plus suspecte une politique de défense qui divise le camp occidental . Quelques mois plus tard, cependant, à la veille d'élections législatives qui peuvent, malgré la rupture de l'union, donner le pouvoir à la gauche, Mr Mittterrand opte pour la stratégie de dissuasion, donnant ainsi gain de cause à Charles Hernu - et à Mr Chevènement - contre les réflexes pacifistes de beaucoup de militants socialistes et contre ceux qui penchent vers l'atlantisme.

En arrivant rue Saint-Dominique, au ministère de la défense, en mai 1981, Charles Hernu se voyait bien rester locataire de l'endroit durant tout le septennat mitterrandien . Sa nomination comme ministre de la défense n'avait constitué une surprise pour personne. Il voyait ainsi recompensé un travail de fond, souvent solitaire, réalisé au sein du Parti socialiste pour tenter de le convertir à une vision plus " réaliste " des questions de défense. Il ne s'intéressait pas seulement aux questions stratégiques et conservait de ses missions parlementaires sur le terrain, durant la guerre d'Algérie, un goût prononcé pour le contact direct avec les militaires sur les théâtres d'opérations. Il l'entretiendra une fois arrivé à l'hôtel de Brienne, n'hésitant pas à mettre une bonne dose de spectaculaire lors de ses " virées ", comme celle qu'il effectuera en Nouvelle-Calédonie, au mois de mai 1985, en faisant une arrivée surprise à bord d'un sous-marin nucléaire d'attaque (SNA), en tenue blanche identique, aux galons près, à l'uniforme des officiers de marine qui l'entouraient. Ses amis socialistes ironisaient souvent sur cette " militaromania ". Mais sous l'ironie perçait une critique plus aiguisée : Charles Hernu étant suspecté d'avoir cédé définitivement aux sirènes des militaires. Certains verront dans l'affaire Greenpeace l'une des conséquences catastrophiques de cette dérive et d'une " opacité " (le mot est de Mr Laurent Fabius) du militaire vis-à-vis du civil que le ministre de la défense n'aurait pas voulu ou pu réduire.

Le maire de Villeurbanne s'était sans doute laissé enfermer dans l'estime, et l'affection, que pouvaient lui porter nombre de militaires, inquiets, dans un premier temps, en mai 1981, de l'arrivée de la gauche au pouvoir. Sa nomination avait rassuré. La préservation de l'héritage gaulliste et le maintien de ses dogmes fondamentaux en matière de défense (dissuasion du faible au fort, exportations d'armes, défense des intérêts français outre-mer, autonomie au sein de l'alliance atlantique, etc), son " oubli " de certaines propositions du candidat François Mitterrand (le service national à six mois), la dénonciation, explicite pour la première fois, dans la loi de programmation militaire 1984-1988, de la menace que le surarmement soviétique faisait peser sur l'Europe avaient contribué à apaiser les esprits. Sa connaissance des dossiers lui permettra de gagner du temps.

La loi de programmation militaire 1984-1988 (830 milliards de francs de dépenses sur cinq ans) - véritable charte de la défense entre la nation et son armée - était pour lui la pièce maîtresse de son action rue Saint-Dominique : renforcement du nucléaire stratégique (tout particulièrement sa composante navale) et du préstratégique ; création d'une force d'action rapide (FAR) pouvant intervenir outre-mer et en Europe (afin de manifester ainsi une plus grande solidarité de la France notamment avec les Allemands de l'Ouest) ; réduction des effectifs de 35 000 hommes ; réorganisation de l'armée de terre ; nouvelles missions de défense territoriale données à la gendarmerie. Le ministre de la défense est alors confronté à la grogne de certains membres de la hiérarchie militaire, qui estiment que leur outil est appauvri par les réductions d'effectifs et une progression trop faible de l'enveloppe budgétaire. En 1983, le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Jean Delaunay, claque la porte. Mais demeure toujours en place le chef d'état-major des armées, le général Jeannou Lacaze nommé en 1980 par Mr Valéry Giscard d'Estaing . La stabilité de l'institution est préservée...

Charles Hernu cherchera également a améliorer les conditons de vie des appelés. Il s'attachera à la féminisation des armées, n'hésitant pas à donner l'exemple en prenant - une première ! - une femme-officier comme aide de camp. Les troupes françaises se retrouvent, quant à elles, au Tchad ou au Liban . Le ministre de la défense propose alors le concept de " soldats de la paix " pour ces troupes de sécurité ou d'interposition . Pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, des appelés en service long (VSL ; volontaires pour le service long)) meurent outre-mer. Le prix paraît élevé à nombre de militaires que le terme même de " soldats de la paix " déconcerte ou irrite. Charles Hernu poursuivra sa route jusqu'au 20 septembre 1985 avec une tranquille assurance, qui ne le quittera pas après son débarquement du ministère de la défense. " Ma conscience est nette ! ", ne cessera-t-il de dire . Il le réaffirmera quelque temps plus tard quand sera évoquée l'affaire Luchaire (livraisons d'armes à l'Iran). Le départ de Charles Hernu du gouvernement est un tournant du septennat . Par deux fois, Mr Fabius a sommé le ministre de la défense de lui dire la vérité sur les responsabilités dans l'affaire Greenpeace. Une fois, ce fut en présence de MM Pierre Joxe, ministre de l'intérieur, et Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Elysée. Un soir, le premier ministre convoqua encore Charles Hernu, en la seule présence de Mr Robert Badinter, conscience du sérail mitterrandiste. La démission s'impose dès lors que Mr Mitterrand lui-même a lancé, en conseil des ministres, à l'adresse du responsable de la défense : " Je veux savoir la vérité. " Le " fusible " saute.

Les militants socialistes l'ont-ils compris ainsi ? Quelques semaines plus tard, ils feront un accueil triomphal à Charles Hernu au congrès de Toulouse. Le maire de Villeurbanne cherchera dans cette popularité la consolation de son isolement.

Le chancelier Kohl était l'invité, mercredi 17 janvier à Paris de l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Venu dans la capitale pour convaincre, le chancelier Kohl a mis son incontestable talent de tribun, de l'émotion, de la gouaille même parfois dans son intervention. Il a mis, surtout, sur la question de la frontière occidentale de la Pologne qui lui vaut actuellement suspicions de l'étranger et critiques chez lui des accents de sincérité qui ont fait dire jeudi aux commentateurs de la presse ouest-allemande qu'il avait été à Paris " plus clair que jamais " sur le sujet.

" Les Allemands - et nul ne devrait en douter, - a dit le chancelier, n'ont pas l'intention de déclencher dans l'Europe de demain une discussion à propos des frontières qui compromettrait obligatoirement l'ordre de paix européen auquel nous aspirons tous ensemble (...). Personne ne veut lier la réunification au déplacement des frontières existantes. " Voilà qui méritait d'être dit, au risque d'irriter des Allemands originaires de Poméranie ou de Prusse orientale ou quelques autres nostalgiques des frontières de 1937. Voilà qui méritait d'être dit, même si cela n'est encore qu'une affirmation de bonne foi et que, pour le reste, l'argumentation du chancelier, inchangée, renvoie au problème juridique : " Il n'y a pas de traité de paix (...), la République fédérale ne peut agir au nom des deux Allemagnes. (...) La fixation définitive des frontières de l'Allemagne doit attendre un règlement de paix pour l'ensemble de l'Allemagne librement négocié. "

Faites-nous confiance, ne doutez pas de nos intentions, tel est le message que voulait lancer à Paris Mr Helmut Kohl. " Aucun responsable, aucun groupement politique digne d'être pris au sérieux ne rêve d'une grande Allemagne sur le modèle pangermanique. " Ne redoutez pas un accès de nationalisme, " l'Etat national du dix-neuvième siècle n'a pas d'avenir au vingt et unième siècle ", dit-il encore, en expliquant que les " sensibilités culturelles " allemandes n'ont plus rien à voir avec celles de la République de Weimar ou du Reich, que les équilibres internes se sont modifiés au profit des Länder rhénans et méridionaux, et en faisant une vibrante apologie du fédéralisme qui est " en train d'entamer sa marche triomphale en Europe ".

Ne vous méprenez pas, ajoute encore le chancelier, sur les émotions qui habitent actuellement les Allemands : " Je vous demande de comprendre nos sentiments ; laissez-nous être heureux. " Ne doutez pas de nos engagements européens, demande-t-il enfin à son public français, en s'excusant, avec un certain humour, de " mesurer 1,93 m ".

Mr Kohl ne pouvait être que satisfait du discours prononcé le matin même à Strasbourg par Mr Jacques Delors, et il n'a pas manqué de remercier le président de la Commission, qui était d'ailleurs venu assister à sa prestation parisienne. Mr Delors avait, en effet, très clairement souligné que la RDA avait pleinement sa place dans la CEE. Il reçut, en juste retour, un ferme soutien du chancelier sur toutes les propositions qu'il avait formulées le matin (le Monde du 18 janvier), notamment sur l'objectif de l'union politique, sur l'idée de créer de nouvelles formules d'association entre la communauté et les pays de l'Est, sur celle de s'orienter vers une véritable politique étrangère commune des Douze à l'égard de ces pays et de faire de la CEE un bloc qui parlerait d'une seule voix au sein d'une instance paneuropéenne revivifiée par les récents événements : la CSCE. " Mon pays sera l'hôte de la conférence économique en Europe qui se déroulera du 19 mars au 11 avril à Bonn, a rappelé le chancelier, et qui pourrait amorcer la création d'un espace économique paneuropéen. "

C'est dans ce cadre européen seulement qu'est envisageable la réunification de l'Allemagne, a répété le chancelier. Il s'est défendu d'avoir jamais eu en tête, à cet égard, " un calendrier ", lequel ne dépend pas uniquement des Allemands. Là encore, il aura su convaincre son auditoire français qu'il ne nourrissait à l'égard de la RDA ni désir d'ingérence ni volonté de forcer l'histoire, et que son souci était plutôt de tempérer le sentiment national qui s'est réveillé en Allemagne de l'Est. Il faut, a-t-il dit en substance, pour que les Allemands de l'Est consentent à la patience, qu'" ils entrevoient le bout du tunnel " ; il a reproché aux actuels dirigeants de Berlin-Est de " perdre du temps " et insisté sur le fait que le retard apporté aux réformes politiques et économiques en RDA est à l'origine d'un dangereux exode, qui se situe toujours aujourd'hui autour de dix mille personnes par semaine.

Le quotidien national gabonais l'Union fait état, jeudi 18 janvier, de " dizaines de blessés, tant du côté des étudiants que de celui des policiers " mercredi après-midi, lors de l'évacuation, par la police, des étudiants en grève à l'université Omar-Bongo. Ceux-ci protestent notamment contre le manque de professeurs et leurs mauvaises conditions de travail.

L'Union soviétique a officiellement invité, jeudi 18 janvier, le président de Solidarité, Lech Walesa, à effectuer une visite à Moscou et à y rencontrer Mikhail Gorbatchev, a-t-on rapporté de source proche de Solidarité. L'invitation a été remise par l'ambassadeur d'URSS, qui a rencontré Mr Walesa à Gdansk.

La Turquie a-t-elle un rôle à jouer dans le conflit qui sépare ses " cousins ", les Azéris, et l'Union soviétique ? Avec le déferlement des passions nationalistes dans les Républiques du Caucase, c'est toute la question du panturquisme qui refait surface.

La ligne officielle du gouvernement est claire. " Comme le reste du monde, nous suivons ces événements de près. C'est tout, affirme Mr Murat Sungar, le porte-parole du ministère des affaires étrangères, il s'agit d'un problème interne à l'Union soviétique. " Les pays frontaliers de la Turquie, en particulier la Grèce et la Bulgarie, abritent des minorités turques et suspectent le régime d'Ankara de vouloir les inciter au soulèvement. Le souvenir de l'invasion de Chypre en 1974 et l'arrivée de plus de 300 000 réfugiés turcs de Bulgarie l'été dernier ne sont pas faits pour apaiser leurs craintes, apparemment sans grand fondement. Un article récemment paru dans l'organe de l'Union des écrivains soviétiques accusait même la Turquie d'avoir provoqué les émeutes au Nakhichevan.

Bien que le gouvernement turc ait choisi la voie de la prudence et répète à qui veut l'entendre qu'il n'a aucune intention de se mêler des affaires de ses voisins, la notion de panturquisme n'est pas tout à fait morte. Un congrès du Centre national pour l'Azerbaidjan, qui représente un million de Turcs d'origine azérie, s'est tenu à Ankara le 14 janvier. A l'ordre du jour, la réunification des territoires azerbaidjanais soviétique et iranien. " Nous voulons un Etat indépendant, tout comme les Républiques des Balkans ", a déclaré Mr Ahmed Karaca, le secrétaire général du centre. Lors d'un entretien accordé au quotidien Hurriyet, Mr Ercument Konukman, le ministre d'Etat responsable des réfugiés de Bulgarie, affirmait : " Dans les années à venir, les Turcs d'Union Soviétique, de Chine et des pays voisins vont se soulever, obtenir leur indépendance et fonder des Etats aux couleurs du drapeau turc. "

Ces déclarations, pour le moins provocatrices, ont fait l'effet d'une bombe dans les cercles politiques et ont valu à Mr Konukman les critiques de la presse. Dans un éditorial paru la semaine dernière dans le quotidien Milliyet, Mehmet Ali Birand, un des journalistes les plus respectés de ce pays, demandait la démission du ministre " sans quoi la politique du ministère des affaires étrangères et de l'Etat turcs ne pourrait plus être crédible ".

La population turque, bien qu'approuvant l'attitude de son gouvernement, est cependant tiraillée par ses sentiments de solidarité à l'égard de ses " cousins " d'Azerbaidjan qui, contrairement aux " frères " de Bulgarie, n'ont jamais fait partie de l'empire ottoman et appartiennent à la secte chiite de l'islam. Comme l'affirmait Altan Oymen dans le quotidien Milliyet : " Il y a des liens indestructibles entre la Turquie et l'Azerbaidjan. Nous sommes de la même race, nous parlons la même langue et nous partageons les mêmes traditions. Il est dès lors normal que nous éprouvions beaucoup d'intérêt pour les problèmes du peuple azerbaidjanais. "

Les troubles qui ont éclaté à la frontière entre l'Azerbaidjan soviétique et l'Iran au début de janvier ont tout autant surpris les autorités de Téhéran que le reste du monde. L'événement a été ignoré au début par la presse quotidienne et la radio officielle de Téhéran, qui ne l'ont évoqué qu'après un silence de vingt-quatre heures, traduisant ainsi l'embarras des dirigeants et leur inquiétude devant une situation qui apparemment échappait à leur contrôle.

Par la suite, lorsque les informations sont devenues plus précises sur la nature et l'étendue des manifestations et des désordres à la frontière soviétique, les médias iraniens se sont efforcés de minimiser la portée des événements en les reléguant au second plan. Les autorités pour leur part ont dépêché à Moscou le vice-ministre des affaires étrangères, Mr Mahmoud Vaezi, pour exprimer leur préoccupation devant la flambée de violence et rassurer les dirigeants soviétiques en ce qui concerne leur souci de ne pas envenimer les choses et de s'entendre sur des mesures de sécurité. Dès le début de la crise, Téhéran a donc joué la modération, allant même jusqu'à conseiller aux Azéris soviétiques - par le truchement du député de Tabriz, Mr Chaféi - de ne pas " tomber dans l'illégalité et de régler pacifiquement leurs différends avec Moscou ".

Le souci des dirigeants iraniens de ne pas jeter de l'huile sur le feu n'est pas uniquement inspiré par la volonté de ne pas compromettre l'amélioration des relations avec l'URSS intervenue à la suite de la visite de Mr Rafsandjani à Moscou en juin 1989. Il est dû surtout à la volonté de ne pas ouvrir la boite de Pandore du nationalisme azéri, une arme à double tranchant. Le souvenir de l'éphémère République autonome d'Azerbaidjan, proclamée en novembre 1945 par Jafar Pichevari, demeure encore vivace à Téhéran, qui se rappelle également qu'au lendemain de la révolution islamique la révolte de Tabriz, conduite par les partisans de l'ayatollah Shariatmadhari, avait failli compromettre l'unité de la jeune République islamique. Depuis cette date, d'ailleurs, les dirigeants de Téhéran nourrissent une certaine méfiance, à l'égard du clergé azerbaidjanais soupçonné de s'opposer au principe du velayate faguih (1) qui prévaut en République islamique.

Le nationalisme azéri demeure donc pour Téhéran un brûlot explosif qui menace non seulement l'URSS, mais également l'Iran. La mise en garde de l'ayatollah Khamenei adressée le 17 janvier à Moscou, l'invitant à "ne pas se tromper dans l'analyse des sentiments des Azéris d'URSS", relève du souci de minimiser la portée de la vague nationaliste qui déferle en Azerbaidjan soviétique. "Les sentiments des Azéris, souligne Mr Khamenei, sont islamiques et ce serait une erreur de penser qu'ils ont des motifs ethniques ou nationalistes."

Un marché ?

Mr Khamenei, qui, sur ce point, est appuyé par Mr Rafsandjani, semble donc proposer à Moscou un marché qui peut se résumer ainsi : "Nous ne ferons rien pour encourager le nationalisme azéri, mais en échange appuyez-nous dans notre conflit avec l'Irak sur le plan diplomatique et en nous fournissant des armements." La récente proposition de Mr Chevardnadze de servir de médiateur entre l'Iran et l'Irak entrerait ainsi dans le cadre de ce marché.

En République islamique, le monolithisme n'est pas de rigueur et, paradoxalement, ce sont les tenants du clan des radicaux, avec à leur tête les étudiants de la ligne de l'imam, qui semblent s'opposer à ce marché en faisant valoir que ce qui se passe à la frontière soviéto-iranienne et en Azerbaidjan est une conséqence de la révolution islamique et qu'il faudrait donc aider l'Azerbaidjan à se séparer de l'URSS.

Laquelle de ces deux thèses finira-t-elle par prévaloir ? Tout dépendra en définitive de l'évolution de la situation en Azerbaidjansoviétique et il n'est pas exclu que la politique de modération officiellement affichée à Téhéran se modifie si les nationalistes azéris remportent des succès significatifs dans leur lutte contre le pouvoir central de Moscou, ou si de graves et sanglants événements font jouer la solidarité azérie.

Mr et Mme Mitterrand ont commencé jeudi 18 janvier en fin de matinée leur brève visite d'Etat en Hongrie. Ils ont été accueillis à l'aéroport de Budapest par le président de la République par intérim, Mr Matyas Szuros.

Qui est qui, mais surtout qui sera quoi ? Il ne va pas être facile à Mr Mitterrand de répondre à la question pendant les deux jours qu'il passe au bord du Danube. La vie politique hongroise, en effet, n'est actuellement faite que de points d'interrogation, et il en sera ainsi au moins jusqu'aux élections législatives des 25 mars et 1er avril prochains, qui devraient permettre d'y voir plus clair dans un multipartisme naissant mais, ô combien ! brouillon.

D'ici là, c'est le provisoire qui va l'emporter. Provisoire, comme Mr Szuros, par exemple, qui ne doit son maintien à la présidence de la République qu'aux résultats infinitésimaux du référendum du 26 novembre dernier, en vertu desquels l'élection d'un nouveau chef d'Etat a été repoussée au lendemain des législatives. Mais nul ne peut encore dire si le nouveau président sera élu au suffrage universel ou par les nouveaux députés. Provisoire,comme Mr Miklos Nemeth, le premier ministre réformateur, ancien membre du Parti communiste (PCOH) transformé récemment en Parti socialiste (PS). Provisoire, comme Mr Reszö Nyers, le père des réformes économiques, aujourd'hui président du Parti socialiste mais qui s'apprête à prendre sa retraite. Provisoire, comme Mr Imre Pozsgay, autre ancien communiste réformateur, fort populaire et qui aurait, selon tous, emporté haut la main une élection présidentielle au suffrage universel. Provisoire, comme Mr Jozsef Antall, le président du Forum démocratique, en qui beaucoup voient le possible premier ministre du gouvernement de coalition à venir.

C'est avec tous ces " provisoires ", et bien d'autres, que Mr Mitterrand s'entretient jeudi et vendredi. Derrière lui, les sept ministres qui l'accompagnent, et qui ont été priés d'éviter les déclarations intempestives, font de même. Mais personne n'attend d'annonce sensationnelle. L'impression prévaut ici que, pour la France, la Hongrie ne vient qu'après la Pologne et la Roumanie. On se console en évoquant le passage prometteur - il est parti mercredi - du premier ministre japonais, Mr Toshiki Kaifu, qui a promis un " droit d'entrée " de 900 millions de dollars ; la générosité ouest-allemande et les investissements sud-coréens massifs sont également cités.

La France, au demeurant, donne depuis quelques mois des signes de réveil. On compte aujourd'hui plus d'une vingtaine d'entreprises mixtes, et pas mal de projets ne demandent qu'à sortir des cartons, grâce au vent de privatisation qui souffle sur le pays. Encore faut-il que les hommes d'affaires français, habitués aux grands contrats et aux interlocuteurs étatiques, s'adaptent à ce nouveau climat tout en prenant garde aux interlocuteurs véreux qui ne songent qu'à s'enrichir en quelques mois.

Car c'est une autre particularité de la Hongrie d'aujourd'hui que cette cascade de scandales financiers qui font l'essentiel de l'information et où sont bien souvent compromis d'anciens apparatchiks du système d'hier, prompts à privatiser les trésors de guerre de naguère. Les scandales ne sont d'ailleurs pas qu'économiques. C'est ainsi que le chef de la police politique a été obligé, mercredi, de donner sa démission : il avait omis de faire cesser la surveillance de plusieurs dirigeants de l'opposition démocratique. Ceux-là mêmes que Mr Mitterrand doit rencontrer vendredi, avant d'aller se recueillir sur la (toute nouvelle) tombe d'Imre Nagy, le premier ministre de la révolte de 1956, exécuté en 1958 avec la bénédiction des Soviétiques.

L'Union soviétique a fermé ses frontières méridionales avec l'Iran et la Turquie en raison des combats qui opposent actuellement Azéris et Arméniens, a annoncé jeudi matin, 18 janvier, un responsable de l'agence officielle Armenpress.

Téhéran comme Ankara estiment officiellement, pour le moment en tout cas, que les tragiques événements qui se déroulent à proximité de leurs territoires relèvent strictement des affaires internes de l'Union soviétique.

La solidarité " islamique " avec la communauté azérie n'en joue pas moins un rôle, au moins dans certains secteurs des opinions publiques.

La Hongrie connait des heures graves, difficiles ? Soit. Ce n'est pas une raison cependant pour que, à la veille de la visite de Mr Mitterrand, ce ne soit pas les querelles franco-françaises qui aient prévalu.

Qu'on en juge : l'événement, si l'on peut dire, aura été mercredi l'annonce de la présence de Mr Jack Lang parmi les ministres admis à accompagner le président de la République. Il avait suffi qu'un honorable confrère de la presse du matin écrive le même jour que " Lang a été privé de Hongrie par Mitterrand " (le Monde du 18 janvier) pour que l'Elysée revienne in extremis sur sa décision et fasse savoir à Mr Pierre Brochand, le nouvel ambassadeur en poste à Budapest depuis deux semaines seulement, que ce n'est pas six ministres mais sept qu'il faut accueillir (1). C'était très exactement mercredi à 20 h 30. Il ne restait plus au malheureux ambassadeur, prévenu par téléphone, qu'à bâcler le diner auquel il participait, et convoquer à la hâte ses collaborateurs pour trouver logement et interlocuteurs au septième ministre qui allait lui tomber sur la tête par la grâce présidentielle.

Un nouveau train de hausses de prix a été annoncé mercredi 17 janvier en Pologne, allongeant la liste des nombreux produits majorés depuis le 1er janvier dernier. Sont notamment concernés le poisson, frais ou en conserve, dont les prix sont multipliés par deux et plus, et le mobilier, qui fait des bonds spectaculaires.

La CGT a maintenu ses positions dans le collège ouvriers lors des élections des délégués du personnel du centre industriel Renault de Billancourt, le mardi 16 janvier. La CGT a obtenu 75,6 % des voix contre 75,5 % un an auparavant. La CFDT recule de 16,2 % à 14,6 % alors que FO progresse légèrement de 4,9 % à 5,3 % des voix de même que la CFTC (2,4 %) et la CSL (2,1 %). Compte tenu notamment de la chute des effectifs, la progression relative de la CGT s'accompagne d'une réduction du nombre des suffrages exprimés en sa faveur : 2 702 en 1989, 2 327 en 1990.

La CGT reste le premier syndicat de la RATP (40 000 salariés) malgré une perte de 5,5 points (de 48,05 % à 42,51 %) lors des élections des délégués du personnel qui ont eu lieu le 16 janvier. Ce recul s'effectue au profit d'à peu près tous les autres syndicats, notamment les Indépendants (9,75 %, soit + 1,8 point) et FO (16 %, soit + 7 points) qui, il est vrai, a fait cavalier seul en 1990 après avoir fait alliance avec la CFTC dans le collège des cadres en 1989. La CFDT reste stable avec 10 %.

- Réunis à Paris, le mercredi 17 janvier, les membres suppléants du groupe des Sept n'ont pas trouvé d'accord sur le problème de l'augmentation des quotes-parts du Fonds monétaire international (FMI). Le directeur général du Fonds, Mr Michel Camdessus, avait demandé le doublement des ressources de celui-ci avant la fin de 1989. Après s'y être totalement opposés, les Etats-Unis ont finalement accepté en novembre une augmentation de 35 %, jugée insuffisante par les responsables du Fonds. Le Japon devrait devenir le deuxième contributeur du FMI, et la Grande-Bretagne être rétrogradée au cinquième rang, ce à quoi elle s'oppose. " Sur les deux problèmes (augmentation et répartition des quotes-parts), de grandes difficultés subsistent ", notait un responsable français.

Le comité intérimaire, organe de décision du FMI, se réunira en février à Washington pour se prononcer sur le sujet.

A la quasi-unanimité, l'assemblée générale des internes et des chefs de clinique en grève depuis le 10 janvier a voté, mercredi 17, contre l'accord signé le jour même entre les syndicats de médecins et le ministre de la santé. Elle s'est prononcée pour la poursuite du mouvement et, surtout, a décidé d'entamer une grève des urgences à partir du vendredi 19 janvier.

Comment les représentants des grévistes, au terme de deux nuits de négociations, ont-ils pu si mal prévoir la réaction de leur base ? Mercredi, en début de matinée, les négociateurs des deux côtés estimaient être parvenus à un bon accord. Mieux, une espèce de front commun entre le ministre de la santé, Mr Claude Evin, et les représentants des quatre syndicats d'internes et de chefs de clinique (1) semblait se dessiner, dans le but de faire aboutir les discussions avec les partenaires conventionnels au plus vite.

Durant toute la matinée de mercredi, des réunions ont eu lieu dans les salles de garde des hôpitaux parisiens pour évaluer l'état de la base. Il fallut alors bien admettre que la grande majorité des internes et des chefs de clinique n'étaient absolument pas sur la même longueur d'onde que leurs représentants syndicaux. Une à une, les salles de garde se prononçaient contre le texte de l'accord. A l'exception de l'hôpital Antoine Béclère, qui jugeait le texte " insuffisant mais acceptable ", et de Cochin, qui décidait de " faire confiance " à Mr Evin et de lever le mot d'ordre de grève des soins pour trois jours, le temps pour le ministre de la santé de faire pression sur les partenaires conventionnels.

Dans tous les autres hôpitaux, à quelques nuances près, le rejet du texte était massif. L'assemblée générale convoquée en fin d'après-midi au CHU Pitié-Salpêtrière entérinait alors cette opposition. Après un classique procès fait aux médias, coupables de ne pas soutenir les grévistes, on passa à l'examen du texte de l'accord.

Les dispositions concernant l'installation et l'ouverture d'un cabinet ont été jugées inacceptables. " Nous voulons une liberté totale d'installation ; le gouvernement ne nous donne aucune garantie sinon la promesse d'un examen des demandes au cas par cas. Ce qui laisse la porte ouverte à l'arbitraire et au copinage ", s'exclamait un chef de clinique. " Et le huitième arrondissement ? " s'inquiéta un autre. " Pourra-t-on vraiment s'y installer comme bon nous semble ? Assurément non. " Le ton montait. La France semblait se réduire à quelques arrondissements parisiens et, dans l'amphithéâtre plein à craquer, quelques internes de province se sentaient bien seuls.

Sur la convention, les discussions furent plus intéressantes. Mr Evin était-il ou non allé au bout de ses concessions ? Pouvait-il faire davantage et forcer les partenaires conventionnels à aboutir ? Pour l'assemblée générale, la réponse ne faisait guère de doute : " C'est au ministère de la santé, notre ministre de tutelle, de faire en sorte que les discussions conventionnelles aboutissent. " Le texte signé lundi matin n'est qu'un accord de dupes, déclarèrent, en substance, plusieurs grévistes. Il ne prévoit même pas de calendrier de négociations. " On peut très bien se retrouver sans convention dans un siècle ", déclara un interne. " Ce n'et pas un texte, mais un poème, dit un autre, toutes les interprétations sont possibles. "

D'autant que visiblement, selon les grévistes, tant la Caisse nationale d'assurance-maladie que les syndicats de médecins - à commencer par la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), à laquelle sont affiliés les syndicats d'internes et de chefs de clinique - ne semblent guère prêts à s'entendre, ne serait-ce que pour accueillir les internes et les chefs de clinique à leur table de négociations. " Quittons donc la CSMF, proposa le délégué de l'hôpital Lariboisière, nous aurons les mains plus libres. " Cette proposition, d'ailleurs, a bien failli être adoptée, mais il a finalement été décidé de la soumettre au vote de l'assemblée générale de vendredi.

Autre reproche adressé sans cesse au ministre de la santé : " Pourquoi ne revalorisez-vous pas le secteur 1, comme vous en avez le pouvoir ? " ; de la même manière : " Pourquoi le ministre de la santé ne décide-t-il pas de lui-même, comme il le peut, de revaloriser la nomenclature des actes de biologie ? "

Et finalement, un à un, les représentants des salles de garde des différents hôpitaux parisiens appelèrent à la grêve. Après avoir, à la quasi-unanimité, voté contre le texte de l'accord, l'assemblée générale, toujours à l'unanimité, se prononça pour une grève des soins illimitée avec, à partir de vendredi, une grève des urgences. Celle-ci sera interrompue lundi 22 janvier, jour de la réunion du conseil d'administration de la Caisse d'assurance-maladie, et reprendra mardi 23 si aucun accord n'est intervenu.

Les internes et les chefs de clinique avaient le choix entre deux attitudes : accepter l'accord et faire confiance à leur ministre de tutelle pour qu'il fasse aboutir au plus vite l'élaboration d'une nouvelle convention médicale ; ou alors durcir le mouvement, le radicaliser, pour exercer une pression maximale, tant sur le ministre que sur les partenaires conventionnels. Ils ont opté pour l'épreuve de force, quitte à se mettre à dos d'autres catégories de médecins. Et à faire exploser un système conventionnel déjà bien mal en point.

Le durcissement du mouvement de grève des internes et chefs de clinique reflète un conflit d'intérêts qui est aussi, dans une large mesure, un conflit de générations. Il illustre également l'opposition de deux conceptions des rapports entre l'exercice de la médecine libérale et son environnement économique.

L'inquiétude des jeunes médecins est facile à comprendre. Dans le cadre du renouvellement de la convention médicale qui détermine les relations entre les praticiens libéraux et les caisses d'assurance-maladie est envisagé un " gel " du secteur 2, où les honoraires sont librement déterminés. Or, compte tenu de la progression des effectifs médicaux (+ 4 % par an), la majeure partie des jeunes s'installent désormais dans ce secteur 2.

Les syndicats de médecins et l'assurance-maladie considèrent que le développement du secteur 2 a atteint un plafond. Dans certaines zones géographiques, il est pratiquement impossible de se faire soigner aux tarifs de la Sécurité sociale, ce qui pose la question de l'accès aux soins pour les plus défavorisés. Enfin, le développement incontrôlé de ce secteur risque de se retourner contre lui en tirant les tarifs vers le bas.

Les intérêts des médecins déjà installés dans un système qui, bon an mal an, leur garantit une certaine " sécurité économique " et ceux des jeunes praticiens qui craignent de ne pas pouvoir en bénéficier sont contradictoires. Le " gel " du secteur 2 - effectif depuis début décembre en raison du vide conventionnel - permet certes de ne pas bouleverser l'édifice actuel, mais il fige les situations acquises. " Poussez-vous pour faire un peu de place aux jeunes ", lancent en substance internes et chefs de clinique à leurs ainés.

Le compromis conclu mercredi entre Mr Claude Evin, ministre de la solidarité, et leurs représentants contenait pourtant des éléments qui auraient permis d'atténuer ce conflit. Il proposait l'élaboration de nouveaux critères (titres, formation médicale, fonctions hospitalières ou universitaires) pour les dépassements d'honoraires. On allait tout droit vers la disparition du secteur 2 sous sa forme actuelle.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que l'entrevue, mercredi après-midi, entre la Confédération des syndicats médicaux français et les deux principales organisations d'internes et chefs de clinique (pourtant membres de cette confédération) ait été particulièrement houleuse. Du reste, rien pour l'instant ne laisse entrevoir que la réunion, lundi, du conseil d'administration de la Caisse nationale d'assurance-maladie permettra de débloquer la situation.

La CSMF est en position difficile alors que les généralistes (le syndicat MG France) sont partisans de la disparition du secteur 2. Quant au conseil d'administration de la Caisse nationale d'assurance-maladie, ses divisions persistent. La perspective d'une grève des urgences incitera-t-elle finalement les protagonistes, et les internes eux-mêmes, à faire preuve de réalisme ?

Ces conflits d'intérêts illustrent de manière particulièrement nette la difficulté qu'éprouve le corps médical à se rendre compte qu'il est en train de changer d'époque. Le divorce est total entre deux conceptions de l'exercice de la médecine. Certains médecins, notamment les plus jeunes, considèrent encore qu'ils n'ont pas à prendre en compte l'environnement économique : après plus de dix années d'études, ils estiment qu'une rémunération suffisante doit leur être accordée, en leur permettant d'appliquer des tarifs librement déterminés et de s'installer où ils le veulent.

Or les représentants des internes qui ont négocié avec le ministre de la solidarité ont explicitement reconnu que cette approche a vécu. Le relevé de conclusions de mercredi soulignait que " la progression des taux de dépassement compromet gravement l'équilibre et la survie du système conventionnel " et exprimait la nécessité d'" assurer une régulation concertée de l'évolution des dépenses de soins ambulatoires ".

Lors des assemblées générales, de trop nombreux internes et chefs de clinique ont oublié une évidence : c'est en grande partie la collectivité, c'est-à-dire la Sécurité sociale, qui assure la rémunération des médecins libéraux. Multiplier les dépassements d'honoraires aboutirait à tuer la poule aux Óufs d'or.

UNE convention, l'accès au secteur 2, la liberté d'installation dans les locaux professionnels sans aucune restriction... et tout de suite ! Les internes et les chefs de clinique en grève, inquiets pour leur avenir, entendent le faire savoir, fût-ce en recourant à l'arme absolue, la grève illimitée des urgences à l'hôpital.

Les " voies royales " d'antan n'existent plus. L'internat et le clinicat ne sont plus les gages de réussite qu'ils étaient hier. L'heure est à la maitrise de l'évolution des dépenses de santé et à la sauvegarde de la Sécurité sociale. Le secteur hospitalier public, mis à part les grands CHU, n'est plus vraiment attractif, à tel point que plus de deux mille sept cents postes de praticiens hospitaliers sont aujourd'hui vacants.

La situation confuse qui prévaut actuellement justifie-t-elle un acte aussi grave qu'une grève illimitée des urgences ? La démarche jusqu'au-boutiste des médecins grévistes pourrait bien, en définitive, se retourner contre eux. S'ils avaient avalisé l'accord élaboré le 15 janvier, compte tenu des garanties données par le ministre de la santé sur l'accès au secteur 2, ils auraient mis les syndicats de médecins dans une position pour le moins difficile. Maintenant, tout est à refaire. Les syndicats de médecins voient en effet d'un très mauvais Óil l'arrivée de nouveaux praticiens, qui plus est bardés de titres, dans un secteur devenu très concurrentiel. Là où les internes et les chefs de clinique veulent des honoraires libres, les syndicats médicaux les plus libéraux parlent seulement de " droit promotionnel pour les médecins à autorité médicale accrue ".

C'est désormais chacun pour soi. Et l'intersyndicale nationale des médecins hospitaliers à beau jeu d'expliquer qu' " elle ne peut soutenir une forme d'action qui, pour défendre la liberté totale des tarifs médicaux, porte atteinte aux exigences éthiques d'accueil et de soins aux malades urgents ". On veut espérer que les internes et les chefs de clinique sauront faire preuve de responsabilité en organisant le mieux possible un service minimum pendant leur grève. Il y va de leur crédibilité.

Une mystérieuse nappe de pétrole se propageait, mercredi 17 janvier, dans l'archipel de Madère où les experts tentent d'éviter une catastrophe écologique. Pendant la nuit, les courants ont poussé de petites quantités de pétrole de Porto-Santo, où la nappe, longue de 20 kilomètres et épaisse de 40 centimètres, est apparue lundi, vers la côte nord de l'ile de Madère. Le ministre portugais de l'environnement, Mr Fernando Real, s'est aussitôt rendu sur place avec des avions militaires chargés de plusieurs tonnes de produits antipollution.

Selon les autorités, les dangers restent minimes à Madère, principale ile de l'archipel. Mais, à 40 kilomètres au nord, la seule plage de Porto-Santo est noircie par le pétrole. Et la marée noire, qui a déjà provoqué la mort d'un grand nombre de poissons, de tortues et de mouettes, pourrait affecter sérieusement la réserve naturelle des ilots Desertas, à 40 milles au sud-ouest de Porto-Santo où se trouve notamment une colonie d'ours marins.

Ouvrant, jeudi matin 18 janvier, une conférence consacrée à la situation économique, Mr Gorbatchev a qualifié de " menace directe pour la perestroika " les " affrontements inter-ethniques de Transcaucasie ". Ces affrontements se poursuivaient jeudi, bien que les forces de l'ordre aient reçu, la veille, l'autorisation d'utiliser leurs armes " en stricte conformité avec les exigences de la loi ". Les Azéris s'opposent par la force à l'intervention de l'armée soviétique. Les habitants de Bakou, qui ont déclenché une grève générale, ont érigé des barricades pour empêcher l'entrée des blindés dans la ville. Le ministre de la défense, le général Iazov, a ordonné une mobilisation partielle des réservistes. Enfin, les frontières avec l'Iran et la Turquie ont été fermées pour empêcher les Azéris et les Arméniens d'acheter des armes dans ces deux pays.

"Camarades", en ces circonstances, eût été très inadéquat. On aurait bien pu dire "citoyens", mais précisément citoyens de quoi ? L'URSS ? L'Arménie ? L'Azerbaidjan ? Restait bien "gospoda", le "messieurs" d'avant la révolution, mais là, cela faisait trop ancien régime.

La Pravda a donc préféré "lioudi" : "lioudi" qui veut dire "gens", "hommes". C'est ce qu'on inscrit sur les camions quand ils transportent des hommes et non des animaux, et c'est par ce mot que commence, jeudi 18 janvier, un court article de "une" de l'organe du comité central du Parti communiste de l'URSS. C'est grandiloquent. A gauche et à droite, il y a des photos de réfugiés, de vieillards courbés, d'enfants effarés. Tout le pays sait maintenant que le Caucase a basculé dans l'horreur, et l'on lit dans la Pravda : "Hommes. Hommes d'Azerbaidjan. Hommes d'Arménie. On a envie de crier (...). Ecoute ton cÓur. Pourquoi la haine s'y trouve-t-elle ? Qui t'empêche de vivre ? Hommes, il nous est donné de vivre ici, d'y élever nos enfants et nos petits-enfants. Aucune religion, aucune ambition assignée par les chefs d'hier ou ceux de maintenant ne nous donne le droit d'exterminer nos semblables (...). Reprenez-vous."

Voilà ce que dit la Pravda, attitré du Parti communiste, la voix du régime, pendant que la télévision confirme (le Monde du 18 novembre) que les troupes ont maintenant reçu l'ordre de tirer sur les auteurs de pogroms et interviewe un officier grièvement blessé alors qu'il défendait un village arménien. " Il faut prendre, dit-il, des mesures sévères pour rétablir l'ordre car nous sommes au bord de la guerre civile. "

Mercredi la télévision du soir ne disait que ce qu'il y aurait dans la Pravda du lendemain matin. Aujourd'hui, lentement, par à-coups, mais de plus en plus nettement, la télévision s'affirme tandis qu'il devient de moins en moins indispensable de lire la Pravda. Les informations sont dans les Izvestia, l'organe du gouvernement et du gorbatchévisme, dans le quotidien (presque un vrai journal) des Jeunesses communistes, dans la Russie soviétique, désormais porte-parole des conservateurs - partout sauf dans la Pravda, car le parti en tant que tel n'existe pas et qu'au-delà de toute cette horreur, les tueries du Caucase révèlent et accélèrent aussi la profondeur du changement de régime.

Car si l'on s'arrête une seconde de comptabiliser la mort, que voit-on ? Une situation typique, caricaturale, des périodes de transition dans lesquelles institutions, habitudes politiques et réflexes gouvernementaux ne correspondent absolument plus à la réalité sociale. Hier, l'URSS n'avait pas besoin de forces de maintien de l'ordre car l'ordre n'était jamais troublé. La terreur était suffisamment grande, le KGB suffisamment actif pour que toute tentative de quoi que ce soit fût tuée dans l'Óuf. Et quand la force du désespoir ou de la rage faisait éclater l'émeute, on tirait à la mitrailleuse, dans la foule, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de manifestants. Aujourd'hui, on ne veut enfin plus faire cela. La terreur est un lointain souvenir. La peur s'est effacée depuis cinq ans. La démocratisation est devenue réalité. Les rancÓurs accumulées explosent, mais entre le bain de sang d'hier et le désarroi d'à présent il n'y a toujours rien - pas de pratique du maintien de l'ordre ni d'effectifs suffisants.

Et puis il y a ce formalisme de la Constitution, la plus démocratique du monde comme on disait avant. Et à certains égards, c'était vrai, vrai sur le papier, mais uniquement sur le papier puisqu'il n'y avait qu'un seul pouvoir, la direction du parti, et qu'elle donnait ses ordres à toutes les instances constitutionnelles. Puis le poids du parti et de la direction s'amenuisent. Les Républiques s'affirment, les partis locaux se retrouvent sous la pression de nouvelles forces politiques locales qui les menaçent, et l'on découvre que, décrétant l'état d'urgence dans une région, le présidium du Soviet suprême de l'URSS n'a pas toutes les prérogatives nécessaires pour le faire directement, qu'il doit aussi passer par le présidium d'Azerbaidjan et que ce n'est plus une formalité.

Ce l'est d'autant moins que Bakou est à feu et à sang et que le pouvoir central n'a de toute manière pas les moyens de rétablir l'ordre du jour au lendemain. Difficile à croire ? De fait, peu de Soviétiques le croient tant ils sont habitués - et le monde avec eux - à considérer le Kremlin comme omnipotent, or il ne l'est plus. Mr Gorbatchev pourrait parfaitement faire intervenir l'armée en masse, lui donner carte blanche. Paradoxalement, c'est ce que réclament à cor et à cri les trois quarts des intellectuels libéraux de Moscou, et des grands noms de l'intelligentsia arménienne se sont adressés à lui, lui disant : " Nous savons que vous répugnez à faire couler le sang mais le sang coule déjà... "

Ce à quoi un haut responsable répondait : " Il faut savoir si l'on veut vraiment passer de trois cents morts à trois mille. " Les chiffres utilisés là n'étaient pas un bilan. C'était un raisonnement, mais si cette arithmétique donne le vertige, c'est effectivement ainsi que le problème se pose, car lorsqu'on en serait passé à une boucherie militaire, que la cohésion de l'armée (pluri-ethnique) n'y aurait peut-être pas résisté, l'URSS et ses citoyens ne se trouveraient probablement pas en meilleure situation.

Alors, on serre les dents. On compte les jours et les morts, et comme la situation ne s'améliore absolument pas, on est officiellement passé, mercredi, à l'autorisation de tirer contre les pogromistes - ce qui implique entre autres que les vols d'armes risquent de se multiplier et que les effectifs déployés devront être renforcés. Stoppés, dit-on, à Bakou depuis vingt-quatre heures, les pogroms se poursuivent dans d'autres régions d'Azerbaidjan. La presse centrale, agence Tass en tête, souligne avec de plus en plus de vigueur que malgré les recommandations du Soviet suprême de l'URSS les autorités azerbaidjanaises n'ont toujours pas imposé de couvre-feu dans leur capitale, où des manifestations monstres bloquaient mercredi l'entrée de blindés.

Partout la progression des renforts envoyés depuis lundi soir est freinée, bloquée souvent par des civils qui se couchent sous les roues des véhicules. Dans les deux derniers jours, et quoi qu'en aient dit les dispositions du décret sur l'état d'urgence, plus un seul train n'est passé d'Azerbaidjan en Arménie. Comme en octobre dernier, le blocus a repris et " il fait froid, écrivent les Izvestia, dans les appartements d'Erevan ".

L'essence commence à manquer en Arménie. L'industrie est lentement paralysée. Les travaux de reconstruction sont de nouveau interrompus dans la zone du tremblement de terre, et comme en Azerbaidjan les assauts se multiplient contre les casernes : on s'arme, on s'arme jusqu'aux dents avec le sentiment largement fondé que si on ne se défend pas soi-même, il n'y aura personne pour le faire.

" Déployées en grand nombre dans les régions de Chauman et Khanlar, écrivait mercredi soir l'agence Tass, les troupes du ministère de l'intérieur n'ont pas été à même d'arrêter les troubles ethniques. " Situées en Azerbaidjan à la limite du Haut-Karabakh, ces régions principalement arméniennes sont assiégées depuis le week-end dernier par des milices azéries. Les combats sont très violents. On ne défend pas seulement sa terre, mais aussi sa vie et celle des femmes, des enfants, des vieillards.

Partout, on signale des arrestations de gens, des deux camps, transportant des explosifs, des armes lourdes, de l'argent, beaucoup d'argent. Chaque jour, nouvelles tentatives de s'emparer de véhicules blindés. Nouveaux bilans : soixante-quatre pogroms à Bakou, mardi, et près de dix mille réfugiés arméniens, beaucoup de vieux et de pauvres - ceux qui n'avaient pas pu partir avant, qui n'ont nulle part où aller, plus de toit, plus de retraite, plus une chemise de rechange. Et, déjà, les villes vers lesquelles on les envoie renâclent : c'est la deuxième vague, les hôpitaux sont pleins. Seuil de tolérance...

Perpétrés le plus souvent par des réfugiés azéris chassés de villages d'Arménie ou de régions arméniennes d'Azerbaidjan, les pillages et tueries ne touchent au demeurant plus seulement les Arméniens. Des Russes, des Azéris même, en sont victimes, car ces réfugiés-là n'ont rien non plus, plus que la haine, le désir de se venger et de se trouver un appartement. Récit de Tass : mardi, un capitaine des troupes de l'intérieur a fait face pendant cinq heures, à Bakou, à une foule de cinq mille personnes qui voulait l'empêcher d'arrêter dix pillards qui s'étaient introduits dans des appartements russes et arméniens.

Comme il n'avait pas le droit de tirer, il n'a pu que négocier la sortie des familles - évacuées sous des boucliers - contre la liberté des émeutiers. Les Izvestia, mardi soir : " Les événements mettent en état de choc la majorité des habitants de souche de la capitale. (...) Des témoins racontent comment on jetait des gens par les fenêtres, comment on les tuait à coups de barre de fer, à coups de couteau. Même les hommes ne peuvent dissimuler leur terreur en racontant comment, il y a quelques jours, près de la gare, on a brûlé vivantes quatre personnes. " Menacés de représailles pour l'aide qu'ils apportent aux Arméniens, les officiers de la garnison de Bakou ont évacué leurs familles hors d'Azerbaidjan.

Les erreurs commises par les anciens dirigeants communistes et leur exploitation par l'" impérialisme " sont les raisons de l'échec du socialisme en Europe de l'Est. Pas plus que les réformes, le socialisme n'est donc en cause. Il faut, en conséquence et plus que jamais, en poursuivre la construction et en consolider l'assise en le " renouvelant ". Telles sont l'explication et les conclusions de la direction communiste vietnamienne face aux bouleversements dont une partie de l'Europe est aujourd'hui le théâtre.

Les communistes vietnamiens sont furieux contre leurs alliés est-européens. Mr Vo Chi Công, numéro deux du bureau politique, les a accusés d'avoir provoqué " une crise au sein du système socialiste ", fustigeant au passage la corruption et l'élitisme des communistes européens. " De nombreux pays de l'Europe de l'Est n'ont pas mis en Óuvre des réformes et n'ont pas procédé à une restructuration et à des changements. En conséquence, certains d'entre eux sont maintenant confrontés passivement à des crises qui ont pris des proportions qu'ils n'avaient pas prévues ", a-t-il jugé, dès le 19 décembre à Hanoi, en s'adressant à des délégués de l'Assemblée nationale.

En bref, sans attendre la chute de Ceausescu, le thème de la trahison a été retenu. S'exprimant visiblement au nom du secrétaire général du PC, Mr Nguyên Van Linh, alors malade, Mr Công a également estimé : " La crise dans certains pays socialistes a une influence néfaste sur l'ensemble du système socialiste, dont notre pays, et l'ensemble du mouvement international communiste et des travailleurs et sur le mouvement de libération nationale. " " Le parti, a-t-il conclu, doit renouveler son contenu aussi bien que ses dirigeants. "

Quelques jours plus tôt, Mr Linh lui-même, dans un article publié par la revue théorique du PC Tap Chi Quôc Phong Toan Doan, avait accusé " l'impérialisme, sous la direction des Etats-Unis ", de " se battre pour tirer avantage des difficultés et même de certaines erreurs commises dans certains pays socialistes (...), espérant ainsi supprimer le socialisme et s'opposer aux indépendances nationales ".

En août, au lendemain de la formation d'un premier gouvernement dirigé par un non-communiste en Europe de l'Est - celui de Mr Tadeusz Mazowiecki en Pologne, - le PC vietnamien avait violemment réagi en accusant le syndicat Solidarité et les " forces impérialistes " d'avoir entrepris " un coup d'Etat contre-révolutionnaire " à Varsovie. Mais la diffusion de ce commentaire n'avait pas fait l'unanimité au sein de la direction du parti et, depuis, les communistes vietnamiens ont dû s'accommoder des révélations ultérieures, un peu partout, sur les excès - corruption, luxe - des nomenklaturas. L'analyse s'est donc adaptée pour faire une place plus grande aux errements des directions communistes européennes.

Les bouleversements en Europe de l'Est ont fait perdre aux communistes vietnamiens leurs alliés privilégiés. C'est en URSS et dans les pays d'Europe de l'Est que le parti envoyait des dizaines de milliers d'étudiants et de travailleurs, dont certains ont, d'ailleurs, profité de l'ouverture des frontières pour passer à l'Ouest. L'essentiel de l'aide économique et militaire dont bénéficie Hanoi lui est fournie par Moscou et les capitales d'Europe de l'Est. Le Vietnam est membre du COMECON depuis une douzaine d'années et a signé, en 1978, un pacte d'amitié et de coopération avec Moscou, qui a encore financé, pour une grande part, le plan quinquennal vietnamien en cours (1986-1990). Cette coopération est promise à l'effondrement. L'URSS a déjà procédé à une réduction de son aide et en annonce de nouvelles. Les Européens de l'Est vont en faire autant et même davantage. Hanoi doit donc songer à d'autres sources de financement de son prochain plan quinquennal.

Sur le plan intérieur, l'accélération des réformes a déjà été décidée. Hanoi va renforcer la discipline au sein du parti et élargir le champ du " renouveau politique et économique ", a également précisé Mr Công, qui est aussi président du Conseil d'Etat (chef de l'Etat). De nouvelles purges et une intensification de la lutte contre la corruption sont annoncées.

L'un des plus grands trafics bancaires depuis 1975 a notamment été dénoncé en décembre, et plus de deux cents cadres ont été licenciés. Fin décembre, lors de sa deuxième session annuelle à Hanoi, l'Assemblée nationale a été, de son côté, invitée à jouer un rôle politique plus important. Enfin, dans une lettre diffusée le 2 janvier, le comité central du PC a encouragé les militants à lutter "pour la victoire du renouveau, qui est une nécessité vitale" et qui doit se faire "à pas sûrs, dans le sens du socialisme".

Si l'on en croit différentes sources, toute marche arrière semble impensable, mais le PC n'a pas pour autant, au moins dans l'immédiat, renoncé au monopole du pouvoir. Il n'est pas davantage question d'accepter une presse "privée". Parallèlement, au moment où les bouleversements dans les "pays frères" doivent donner des idées à certains, le contrôle de la vie politique semble s'être renforcé. Rien n'a filtré, officiellement, de la grogne parmi certains anciens cadres du PC - dont d'anciens vainqueurs de la bataille de Saigon en 1975 - qui ont dénoncé, dans des documents qui circulent depuis quatre mois sous le manteau, le conservatisme de la direction du parti. Ces documents confirment pour la première fois l'existence, au sein du parti, d'une opposition qui gravite autour d'un Club d'anciens combattants de la résistance, créé à Ho-Chi-Minh-Ville en 1987. Tout en estimant que la réforme économique devait précéder le débat sur le pluralisme, la direction du parti a engagé le dialogue avec le Club. En outre, elle semble avoir pris bonne note du processus en cours en Europe de l'Est : si les pouvoirs staliniens y ont vécu, les réformateurs communistes continuent à jouer un rôle prédominant dans la gestion des Etats.

Le Vietnam, dans l'histoire du communisme international, occupe une place à part. Le PC fête, cette année, le soixantième anniversaire de sa création, le centenaire de la naissance de Hô Chi Minh et le quarante-cinquième anniversaire de la fondation de la première République. Le mouvement communiste a, dès le début, joué un rôle central dans la lutte contre la colonisation, avant de la monopoliser. Des liens tissés de longue date avec Moscou et les Etats socialistes d'Europe de l'Est se sont renforcés après la brouille avec Pékin, évidente dès 1972 : Mr Nixon s'était cette année-là rendu en visite officielle en Chine alors que les B-52 américains n'avaient pas fini de bombarder le Vietnam du Nord.

Tout en ne parvenant pas, depuis, à se réconcilier avec son "modèle" chinois - dont il a su, cependant, éviter les excès, - le Vietnam connait des problèmes spécifiques : réunifier, dans les faits, le Nord et le Sud, séparés pendant vingt ans au moins; reconstruire son économie et, plus généralement, envisager son intégration dans la zone de la planète qui se développe le plus rapidement. Dès 1986, Mr Mikhail Gorbatchev avait pressé les communistes vietnamiens de procéder à leur propre perestroika. Ils l'ont fait, au moins en partie, lors du sixième congrès de leur parti réuni en décembre de la même année, sous le vocable de dôi moi (littéralement : "changer pour faire du neuf"). Simultanément, dans le cadre de la résorption des conflits régionaux et parce que la note était très lourde, Moscou leur a demandé de se désengager du Cambodge. Ils l'ont également fait, leur ultime rapatriement de troupes s'étant opéré en septembre dernier. Enfin, pour redresser une économie moribonde et dont leurs alliés socialistes ne voulaient plus supporter seuls le fardeau, ils ont entrepris d'associer à la reconstruction de leur pays des partenaires occidentaux.

Ces efforts, réels, n'ont guère été payés de retour. La libéralisation économique a, certes, porté quelques fruits mais, faute d'un accord international sur le Cambodge, de nombreux pays ont refusé de reconnaitre la réalité du retrait du corps expéditionnaire vietnamien. La normalisation des relations avec la Chine, dont la négociation s'était pourtant amorcée avant le "printemps de Pékin", a peut-être repris récemment mais sans produire encore de résultats concrets. Les Etats-Unis ont, jusqu'ici, refusé de lever l'embargo économique décrété contre le Vietnam voilà dix ans, pour sanctionner son intervention militaire au Cambodge. Surtout, le PC vietnamien a perdu ses alliés les plus fidèles et se voit invité, aujourd'hui, à adresser des messages de félicitations à leurs successeurs à Budapest ou à Berlin-Est. Il le fait d'ailleurs, ce qui semble indiquer que, si amère soit la pilule, Hanoi commence à tirer les leçons des bouleversements tout en prenant les dispositions pour ne subir ni l'épreuve d'un "printemps de Pékin" ni encore moins, bien sûr, le sort des partis frères est-européens.

Sur le plan intérieur, le PC s'engage à "écarter le bureaucratisme, ne pas se couper des masses, ne pas se substituer à l'Etat, éviter l'autoritarisme et la contrainte", afin, toujours selon les formules de Mr Công, d'" élargir la démocratie dans les domaines économique, politique, culturel et social" et de prévenir ainsi "la démocratie extrémiste, l'indiscipline, l'anarchie". Sur le plan diplomatique, il s'agit de sortir d'un isolement accru par la déconfiture des PC européens et les risques d'éclatement de l'URSS. Car il faut, en priorité, trouver un terrain d'entente avec le puissant voisin chinois tout en poursuivant l'ouverture sur le monde non communiste. La planète change vite pour une direction qui, quinze ans à peine après sa victoire, ne peut plus se contenter de réformes qui, pour avoir paru intéressantes il y a quatre ans encore, semblent manquer singulièrement d'audace par les temps qui courent. Il reste à savoir si cette direction, qui vieillit sans se sentir vraiment contestée, se rend compte que des changements radicaux sont inévitables.

Le commando qui a attaqué, mardi 16 janvier, le palais de justice de Blida (le Monde du 18 janvier) serait très proche d'une association religieuse d'obédience chiite dénommée " Es-Sunna wal-Chariaa ", selon plusieurs sources bien informées à Alger et à Blida.

Cette association Es-Sunna wal-Chariaa (la tradition du Prophète et la loi islamique) est surtout implantée dans les grandes villes du nord du pays, dont la très grande majorité observent le rite sunnite. Des documents découverts au domicile des membres du commando attesteraient, selon les mêmes sources, leur appartenance à l'association en question.

Enfin, il a été confirmé, de source proche de l'enquête, que l'opération n'avait aucun rapport avec le procès qui devait se dérouler mardi matin à Blida. L'objectif premier était, selon la même source, de récupérer des armes.

La proposition du sénateur Robert Dole a suscité une certaine inquiétude en Israël, où la classe politique n'a pas caché, mercredi 17 janvier, sa préoccupation devant l'éventualité d'une réduction de l'aide américaine. " Israël ne doit pas prendre cette regrettable proposition à la légère ", a ainsi déclaré le ministre des finances, Mr Shimon Pérès, chef de file des travaillistes, qui a mis en garde contre les effets d'une telle initiative au moment où l'Etat hébreux consacre " 22 % de son budget à la défense ". Ministre des télécommunications et ancien détenteur du portefeuille de l'économie, Mr Gad Yaacobi a souligné l' " effet particulièrement négatif " qu'aurait une diminution de l'aide américaine sur l'économie israélienne.

La Chine a décidé d'interdire à tout Chinois de Hongkong jouissant d'un droit d'asile à l'étranger d'occuper des fonctions officielles de haut niveau dans l'administration de la colonie britannique après sa rétrocession en 1997. Cette mesure de représailles inavouée vise à faire payer à Londres sa décision d'octroyer aux familles de 50 000 fonctionnaires le droit de s'établir en Grande-Bretagne. Le geste chinois suit une visite du secrétaire au Foreign Office, Mr Douglas Hurd, dans le territoire du 13 au 17 janvier.

De retour à Londres, Mr Hurd a reconnu, mercredi devant les Communes, que les habitants de Hongkong auraient certes souhaité une plus grande générosité britannique, mais que l'effort déjà consenti était apprécié. Il s'est également déclaré convaincu que le rapatriement forcé des " boat-people " vietnamiens était un mal nécessaire, " préférable à la vie dans un camp ", a-t-il estimé.

Durant son séjour, Mr Hurd a dû assister, au cours d'une visite dans un des camps où sont détenus 40 000 réfugiés, à une démonstration d'hostilité de la part des intéressés. Les Etats-Unis ont critiqué le rapatriement forcé, le mois dernier, d'un premier groupe de cinquante et une personnes vers le Vietnam. Londres justifie cette décision par la nécessité de décourager un exode croissant de Vietnamiens vers Hongkong.

Concernant l'avenir de la colonie, Mr Hurd a noté que la Chine a " réaffirmé son engagement envers la déclaration conjointe " sino-britannique de 1984. Le gouverneur, Sir David Wilson, avait visité Pékin juste avant son propre séjour dans la colonie. Il s'y était vu reprocher la tolérance relative dont bénéficient les milieux libéraux de la colonie.

A Hongkong, Mr Hurd a promis que la Grande-Bretagne annoncerait d'ici quelques semaines un plan visant à soumettre au scrutin direct une vingtaine de sièges sur les cinquante-six de l'assemblée locale. Le nombre de dix-huit avait été retenu il y a deux ans en accord avec Pékin. Il y a de fortes chances que la Chine gronde encore à ce sujet. Elle avait mis Londres et Hongkong en garde à de multiples reprises contre des changements " trop importants ". On ignore si l'annonce précédera ou suivra la promulgation par Pékin, en mars, du projet de Constitution pour la " région administrative spéciale ".

Le comité de rédaction de cette Constitution, en session à Canton, dont les membres sont nommés par Pékin, a exclu de la future fonction publique les bénéficiaires du droit d'asile à l'étranger. " Quiconque entend se consacrer à Hongkong doit abandonner sa nationalité étrangère ", a dit un des membres du comité pour justifier cette mesure. La Chine ne reconnaît pas la double nationalité mais Londres avait cru pouvoir introduire ce droit avec l'objectif d'encourager les hauts fonctionnaires de Hongkong à demeurer sur place après 1997. Londres semble vouloir affronter la Chine de manière plus marquée à présent qu'elle n'est pas en position de force sur la scène internationale, plutôt que d'avoir à le faire ultérieurement. Mr Hurd a irrité les dirigeants de Pékin en déclarant qu'il ne pouvait " rien faire pour les aider " s'ils considéraient que l'expression d'opinions libres sur le territoire était en soi un acte de " subversion ". La révolution roumaine y a été l'occasion de manifestations de rue contre " les Ceausescu chinois ".

L' " orage " que Pékin dit craindre se dessine à un moment où l'aile conservatrice du régime renforce son contrôle sur l'administration méridionale. Après la nomination d'un homme n'ayant pas une réputation libérale comme " gouverneur fantôme " de Hongkong, on apprend de la colonie britannique - sans confirmation de Pékin - qu'un proche du premier ministre Li Peng, le porte-parole du gouvernement, Mr Yuan Mu, va " superviser " la reprise en main idéologique dans la province de Canton.

Traditionnellement rétive à l'autorité du Nord, Canton risque fort d'être également punie pour avoir laissé filer à l'étranger des dizaines de dissidents au cours de la répression de l'été dernier.

La réunion organisée par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) sur le problème des " boat people " vietnamiens réfugiés à Hongkong et que le gouvernement britannique entend rapatrier de force, aura lieu à Genève les 23 et 24 janvier. Cette réunion avait déjà été reportée à plusieurs reprises.

Dans un communiqué des plus étonnants, diffusé à la radio, mercredi I7 janvier, à Medellin, le groupe dit des " extradables ", comprenant les principaux barons de la drogue colombiens, se déclare prêt à déposer les armes, à suspendre le trafic de la cocaïne et à reconnaître l'état de droit en Colombie pour que la paix s'instaure dans le pays. Le communiqué précise en outre que les trafiquants sont disposés à libérer les personnes qu'ils ont séquestrées et à mettre un terme aux attentats terroristes, en échange de " garanties constitutionnelles et légales pour leur réintégration dans la société ".

Les " extradables " avaient déclaré la guerre totale aux autorités, le 24 août dernier, six jours après le lancement par le président Virgilio Barco d'une offensive sans précédent contre la mafia de la drogue à la suite de l'assassinat du sénateur libéral Luis Carlos Galan, désigné comme candidat aux prochaines élections présidentielles.

Le gouvernement colombien a accueilli la proposition de paix des " extradables " avec la plus extrême prudence. Mercredi soir à la télévision, le ministre de l'intérieur, Mr Carlos Lemos, a simplement affirmé qu'il garantirait " des procès justes " aux trafiquants qui se rendraient et déposeraient les armes, mais a rejeté toute possibilité d'un " pacte " avec eux.

A Washington, la réaction est tout aussi prudente : arguant du fait qu'il ne connaissait " pas la teneur exacte du communiqué des barons de la drogue ", le porte-parole de la Maison Blanche, Mr Marlin Fitzwater a réaffirmé qu'" il n'était pas question d'un marché ", d'autant que les Etats-Unis apportent une aide financière à Bogota dans sa lutte contre le cartel de la drogue et que Mr Bush doit participer le I5 février à Carthagène, en Colombie précisément, à un sommet régional destiné à intensifier la lutte contre les trafiquants.

Un conflit oppose la presse du camp chrétien libanais au général Michel Aoun, depuis que ce dernier a interdit, mardi 16 janvier, aux médias de qualifier Mr Elias Hraoui de " président " et Mr Selim Hoss de " premier ministre ".

Les deux principales radios chrétiennes, l'une proche de la milice chrétienne des Forces libanaises (FL) et l'autre du parti Kataëb (Phalanges), ont suspendu leurs bulletins d'information après cette injonction. Elles se bornaient toujours, mercredi, à indiquer qu'elles " étudient la décision à prendre ". Même attitude de la part de la télévision des FL, qui a annulé mardi soir son journal télévisé.

Seul le quotidien Ad-Dyar, également proche des FL, a ouvertement contesté les directives du général Aoun, appelant dans un éditorial les journalistes à s'unir pour " empêcher l'étouffement des libertés publiques ". La réaction ne s'est pas fait attendre : ce quotidien, dont la direction et l'imprimerie se trouvent dans le " pays chrétien ", mais qui est distribué dans tout le Liban, a été interdit de parution pendant une semaine par le procureur général près la cour d'appel siégeant à Beyrouth-Est (chrétien).

Les autres journaux proches du camp chrétien ont réagi de différentes manières aux directives du général Aoun . L'Orient-le Jour, dont la direction est à Beyrouth-Est mais qui est imprimé à Beyrouth-Ouest (le secteur à majorité musulmane sous contrôle syrien), évoque, une seule fois, le "président Hraoui ". El Anouar et El Bayrak, - tous deux installés à l'est - s'abtiennent de mentionner les titres de MM Hraoui et Hoss.

Les réfugiés en provenance du Libéria continuent d'affluer alors que les opérations humanitaires se mettent lentement en place. Selon les dernières statistiques, ils sont aujourd'hui plus de trente-cinq mille à avoir choisi la Côte-d'Ivoire comme refuge après le soulèvement du 24 décembre qui ne paraît pas terminé dans la région de Nimba, dans le nord-est du Libéria.

Pour mesurer l'ampleur des violences commises par les rebelles et les forces armées libériennes, il suffit de se rendre à Ziouebli, village frontalier en Côte-d'Ivoire, déserté par les habitants. Ils ne supportaient plus l'odeur de putréfaction des cadavres abandonnés au Libéria à moins de 1 kilomètre de l'autre côté de la rivière.

Les rebelles continuent à harceler les forces armées régulières après plusieurs jours d'accalmie. La dernière offensive connue remonte au 14 janvier, dans le sud-est du comté de Nimba, à quelques kilomètres de la frontière. Selon les premiers témoignages recueillis, les assaillants ont attaqué un petit village de l'ethnie guéré à Behwalley, où l'armée libérienne avait établi un quartier général provisoire. A peine les soldats s'étaient-ils retirés que les rebelles ont pris pour cible les habitants. Des groupes d'hommes ont été fusillés. Six d'entre eux, seulement blessés, ont pu se réfugier sur l'autre rive de la Nipoué, en Côte-d'Ivoire, avant d'être transférés à Man, dans un hôpital.

La tâche des secouristes est immense, faute de moyens matériels et humains. A Danané, le chef du secteur de santé rurale travaille en étroite collaboration avec une équipe très réduite de Médecins sans frontières en attendant le renfort imminent de la Croix-Rouge nationale et internationale.

Sur les trente-cinq mille réfugiés répartis dans la plupart des villages frontaliers, on note une majorité de femmes et d'enfants. Selon des témoignages, les hommes sont systématiquement arrêtés par les soldats libériens craignant d'avoir affaire à des maquisards. Pour les secouristes, la première urgence est de vacciner les enfants en bas âge contre la fièvre jaune et la rougeole.

Le deuxième problème est la nourriture. Offerte spontanément par les habitants de la région qui ont accueilli des réfugiés, elle ne suffit plus. " Maintenant, c'est environ trois cents tonnes de céréales qu'il va falloir trouver chaque mois ", explique le docteur Christophe Lanièce, initiateur de la mission MSF.

L'armée ivoirienne se montre discrète, mais efficace, pour surveiller l'afflux des réfugiés. Il y a quelques jours, une soixantaine de rebelles présumés, dont certains étaient armés, ont été transférés à Abidjan. Accusées par Monrovia d'abriter les hommes de la rébellion, les autorités ivoiriennes entendent bien prouver ainsi qu'elles ne sont mêlées d'aucune façon à cette affaire intérieure.

Ce dossier embarrasse la Côte-d'Ivoire, soucieuse d'entretenir de bons rapports avec tous ses voisins. Une initiative diplomatique en vue d'apaiser les esprits a été prise le 13 janvier à Lomé. Le général Eyadema, président du Togo, a profité de la présence des chefs de la diplomatie ivoirienne et libérienne lors de la célébration de la fête nationale pour offrir ses services dans un but de réconciliation entre Abidjan et Monrovia. Une quinzaine de militaires libériens ont été transférés à Abidjan. Ils avaient préféré prendre la fuite en Côte-d'Ivoire alors qu'ils étaient assaillis par les maquisards le 6 janvier à Logata. L'ambassadeur du Libéria en Côte-d'Ivoire s'est inquiété de leur sort et demande qu'ils soient relâchés.

Le responsable politique du Fath (principale composante de l'OLP) au Liban, Mr Zeid Wehbé, a affirmé, mercredi 17 janvier, que l'OLP ne " payait " plus Mr Walid Joumblatt, le chef druze du Parti socialiste progressiste (PSP). Mr Wehbé a indiqué que Mr Joumblatt " touchait, récemment encore, de l'argent de l'OLP ". " Nous avons arrêté de le payer depuis qu'il a commencé à nous insulter, et la poursuite de ses attaques ne modifiera pas notre position ", a-t-il ajouté.

Sur proposition du garde des sceaux, ministre de la justice, Mr Georges Fillioud, conseiller d'Etat, est placé en position de détachement de longue durée.

Sur proposition du ministre délégué auprès du ministre de l'industrie et de l'aménagement du territoire, chargé de l'aménagement du territoire et des reconversions, Mr Jean-Louis Guigou est nommé directeur à la délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale.

ILS sont marrants, les psys, ils trouvent ça bizarre d'avoir peur des serpents, des chats noirs ou des chauves-souris. Depuis ce matin, ils sont réunis, à grands frais, au Palais des congrès, et ils jaspinent dans toutes les langues, l'écouteur vissé à l'oreille, sur les chimiothérapies cognito-comportementales et les facteurs prédictifs dans les traitements pharmacologiques de ce qu'ils appellent des phobies.

Vous n'allez tout de même pas me dire que de jamais prendre l'ascenseur des fois qu'il dégringolerait dans sa cage ou qu'il resterait coincé entre deux étages ou d'essuyer consciencieusement son verre et ses couverts avec un chiffon propre, avant de se mettre à table, because les microbes, c'est pas normal. A ce compte-là, moi, je passerais ma vie à l'hôpital.

Déjà que l'odeur de l'eau de Javel dans les couloirs ça me fout la nausée, la vue du sang, je vous raconte pas. Quand mes gosses s'entaillaient le doigt ou le genou bien profond, je les plantais là immédiatement et je courais m'enfermer dans les toilettes en hurlant : Arrête de saigner tout de suite, ou je vais tourner de l'Óil et me noyer dans la cuvette !

C'est comme d'être assise dans un cinéma bondé ou le dos tourné à la salle, au restaurant. La panique ! Et encore, j'ai de la veine, je suis pas trop atteinte. Vous savez combien ils en ont recensé, de hantises, les psys ? Pas moins de six mille cinq cents ! Allongez-vous, madame... Le dicton favori de votre grand-mère, c'était araignée du matin chagrin, araignée de midi souci ? Ah ! comme c'est intéressant !

Et vous, les enfants, votre phobie, c'est quoi ? C'est moi ? Je vous colle des boutons ? Alors là, mes pauvres chéris, vous êtes bons pour le divan !

Le commerce extérieur de la France s'est redressé au mois de novembre, avec un déficit de 2,569 milliards de francs seulement après le plongeon du mois d'octobre qui avait enregistré un déficit de 8,769 milliards de francs (chiffre révisé).

Selon les chiffres corrigés des variations saisonnières (CVS), publiés jeudi 18 janvier par la direction générale des douanes, sur les onze premiers mois en 1989, le déficit commercial français s'établit à 43,610 milliards de francs contre 27,908 milliards sur la même période de 1988.

Les importations en chiffres CVS ont très légèrement décrû en novembre, à 101,5 milliards de francs contre 104,8 milliards, tandis que les exportations s'accroissaient à 98,9 milliards de francs contre 96 milliards en octobre. Le taux de couverture s'est établi à 97,47 % contre 91,63 % le mois précédent.

En données brutes, le commerce extérieur français a enregistré un déficit de 3,886 milliards de francs après un solde négatif de 7,31 milliards en octobre, le solde cumulé depuis janvier s'élevant à - 44,772 milliards de francs contre - 29,519 milliards durant la même période de 1988.

Les échanges industriels (y compris matériel militaire) se sont très nettement améliorés en novembre, avec un déficit de 1,832 milliard de francs en données CVS, après la chute brutale enregistrée en octobre où le déficit avait atteint 9,442 milliards de francs.

Air. - Est élevé au rang et à l'appellation de général de corps aérien, le général de division aérienne Bernard Norlain.

Est promu général de brigade aérienne, le colonel Francis Colin.

Terre. - Est maintenu commandant la 1re armée et gouverneur militaire de Strasbourg jusqu'au 31 mars 1990, le général d'armée Michel Fennebresque, qui atteint la limite d'âge de son rang le 21 mars 1990.

Sont promus : général de division, les généraux de brigade Pierre Aumonier et Dominique Pennacchioni ; général de brigade, les colonels Bernard Pintoux, Roland Guillaume, Paul Urwald et Maurice Le Page.

Est nommé adjoint au général commandant la 11e division militaire territoriale, le général de brigade Bernard Dury.

Armement. - Est promu ingénieur général de deuxième classe, l'ingénieur en chef Philippe Esper.

HAUTE-CORSE : Mr Hurand.

Mr Henri Hurand, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture du Nord est nommé préfet de la Haute-Corse en remplacement de Mr Bernard Boucault nommé préfet hors-cadre.

D'autre part, Mr Michel Soulier préfet de l'Ariège est admis au bénéfice du congé spécial et Mr Jean Dominé, préfet du Pas-de-Calais, est nommé préfet hors-cadre.

Afin de financer un réseau navigable de dimension européenne, les utilisateurs de l'eau acquitteront une redevance annuelle de 400 millions de francs. Un comité interministériel consacré aux voies navigables a décidé, le mercredi 17 janvier, sous la présidence du premier ministre, de créer une redevance acquittée par tous les bénéficiaires directs ou indirects de la voie d'eau et qui devrait rapporter 400 millions de francs par an, dont 300 millions en provenance d'EDF. Par ailleurs, l'Office national de la navigation sera transformé en établissement public à caractère industriel et commercial ; il sera chargé d'aménager de nouvelles infrastructures et de moderniser les professions concernées.

Le président de la République a la mémoire longue, y compris en matière de voies d'eau. Cela fait longtemps qu'il croit à la nécessité pour la France de compléter ses atouts ferroviaires et routiers par des voies navigables modernes et à grand gabarit. Depuis 1981, ses vÓux en la matière avaient subi le sort commun, c'est-à-dire qu'ils avaient été remisés aux oubliettes par une collusion des services des finances qui jugeaient pur gaspillage les 15 milliards de francs requis pour la liaison Rhône-Rhin, des ingénieurs des ponts, qui n'ont d'yeux que pour les autoroutes et le TGV, et d'Electricité de France.

EDF savait que c'est vers elle, grande utilisatrice d'eau pour fabriquer la houille blanche ou pour refroidir ses centrales, que les pouvoirs publics se tourneraient afin de trouver des sources de financement extra-budgétaires pour les canaux. Aussi s'est-elle évertuée à torpiller tous les projets en faveur de Rhône-Rhin. Se faisant, elle s'est attiré le courroux du chef de l'Etat qui avait dit en 1989 en conseil des ministres qu'EDF avait réalisé un " hold-up " sur la compagnie nationale du Rhône en ne rémunérant pas correctement les services rendus par celle-ci.

Mr Mitterrand s'est souvenu aussi du tour de passe-passe du ministère des finances qui, en 1985, avait passé à la trappe les 75 millions de francs promis aux élus alsaciens par le chef de l'Etat pour réaliser une vingtaine de kilomètres de canal à grand gabarit entre Niffer et Mulhouse. Il n'a pas oublié non plus la période de la cohabitation qui avait vu, en 1987, le gouvernement Chirac décider, sous la pression de Mr Edgard Faure, un mirifique développement des voies navigables françaises... vite oublié faute d'argent.

Le président de la République et le premier ministre ont donc pris le problème à l'envers. Au lieu d'annoncer un programme d'extension des liaisons fluviales sans financement, ils ont appuyé le dispositif qui consiste à mettre en place un financement automatique, à l'abri des coupes de la direction du budget, et ils se sont gardés de publier une liste de réalisations avec un échéancier rigoureux. Hormis pour le dragage de la Saône en amont de Chalon-sur-Saône (173 millions de francs) et pour la liaison Niffer-Mulhouse (453 millions de francs) que Mr Mitterrand a personnellement souhaité voir engagés dès 1990, tant il veut réaliser à petits pas et par les deux bouts ce raccordement de la France au réseau à grand gabarit européen.

"Ce comité interministériel traduit la volonté du gouvernement de débloquer les trois modes de transport afin d'offrir aux entreprises les meilleurs coûts, afin de parfaire l'aménagement de notre territoire et afin de protéger au mieux l'environnement, explique Mr Georges Sarre, secrétaire d'Etat chargé des transports fluviaux et routiers. Le comité a mis en place un financement pérenne et supplémentaire puisqu'il s'ajoutera aux moyens budgétaires normaux. Il veut faire payer tous les utilisateurs de l'eau, les industriels, les entreprises de traitement des eaux, les entreprises de transport et EDF."

La redevance à laquelle sacrifieront symboliquement les agriculteurs sera essentiellement acquittée par EDF (300 millions de francs) et par les industriels (100 millions de francs. Elle s'ajoutera au milliard de francs voté chaque année par le Parlement pour le fonctionnement et les investissements des voies navigables.

Par ailleurs, le comité a décidé de transformer l'Office national de la navigation en établissement public à caractère industriel et commercial dans lequel seront associées les collectivités locales et les professions concernées. Cet établissement sera chargé de construire de nouvelles voies d'eau, d'entretenir les infrastructures existantes et de faire évoluer les règles obsolètes du transport fluvial.

Mr Georges Sarre devra encore batailler pour mettre en place cette redevance et cet établissement en dépit des oppositions d'EDF et des finances, dont certains membres qualifiaient les décisions du comité interministériel comme une " abomination ". S'il y parvient avant l'été, il pourra se féliciter d'avoir contribué à rendre un avenir aux péniches françaises, qui réalisent péniblement 3,6 % des tonnes-kilomètres enregistrées en France contre 19,3 % pour les péniches allemandes en RFA. Faute d'un réseau à grand gabarit relié au Rhin, au Danube, à Anvers et à Rotterdam.

Le Crédit foncier va prendre une participation de 20 % dans le capital de l'Immobilière Constructions de Paris (ICP), qui détient d'importantes participations dans des sociétés immobilières d'investissement (SII) cotées, comme Sefimeg, Cofimeg, et dans plusieurs Sicomi, " dans lesquelles le Crédit foncier est déjà présent " précise le communiqué. Dans le capital de ICP, où le Groupe Centenaire Blanzy est majoritaire, on trouve également les Mutuelles du Mans, à hauteur de 20 %.

Le vice-premier ministre est-allemand en charge des affaires économiques, Mme Christa Luft, s'est prononcé mercredi 17 janvier en faveur du démantèlement des combinats, lors d'un discours prononcé devant l'Assemblée permanente des chambres de commerce et d'industrie de RFA. Le ministre n'a pas donné de date précise pour le démantèlement des quelque 150 groupes industriels responsables de la majorité de la production en RDA, mais a affirmé qu'il était urgent d'autoriser l'autonomie des petites et moyennes entreprises. La veille, Mme Luft avait déjà annoncé que des capitaux ouest-allemands pourraient être majoritaires dans le capital de sociétés mixtes formées par des partenaires des deux Etats allemands.

Selon les statistiques d'Euro- stat, le taux de chômage atteignait 8,9 % en novembre 1989 dans la Communauté européenne contre 9 % en octobre. Hormis le Danemark et la RFA - où la situation " doit être examinée en tenant compte des migrations en provenance de la RDA et d'autres pays d'Europe orientale " - il n'y a pas eu de détérioration du marché du travail. En douze mois, le taux de chômage dans l'ensemble de la CEE a reculé de 0,8 point. La diminution parait, toutefois, moins nette en France et en Italie. Quant aux Danemark, son taux de chômage est passé de 6,9 % à 8 % et de 10 % à 10,7 % pour les moins de vingt-cinq ans alors que, pour ces derniers, " la baisse a été importante " dans les autres Etats-membres.

Plusieurs associations pour la protection des animaux ont appelé mercredi 17 janvier au boycottage des produits de L'Oréal. Conduits par l'association américaine Peta, des militants allemands, italiens, français et britanniques voudraient en effet que le numéro un mondial des cosmétiques mettent fin aux tests sur les animaux. Ils demandent aux pharmacies et aux supermarchés de cesser la vente des produits de ce groupe et envisagent d'organiser des manifestations devant les sièges des usines.

L'Oréal, qui a réalisé un chiffre d'affaires de 24,45 milliards de francs en 1988 avec notamment les marques Vichy, Biotherm, Phas, les parfums Guy Laroche, Cacharel, etc. ; a répliqué dans un communiqué que 5 % seulement de ses produits étaient testés sur les animaux. Contre 50 %, il y a cinq ans.

Réunis pour trois jours à Prague, les ministres des finances des pays membres du COMECON (ou CAEM, Conseil d'assistance économique mutuelle) sont convenus, le mardi 16 janvier, de la nécessité de comptabiliser au plus tôt leurs échanges en devises convertibles. La semaine précédente, lors de la réunion plénière du COMECON à Sofia, la délégation soviétique avait proposé que l'abandon du rouble transférable (simple unité de compte) au profit des monnaies convertibles, intervienne dès 1991. Cette proposition parait avoir, selon le ministre des finances tchécoslovaque, Mr Vaclav Klaus, "été approuvée quasi unanimement" par les participants à la réunion de Prague.

Le gouverneur de la Banque d'Espagne, Mr Mariano Rubio, est intervenu le mercredi 17 janvier pour mettre fin à la grave crise ouverte au sein de la Banque de Bilbao et de la Banque de Biscaye actuellement en plein processus de fusion.

Depuis le décès, le 12 décembre 1989, du président de la Banque de Biscaye, Pedro Toledo (le Monde du 15 décembre), les conseillers des deux établissements qui forment ensemble la première entité financière privée du pays s'étaient en effet montrés incapables, malgré cinq semaines de tumultueuses négociations, de se mettre d'accord sur sa succession.

Aussi ont-ils décidé d'eux-mêmes, mercredi, de se soumettre à l'arbitrage définitif des autorités monétaires. Tout porte à croire que le gouverneur de la Banque d'Espagne s'est prononcé en faveur d'une solution radicale : la nomination sans plus tarder d'un président unique pour les deux banques ainsi que l'adjonction de membres indépendants au conseil d'administration de la nouvelle entité jusqu'ici composée à parts égales de représentants des deux banques et paralysée pour cette raison par un perpétuel ex aequo.

Cette solution devrait permettre de relancer une fusion qui avait d'abord paru exemplaire mais que la lutte pour le pouvoir commençait à affecter sérieusement. Pourtant, afin de ménager les susceptibilités de chacun, les présidents des deux banques, MM José Angel Sanchez Asiain et Pedro Toledo, avaient été nommés dès 1988 co-présidents de la nouvelle entité pour une période de quatre ans, le premier exerçant la direction effective pendant les deux premières années, le second pendant les deux suivantes. Après cette période transitoire, un président unique devait être nommé en 1992 par l'ensemble des administrateurs.

La disparition de Pedro Toledo allait bouleverser ce fragile équilibre. Mr Sanchez Asiain demandait en effet que, dans de telles circonstances, la fusion soit accélérée avec la nomination immédiate d'un président unique, organisation plus rationnelle d'après lui au moment où le marché financier unique européen se profile à l'horizon. Cette proposition se heurta toutefois à une fin de non-recevoir des responsables de la Banque de Biscaye pour qui elle rompait les accords conclus entre les deux parties. Ils accusèrent Mr Sanchez Asiain de chercher à modifier unilatéralement l'équilibre entre les deux banques et de transformer ainsi une fusion paritaire en une absorption déguisée. Aussi nommèrent-ils immédiatement comme successeur de Pedro Toledo son bras droit, Mr Alfredo Saelz : une décision contre laquelle les représentants de la Banque de Bilbao, qui n'avaient pas été consultés, présentèrent aussitôt un recours.

Dans ces conditions, le recours à la Banque d'Espagne représentait l'ultime solution en dehors d'une assemblée générale des actionnaires des deux banques qui n'aurait pu qu'exaspérer encore les divergences. La solution finalement retenue par Mr Rubio, si elle se confirme, semble pencher davantage en faveur des thèses de la banque de Bilbao dans la mesure où elle appuie l'idée d'une unicité du pouvoir. Mais personne ne sort en fait vainqueur d'une bataille qui a vu les dirigeants des deux banques considérées comme les mieux gérées du pays s'affronter interminablement sur la place publique au mépris de la stabilité du système financier espagnol.

Nippon Seiko a en effet annoncé, mercredi 17 janvier, qu'il allait acquérir son homologue britannique United Precision Industries (UPI) pour un montant de 145 millions de livres (soit environ 1,4 milliard de francs). Selon le directeur général de Nippon Seiko, Mr Sadao Hinaro, cette opération - " amicale " - devrait permettre à son groupe d'établir une tête de pont dans la perspective de 1992. Il espère par cet achat doubler sa part actuelle du marché européen du roulement à billes, estimée à 2 %. Ce faisant, il resterait loin derrière le suédois SKF (34 %) et l'allemand FAG (17 %). Nippon Seiko va payer cash d'ici février 1990 la totalité des actions d'United Precision Industries et s'est engagé à reprendre les 58 millions de livres de dettes contractées par le britannique. Nippon Seiko, le numéro un japonais du roulement à billes, vient d'établir un record : celui de la plus importante acquisition industrielle jamais réalisée par un groupe nippon au Royaume-Uni et... en Europe.

- Mr Pierre Bernard, maire (divers droite) de Montfermeil, a été inculpé de " discrimination " à la suite de l'action pénale engagée en octobre 1989 par les ministres de l'éducation nationale et de l'intérieur. Cette inculpation fait suite à la décision de suspendre les services municipaux à deux écoles maternelles qui avaient inscrit des enfants d'immigrés malgré l'opposition de la municipalité. Le tribunal administratif de Paris doit se prononcer, le 23 janvier, sur un recours en annulation de la décision municipale. Depuis le 12 janvier, le fonctionnement des deux écoles est assuré, aux frais de la commune, par la préfecture de la Seine-Saint-Denis.

- Chaque jour, depuis le 27 décembre dernier, des wagons transportant de 30 à 60 tonnes d'ordures ménagères suisses arrivent à Roche-la-Molière, près de Saint-Etienne (Loire), où elles sont enfouies. Pour les douanes, la SNCF et l'exploitant de la décharge, tout est en ordre. Le contrat d'importation des ordures helvétiques a été conclu en bonne et due forme. Mais le maire de la commune demande des " explications " au ministre de l'environnement, et le député de la circonscription trouve la situation " inadmissible ".

Six personnes ont été interpellées par la police judiciaire, mercredi 17 janvier, dans l'enquête sur l'attentat contr le mensuel Globe, le 31 juillet 1988. Ces interpellations s'ajoutent aux quarante-trois opérées, la veille, dans les milieux d'extrême droite, notamment parmi les adhérents du PNFE (Parti nationaliste français et européen), parmi lesquels figurent quatre policiers, membres de la FPIP (Fédération professionnelle indépendante de la police) (le Monde du 18 janvier). Il s'agit d'un CRS en poste à Vélizy (Yvelines), d'un policier de la sécurité publique parisienne, d'un autre des Hauts-de-Seine et d'un autre encore en poste à Toulouse.

Des perquisitions ont, par ailleurs, eu lieu au domicile des suspects, ainsi qu'au château du Corvier, à Vouzon (Loir-et-Cher) et à la librairie parisienne Ogmios, spécialisée dans les ouvrages d'extrême droite.

- Accor a acquis, depuis octobre 1989, non pas 1 %, comme nous l'avons écrit (le Monde du 18 janvier), mais bien 2 % du capital du Club Méditerranée, mais ces achats ne visent pas à prendre le contrôle du Club, confirment MM Paul Dubrule et Gérard Pélisson, coprésidents du groupe hôtelier, qui rencontrent régulièrement depuis trois ans Mr Gilbert Trigano, président du Club, car les deux sociétés ont de nombreuses synergies possibles.

Citicorp a annoncé mardi 16 janvier la suppression de 215 emplois dans sa filiale de courtage londonienne Citicorp Scrimgeour Vickers (CSV), le groupe bancaire américain renonçant à la plus grande partie de ses activités de courtage en actions britanniques sur la place de Londres. Citicorp abandonne ses activités de courtage sur actions britanniques en Grande-Bretagne, à l'exception de celles portant sur une centaine de petites sociétés à forte croissance. Toutefois, les activités de CSV en matière d'options et de gestions de portefeuille, ne sont pas affectées par les mesures.

Ces suppressions d'emplois sont les deuxièmes plus importantes enregistrées à la City après la disparition des 450 emplois chez Morgan Grenfell à la fin de 1988. Citicorp avait acheté en 1984 deux maisons de courtage. Elle les avait fusionnées l'année suivante pour constituer CSV dans la perspective du " big bang " de 1986, qui a déréglementé le marché boursier en Grande-Bretagne. Déjà un an après le krach d'octobre 1987, le groupe s'était retiré du marché des fonds d'Etat.

En janvier, l'URSS a réduit de moitié ses livraisons de pétrole destinées à la Bulgarie, annonce le quotidien des syndicats bulgares Troud, mercredi 17 janvier. Au lieu de la livraison habituelle d'un million de tonnes de pétrole par mois, l'URSS n'a pu fournir que 500 000 tonnes, obligeant la Bulgarie à acheter d'urgence 265 500 tonnes à l'Iran, sans toutefois pouvoir éviter la fermeture provisoire d'entreprises dans plusieurs villes dans le nord du pays.

Les conseils d'administration des groupes Air France et Chargeurs SA ont confirmé, le mercredi 17 janvier, la prise de participation majoritaire (54,58 %) d'Air France dans UTA. Devant le conseil d'administration de la compagnie nationale qu'il préside, Mr Bernard Attali a rappelé sa volonté de voir " le rapprochement entre Air Inter, UTA et Air France se réaliser en respectant la personnalité des entreprises concernées". "Une fois nos forces conjugées, a-t-il ajouté, nous allons montrer à nos concurrents ce que nous savons faire. "

Mr Attali s'est félicité de la fin des querelles franco-françaises et de la constitution d'un ensemble capable d'affronter à armes égales les grands groupes aériens européens et internationaux.

Mr Attali a donné des précisions sur la façon dont seraient autofinancés les 5 milliards de francs nécessaires à la reprise des actions UTA par Air France. Il n'y aura pas de demande de financement public et l'ouverture au privé du capital d'Air France n'est " pas à l'ordre du jour ". La compagnie,dont le ratio d'endettement par rapport aux fonds propres est de 0,7, a une large capacité d'emprunt. Elle contribuera sur ses propres ressources pour 2 milliards de francs et refinancera 2,5 milliards de francs soit par le biais d'un emprunt obligataire, soit par le biais de certificats d'investissements. Le solde - environ 500 millions de francs - sera assuré par la cession d'actifs mobiliers ou immobiliers.

Aussi bien au comité central d'entreprise qu'au conseil d'administration d'Air France, les voix ont été quasiment unanimes pour se féliciter de l'accord Air France-Chargeurs. Seule la CGT s'y est opposée en déclarant qu'Air France ne pourrait faire autrement que se tourner vers le privé pour supporter un investissement d'une telle ampleur.

Le COCOM, gendarme des exportations occidentales de haute technologie vers les pays de l'Est, a donné son feu vert à l'entreprise française d'informatique SMT-Goupil pour qu'elle vende à l'Union soviétique des micro-ordinateurs.

L'entreprise vient en effet de signer avec la firme soviétique Chaninskoe et sa filiale commerciale Avangarde un contrat décidant de la création en Union soviétique de la société mixte Interinfo qui sera détenue à 90 % par les Soviétiques et à 10 % par SMT-Goupil. Interinfo assurera l'importation et la commercialisation sur le territoire soviétique de micro-ordinateurs Goupil. Un premier contrat portant sur 3500 micro-ordinateurs équipés d'un processeur 286 (les générations actuelles sont de 386 et 486) d'une valeur de près de 70 millions de francs a déjà été remporté. Il est payable en devises : Interinfo est en effet une entreprise agro-industrielle. Elle vendra à l'extérieur des produits agricoles pour se procurer des devises qu'elle utilisera ensuite pour acheter des produits industriels.

Depuis le mois d'août, les ordinateurs personnels IBM ou compatibles (jusqu'au 286) peuvent être exportés librement vers les pays de l'Est. Siemens en a déjà exporté 300000 vers l'URSS.

Le conseil des ministres s'est réuni, mercredi matin 17 janvier au palais de l'Elysée sous la présidence de Mr François Mitterrand. Au terme de ces travaux, le service de presse de la présidence de la République a diffusé un communiqué dont voici les principaux extraits.

Le ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères, a présenté au conseil des ministres un projet de loi autorisant l'approbation d'une convention entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République italienne en vue d'éviter les doubles impositions en matière d'impôts sur le revenu et sur la fortune, et de prévenir l'évasion de la fraude fiscale.

Le ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères, a présenté au conseil des ministres un projet de loi autorisant la ratification des protocoles additionnels de 1982 aux conventions de Paris et de Bruxelles.

Le garde des sceaux, ministre de la justice, a, de son côté, présenté un projet de loi modifiant la loi du 30 octobre 1968 relative à la responsabilité civile dans le domaine de l'énergie nucléaire.

Les conventions de Paris et de Bruxelles, conclues respectivement en 1960 et 1963, fixent les principes de l'indemnisation des victimes d'un accident nucléaire sur la base d'une responsabilité objective mais plafonnée de l'exploitant d'installations nucléaires.

Les protocoles de 1982 ont pour objet essentiel de revaloriser le plafond des indemnités dues par l'exploitant et de celles versées par l'Etat, au cas où les dommages dépasseraient le montant couvert par l'assurance ou la garantie financière de l'exploitant.

Le secrétaire d'Etat auprès du premier ministre, chargé du Plan a présenté au conseil des ministres un décret relatif au développemen de l'évaluation des politiques publiques.

Conformément aux décisions arrêtées lors du séminaire gouvernemental du 21 septembre 1989, le nouveau dispositif d'évaluation comprendra : le comité interministériel de l'évaluation, le fonds national de développement de l'évaluation et le Conseil scientifique de l'évaluation.

- Il arrête, sur avis favorable du Conseil scientifique de l'évaluation, les projets d'évaluation relevant d'un ou plusieurs départements ministériels et qui demandent le bénéfice du fonds national de développement de l'évaluation.

- Une fois l'évaluation faite, il est saisi du résultat des travaux et examine les suites concrètes qu'il convient de leur donner.

- Il est tenu informé des politiques d'évaluation menées par les ministres et par les organismes placés sous leur tutelle.

Peuvent saisir le comité interministériel, le premier ministre et les ministres, mais aussi le Conseil d'Etat et la Cour des comptes, ainsi que le médiateur de la République.

Tous les aspects des politiques publiques peuvent être examinés par le comité interministériel, à l'exception des sujets de caractère secret touchant à la défense nationale, à la politique extérieure et à la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat.

Le conseil économique et social peut faire directement appel au concours de ce fonds dans la limite du cinquième de sa dotation annuelle, pour faire procéder à des travaux d'évaluation sous réserve de l'avis favorable du Conseil scientifique de l'évaluation.

Le conseil scientifique de l'évaluation est formé de onze personnalités choisies en raison de leurs compétences.

Toutes les évaluations qui ont bénéficié du fonds national de développement de l'évaluation sont rendues publiques.

Le développement de l'évaluation des politiques publiques doit accompagner l'extension des responsabilités dans l'administration. C'est là un point central du renouveau du service public.

Le ministre d'État, ministre de l'économie, des finances et du budget a présenté au conseil des ministres une communication sur la politique monétaire en 1990 (le Monde du 18 janvier).

Le ministre de l'industrie et de l'aménagement du territoire a présenté au conseil des ministres une communication sur les orientations de la politique des normes.

Les normes jouent un rôle important dans la compétition entre les entreprises qui doivent toujours mieux répondre aux attentes des consommateurs français et étrangers.

Le marché unique européen, lui-même, s'organise autour de normes volontaires qui se substituent progressivement aux réglementations publiques.

Un effort doit être consenti pour que ces normes prennent en compte les préoccupations des partenaires socio-économiques et reflètent la technologie et le savoir-faire des entreprises françaises.

La campagne " Initiatives et compétitivité 92 ", qui regroupe déjà huit cents chefs d'entreprise dans vingt clubs régionaux, sera intensifiée.

Grâce au crédit d'impôt normalisation, les entreprises, notamment petites et moyennes, pourront accroître leurs dépenses de normalisation.

Les entreprises seront associées au programme national de normalisation, désormais confiée à l'Association française de normalisation.

L'opération " Partenariat 92 " lancée en 1988 est reconduite en 1990 avec une dotation de 100 millions de francs afin de soutenir les projets d'actions communes à plusieurs entreprises visant à développer les systèmes de normalisation, de certification et d'essai ; la création de nouveaux bureaux de normalisation sera encouragée ; les centres techniques seront invités à développer leur activité de normalisation.

Une politique incitative de regroupement des signes de la qualité des produits non alimentaires autour de la marque NF sera poursuivie afin de valoriser nos produits sur le marché européen avec une image unifiée.

Un groupe interministériel proposera au gouvernement les orientations de la politique nationale des normes.

Un délégué aux normes, placé auprès du ministre chargé de l'industrie veillera à la mise en Óuvre de ces orientations en liaison avec les ministères intéressés.

Le conseil supérieur de la normalisation et le titre de commissaire à la normalisation sont supprimés.

Le système français de normes est aujourd'hui le deuxième d'Europe. Or quatre mille nouvelles normes européennes doivent être adoptées d'ici à 1992.

C'est pourquoi le gouvernement encouragera la mobilisation des entreprises pour animer les instances européennes, leur permettra de mieux défendre leurs atouts et accompagnera les actions des laboratoires d'essais et des organismes certificateurs pour s'adapter au cadre européen.

Le ministre des postes, des télécommunications et de l'espace a rendu compte au conseil des ministres de la signature à Moscou des accords franco-soviétiques sur le vol habité Antares.

La coopération spatiale entre la France et l'Union soviétique a reçu un nouvel élan à la suite de la signature d'un protocole et d'un accord-cadre entre les autorités spatiales françaises et soviétiques. Cette coopération, relancée lors des " sommets " franco-soviétiques de novembre 1988 et juillet 1989, sera élargie à des thèmes nouveaux comme les vols habités, l'étude de l'environnement de la terre et l'étude de la planète Mars.

Ces accords sont accompagnés d'un accord particulier pour la réalisation d'un vol habité dès 1992. Ce vol, baptisé Antares, permettra à un cosmonaute français de séjourner douze jours à bord de la station Mir.

Le débat au Parlement européen qui a suivi la présentation, mercredi 17 janvier, par Mr Jacques Delors du programme de la Commission européenne pour 1990 a donné lieu à une surprise de taille. Mr Jean-Pierre Cot (PS), s'est livré à une violente attaque contre l'action du président de l'exécutif des Douze. Le reste des interventions a été, dans l'ensemble, plutôt décevant, les ténors de l'Assemblée ignorant la possibilité évoquée par Mr Delors pour l'Allemagne de l'Est d'adhérer, dans un avenir prévisible, à la Communauté.

Le président des socialistes européens a dressé une liste des dossiers sur lesquels, selon lui, " la Commission a dérapé ". Bruxelles " fait trop souvent affaire avec le conseil des ministres dans le dos du Parlement ", a estimé d'autre part Mr Jean-Pierre Cot.

Est-ce la pression des travaillistes britanniques, qui sont favorables au dépôt d'une motion de censure ? La nécessité de trouver un cheval de bataille pour s'affirmer dans une Communauté décontenancée par les bouleversements à l'Est ? Ou encore des considérations de politique intérieure ?

Toujours est-il que la grogne des socialistes à l'égard de Mr Delors est désormais manifeste. Mr Claude Cheysson ne dit-il pas du président de la Commission qu'il est " un chrétien-démocrate " ? Mr Valéry Giscard d'Estaing a, lui aussi, adressé une série de reproches à la Commission, le principal portant sur les contrôles fiscaux aux frontières entre les Etats membres. Mais il s'est montré positif quant aux propositions de Mr Delors en matière institutionnelle, se déclarant favorable à " un texte constitutionnel ou une loi fondamentale, qui établisse une union de type fédéral ". On lui prête d'ailleurs l'intention de prendre l'initiative à bref délai dans ce domaine.

La Roumanie est un pays traumatisé, martyrisé, mais c'est un pays libre. Le peuple roumain aura souffert et enduré vingt-cinq années de dictature. Il s'est libéré seul, héroïquement : du sang, des larmes, mais la liberté au bout du compte. Comment ne pas penser qu'il y a là une nouvelle légitimité acquise par la volonté du peuple entier ? On ne peut oublier Timisoara, son cortège d'horreurs et ses victimes !

C'est pourquoi je propose que le prix Nobel de la paix 1990 soit attribué au peuple roumain tout entier, et que, pour une fois, ce symbole ne soit pas attribué qu'à une seule personne. Un hommage international de première grandeur doit être rendu à la nouvelle Roumanie et à son peuple. A cette occasion, il serait bon que le prix Nobel soit rebaptisé : prix Nobel de la paix et de la démocratie.

Les affaires se traitent de plus en plus souvent par l'intermédiaire d'avocats ou de conseils juridiques.La France s'américanise dans ce domaine - là aussi. Mais les hommes de droit n'y sont pas encore les rois.

SI le tribunal en décide, LVMH, le numéro un mondial du luxe, devra rembourser 5 milliards de francs d'OBSA (obligations à bons de souscriptions d'actions) à certains de ses actionnaires. De la corbeille, la bataille autour du capital de la Cinq, la chaîne de télévision de MM Hersant et Seydoux, est passée au palais de justice. Après plusieurs mois de procès, Elf Aquitaine accepte, en 1985, de verser 1 milliard de francs à une filiale du groupe Goldsmith pour une sombre histoire de gisement pétrolier au Guatemala. Autant d'exemples où le monde des affaires a fait appel à la justice pour arbitrer ses conflits internes.

Au cours de ces dernières années, le recours des entreprises au conseil juridique et à l'action judiciaire a sans nul doute progressé. Très caractéristique depuis longtemps de la vie des entreprises aux Etats-Unis, ce phénomène est en train de gagner la France et l'Europe. D'après les statistiques du ministère de la justice, en l987, les tribunaux de commerce ont examiné plus de 568 000 affaires. En 1988, 253 000 dossiers sont passés sur les bureaux des juges des prud'hommes. La même année, sur les 153 000 affaires plaidées devant les cours d'appel, 51 000 étaient à contenu économique. Quant à la Commission des opérations de Bourse (la COB), elle a transmis l'an dernier deux fois plus de dossiers qu'en 1988, ce qui ne fait encore qu'une dizaine de cas, il est vrai.

Mais toutes ces affaires qui viennent jusqu'au prétoire ne constituent que la face immergée d'un iceberg composé d'une multitude d'activités, travail quotidien d'avocats, conseils juridiques, experts-comptables, commissaires aux comptes, etc. A longueur d'années, ces professionnels négocient, arbitrent, compulsent les règlements et traquent les pièges dans les contrats commerciaux. Pour des batailles entre actionnaires, des restructurations d'entreprises, des poursuites de dirigeants indélicats ou des rachats de sociétés, ils constituent des dossiers de plusieurs mètres d'épaisseur.

" Cette situation est le résultat de plusieurs phénomènes qui se télescopent : l'internationalisation des affaires, des systèmes juridiques de plus en plus complexes et la possibilité de ne pas perdre d'argent et surtout de beaucoup en gagner dans certains cas ", analyse Me Jean Loyrette, associé du cabinet Gide, Loyrette, Nouel. Et, il est vrai que, d'opérations commerciales en fusions et acquisitions de sociétés, d'embauche en licenciements, les chausse-trapes sont nombreuses dans un univers de plus en plus concurrentiel. Au point qu'à part les diamantaires et les marchands de bestiaux, qui continuent à faire leurs affaires sur parole, tous les autres acteurs économiques préfèrent conserver des traces écrites de leurs actes et de leurs relations.

On s'occupe de l'entreprise depuis sa naissance jusqu'à sa mort ", résume Me Jean-Michel Lepretre, associé du cabinet Rambaud-Martel. Commercial, fiscal, financier, européen, social, boursier, maritime ou aérien, les chapitres du droit qui touchent à la vie des sociétés sont en effet nombreux et de plus en plus complexes. Ils évoluent très vite. Ces dernières années, les transmissions d'entreprises, les fusions et acquisitions et les OPA ont grandement contribué à fournir du travail aux spécialistes du conseil juridique. Ceux-ci, en effet, maîtrisent bien l'art de rédiger un contrat de cession sans utiliser les termes qui obligeraient à verser au fisc les 4,80 % de droits d'enregistrement. Ils n'oublient pas non plus d'intégrer les quelques clauses qui permettront, en cas de problèmes, un recours en justice : garantie de passif, et autres conditions spécifiques. Résultat : pour conclure certaines affaires, il faut noircir des pages entières.

La complexité des législations entraîne nécessairement une spécialisation. C'est par exemple le cas du droit social. En l'espace de quelques années, le code du travail a presque doublé de volume : au fur et à mesure de l'évolution des structures des entreprises, de nouvelles notions sont apparues telles que les comités de groupe. Simultanément à la diminution des conflits sociaux, les salariés sont devenus plus procéduriers : contestation des contrats de travail ou des élections aux organismes de représentation du personnel, interprétation des conventions collectives, etc. La préservation des brevets et des marques, la lutte contre les contrefaçons sont essentielles à la vie de certaines sociétés et exigent aussi une grande technicité. Il en va de même des contrats de distribution, comme ceux de franchise ou de licence.

Echaudées par quelques mésaventures ou noyées dans le maquis des textes, les entreprises ont donc appris à recourir aux conseils juridiques et elles ne peuvent plus s'en passer. Elles le découvrent souvent au moment où elles partent à la conquête des marchés étrangers et se heurtent à des habitudes et à des législations différentes. Sans compter les problèmes de langues. " On ne peut pas songer à se developper sans s'entourer de conseils juridiques ", estime Mr Jean Grimbert, PDG de la société Arnys, qui exporte 40 % de son prêt-à-porter de luxe au Japon. " Mais notre grand problème est de faire coïncider dans le temps la décision et le conseil. Par exemple, la signature d'un contrat commercial peut exiger une décision rapide qui laisse peu de temps à l'épluchage des textes. "

Pour faire face à ces situations, les entreprises jonglent avec plusieurs systèmes à la fois. Les plus grandes ont des services juridiques intégrés, à la tête desquels elles placent de prestigieux collaborateurs. C'est par exemple le cas des entreprises de travaux publics ou de Mr Robert Hersant qui a embauché Mr Bertrand Delcros, ancien directeur juridique de la Commission nationale de la communication et des libertés (CNCL) et ancien membre du cabinet de Mme Catherine Tasca, secrétaire d'Etat chargé de la communication. Cela ne les empêche pas de recourir au gré de telles ou telles affaires à des cabinets de conseils spécialisés ou à des avocats.

Le juridique en effet peut entraîner le judiciaire et les en- treprises sont quelquefois contraintes de se présenter devant les tribunaux. C'est bien sûr le cas lorsque des irrégularités ont été commises et qu'il s'agit de recouvrer des créances ou de poursuivre un concurrent indélicat. C'est aussi le cas lorsque leurs dirigeants sont soupçonnés de pratiques contestables, tel le délit d'initiés. Mais l'appareil judiciaire peut aussi être le lieu privilégié de la guerre économique à un certain moment. Le recours à certaines plaintes ou à la procédure des référés peut aussi être un moyen de déstabiliser l'adversaire. Et ce n'est certainement pas un hasard si, dans la bataille qui oppose MM Bernard Arnault et Henry Racamier pour le pouvoir au sein de LVMH, vingt décisions de justice ont été rendues en moins d'un an...

Mais les raisons sont aussi nombreuses de ne pas franchir les portes des palais de justice. Ainsi, après six mois d'invectives et de polémiques, les dirigeants de la BNP et de la société Yves Rocher ont préféré confier à un collège arbitral au lieu de le déballer en public le différend qui les oppose à propos de la reprise de Petit Bateau. " On préfère essayer de transiger et ainsi éviter les tribunaux confirme Me Serge Lazareff. En effet, les procédures sont souvent lentes et surtout elles sont contraires à la confidentialité qui sied aux affaires. " Et il est vrai que les firmes n'ont guère envie que certains de leurs problèmes soient ainsi exposés à la curiosité du fisc, de leurs concurrents ou de leurs clients. Mais surtout, dans le domaine des chiffres, le monde des affaires et celui de la justice ne parlent pas le même langage. " L'horizon du magistrat est limité par le montant de son traitement annuel ", explique sans détour un avocat d'affaires. Une manière assez nette de dire que la justice mesure mal les implications financières de certains dossiers. " Lorsque la demande de l'Union fédérale des consommateurs de retirer deux marques de pneus Kleber n'a pas été retenue par les pouvoirs publics, celle-ci a été condamnnée à verser 250 000 francs d'amende. Alors que le fabricant de peumatiques a vu sa production chuter de 20 % et a été acculé à la faillite ", cite en exemple Me Jerôme Aymé.

La justice est-elle pour autant mal adaptée ? Certains se sont posé la question. Et, du temps où il était garde des sceaux, Mr Robert Badinter avait songé à rétablir l'échevinage en créant des tribunaux où siégeraient ensemble des magistrats et des représentants des milieux professionnels. De même, des organismes parajudiciaires sont apparus pour trancher certains conflits en dehors de l'appareil juridique classique : la COB, le Conseil de la concurrence et le Conseil supérieur de l'audiovisuel en sont des exemples. Pour autant, la création d'une magistrature économique et sociale n'emporte pas l'adhésion des juristes : " Son insertion risque d'être difficile dans notre actuelle organisation juridictionnelle qui repose sur la distinction entre l'ordre judiciaire et l'ordre administratif ", écrit Mme Laurence Boy dans le Cadre civil des affaires (Editions Economica).

En réalité, les avocats d'affaires ne sont pas des plaideurs invétérés. Aux grands mouvements de manches devant les magistrats, la plupart d'entre eux préfèrent le secret de leurs bureaux et la sophistication des conseils qu'ils prodiguent. " Le bon juriste doit être créatif et préconiser des systèmes qui servent les intérêts de ses clients ", affirme Me Philippe Ginestié, qui se targue d'avoir remis à la mode le système des sociétés en commandite par actions, qui assure l'indépendance du gestionnaire par rapport au capital.

En quelque sorte, les conseillers juridiques sont contraints à une certaine obligation de résultats. Car, pour les entreprises, le recours au juridique est une source de dépenses. Le prix des services est à la mesure des sommes en jeu. Et tous ces avocats et autres conseillers savent faire payer leur compétence et leur rapidité de réaction. Capables s'il le faut de passer soirées et week-ends à peaufiner un contrat, rédiger une plainte ou construire une plaidoirie, ces spécialistes se font payer au temps passé. Autour de 1 500 F de l'heure suivant la difficulté de l'affaire, la notoriété du client ou ... les possibles retombées médiatiques. Une chose est sûre : les honoraires d'avocat se calculent en millions de francs et restent confidentiels.

Ce métier en tout cas est maintenant suffisamment prestigieux et lucratif pour devenir attirant. Le temps n'est plus où les avocats tiraient leur renommée des cours d'assises. Désormais, c'est le droit des affaires qui a le vent en poupe. Et depuis deux ans, à l'université ou dans les grandes écoles de commerce, les enseignants constatent un engouement des étudiants pour cette spécialité. " Après s'être longtemps tenu à l'écart du monde des affaires, une partie de la profession a opéré une reconversion dans les années 50, note Mr Lucien Karpick, sociologue. A partir de là, certains cabinets français ont su prendre des risques et se faire connaître. " Avec 149 avocats, le cabinet Gide, Loyrette, Nouel est sans conteste le premier de la place. Il est suivi par une vingtaine d'autres qui réunissent plus de dix avocats. Quasiment une vétille par rapport au système américain. " Le chiffre d'affaires des six premières firmes américaines est équivalent au chiffre d'affaires total des 16 000 avocats français, précise Me Loyrette. Pour nous, la concurrence va être très dure et dans vingt ans il risque de rester seulement quatre ou cinq cabinets français. " Avec leur puissance de feu, les juristes étrangers, notamment anglo-saxons, s'installent sur ce marché en pleine expansion.

Au point que certains reprochent aux juristes d'assurer de cette manière la pérennité de leur activité. L'augmentation du nombre des cabinets entraîne une augmentation du besoin de conseils. " Les avocats représentent l'organisation sociale de la méfiance, accuse Mr Jean Padioleau, professeur à l'Ecole supérieure de commerce de Paris. Et le coût de ces dépenses crée une inégalité entre les entreprises suivant les moyens qu'elles ont de s'offrir de plus ou moins bons conseillers. " Chefs d'entreprise ou avocats conviennent en tout cas que cette incursion du juridique est révélatrice de l'âpreté plus grande qui règne dans les milieux économiques. " Le théâtre des opérations a changé. Pour se développer, il faut aller à l'aventure. Cela oblige à traiter avec des gens qu'on ne connaît pas et donc à prendre des précautions, constate Mr Pierre Godé, professeur de droit et proche collaborateur de Mr Bernard Arnault. Mais aux Etats-Unis par exemple, la juridicisation des affaires, même si elle est excessive, tient au dynamisme du capitalisme américain. " En effet, les périodes d'expansion et de développement des échanges ont souvent exigé la mise en place de systèmes d'arbitrage. Ainsi au Moyen Age, des juges siégeaient dans les foires pour régler les conflits qui surgissaient entre les marchands venus de loin.

En France, beaucoup souhaitent que le juridique n'envahisse pas totalement la vie économique. Et s'ils estiment qu'on ne peut en effet pas s'en passer, ils conseillent de le consommer avec modération.

Enlisés dans des conflits juridiques qui les opposent depuis plus de dix ans à leurs cousins Hériard Dubreuil, détenteurs de 51 % de Rémy Martin, les Cointreau, en tant qu'actionnaires minoritaires, viennent de céder leurs titres (49 % de Rémy Martin et 19 % de Cointreau) au britannique Grand Metropolitan, dans la perspective de la fusion de ces deux sociétés décidée le 10 novembre dernier. Cette solution devurait avoir pour conséquence probable de stopper le harcèlement judiciaire mené par chacune des deux familles.

Les contentieux iront en s'accumulant tant à Cognac, qu'à Angoulême, Bordeaux et Paris. Durant cette décennie, pas moins de trente-deux procédures seront dénombrées, dont vingt- huit à l'initiative du groupe Cointreau. Seront recensés vingt-cinq jugements de tribunaux de première instance, dix-neuf arrêts de cours d'appel et une dizaine de décisions de la Cour de cassation.

Ce décompte impressionnant révèle à lui seul le côté procédurier des deux clans se retrouvant dans les prétoires pour le moindre prétexte. De plus, lorsqu'un jugement est rendu par l'un des tribunaux, il est contesté en appel voire en Cassation par le perdant. Cette assiduité juridique, conjuguée à la diversité des litiges, n'a fait qu'ajouter à l'impression de confusion générale, où personne, parfois même chez les intéressés, n'y comprend plus rien.

Toutefois, dans cette myriade de procès, certaines dates sont plus importantes que d'autres. Le 7 février prochain, si l'audience est maintenue, la cour d'appel de Bordeaux devrait se pencher sur la nullité de l'apport partiel d'actifs de Rémy Martin à Rémy et Associés.

Un premier jugement voilà deux ans avait débouté les minoritaires de cette demande. Les Cointreau contestent la création de Rémy et Associés en 1986 par les Hériard Dubreuil car cette filiale de Rémy Martin, en devenant le cÓur du groupe, les a définitivement évincés de l'affaire familiale. Mais, même considérée comme primordiale, la bataille à ce niveau est plus une question de principe. Car en Charente-Maritime on n'oublie pas la jurisprudence du pont de l'île de Ré. Une fois construit, on ne va tout de même pas détruire le pont...

La prise de pouvoir de poètes dans les pays de l'Est et l'adhésion des peuples qui leur apportent unanimement leur confiance remplissent d'émotion.

Ce bouleversement donne raison à ceux qui aiment et tentent de faire aimer la littérature, et croient en son efficacité fonda mentale, tellement plus convaincante que les leçons des professionnels de la politique et les arguties des gens au pouvoir.

Assister à un tel bouleversement me rend heureuse de vivre à l'époque où je vis.

QUEL est le principal objectif de Gorbatchev en matière de politique étrangère ? En a-t-il un ou bien est-il tellement occupé par la perestroïka, les nationalismes et l'Europe de l'Est que la politique étrangère s'en trouve gelée ? A l'inverse, il s'est peut-être fixé un objectif de politique étrangère d'une ampleur telle que cela justifierait actuellement à ses yeux sa tolérance pour le recul du communisme. Peut-on aussi considérer que cet objectif de politique étrangère consolide sa position en tant que leader soviétique ?

Ma thèse est que nous devons penser qu'il a un objectif et que l'atteindre va dans le sens du meilleur des intérêts du Parti communiste soviétique. A court terme, Gorbatchev se doit de maintenir l'image positive de Gorby, afin d'atteindre son but. Les enjeux sont énormes. Il ne doit pas perdre son sang-froid, ni réagir comme les Chinois, place Tiananmen.

Il ne vise rien de moins que l'élimination de l'armée et de l'aviation allemandes et le retrait des troupes américaines d'Europe, ce qui constitue un objectif de longue date pour les Soviétiques.

Lorsque les Allemands ne verront plus en lui un agresseur potentiel, et en cela Gorbatchev a déjà à moitié gagné, son objectif deviendra réalisable. La Gorbymania est un instrument de la politique étrangère soviétique.

Le fait de paraître inoffensif n'a pas été sans inconvénients. A partir du moment où les pays d'Europe de l'Est ont eu la certitude que Gorbatchev n'allait pas écraser leurs " printemps ", que l'armée rouge ne viendrait pas soutenir la police des communistes locaux, les gouvernements communistes furent jetés au rebut comme de sinistres dépouilles du passé. En d'autres termes, Gorbatchev a sacrifié l'Europe de l'Est comme étape nécessaire à son objectif, même si le mot de communisme en est sorti à jamais déprécié.

Les dirigeants communistes locaux, en prônant le calme et les compromis et en limitant la violence, ont essayé de sauvegarder leurs privilèges, mais leurs chances de se maintenir étaient nulles. Au fur et à mesure de l'accession à l'indépendance de ces pays, Gorbatchev devient de plus en plus crédible, de plus en plus digne de confiance. Sa bonne volonté sera reconfirmée à chaque élection. La perte de contrôle de l'Europe de l'Est l'a aidé à atteindre son principal objectif.

L'Allemagne de l'Est diffère des autres pays de l'Est en ce que la majeure partie du peuple exige de l'Union soviétique plus que la liberté et l'indépendance : faire partie d'une Allemagne unie.

Le gouvernement de l'Allemagne de l'Est ne durera pas. Gorbatchev doit jouer la carte de l'Allemagne de l'Est avant que son jeu se désintègre entre ses mains. Il va offrir l'unification en échange de la neutralisation de l'Allemagne. Il refuse toute unification dans le cadre de l'OTAN et du pacte de Varsovie, mais il serait prêt à l'accepter uniquement dans le cas où ces alliances disparaîtraient. Les chances de voir cette offre acceptée seraient accrues grâce à la convergence de deux sentiments allemands. Le premier est que l'Allemagne ne pourrait jamais assurer sa propre défense sans armes nucléaires. Le second : pourquoi entretenir une armée coûteuse et inefficace, en l'absence de toute menace réelle et actuelle de la part de l'Union soviétique ?

Ne pas avoir d'armes nucléaires est important, car, en Allemagne, presque personne ne croit que les Etats-Unis utiliseraient l'armement nucléaire seulement dans le but de défendre l'Europe. Défendre nos troupes, d'accord. Mais autrement le parapluie nucléaire américain n'est plus crédible : il y a peu de monde pour croire que nous risquerions nos propres villes et populations afin de défendre l'Europe. Ce mélange d'infériorité militaire, de bonne volonté de la part de Gorbatchev, de désir d'unité des Allemands, pimenté par l'attente commerciale, crée une pression politique en République fédérale trop forte pour qu'on y résiste, et quiconque gagnera les prochaines élections sera contraint de toute manière d'accepter l'unification. La machine de propagande soviétique est déjà à l'Óuvre en dehors de tout concours allemand, pour promouvoir la neutralisation de l'Allemagne.

Les médias rappellent les horreurs du nazisme et posent la question de savoir si nous voulons courir le risque de voir l'Allemagne redevenir une puissance militaire dangereuse. Le message, parti de Moscou, a déjà fait son chemin dans les médias et fait surface à l'Ouest : " Une Allemagne unie constitue un risque militaire inacceptable. La réunification est une bonne chose, mais sur la base d'une démilitarisation. " Non seulement Gorbatchev est en voie d'atteindre son objectif de politique étrangère, mais il est aussi en train de convaincre l'Ouest de reprendre cet objectif à son compte. Quelle audace ! Cela rappelle le film l'Arnaque, dans lequel l'escroc endurci, joué par Paul Newman, insistait sur le fait qu'il était essentiel que la victime de leurs fraudes ne sache jamais qu'il s'était fait avoir.

Bien sûr,les Soviétiques exploiteront les nombreuses occasions commerciales en URSS qu'attend une Allemagne réunifiée, et les Allemands seront capables de s'abuser eux-mêmes jusqu'à se persuader qu'ils ne sont pas en train de tout brader imprudemment. Les unités militaires allemandes seront progressivement réduites à néant.

Les troupes soviétiques seront censées être réduites. Il se peut également qu'un traité mettant un point final à la deuxième guerre mondiale soit signé. Tout cela aura un effet positif, mais, lorsque le rideau de fumée aura disparu, l'armée allemande ne sera plus qu'une force symbolique et les troupes américaines auront levé le camp. Et l'armée rouge sera, elle, en position dominante.

On peut aisément imaginer Gorbatchev vendant ce scénario à son Politburo. Ne vous en faites pas pour la perte de l'Europe de l'Est, le voit-on dire. Ces pays sont un boulet. Ne craignez pas les nationalismes chez nous - une giclée de mitraille napoléonienne de temps à autre, comme l'année dernière à Tbilissi, et tout restera en place. Pendant ce temps, une fois les Américains partis et l'armée allemande démantelée, l'Union soviétique aura le libre accès aux financements, à la technologie et aux équipements européens afin de réaliser la perestroïka soviétique. Les armements nucléaires français et anglais seuls n'auront plus d'effet dissuasif. Personne ne peut croire qu'ils seront utilisés en dehors d'une attaque du territoire national. Le peuple allemand, encouragé par notre propagande, ne laissera jamais ses gouvernants développer un armement nucléaire. L'Europe pourrait bien être à nous sans que le moindre coup de feu ait été tiré. Voilà ce qu'assurerait Gorbatchev, et l'on voit déjà les membres du Politburo approuver de la tête.

La raison pour laquelle aucun " dur " ne viendra remplacer Gorbatchev tient tout simplement au fait que les " durs " sont convaincus qu'il a raison, et qu'ils ne peuvent plus se passer de son image d'homme de bonne volonté. Un pas en avant pour deux pas en arrière est léninisme orthodoxe.

Les Français sont beaucoup plus conscients de cette menace que nous, aux Etats-Unis, et la première des démarches pour nos deux pays est d'agir de concert afin de réussir à la contrecarrer. Cela peut échouer, mais nous devons d'abord nous convaincre que ce scénario désastreux pourrait bien se réaliser et ensuite essayer de convaincre la RFA de ne pas accepter la démilitarisation. Il faut leur demander d'être fermes. Ils n'ont qu'à attendre l'écroulement de la RDA et en retirer les bénéfices, selon leurs intérêts. Afin de pallier le complexe d'infériorité des Allemands de la République fédérale provenant de l'absence d'armement nucléaire, la France devrait proposer à la RFA le système de double commande des missiles Hadès de 400 km de portée. Cela, complété par un engagement solennel de la France de défendre la frontière orientale allemande avec ses armes nucléaires, pourrait peut-être venir à bout du sentiment de désespérance qui s'infiltre en Allemagne en ce qui concerne les affaires militaires. Ces engagements français ne tiennent cependant pas compte des autres éléments de défaitisme - la Gorbymania et l'attrait de l'unité. Ils ne satisfont pas non plus le désir d'expansion commerciale vers l'Est. Nous devons sans cesse mettre le projecteur sur l'objectif soviétique, dans l'espoir de convaincre la RFA que la démilitarisation constitue un trop grand risque.

Il se pourrait qu'il existe une alternative positive à mon scénario catastrophe : le gouvernement de la RDA s'effondre, il y a des élections libres, et la RFA, sans quitter l'OTAN ni désarmer, est associée d'une manière ou d'une autre à la RDA. Nous devons Óuvrer en ce sens, mais Gorbatchev ne le permettra pas. Accepter reviendrait pour lui à abandonner son principal objectif.

Il serait préférable pour lui de maintenir ses troupes de 380 000 hommes en RDA, et de jouer un jeu d'attente en admettant une certaine dérive, tout en déniant la liberté totale. Gorbatchev a une carte annexe à jouer. Il s'agit du retrait réel de l'armée rouge des pays de l'Europe de l'Est. Ces pays pourraient se tourner vers la démocratie tout en conservant des troupes soviétiques sur leur sol ou bien les troupes pourraient quitter tout à fait ces territoires.

Si le retrait complet servait l'objectif de Gorbatchev, nous devons supposer qu'il accepterait le retrait jusqu'à la frontière soviétique. Le rôle d'intimidation que l'armée rouge aura après la démilitarisation de l'Allemagne pourra se jouer depuis l'Union soviétique. On doit se souvenir que, depuis l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, les armes conventionnelles de l'armée rouge ont augmenté et équivalent maintenant à celles des armées française, allemande et britannique réunies. L'armée soviétique peut réoccuper l'Europe de l'Est et une Allemagne neutre en une semaine.

On n'a pas tellement discuté de la question de savoir où iraient les troupes américaines dans les cas où elles seraient obligées de quitter l'Allemagne. Logiquement, elles devraient se redéployer en France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Belgique, mais il est peu probable que la volonté politique impose cette logique militaire. Les troupes retourneront probablement à grands frais aux Etats-Unis, et l'Europe deviendra vulnérable. Une fois de plus en ce siècle, cette instabilité qui prépare la guerre prévaudra.

Gorbatchev a certainement l'intention, après avoir mené à bien la démilitarisation de l'Allemagne, d'édifier une Union soviétique moderne aux dépens de l'Europe occidentale. Les Soviétiques font rentrer annuellement environ 40 milliards de devises. C'est très largement insuffisant, mais les produits soviétiques ne sont pas compétitifs. le " know how " et l'argent font défaut. Que Gorbatchev réussisse ou non la modernisation de l'URSS, c'est une autre affaire. Mais il y consacrera des centaines de milliards de crédits européens.

A mes yeux, ses chances de succès sont faibles, à moins que l'Union soviétique ne dérive pas vers une économie de marché, ce qui constituerait un risque inacceptable pour le pouvoir communiste. Quant à ce que fera Gorbatchev ou son successeur en échouant, après avoir englouti les milliards européens, c'est encore une autre histoire, certainement plus inquiétante que celle-ci.

MALGRÉ ses difficultés actuelles, la société Eurotunnel se préoccupe déjà de sa future clientèle non seulement en France et en Grande-Bretagne, mais en Europe. Nicolas Gorodiche, directeur commercial et marketing, ancien directeur général d'Air France en Grande-Bretagne, peaufine la stratégie de la société depuis un an. Il estime que de nouvelles potentialités s'ouvrent vis-à-vis des pays de l'Est. Il n'a en rien le " look " d'un aventurier, Nicolas Gorodiche. Et pourtant.

Cet homme de cinquante et un ans, au physique carré, calme dans la voix comme dans le comportement, est passé brutalement du transport aérien au transport ferroviaire sous-marin. Une manière de révolution sur lui-même, qu'il a opérée en 1981, lorsque le hasard lui fit rencontrer André Bénard, ancien dirigeant de la Shell, aujourd'hui coprésident français d'Eurotunnel.

Huit ans passés à la tête d'Air France au Royaume-Uni ont été vécus par lui comme un " plus " déterminant. Et s'il appartient aujourd'hui à l'équipe dirigeante de la société, c'est incontestablement pour la connaissance " intime " que cet " euromanager " convaincu, par ailleurs diplômé de la Harvard business school, a du monde britannique.

Une connaissance approfondie donc du partenaire, bien utile pour une société intégrée, qui se veut le prototype européen des entreprises binationales. Et qu'il a pu jauger " de l'observatoire idéal qu'est la Grande-Bretagne pour Air France ". Une tête de pont qu'il qualifie d'" irremplaçable ". Connaissance et appréciation des hommes, mais aussi du monde des transports : " Qu'il s'agisse d'avions ou d'un système de transport ferroviaire dans un tunnel, l'approche reste la même au plan commercial ", affirme sans crainte du paradoxe apparent Nicolas Gorodiche, qui a introduit entre Paris et Londres huit liaisons aériennes nouvelles.

Car c'est au total dix-huit ans de sa vie que le directeur d'Eurotunnel a passé au service d'Air France. Une carrière à rebonds, que certains pourraient qualifier d'atypique, que celle de ce diplômé de l'Ecole nationale supérieure de l'aéronautique. Fils d'un chirurgien parisien, il l'a peut-être commencée grâce au film inspiré du Grand Cirque, de Pierre Closterman. Une Óuvre qui aura marqué sa jeunesse et qui, avec la passion des meetings aériens, le conduisit tout droit vers Sup'aéro, puis, de 1963 à 1964, au centre d'essais en vol d'Istres en qualité d'ingénieur navigant d'essais. Deux années " vécues intensément, dans un bouillonnement aéronautique, à l'heure où la France développait le Mirage à décollage vertical ".

Une époque de projets ambitieux, partagés par des pilotes de plusieurs nationalités, au sein de l'EPNER, l'une des quatre écoles dans le monde capable de former des équipages d'essais.

Coup de tête ? Goût de l'aventure ? Quittant la voie royale d'Istres, Nicolas Gorodiche opère un brusque looping, dans le privé, en créant en 1967, en Savoie, Air-Alpes avec Michel Ziegler. C'est la création des " altiports ", une première. Et une démarche de pionniers. Lui, le diplômé de Sup'Aéro, se surprend à " claquer des dents dans un hangar glacial " de Courchevel. A faire des vols de liaison entre Lyon et Genève. Et les déposes sur glaciers. Parmi ses clients " casse-cou ", Antoine Riboud...

L'aventure a un temps. Un âge. Retour au public : c'est Air France, " à cause de la dimension planétaire du réseau ". Voilà l'ancien ingénieur d'essais directeur commercial de la compagnie à Caracas. Suit le Népal, où il redresse Royal Nepal Airlines dans le cadre d'un contrat d'assistance. La zone Caraïbes, où il développe les gros porteurs, la Colombie et l'Equateur enfin. Après un " détour " par Harvard, Nicolas Gorodiche retrouve l'Europe. C'est le poste stratégique d'Air France en Grande-Bretagne, avec en prime les hôtels Méridien. Une tâche de conseiller auprès du ministre du commerce extérieur. Et la vice-présidence de la chambre de commerce franco-britannique. Les essais en vol mènent à tout.

Ils conduisent même à Eurotunnel. C'est " sans état d'âme particulier ", du moins le dit-il, qu'il accepte le poste que lui propose André Bénard : " Un pari comme celui-là ne se refuse pas. Cela n'arrive qu'une fois dans une vie. " Son travail, c'est bien de vendre le système de transport. Et pour ce faire, il faut l'expliquer. Sans relâche. Depuis un an, entouré d'une équipe de quarante personnes réparties en cellules et sections spécialisées, l'ancien pilote des glaciers alpins planche sur les prévisions de trafic qui sont à l'image des prévisions de recettes. Trente millions de passagers - il préfère dire " clients " - ne sont-ils pas envisagés dès l'ouverture de 1993 ? Quarante-quatre millions dans treize ans, l'année 2003 ? Sans compter, selon les dernières estimations, les trente millions de tonnes de fret qui sont attendues dès la première année pleine d'exploitation.

Un fret qui se " démarche dès aujourd'hui, trois à quatre ans à l'avance ", en Grande-Bretagne et en France. Mais aussi dans les pays qui seront concernés par le TGV-Nord, plus tard par son homologue atlantique. Déjà, il s'agit, en les rencontrant, de séduire les professionnels du transport routier, y compris en les invitant, comme il le fait, sur les terminaux. Et puis - on assure y réfléchir au siège de la société, - il y a les " potentialités toutes neuves " qui se dessinent avec l'Europe de l'Est.

Depuis un an, en parallèle avec Alain Bertrand, ancien cadre supérieur débauché à la SNCF, directeur général d'Eurotunnel en charge de l'exploitation et de la sécurité, le directeur commercial et marketing, entouré de consultants extérieurs, anime une équipe franco-britannique pour l'essentiel basée à Londres. Une unité d'économie de planning travaille sur le marché européen. " Pour réaliser 6 milliards de chiffre d'affaires dès 1993, il faut des vendeurs, et notre marché, c'est l'Europe. "

Un groupe dirigé par un cheminot néerlandais - un choix habile - a en charge la coordination entre la SNCF et British-Rail (35 à 38 % des recettes attendues d'Eurotunnel). Deux cellules (déjà opérationnelles) sont spécialisées dans l'approche fret et passagers. Une équipe a en charge la communication future et, plus tard, la publicité. Une autre enfin travaille sur les " recettes annexes " que dégageront les terminaux de Sangatte et de Folkestone. Les objets " griffés " existent déjà.

Nicolas Gorodiche a, chaque jour, les yeux fixés sur les chiffres que lui concoctent les consultants extérieurs. Le français Setec Economie et l'américain Vibur Smith, le Centre de communication avancée, par ailleurs, l'informent sur les prévisions de trafic du transManche, et de la part de marché escomptée d'Eurotunnel. Estimations qui sont " revues " par un autre consultant sourcilleux, le suisse Prognos, désigné par les banques prêteuses. Il est même jusqu'au sociaux-styles européens qui sont étudiés à la loupe, y compris en interrogeant les constructeurs de voitures sur leurs prévisions.

Se montre-t-il inquiet des surcoûts du système des navettes ferroviaires annoncé à grand fracas l'été dernier ? " Pas question de réviser artificiellement nos prévisions de trafic à la hausse. On ne joue pas à ce jeu-là, prévient Nicolas Gorodiche. Ni non plus d'augmenter les prix du transport, bien que nous ayons une entière liberté tarifaire. "

Nicolas Gorodiche semble vouloir dépasser ces contingences. Pour lui, Eurotunnel, ce n'est pas seulement une caisse enregistreuse. Mais une " vision ". A l'entendre, " c'est grâce au tunnel si le TGV-Nord a été programmé, si l'Espagne se dote d'un TGV, si la Grande-Bretagne modernise son réseau. Ce petit bout de tunnel foré de 50 kilomètres sous la Manche va bouleverser l'Europe des transports et des échanges ". Entre une tirelire et une vision, difficile pour l'ancien aviateur de faire un choix.

Les marais salants disparaissent peu à peu sur les côtes océanes. Pour préserver l'avenir, des paludiers se lancent dans la production haut de gamme. A l'Ouest, les paludiers de Guérande, de Noirmoutier et de l'île de Ré s'accrochent à leur " lâs ", le large rateau de bois qui leur sert à récolter le sel. Confrontés à la concurrence des cristaux de Méditerranée, les lilliputiens de la salière veulent faire de leurs particularismes un argument de vente. Ce n'est pas la première fois qu'ils tentent de décrocher un label ou une appellation d'origine. Mais aujourd'hui, la démarche semble recueillir l'assentiment général.

Tout commence par des vacances au bord de la mer. Comme beaucoup, Emmanuel Bouillé est tombé amoureux de l'île de Ré. En 1961, il y achète une bicoque en ruine qu'il retape. C'est lui, aviculteur normand de son état, qui, plus de vingt ans plus tard, mettra le feu aux poudres. Car le label, synonyme de qualité et de prix rémunérateur, il connaît. N'a-t-il pas créé chez lui Norvolailles, un syndicat interprofessionnel qui commercialise poulets, dindes et chapons fermiers ?

Le 20 décembre dernier, il a donc fait le voyage de Guérande pour expliquer à la fédération des producteurs de sel de l'Atlantique, réunie en assemblée générale, les atouts de ses sels. Ce ne fut pas simple. Les Guérandais ne voulaient pas entendre parler d'un label générique : " Sel de l'Atlantique ". Quand on a un nom, on y tient, bien sûr. Plus encore, lorsqu'on a déjà entamé sa propre politique de qualité.

Depuis trois ans, date de l'arrivée d'une génération plus dynamique aux commandes du groupement de producteurs, les Guérandais jouent la carte de la segmentation du marché. Ils ont acheté un " chromamètre ", un flash qui analyse la couleur du produit. Trois catégories sont alors apparues : le " beau sel " destiné à l'exportation et à la clientèle haut de gamme, une seconde catégorie pour la grande distribution et une dernière réservée à l'agriculture. Le groupement doit, ce mois-ci investir 1,5 million de francs dans un crible perfectionné. Cette diversification paye puisque dix producteurs ont déjà droit au label biologique " Nature et Progrès ".

A l'inverse du sel méditerranéen, récolté mécaniquement puis lavé, donc blanc, le sel de l'Ouest est gris. " Il est très riche en oligoéléments et en sels minéraux. C'est 96 % de chlorure de sodium et, entre autres, du magnésium, du potassium. Celui du Midi est constitué à 99 % de sodium ", remarque Norbert David, le trésorier du groupement de producteurs de sel (GPS) de Guérande. " Nous le récoltons quotidiennement et on " tire " sur fond d'argile. Les autres travaillent sel sur sel " poursuit l'homme de l'art.

" Finalement, ils ont décidé de créer un label avec trois sections et trois étiquettes ainsi qu'un organisme certificateur rattaché au centre de promotion des produits alimentaires de qualité supérieure ", explique Emmanuel Bouillé, chargé de piloter le dossier dans les arcanes parisiennes. Rassurés, les Guérandais se déclarent maintenant prêts à jouer le jeu.

Avec environ 25 000 tonnes en 1989, Guérande devance de loin ses petites cousines (Ré : 3 000 tonnes, Noirmoutier : 1 300 tonnes). Les tonnages illustrent les états d'âme d'une profession totalement dépendante des conditions météorologiques. Les paludiers sont les seuls agriculteurs du monde à prier pour que survienne la canicule. Pour eux, sécheresse signifie abondance. A l'instar de 1976, 1989 restera dans les annales comme une année exceptionnelle.

Dans l'Ouest, la courbe de production fait du yoyo au rythme des étés pourris : 6 000 tonnes en 1977, 2 000 tonnes en 1980, 10 000 tonnes en 1982 mais 2 000 seulement l'année suivante... Une série de médiocres collectes explique d'ailleurs partiellement le désintérêt des candidats à l'installation pour cette production ancestrale. Jusqu'au dix-huitième siècle, en effet, le sel de l'Atlantique dominait le marché, s'exportant vers toute l'Europe du Nord.

" En fait, c'est l'apparition de l'industrie chimique dans le Sud-Est, qui a entraîné le développement des Salins de Giraud, en Camargue ", commente Joël Maistre, directeur commercial - adjoint de la Compagnie des Salins du Midi et des Salines de l'Est. Avec un chiffre d'affaires de plus de 1 milliard de francs (1) et une capacité de production de 1,4 million de tonnes, les Salins du Midi sont les géants du secteur.

Ironie du sort, ils sont également les partenaires incontournables de cette nouvelle démarche qualité. Les hasards de la concentration industrielle ont fait d'eux des négociants guérandais. Les Salins du Midi possèdent 849 des 8 000 " Óillets " (champs de sel) de la presqu'île, dont 738 sont loués à des exploitants locaux. C'est également la Compagnie qui distribue 65 % du sel du groupement auprès des centrales d'achat.

" Notre cheval de bataille reste la grande distribution, mais nous souhaitons nous associer raisonnablement à cet effort de promotion. Cependant, il serait faux de laisser croire à de jeunes paludiers qu'il y a un avenir considérable dans cette production. Mais c'est vrai qu'ils y ont une place ", avertit Joël Maistre. Gérard Perrinetto, le président du groupement, connaît le poids de l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. " Ils sont réticents mais pour l'instant ils suivent, dit-il. Nous sommes les Petits poucets dans cette histoire. Ce sont nos plus gros clients, il faut donc que nous avancions sans les heurter. Mais ils savent aussi que c'est leur intérêt d'avoir dans leur gamme un produit d'appel de qualité... "

Les Guérandais n'ignorent pas que leurs collègues de Ré et de Noirmoutier n'ont pas les moyens de se lancer dans des investissements de grande envergure. " En l'an 2000 nous serons les derniers à ne vivre que du sel ", estiment-ils. Ils n'ont pas tort. Ni la courbe démographique ni la taille économique ne penchent en faveur de leurs concurrents.

La majorité des 82 producteurs de l'île de Ré ont la soixantaine. Ils considèrent le sel comme une activité complémentaire et sont pour la plupart maraîchers ou vignerons. La Coopérative rétaise des producteurs de sel n'est en fait qu'une branche de la coopérative généraliste UNIRE qui récolte des légumes et bonifie du vin. Le sel ne représente que 3 des 70 millions de francs de chiffre d'affaires qu'elle a réalisés en 1989.

" Notre principal problème est commercial. Nous sommes concurrencés par des sels portugais et espagnols bon marché. Les gens n'estiment plus gagner leur vie dans cette production, alors ils arrêtent ", affirme Franck Nadaud, le patron d'UNIRE, sceptique mais solidaire. " Depuis 1972, le label c'est l'Arlésienne, dit-il. Cela nécessite un appui marketing important. Comment dégager un budget promotion avec des marges si faibles ? Notre chiffre d'affaires vinicole est de 40 millions de francs. Là, on peut faire de la pub... Je trouve intéressant de différencier notre sel de celui de la Méditerranée, mais je n'attends pas de miracle d'un label. "

A Noirmoutier, la situation est encore différente. Les 31 exploitants sont tous pluriactifs. " Ici, jamais les gens n'ont vécu que du sel. Ils étaient pêcheurs à la grande époque de la pêche à la sardine. Ils cultivent les pommes de terre ou ont un autre métier ", détaille le vice-président de la coopérative, Laurent Billard, qui, lorsqu'il ne " tire " pas, est producteur vidéo. " Nous sommes d'accord pour nous associer à ce label. Notre sel est de qualité mais nous n'avons ni les appuis politiques ni les moyens d'investir dans le stockage, le triage et le conditionnement comme les Guérandais ", analyse-t-il. " Peut-être faudra-t-il que nous expédiions notre meilleur sel à Guérande. Mais on est plutôt pressé d'obtenir une appellation, comme pour les patates ", confie Laurent Billard.

Alors, en attendant, les producteurs vendéens essaient de grappiller quelques subventions auprès du conseil général. De l'argent qui leur permettrait de créer une petite usine de traitement et de conditionnement.

Si Guérande semble dans l'ensemble mieux tirer son épingle du jeu, sa situation est pourtant loin d'être idéale. Certes, la population paludière y est plus jeune qu'à Ré ou à Noirmoutier. 76 des 172 adhérents du groupement (qui compte 75 " double actifs ") ont moins de quarante ans. Il n'empêche. " Dans les cinq ans à venir, 50 des 200 paludiers vont quitter le marais et il n'y a pas de relève ", remarque Patrick Stephan, directeur général du cabinet nantais Aprolis consultant, et auteur d'un rapport sur la question.

L'été dernier, à la demande du sous-préfet de Saint-Nazaire, Philippe Boisadam, Aprolis a planché sur l'avenir du marais. Des conclusions de cette enquête est née le 6 décembre 1989, l'association Aprosel, qui réunit les collectivités locales (Assérac, La Baule, Batz-sur-Mer, Le Croisic, Le Pouliguen, Guérande, La Turballe, Mesquer et Saint-Molff), les négociants (les Salins du Midi, la Salorge de Guérande, les sociétés Bourdic et Le Guérandais) ainsi que le groupement de producteurs. Il reste maintenant à Aprosel à financer et mettre en place quatre groupes de travail : foncier, hydraulique, promotion et formation. Leurs travaux devraient être connus en milieu d'année.

Baptisée " Plan sel ", l'opération va permettre la mise à plat des nombreux problèmes de la presqu'île. Faute de moyens financiers et d'effectifs, l'entretien des digues et des étiers laisse à désirer. Le foncier est soumis aux fortes pressions immobilières des communes avoisinantes qui tirent une bonne part de leurs ressources du tourisme balnéaire. Le départ de nombreux paludiers a entraîné au fil des ans l'arrêt de la production d'Óillets laissés ensuite à l'abandon.

" Or, note Norbert David, la seule solution pour que cette zone ne devienne pas insalubre, c'est de travailler le sel. " " Ou de bétonner ", remarquent certains, persuadés de l'intérêt que représentent ces 1 500 hectares pour des promoteurs avisés...

Coïncidence ? Un vieux projet de rocade reliant Saint-Nazaire à La Baule et au Croisic est ressorti récemment des tiroirs. " Elle condamnerait 500 Óillets et sept passages d'eau ", commente, laconiquement, le vice-président du groupement, François Le Callo. " L'unique moyen de protéger le site, c'est de créer une zone tampon, sans pressions foncières analyse Patrick Stephan. Par exemple au moyen d'une extension du parc régional de Brière. "

Régions humides, écologiquement fragiles, les marais salants de l'Ouest ne font l'objet d'aucune protection spécifique. Franck Nadaud, le directeur d'UNIRE, ne se fait aucune illusion quant à la pérennité du classement en terres agricoles des salins de Ré. Un plan d'occupation des sols se modifie aisément, surtout lorsque les terres ne sont plus exploitées.

" Ré, c'est une baigneuse allongée sur le sable et ses poumons sont les marais ", dit-il joliment. " Peut-être y a-t-il un espoir dans l'aquaculture, mais pour le moment nous ne sommes pas encore vraiment au point ", concède-t-il. Les essais d'implantation d'exploitations aquacoles à Guérande ne se sont pas non plus révélés probants et des actes de malveillance ont mis à mal ces expériences. Les fermes marines, gourmandes en investissements et exigeantes de technicité, laissent de marbre les paludiers. " Et puis, la gestion hydraulique est différente, ajoute François Le Callo. C'est difficile de concilier les deux activités. Comment délimiter des surfaces aquacoles quand les Óillets sont disséminés sur tout le bassin ? "

Le " Pays blanc " ne croit pas à la manne bleue. A Guérande on ne mélange pas la fleur de l'océan et les fruits de mer.

UNE journée de folie. Monique Jeudy se souvient du samedi de Noël comme d'un enfer. Avec les dix-sept autres vendeuses du magasin Louis Vuitton de l'avenue Marceau à Paris, elle a passé une dizaine d'heures debout, assaillie par la meute, polie mais pressée, des clients de la dernière heure. Durant la période des fêtes, la boutique a été dévalisée, comme mise à sac, par une foule avide de luxe. Le soir, pourtant, malgré la fatigue, Monique Jeudy se mettait à sa table de travail et consignait les moindres détails de sa journée. Car cette jeune femme brune n'est pas une vendeuse comme les autres. Elle est ethnologue, en mission très spéciale dans l'univers, inconnu pour elle, de l'industrie de luxe.

Spécialiste des sociétés mélanésiennes, elle est davantage habituée à côtoyer les Sulkas de Nouvelle-Bretagne, une ethnie d'à peine deux mille personnes qu'elle étudie depuis 1980. Elle avoue avoir été " perplexe " lorsque SHS-Consultants a fait appel à elle pour exercer sa science dans une entreprise française. " Je n'avais travaillé que sur des sociétés primitives dans des pays exotiques, l'entreprise me paraissait être le comble de la modernité, se souvient-elle. Alors qu'une société traditionnelle est parfaitement structurée et délimitée, je ne voyais dans l'entreprise qu'un conglomérat artificiel d'individus. " La société SHS-Consultants a l'habitude d'associer une démarche ethnologique aux analyses quantitatives et qualitatives traditionnelles qu'elle pratique pour ses clients.

" Faute d'en prendre les moyens, les dirigeants d'entreprise vivent la plupart du temps sur une idée fausse de leur entreprise ", explique Alain Etchegoyen, directeur général de SHS-Consultants, dans son livre Les entreprises ont-elles une âme ? (1). En collectant mille petits faits, un ethnologue peut révéler davantage que les chiffres des bilans ou les entretiens les plus sophistiqués avec le personnel. " L'immersion d'un ethnologue n'est pas un gadget, confirme Luc Chelly, responsable des études. Pour découvrir l'identité de l'entreprise, le mieux est d'aller explorer le terrain sans modèle préétabli. On découvre des choses inouïes. " Monique Jeudy est donc partie en exploration dans le monde de Louis Vuitton. " Sans aucune directive, mais avec tous mes sens en alerte. "

Elle a tout d'abord travaillé pendant six semaines à Saint-Donat (Drôme) et à Sarras (Ardèche), dans les usines du Sud-Est, puis à Issoudun, dans une autre unité du groupe pendant un mois, avant de rejoindre le magasin de l'avenue Marceau. Vendeuse pendant le rush des fêtes de fin d'année, elle est ensuite passée au service après-vente, et enfin à la manutention. " Je craignais que ma démarche soit mal perçue, dit-elle. Que j'apparaisse comme l'espion de la direction. " En fait, le terrain avait été bien balisé. " Nous travaillons en toute transparence. L'accord de la direction générale ne suffit pas. Tout le monde avait été informé de la démarche de Mme Jeudy ", explique Luc Chelly. Le premier moment de surprise passé (" Nous ne sommes pas des Papous... "), chacun a accepté l'expérience.

Arrivée à Saint-Donat au mois d'octobre, Monique Jeudy s'est aussitôt mise " dans la peau d'une débutante ". Comme à n'importe quelle nouvelle embauchée, on lui a attribué une blouse, un vestiaire et une tâche subalterne à l'atelier de " première préparation ". Tout en procédant au gommage des bavures et des défauts éventuels sur les pièces de cuir en provenance de la coupe, elle profitait des va-et-vient, des pauses-café et des déjeuners pour discuter avec ses collègues. Elle a découvert chez les " vuittones ", comme on les appelle dans la région, " un formidable besoin de parler ". Encore plus à Issoudun, dans une usine nouvellement ancrée au groupe, où notre ethnologue s'est sentie " vampirisée " par des gens qui lui posaient peu de question, sur son métier, mais se confiaient d'abondance.

" Dans les sociétés primitives, on revendique son identité, son appartenance, tandis que là, chacun passe son temps à vous convaincre qu'il est différent du voisin ", a-t-elle constaté. Malgré l'abîme qui sépare les ouvrières drômoises des vendeuses parisiennes, elle a cependant repéré ici et là " le même langage, les mêmes interdits, les mêmes non-dits. Il y a des points communs d'une usine à l'autre, bien que chaque lieu soit convaincu de sa différence ". Ainsi, il y aurait bien une tribu Louis Vuitton ? L'ethnologue trouve en tout cas " rassurant de voir que dans les entreprises, on a besoin de se reconstituer des rituels, des mythes, des tabous ". Autant d'éléments qu'elle a patiemment recueillis et qu'elle remettra à Luc Chelly sous forme d'une étude monographique. Comme celles qu'elle rédige habituellement, à son retour d'Océanie.

EX-HAUT fonctionnaire devenu cadre supérieur d'un grand groupe industriel, Philippe Lorino explique, dans l'Economiste et le Manageur (1), comment les mutations économiques actuelles rendent caducs les concepts traditionnels utilisés pour analyser l'entreprise tant par les théoriciens de l'économie que par les experts en gestion. Il plaide ici en faveur de la démocratisation de l'entreprise, qui n'est pas seulement une nécessité sociale, mais également, selon lui, un impératif d'efficacité.

" Pourquoi vos précédents ouvrages, d'une critique décapante, Liberté, égalité, modernité (2) et les Saturniens (3) étaient-ils signés de votre pseudonyme, Philippe Messine, alors que votre analyse économique paraît aujourd'hui sous votre propre nom ?

- Une réponse immédiate : pour les deux premiers ouvrages j'étais soumis au devoir de réserve des fonctionnaires. Mais, à l'analyse, je pense que ce changement de signature a une signification plus profonde : ces deux premiers livres étaient fortement dominés par la critique d'une action concrète à laquelle j'avais participé, et la critique a un certain contenu de marginalité, de pseudonymie ; elle s'avance masquée. Plus particulièrement dans la société française où, sous des dehors d'impertinence, s'exerce souvent la pression d'un certain conformisme : on y tolère mal le mélange entre l'action et sa critique.

" Puis est arrivé un point dans mon cheminement où j'ai ressenti le besoin de conceptualiser mes théories et d'avancer à visage découvert pour proposer de nouvelles démarches. Peut-être aussi parce que l'élaboration théorique cherche le ralliement, surtout dans les sciences de la gestion et de l'économie qui sont celles de l'action où l'on a besoin d'être suivi.

- Alors si l'entreprise occupe une place centrale dans nos mutations, serait-elle la matrice de la société, ou une nouvelle idéologie ?

- Elle est les deux. L'entreprise réelle est certainement une matrice essentielle de la société : c'est l'endroit où se construit la richesse sociale, où se développent des savoirs, des solidarités, des pouvoirs, une sorte de microcosme de la société : poser les problèmes de l'entreprise, c'est poser les problèmes de la société. Puis surgit une autre entreprise, une sorte d'objet magique, qui, à l'inverse de la précédente, permet de ne pas poser les problèmes de la société.

Cet objet magique, l' " entreprise idéologique ", qui est en dehors de l'histoire et de la politique, prétend apporter une réponse toute-puissante aux aspirations sociales, aux problèmes économiques. Les caractéristiques de ces deux entreprises sont parfaitement opposées : l'entreprise réelle est le lieu du travail d'équipe, une construction collective et organisationnelle, alors que l'entreprise idéologique apparaît plutôt comme un totem, un objet d'évasion, un lieu de coups aventureux, le temple de l'individualisme : elle occupe dans la mythologie contemporaine une place analogue à celle qu'occupait naguère le western. Toute ressemblance entre ce mythe et une entreprise ayant réellement existé ne peut être due qu'à une pure et improbable coïncidence.

- Y aurait-il un lien entre l'émergence de cette entreprise idéalisée et la " fin des idéologies " ?

- Probablement car l'entreprise idéalisée est aussi un outil de dépolitisation, alors que l'entreprise réelle pose directement des problèmes politiques, au sens noble du mot " politique ", parce que les affaires de l'entreprise sont celles de la cité : la culture et les rapports de pouvoirs y sont présents.

- Justement, le clivage conventionnel entre gestion et économie ne risque-t-il pas d'occulter la réalité pluridimensionnelle de l'entreprise ?

- Certes, car quelle est la description de l'entreprise que nous livre le vieux couple économie-gestion ? Le gestionnaire décrit l'intérieur de l'entreprise, son anatomie en quelque sorte, alors que l'économiste la décrit insérée dans son environnement : c'est un " paysagiste ". Comment apparaît alors l'intérieur de l'entreprise tel que le montrent les sciences de gestion ? Comme une structure pyramidale, à la tête de laquelle se trouve un pilote qui agit sur des leviers lui permettant de mouvoir cette organisation avec une précision mécanique. Cela ressemble aux merveilleux automates du dix-huitième siècle, construits par des horlogers, comme celui avec lequel danse Casanova dans le film de Fellini.

- Et quelle description donne votre " paysagiste " de l'entreprise ?

- Pour l'économiste, celle-ci est un point sans dimension jeté dans un espace vide, interplanétaire, où sont décrites de belles trajectoires galiléennes. Entre " l'automate-gestion " et " le cosmos économie ", l'entreprise se trouve, en effet, réduite à une enveloppe sans épaisseur, qui n'est traversée que par quelques signes chiffrés : les prix. Il est évident que toutes les réalités de l'entreprise - technologie, rapports sociaux, organisation, architecture informationnelle - sont des formes complexes, dont on ne peut rendre compte par ce jeu de chiffres.

Historiquement, la réduction du monde de l'entreprise à des chiffres prétendait prouver la scientificité de la gestion et de l'économie. Le taylorisme tente de réduire la réalité humaine de l'entreprise au modèle chiffrable de la mécanique. Cela a été possible parce que l'environnement culturel s'y prêtait, alors que la réalité sociale et technologique dont est faite l'entreprise actuelle est totalement rétive à cette schématisation. Nous devons donc construire d'autres modes de pensée.

- Mais si, selon vous, l'entreprise reste consciemment ou non taylorienne, à quoi bon les brillantes théories avant-gardistes du management ?

- Il est vrai que l'économie concrète reste taylorienne, alors que les nouvelles théories cherchent d'autres voies. Cela se traduit effectivement par un grand décalage entre le discours et la réalité, mais il est inévitable que dans les périodes d'importantes mutations, la prise de conscience intellectuelle aille plus vite que les transformations concrètes. Etre en retard sur la théorie n'est pas inquiétant en soi, ce qui est plutôt inquiétant, c'est d'être plus en retard que les autres, créant ainsi des handicaps sérieux sur le plan de la compétitivité internationale. La dégradation de la balance commerciale française dans le domaine industriel en est peut-être un signe.

- Faut-il alors se demander pourquoi les cercles de qualité de l'entreprise du " troisième type " font fortune au Japon et faillite en France ?

- Il y a bien sûr de brillantes exceptions, certaines entreprises françaises ont fort bien réussi leurs cercles de qualité. Mais dans la vogue que les cercles ont connue chez nous, il y a souvent eu un malentendu : c'est un peu comme si l'on expliquait le talent du peintre par la marque de son pinceau. Il s'agit avant tout d'une méthode de travail, d'un outil qui, isolé de son contexte social, ne représente plus rien : le cercle de qualité au Japon participe d'un modèle de pouvoir, d'une mobilisation permanente pour l'innovation. Si l'on transpose le cercle de qualité dans un environnement qui demeure autoritaire et cloisonné, il se heurtera à tous les coins de la réalité : monopole managérial, irréversibilité des décisions, manque d'information, source de frustrations, et il dépérira rapidement.

- N'est-il pas paradoxal que, selon Mr Carlo De Benedetti, le PDG d'Olivetti, " il n'y ait pas d'innovation technologique ou managériale (...) sans une effective démocratie économique ", alors que selon vous : " la démocratie s'arrête aux portes de l'économie " ?

- Le paradoxe n'est qu'apparent, je crois également qu'il n'y a pas d'innovation sans une certaine forme d'anticonformisme, de déviance utile, qui elle-même ne peut apparaître sans le pouvoir d'initiative et la liberté de parole : en un mot, un environnement démocratique. Par ailleurs, je pense que dans la société dans laquelle nous vivons actuellement, la démocratie s'arrête effectivement aux portes de l'économie. La vie réelle dans l'entreprise répond encore largement à des modèles d'autorité, à une certaine opacité de l'information, à un manque de confiance. D'ailleurs la vie économique dans son ensemble correspond à des règles qui sont en retard sur les philosophies politiques qui fondent les modèles démocratiques. On pourrait alors me rétorquer que, s'il n'y a pas d'" innovation sans démocratie ", et s'il n'y a pas de " démocratie dans l'entreprise ", il ne peut y avoir d' " innovation dans l'entreprise ", jugement qui paraîtrait un peu excessif puisqu'elle existe tout de même.

" Je pense pourtant qu'il y a effectivement peu d'innovation dans l'entreprise par rapport aux potentialités réelles. Lorsque l'on observe le niveau de qualification atteint par les salariés et les extraordinaires progrès technologiques des dernières années, beaucoup d'aspects de la vie économique paraissent archaïques.

- La démocratie ne serait donc pas seulement un acquis social mais également un atout économique ?

- Elle offre un avantage économique considérable, même s'il reste difficile d'en convaincre les pouvoirs établis. Les modes de pensée continuent de cloisonner social et économique. La démocratisation de l'entreprise fait partie des " bonnes Óuvres ", alors qu'elle devrait répondre aussi à un impératif d'efficacité. Or je ne suis pas sûr que l'on ait complètement pris la mesure de cette réalité.

- Comment pourrait-on alors réaliser cette démocratisation de l'entreprise ?

- Le management doit créer les conditions d'une adhésion non manipulatoire des salariés à des objectifs communs et, à cette fin, organiser un échange clair d'informations. Ce type de démocratisation permettra aussi d'éviter des conflits sociaux qui mettent en jeu le succès économique de l'entreprise. Les fameux cinq zéros olympiques : " zéro panne ", " zéro délai ", " zéro défaut ", " zéro stock ", " zéro papier ", se résument à un seul zéro pointé s'ils prétendent faire l'impasse sur les savoirs et les aspirations des hommes. "

Accusés de se comporter trop souvent comme des rapaces - et de forcer sur leurs honoraires - les lawyers américains s'efforcent de limiter les abus. Mais les affaires restent florissantes.

LE secret avait été bien gardé. A 15 heures, heure française, soit en début de matinée aux Etats-Unis, le groupe Saint-Gobain annonce qu'il est prêt à racheter les titres détenus par les actionnaires minoritaires de sa filiale américaine, Certain Teed, dont il veut s'assurer la totalité du contrôle. A 15 h 10, l'information et les modalités de l'opération " tombent " sur les écrans de l'agence Reuter. Deux minutes après, tout au plus, la société française reçoit une assignation à comparaître devant un tribunal du Maryland ! Pour " offre insuffisante " susceptible de léser les actionnaires... " Un simple document à en-tête d'un cabinet d'avocats spécialisés dans ce genre de pratiques, et dont l'envoi était déclenché par une machine à traitement de texte ", se souvient cet ancien occupant des " Miroirs ", l'immeuble de Saint-Gobain à la Défense, en banlieue parisienne.

" Ces méthodes peuvent surprendre des étrangers. Mais, ici, elles sont monnaie courante, explique un banquier new-yorkais. Dans ce genre d'affaire, il faut toujours tirer le premier. Ainsi, cet avocat sera considéré comme le leader dans un éventuel procès. Premier inscrit, premier servi. Ses confrères ne pourront que lui emboîter le pas, et c'est lui qui percevra les plus fortes commissions... "

Ces honoraires très confortables, parfois ahurissants pour le service rendu, dans un pays pourtant rompu aux " charmes " de moins en moins discrets de la procédure et du recours systématique aux tribunaux, ont connu une tendance fortement inflationniste ces dernières années. Au point de préoccuper sérieusement les particuliers et les entreprises, à la fois commanditaires et victimes d'une armée de lawyers (avocats) qui, aujourd'hui, irriguent tout le corps social. Jusqu'à remplacer avantageusement le psychiatre, longtemps considéré comme un des personnages-clés de la société américaine.

Pays de cow-boys, les Etats-Unis ont été façonnés par le shérif et par l'homme de loi. C'est ce dernier qui assignait le lopin de terre remis à l'immigrant, charge à lui de le défendre. Depuis, sa défense paraît chaque jour mieux assurée... Il y a dix ans, les spécialistes chargés de dire et d'interpréter le droit étaient au nombre de 300 000. Ils sont plus de 650 000 à ce jour, pour une population de 248 millions d'habitants. Une bonne moitié sont installés à New-York et à Washington. Car la capitale fédérale a toujours payé son tribut aux gens de robe, confortablement installés au Congrès (60 % des membres du Congrès sont des lawyers), voire à la Maison Blanche (la moitié des présidents des Etats-Unis ont été avocats), d'où ils procèdent parfois à quelque incursion dans le monde des affaires avant de regagner le Capitol Hill.

" Ce sont des avocats qui font les lois, d'autres avocats qui les défendent ou les attaquent. A l'intérieur des entreprises, dans les cabinets extérieurs, ce sont aussi des confrères, issus des mêmes écoles. Comment s'étonner que ce petit monde fonctionne au mieux de ses intérêts. Avec pour seul critère de gagner de l'argent et d'en faire gagner à son client... ", souligne cette avocate new-yorkaise, lucide sur une profession qu'elle sait autant admirée (pour les salaires qu'elle offre) que décriée (pour des pratiques souvent très éloignées d'un minimum d'éthique).

" Sommes-nous allés trop loin ? ", se demandait récemment le magazine Time à propos de ce côté exagérément procédurier qui marque la société américaine, même s'il est inscrit dans son histoire. De fait, ce qui choque l'homme de la rue, ce sont autant les pratiques commerciales auxquelles se livrent certains professionnels que l'impression de voir un certain nombre d'affaires se régler sur son dos entre pseudo-belligérants prompts à s'entendre.

D'où ce sondage qui place en tête (avec 22 % des suffrages) les lawyers parmi les catégories ayant la plus mauvaise éthique. Suivis par... les journalistes (21 %), les hommes d'affaires (15 %), les membres du Congrès (14 %) et... les membres de l'administration Bush (6 %) ! Il est vrai que cette enquête survenait après une série de scandales qui avaient éclaboussé la scène politique, jusqu'à entraîner la démission du président démocrate de la Chambre des représentants, Jim Wright, accusé de malversations financières peu compatibles avec ses fonctions au Congrès.

Choqués, les Américains l'ont été longtemps par ces avocats battant la semelle devant les hôpitaux, à la recherche de clients potentiels, avant même qu'une intervention chirurgicale délicate ait été réalisée ! Ces excès ont contraint nombre de médecins à s'entourer de toutes les garanties. Et à renforcer leur police d'assurances. D'où des honoraires encore plus élevés qu'auparavant. Quand ces médecins ne se résignent pas, tout simplement, à cesser d'exercer : ainsi, on constate une baisse alarmante du nombre de sages-femmes et de médecins accoucheurs. Les risques sont trop grands.

Heureusement, les avocats s'efforcent de balayer devant leur porte. Un certain nombre d'entre eux ont été radiés du barreau pour des pratiques contestables. Mais la chasse au client se poursuit sous d'autres formes. Il n'est pas exceptionnel d'être appelé chez soi, à l'heure du dîner, par un homme de loi qui, ayant eu vent d'une affaire, vous propose ses services. De même, les gazettes contiennent quantité de placards publicitaires vantant les mérites de tel ou tel lawyer, assortis d'un argumentaire séduisant : " Ne payez rien... jusqu'à ce que vous ayez gagné ! " Divorces, faillites personnelles, conflits avec un employeur ou un associé (un marché en pleine expansion...) se traitent même dans le métro, où il suffit de détacher les coordonnées du cabinet obligeamment mises à la disposition des voyageurs dans chaque rame.

Mais le secteur le plus florissant - et le plus noble - est celui de l'activité économique, où n'exercent pourtant que 10 % des avocats. Dans les années 70, c'est le mouvement de protection des consommateurs qui tenait le haut du parquet. A cette époque, un avocat jusque-là inconnu, Ralph Nader, avait su mettre à genoux la General Motors à propos de son modèle Corvair qui avait une forte prédilection pour les tonneaux. Vingt ans après, bour- geoisement installé - avec ses parents - dans une petite maison de Winsted, dans le Connecticut, il poursuit sa croisade. Naturellement, il a fait des petits, et quantité de lawyers se disputent à présent le marché de la responsabilité civile. En quinze ans, le nombre de procès engagés sur des produits a été multiplié par 270 %.

A cet égard, la publicité comparative et les actions en justice qui en découlent ont constitué une aubaine pour les avocats. Le secteur médical a également su se montrer à la hauteur, et tel procès fleuve, à propos d'un fabricant de stérilets défectueux, a fait en son temps la joie des consommateurs. Et la fortune des plaideurs.

Une bonne catastrophe est aussi une source inépuisable de procédures, et de profits. La morale dût-elle en souffrir... A cet égard, on évoque ici, avec quelque gêne, le cas de cet avocat qui, sitôt connue la catastrophe intervenue dans l'usine d'Union Carbide à Bophal, s'envolait par le premier avion pour New-Delhi afin d'offrir - le premier - ses services au gouvernement indien.

Par la suite, une explosion plus pacifique cette fois, celle des fusions-acquisitions, a ouvert aux lawyers un autre marché en forte expansion. Entre 1980 et 1987, le nombre d'affaires de cette nature a plus que triplé. Et leur valeur, en dollars, a été multipliée par 500 ! Comme les opérations sont de plus en plus compliquées, les firmes ont un recours accru aux avocats, dont la spécialisation va croissant. Ainsi, quand Antoine Riboud, le patron de BSN, a jeté son dévolu sur les filiales européennes de RJR Nabisco, il a aligné soixante-dix avocats (dont les deux tiers aux Etats-Unis) face aux gens de KKR, les propriétaires de ce grand groupe agroalimentaire.

C'est sans doute pour avoir sous-estimé ce côté juridique - et procédurier - que le français Sanofi a perdu la partie en 1988, lorsqu'il a voulu s'emparer du laboratoire américain Robins, face au suisse Hoffmann-La Roche. Mais les hommes de loi coûtent cher aux Etats-Unis. Très cher : environ 200 dollars l'heure pour un collaborateur dans un cabinet de bonne tenue. Comment s'étonner, dans ces conditions, que General Motors verse chaque année plus de 120 millions de dollars d'honoraires à ses lawyers (extérieurs à son propre service juridique), tandis que Chevron ou Chrysler leur accordent plus de 50 millions de dollars ?

Certaines sociétés ont refait leurs comptes. Telle cette PME d'Atlanta qui s'octroyait régulièrement les services d'un avocat extérieur, au prix de 125 dollars de l'heure et à raison de dix heures par semaine, soit 250 000 dollars par an. Alors qu'elle pouvait avoir un juriste fournissant le même service (ce que contestent, naturellement, les professionnels) pour 50 000 dollars par an. Le choix a été vite fait.

Toutes n'ont pas encore basculé dans ce sens. Car elles savent que, outre la faculté de pouvoir faire jouer la concurrence entre les cabinets, le fait de recourir à l'extérieur permet de profiter à la fois de la technicité de tel ou tel professionnel et du côté généraliste que savent développer maintenant certains avocats au sein de ces mêmes cabinets. En revanche, on épluche les factures de beaucoup plus près. Ainsi, ce dirigeant de McDonald's Corp. qui, recevant la note au sujet d'une mission plutôt banale, s'est vu contraint de réagir. Il a certes payé rubis sur l'ongle les trois cents heures facturées. Mais, dans le même temps, il adressait à son avocat, véritable bourreau de travail, un paquet-cadeau contenant un pyjama et un nécessaire de rasage pour le remercier d'avoir passé tant de temps sur son dossier ! La fois suivante, la facture d'honoraires avait fortement baissé, rapporte le Wall Street Journal dans un article consacré à ces pratiques.

Parallèlement, des dispositions nouvelles visent à limiter les abus. La règle numéro 11 contenue dans les Federal Rules of Civil Procedure et votée par le Congrès peut déboucher dorénavant sur des sanctions appliquées au plaignant et à son défenseur (y compris à titre personnel) " si le procès a été inventé sans base véritable ou si l'argumentaire s'avère par trop fantaisiste ", explique Pierre Cournot, du cabinet Gibney, Anthony et Flaherty. Ce frein à l'inflation de procédures pour un oui ou pour un non va certainement inciter les avocats à revoir leur rôle, sachant qu'à l'heure actuelle un litige sur dix aboutit à un procès tandis qu'un procès sur dix débouche sur une condamnation.

Mais les lawyers de l'American Bar Association de Chicago, l'organisation professionnelle la plus puissante, ne vont pas être réduits au chômage pour autant. Les rémunérations offertes (83 000 dollars par an, en moyenne, pour un avocat ayant deux ou trois ans de pratique) continuent à susciter des vocations. Et la profession n'est jamais en panne de clients. Quand les affaires vont bien, leurs fees (les honoraires) sont à la hauteur de la transaction, même si les investment banks sont les grands gagnants... Quand elles vont mal, l'avocat continue à travailler. A cet égard, la faillite du groupe de Robert Campeau, le propriétaire des célèbres magasins Bloomingdale's, est sans doute un épisode fâcheux pour les consommateurs new-yorkais. Mais un très bon dossier pour les lawyers new-yorkais. Ils ont d'ores et déjà caculé la note : plus de 500 millions de dollars d'honoraires à se partager avec les banquiers d'affaires.

La fête proustienne d'un grand écrivain roumain, Camil Petrescu MADAME T. de Camil Petrescu traduit du roumain par J.-L. Courriol, Ed. Jacqueline Chambon, 380 p., 110 F.

En France, à la fin des années 60, seuls quelques intellectuels roumains exilés connaissaient le roman de Camil Petrescu le Lit de Procuste. Etonnante par sa modernité autant que par sa technique, cette Óuvre, publiée à Bucarest en 1933, fut proposée à plusieurs éditeurs, dans une mauvaise traduction française, et disparut sous une pile de manuscrits " impubliables ". Aujourd'hui, quelques semaines seulement après la révolution roumaine, Jacqueline Chambon nous propose ce livre dans une traduction bien plus heureuse, et avec un autre titre : Madame T.

Camil Petrescu (1894-1957), prosateur, poète et auteur dramatique, philosophe et essayiste, participe au premier grand carnage mondial. Et celui-ci lui inspira ses débuts littéraires : un roman intitulé Dernière nuit d'amour, première nuit de guerre. Malgré sa misogynie, le livre eut beaucoup de succès. Emule de Husserl, admirateur de Proust, Camil Petrescu introduisit l'auteur de A la recherche du temps perdu en Roumanie, mais il s'affirma aussi comme auteur de théâtre.

Son Danton, publié en 1931, ne fut, hélas ! jamais joué de son vivant. Cette pièce était trop " énorme ", trop foisonnante... Pourtant, les autorités roumaines tentèrent de la récupérer en 1980, de manière à justifier les crimes des incorruptibles de tout accabit. La Doctrine de la substance, ouvrage philosophique où Petrescu préconise un pouvoir politique émanant de la science et du savoir, devait subir également, quarante ans après sa rédaction, le zèle des récupérateurs. Ennemi juré du chauvinisme, le prophétique Camil Petrescu écrivait déjà, en 1940 : " Si les Roumains tolèrent encore longtemps la bêtise, leur pays finira par tomber sous la tyrannie d'un cordonnier. "

Madame T. marque l'âge d'or des lettres roumaines (1920-1940) par le sceau du plus audacieux esprit novateur. Il se peut que sa sortie en France suscite une polémique tout aussi vive que celle déclenchée, il y a plus d'un demi-siècle, par Eugène Ionesco, qui reprochait à l'auteur, tout en reconnaissant son mérite, l'utilisation erronée de l'investigation proustienne et aussi la fragilité du raisonnement visant à confier les destins et le salut du monde aux intellectuels (1). Le roman s'articule autour de plusieurs thèmes majeurs : l'amour, la mort, la situation de l'artiste confronté aux réalités mouvantes d'un pays en pleine mutation. Il s'agit donc au moins de trois récits qui s'imbriquent et se complètent, tout en se déformant dans le miroitement subjectif de personnages admirablement campés.

Ainsi nous est racontée la tragédie de Ladima, poète maudit et intellectuel intègre, écrasé par les combines levantines en cette Roumanie des années 20, qui était soumise aux clivages sociaux et à la loi du profit. Ladima se laisse dominer par Emilie, comédienne vulgaire et vénale. L'exploration minutieuse de leur relation est faite, un après-midi d'août poisseux, à Bucarest, dans le lit d'Emilie par Fred Vasilescou, l'amant occasionnel, en apparence play-boy ingénu et superficiel. Après avoir honoré les charmes de la comédienne, il tombe sur la correspondance de Ladima, qu'il estimait.

Mais ces lettres lui dévoilent un côté caché de cet homme : l'imaginaire donquichottesque du poète (exilé dans la réalité sordide de la capitale balkanique) et surtout sa dépendance maladive à l'égard de la sotte Emilie l'empêchent d'exister, autant que la discrimination sociale dont il se sait l'objet. Lorsque Fred trouve ces missives, qu'il vole afin qu'elles ne compromettent pas Ladima, celui-ci est déjà mort. Nous l'apprenons par le dialogue entre Emilie et Fred, qui recoupe la quête intérieure, si belle de l'amant passager.

Mais les méandres de cette introspection font basculer le lecteur vers un autre enfer, celui de l'amour sublime, sublimé qui lie ce jeune homme, en réalité sensible, introverti, à l'énigmatique Madame T. ; elle prête, à tort, son nom, ou plutôt l'initiale, à la version française du roman. A tort, car ce n'est pas elle le personnage central, mais ce lit sur lequel Procuste, l'antique brigand légendaire, couchait ses victimes en les mutilant.

Ce qui n'empêche pas Madame T. de rester la plus attachante figure féminine de la littérature moderne roumaine. Pour analyser les amours tragiques de cette femme avec le beau Fred (après leur rupture mystérieuse, il se tue aux commandes de son aéroplane, emportant avec lui son secret), l'auteur fait appel à l'outil stendhalien, tout en étant précurseur dans la peinture des scènes érotiques.

En effet, nous pressentons souvent le nouveau roman dans la description du corps féminin, nu ou vêtu, sacré ou profane, mais aussi la vision de Klossowski, de Bataille, qui donne à la femme une sensualité à la fois ardente et glacée. Cet ouvrage sollicite tous nos sens : au long des introspections, la mode et la gastronomie, les décorations d'intérieur et le théâtre, les paysages citadins et marins sont présents.

Mais à cette fête roumaine l'événement trivial, politique et social souhaite participer lui aussi. Pour l'évacuer, tout en l'utilisant, Camil Petrescu fait appel aux notes en bas des pages. Loin d'alourdir le texte, elles finissent par s'imposer comme certaines musiques de fond obsédantes, qui accompagnent le lent ballet des acteurs principaux.

PEU d'auteurs furent davantage pillés et recopiés, écrits debout dans la rue, sur les murs de Paris en mai 1968, que Raoul Vaneigem. Ce licencié de philologie romane, professeur de lettres, né dans le Hainaut en 1934, avait intégré en 1960 l'Internationale situationniste fondée trois ans plus tôt par Guy Debord, un des très rares mouvements - et les moins nombreux, une poignée d'amis exigeants, guère agités sur le recrutement, au rebours des sectes - à avoir formulé une ébauche de pensée sur la vie quotidienne en Occident, depuis Freud et Marx. Avant il y avait eu les surréalistes, qui naviguaient tant bien que mal dans le sillage des deux barbus sus-nommés, mais plutôt mieux qu'on a cru bon de le dire ensuite. Après, il n'y a eu personne. Aucune vision forte. De groupe encore moins.

Les pires prédictions des jeteurs d'anathèmes du début de ce siècle semblent se vérifier, jusqu'à la funeste hypothèse de Malraux sur les temps à venir - qu'ils seront religieux ou ne seront point - car on n'a vu que des avancées plus ou moins désordonnées de la psychanalyse, des écoles littéraires faisant leur part au carriérisme autant qu'à la refonte des vieux moules (pas si nécessaire du reste, dirait-on à présent), mais de philosophie pour tous les jours et tout le monde, rien de rien.

EN 1967, avec son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, Raoul Vaneigem complétait de façon éclatante le scandale inauguré par Guy Debord avec la Société du spectacle. Il y eut aussi René Viénet, Mustapha Khayati, quelques autres. Mais surtout Debord, le penseur de fond, le plus théoricien, et Vaneigem, l'épée, le mousquetaire, l'homme des pointes et des bottes secrètes. Ils passèrent d'un relatif anonymat avant 1968 à la position de conspirateurs écoutés par des milliers d'étudiants, forgeant les mots d'ordre, les slogans et toute cette écriture murale qui, pour une fois, n'était pas langue de bois mais souvent pure poésie donnant le ton, radical et impertinent, d'une époque qui eut de l'audace et de l'esprit sinon beaucoup de conséquence. Que dit Vaneigem de ce printemps-là ? " Il y a trente ans, les révolutionnaires, exigeant la peau des bureaucrates, appelaient à la formation de nouvelles organisations qui liquideraient les fauteurs de gabegie et feraient triompher l'ordre autogestionnaire. Ils ont eu la peau des bureaucrates mais pour s'en revêtir. "

Lui en tout cas, pas plus que Debord, n'a pas retourné sa veste pour s'abriter du vent qui tournait. Au contraire, avec une constance que rien n'encourageait sinon le dédain des récompenses et le dégoût de paraitre, il a persévéré dans sa colère et ses convictions, publiant le Livre des plaisirs en 1979 et le Mouvement du libre-esprit, en 1986. Aujourd'hui, chez un quatrième éditeur, il produit cette Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire. Par bien des côtés on y retrouvera la plupart des thèmes précédemment esquissés ou traités, mis à jour et réaffûtés. Et c'est comme avant, du même ton d'apocalypse, qu'il nous fait le tableau de notre pitoyable et humaine comédie où il n'y a guère de place pour le Purgatoire, Vaneigem n'étant pas un ami du tiède. On s'en doute, le chapitre Enfer est toujours plus intéressant que le paragraphe Paradis. Commençons donc par ce qui va mal, c'est-à-dire tout.

Vaneigem parle toujours d'eux, pour se mettre à distance, même si c'est de nous qu'il s'agit malheureusement : " Ils croient mener une existence et l'existence les mène par les interminables travées d'une usine universelle (...) N'importe quoi les console de l'inconsolable. Ce n'est pas sans raison qu'ils ont, des siècles durant, adoré sous le nom de Dieu un marchand d'esclaves qui, n'octroyant au repos qu'un seul jour sur sept, exigeait encore qu'il fût consacré à chanter ses louanges. "

L'homme vit séparé de la nature, la méprisant et l'exploitant, séparé de lui-même et de la vraie vie - qui à force d'être " ailleurs " pourrait bien être nulle part, sinon " avant " - et contraint sa descendance à suivre le même lamentable chemin. " Ils élèvent l'enfant de la même façon qu'ils se lèvent chaque matin : en renonçant à ce qu'ils aiment ". Ils apprennent à l'enfant, à l'école, à travers les contes, à devenir un homme en cessant de l'être. De toute façon le destin de l'homme, chu du sein maternel pour tomber ici-bas dans cet univers du renoncement chrétien (" C'est une terrible malédiction que d'entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie. "), est tordu, faussé, engendre le mensonge au plus profond du corps, comme en témoigne la maladie, le cancer ou le sida, métaphores du reniement de la vie.

C'est contre le travail que Vaneigem dresse les plus brillants de ses réquisitoires. " Travail. Le mot a des relents de mise à mort et de lente agonie. C'est la maculation de boue et de sanie qui souille la face cachée de l'or ; les esclaves décimés, les serfs décharnés, les prolétaires sabrés par la fatigue, la peur et l'oppression du jour qui lève, la vie dépecée en salaire. " Les mots Arbeit macht frei à l'entrée des camps nazis peuvent se traduire par : le travail libère de la vie. Puisque l'homme s'est coupé de ses désirs d'accomplissement, il n'a plus qu'à choisir les modalités de sa mort : " le travail lui est un suicide commode ". Agréable pensée de chaque lundi.

LE travail n'est pas venu tout seul briser nos vies, comme une catastrophe céleste. Il est le fruit de l'agriculture et de la marchandise, la première fixant la propriété, l'immobilisant, la seconde inventant par l'échange la monnaie. Le tableau de l'aliénation par la marchandise est, semble-t-il, une vieille peinture, de nos jours, même si le sujet est toujours bien vivant. Mais le talent, la véhémence lyrique de Vaneigem lui donnent une vigueur cruelle souvent superbe, des traits à la fois emportés et secs qui évoquent, pour la musique, les fulgurances de Pascal.

En revanche, les développements qu'il esquisse, assez brièvement du reste, laissent parfois rêveurs. Ainsi, puisqu'il y eut une origine au travail, au commerce, à l'agriculture, tout ce fichu désastre où nous flottons dans le noir, il y eut donc aussi un moment antérieur. Vaneigem place le début de nos ennuis à la naissance du néolithique. Jusqu'au paléolithique supérieur, tout allait bien, nous vivions de la cueillette, en nomades, la femme était omniprésente et respectée, aimée, nous étions tous avec maman et la virilité n'avait pas érigé ses menhirs, ses donjons, ses cathédrales, ses tours en béton armé. Nous n'étions pas encore dans le monde de l'économie.

Mais enfin, soit, nous n'allons pas y retourner comme ça, au paléolithique, comme on se ferait végétariens. Il faut espérer que dans l'obscurité de nos jours parfois une porte s'entrouvre et que " le bonheur d'être à soi l'emporte sur l'ennui de ne pas s'appartenir ". Car, en effet, depuis le Livre des plaisirs, Vaneigem propose une solution d'abord égoiste, sans doute désabusé, comme beaucoup, des idéologies soi-disant libératrices, dont on ne compte plus les prisonniers, et qui s'en vont à la casse les unes après les autres, tout juste bonnes pour l'érudition des historiens. Le petit paradis devant nous peut se découvrir au tournant d'une décision. " Qui a résolu de vivre selon ses désirs devient insaisissable. Il n'a ni rôle, ni fonction, ni renommée, ni richesse, ni pauvreté, ni caractère, ni état par lesquels on le puisse agripper et prendre au piège. " On doit donc s'efforcer de retrouver peu à peu le temps de se sentir vivre, apprendre à saisir chaque plaisir quotidien, " aborder chaque jour comme s'il allait contenir la totalité de l'existence ", bref, humaniser la vie quotidienne.

IL y a maints aspects où la critique de Vaneigem tourne un peu court. Son argumentation contre la médecine (elle n'est que le produit de la maladie, son garant) ou la psychanalyse (" association d'aide aux mutilés affectifs, elle facilite leur réinsertion dans une société qui les mutile ") est bien légère et vite formulée. Dire que la jouissance doit nous apaiser de tout, nous soigner, nous guérir de tous les maux et les chagrins, c'est un programme attrayant, mais enfin, s'il faut jouir c'est parfois de quelque chose et souvent de quelqu'un qui entend jouir aussi, très légitimement. Et on ne saurait prétendre que dès le paléolithique, ce n'ait été là le nÓud de l'affaire, le plus compliqué, et le moyen fâcheux qu'a trouvé la politique d'entrer dans nos lits avant même l'invention de l'amour.

De même, Vaneigem semble poser comme acquis que le bonheur est une vocation innée chez tous. On peut lui citer des cas rebelles, ô combien et pas si isolés. Le bonheur, un état de nature ou, au contraire, une construction volontaire et difficile, rien moins que spontanée ? Traiter un tel sujet de dissertation pourrait facilement nous assommer et nous rendre malheureux, aussi nous le laisserons pendant, à la disposition des jurys de toutes académies. Peu importe que la part " positive " du livre de Vaneigem soit si brève et se borne par moments à prôner la chasse photographique contre la sanguinaire, la gratuité du courrier contre la grève des postes, ce qui n'est pas si bête d'ailleurs.

On dit toujours que détruire, c'est facile. Vraiment ? A voir comment tout le monde construit à tort et à travers, il apparait que bien détruire est un art précieux, nécessaire et salubre. Et que mettra-t-on à la place ? Rien peut-être. Un espace et un temps libres.

En novembre 1835, un Anglais de trente-deux ans débarque au Portugal, avec un chargement de bibles et de prospectus de propagande pour la " vraie foi ".

La tâche de ce propagandiste taillé en athlète - un mètre quatre-vingt-dix, boxeur, nageur, marcheur et cavalier émérite - n'est pas de tout repos : gagner les populations ibériques aux mérites du libre examen et ferrailler contre les diables papistes (dans ce pays en pleine guerre civile - une de plus - entre carlistes et libéraux et encore dominé par un redoutable épiscopat catholique) présente des dangers qui en feraient hésiter plus d'un. Mais George Borrow n'a peur de rien. Il aime l'aventure, il est curieux de tout, il adore les gens, à quelque milieu qu'ils appartiennent.

Entre ce Quichotte britannique, ce picaro de haute sève, et l'Espagne, il ne pouvait y avoir qu'une tumultueuse histoire d'amour. Elle va durer cinq ans. A son retour en Angleterre, Borrow la raconte dans un livre, la Bible en Espagne, qui est immédiatement accueilli comme un chef-d'Óuvre par ses contemporains et traduit dans toutes les langues européennes.

C'est la version, publiée en France dès 1845, sans nom de traducteur, que proposent aujourd'hui, pour notre plus grand bonheur, les éditions Phébus.

C'est un antivoyage romantique. Chateaubriand, Flaubert, Dumas, Gautier, ramassaient au cours de leurs périples de la couleur locale qu'ils mélangeaient à la poussière des chemins. A l'étape, ils prenaient un bain et redevenaient ce qu'ils étaient : de jeunes intellectuels distingués, amateurs de pittoresque et d'élégant dépaysement. Borrow, lui, se plonge à corps perdu dans le livre de la réalité humaine, dans mille aventures vives qui l'entrainent à découvrir le pays sous ses facettes les plus diverses, les plus contradictoires. Là où les romantiques enregistrent et notent, le sourcil levé, il participe, s'engage, s'émeut, partage, s'amuse, souffre, s'abat et repart.

Le pays pénètre en lui par la peau et par les mots. Au point que son livre, s'il décrit de la manière la plus agile et la plus percutante l'Espagne de Goya, fait immanquablement penser aux grands romans picaresques du dix-septième siècle, et tout aussi évidemment à Cervantès, dont Borrow aurait pu être le héros. Au-delà des vicissitudes et des tragédies de l'histoire, l'aventurier britannique a découvert une permanence ibérique, une âme qui ne réside pas - comme a pu le croire un Espagnol d'occasion tel que Montherlant - dans l'ombrageuse immobilité d'une attitude, mais, à l'opposé, dans un mouvement incessant, presque éperdu, pour essayer de faire coincider histoire et destin.

On retrouve bien sûr ce même sentiment d'une vie qui court beaucoup plus vite que ceux qu'elle habite, dans les Mémoires du capitan Alonso de Contreras, guerrier de l'ordre de Malte, au début du dix-septième siècle, dont le style va du même pas que les abordages. Soldat de fortune comme Cervantès, Contreras n'a pas eu le temps de méditer dans des geôles barbaresques sur les étranges rapports de la réalité et de la fiction. Il a vécu sa vie comme un roman d'aventures dont on oublierait, chaque jour en se levant, les pages lues la veille. Qu'elles se teintent du sang des batailles, des voluptés de l'amour, de l'éclat de l'or ou de celui des alcools. C'était sans doute le seul moyen pour lui d'oublier qu'il n'était qu'un pion dans des mains politiques puissantes, que de la chair à rapière et à mousquet.

Mais l'ombre de Cervantès ne hante pas seulement les récits anciens. On en signale la présence dans les lieux les plus divers, comme une sorte d'emblème nécessaire dès qu'on pénètre sur les territoires de l'hispanité et de la littérature. Dans le roman d'Antonio Munoz Molina, Beatus ille, cette ombre est travestie dans la première partie, directement présente dans les deux autres par les citations en exergue : " Au bout de tant d'années, je dormais dans le silence et l'oubli " et " Je suis un feu éloigné, une épée tenue à l'écart. "

Munoz Molina raconte une histoire à tiroirs : celle d'un jeune homme, qui, dans les années 60, s'installe dans la vaste maison d'un de ses oncles pour y écrire une thèse sur un poète, Jacinto Solana, abattu par la police franquiste en 1947. Manière de jouer sur trois périodes de l'histoire, celle du temps présent, celle de la mort de Solana et celle de sa jeunesse, de ses ambitions littéraires et de son engagement républicain en 1936. Trois manières aussi, très cervantesques, de façonner de savantes tresses sur le thème du livre, de la transmission de la mémoire, des mensonges de la littérature, du danger et de la fascination de l'héritage de l'écriture et du pouvoir des mots, qui sont impuissants à abattre les tyrans, mais qui tuent souvent ceux qui les écrivent.

L'essentiel de l'action de Beatus ille se passe dans une bibliothèque, mais dans le naufrage de ces livres, dans le patient travail d'archiviste qu'entreprend l'étudiant pour essayer de reconstruire une vérité, c'est toute l'histoire mentale et sentimentale de l'Espagne depuis un demi-siècle qu'évoquent les longues et houleuses phrases du romancier. Beatus ille a le charme grave, lent et frémissant des grands romans d'initiation, mais c'est l'initiation à la réalité de toute une génération qu'a composée, pour son premier livre, Antonio Munoz Molina.

Il serait toutefois très réducteur de ne considérer la littérature espagnole de ce siècle que du point de vue des générations. C'est le reproche majeur qu'on adressera à Cent ans de littérature espagnole, l'anthologie rassemblée et présentée par Gérard de Cortanze. A découper les différentes strates du terrain littéraire espagnol contemporain selon les tranches du gâteau historique - l'Espagne franquiste, les années de plomb, la génération de 1950, la modernité, - l'anthologiste a tissé un filet de taille imposante, mais qui laisse échapper l'essentiel de la friture : les traditions, les ruptures, les silences, les ruses, les rejets, les alliances, la vie mouvementée, riche et novatrice - même lorsqu'elle était politiquement atone, - d'une littérature qui n'a jamais cessé de bouillonner. Ce parti pris le conduit à sous-estimer, par exemple, la singularité et l'impact des littératures des langues minoritaires, catalane ou basque, longtemps interdites, mais qui ont su résister au castillan officiel et obligatoire.

Un signe parmi d'autres : Cortanze indique que le livre de Quim Monzo, qui vient d'être traduit en France (Essence), a été publié et récompensé par le prix de la Critique catalane, sous le titre Gasolina. Or jamais un écrivain de langue catalane comme Monzo n'emploierait le castillan gasolina. Il userait de benzina, qui est effectivement le titre original du roman de Monzo.

Monzo est un écrivain qui mêle savamment deux registres : l'un, que l'on qualifiera de réaliste et lyrique, l'autre, de fantastique et de grotesque. On avait traduit de lui, en 1983, un recueil de nouvelles dont le titre donnait parfaitement la couleur : Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury (le Chiendent).

Essence conte les mésaventures personnelles et artistiques d'un peintre en passe d'énergie créatrice et de sa lente descente dans la folie, ponctuée par des étapes dans les hauts lieux de l'art mondain new-yorkais. Mais ce récit caustique et souvent féroce entre en résonance avec un autre, qui pourrait s'organiser autour du célèbre tableau d'Edward Hopper, Nightawks. Hopper, dont le nom commence par un " H " comme celui de tous les personnages du livre - Héribert, Hélène, Hildegarde, Humberto, le nom de ce dernier nous renvoyant du côté de chez Nabokov. Comme celui-là, Monzo a cette virtuosité qui permet de jouer désespérément avec les mots, et il a cette pointe acérée de douleur qui transperce le masque de ses plus étincelantes facéties. Nabokov, qui n'était pas loin de considérer Cervantès comme un grand écrivain russe.

On n'avait pas appris sans quelque inquiétude que Christian Delacampagne, décidément le moins prévisible des philosophes, avait résolu de pénétrer dans les régions de l'art dit " naif ". Non parce qu'elles seraient mal connues, mais, à l'inverse, parce qu'elles sont très fréquentées depuis le début du siècle.

Médecins et psychiatres y ont lancé de fortes expéditions. Les troupes surréalistes y ont établi longtemps leurs quartiers, accompagnées d'une foule de demi-poètes, pseudo-félibres et " originaux " aux bizarreries adroitement préparées.

Puis sont venus les théoriciens de l'art dit " brut ", qui ont bâti des musées. Tous adorateurs déclarés de l'innocence, ils ont instauré le culte du Douanier Rousseau et de Séraphine de Senlis. Depuis, il y a un marché pour le " réalisme naif " et, sans doute, des écoles où la candeur s'apprend en une douzaine de leçons.

Qu'allait donc faire un philosophe dans un territoire si bien fortifié et administré ? Il allait renverser quelques cultes et douter des principes les mieux établis, à commencer par celui de la sainte virginité du naif et de la pureté du fou qu'inspirerait seul son démon intérieur, autrement dit son inconscient. Il allait mettre en évidence les faiblesses des théories explicatives ordinairement avancées, qu'elles se réclament d'une sociologie ou d'une psychanalyse. Dans ce rôle de fauteur de troubles, Delacampagne est parfait. Il ruine les lieux communs avec enthousiasme et use de la note en fin de chapitre comme d'une arme mortelle.

De son essai, deux idées majeures se dégagent. L'une suggère que " naiveté " et ésotérisme ont partie liée. Depuis Hugo, chantre des guéridons tournants et des esprits frappeurs, et Filiger, rosicrucien venu de Pont-Aven, jusqu'au mineur Augustin Lesage, qui passait pour guérisseur, les indices abondent. Avait-on assez remarqué la part du mysticisme dans les diagrammes d'Adolf Wöffli, le plus illustre des artistes internés de ce siècle ?

Knüpfer, Moog et Neter, qu'étudia Prinzhorn en 1922, étaient peut-être des psychotiques. Mais pourquoi leurs hallucinations étaient-elles à ce point chargées d'allusions religieuses et de symbolisme, de ce symbolisme fin de siècle dans lequel baigne l'Europe de Freud ? Ce que Delacampagne suggère, cette connexion de la " folie ", du sacré et de l'art moderne, d'autres preuves, tirées, elles, de l'histoire de l'art, le confirmeraient. Kupka vivait à Vienne, non de ses tableaux mais de ses dons de médium. Il n'était pas fou, cependant. Tout juste symboliste.

Les uns et les autres, les artistes reconnus et leurs frères autodidactes, ont puisé dans la mémoire des religions et des mythes, parfois consciemment, parfois sans le savoir. Lesage, qui était un mage parait-il, améliorait ses visions à l'aide de manuels sur la peinture égyptienne. Sérisier, ex-camarade de Filiger, la pastichait lui aussi. " Bricoleur consciencieux ", écrit Delacampagne de Lesage. La formule, qui s'appliquerait à d'autres, est d'autant plus heureuse qu'elle nie toute possession, toute voyance surnaturelle. Et tout automatisme aussi, quoi qu'en ait dit Breton.

Car telle est l'autre question : celle de la revendication des " naifs " par des mouvements et des écoles soucieux de faire servir ces alliés inattendus à l'illustration de leurs thèses favorites. Peu glorieuse querelle de mots, dans le détail de laquelle on ne peut entrer. Il y a eu des zélateurs du genre " naif ", ceux du " psychopathologique ", eux-mêmes subdivisés en tendances que distingue, si l'on peut dire, leur taux de fidélité freudienne, et, pour finir, les doctrinaires du " brut ".

Tous ont eu à cÓur d'établir une norme, entreprise généralement hasardeuse, afin d'opposer ensuite à cette norme les irréguliers qui la transgressaient. Et tous ont ainsi repris à leur compte l'utopie qui fonde tout primitivisme, celle qui suppose qu'existerait en quelque endroit, caverne ou hameau, jungle ou asile, un art qui ne soit qu'effusion pure, fantasmes réalisés, visions immédiates. Un art sans art en somme.

En ce sens, l'art des fous n'est qu'une variante, agrémentée de pittoresque et de tragique, du primitif introuvable, au même titre que l'art " nègre " ou celui des supposés " magiciens de la terre " célébrés à la va-vite par une récente exposition. Delacampagne a raison de réintroduire ses héros hallucinés dans l'histoire générale de l'art moderne, qui les a produits pour les besoins d'une cause. A qui en douterait encore, on se bornerait à rappeler comment Chaissac fut inventé et mis en scène par Dubuffet et Paulhan.

Cette analyse est sacrilège, comme toute pensée originale et organisée, et l'on doute fort que son auteur soit désormais en odeur de sainteté auprès de ceux qui croient encore à la créativité et à la spontanéité. Aux autres, elle donne des arguments et suggère des parallèles instructifs. Que demander de plus ?

" On lit beaucoup dans ce livre " (p. 237). Cette remarque que Paul de Man fait à propos de la Nouvelle Héloise vaut à plus forte raison pour Allégories de la lecture. Cette variation sur le fameux " On mange beaucoup dans les romans de Flaubert " de Jean-Pierre Richard est évidemment ironique : une thématique de la nourriture est possible, parce qu'elle est l'objet d'une expérience référentielle, extra-textuelle. Alors que les scènes de lecture renvoient le lecteur à ce qu'il est en train de faire. Ce qui implique le passage du thématique à l'allégorie. Qui lit dans un texte ? La lecture, en entrant en scène, devient une opération dont il est difficile de distinguer le sujet et l'objet.

La grand-mère de A la recherche du temps perdu est essentielle pour la mise en place de cette allégorie. Elle voudrait que Marcel, au lieu de perdre ses journées à lire dans l'atmosphère confinée de sa chambre, sorte prendre l'air du dehors. Le lecteur de la Recherche fait comme son héros, il résiste aux sirènes grand-maternelles de la vie, du dehors, du plein-air, des critiques référentielles. La lecture allégorique ne sort pas du texte qu'elle lit, elle commence par congédier le " dehors non verbal ". Elle est identifiée dès l'abord avec la perte du référent.

Contre les défenseurs du hors-texte, il arrive à de Man de se réclamer de la tradition formaliste. La déconstruction, dont il a été le représentant majeur en Amérique, y a en effet été préparée par le New Criticism, une approche de la littérature qui, pendant les années 30 et 40, a réagi contre l'histoire littéraire, notamment l'histoire littéraire à la Taine. Adieu race, milieu, moment. Inutile, si c'est la littérature qu'on veut étudier, de suivre des cours d'anthropologie physique, de géographie humaine ou d'histoire. Inutile de sortir des départements littéraires. Il suffit d'avoir un texte sous les yeux. L'autoréférentialité de leur objet (l'immanence de la lecture) est la condition de leur autonomie pédagogique.

La tentation interdisciplinaire sévit aussi aux confins de la linguistique, et surtout de la psychologie. On peut chercher des causes externes ailleurs que dans le contexte socio-historique. L'Óuvre doit aussi être protégée de son auteur. Ici, toutefois, la dissociation requiert une chirurgie plus délicate. Et c'est là que de Man se sépare des new critics. Alors qu'ils tranchent brutalement avec le dogme de l'" intentional fallacy " (toute invocation de l'intention supposée de l'auteur est une imposture), de Man refuse cette simplification qui mélange l'intention subjective de l'auteur et la structure intentionnelle de l'Óuvre.

Cette structure intentionnelle requiert non pas une description mais une herméneutique. Ce qu'on pourrait appeler le trans-formalisme de de Man n'est pas pour autant un retour à une critique psychologisante. Le pathos de la communication ne vaut pas mieux que le technocratisme de la description. D'où une conception austère, abstraite, de la lecture, qui doit beaucoup à Mallarmé (et au Mallarmé de Blanchot). Elle est une opération au cours de laquelle deux sujets, plutôt qu'ils ne se rencontrent, s'absentent, s'ignorent, coopèrent à l'effacement réciproque de leurs particularités subjectives. La lecture, conçue sur le modèle de la réduction phénoménologique, permet, comme les versions les plus radicales de cette dernière, la production d'un champ transcendantal sans sujet, une intentionnalité impersonnelle.

Le deuxième chapitre d'Allégories de la lecture illustre particulièrement bien ce mouvement. Il est consacré à Rilke. De Man y dénonce les interprétations qui font de lui une sorte de saint François de Sales pour dévots de la vie poétique. Il ne faut pas rabattre la structure intentionnelle de l'Óuvre sur les intentions de l'auteur. L'autoréférentialité d'un texte et la subjectivité d'une personne sont deux choses différentes. Et la poésie de Rilke trouve son inspiration précisément dans son émancipation du psychologique. " Loin d'en constituer la force motrice, le moi intime de Rilke tend à disparaitre entièrement de sa poésie " (p. 45).

Mais, si ce moi s'efface, ce n'est pas au profit de la plénitude objective d'une forme, c'est pour creuser un autre mode d'intériorité, une intimité qui ne serait pas celle des échanges spéculaires entre une première et une seconde personne, mais une intimité à la troisième personne, une intimité impersonnelle, non subjective. Non plus celle de l'auteur, mais du texte parlant de soi.

Le caractère paradoxal de cette dépersonnalisation ressort encore plus fortement lorsqu'elle a pour objet des motifs éthiques. Par exemple, après avoir montré l'importance du motif de la culpabilité dans la Recherche : " Nul ne peut décider si Proust a inventé des métaphores parce qu'il se sentait coupable ou s'il a dû se déclarer coupable pour pouvoir faire usage des métaphores " (p. 92). Le dernier chapitre, sur Rousseau, conclut à la même indécidabilité : " Il n'est plus certain que le langage comme excuse existe à cause d'une culpabilité préalable ; (...) c'est la culpabilité qui doit être produite pour donner du sens à l'excuse " (p. 356).

Pourtant le statut de la culpabilité n'est pas identique dans les deux chapitres. La culpabilité proustienne est non référentielle, elle est même spécifiquement culpabilité de l'auto-référentialité. La seule faute du lecteur proustien c'est de ne pas sortir de son (ou ses) livre (s) : quoi qu'on pense des " jouissances culpabilisantes du solitaire " (sa grand-mère voudrait y soustraire Marcel), c'est une culpabilité relativement innocente.

Le cas de Rousseau est différent, car il implique une faute réelle : Rousseau, qui a volé un ruban, accuse Marion, une autre domestique, de le lui avoir donné. De Man paraphrase les explications et excuses que Rousseau donne de l'accusation mensongère. Il explique qu'il ne pensait pas à mal : le nom de Marion est sorti de sa bouche parce qu'elle était présente ; elle était, comme il l'écrit, le premier objet qui s'offrait à sa vue (une sorte d'otage, en somme, dont le seul tort était d'être là).

Mais il n'y avait aucun lien entre énonciation et référent, entre le fait qu'il dise Marion et ce que Marion voulait dire. C'est alors qu'un coup de théâtre herméneutique retourne l'accusation : Rousseau, soudain, cesse d'être coupable, puisqu'il ne pensait pas ce qu'il disait, mais ses auditeurs le deviennent puisqu'en interprétant ses mots ils ont commis le crime d'" intentional fallacy ". L'enfer de Marion est pavé de l'absence d'intention de Rousseau.

Rousseau s'accuse-t-il ou s'excuse-t-il ? La réponse à cette question permettra d'indiquer en quoi la méthode de de Man relève de la déconstruction. La théorie des actes de paroles (de Man se réfère à J.L. Austin) insiste sur les moments de convergence entre dire et faire, entre sémantique et pragmatique. Selon l'exemple canonique, promettre, c'est dire ce qu'on fait, puisque l'action elle-même consiste à dire : " Je promets. "

La littérature, au contraire, met en jeu, d'après de Man, la disjonction de ces deux niveaux : un texte, par définition, ne fait jamais ce qu'il dit, il est défini par l'écart entre cognitif et performatif, entre sémantique et rhétorique. Le fait même de dire une chose lui fait faire autre chose. C'est ainsi que l'aveu de Rousseau, en tant que cognitif (comme confession) reconnait la faute, mais en tant que performatif (comme excuse) il la supprime. Et plus Rousseau confesse sa culpabilité, plus son texte l'excuse. La culpabilité (corrélat de la fonction cognitive) est fictionnalisée par l'infinie capacité d'excuser de la mécanique textuelle. De sorte que, en dernier recours, selon un paradoxe très sartrien, la seule chose dont le texte ne puisse s'excuser c'est précisément de ne pas avoir laissé l'auteur s'accuser. " Le texte ne peut jamais cesser de s'excuser de la suppression de la culpabilité qu'il accomplit " (p. 357).

De Man est mort en 1983. Il ne faudra pas longtemps après cette mort pour que la découverte d'articles écrits entre 1940 et 1942, lorsqu'il était étudiant, pour la presse collaborationniste belge inflige à ce Saint-Just de l'impersonnalité une biographie posthume inattendue. Cette découverte soumettait aussi à un éclairage nouveau la rhétorique de la culpabilité développée dans la conclusion d'Allégories de la lecture, relançant à nouveaux frais le débat sur l'" intentional fallacy " (1).

De Man pensait-il, en écrivant ces pages, à ce qu'il est devenu impossible de ne pas penser en les lisant ? Avait-il en tête, en écrivant cette conclusion, l'intention qu'il est désormais difficile de ne pas lui attribuer ? De Man s'excusait-il ou s'accusait-il en accusant le texte de Rousseau d'excuser son auteur ? Quelle relation établir entre l'apparition hors-texte de ces textes coupables et l'affirmation de la nature non référentielle de la culpabilité ? Simple coincidence ?

Dans le désarroi qui a suivi, l'impatience des accusateurs comme celle des défenseurs n'a pas été sans entrainer quelque confusion. On a pu avoir les ennemis de l'autoréférentialité goûter au fruit interdit et donner pour titre à leurs attaques : Deconstructing Deconstruction. On a pu voir aussi les spécialistes chevronnés des subtilités autoréférentielles s'appuyer sur le hors-texte anversois pour excuser un adolescent qu'ils n'avaient jamais soupçonné. Il a suffi de quelques semaines pour qu'on ne puisse plus trouver une seule histoire de la Belgique dans les rayons des bibliothèques.

A première vue, le titre de mon article peut paraitre forcé : qu'y a-t-il de commun entre la perestroika et l'école des Annales ? Mais voici les faits. En 1986, lorsque l'on a célébré le centenaire de Marc Bloch, mes collègues et moi-même avions l'intention d'organiser une réunion scientifique à la mémoire du grand historien. " D'en haut " est arrivé un non catégorique sans aucune justification, et notre réunion n'a pas eu lieu. Dans le même temps, on s'opposait à la publication des lettres de Marc Bloch et de Lucien Febvre transmises aux historiens moscovites par Fernand Braudel, sans à nouveau donner la moindre explication sur les raisons de l'interdiction.

Trois ans seulement ont passé, et à Moscou - je le souligne : pas à Paris, mais à Moscou - a été organisée une conférence internationale consacrée au soixantième anniversaire de l'école des Annales, avec la participation de nombreux et éminents savants français ainsi que d'historiens de plusieurs pays d'Europe et des Etats-Unis (1). La conférence s'est déroulée sous le signe de la collaboration scientifique et non de la confrontation idéologique. Il faut croire que, malgré tout, il existe un lien entre l'école des Annales et la perestroika, ou plus exactement avec notre attitude à l'égard de l'école des Annales. Les obstacles idéologiques sont tombés et rien ne gêne plus nos relations, qui, j'en suis certain, peuvent être fécondes.

Dans notre pays, le perestroika signifie " nouvelle pensée ". Mais cette devise fut tracée imperceptiblement par les fondateurs des Annales ! Nouveaux problèmes, nouvelles méthodes pour les résoudre, nouveaux documents historiques, qu'il est indispensable d'étudier afin de voir l'histoire d'une façon nouvelle, plus profonde et plus juste : tel est, brièvement, le programme qu'ont mis en pratique Bloch, Febvre et leurs disciples. Au fond, à la base du programme des Annales, nous ne trouvons rien d'autre qu'un nouveau type de mentalité de l'historien, un type répondant plus largement aux exigences contemporaines de la conscience sociale.

Je me permets de souligner encore un parallèle entre des phénomènes aussi dissemblables que les Annales et la perestroika. La revue fut fondée l'année où éclata la crise économique mondiale, et ses fondateurs, qui faisaient vivement écho aux événements de l'actualité, comprirent que dans la nouvelle situation, qui apparaissait comme une étape importante du développement du monde, il était indispensable de procéder au réexamen des problèmes essentiels de l'histoire. Et, en fait, l'année 1989 n'a-t-elle pas été l'année de la crise ? Pékin et Budapest, Varsovie et Berlin-Est, Prague et Sofia, sans parler de Moscou et de tout mon pays, sont l'arène d'une crise sociopolitique profonde et plurielle. Et justement, la conscience de la crise et les espoirs de renouveau n'ont-ils pas finalement servi de prétexte à la conférence de Moscou consacrée à l'école des Annales ?

Stagnation de l'économie et soudaine exacerbation des contradictions nationales, discussions entre partisans et adversaires de la décentralisation politique et économique, brusques mutations dans la conscience historique, provoquées par la nécessaire relecture du passé de notre pays, lutte des partisans d'une société ouverte avec les idéologues de l'exclusivité nationale et les représentants des traditions impériales, tels sont les phénomènes dans lesquels l'état des mentalités s'est exprimé.

Les dirigeants se sont heurtés au fait suivant : il est impossible de diriger l'Etat en restant dépendant d'une idéologie caduque qui ne correspond plus à la réalité. Il s'est avéré que sous le couvert du dogme officiel se cachaient de tous autres états d'esprit, croyances et stéréotypes de pensée. Plus vite nous apprendrons à les reconnaitre et à les prendre totalement en compte, moins nous ferons d'erreurs fatales. La désidéologisation de la vie sociale et spirituelle de notre pays est inéluctable et indispensable.

Cette désidéologisation n'a pas commencé hier. Si nous observons maintenant l'état des sciences de l'homme dans ma patrie, alors force est de constater que, déjà bien avant toute perestroika, existaient des courants scientifiques influents, qui visaient à libérer la connaissance du dogme officiel.

Ici il faut rappeler l'école de la sémiotique russe. En dévoilant dans les textes étudiés le " plan du contenu ", latent, pas totalement réfléchi, pas consciemment perçu en général, caché derrière le " plan de l'expression ", officiel et formulé avec précision, les sémioticiens percent le sens authentique des textes.

A cet égard, la démarche de Mikhail Bakhtine, le grand penseur-philologue russe, est en partie à l'unisson de la démarche sémiotique. Dans le contexte de la culture du Moyen Age et de la Renaissance, en étudiant les romans de Rabelais, Bakhtine a découvert, à côté du niveau officiel - dogmatisé - de la culture " sérieuse ", un niveau caché de la conscience et du comportement, qu'il a appelé culture " carnavalesque ", culture " du rire ". La tradition populaire du rire folklorique, d'après lui, s'oppose nettement à la culture officielle.

Rappelons-nous que la notion-clé de la " nouvelle science historique " est la " mentalité ". Ce qui, en premier lieu, occupe les historiens de l'école des Annales n'est pas une idéologie, un ensemble de doctrines, de dogmes, de théories, d'idées mûrement pesées et plus ou moins formulées nettement et sans équivoque, mais un magma de représentations, d'habitudes de pensée, répandues dans la conscience de tous les jours, parfois non verbalisées nettement (la " prose " du Mr Jourdain de Molière), des façons de penser et de sentir.

C'est justement dans ce domaine qu'ils ont atteint les plus grands résultats dans leurs recherches.

L'étude des mentalités a désidéologisé l'histoire, exactement comme la sémiotique ou la théorie de la culture de Bakhtine l'avaient désidéologisée. Et en cela je vois un terrain propice à leur rapprochement. Par des voies diverses, toutes ces écoles scientifiques vont dans une direction commune.

Chaque historiographie nationale possède des traditions et des particularités qui lui sont propres. Et en même temps elles ont un impératif commun pour le présent : construire une science historique qui révélerait le contenu humain de l'histoire. Une des missions centrales de notre science, à mon avis, consiste à atteindre la synthèse suivante : comprendre et représenter la vie historique des gens dans l'unité de leurs manifestations matérielles et idéelles. Les représentants de l'école des Annales appellent une telle histoire l'histoire " totale ". Cette mission n'est pas facile, mais en même temps elle est payante.

Soixante ans pour un courant scientifique est un délai assez important, en particulier pour un domaine de la connaissance comme l'histoire. La période d'existence de l'école des Annales est marquée par des mutations historiques colossales, et naturellement elles ont trouvé leur reflet dans le développement de ce courant. Aujourd'hui, la " nouvelle science historique " est loin d'être celle qu'elle était du temps de Bloch et Febvre. Cependant, pour l'essentiel, elle a gardé son identité.

De temps en temps se font entendre, assez fort, les voix des contradicteurs, des sceptiques et des détracteurs de la " nouvelle science historique " : les uns affirment qu'elle a perdu son objet en le morcelant, en l'éparpillant en vétilles ; d'autres, qu'elle est en crise profonde et qu'elle a perdu sa position de leader dans l'historiographie mondiale ; certains, enfin, annoncent tout simplement sa mort. Mais aucun courant de la pensée historique n'est suivi avec une aussi grande attention que la " nouvelle science historique ". Au regard de l'historien qui travaille à Moscou, l'école des Annales conserve l'impulsion vive qui lui a été donnée il y a soixante ans.

J'en suis convaincu : cette école n'a absolument pas encore épuisé ses possibilités. Ce dont elle a besoin, à mon avis, c'est d'un renouvellement et d'un approfondissement de ses principes méthodologiques. Observant avec le plus vif intérêt l'Óuvre des continuateurs de Marc Bloch sans être d'accord avec eux en tous points, mes collègues et moi-même attendons d'eux de nouvelles et précieuses études qui enrichiront la science historique.

Un détective sensible au charme du mystère, ce qui est tout à fait contre-indiqué dans son métier ; une jeune femme qui refuse le principe d'identité et ne pense qu'à se nier ; un conservateur des hypothèques que l'on devrait plutôt appeler conservateur des hypothèses ; une courtisane qui a des airs de veuve éplorée. Voilà les personnages fort ambigus de la Femme insoupçonnée, de notre collaborateur François Bott.

L'enquêteur, le détective, nous le connaissions déjà. Depuis Autobiographie d'un autre (1), François Bott a trouvé ce qu'il cherchait depuis longtemps : un double qui est lui et qui n'est pas lui. Le détective adore écrire des lettres, comme Bott qui a été jusqu'à poster des Lettres à Baudelaire, Chandler et quelques autres... (2) Il signe " votre dévoué F.B. ", initiales parlantes. Il enquête sur des clients qui ne sont peut-être que lui-même, ou quelque incarnation de ses contradictions.

François Bott nous y a habitués depuis longtemps. Il a toujours pratiqué un art de mêler les genres qui est peut-être un art de brouiller les pistes. Dans Antoine et les oiseaux (3), des poèmes débouchent sur le récit d'une adolescence. Dans Eloge de l'égotisme (4), l'auteur qui affirme fortement détester les voyages, nous promène de l'Ethiopie à San-Francisco. Alors, qui aime les voyages ? L'autre, le double ?

Une seule chose est sûre dans ces pages qui renvoient à l'infini, comme des miroirs, une réalité toujours prête à fuir. Elles sont, pour notre bonheur, bourrées de littérature jusqu'à la gueule. Dans la Femme insoupçonnée, quand ce n'est pas l'auteur, c'est " votre dévoué F. B. " qui cite comme témoins de leurs découvertes sur la nature humaine Balzac, Goethe, Chateaubriand, Stendhal, Tolstoi, Mmes de Sévigné et de Staël, Fénelon, Gogol, Descartes, Flaubert, Jules Renard, Valéry. Un seul contemporain, si j'ai bien lu, d'ailleurs plus tout à fait contemporain : Henri Calet. Tant qu'on est dans les intercesseurs, comme les appelait Barrès, j'y ajouterais volontiers le poète allemand Angelus Silesius, qui semble avoir trouvé à l'avance une devise pour François Bott et ses personnages : " Je ne sais pas ce que je suis, je ne suis pas ce que je sais. "

Si l'on en croit l'auteur, les détectives privés sont devenus métaphysiciens. " Ils ont rejoint le cortège des spécialistes qui s'inquiètent, à l'accoutumée, de la signification profonde de notre mésaventure : les curés défroqués, les amants délaissés, les banquiers victimes d'une faillite, les prisonniers sortant de leur cachot, les chefs d'Etat congédiés par leur nation, les actrices trop distraites pour réussir leur suicide, et naturellement les philosophes... " La philosophie, ainsi, serait la science de la défaite.

Par bonheur, nos deux F.B., lorsqu'ils philosophent, ne jargonnent pas. Ils prennent plutôt un style dans la grande tradition des moralistes français : " Cette existence n'est pas une vie, puisqu'elle nous effraye, et qu'elle nous contraint à payer cela avec des croyances, des pratiques, des illusions de toutes sortes... Elle trouvait mensongères les sincérités qui s'éternisent... J'aime beaucoup l'idée de lire un homme comme on lit un livre... "

" Votre dévoué F. B. " aime les iles. Elles sont un refuge. Car " les hommes désirent souvent se faire voir, mais ils seraient tous très malheureux s'ils n'avaient un endroit où se cacher ". Il est aussi un amoureux des sous-préfectures et surtout un piéton de Paris, avec une prédilection pour la rive droite. Tandis que " votre dévoué F. B. " poursuit son enquête place des Vosges, rue Saint-Antoine et rue de Rivoli, avenue de l'Opéra, rue du Quatre-Septembre et place de la Bourse, François Bott nous offre un éloge d'une tradition parisienne, celle de la " littérature d'arrondissement ". Ses adeptes, sans être de grands voyageurs, ont " une âme naturellement exotique ".

Emily semble avoir été mise au monde pour illustrer les deux articles que Baudelaire voulait ajouter à la Déclaration des droits de l'homme : le droit de se contredire et le droit de s'en aller. Il est question, quelque part dans ce livre, du " désespoir immobile des statues ". Emily, c'est tout le contraire. Vagabonde et casanière, volage et abstinente, laborieuse et oisive, elle s'emploie " à désavouer l'opinion qu'elle avait d'elle-même, et à décevoir les sentiments qu'elle inspirait à ses contemporains ". Quant à s'en aller bien sûr, elle fait perdre le nord à l'homme qui l'aime, le conservateur des hypothèques Charlie Tango. D'où le recours au détective. Mais, dans la boutade de Baudelaire, " s'en aller " a un sens plus fort. Le poète fait allusion au suicide de Nerval. Tel semble bien être le destin d'Emily Venturini.

En fin de compte, il y a beaucoup de romantisme dans cette histoire pourtant si bien contrôlée, dans son agencement comme dans son écriture. Le dévoué F. B. n'a pas fini de rêver avec nous : " Toutes les femmes sont des fugueuses, des fugitives qui trompent leur monde avec l'infini. Toutes les femmes sont des allumettes qui craquent dans la nuit et qui s'éteignent au loin... "

On est tenté, à l'instar de Leslie Kaplan elle-même, de réserver ses romans aux amateurs de littérature qui s'affiche littérature et annonce d'emblée ses noms de passe : Blanchot, Duras, etc. Mais ce serait dommage pour les autres, les lecteurs moins exclusifs, ceux qui lisent un roman comme un cinéphile va au cinéma. Leslie Kaplan, vous vous rappelez, est entrée en littérature avec une douceur éclatante, une prose sèche, poétique, hallucinée : ce fut l'Excès-l'usine, très beau, frappant, le pendant féminin de l'Etabli de Robert Linhart.

Puis sont venus trois romans, le Criminel, le Pont de Brooklyn, l'Epreuve du passeur, écrits comme des scénarios surécrits : " Le temps est beau, énergie de l'air ", ou " Ils avancent, ils ne disent rien, ils regardent. Dépaysement facile et gai, enfance ", n'importe quel écrivain d'aujourd'hui peut écrire ça. Elle le fait, Leslie Kaplan, facile, presque chichiteux.

Mais de petites notations comme celle-ci : " Certains enfants grimpent aux branches. Danger réel, impensable. Les blessures des arbres. Le grand envers blessant, sourd et hagard, de la vie ", c'est déjà (dans le Pont de Brooklyn) beaucoup plus difficile. Surtout, la vraie force de Leslie Kaplan est de créer des personnages, comme faisait Dostoievski : des personnages dont on peut toujours attendre un formidable excès, même s'il ne se produit pas. Des personnages qui vous laissent, vous, en état d'alerte.

Jackie et Lou, l'acteur et sa compagne, ouvreuse du théâtre où il joue, elle simple, plutôt, et amoureuse, lui très compliqué, ce sont deux personnages de film. Autour d'eux les rôles sont déjà distribués, y compris l'écrivain ridicule, ils n'attendent que le casting. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du roman dit minimaliste d'être pensé-tourné. Voici venu, du moment que les films sont de plus en plus chers et débiles, le temps des romans-films, des ciné-romans.

Simplement, alors qu'un roman inspiré du cinéma, comme Ciné-roman de Roger Grenier (1), par exemple, était il y a une quinzaine d'années écrit dans un style littéraire, le style littéraire, aujourd'hui, consiste à raconter une histoire extrêmement romanesque en l'écrivant comme un script. Pour le cas où. Producteur cherchant roman, parce que les scripts qu'on lui envoie ne ressemblent à rien, ni faits ni à faire.

Jackie est comédien, donc, du genre génial, et le seul mot qui vient en pensant à lui, c'est qu'il est fou, capable de tuer, comme il étrangle les mots, pour leur faire rendre un sens dans le grand silence bruissant d'autres mots, qu'il faudra étrangler à leur tour. D'entrée de jeu, on se doute que cette histoire d'amour braque tournera mal. Que Lou est du genre à se faire tuer par excès d'amour.

Comment se fait-il, alors, que l'on lise cette histoire attendue ? Pas pour l'écriture, blanche comme il faut, mais plutôt pour les blancs qu'elle crée, entre les lignes, pour cette attente justement, cette amoureuse angoisse, qui s'insinue, qui sourd des mots, comme un acte inéludable : " Un jour il viendra jusqu'à moi. L'acte. Tu vois, il fait un geste dans l'air, il trace une ligne, il viendra de je ne sais où, il traversera l'air, il arrivera jusqu'à moi, et il me prendra. L'acte viendra et m'avalera, dit Jackie. ".

Le Silence du diable est un roman agaçant, comme on agace une douleur, et qui fait voir un film comme on n'en voit plus. Ce qui boucle bien la boucle : le cinéma a avalé le roman et le roman le cinéma.

NOUS connaissons des civilisations qui comptaient en base 60 (comme la babylonienne) et des civilisations qui comptaient ou comptent en base 10 (un choix toujours plus fréquent après 1789). Comme les Annales ne sont pas une revue babylonienne, fêter ses soixante ans d'activité n'est sans doute pas un rite très urgent. Mais même cette célébration légèrement hors norme est une occasion utile en ce qu'elle permet de poursuivre la réflexion engagée de façon non conventionnelle par la revue elle-même en 1979, au moment de son cinquantenaire.

André Burguière et Jacques Revel montrèrent alors que l'on doit essentiellement chercher les raisons du succès des Annales d'histoire économique et sociale, fondées par Marc Bloch et Lucien Febvre en 1929, dans la conjoncture intellectuelle française d'entre les deux guerres. Un programme d'unification des sciences sociales autour de la sociologie avait été lancé par Durkheim au début du siècle. Après la décimation et la dispersion de l'école de Durkheim du fait de la première guerre mondiale, Bloch et Febvre reprirent l'initiative première, mais avec une différence essentielle : le pivot de l'unification ne devait pas être la sociologie mais l'histoire.

Ils songeaient, comme on le sait, à une histoire très différente de l'histoire traditionnelle axée sur la reconstruction minutieuse d'événements superficiels, politiques ou militaires : l'" histoire historisante " ou " histoire-bataille ", comme ils la définissaient sarcastiquement. Pour Bloch et Febvre, l'histoire devait partir d'un problème spécifique, souvent suggéré par le présent, pour reconstruire dans toute sa complexité la " vie des sociétés " du passé.

Des deux adjectifs qui figuraient dans le titre de la première série de la revue (économique et sociale), c'est le second qui finit par prévaloir : son indétermination elle-même, fit observer Febvre, facilitait le projet de placer l'histoire au croisement des sciences de l'homme. C'est ainsi que la discipline que Durkheim et ses disciples voulaient reléguer dans une position subalterne, occupée uniquement à accumuler des données empiriques, finit par renverser la situation et se construire une position prestigieuse.

Cette citation est extraite d'un article qui eut immédiatement un grand écho, car il se présentait implicitement comme une sorte d'éditorial : " Histoire et sciences sociales. La longue durée " (1958). Il s'ouvrait par ces mots : " Il y a crise générale des sciences de l'homme... " Ces mêmes mots, à peu de chose près, on a pu les lire sur les Annales il y a un an, dans un éditorial non signé (" Histoire et sciences sociales. Un tournant critique ? "), dramatiquement souligné en marge par un trait rouge : " L'histoire, qui avait établi une bonne part de son dynamisme sur une ambition fédératrice, n'est évidemment pas épargnée par cette crise générale des sciences sociales. " Mais la continuité entre 1958 et 1988 n'est qu'apparente. Il ne s'agit pas de la même crise : différents en sont les acteurs, les interlocuteurs, le contexte, les propositions.

En 1958, Braudel s'adressait essentiellement à Lévi-Strauss en discutant à plusieurs reprises des passages tirés des articles qui venaient d'être rassemblés en volume (Anthropologie structurale). Aux sciences sociales, Braudel proposait quelques thèmes de réflexion commune : " mathématisation, réduction à l'espace, longue durée... " On reconnait immédiatement les idées qui avaient inspiré son travail concret de recherche. Mais la discussion ouverte par l'article sur la " longue durée " avait une portée plus générale.

L'ouverture intellectuelle et le courage de Braudel rendirent possible un dialogue fécond avec une tendance souvent, mais pas toujours, ouvertement hostile à l'histoire comme le structuralisme : un dialogue qui a donné (et continue à donner, au-delà des modes) des fruits directs et indirects dans les pages des Annales. La crise générale pressentie par Braudel s'est traduite non seulement par un accroissement de prestige pour la revue, mais également par un enrichissement décisif au niveau des thèmes et des méthodes, du travail historiographique.

L'interprétation de l'éditorial de 1988 est plus ardue, et ce n'est pas seulement parce que nous manquons de la claire perspective qu'offre le recul temporel. Dans cette intervention brève, parfois nerveuse, une note nouvelle résonne : " Aujourd'hui, le temps semble venu des incertitudes. " La confiance envers les paradigmes dominants s'est trouvée ébranlée (marxismes, structuralismes, approche quantitative de l'histoire), mais aussi quelque chose de plus profond : " Le consensus implicite qui fondait l'unité du social en l'identifiant au réel ". Cette phrase un peu elliptique est éclairée indirectement par les propositions concrètes pour sortir de la crise.

Elles portent essentiellement sur un renouvellement méthodologique. Objets de la réflexion, deux thèmes liés entre eux : a) l'échelle adoptée dans l'analyse ; b) les modes d'écriture de l'histoire et leurs implications cognitives (et pas simplement rhétoriques). Ce qui rapproche ces deux thèmes, c'est le refus de présenter comme acquis le rapport entre l'historien et la réalité qu'il se propose d'explorer. L'objet historiographique n'est jamais donné, il est construit.

En apparence, il n'y a rien de nouveau dans cette affirmation. Elle a été répétée un nombre incalculable de fois dans les pages des Annales. Mais par le passé, le terme de " construction " se référait au problème historique : les sources pouvaient être mensongères ou lacunaires, mais leur correspondance fondamentale avec la réalité n'était jamais remise en question. Aujourd'hui, ce consensus implicite a été ébranlé.

La conscience de ce que les sources elles-mêmes sont " construites " se fait jour. Il est à plus forte raison impossible de prendre l'objet, l'échelle, les catégories analytiques, les stratégies narratives comme des données. Que cette nouvelle conscience doive aboutir à des conclusions radicalement sceptiques, comme on l'a soutenu de plusieurs côtés, n'est pas du tout évident. On assiste actuellement à un très vif débat international où s'engagent des anthropologues, des critiques littéraires, des philosophes, à présent même des historiens.

La confiance, de nature essentiellement positiviste, qui permettait aux historiens sociaux de brasser des sources disparates (séries de prix, recensements, inventaires, testaments et ainsi de suite), comme s'il s'agissait de pièces neutres, ou plutôt de fenêtres ouvertes sur la réalité sociale, doit compter aujourd'hui avec une critique qui s'attaque en même temps aux méthodes et aux résultats.

Il ne s'agit pas d'une méfiance a priori envers les recherches quantitatives. Il s'agit seulement de rappeler que les sources doivent être regardées à contre-jour et analysées, avant tout, comme des documents construits selon des codes spécifiques, à des fins spécifiques. D'où la grande importance attachée au problème de la preuve.

L'invitation à renouveler la réflexion méthodologique est accompagnée, dans l'éditorial de 1988, de la volonté d'établir de " nouvelles alliances " disciplinaires. Dans le passé, la géographie, la sociologie, l'anthropologie ont été, pour les Annales, des points de référence cruciaux. Maintenant on tend plutôt à regarder dans d'autres directions, vers l'histoire de l'art ou celle des sciences.

Ces choix masquent une polémique rétrospective : il y a quelques années, Roger Chartier a parlé d'une " extraordinaire cécité mentale " à propos de l'absence d'intérêt des Annales pour l'Óuvre de Bachelard, celle de Koyré, de Canguilhem ; et il n'a pas hésité à illustrer les limites de l'histoire des mentalités en opposant au Rabelais de Lucien Febvre Gothic Architecture and Scholasticism d'Erwin Panofsky (présenté par Pierre Bourdieu au public français comme un défi au positivisme).

En somme, une fois encore, les Annales se renouvellent ; mais cette fois le renouvellement s'accompagne d'une distance critique beaucoup plus nette vis-à-vis du passé. Vivre des rentes de sa gloire serait, certes, plus aisé. Et cependant cette révision advient encore sous le signe du projet initial. L'ancienne " ambition fédératrice " de l'histoire n'est pas morte, mais elle est reproposée à partir des difficultés qui rapprochent toutes les sciences sociales. Le dialogue doit dépasser les frontières de la France (la référence à la micro-histoire est explicite).

Cela aussi est une nouveauté. C'est vrai, " les Annales (...) n'ont jamais prétendu être seules ". Mais pendant longtemps leur extraordinaire ouverture intellectuelle se fondait sur une option nettement hexagonale. Si l'on relit l'article de Braudel de 1959, on ne peut pas ne pas être frappé par la rareté des références à des interlocuteurs étrangers. Aujourd'hui la situation est tout à fait différente. Dans les dix, dans les quinze dernières années, les Annales sont devenues l'unique revue d'histoire qui se développe vraiment - par le choix de ses thèmes comme par celui de ses collaborateurs - dans une optique mondiale. Suscitant l'accord ou le désaccord, la revue est plus que jamais un point de référence indispensable.

En 1929, dans une enquête sur les femmes et le roman, Virginia Woolf se demandait d'emblée pourquoi, avant le dix-huitième siècle, il n'avait pas existé une production continue de livres de femmes, et observait que, depuis, ces dames s'étaient rattrapées, donnant même des chefs-d'Óuvre dans le genre romanesque. Par ailleurs, étonnante essayiste et critique elle-même, la romancière d'Orlando ne doutait point que le jour où elles auraient ce qui leur avait été si longtemps refusé - des loisirs, de l'argent et la fameuse chambre à soi, - les femmes s'adonneraient aussi avec un égal bonheur à la critique, à la biographie et à l'histoire... Virginia Woolf éludait la philosophie.

Et il est vrai que, en dehors de cette Melanippe, " la philosophe " dont Euripide rêva dans une de ses tragédies (1), les annales de la philosophie n'enregistrent, sauf erreur, que Simone Weil. Alors que l'Espagnole Maria Zambrano, dont Cioran, dans un " exercice d'admiration " inédit en français (2), a fait l'éloge précis et enthousiaste, reste jusqu'à présent inexplicablement ignorée en France. On veut espérer que les deux ouvrages récemment parus, et qui sont parmi les derniers qu'elle ait écrits, parviendront à combler cette lacune et à lui gagner enfin l'audience qu'elle mérite.

Née en 1904 en Andalousie d'un couple de professeurs proches du mouvement socialiste ouvrier, Maria Zambrano commença à écrire en même temps qu'à penser. Au point d'avoir publié - à dix ans, s'il vous plait ! - un texte sur le sort de l'Europe, ce qui lui attira cette remarque comminatoire de son père : " Ici, il n'y a pas d'enfant prodige. "

Plus tard, l'Ethique de Spinoza et la troisième Ennéade de Plotin seront à l'origine de sa vocation de philosophe. Elève d'Ortega y Gasset, qui n'allait pas tarder à l'accueillir dans sa célèbre Revista de Occidente, l'errance va conditionner la vie de la surdouée et la publication éparse de son Óuvre qui verra le jour ici et là, en Espagne avant la guerre civile, à Buenos-Aires ou à La Havane ensuite - en particulier dans Sur, de Victoria Ocampo, et dans Origenes, que dirigeait Lezama Lima, ces deux revues-phares de la culture latino-américaine.

L'errance, au demeurant, est la manière qu'adopte, en refusant de s'enfermer dans un système - car tout système porte en germe des réponses prévisibles, - la pensée de Zambrano ; une pensée qui ne se développe que dans les interstices, dans les marges d'ombre du savoir, rendant, pour ainsi dire, inachevé ce qui semblait fini et, comme tel, niché une fois pour toutes dans le langage.

Aussi, l'Óuvre de l'Espagnole, nourrie de Nietzsche et de Husserl, de Heidegger et de poètes comme Jean de la Croix, Hölderlin ou Antonio Machado - précurseur avec Unamuno, selon elle, de l'auteur de l'Etre et le Temps,et qui n'est pas sans rappeler celle d'un Bachelard, plus que comme une continuation de la philosophie, s'offre en tant que plongée vers les origines, après avoir fait table rase de tout concept. Ce qu'elle vise, ce sont les entrailles mêmes de l'être, là où, tout au fond, l'homme n'a pas figure humaine - là où l'imagination n'est plus une intruse, où elle participe à la discussion.

Le rêveur, celui qui selon l'Ecclésiaste veut saisir l'ombre et poursuivre le vent, mais qui, selon Héraclite, travaille et collabore au devenir de l'univers, est sans doute le plus ancien des philosophes.

En quelque sorte, Maria Zambrano s'est mise à la place de ce rêveur primordial tout habité par l'ensemble de perplexités que l'on ne nommait pas encore philosophie, déjà occupé à penser et à repenser l'énigme du temps qui passe et de l'identité qui demeure, de ce " moi " qui ne sait pas ce qu'il est, qui n'est, peut-être, que ce qu'il ignore.

Dans son cas, la pensée est comme une eau qui coule et se faufile parmi des pans de ténèbre, à la recherche d'un lit où devenir ruisseau, fleuve, affluent. D'où ses dérivations, ses tâtonnements, ses hésitations soudaines entre l'essor et le piétinement, entre le départ et l'entrée : on est sur le seuil quasi mystique de la contemplation. D'où enfin, l'impression qu'elle donne de s'égarer - " Il me manque un Allemand qui achèverait mes idées ", se serait écrié Valéry - dans sa volonté obstinée de capter cet " instant qui réussit en s'en allant à ne pas être fugitif ", d'atteindre à cette clairière dont " quelque oiseau nous prévient, et (qui) nous invite à aller jusqu'au point que marquera sa voix ". On ne saurait douter qu'elle y parvienne.

Ecrivain depuis quelque quarante ans, fille d'une mère écrivain - Suzanne Lilar - et lauréate aux cent prix, Françoise Mallet-Joris a toujours été fascinée par les interférences inextricables entre la littérature et la vie, par le poids des mots qui rêvent, mentent, cajolent, blessent ou tuent, par l'illusion de la réalité et la vérité du mensonge.

Adriana Sposa, personnage et titre de son dernier roman, est l'une des créations symboliques de son univers romanesque et peut-être de l'univers tout court, où " le réel passe mystérieusement par la simulation ".

" Antoine aimait à prôner des formes d'art nouvelles surtout quand elles étaient assurées de ne remporter qu'une adhésion limitée... " Par le biais de cet Antoine, personnage secondaire et auteur sans talent, Françoise Mallet-Joris place son roman sous le signe de l'" Óuvre littéraire ", des réflexions sur sa fortune critique et des mille difficultés qui guettent une publication. Elle aime à rappeler les règles du jeu littéraire, même si l'alibi du second degré ou de l'humour ne masque pas une certaine préoccupation.

Tout cela donne à ses personnages la distance nécessaire : fantômes, fantoches, jouets du destin ou de l'idée qu'ils s'en font, ainsi plus tragiques et plus vrais que s'ils l'étaient vraiment. Le titre est révélateur : Adriana Sposa est le pseudonyme littéraire et symbolique choisi par l'héroine du roman, l'" Epouse " qui ne parviendra jamais à devenir véritablement l'épouse de cet autre fantôme qu'elle a suivi et pour qui elle a abandonné son enfant, Giacomo Sposo, lui aussi impossible écrivain et époux.

Françoise Mallet-Joris affectionne l'ambiguité qui lui parait essentielle à la création littéraire, peut-être parce que essentielle aux êtres. Et, pour traduire cette ambiguité, cette opacité des individus, quelle meilleure méthode que celle du puzzle ou du roman psychologique et policier où les personnages se découvrent par indices soigneusement éparpillés et voluptueusement contradictoires ?

Les personnages apparaissent d'abord de très loin par une lettre, un poème ou un livre qu'ils ont écrits, par le souvenir déformant d'un "ami" plein d'arrière-pensées ou par la tension d'un dialogue de réticence et de passion où rien de ce que l'on veut dire ne parvient à s'exprimer.

La complexité des personnages est mise en valeur par le procédé, un peu trop systématique parfois, du temps brisé. Françoise Mallet-Joris pratique toutes les tortures possibles sur son lecteur, qui doit sans arrêt passer d'Adrienne à Lou, de Gérald à Giacomo, d'Anvers à Versailles, à Milan ou à Mantoue, d'une conversation à un souvenir. Le tout entrecoupé d'incrustations de présent dans le passé décomposé, l'auteur truffant sa construction des mille découpages d'un portrait à la Picasso.

Pourtant, par-delà les brisures du temps et de l'espace, le lecteur voit se dessiner peu à peu les lignes parallèles de destins féminins. Le souvenir discret d'Anke, la grand-mère morte en couches, le chemin suicidaire de la passion d'Adrienne, la quête, chez Lou, d'une mère indigne ou victime, forment la trame du roman. La même histoire implacable semble se renouveler de mère en fille et en petite-fille, dans un univers où les hommes (Gérald, le chercheur trop occupé, Giacomo, l'idéaliste qui "fait ce qu'il croit devoir faire", ou Antoine, l'écrivain laborieux) ressemblent le plus souvent à des ours peu compréhensifs auprès desquels toute "femme née de femme" ne risque guère de trouver le bonheur.

Est-ce alors pour masquer ce que son livre contient finalement de trop personnel que Françoise Mallet-Joris, dont le talent n'est plus à prouver, s'abandonne au brillant de la technique, cède à un goût marqué pour l'ambiguité et à la fascination du mot qui "se dérobe, vous glisse entre les doigts comme un poisson, comme un furet" ?

DES les premières années, les Annales ont eu un lien avec l'Amérique en la personne d'Abbot Payson Usher, professeur à Harvard, qui faisait partie du comité de rédaction. Choix judicieux pour une revue qui entendait rénover les sciences humaines : Usher n'était pas un historien ordinaire, un historien de la politique, mais un pionnier de l'histoire des techniques. Outre cette relation personnelle, l'intérêt manifesté outre-Atlantique pour les Annales resta faible, limité aux médiévistes et aux seizièmistes, autrement dit aux historiens liés à Marc Bloch et à Lucien Febvre par leur sujet plutôt que par la nouveauté de leur approche historienne.

C'est seulement après la guerre que les lecteurs du groupe des Annales se multiplièrent en Amérique du Nord, et alors surtout parmi les spécialistes de l'histoire de la France. Très souvent, ce n'est pas la revue elle-même qui retint d'abord notre attention, mais un livre. Je n'oublierai jamais ma première lecture de la Société féodale, alors que j'étais encore étudiante, vers 1949, et la manière dont ce livre enrichit et reformula mon marxisme tout neuf : voilà donc comment s'ajustent en un tout les diverses parties d'une société, voilà comment atteindre au cÓur de ses croyances et de ses présupposés.

Je lus ensuite l'Etrange Défaite, et j'appris comment l'homme était mort. Parce que j'étais comme lui juive et assimilée, parce que, comme lui, j'étais à la recherche de valeurs universelles, je fis de Marc Bloch l'un de mes modèles. Lorsqu'en 1952 je m'installai à Lyon pour commencer ma thèse, mon premier mouvement fut de voir s'il existait là un monument de son martyre.

Je continuai de lire les autres livres de Bloch, et je me plongeai dans tous les travaux de Lucien Febvre sur la religion du seizième siècle, qui m'étaient directement utiles pour mes recherches sur les imprimeurs de Lyon et la Réforme. En 1959, mon PhD en poche, je m'abonnai fièrement aux Annales - c'était l'un des premiers abonnements que je souscrivais.

Et pourtant, lorsque, de temps en temps, on me présente à un auditoire de mon pays comme " un fameux praticien américain des méthodes de l'Ecole des Annales ", je ne me reconnais pas vraiment dans ce portrait. Certes, dans les années 60, l'un de mes plus grands plaisirs était d'inviter sur mon campus les plus remarquables historiens du groupe : Pierre Goubert, qui, à Toronto, parla de l'orientation qu'allait prendre sa recherche, une fois terminée sa grande étude sur Beauvais et le Beauvaisis ; Robert Mandrou, qui nous donna un avant-goût de ses Magistrats et sorciers ; à Berkeley, Emmanuel Le Roy Ladurie enthousiasma les étudiants, qui commençaient tout juste à lire ses Paysans du Languedoc fraichement publié.

Mais créer des liens intellectuels, ce n'est pas " pratiquer une méthode ". De toute façon, je ne suis pas sûre du tout que les historiens associés aux Annales aient jamais eu, ou aient aujourd'hui, une " méthode " (peut-être en étaient-ils le plus près aux beaux jours de l'histoire sérielle quantitative), ni même qu'au mieux leurs ouvrages aient jamais inspiré des " praticiens ". Marc Bloch et Lucien Febvre avaient en commun une certaine vision de ce que pourrait être l'histoire : elle pourrait s'étendre largement au-delà de la politique, pour prendre en compte les outils, les prix, les groupes, les coutumes, les mots, les sentiments, et plein d'autres choses ; chercher à atteindre les catégories mentales profondes et les paradigmes durables ; et, en dernière analyse, viser à la comparaison et à la synthèse.

Pour atteindre ces objectifs, il y avait plus d'un chemin, de même qu'il n'y avait pas convergence simple dans leur vision des changements majeurs dans le temps. Leur approche était de celles qui attirent les collaborateurs, non les disciples ; qui suscite l'échange, non l'imitation.

Pour ma part, mes échanges avec mes collègues des Annales ont été plus actifs dans certains domaines que dans d'autres. Lorsque, dans les années 60, je m'intéressai aux compagnonnages et aux charivaris, je découvris que les Annales n'avaient pas poursuivi les travaux novateurs de Henri Hauser sur le premier sujet, et ne me guidaient pas vers l'Óuvre d'Arnold Van Gennep pour le second (à l'époque, je n'avais pas compris combien, pendant l'Occupation, ces deux sujets avaient été imprégnés par les valeurs de Vichy, si bien qu'il était peut-être plus facile à un étranger qu'à un Français de regarder le compagnonnage d'un Óil neuf).

Dans ce domaine, je travaillai surtout avec Emile Coornaert, et avec Eric Hobsbawm et E.P. Thompson en Angleterre ; c'est seulement après avoir lu Pénitents et francs-maçons de Maurice Agulhon (1968) que je me trouvai des affinités avec le monde qui gravitait autour des Annales. Ensuite, dans les années 70, lorsque Jacques Le Goff rouvrit le dialogue entre historiens et ethnologues, les charivaris redevinrent objet d'attention pour tout le monde.

D'autres historiens américains spécialistes de la France ont travaillé avec les Annales et l'Ecole des hautes études en sciences sociales sur les thèmes qui les occupaient. Ainsi (et je me limiterai à quelques exemples) pour Samuel Kinser, ce fut d'abord la géo-histoire de Fernand Braudel ; pour Robert Darnton, un intérêt partagé pour l'histoire du livre ; pour Lynn Hunt, le cérémonial et la rhétorique de la Révolution française.

Ce qui est tout aussi remarquable, c'est que, au cours des dernières années, l'intérêt pour l'Óuvre du groupe des Annales s'est propagé en Amérique bien au-delà du monde des historiens de la France. Ici, les traductions ont joué un rôle essentiel. Avant la guerre, seuls étaient accessibles le Luther de Lucien Febvre, traduit en 1929, et une de ses premières introductions à la géographie.

A partir de 1949, les livres de Marc Bloch commencent à paraitre en anglais, Feudal Society en 1961 ; puis, à la fin de la décennie et dans les années 70, c'est un courant ininterrompu de traductions de Lucien Febvre et d'autres historiens de l'école. Tandis que certains livres de Braudel et de Le Roy Ladurie atteignent le grand public, une série de publications regroupant des articles parus dans les Annales autour de thèmes comme l'alimentation, la médecine, la famille, trouvent très souvent leur chemin jusqu'aux salles de cours des universités américaines.

Cette relation nouvelle a influencé l'écriture de l'histoire de l'Amérique à l'époque coloniale. Trois domaines en ont particulièrement tiré parti : l'exploration du " peuplement " de l'Amérique, où l'esprit de Braudel se retrouve dans les intéressants travaux de Bernard Bailyn ; l'histoire du livre, de l'alphabétisation et de la lecture, à laquelle les travaux de Roger Chartier ont été très utiles ; enfin, les recherches sur les premières villes américaines, qui ont profité à chaque pas des études de villages français. Pour la période postérieure à 1800, les relations avec l'approche des Annales ont été plus rares.

Mais chaque numéro des Annales qui atteint nos rivages y produit sa dose de surprise et d'excitation intellectuelle. L'effort interdisciplinaire initié par Marc Bloch et Lucien Febvre se poursuit ; ce qui l'anime aujourd'hui, ce n'est plus leur zèle réformateur, mais une vision élargie des diverses variétés de la pratique historique créative.

LE POINT du 8 janvier dernier faisait sa couverture sur " Le massacre de la lecture ". Avec quelque raison. Une enquête commanditée par le ministère de l'éducation nationale vient en effet de confirmer ce qu'on subodorait déjà depuis plusieurs années : deux enfants sur trois lisent mal à leur arrivée au collège, près d'un sur quatre est en échec complet, voire en coma prolongé, dès le cours élémentaire deuxième année de l'école primaire lorsqu'il s'agit d'ouvrir un livre. En aval, les militaires découvrent désormais 1 000 analphabètes et 30 000 illettrés sur les 420 000 conscrits qu'ils accueillent chaque année aux " trois jours ". Conséquence prévisible de cet affaissement d'un exercice de la lecture qui fit naguère la gloire des " pédagos " : un Français sur cinq aura d'ici à l'an 2000 de très sérieux problèmes avec l'imprimé !

Au beau milieu de ce lamento, une solide réflexion d'historien vient rappeler que si le cri d'alarme est de toutes les époques de la démocratisation et de l'accession des masses à la culture minimale, encore faut-il savoir le moduler dans un but précis. Elle est le fruit d'un long et minutieux travail d'équipe, étayé sur des monographies qui n'ont pas pu être toutes publiées mais qui sont accessibles à la BPI du Centre Georges-Pompidou.

A l'origine de ce livre de salubrité publique, une commande de la direction du livre et de la lecture du ministère de la culture. A l'arrivée, un rude constat rétrospectif qui devrait faire réfléchir les responsables de la lecture publique et les acteurs des politiques culturelles : la lecture aujourd'hui n'a plus de " public captif ", parce qu'on a négligé l'illettrisme en raisonnant trop exclusivement en termes d'alphabétisation ; elle fait l'objet d'un consensus si large qu'on ne sait plus comment distinguer l'essentiel de l'accessoire en la matière ; " valeur-refuge ", elle ne mobilise plus assez.

En bref, tous les discours normatifs et militants hérités d'une histoire séculaire se sont rejoints pour défendre la lecture menacée par l'invasion des nouveaux médias et tenter de promouvoir un impératif unique mais qui est aujourd'hui désespérément court : lire, encore lire, toujours lire, pour vivre mieux et plus libre !

Ce travail s'étend sur un long siècle de nationalisation de la question, entre deux ruptures, celle que nous vivons au- jourd'hui et qui rend donc si peu efficaces les volontarismes, et celle que la Révolution avait imposée, depuis Condorcet, contre un Ancien Régime où la lecture est le plus souvent individualiste et privatisée, parfois conviviale mais toujours très peu normalisée.

IL détaille les trois principaux discours qui ont fait florès depuis l'installation définitive de la République, avec les progrès spectaculaires de l'alphabétisation et de la scolarisation, sous l'action combinée des pouvoirs publics et des associations philanthropiques : celui de l'Eglise, méfiant puis grossissant après 1920 - dans l'élan de l'Action catholique - le flot de la défense commune ; celui de l'école, acharné à faire de la lecture un excercice scolaire d'explication des textes ; celui des bibliothécaires enfin, plus sensible à l'air du temps et à la force d'autres médiations, et dont l'étude est le morceau de bravoure du livre, tout à l'honneur d'une profession composite, maltraitée et pourtant cardinale. "Hier, peu de lecture semblait déjà trop. Un siècle plus tard, davantage de lecture ne semble plus rien" : telle est la principale conclusion de ce travail fouillé, bien édité, plein de trouvailles et de documents.

Le "trop" fut surtout proféré par l'Eglise (entendez la seule Eglise catholique : les protestants ont été en la matière assez éclairés puis assez républicains pour que leur attitude, estiment nos auteurs, ne puisse être significativement singularisée). Il est vrai qu'en son sein, généreux mais moral, toute lecture était entendue comme "enrichissante pour l'esprit et le cÓur" et chaque fidèle devait donc veiller à ne s'offrir que les bons livres qu'il pouvait se permettre d'épeler.

"Un peu de courage, mes frères, lançait encore en 1887 Mgr Besson dans les Mauvaises Lectures, pour chasser de votre foyer ces mauvais livres qui le souillent. Un peu de courage pour arracher des mains de votre femme, de vos enfants et de vos domestiques ces mauvais journaux qui les corrompent. Un peu de courage surtout pour vous les interdire à vous-même !"

Mais cette position vertueusement défensive ne fut plus tenable dès lors que l'Eglise tentait de partir à la rencontre du siècle des masses et de l'éducation pour tous. De bibliothèques paroissiales en sagaces conseils de lecture des curés des patronages, il fut bientôt prouvé que l'instruction pouvait être édifiante et qu'un livre - sinon le livre - pouvait alimenter la foi.

RESTAIT, à la rencontre d'une Action catholique qui se mobilisa le plus intensément dans les milieux de jeunesse des premières décennies du XXe siècle et d'une haine tenace contre les "journaux mondains" et la presse ou la librairie "prostituées" (les qualificatifs sont ceux de l'abbé Bethléem dans un Guide général des lectures qui dès 1904 triait minutieusement les "romans à lire et les romans à proscrire"), à convaincre les masses des bienfaits d'une lecture de bon sens et conforme aux intérêts supérieurs de la vérité catholique : ce fut fait, par la presse des assomptionnistes notamment, par les Óuvres et surtout peut-être par l'essor depuis les milieux religieux d'une presse enfantine qui fut un modèle. Aux lendemains de la guerre de 1914, les armes sont rendues : le discours d'Eglise partira désormais en croisade pour la lecture quasiment sans arrière-pensée.

L'école, de son côté, avait fermement combattu tout vagabondage en la matière. Elle ne pouvait tolérer, y compris pendant l'apprentissage du " B.A.-Ba ", les rêvasseries de ceux qui, disait Lanson, " lisent en eux-mêmes alors qu'ils croient lire l'auteur qu'ils ont sous les yeux ". Pas davantage qu'on puisse parcourir le livre comme un journal, qu'on ajoute au contenu du texte ou qu'on y recherche la confirmation paresseuse de vagues jugements personnels mal étayés.

ELLE s'embarqua donc dans la grande aventure de la lecture " expressive ", puis " expliquée " et " suivie ", qui ruinait tout désir chez l'élève et en faisait un infatigable tâcheron appliqué à " arracher au texte son secret ", un dévot agenouillé devant l'éternité de " l'Óuvre ", fût-elle en morceaux choisis. C'est cette ambition assez corsetée qui fut minée entre autres, depuis les années 1960 on ne le sait que trop, par la multiplication des méthodes d'apprentissage, " globales " ou non.

Un bel atout de ce livre, il faut le répéter, est d'avoir entrepris une première mise au net du discours des plus obscurs dans le concert, les bibliothécaires. Ils viennent de loin, de l'aube du XIXe siècle, chez les Amis de l'instruction, puis à la Ligue de l'enseignement ou à la société Franklin. Ils se sont regroupés dès 1906 pour parvenir au port : " Dans toute localité, on devrait pouvoir passer aussi facilement à la bibliothèque se renseigner qu'on va au marché acheter la viande ou les légumes ", souhaitait leur bulletin l'année suivante.

Ils ont imposé leur propre discours, celui de la compétence attentive au " public " et fort sensible aux évolutions de la communication moderne. Mais eux aussi, ils ont épuisé avec constance toutes les vertus d'un volontarisme démocratique en style " Front popu ", dont les bibliobus après la Libération seront les cahotants messagers. Jean Guéhenno ne chantait-il pas alors ces caisses à livres ambulantes qui portaient " le pain de l'esprit à domicile " ?

Là encore, tout a peut-être basculé au cÓur des années 60 quand, devant l'envahissement de l'image et dans la poussée soigneusement entretenue d'une soif documentaire chez ses lecteurs, la bibliothèque publique a amorcé une évolution qui la conduit aujourd'hui au rôle de médiathèque sans doute trop polyvalent pour être incisif.

On regrette un peu que ce riche ensemble ait sacrifié l'étude du rôle de la critique dans la diffusion du désir de lire. Qu'il nous signale un peu vite aussi une curiosité qui laisse dubitatif : ni les éditeurs ni les libraires, vecteurs pourtant essentiels s'il en est, n'ont, semble-t-il, jamais pris la peine de réfléchir avant la loi Lang de 1981 au discours cohérent sur la lecture qu'ils auraient pu tenir.

Demeure cependant, majeure, troublante, l'idée ravageuse dont on doit le créditer sans réserves : objet d'un discours de syncrétisme trop pieux et d'universalisme trop vague, la lecture ne serait plus hiérarchisable aujourd'hui dans les priorités d'une politique culturelle. Autrement dit, l'avenir passerait sans doute moins par une augmentation des moyens publics mis à sa disposition que par une réflexion renouvelée sur les cris qu'on pousse en sa faveur.

Avec raison, ou désespoir, nous nous étions faits à l'idée que l'art de la conversation allait s'éteindre au milieu du bruit des radios, des téléphonages ou des sottises de la télévision. Découragés par l'indifférence générale, nous nous disions même que l'usage de la parole et de la vie en société finirait par être confié aux spécialistes en communication. Car avons-nous vraiment le temps de discourir ? Qui oserait prendre le risque de distraire ses amis avec des questions philosophiques, quand personne ni aucun lieu n'invitent à discuter ?

Or voici qu'un petit livre intitulé les Séductions de l'existence renoue avec les causeries d'antan et nous transporte presque sur un banc du Palais-Royal, en plein dix-huitième siècle, à moins que ce soit dans le salon de Mme du Deffand. L'esprit y est philosophique. On y discute de choses graves sur un mode léger et serein. Mais, au lieu d'échanger des coupes de champagne, les quatre auteurs ont choisi de verser dans un même dossier les preuves de leur investigation. Pour s'encourager mutuellement à philosopher et à développer le sens de l'amitié. Car si l'on philosophe, comme l'écrivait Sénèque à Lucilius, c'est dans le but de se faire des amis.

François Bott qui, dans ses derniers livres, avait déjà avoué un goût pour les subterfuges et les détournements d'identité, s'est glissé naturellement dans le rôle de l'enquêteur. Il a proposé aux trois mousquetaires Roland Jaccard, Yves Simon et Dominique Grisoni de chercher, comme lui, des arguments en faveur de l'existence. Sous la frivolité apparente perce une mélancolie sceptique qui doit autant à l'ironie de Cioran qu'à la prudence de Maigret. Fidèle à son habitude épistolaire, François Bott a écrit le premier essai sous la forme d'une "Lettre aux esprits chagrins" qui s'adresse à nous-mêmes, à nos petits désespoirs quotidiens aussi bien qu'aux dernières raisons de vivre.

Il fait le portrait d'un homme séduit par le langage et la grammaire, et remarque, avec une belle intuition aphoristique, que le style "donne aux pires désordres de l'âme le visage de la sérénité". François Bott voit le monde sous la forme d'existences multiples tout en notant qu'il est au demeurant impossible de ne pas disserter sur la mort, "le but de toute carrière", comme l'avait noté Montaigne. François Bott est bien l'un de ces "épicuriens mélancoliques" qui se méfient de tout mais apprécient de goûter certaines saveurs de la vie. Chacun a sa recette. François Bott a trouvé refuge, lui, dans les secrets de la langue classique.

Les tourments de Dominique Grisoni dans son "Eloge du mal et du plaisir de vivre" permettent de corriger les conclusions de l'enquête sur un mode plus moraliste. Après avoir regretté avec Nietzsche l'univers des présocratiques, il se demande si l'idée de "séduction" n'est pas en soi une faute. A ce compte, l'existence n'est plus qu'un catalogue des délits et des crimes. Notre malheur est engendré directement par notre scepticisme. En évoquant les quelques mensonges véniels d'une enfance religieuse qui manquait par ailleurs de piquant, Dominique Grisoni rappelle, grâce à Sade, que nous avons besoin de Dieu pour protéger la réalité du mal et que voilà sans doute le seul sens donné à notre existence : un mal nécessaire.

Contrairement à Yves Simon, qui a donné à sa contribution la forme d'une fiction de tonalité plus romantique, Roland Jaccard joue, lui, mezza voce, sur un registre nettement plus épicurien. Il a livré quelques pages de son journal intime, dans lequel il met d'emblée un point final à nos spéculations les plus sombres avec beaucoup d'ironie : "Vivre sans croire à sa vie, mourir sans croire à sa mort. Mais ça n'est pas une existence, ça !" Il observe que les rêveries de Madame Bovary sont toutes défuntes et que seuls les sots aspirent encore à faire de leur vie une Óuvre d'art. Jaccard préfère rencontrer à la piscine Deligny une jeune Chinoise qui lui dit avoir lu à dix-sept ans tous les romans de Nabokov. On le voit, la vie mène à toutes les imprudences, et jusqu'aux pièges mortels de la littérature. C'est donc parce qu'il aime la vie que Jaccard peut imaginer la mort sous les traits d'une jeune fille.

On sort réconforté de cette lecture quadripartite dont l'enjeu initial était de s'adresser aux désenchantés de l'espèce. Un brin sceptiques, nos gais moralistes ne manqueront pas de recruter à cette école de sensibilité où ce qui compte le plus est la beauté du geste et la noblesse de l'âme. Moins sévères que Sénèque qui notait, dans ses lettres, que "refuser de mourir c'était ne pas avoir accepté de vivre", les quatre auteurs de ces "séductions de l'existence" offrent le plus indispensable matériel de survie qui nous soit donné : l'amitié et la conversation. Et rien n'est plus exaltant, dans notre modernité fatiguée, qu'un livre qui mène à d'autres livres comme une drogue peccamineuse et contagieuse. Car seule la littérature fournit le savoir-vivre qui fait tant défaut aujourd'hui.

Fondée en 1929 par Lucien Febvre et Marc Bloch, la revue Annales vient de célébrer son soixantième anniversaire. Elle publie à cette occasion un numéro spécial sur le thème " Histoire et sciences sociales : un tournant critique " (1), introduit par un éditorial qui tente de définir à la fois l'héritage des Annales et le projet dont la revue se veut aujourd'hui porteuse.

L'héritage tient en deux formules : " décloisonner les savoirs " et se porter, selon le vÓu de Braudel, " autant que faire se peut et tous risques acceptés, à la limite même des novations qui s'esquissent ". Quant au projet, qui tend à faire de la revue ni une " école " ni une " boite aux lettres ", mais un " lieu d'expérimentation ", il se fonde sur un constat : " l'intuition initiale " de l'école des Annales - le souci de la " longue durée " affirmé par les fondateurs contre " le temps linéaire des chroniques " - " est en passe d'épuiser ses effets " au moment où l'événement fait l'objet d'un intérêt renouvelé et où renait " un certain historicisme ".

Si " l'exploration des mécanismes temporels " est bien la contribution particulière de l'histoire à la connaissance du passé, il importe donc aujourd'hui de ne pas oublier les " processus par lesquels le nouveau advient ", en prêtant une plus grande attention à la multiplicité des " temporalités humaines ". Comment penser le changement ? " Il faut faire l'hypothèse que chaque société est dans un processus constant de construction d'elle-même et qu'on trouve dans l'analyse de ce mouvement la seule manière pour rompre avec l'insignifiance des récits événementiels comme avec la tautologie des descriptions à l'intérieur de catégories prédéterminées. "

Pour mener à bien son entreprise de rénovation, la revue propose de redéfinir les moyens et les buts de l'interdisciplinarité. D'où le thème de ce numéro spécial, première réponse à un appel lancé en 1988. C'est que le destin de l'école des Annales a toujours été lié à celui des sciences sociales. La revue est née de l'incorporation de plusieurs de ces disciplines, notamment l'économie, à la recherche historique. Dans les années 60, elle a subi l'assaut des plus dynamiques d'entre elles, comme la linguistique, la sociologie ou l'ethnologie, qui contestaient ses objets et ses méthodes : elle a su y répondre en élargissant elle-même son champ d'investigation et ses techniques d'enquête.

En cette fin des années 80, comme le souligne Roger Chartier dans sa contribution, le défi lancé à l'histoire est inverse du précédent : " Il ne s'ancre plus dans une critique des habitudes de la discipline au nom des novations des sciences sociales, mais dans une critique des postulats des sciences sociales elles-mêmes. " D'où la nécessité d'une réflexion approfondie à laquelle appellent aussi, dans nos colonnes, chacun à sa façon, trois historiens étrangers, Natalie Zemon Davis (Etats-Unis), Aaron Gourevitch (URSS) et Carlo Ginzburg (Italie), que nous avons choisis pour témoins de la vaste diffusion internationale de l'esprit des Annales.

Sur l'histoire de l'école des Annales, les lecteurs découvriront, s'ils le souhaitent, un autre témoignage, celui de Fernand Braudel, qui fut le directeur de la revue de 1956 à 1968 et qui, dans un texte de 1972 inédit en français (2), raconte la genèse de cette grande aventure. Il rappelle le rôle précurseur d'Henri Berr, fondateur en 1900 de la Revue de synthèse historique, puis, bien sûr, celui des deux fondateurs des Annales, dont la réussite repose sur " la passion de l'histoire ", mais aussi sur " l'acceptation même d'un changement de la problématique selon les nécessités et logiques de l'heure ". Sans doute le moment est-il venu d'illustrer, une fois de plus, ce dernier principe.

Le nom de Gustavo Adolfo Becquer n'éveillera probablement pas beaucoup d'échos chez le lecteur français non hispaniste. Né en 1836 dans une famille de la bourgeoisie cultivée de Séville, fils d'un peintre et dessinateur connu, Becquer est pourtant l'un des représentants les plus significatifs du romantisme espagnol.

La courte vie de cet écrivain - il meurt en 1870 - ne lui permit de laisser qu'une Óuvre dispersée, qui fut recueillie et publiée en volume après sa mort. Poète précoce, sa carrière littéraire ne commença véritablement qu'en 1854, à Madrid. Elle eut pour cadre l'organe du parti conservateur, El Contemporaneo (le Contemporain), auquel Becquer collabora, anonymement comme il était de règle, à partir de 1860.

Outre ses Rimas, brefs poèmes lyriques rassemblés de manière posthume, et des écrits sur les monuments religieux espagnols, Gustavo Adolfo Becquer est l'auteur de nombreux récits, chroniques et proses poétiques publiés dans différents journaux et revues. Son Óuvre marqua profondément des écrivains et des poètes des générations suivantes comme Ruben Dario, Juan Ramon, Jimenez ou encore Antonio Machado.

Ce sont cinq de ces Légendes et récits que traduit et présente aujourd'hui Robert Pageard. L'intérêt, la valeur et la grande beauté de ces textes se situent bien au-delà des influences visibles qui ont marqué le poète sévillan, de Chateaubriand et Lamartine à Hoffmann ou Grimm, auxquels il emprunte ses motifs nocturnes et les thèmes du fonds populaire.

Robert Pageard rapproche également Becquer d'Aloysius Bertrand, l'auteur de Gaspard de la nuit, qui partageait le même goût pour les mythes médiévaux, le folklore et le symbolisme fantastique.

Dans la prose poétique de Becquer, le lyrisme personnel se fond au cÓur d'une puissante faculté d'observation et d'évocation. C'est le génie des lieux et des paysages que semble constamment invoquer le poète. Génie intemporel, auquel il insuffle cette vie et cette vibration lyriques qui le protègent d'un présent vulgaire et oublieux, menaçant toujours de l'abolir.

Chacun des récits ici traduits - et qui donnent le désir d'en lire davantage - reprend cette sorte d'invocation, par le moyen d'un apologue, d'une anecdote, d'une description ou d'un souvenir. Témoignant d'une exaltation retenue et maitrisée, la prose de Becquer manifeste une plénitude et une musicalité perceptibles même dans la traduction française.

Beaucoup moins retenue, fort peu préoccupée de plénitude, l'exaltation poétique d'Augustin Espinosa est d'une tout autre tonalité. Elle ressortit très exactement à la sensibilité et à l'esthétique surréalistes des premiers temps.

Les Canaries, dont est originaire Espinosa et où il mourut en 1939, âgé de quarante-deux ans, furent, dans les années 30, le foyer le plus fécond du surréalisme espagnol. André Breton, qui qualifiait les Canaries de "pointe poétique de l'Espagne", et Benjamin Péret assistèrent, en 1935 à Tenerife, à l'ouverture de la première exposition internationale du mouvement dans ce pays. Durant ces mêmes années, la revue Gaceta de Arte publia tout le " gratin " surréaliste.

Crimen, qui parut en 1934 aux éditions du même nom, provoqua, selon l'éditeur, un grand scandale dans les milieux traditionalistes canariens. Elégie " convulsive " - dans le sens où Breton usait de cet adjectif - davantage que roman, le livre d'Augustin Espinosa est une dérive amoureuse et mortuaire autour de la figure d'une femme aimée et assassinée par le narrateur.

Les images se bousculent, obéissant à une cohérence poétique et onirique, supposée plus que toujours perceptible. La thématique est morbide, masochiste, maritime et insulaire. Vers la fin du livre, Espinosa rend un hommage ambigu à Gustavo Adolfo Becquer, " fiancé de toutes les belles mortes ", donnant ainsi à penser que les opposés peuvent sinon se rejoindre, du moins se faire signe.

Lorsque cesse le vacarme débridé des images et des mots, l'écrivain sait faire entendre, comme dans le passage intitulé " La main morte " et dans les dernières pages du livre, une voix plus pure, comme décantée.

LES SONNETS DE QUEVEDO. Variations, constance, évolution, de Marie Roig Miranda. Issus d'une thèse de doctorat, une étude très érudite des cinq cent deux sonnets du grand poète espagnol du début du dix-septième siècle (1580-1645). (Presses universitaires de Nancy, 650 p., 350 F).

Deux textes du dix-septième siècle - le journal tenu pendant près de trente ans par le médecin de Louis XIII et le " discours " de Gabriel Naudé sur les coups d'Etat - en disent long sur l'exercice du pouvoir royal.

On croyait bien connaitre le Journal de Jean Héroard, ce médecin élu en septembre 1601 par Henri IV pour veiller sur la nourriture et la santé de son fils encore à naitre. " Je vous ay choisy pour vous mettre près de mon fils le Dauphin, servez le bien " : de fait, Héroard le servira bien, d'abord comme premier médecin du dauphin, puis, à partir de 1610 et jusqu'à sa mort en 1628, comme premier médecin du roi. Michelet avait feuilleté ce " manuscrit immense " qui jour après jour détaille les humeurs, les menus, les malaises et maladies du petit prince. Au début de ce siècle, Louis Battifol l'avait utilisé pour ses études sur le roi, et en 1960 Philippe Ariès ouvrait un chapitre de son grand livre sur l'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime par les notations du médecin sur la très libre éducation sexuelle du prince enfant. D'autres ont suivi, de part et d'autre de l'Atlantique.

Pourtant jusqu'à l'immense opus proposé aujourd'hui par Madeleine Foisil, personne n'a vraiment lu Héroard - pas même son auteur qui, après avoir recopié ses brouillons dans " le live que vous avé fai pour moi ", comme dit le petit dauphin en 1606, ne le relit guère. Pour qui voulait découvrir ou utiliser le Journal le choix était dramatiquement simple : ou se contenter de l'édition publiée en 1868, et alors ne connaitre du Journal que des extraits très partiels (6 % du texte complet) et aucunement représentatifs ; ou retourner au manuscrit à la Bibliothèque nationale, et alors se perdre dans les onze mille pages d'un texte touffu, difficile à déchiffrer et, pour tout dire, décourageant.

Le premier et immense mérite de l'équipe dirigée par Madeleine Foisil est de rendre disponible et maniable cet énorme document. Il a fallu dix ans, mais le résultat est superbe : pour la période 1601-1610, celle des apprentissages décisifs, le texte est donné en son entier, avec une claire distinction entre les notations répétées chaque jour (qui concernent le sommeil, les repas, les fonctions naturelles du roi) et celles qui consignent les événements marquants de son existence ; pour la période 1611-1627, seules ont été retenues ces dernières informations, les autres étant données sous forme de tableaux statistiques récapitulatifs. Un glossaire des termes archaiques, un index des personnages cités, des notes copieuses, la reproduction des pages d'écriture et des dessins faits par l'enfant royal, éclairent le texte dans un travail d'édition monumental et érudit dont ni l'histoire ni la librairie ne sont aujourd'hui coutumières.

Mais pourquoi tout ce labeur, et pourquoi lire Héroard ? Parce que, comme l'écrit Pierre Chaunu en sa préface, " dans toute la mémoire historique des hommes, (ce document) est unique. Pour aucun être humain ayant vécu, à ce jour, nous ne disposons d'une masse d'informations comparable à celle que nous livrent ces 11 054 pages manuscrites ". Il n'est que deux vies qui, aux seizième et dix-septième siècles, se livrent avec un détail analogue : celle de Gouberville, gentilhomme normand (auquel Madeleine Foisil avait consacré un livre paru chez Aubier en 1981) et celle de Pepys, le bourgeois londonien. Mais celui dont parle Héroard est un enfant et un roi : deux différences qui comptent.

Dans une introduction de plus de trois cents pages, Madeleine Foisil montre l'infinie richesse du Journal en l'interrogeant sur quelques thèmes essentiels : les soins et les exercices du corps, les pratiques alimentaires (16 000 repas détaillés entre 1605 et 1622), l'éducation du prince, confrontée en ses réalités avec le traité qu'Héroard publie sur le sujet en 1609.

Dans cette grande étude est inséré un chapitre très passionnant, dû à Gerhard Ernst, consacré à l'acquisition du langage par l'enfant-roi, et à ce que le texte nous enseigne d'unique sur le français parlé du dix-septième siècle. Ces premières lectures du document invitent chaque lecteur à faire la sienne propre, à entrer comme par effraction dans cette extraordinaire restitution de l'intimité d'un être tout ensemble unique, puisqu'il était destiné à devenir roi, et ordinaire puisqu'il était enfant de son temps.

La fascination que l'on éprouve en ouvrant le Journal d'Héroard tient sans doute à la qualité d'âme de celui qui l'a écrit. Sa tâche était clairement tracée et bornée : observer avec méticulosité tous les signes capables d'indiquer quelle était la complexion du dauphin de manière à régler au mieux de sa santé son régime alimentaire. De là, en stricte conformité avec la médecine hippocratique des humeurs, la caractérisation quotidienne du sommeil et du réveil, du pouls et de la chaleur, des appétits et des "évacuations" de l'enfant royal, ainsi classé par Héroard : "Il est né de complexion sanguine mêlée de colère, le sang surmontant celle-ci."

Mais Héroard regarde vivre et grandir le petit prince avec un intérêt et une affection qui débordent de beaucoup le rôle dévolu au médecin. Jusqu'au moment où l'enfant cesse de l'être - ce que marquent et le changement d'habit du 6 juin 1608 ("Vestu de pourpoint et chausses, quicté l'habillement d'enfant, prend le manteau et l'espée") et le départ du château de Saint-Germain pour le Louvre le 24 janvier 1609 ("Guaiement, a sept heures trois quart, entre en carrosse, d'Óil sec et part de Saint-Germain-en-Laye pour aller à la court, entrer aux mains de Mr de Souvré", le gouverneur du dauphin qui succède à la gouvernante, Madame de Montglat) Héroard notera avec une minutie qui donne le vertige les mots et les réparties, les jeux et les progrès, les désirs et les chagrins de l'enfant dont il partage l'entière existence.

Dans cet immense enregistrement de l'insignifiant eu égard à ce que requérait sa fonction, s'avoue la propre fascination du médecin qui voue son âge mûr (il a cinquante ans en 1601) à consigner les moindres faits et gestes d'un enfant qui, un jour, sera son roi. Plus encore que le futur Louis XIII, c'est Jean Héroard, médecin des grands et des princes, protestant converti, ancien étudiant de Montpellier, qui est, sans qu'il l'ait voulu, le vrai sujet de ce Journal hors de l'ordinaire.

Dix ans après la mort d'Héroard, un autre médecin, docteur de Padoue après avoir été étudiant de la faculté de Paris, Gabriel Naudé, publie à Rome un "discours" où il entreprend la tâche, risquée, de "déchiffrer les actions des princes, et faire voir à nu ce qu'ils s'efforcent tous les jours de voiler avec mille sortes d'artifices". D'abord imprimé à douze exemplaires, pour la seule satisfaction du cardinal Bagni, dont Naudé est alors le bibliothécaire et le secrétaire, le traité, intitulé Considérations politiques sur les coups d'Etat, tombe dans l'oubli dès le dix-huitième siècle et n'est plus réédité après sa seconde édition de 1667 (qui suit de quinze ans la mort de Naudé) et l'édition commentée et critique qu'en donne Louis Du May en 1673. Selon Louis Marin, qui republie aujourd'hui ce texte, la perte était fâcheuse.

Pour lui, en effet, les Considérations constituent l'une des élaborations les plus aiguës et les plus lucides de ce que l'on peut tenir pour une " théorie baroque de l'action politique ". D'abord, par le choix du sujet même : les coups d'Etat. Définis par Naudé comme " des actions hardies et extraordinaires que les princes sont contraints d'exécuter aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ni forme de justice, hasardant l'intérêt du particulier, pour le bien public ", les coups d'Etat révèlent ce qui est masqué par les rites et la loi ; à savoir la violence originaire qui est au fondement même du pouvoir du prince.

Tandis qu'à l'ordinaire les signes qui représentent le pouvoir suffisent à imposer la croyance en sa puissance, sans que le recours à la force soit nécessaire, lorsque l'autorité est en danger et que le bien public est menacé, la violation du droit commun devient légitime et l'usage de la violence très nécessaire. Comme l'indique Marin, " le coup d'Etat, en deçà ou au-delà de la dénégation de la force dans la loi qu'est la représentation, n'est autre que l'éclat, la violence, le choc de l'absolu de la force ".

Eclatant dans ses effets, mais opaque en ses préparatifs, le coup d'Etat est la figure extrême et exemplaire, tout ensemble, de ce secret du pouvoir que tente de percer la science de la politique. Louis Marin analyse avec grande pertinence les prudences rhétoriques de Naudé pour donner légitimation et autorisation à son discours.

Naudé soumet son texte à la logique de la dissimulation et du secret qui est à l'Óuvre dans les pratiques politiques, dont il veut produire la connaissance et la théorie. Précautions bien nécessaires pour le discours audacieux de ce machiavélien, libertin érudit au service d'un grand de l'Eglise, penseur sceptique défenseur de la raison d'Etat et, après son retour à Paris en 1642, fidèle de Mazarin.

Entre les textes d'Héroard et de Naudé, le rapprochement est peut-être moins incongru qu'il n'y pourrait paraitre. D'abord parce que, pour Naudé, Louis XIII a su parfaitement jouer du coup d'Etat, qui requiert le secret jusqu'à l'exécution et la juste anticipation des effets : " Louis le Juste, duquel toutes les actions sont des miracles, en a pratiqué deux notables en la mort du marquis d'Ancre (il s'agit de l'assassinat de Concini le 24 avril 1617), et au secours des Valtelins " (allusion à l'opération militaire qui, en 1624, chasse les troupes pontificales de cette vallée suisse, stratégiquement importante pour les communications entre les territoires des Habsbourg).

Ensuite parce que Louis XIII, en mettant Richelieu auprès de lui, a respecté l'une des conditions de l'exercice du pouvoir (qui fait la matière du dernier chapitre des Considérations) : le choix d'un ministre qui, seul à entrer dans le secret du prince, donne au pouvoir d'Etat la conscience de soi.

Sur les deux faits le Journal d'Héroard est peu disert. De l'assassinat de Concini, il ne laisse rien prévoir, dupe ou complice de la feinte du prince qui, tout à ses plaisirs, sait habilement celer le secret de ses desseins. Même laconisme sur les effets du coup d'Etat si parfaitement réussi, avec, toutefois, à la date du 25 avril ces mots qui disent tout : " Va au Conseil où estoint ses secrétaires d'Etat, c'est la première fois tout seul. "

Prendre un obscur village du Mâconnais et lui poser cette grande question : comment et pourquoi s'est opéré le passage du système esclavagiste antique au féodalisme ? C'est ce que fait Guy Bois avec la minutie du chercheur de terrain et le goût des questions du théoricien, pour qui les bonnes vieilles catégories marxistes n'ont pas fini de montrer leur fécondité pour peu qu'on les manie sans dogmatisme.

Le terrain, il est vrai, n'était pas trop vierge. Le Mâconnais médiéval, c'est le domaine de l'immense abbaye de Cluny qui nous a laissé une exceptionnelle collection de chartes ; c'est aussi la terre si merveilleusement labourée, il y a près de quarante ans, par Georges Duby dans sa thèse.

Un premier apport de son livre est d'établir fermement que le système esclavagiste antique dure bien jusqu'à la fin du Xe siècle, même si l'esclave a désormais droit au mariage chrétien et à l'installation de sa famille sur une petite exploitation. Vers l'an mil, l'esclavage reste le mode d'utilisation le plus commun de la force de travail d'autrui.

La structure sociale est alors, en fait, une structure à trois pôles : les maitres et les esclaves sans doute, mais aussi, entre les deux, la grande majorité des paysans indépendants réputés libres, dont la liberté n'était plus guère garantie par un Etat carolingien déliquescent. Si bien que la frontière tend à s'estomper entre libres et non libres, et que les maitres perdent le support indispensable que leur apportait l'Etat.

C'est une crise générale qui menace un système social qui n'avait guère changé en profondeur depuis sept cents ans. Un des éléments essentiels de la crise est l'ouverture du marché de la terre qui entraine spéculations et concentrations au profit des uns, ruines pour les autres : autant d'éléments déstabilisateurs d'une société.

La naissance du féodalisme, et c'est sans doute l'apport majeur de ce livre, est étroitement associée au développement du marché. " C'est un contresens, fulmine Guy Bois, que d'associer le féodalisme à l'autarcie et au cloisonnement ! " Si, au soir de son existence, le système a pu brider de nouvelles forces économiques, pour l'heure, il libère de telles forces, emprisonnées jusque-là dans les petites cellules du monde rural.

Voici que s'établit un nouveau rapport entre la campagne et la ville, en l'occurrence ici cette ville un peu particulière qu'est Cluny, où se situe le marché hebdomadaire. L'établissement de ce rapport marchand entre la ville et la campagne est le signe qu'on est sorti du système d'exploitation antique. Il y a désormais entre campagne et ville solidarité de croissance.

La coupure radicale des environs de l'an mil est liée à cette émergence du marché au plus profond de la société occidentale. Guy Bois enrichit de cette dimension économique la " révolution féodale " pointée naguère sur le plan social, politique et idéologique, par Georges Duby.

Encore faut-il expliquer cette brusque apparition du marché et la mettre en rapport avec la croissance agraire. Là encore, Bois bouscule les idées reçues. La progression des espaces cultivés ne date pas des siècles centraux du Moyen Age. Il affirme que, vers l'an mil, les terroirs étaient proches de leur point d'achèvement.

La période franque (qu'il ne peut plus appeler Haut-Moyen Age puisqu'on est encore dans le système antique) ne fut pas une époque d'atonie, mais bien une période de colonisation agraire, effaçant les reculs de la romanité déclinante. Et les acteurs de cette croissance furent tout naturellement les ménages paysans sur leurs petites exploitations familiales.

Finalement, en quoi consiste cette révolution féodale des trente ou quarante années qui entourent l'an mil ? L'entrée massive des petits paysans dans la dépendance de l'abbaye de Cluny provoque la résistance de plus en plus farouche des maitres traditionnels (les hommes de guerre), et des factions se forment, qui s'affrontent. D'où ces convulsions des années 980-990 à 1020-1030, " qui sont les douleurs de l'enfantement de la société féodale ". Le peuple chrétien alors se met en marche, autour des moines de Cluny, contre l'aristocratie guerrière qui a déclenché les hostilités, dans ce qu'on appelera le mouvement de la paix de Dieu.

Dernier paradoxe dans ce livre qui en est riche : la révolution féodale a donc pris appui sur le peuple, sur l'ascension de la paysannerie dans le long terme, et sur son action directe dans la phase finale avec le mouvement de paix, " La révolution féodale, conclut Guy Bois, inaugure le véritable âge de la paysannerie. Comme d'autres révolutions, elle eut certes un visage oppressif ; mais elle fut d'abord libératrice. "

Ni monographie locale ni essai d'histoire générale, ce livre est un exemple de méthode et de réflexion sur la méthode. En ces temps où l'on enterre, peut-être un peu vite, le marxisme comme méthode, il faut dire bien haut que dans le Mâconnais de l'an mil il a porté de beaux fruits.

Sous la direction de Denis Hollier est paru récemment aux Presses universitaires de Harvard un volume de 1 150 pages, A New History of French Literature, qui reçoit aux Etats-Unis l'accueil le plus étonné et admiratif qu'un ouvrage savant ait suscité depuis longtemps ; il est appelé probablement à renouveler les études françaises outre-Atlantique. C'est qu'en effet l'entreprise de Denis Hollier innove sur plusieurs plans.

Sur celui de la lisibilité d'abord : les cent soixante-quatre spécialistes, principalement américains, choisis parmi les plus réputés, mais aussi de nombreux Européens (comme Louis Marin, François Rigolot, Antoine Compagnon, Chantal Thomas), ont accepté d'écrire court, clair et précis, pour un public non limité au monde académique. Ils ont pour la plupart obéi à la consigne avec une sorte d'euphorie du strict, en y ajoutant chacun leur touche d'élégance. Ainsi l'ouvrage est-il organisé en brefs chapitres coiffés d'une date dans laquelle se résume symboliquement un événement ou un mouvement littéraire, une Óuvre.

De 778 (mort de Roland à Roncevaux) au 27 septembre 1985 (500e émission d'" Apostrophes "), on passe par 1456 (François Villon date le Lais), 1668 (La Fontaine publie son premier livre de Fables choisies mises en vers), 1771 (Diderot commence Jacques le Fataliste et son maitre), 7 décembre 1859 (Baudelaire insère le Cygne dans une lettre à Victor Hugo), pour ne donner que quelques exemples. Cent-quatre-vingt-dix-neuf dates-chapitres scandent cette histoire que l'on n'avait jamais pu lire à un rythme aussi vif ni sous un éclairage aussi neuf. Comme il n'existe rien d'équivalent dans la librairie française, il y a fort à parier qu'un éditeur est en train de se pencher sur les problèmes que poserait une traduction pour le public francophone.

Le prestigieux comité de lecture des éditions Gallimard, qui a fait rêver et trembler des générations d'écrivains en puissance reprend ses réunions régulières, une fois par mois, à partir du jeudi 1er février. Ce comité, qui avait cessé de se réunir depuis plus d'un an, accueille trois nouveaux membres : Milan Kundera, Jean-Marie Laclavetine et Philippe Sollers.

Outre ces trois écrivains et la hiérarchie de la maison d'édition, notamment le PDG, Mr Antoine Gallimard, le comité se compose de : Dominique Aury, Roger Grenier, Jean Grosjean, J.-M.G. Le Clézio, Michel Mohrt, Pierre Nora, J.B. Pontalis, Pascal Quignard, Jacques Réda, Claude Roy, Michel Tournier.

D'autre part, Danièle Sallenave rejoint l'équipe des éditions Gallimard. Elle y publiera certains de ses propres ouvrages et dirigera une collection, " le Messager ". La revue le Messager européen, que dirige Alain Finkielkraut, - et qui fait paraitre un numéro par an - sera désormais publiée chez Gallimard et non plus aux éditions P.O.L.

Moi, les couples qui se séparent, je supporte pas, ça me gêne, ça me fout le cafard. Surtout quand c'est des gens qu'on connait bien, qu'on a l'habitude de voir ensemble. On sait pas pour qui prendre parti. Ils arrêtent pas de vous tirer par la manche : T'as vu un peu le coup qu'il m'a fait, Charles, en présentant sa chèvre de Séguin à tous nos amis, sans m'avoir dit qu'il était avec. Pas un mot. Rien. Qu'est-ce que vous voulez que je lui réponde, à mon Jacquot ? Il a vraiment pas de chance, le pauvre. Déjà que mon Mimi a fini par le larguer après l'avoir fait cocu, pendant deux ans, de le voir de nouveau plaqué par son mec, j'en suis malade pour lui.

En plus, je le voyais venir, pas vous ? Ils s'aimaient plus comme avant, ces deux-là. Surtout depuis que Chirac a perdu sa situation. Ça lui a cassé le moral. Sa déprime, Pasqua l'a supportée, et puis, voyant que l'autre arrivait pas à reprendre du poil de la bête, à se remettre en selle, il a commencé à râler, à le houspiller : Allez, secoue-toi, remonte sur ton cheval et cravache un peu ! Tu vois pas qu'on est dans la merde ?

L'autre, ça l'agaçait, ces reproches continuels, il s'est mis à flirter avec Juppé. Il est même allé jusqu'à lui confier les comptes du ménage... Ça, il a pas accepté, Charles, il s'emmerdait, il tournait en rond, il a regardé ailleurs, normal. Et Chirac le prend très mal. Hier soir, dans un diner à Lille, il a pas pu s'empêcher de parler de leur histoire de leur rupture. Ce qui le tue, c'est cette façon qu'il a, Pasqua, de le débiner devant le monde : Ouais, il est complètement avachi, Jacques, il a vieilli, il se laisse aller... Mon Phi-Phi, c'est quand même autre chose !

Alors là, faut pas pousser. Si encore il lui avait préféré Noir, on comprendrait, il est hyper beau, il a du pep, il a de l'avenir, il en jette, mais ce gros tas de Séguin, franchement, je vois pas ce qu'il lui trouve. A mon avis, c'est qu'une passade. Ça durera pas. Son rêve à Charles, c'est pas d'être Mme Jacques Chirac ou Mme Philippe Séguin, c'est d'être M'sieur Pasqua. Il va vouloir faire carrière par lui-même, vous verrez. Nous, les chiennes du MLF, on peut que l'encourager : Vas-y, ma grande, aie pas peur, montre-leur de quoi on est capable !

Quatre participations, quatre victoires et un triplé pour terminer. Peugeot quitte le Paris-Dakar en beauté. L'an prochain, les " lionnes " ne bondiront plus au-dessus des dunes africaines. Chez PSA, on considère que Peugeot n'y a plus grand-chose à prouver mais aussi qu'une autre année de présence dans cette épreuve serait de trop. A mesure qu'elles s'accumulaient, les victoires de la marque sochalienne devenaient en effet presque banales aux yeux du public, atténuant leur impact auprès du consommateur.

Conscient de ces risques, Peugeot-Talbot Sports a changé son fusil d'épaule. La saison prochaine, son effort se portera sur les épreuves de sport-prototype, autrement dit les courses d'endurance. Ce brusque changement de stratégie sportive ne portera pas ombrage à la démarche commerciale de Peugeot. En effet, les retombées que le constructeur français attend de son engagement en compétition ne visent pas tel ou tel modèle mais l'ensemble de la gamme.

Ainsi, une victoire au Paris-Dakar ne stimule que marginalement les ventes de véhicules 4 X 4 et profite autant aux 205 qu'aux 405 ou aux 605. La même règle vaut pour le sport-prototype, estime l'état-major du groupe automobile. En outre, quitter en pleine gloire la catégorie des rallyes-raids pour relever un nouveau défi en endurance ne peut être négatif, d'un point de vue strictement commercial...

Néanmoins, ce désengagement du Paris-Dakar comportait le gros inconvénient de laisser le champ libre aux marques japonaises qui, cette année encore, étaient les principales concurrentes de Peugeot. C'est pourquoi, l'an prochain, c'est à Citroën, l'autre composante du groupe, que sera confiée la mission de faire pièce aux véhicules nippons, dont le déferlement constitue - on le sait - la hantise de Mr Jacques Calvet, le PDG de PSA.

Le quinzième challenge international de handball Georges-Maranne (1), qui est organisé du 16 au 21 janvier par l'Union sportive d'Ivry, a pour attraction l'équipe de Roumanie, trois fois championne du monde, qui est la première sélection de ce pays à évoluer à l'étranger depuis le renversement du régime Ceausescu.

Arrivée le 15 janvier, à Orly, la délégation roumaine, qui compte une vingtaine de personnes, a vécu la révolution de décembre d'assez loin puisque l'équipe, qui préparait le championnat du monde qui aura lieu fin février-début mars à Prague en Tchécoslovaquie, se trouvait alors isolée dans un centre d'entrainement. Ses prestations seront suivies notamment par Nicolas Nedeef, entraineur de Dunkerque (Nationale 1) et ancien international qui était encore responsable technique de l'équipe de Roumanie l'an dernier, lors de la première participation au challenge.

Une paire d'arbitres soviétiques et une autre de Polonais officieront pendant le tournoi qui sera également marqué par des actions en faveur de la Roumanie. Lors des vingt matches, un franc sera perçu sur chaque billet pour alimenter un fonds de solidarité et une participation libre sera demandée pour chaque programme. Chaque ville participante pourra ajouter une initiative de son cru : c'est ainsi que Malakoff reversera la totalité de sa recette.

Le douzième rallye Paris-Dakar s'est achevé mardi 16 janvier dans la capitale du Sénégal. Le Finlandais Ari Vatanen est, une nouvelle fois, vainqueur de l'épreuve avec sa Peugeot 405 turbo. Pour les motos, le titre revient à l'Italien Edi Orioli, qui pilotait une Cagiva.

La capitale du Sénégal a fait la fête au rallye. Comme tous les ans, la place de l'Indépendance, décorée avec les banderoles des parrains de l'épreuve, a été envahie par une jeunesse avide de voir les bolides de près. Ils sont venus des quartiers périphériques dans l'espoir d'approcher les vedettes, d'obtenir un " cadeau " ou même de chaparder un autocollant.

Dakar, sans le soleil, reçoit la course. Comme si la météo elle-même voulait signifier que cette douzième édition avait duré trop longtemps. Les spectateurs présents s'en moquent. Ils viennent applaudir les Peugeot, les voitures qui gagnent, et qu'importe le nom du pilote ! Ils se poussent pour approcher des motos blanches, sans en connaitre les propriétaires, sans être familiers d'une marque italienne.

Pourtant, Edi Orioli est un habitué du podium de la place de l'Indépendance. En 1988, il avait déjà remporté l'épreuve africaine au guidon d'une machine Honda. Cette année, il réédite l'exploit en chevauchant une Cagiva, une moto 100 % italienne.

Les grosses machines japonaises doivent accepter la supériorité de la mécanique européenne, une situation assez exceptionnelle en compétition. Mais la mécanique seule ne serait rien sans un pilote " complet ", selon l'expression de Jean-Claude Olivier, responsable de l'équipe Yamaha France. Edi Orioli a gagné parce qu'il a su être le plus régulier et ne pas commettre les fautes qui ont été fatales à son compagnon Alessandro de Petri. " Sur ma moto, je ne pense jamais, car on doit garder continuellement l'esprit en éveil pour suivre la piste ", avoue ce pilote de vingt-sept ans. Originaire d'une petite ville de province du Frioul, Edi Orioli a commencé très jeune son initiation sur les deux-roues. Ce fils de commerçants n'a pas eu de peine à convaincre sa famille de le laisser assouvir sa passion de la compétition. Sur le goudron, comme sur la terre, il a acquis rapidement une parfaite maitrise de l'équilibre. Mais loin de réserver ses talents à une seule discipline, il a su les mettre en pratique, l'hiver, sur les pentes des Alpes. Compagnon du skieur Alberto Tomba, il a figuré avec lui dans les rangs de l'équipe junior italienne.

Après avoir conquis des titres en 80 cc, puis en 125 cc, dans des épreuves d'endurance, le jeune garçon s'est lancé sur les pistes africaines. En 1986, il s'est classé sixième du Paris-Dakar, épreuve qu'il a remportée en 1988. " J'aime cette course, car il faut piloter avec sa tête ", confie ce discret concurrent, qui préfère mettre en avant son rôle d'" ambassadeur de l'UNICEF " plutôt que son palmarès. Aussi à l'aise en conduite qu'en navigation, il a su bâtir sa victoire au fil des étapes, en profitant des fautes de ses adversaires ou de leur mise hors course.

Orioli a triomphé du désert et de ses pièges. Fêté à Dakar avant de l'être en Italie, le pilote sait que cette couronne a été difficile à conquérir. Le souvenir de son confrère, blessé en Libye, ou celui de Mario Poli, hospitalisé à Marseille, avec " un déficit neurologique persistant ", sont présents dans sa mémoire.

Autos. - 1. Vatanen-Berglund (Fin.-Suè., Peugeot 405 T-16), 39 h 8 min 59 s de pénalité ; 2. Waldegaard-Fenouil (Suè.-Fra., Peugeot 405 T-16), à 1 h 9 min 31 s ; 3. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 3 h 56 min 46 s ; 4. Cowan-Delferrier (G-B-Bel., Mitsubishi, à 5 h 11 min 34 s ; 5. Shinozuka-Magne (Jap.-Fra., Mitsubishi), à 6 h 32 min 35 s ; 6. Ratet-Vantouroux (Fra., Toyota), à 11 h 33 min 17 s ; 7. Ickx-Tarin (Bel., Lada-Poch), à 11 h 40 min 13 s ; 8. Porcar-Tourinan (Esp., Nissan), à 12 h 30 min 45 s ; 9. Raymondis-Destaillats (Fra., Range Rover), à 13 h 6 min 17 s ; 10. Masuoka-Oligo (Jap.-Fra., Mitsubishi), à 13 h 58 min 28 s.

Motos. - 1. Orioli (Ita., Cagiva), 87 h 58 min 25 ; 2. Mas-Samora (Esp., Yamaha), à 54 min 8 s ; 3. De Petri (Ita., Cagiva), à 2 h 32 min 36 s ; 4. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 3 h 2 min 24 s ; 5. Picco (Ita., Yamaha), à 3 h 34 min 51 s ; 6. Picard (Fra., Sonauto-Yamaha), à 4 h 10 min 16 s ; 7. Arcarons (Esp., Cagiva), à 4 h 18 min 51 s ; 8. Medardo (Ita., Gilera), à 6 h 1 min 40 s ; 9. Rahier (Bel., Suzuki, à 6 h 47 min 53 s ; 10. Gil-Moreno (Esp., Yamaha), à 10 h 21 min 46 s.

Le ministre du budget, Mr Michel Charasse, et le secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, Mr Roger Bambuck, doivent se rencontrer jeudi 18 janvier pour discuter de l'avenir du Loto sportif, qui a été remis en cause par le président-directeur général de France-Loto, Mr Gérard Colé.

Le Loto sportif a été créé en 1985 pour pallier les carences des crédits budgétaires alloués aux sports. La loi votée alors a prévu que 30% du montant des enjeux sont alloués au Fonds national de développement du sport (FNDS), organisme géré paritairement par l'Etat et le mouvement sportif. Initialement ces partenaires ont tablé sur des recettes pour le FNDS de l'ordre de un milliard de francs par an. Toutefois les différents avatars du jeu n'ont pas permis de dégager plus de 470 millions de francs en 1989.

Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que le ministre du budget et le secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports s'interrogent sur l'avenir du Loto sportif. Les déclarations du président-directeur général de France-Loto, Mr Gérard Colé, mardi 16 janvier sur Europe 1, les ont cependant plongés dans l'embarras. Contestant l'attribution des 470 millions de francs au FNDS - ""Je ne sais pas très bien ce que deviennent ces sommes", l'ancien conseiller de l'Elysée a indiqué qu'il pourrait interrompre le jeu, dont l'exploitation est déficitaire pour sa société, et qu'à tout le moins il allait le modifier sensiblement : "On peut imaginer un Loto sportif avec d'autres sports que le football ou la création d'une gamme de jeux fondés sur le sport. "

La vivacité du propos, qui s'accompagnait de la proposition de création d'un loto européen, a provoqué une réaction du président du Comité national olympique et sportif, Mr Nelson Paillou, intéressé au premier chef par l'avenir du Loto sportif : "Le procédé employé par Gérard Colé est inacceptable, car il propose des modifications sans même nous avoir consultés alors que nous avons contribué à la création de ce jeu. Il nous parait par ailleurs impensable que le président-directeur général de France-Loto puisse avoir un jugement sur l'utilisation de fonds qui relèvent de la loi de finances et du gouvernement."

" Cette visite correspond à l'esprit du temps ", a déclaré Mr Hans Modrow, premier ministre de la RDA, à l'issue de sa rencontre, mardi 16 janvier, avec Mr Walter Momper, bourgmestre de Berlin-Est. Les temps ont bien changé en effet depuis l'époque, pas si lointaine, où les dirigeants de la RDA considéraient Berlin-Ouest comme une entité politique distincte de la République fédérale et refusaient de se rendre de l'autre côté du mur car Bonn exigeait, en ce cas, la présence du représentant permanent de la RFA à Berlin-Est.

MM Momper et Modrow se sont entretenus pendant une heure et demie en tête-à-tête, évoquant bon nombre des problèmes qui ont surgi depuis l'ouverture de la frontière. Mr Momper s'est plaint auprès de son interlocuteur des entraves au passage des frontières que constitue l'obligation pour les ressortissants de Berlin-Ouest de remplir une fiche statistique lors de chaque passage à l'Est. Mr Modrow a promis de reconsidérer ce problème dans le cadre de la commission régionale mise en place en décembre et qui rassemble les autorités locales de l'Est et de l'Ouest. Mr Momper, de son côté, a annoncé que son administration allait prendre des mesures pour favoriser l'installation de restaurants et d'hôtels dans les environs immédiats de la ville, situés en secteur oriental : l'afflux des Berlinois de l'Ouest dans la campagne environnante a, en effet, complètement surchargé les établissements existants, qui sont peu nombreux et de qualité médiocre.

Mr Modrow a également annoncé qu'il avait chargé son ministre de la jeunesse et des sports de mettre à l'étude le projet de candidature de Berlin dans son ensemble pour les Jeux olympiques de 2000 ou 2004, un projet pour lequel le Sénat de Berlin-Ouest vient de mettre en place une cellule d'étude et de réflexion.

Au cours de la conférence de presse qui a clos cette rencontre, le premier ministre est-allemand est revenu sur les incidents de lundi soir au cours desquels des manifestants ont mis à sac le siège central de la Stasi (le Monde du 16 janvier). Il a reproché au Nouveau Forum d'avoir appelé la population " à se rendre sur place avec des pierres ", ce qui aurait, selon lui, été à l'origine des incidents. En fait, Nouveau Forum, le plus important des mouvements d'opposition nés de la révolution de novembre en RDA, avait seulement eu l'intention de murer symboliquement la porte de l'édifice et s'est trouvé débordé par des manifestants bien décidés à laisser libre cours à leur haine accumulée contre la police politique.

Mr Modrow s'est également montré préoccupé par l'évolution sociale dans son pays : " L'extension des grèves serait la pire chose qui pourrait nous arriver ", a-t-il conclu.

Un séminaire sur les doctrines militaires, organisé dans le cadre des négociations sur les mesures de confiance et de sécurité qui se déroulent parallèlement aux négociations sur le désarmement conventionnel à Vienne, réunit depuis mardi les chefs d'état-major des pays de l'OTAN, du pacte de Varsovie et des pays neutres et non alignés des trente-cinq pays participant à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) pour un échange de vues sans précédent.

Dès son ouverture, le chef de l'état-major américain, le général Colin L. Powell, a relevé le caractère "historique" de ce séminaire qui se tient "à un moment où l'Est et l'Ouest sont parvenus à la conclusion commune que l'ère de la confrontation en Europe doit s'achever." Il doit contribuer, a-t-il ajouté, "à faire tomber des murs et à construire des ponts".

Le général Powell a souligné que " la sécurité de l'Ouest est indivisible " et que des troupes américaines stationneront en Europe " tant qu'elles seront les bienvenues pour les gouvernements alliés d'Europe occidentale ". Le général a cependant précisé que " rien n'est sacro-saint " en ce qui concerne leur nombre.

Pour sa part, le général Mikhail Moisseev, chef de l'état-major soviétique, a consacré une large partie de son exposé à convaincre ses homologues occidentaux de la " nouvelle pensée politique " en URSS. Il a émaillé son intervention de chiffres - connus - sur le retrait unilatéral de troupes soviétiques de pays de l'Est (RDA, Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne) et sur les réductions - effectuées ou prévues - du budget et de la production militaires.

La présentation de leurs doctrines militaires par les Etats-Unis et l'URSS a permis de constater de profondes divergences. Tandis que le général Powell expliquait l'importance des forces navales pour la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés, tout en observant que " les forces navales à elles seules ne peuvent ni occuper un territoire ni gagner une guerre ", le général Moisseev s'est dit préoccupé par le refus des Etats-Unis de discuter de ce " puissant potentiel offensif " et notamment de l'élimination des armes nucléaires tactiques navales. Dénonçant la tentative américaine d'" arriver à une supériorité militaire tout en cherchant à parvenir avec nous à un accord sur la réduction des forces terrestres ", il s'en est pris aux " centaines de bases navales qui encerclent l'Union soviétique ". Il a enfin critiqué la doctrine occidentale de " riposte flexible " et la dissuasion nucléaire qui, " en dépit de déclarations officielles sur leur caractère défensif, sont de nature à permettre le recours à l'arme nucléaire dans certaines conditions ".

Le principe de la dissuasion nucléaire a été défendu dans son intervention par le général Maurice Schmitt, chef de l'état-major des armées de France. Selon lui, " il ne sert à rien de se livrer à un procès moral ou éthique de la composante nucléaire de la dissuasion, qu'il faut évaluer à l'aune de la stabilité passée, présente et future ".

L'ordre du jour prévoit, pour les quatre premières séances, la présentation des doctrines militaires et des politiques de sécurité par les délégations, suivie de discussions. Cette première phase - à laquelle assistent les chefs des états-majors - terminée, des militaires de haut rang poursuivront les travaux par l'échange d'informations sur la structure des forces armées, les activités militaires et l'entrainement des forces ainsi que sur les budgets militaires. Le séminaire, dont les séances se poursuivront à huis clos, se terminera le 5 février.

Le gouvernement ouest-allemand a renoncé mardi 16 janvier à signer avant les élections du 6 mai en RDA le traité sur la "communauté contractuelle " que le chancelier Kohl et le premier ministre est-allemand, Mr Hans Modrow, avaient décidé de mettre en chantier, en décembre dernier à Dresde, pour le printemps prochain. Cette décision a été annoncée par le porte-parole du gouvernement ouest-allemand à Bonn, Mr Hans Klein, à l'issue d'une rencontre entre les dirigeants des partis de la coalition gouvernementale.

Début janvier, de nombreuses voix s'étaient élevées dans la coalition pour mettre en garde contre la conclusion trop hâtive du traité, qui pourrait être interprété comme une aide électorale aux communistes. Le président du parti libéral, le comte Lambsdorff, avait même demandé au chancelier Kohl de renoncer à la nouvelle rencontre qu'il doit avoir avec Mr Modrow en février, en Allemagne de l'Ouest cette fois. La décision de mardi ne remet pas, sur le fond, en question ce qui avait été convenu à Dresde mais en modifie le calendrier. Si la date de la signature du traité n'avait pas été fixée avec précision, il avait été indiqué à Dresde qu'elle interviendrait avant les élections. Mr Klein a indiqué que cette décision ne remettait pas en question la volonté de Bonn de poursuivre sa coopération avec le gouvernement Modrow, qui doit faire l'objet de la rencontre de février. La stabilisation de la situation en RDA reste plus que jamais à l'ordre du jour à Bonn, où l'on commence sérieusement à s'inquiéter des risques que représenterait un nouvel afflux massif de réfugiés de l'Est.

Lors de leur rencontre de mardi, les responsables de la coalition sont tombés d'accord sur le principe d'une révision à la baisse des prestations accordées aux réfugiés. Ce faisant, la coalition a repris à son compte les thèses du vice-président du SPD (opposition), Mr Oskar Lafontaine, qui avait lancé cette même idée en décembre et s'était attiré pour cela les foudres de la majorité et aussi d'une partie du SPD.

Le gouvernement n'a pas pris de mesures concrètes, mais il semble acquis que les Allemands de l'Est qui arrivent maintenant en RFA ne jouiront plus des mêmes droits sociaux (chômage, retraite, priorité du logement) qu'avant l'effondrement du mur de Berlin, le 9 novembre. Plus de vingt-cinq mille Allemands de l'Est se sont réfugiés depuis le début de l'année en RFA et rien n'indique que ce flot régulier va décroitre dans les prochains temps.

Les divergences apparues sur la question de la coopération avec le gouvernement est-allemand entre MM Kohl et Lambsdorff ne remet pas en cause la participation du FDP dans la coalition, mais, pour les libéraux, l'hostilité semble avoir pris le pas sur la solidarité gouvernementale. Ainsi, le FDP est revenu à l'attaque, cette fois sur le plan de la politique de défense. Le comité directeur des libéraux s'est prononcé lundi "pour des raisons d'économie" pour le retrait de la RFA du projet d'avion de chasse EFA, concurrent du Rafale, que la RFA, la Grande-Bretagne, l'Italie et l'Espagne ont décidé de construire ensemble. Il s'est également prononcé pour la réduction des effectifs de la Bundeswehr de quelque quatre cent quatre-vingt mille hommes actuellement à trois cent cinquante mille et du service militaire de quinze à douze mois.

Les grandes manÓuvres dans la pharmacie se poursuivent. Après le rapprochement de Smithkline (EU) avec Beecham (GB), puis de Bristol-Myers (EU) avec Squibb (EU), enfin de Dow Chemical (EU) avec Marion (EU), c'est au tour du laboratoire américain Rorer de chercher un partenaire.

La direction de Rorer met en vente 68 % de son capital et au prix de 73 dollars l'action, soit 2 milliards de dollars environ (11,6 milliards de francs).

D'après les informations recueillies dans les milieux financiers new-yorkais, des pourparlers ont été engagés avec plusieurs candidats, les firmes suisses Ciba-Geigy, Hoffmann-La Roche, Sandoz, et américaines Du Pont de Nemours, American Cyanamid. Mais selon des rumeurs insistantes, le numéro un français de la chimie, Rhône-Poulenc, serait lui aussi sur les rangs. Interrogé, son président Mr Jean-René Fourtou s'est borné à déclarer : " Je ne peux pas commenter cette nouvelle."

Une chose est certaine, Rorer intéresse Rhône-Poulenc. Cette firme pharmaceutique est une des dernières de dimension moyenne (1,2 milliard de dollars de chiffre d'affaires) existant encore aux Etats-Unis après les récentes restructurations. Elle ferait bien l'affaire de Rhône-Poulenc, qui, sur un plan pharmaceutique est encore un nain outre-Atlantique.

En plus de son important réseau de distribution, Rorer offre des synergies avec le groupe français. Il exerce notamment ses activités dans la gastro-entérologie (24,9 % de ses ventes), avec un produit-phare le Maalox, le cardiovasculaire (15,8 %), l'endocrinologie (12,8 %), les dérivés du sang (12,5 %), les produits pour soigner les allergies (9,3 %), les médicaments vendus sans ordonnance (5,9 %) et les produits génériques (2,5 %).

Au total, 53 % des revenus de ce groupe proviennent de ses ventes aux Etats-Unis. Par cette acquisition, Rhône-Poulenc aurait enfin la possibilité d'entrer dans le club des dix plus grands fabricants mondiaux de médicaments.

Reste à savoir si le groupe français est en mesure, après une longue et coûteuse campagne de rachats d'entreprises (agrochimie d'Union Carbide, chimie minérale de Stauffer, spécialités de GAF et de RTZ, Clause, Connaught) de trouver les capitaux nécessaires pour régler cette acquisition, très onéreuse puisque celle-ci représente plus de vingt-trois fois les bénéfices escomptés de Rorer pour 1989 (environ 85 millions de dollars). Une augmentation de capital serait dès lors inévitable. L'Etat y participera-t-il ? A moins que Rhône-Poulenc ne reçoive l'autorisation de l'ouvrir à des intérêts privés.

Après quarante ans d'encadrement, l'heure a peut-être sonné pour l'industrie pharmaceutique française de retrouver bientôt sa liberté de manÓuvre. Enfermés dans le carcan des prix, les laboratoires recherchent à l'étranger la rémunération de leurs efforts en y délocalisant leurs activités. Le phénomène s'accélère. Au cours de sa conférence traditionnelle de début d'année, mardi 16 janvier, Mr René Sautier, président du Syndicat national de l'industrie pharmaceutique (SNIP), a tiré la sonnette d'alarme et souligné le danger de " désertification " dans cette industrie.

Mr Sautier n'a cependant pas perdu tout espoir. Des rendez-vous ont été pris à Matignon, où le premier ministre a fait monter le dossier ; mais aussi rue de Grenelle, avec Mr Fauroux, ministre de l'industrie. Le système actuel de remboursement a trouvé ses limites, et l'Europe du médicament de 1993 va changer la donne. Pour Mr Sautier, un système transitoire doit être mis en place, qui doit passer par le débroussaillage des thérapeutiques. Le président du SNIP compte obtenir d'ici à la fin février une réponse sur les grandes orientations réclamées par les industriels pour y voir clair pendant quelques années afin de pouvoir définir leur stratégie.

En faisant la sourde oreille, l'administration favoriserait la prise de décisions jugées " irréversibles ". En martelant ses mots, le président du SNIP a insisté : " Je ne serai pas le fossoyeur de l'industrie pharmaceutique française. " La pharmacie française malade de ses prix ? Le problème soulevé n'est pas nouveau. Quarante ans de réglementation ont littéralement laminé les marges des industriels. Malgré une apparente prospérité, les laboratoires français ne dégagent pratiquement plus de profit sur le territoire national. La France détient le triste record d'avoir, après la Grèce et le Portugal, les médicaments les meilleur marché du monde. Les produits pharmaceutiques sont en moyenne 40 % moins cher de ce côté de la Manche qu'en Grande-Bretagne. L'écart est de 50 % avec l'Allemagne fédérale.

Ce qui apparait dans l'immédiat comme un avantage pour l'assuré social et la collectivité pourrait rapidement se retourner contre eux, si dans quelques années la majorité des médicaments sont importés. Comment libérer les prix des médicaments sans alourdir le fardeau de la Sécurité sociale, ni remettre fondamentalement en cause les acquis sociaux ? C'est le véritable casse-tête que vont avoir à résoudre les pouvoirs publics et le SNIP.

Pour avoir éludé la solution des années durant pour des raisons électorales bien compréhensibles, l'administration se retrouve le dos au mur. Selon Mr Sautier, l'état de santé de l'industrie pharmaceutique est désormais pire en France qu'il n'a jamais été, car, ô paradoxe, notre pays est celui où l'industrie du médicament dépense le plus d'argent pour la recherche (55 % des bénéfices nets, réalisés le plus souvent à l'étranger, contre 30 % aux Etats-Unis). La situation n'est plus tenable avec la raréfaction des nouvelles molécules (1 sur 10 000), la longueur des délais nécessaires pour lancer un nouveau produit (entre sept et dix ans), l'insuffisance des prix accordés pour rentabiliser les investissements.

C'est la fuite en avant. Pour s'en tirer, de nombreux laboratoires trichent en jouant sur les quantités, c'est connu. Mais le système a ses limites. Désormais " toutes les firmes pharmaceutiques étudient la possibilité de quitter la France ", insiste Mr Sautier. Et d'ajouter : " Des usines ont déjà été fermées au profit d'installations à l'étranger. Mais ce n'est encore que l'écume des vagues. " Une riche écume. L'hémorragie porte, en terme d'activité, sur 7 à 8 milliards de francs par an. Le processus s'accélère. " Le problème n'est plus industriel, mais d'économie générale ", assure encore Mr Sautier.

A trois ans de l'ouverture des frontières communautaires, le président du SNIP réclame avec véhémence le rattrapage progressif des prix sur ceux de la concurrence, un préalable à la libération totale des médicaments tombés dans le domaine public, la définition d'une meilleure approche à la libre circulation des médicaments par leur reconnaissance dans tous les Etats, plutôt que par un organisme supra-étatique. L'égalisation des chances et la meilleure protection des produits français devraient, elles, être obtenues par la prolongation de la validité des brevets. Le projet de loi, qui devait venir devant l'Assemblée nationale au cours de l'automne dernier, sera discuté en session de printemps.

" Les pouvoirs publics disent que la Sécurité sociale ne peut pas tout payer, à moins de changer les règles de remboursement. " " Chiche ", dit Mr Sautier, en suggérant d'adopter un système à l'allemande qui s'appuierait sur des coefficients de remboursement. En attendant, " ça va mieux, dit-il encore sous forme de boutade, car on est plus prêt de la catastrophe ".

Au-delà des mots, le président du SNIP lance une véritable mise en demeure au gouvernement de prendre ses responsabilités s'il ne veut pas voir la pharmacie française, quatrième du monde, déserter rapidement le pays. " Les industriels n'attendront plus le bon vouloir des pouvoirs publics. Personnellement, je n'userai pas mon crédit à essayer de maintenir une pharmacie en France. Si ma démission pouvait servir à faire avancer les choses, je la donnerais sans hésiter. "

Après Fiat, Volkswagen, Suzuki et General Motors, c'est au tour de Renault d'annoncer la signature d'un accord dans les pays de l'Est. Le groupe français négocie avec la Tchécoslovaquie un protocole, sur le point d'être signé, pour assembler des véhicules utilitaires, alors que Citroën négocie depuis trois ans avec le même pays pour une production de moteurs.

Selon des informations données mardi 16 janvier par Mr Paul Percie du Sert, directeur commercial de la Régie Renault, le démarrage de l'usine aurait lieu en 1992 et 15 000 unités sortiraient chaque année de ses chaines, niveau qui pourrait doubler à terme. Les véhicules en question - des fourgonnettes " Trafic " - seraient destinés en grande partie au marché local, plus de la moitié étant réexportée vers les autres pays de l'Est.

L'accord final n'est pas encore conclu mais les négociations se déroulent avec BAZ - Bratislava Automobile Zavodi. L'usine d'assemblage, en cours de construction, serait située à Bratislava, dans l'est de la Tchécoslovaquie. La Régie ne précise ni la hauteur de la participation qu'elle détiendra dans la société mixte à constituer ni le montant de l'investissement qu'elle consentira. Par ailleurs, Mr Percie du Sert a indiqué qu'il avait repris des contacts avec l'ancien licencié roumain de la Régie, Dacia, afin de réactiver une coopération mise en sommeil ces dernières années.

Les constructeurs automobiles sont donc parmi les premiers industriels à s'intéresser au formidable marché ouvert par la libéralisation des pays de l'Est : Fiat en URSS et Volkswagen en RDA ont été les premiers à prendre leurs marques. Mardi, l'allemand Daimler-Benz indiquait aussi qu'il envisageait de produire des camions en RDA. Ils ne sont pas les seuls à vouloir tirer parti des nouvelles possibilités ouvertes puisque les américains aussi sont sur les rangs : en début de semaine, General Motors annonçait un investissement de 150 millions de dollars (900 millions de francs) en Hongrie, voyant ainsi un moyen d'échapper au lent noyautage de son marché national par les japonais... des japonais qui eux aussi sont attirés par les pays de l'Est : Suzuki va investir 140 millions de dollars, également en Hongrie...

Les directeurs d'IUT sont mécontents. Ils l'ont fait savoir, lundi 15 janvier, en allant occuper les locaux de la direction de l'enseignement supérieur au ministère de l'éducation nationale, à l'issue d'une réunion extraordinaire de leur assemblée permanente. Ils voulaient ainsi protester contre le mode d'attribution de certaines primes de revalorisation.

Ces crédits n'ont pas été alloués aux directeurs d'IUT, mais aux présidents des universités. Dans la motion remise au ministère, la délégation d'une cinquantaine de directeurs, conduite par Mr Jacques Lengrand, président de l'assemblée permanente des directeurs d'IUT, estime que pour la première fois, l'autonomie des IUT, garantie par l'article 33 de la loi Savary, n'a donc pas été resepctée. Question de principe doublée de considérations plus matérielles, car dans la plupart des universités où les arbitrages on déjà été faits sur l'affectation de ces primes pédagogiques ou d'administration, les chefs de département d'IUT auraient été " oubliés "...

Ce système des primes fait l'objet de trois décrets publiés au Journal Officiel du 15 janvier : le premier sur les " primes pédagogiques " (7 000 francs par an en moyenne) accordées à environ 5 000 universitaires qui s'engagent, pour une période de quatre ans, à effectuer des heures complémentaires ; le deuxième sur les primes " d'administration " et " de charges administratives " (de 10 000 à 48 000 francs par an), pour les présidents ou directeurs d'établissements et les enseignants qui assument des responsabilités administratives ; le troisième, sur les " primes d'encadrement doctoral et de recherche " (de 16 000 et 28 000 francs) pour les universitaires se consacrant intensivement à la recherche.

Le conseil national du Syndicat national des instituteurs et professeurs de collège (SNI-PEGC, FEN), qui s'est réuni les 15 et 16 janvier, a décidé de "mettre en débat dans la profession la revendication d'un corps unique d'enseignants de la maternelle à la terminale". L'adoption d'un tel slogan par le premier syndicat d'enseignants, qui pourrait être avalisée par son congrès prévu en juin, confirmerait la volonté de recomposition syndicale qui se manifeste au sein de la Fédération de l'éducation nationale depuis 1986 ; elle signifierait aussi que le SNI a décidé de faire craquer les frontières corporatives qui le séparent de son frère ennemi, le SNES, deuxième syndicat de la FEN. Jusqu'à présent, le SNI-PEGC syndique les instituteurs et les professeurs d'enseignement général de collège (PEGC), tandis que le SNES organise les professeurs certifiés et agrégés.

En revendiquant la création d'un "corps unique", le SNI marquerait son ambition de créer une organisation unique, destinée à accueillir à la fois les instituteurs et les professeurs de collège et de lycée.

La mise en extinction progressive du corps des PEGC par Mr Monory, et la décision de Mr Jospin de ne pas créer un nouveau corps spécifique pour les collèges, comme initialement prévu, ont ébranlé la suprématie du SNI-PEGC, conduisant logiquement à une remise en cause des sphères d'influences au sein de la FEN. Le SNI-PEGC peut en effet craindre désormais de voir sa première place remise en cause, à terme, par le boum démographique des lycées qui avantage le SNES. D'autant que ce dernier ne cache pas son ambition de reconstituer à son profit un " grand second degré ", et donc de syndiquer tous les professeurs de lycées et de collèges, y compris les PEGC.

L'enjeu de cette bataille concerne la FEN elle-même, puisque le SNI-PEGC est animé par la tendance prosocialiste de la fédération, qui soutient la ligne de Mr Yannick Simbron, favorable à une " grande confédération syndicale " (le Monde du 5 janvier), tandis que le SNES est dirigé par la tendance de la FEN où militent les communistes et quelques socialistes.

"NOUS avons les meilleurs étudiants et le plus beau campus du monde. Pourtant si nous continuons comme cela, dans vingt ans, Israël vendra à peine de l'huile d'olive. " Moshé Many, président de l'université Ramat-Aviv à Tel-Aviv, laisse errer son regard par la fenêtre. Vastes pelouses, larges allées bordées de palmiers, bâtiments à l'architecture sophistiquée, piscine, galerie d'art, jardin botanique, zoo, ensoleillement maximum... Le campus ferait pâlir d'envie les étudiants français.

Pourtant la morosité gagne le monde universitaire. Cette apparente opulence masque un processus de paupérisation entamé après la guerre du Kippour (1973).

" Pendant les premières années de l'Etat, les universités étaient l'orgueil du pays. Nous avions la technologie, l'intellect et la motivation, se souvient Moshé Many. Depuis quinze ans, les politiques menées ont, lentement mais sûrement, nuit à la qualité de l'instruction universitaire et de la recherche. "

Les universités souffrent, en effet, d'un mal fort répandu sur la planète : le désengagement de l'Etat. Ce phénomène prend cependant une acuité tragique en Israël.

Embourbés dans la lutte contre l'Intifada, les gouvernements ont délaissé les anciennes enfants chéries du pays. La priorité donnée à la lutte contre l'inflation, par les équipes dirigeantes de tous bords, et un budget défense plus élevé que dans n'importe quel pays du monde ont relégué l'enseignement et la recherche à l'arrière-plan. " Il est difficile de couper sur le court terme, donc on a jeté l'avenir ", constate avec tristesse Yuval Ne'eman, député et responsable du département d'astronomie.

Malgré leur statut hybride - à cheval entre public et privé - les universités sont sous la dépendance financière du gouvernement. Avant 1973, 85 % de leur budget provenait directement de subventions publiques. Désormais, l'Etat ne finance plus que 50 % de leurs ressources. Les universités se sont alors massivement endettées, pour compenser les déficiences gouvernementales. " La faillite n'est pas pour demain, affirme Moshé Many, mais nous gaspillons une bonne partie de notre budget à payer des dettes que le gouvernement nous impose. " L'université de Tel-Aviv, la plus importante et certainement la plus en pointe du pays, a ainsi accumulé un déficit qui a atteint 42,5 millions de dollars en 1988.

La fuite des cerveaux vers des laboratoires étrangers plus généreux prend une ampleur préoccupante. " Peu à peu l'hébreu devient la deuxième langue parlée dans la Silicon Valley ", observe Moshé Many. N'ayant ni crédits, ni matériel, ni carrières à proposer aux chercheurs, les universités doivent de plus en plus se cantonner à la recherche théorique et délaisser les sciences expérimentales. Paradoxalement, même les programmes concernant la défense n'ont pas été épargnés. " En abandonnant des projets comme le Lavi - avion de combat estimé trop coûteux - nous avons laissé partir des équipes excellentes et perdu non seulement l'avion d'aujourd'hui, mais aussi celui de demain ", reprend Yuval Ne'eman.

Les universitaires, aussi divisés politiquement que l'ensemble de la population, sont pourtant unanimes : il n'est que temps de réagir. Le professeur Ne'eman - membre du parti Tehia qui se situe à la droite du Likoud et prône l'annexion totale des Territoires - vient de créer avec un collègue travailliste un " lobby pour l'enseignement supérieur et la recherche " rassemblant les sept professeurs-députés. " Grâce à cette structure permanente au sein de la Knesseth, nous espérons sensibiliser l'ensemble des députés, mais également l'opinion publique, à l'importance stratégique de l'université et à son manque criant de moyens ", précise-t-il.

La chasse aux dons au sein de la Diaspora ne cesse de se perfectionner et de s'étendre. Ces dons représentent en moyenne un quart du budget des universités. Une trentaine de pays participent au financement de l'université de Tel-Aviv, avec, bien entendu, une écrasante présence de la communauté juive américaine. Sur l'ensemble de la collecte des dons, 40 % proviennent des Etats-Unis, 13 % d'Israël... et 5 % de France. Une grande partie des équipements et des programmes de recherche sont financés de cette façon. Et chaque bâtiment du campus arbore en grosses lettres le nom du généreux donateur sans lequel il n'aurait vu le jour.

Les mécènes sont également mis à contribution, pour adapter l'université aux exigences d'un système économique développé. Farouche adepte de l'excellence et de la méritocratie, Moshé Many a lancé, il y a trois ans, deux nouveaux cursus intensifs, directement inspirés du modèle des grandes écoles françaises et réservés à l'élite des étudiants. " Nous voulons former les cadres supérieurs de la fonction publique. Nous avons donc créé, avec l'aide de Simon Nora, un programme interdisciplinaire inspiré du modèle de l'ENA ", explique le président. Le second cursus vise à former des scientifiques et des ingénieurs de haut niveau pour l'industrie ou l'enseignement. " Nous espérons que le pays saura se servir de ces cadres de pointe ", reprend-il. Les étudiants, " triés " par trois comités de sélection, reçoivent de substantielles bourses d'études et sont exemptés de droits d'inscription. " Nous les dorlotons comme les chevaux de course dans une écurie ", ironise Moshé Many. Le gouvernement n'a évidemment pas misé un shekel sur ces programmes, entièrement financés par des philanthropes du monde entier.

L'université s'efforce aussi de séduire les états-majors des grandes sociétés. Ainsi Ramot, l'entreprise de transfert de technologie de Ramat-Aviv, exploite commercialement les recherches nées dans ses laboratoires. Elle gère un portefeuille de plus de six cents brevets. Le conseil scientifique redistribue, au sein de l'université, les bénéfices issus de royalties, de la vente de licences ou de toute autre forme de collaboration avec l'industrie. En 1988, les dons et revenus de Ramot ont contribué à raison de 14,5 millions de dollars au budget recherche de l'université.

Malgré l'énergie déployée à dégager d'autres revenus, les universités demeurent dans une impasse financière et se tournent vers les derniers pourvoyeurs de fonds possibles : les étudiants. Aussi le débat sur le montant des droits d'inscription (pour l'instant un quart du budget environ), agite-t-il régulièrement le milieu universitaire. Certains pensent qu'il est grand temps d'appliquer la vérité des prix qui conduirait au minimum à quintupler le montant payé par les étudiants. Ceux-ci, pourtant peu enclins au militantisme actif, sont prompts à se mobiliser dès qu'on leur demande de mettre la main à la poche. Le gouvernement, qui fixe le montant des droits (de 300 dollars par an), prévoyait une hausse de 25 % pour 1990. Face à la levée de boucliers, il a dû réduire ses prétentions. Après un baroud d'honneur et quelques manifestations, les étudiants ont accepté l'augmentation finalement retenue : 9 % et indexation sur l'inflation.

Etudiants et enseignants sont encore fiers de leur université. D'aucuns rêvent même qu'elle soit à nouveau le fer de lance du pays. Que de jeunes juifs de la Diaspora, attirés par l'excellence de l'enseignement supérieur et de la recherche, se ruent vers la Terre promise. Un espoir qui dans un contexte de crise permanente n'est guère d'actualité. Pour l'heure, l'inquiétude persiste : " Nous avons deux richesses, résume Moshé Many : le soleil et la matière grise. Or nous abusons de la première et gaspillons la seconde... "

"COUP de force ", " élitisme forcené ", " autoritarisme administratif ", " mort de la recherche universitaire ", " bourdes du ministère de l'éducation ", " coups bas du ministère de la recherche " : depuis quelques semaines, le monde de la recherche est le théâtre d'un véritable charivari. Certes les éclats de voix n'ont guère résonné au-delà des murs feutrés des laboratoires et de quelques couloirs de ministère. Et sans doute convient-il de s'armer d'une bonne boussole pour comprendre le sens de ces querelles picrocholines. Mais il suffit de tendre l'oreille pour comprendre que cette confuse empoignade soulève de vraies questions : qui pilote la recherche en France ? Quelle est la répartition des rôles entre les grands organismes (CNRS, INSERM, etc.) et les universités ? Comment évaluer la recherche ?

Le ministère de l'éducation nationale a déclenché, début décembre, toute cette agitation en décidant de mettre en Óuvre une nouvelle politique pour la recherche dans les universités. Ces innovations ne doivent concerner, cette année, que les universités de la région parisienne dont les contrats quadriennaux de recherche sont arrivés à échéance en 1988 et ont déjà été mécaniquement prolongés en 1988. Mais l'Ile-de-France rassemblant une bonne moitié du potentiel de recherche française, changer les règles du jeu à Paris conduit à terme, à modifier tout le dispositif national.

A l'origine de ce branle-bas de combat, la volonté affichée par Mr Lionel Jospin et son conseiller spécial, Mr Claude Allègre, de redonner tout son lustre à la recherche universitaire, comme en témoigne la création récente, auprès du ministre, d'un comité scientifique présidé par Mr Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie, et composé de chercheurs de renom international (le Monde du 23 novembre 1989). Or il ne fait guère de doute que le ministère de l'éducation n'a pas tous les moyens de son ambition. Le budget alloué à la recherche universitaire est pratiquement stagnant : entre 1986 et 1989, il n'a augmenté que de 6 % en volume, et la croissance de 5 % prévue pour 1990 (1 867 millions de francs, contre 1 722 l'an dernier), n'offrira guère plus de ressources, compte tenu de l'inflation.

Comment faire davantage, avec une enveloppe budgétaire à peine plus étoffée ? La réponse tient en trois points, développés par Mr Vincent Courtillot, directeur de la recherche et des études doctorales au ministère de l'éducation, dans une circulaire adressée le 6 décembre dernier, - mais pas encore publiée - aux présidents d'université de la région parisienne. Tout d'abord, le ministère entend faire des choix et concentrer ses efforts sur les activités de recherche qui correspondent à la mission spécifique des universités : la formation de thésards et de jeunes chercheurs susceptibles de fournir, demain, les enseignants-chercheurs dont l'université aura massivement besoin.

C'est pourquoi il propose de mettre le paquet sur l'aide aux équipes d'accueil de doctorants, qui ne bénéficient, actuellement, d'aucun soutien particulier. Et il préconise, pour cela, la constitution d'" écoles doctorales " autour des diplômes d'études approfondies (DEA) existants. De façon complémentaire, il veut renforcer son soutien à la création de nouvelles équipes de recherche formées à partir du recrutement d'un jeune chercheur par une université. " Formation doctorale et jeunes équipes : voilà deux pôles faciles à identifier et qui nous distinguent du CNRS ", souligne Mr Vincent Courtillot.

Le second volet du plan ministériel est beaucoup plus explosif. Il consiste à concentrer le soutien de la direction de la recherche sur les équipes qui mènent " une politique de qualité ". Ce qui suppose, à ses yeux, de faire un sérieux ménage parmi les centres de recherche.

Trois types de centres de recherche coexistent aujourd'hui dans les universités. Un millier de laboratoires sont liés par une convention d'association avec le CNRS ou un autre grand organisme de recherche, et bénéficient dans ce cadre de moyens spécifiques (budgets de fonctionnement, moyens en équipements et en personnel administratif ou technique). Un autre millier de laboratoires sont " recommandés " par la direction de la recherche du ministère de l'éducation et reçoivent un soutien à ce titre. Créé en 1982, ce mécanisme avait pour ambition de promouvoir des équipes universitaires de bonne qualité, non soutenues par le CNRS. Enfin, à côté de ces deux mille labos " associés " ou " recommandés ", il reste environ deux mille centres de recherche, très hétérogènes, et qui peuvent se voir attribuer localement une aide par le conseil scientifique de leur établissement.

Le ministère de l'éducation n'entend pas toucher aux équipes " associées " qui sont régulièrement et minutieusement évaluées par le CNRS. Cela suffit, à ses yeux, à établir l'excellence des équipes retenues. En revanche, les équipes " recommandées " sont dans le collimateur : ce statut particulier devrait être, dès cette année, supprimé pour l'ensemble des sciences " dures ". Il n'est maintenu qu'à " titre transitoire et sous réserve d'évaluation ", dans les secteurs des lettres, sciences humaines, droit et médecine, beaucoup moins soutenus par le CNRS que les autres disciplines.

Pour justifier ce coup de balai brutal, le ministère ne manque pas d'arguments : trop d'universités, estime-t-il, n'ont pas de véritable politique de recherche, reposant sur une évaluation sérieuse des laboratoires. Du coup, par habitude, par " égalitarisme " aveugle ou par " clientélisme ", les conseils scientifiques universitaires hésitent souvent à couper les crédits à des équipes " médiocres ", voire " pas crédibles ", au détriment des centres de recherche les plus dynamiques. " Gaspillage " d'autant moins acceptable, à ses yeux, que bon nombre de conseils scientifiques ont un fonctionnement opaque, qui leur permet de redistribuer les crédits du ministère sans toujours tenir compte des affectations prévues... C'est pour éviter ces fuites que le ministère entend désormais soutenir " directement " les labos associés, sans faire transiter ces subventions par les conseils scientifiques.

Or cette spectaculaire redistribution des cartes ne pouvait se produire à un plus mauvais moment. Depuis des mois, en effet, le ministère de la recherche et le CNRS ne cachent pas leur intention de recentrer leurs actions pour tenir compte de contraintes budgétaires aussi rigoureuses que celles de la recherche universitaire (+ 6 % en 1990 pour le budget du CNRS). " Il faut lutter contre la persistance indue d'abonnés au CNRS. Nous savons bien que certaines équipes ou laboratoires deviennent, au cours des ans, moins créatifs ou productifs. Il n'y a pas de raison pour que le CNRS continue à les soutenir mécaniquement ", déclarait récemment Mr Hubert Curien, ministre de la recherche.

Mr François Kourilsky, directeur général du CNRS, l'a répété, le 7 décembre dernier, devant les présidents d'université : " Le CNRS ne dispose pas de tous les moyens nécessaires pour soutenir toutes les équipes universitaires ", même si elles sont excellentes. En outre, le directeur du CNRS souhaite, non sans raison, revaloriser de 15 % à 20 % le soutien de base par chercheur, qui s'est sensiblement érodé depuis quelques années : pour dégager cette marge supplémentaire, il envisage donc de réduire le nombre des laboratoires universitaires associés. Dans quelle proportion et à quel rythme ? Faute de précisions sur ces deux points, les rumeurs les plus alarmistes ont circulé dans les universités.

Ce télescopage, début décembre, des projets du ministère de l'éducation et des intentions du CNRS ne pouvait que provoquer la panique. Comme le note Mr Patrick Fridenson, du SGEN-CFDT, " si le CNRS désassocie à tour de bras et, si, dans le même temps, le ministère supprime les équipes recommandées, c'est la fin d'une vraie politique de recherche universitaire ".

Mais ce n'est pas tout. Pour redonner un peu de marge de manÓuvre aux universités, la direction de la recherche du ministère de l'éducation a prévu la mise en place progressive d'un système de " bonus qualité recherche ". Il s'agit de donner à chaque établissement " la possibilité de prélever un pourcentage de 15 % sur l'ensemble des crédits de recherche provenant du ministère, du CNRS, de l'INSERM, des partenaires industriels, des collectivités locales..., que ces crédits transitent par l'établissement ou les associations 1901 ", souvent mises en place pour gérer plus souplement les contrats de recherche. Ce prélèvement de 15 % a, à son tour, provoqué l'anxiété des directeurs de laboratoires ou de centres associés, menacés de voir leur budget déstabilisé.

Enfin, pour faire bonne mesure, le ministère de l'éducation a demandé au CNRS une renégociation de l'accord conclu en 1985 sur la prise en charge par les universités des frais de fonctionnement généraux des laboratoires associés (entretien des locaux, chauffage, fluides...). Il est indispensable, estime-t-il, que ces frais " soient équitablement répartis ". Or, selon Bernard Decomps, directeur de la recherche en 1985, " si l'accord conclu à l'époque était raisonnable, les crédits inscrits au budget de la recherche universitaire pour prendre en charge ces surcoûts liés aux centres associés n'ont pas été suffisamment réévalués et sont maintenant insuffisants ".

Face à cette offensive générale, déclenchée peu de temps après l'échec de la candidature de Mr Claude Allègre, conseiller de Mr Jospin, à la présidence du CNRS, la riposte du CNRS n'a pas tardé. Non content de placer les projets du ministère de l'éducation en porte-à-faux, en confirmant son intention de supprimer un certain nombre de laboratoires associés, Mr Kourilsky, directeur général du CNRS, enfonçait le clou quelques jours plus tard. Le 19 décembre, il adressait à tous les directeurs d'équipe associée une lettre sans ambiguité : " Par définition, explique-t-il, le financement alloué par le CNRS au laboratoire associé doit être dépensé dans le cadre strict des activités de recherche couvertes par la convention d'association. Ce principe exclut donc tout prélèvement n'entrant pas dans le cadre de ce dispositif. En d'autres termes, les conventions passées entre universités et CNRS, qui ne sont pas de simples contrats de recherche, ne permettent pas de prélèvements sur votre dotation annuelle. " On ne saurait être plus net et torpiller plus efficacement le projet de prélèvement de 15 % du ministère de l'éducation.

L'impasse est d'autant plus profonde qu'à la riposte du CNRS s'est ajoutée la grogne tous azimuts des universitaires. Certes bon nombre d'entre eux reconnaissent que les critiques du ministère ne sont pas sans fondement. L'absence d'évaluation et de contrôle sérieux sur les crédits de la recherche n'est plus tenable, soulignent les uns, et il ne fait pas de doute qu'il y a " à boire et à manger " dans les équipes recommandées. Le manque de transparence dans la gestion des conseils scientifiques et les " magouilles " ne sont plus possibles, admettent les autres. Quant à la volonté du ministère de jouer à fond la carte de la qualité, tout le monde y applaudit.

Mais là s'arrête le consensus. Bien des universitaires redoutent le pilotage direct et centralisé de l'essentiel des crédits par la direction de la recherche du ministère. Dès lors que l'aide aux formations doctorales, aux jeunes équipes et aux formations associées leur échappe, le champ de l'autonomie des universités serait réduit à la gestion du prélèvement de 15 %, bien hypothétique. Cette reprise en main - " cette liberté surveillée " - en matière de recherche est d'autant plus mal vécue que le ministère prône, depuis des mois, le renforcement de l'autonomie universitaire, dans le cadre des contrats Etat-universités. Il y a là, pour beaucoup, une contradiction inexplicable.

Deuxième terrain de discorde : l'évaluation. Certes, elle est insuffisante. Mais les groupes d'experts constitués auprès du directeur de la recherche ne risquent-ils pas, quelle que soit la qualité de leurs membres, de travailler à l'emporte-pièce, faute d'une connaissance suffisante du terrain ? N'aurait-il pas été préférable, comme le suggère Mr Michel Garnier, président de Paris-IV, que les universités construisent leur propre système d'évaluation, à charge pour le ministère de le valider ensuite ? Et pourquoi ne pas s'appuyer également, s'interroge Mr Robert Ellrodt, président de Paris-III, sur les expertises très fines menées, depuis plusieurs années, par le comité national d'évaluation.

Troisième - et sans doute principal - motif de colère des universitaires : à vouloir brusquer les choses, le ministère risque de faire voler en éclats les délicats équilibres de la communauté universitaire. Ainsi, plutôt que de mener une évaluation précise des équipes recommandées, pour faire le tri du bon grain et de l'ivraie, on supprime en bloc toutes ces équipes.

De même, bon nombre d'universitaires dans le domaine des sciences humaines et des lettres sont à la fois stupéfaits et inquiets de voir appliquer les mêmes critères d'évaluation à l'ensemble des disciplines : " Il n'y a pas une recherche universitaire, mais plusieurs catégories de recherche, appartenant à des logiques différentes. Le ministère essaie de faire entrer en force cette diversité dans un cadre homogène ", estime par exemple, Mr Jean-Jacques Becker, professeur d'histoire à Nanterre.

Et son collègue Mr Philippe Vigier, ajoute une crainte largement partagée : " Je suis favorable à l'évaluation. Encore faut-il que les conditions en soient justes. Or le manque de moyens des centres de recherche dans les disciplines littéraires fausse les comparaisons. C'est encore plus vrai dans la plupart des petites universités de province, qui ont un mal fou, souvent faute de moyens, à faire vivre un DEA. " Un sentiment d'inégalité que Mr Cornillot, président de Paris-XIII - Villetaneuse, traduit d'une formule : " L'attitude du ministère ressemble à celle des riches qui expliquent à des pauvres comment il faut faire des économies. "

Au ministère de la recherche, comme à celui de l'éducation, on semble désormais désireux de calmer le jeu et de chercher un terrain d'entente. " Il serait raisonnable, souligne ainsi, Mr François Kourilsky, de mieux répartir les surcoûts liés à la recherche, à condition que cela ne serve pas en réalité à financer la marge d'autonomie des universités. " Et au ministère de l'éducation, on souligne à l'envi qu'il n'est pas question de priver de moyens les centres de recherche associés, bien au contraire.

Reste ce sentiment général exprimé par Mr Daniel Laurent, vice-président de la conférence des présidents d'université : " Il est clair que cela va être l'heure de vérité pour bien des équipes universitaires. Beaucoup vont rester en rade. Etait-ce souhaitable ? "

L'incendie qui a détruit l'une des plus importantes usines de traitement de caviar en Iran pourrait provoquer une augmentation des cours du beluga, le plus cher des grains noirs. C'est la prévision de Mr Mohammad Porkar, l'un des principaux importateurs iraniens pour l'Europe.

Mr Porkar n'a pas précisé le montant de la hausse, mais a estimé que celle-ci interviendrait d'ici deux ou trois mois. Selon Mr Porkar, qui possède la Porimex (société de distribution installée à Lachem, dans le centre de la Suisse, et qui importe annuellement 100 tonnes de caviar iranien), 2 tonnes de caviar beluga ont été détruites au cours du sinistre. Ce tonnage représente 30% à 40% de la production annuelle de beluga. Actuellement, le prix du kilo de beluga tourne autour de 11800 francs.

En janvier 1989, les lecteurs du très austère quotidien Les Izvestia recevaient un choc visuel qui allait alimenter les conversations de la journée : sur une pleine page du journal, le mannequin français Inès de la Fressange, malicieuse et charmeuse, y présentait le raffinement de la maison Chanel... L'URSS de Mikhail Gorbatchev ouvrait, avec éclat, la presse la plus officielle à la publicité occidentale. Télévision et radio avaient fait de même ou s'y apprêtaient.

La première avait déjà subi les assauts du turbulent Silvio Berlusconi dont les palpitations s'accélèrent à l'idée de ce marché de 286 millions d'âmes. Le patron italien y avait obtenu, sur le deuxième canal, une " fenêtre " bimensuelle destinée à présenter par clips, publi-reportages ou films institutionnels, les grandes sociétés européennes désireuses de se faire connaitre auprès des responsables économiques soviétiques.

Mais voilà que la radio, si populaire en URSS (on compte plus de 200 millions de récepteurs) vient de décider à son tour de s'ouvrir à la publicité venue d'Occident. Applicable depuis le 1er janvier 1990, un accord signé le 20 juillet 1989 entre Gosteleradio, l'organisme de la radiotélévision, par l'intermédiaire de sa filiale Sovtelexport (chargée des relations économiques extérieures) et la société Euradio (qui regroupe des producteurs européens de programmes radiophoniques) donne en effet aux annonceurs occidentaux l'accès à Radio Mayak, le premier réseau national écouté régulièrement par... 150 millions d'auditeurs. Un chiffre à donner le tournis à plus d'un annonceur.

Vingt-quatre minutes pourront être consacrées chaque jour à la publicité : spots traditionnels pour des produits ou pour des marques et publi-reportages sur les entreprises et l'économie occidentales. C'est d'ailleurs cette dernière forme de messages - la publicité rédactionnelle baptisée " Info-Reklam " - qui intéresse au premier chef à la fois les annonceurs et les responsables soviétiques. " Et c'est normal ", estime Mr Jean-Michel Brosseau, producteur de programmes depuis de nombreuses années à la société française Ofrédia (filiale de Bélier) et le directeur général d'Euradio. " Le publi-reportage, dit-il, est la forme la mieux adaptée pour présenter à des partenaires potentiels, de façon agréable pour l'auditeur, le portrait, la vocation, les objectifs des sociétés occidentales intéressées par le marché soviétique. " Directeur général de Sovtelexport, Mr Anatoly Andrianov approuve : " Cette ouverture à la publicité est davantage pour nous le moyen d'accéder à un type d'information et d'intensifier les relations économiques entre nos entreprises qu'une nouvelle source de revenus. C'est cela l'esprit de la glasnost. "

Un processus de libéralisation difficile à mettre en Óuvre, notamment en matière d'échanges internationaux. L'impossibilité, jusqu'en 1988, pour les entreprises occidentales, de nouer des relations directes avec des opérateurs locaux étaient un obstacle de taille, tout comme l'absence des firmes soviétiques sur les marchés extérieurs, ou leur représentation par des organismes étatiques à la bureautique paralysante.

L'immensité du territoire - 10 000 kilomètres d'ouest en est, 11 fuseaux horaires - et le cloisonnement de certaines régions ne facilitent guère la communication. " C'est un peu l'enjeu de notre alliance avec Euradio, explique Mr Adrianov. Radio Mayak, qui est captée sur 85 % du territoire, peut être un formidable organe de communication entre les firmes occidentales et soviétiques. "

Accolées aux bulletins d'informations, les tranches de publicité ne pourront pas dépasser deux minutes. Le spot de trente secondes sera facturé 2 000 dollars (12 000 F) quelle que soit l'heure de diffusion, l'info-reklam étant, elle, vendue sous forme de modules (40 000 dollars pour celui incluant des interventions de deux minutes répétées trois fois par jour par exemple). Des règles ? Il n'y en a guère en URSS, du moins pas encore, sur un secteur aussi étranger au système que la publicité. Mais Euradio se promet de respecter celles en vigueur dans la CEE, puisque c'est elle qui dispose de la régie exclusive (sur l'Europe et l'Amérique du Nord) et qui produira les images. Dans chacun des vingt-six pays de sa zone, la société déléguera à un partenaire la charge de collecter les ordres des annonceurs. Le contrat précise que le partage des recettes entre Sovtelexport et Euradio se fera à 50-50.

Une forte augmentation des saisies de stupéfiants et en particulier des drogues dures a été enregistrée en 1989 en France, a annoncé, lundi 15 janvier, le ministère de l'intérieur. Les services de police, de gendarmerie et des douanes ont notamment saisi 927 kilos de cocaine l'an passé, contre 593 kilos en 1988, soit une progression de 56,32 %. De même, les prises d'héroine ont augmenté de 33,03 %, 294 kilos ayant été interceptés en 1989 contre 221 kilos il y a deux ans.

A ces prises de drogue dure, s'ajoutent les saisies de 17 511 kilos de cannabis, essentiellement sous forme de résine, et celles de 11 884 doses de LSD, contre 7 350 doses en 1988, soit une hausse de 61,68 % en un an.

Les trois quarts des prises d'héroine (75,67 %) et 67,45 % de celles de cocaine ont été réalisées par la police et la gendarmerie, tandis que les douanes ont intercepté la quasi-totalité des doses de LSD et 83,63 % des 1 442 kilos d'herbe saisie. Parallèlement, les interpellations liées à la toxicomanie ont augmenté de 5,73 % en 1989 (33 000 personnes contre 31 213 en 1988).

Outre une augmentation du trafic, ces statistiques sont la conséquence, selon le ministère de l'intérieur, de l'effort de répression réalisé en 1989 et du développement de la coopération internationale. Tandis que les effectifs de l'Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants ont été doublés, passant de cent à deux cents personnes, cent cinquante policiers supplémentaires ont été affectés à la lutte contre la drogue. Une antenne de la police judiciaire a, de surcroit, été implantée en Martinique, et au titre de la coopération internationale un bureau a été ouvert à Chypre. Enfin, installé, en 1989, un Office central de répression de la grande délinquance financière, composé de policiers et d'inspecteurs des impôts, afin de lutter contre le blanchiment de l'argent de la drogue.

La municipalité de Trappes a pris un pari : faire du quartier-ghetto des Merisiers un exemple pour le logement social des années 90.

Trappes (Yvelines), 32 000 habitants dont 28 % d'immigrés, un parc immobilier constitué pour 70 % d'habitations à loyer modéré. Le quartier des Merisiers, coupé du centre-ville par une route nationale (la RN 10) au débit d'autoroute (25 000 véhicules par jour), concentre toutes les erreurs commises par les urbanistes des années 60 : des tours gigantesques, une construction de mauvaise qualité, un dédale de caves et de cours intérieures balayées par les courants d'air...

Au fil des années se sont développées ici la toxicomanie des jeunes, la petite délinquance, les dégradations et les violences commises par des bandes aux noms guerriers (" Black Spiders ", " Baiseurs sans pitié "...). L'image de ce ghetto des marginaux déteint sur la ville entière. Longtemps impuissante, la municipalité communiste a décidé de le reconquérir en rachetant les trois mille logements, presque insalubres. Son pari : faire des Merisiers, en 1993, " le plus beau quartier de Trappes ".

Un important programme de réhabilitation (500 millions de francs) a été engagé, dont les effets sont déjà visibles sur certains immeubles : deux mille cinq cents appartements seront isolés, étanchéifiés, rhabillés de neuf. Mais l'image la plus forte de cette opération à long terme restera l'écroulement, le 16 décembre dernier, des deux tours les plus vétustes : leur destruction par implosion a donné lieu à un véritable spectacle, feu d'artifice, laser, projections géantes sur écran gonflable. " Nous marquons symboliquement la fin de cet urbanisme inhumain des années 60... Les Merisiers vont devenir exemplaires de ce que pourrait être partout le logement social ", proclame Bernard Hugo, maire depuis 1966, conscient que la profonde dégradation des logements sociaux alimentait les critiques de ses adversaires politiques.

L'implosion " solennelle " de ces deux tours de douze étages (cinq cents appartements au total ont été détruits) ponctue une réhabilitation qui a commencé en 1985 par l'acquisition du parc locatif du Nouveau Foyer, une société d'HLM privée sur le point de déposer son bilan. Initiative présentée comme unique en son genre par la mairie.

La ville a crée une société d'économie mixte, la SATRA (Société d'aménagement de Trappes), chargée de la gestion des loyers, des charges et des travaux d'entretien. Il était temps de réparer les dégâts, matériels et psychologiques, causés par l'abandon total des parties communes.

" Nous sommes ici depuis 1980. A notre arrivée dans l'immeuble, c'était mieux que maintenant. Les agents de ménage ne font plus rien depuis longtemps, les gardiens ne se déplacent jamais ", se plaint Julienne Batchy, une joviale Congolaise mère de quatre enfants, locataire du square de la Commune, celui dont la réputation est la pire. " Nos parents et amis d'Afrique, lorsqu'ils nous rendent visite, reçoivent une très mauvaise image de la France. J'ai honte de les inviter. " Honte partagée par Ginette Besnard, locataire pendant dix-sept ans de la tour voisine, aujourd'hui effondrée. " Les couloirs sont si monstrueux que je n'ose pas inviter la famille. Pourtant nous avons un bel appartement, spacieux, pour un loyer très abordable. "

Ginette Besnard et son mari ont été relogés il y a un an et demi dans un immeuble qui, lui, sera conservé au prix d'une réfection totale. " Je repars de zéro, avec de nouveaux voisins et toute une organisation à remettre sur pied. En fait, nous nous arrangions entre voisins pour éviter des dégradations sur notre palier. C'est une mentalité d'ailleurs partagée par les étrangers. Les familles arabes se sont bien habituées à cet habitat collectif. En revanche, certaines familles africaines sont ici depuis trop peu de temps pour avoir une juste idée de la façon d'utiliser les parties communes. "

L'expérience de locataires tels que Ginette est utilisée par la SATRA au sein d'un groupe permanent de travail chargé d'élaborer le programme des travaux. Elus, locataires et techniciens municipaux se sont mis d'accord sur le principe que les travaux se feront sans augmentation de la quittance. Ils sont financés par une augmentation de loyer égale à la diminution des charges. A l'issue du programme, l'ensemble des logements bénéficieront d'une convention ouvrant droit à l'APL.

A partir de 1993, certain loyers seront donc réajustés à la hausse, en fonction des revenus des locataires. Mais la plupart de ces dernies sont prêts à payer ce petit supplément, contrepartie d'un meilleur environnement. " Je me trouve bien dans mon appartement et dans Trappes aussi ", dit en souriant Odile Lucas, cinquante-six ans, qui a élevé ses six enfants dans le logement qu'elle occupe depuis septembre 1968, square Yves-Farge. La réhabilitation de son immeuble est pratiquement achevée, véritable métamorphose extérieure qui fait naitre un espoir prudent. " Le hall d'entrée est très bien refait, j'espère seulement qu'il va rester comme ça, mais je n'y crois pas trop. "

Le choc psychologique recherché par la SATRA pour " inverser l'image des Merisiers " devra s'accompagner d'une campagne de sensibilisation de tous les locataires. La fermeture des caves, l'installation d'interphones, l'effacement des graffitis soulagent les mères de famille. Mais les plus jeunes, qui fréquentent les espaces extérieurs, demandent encore plus. " Ce ne sont que les façades qu'on refait, parce que Trappes fait partie de Saint-Quentin-en-Yvelines et qu'il faut faire joli. Mais moi je préférerais que notre argent serve à payer quelqu'un qui passe nettoyer les abords des immeubles, pour ramasser toutes les seringues qui trainent. " A vingt et un ans, la fille d'Odile Lucas pose un autre regard sur sa ville et son quartier, soulevant indirectement le problème des jeunes.

Trappes fait partie des huit communes des Yvelines concernées par un contrat Etat-région consacré au " développement social des quartiers ". A partir de 1990, ces crédits devraient permettre de s'attaquer à des difficultés sociales qui dépassent largement le cadre d'une simple réhabilitation immobilière. Les Merisiers seront devenus un quartier à part entière lorsqu'ils ne concentreront plus dans leurs murs le chômage, la délinquance et une population immigrée en sur- nombre.

L'extension des carrières de gypse dans le Val-d'Oise menace un espace naturel préservé. Les habitants se mobilisent.

Le gypse est une des richesses du Bassin parisien, qui en produit, à lui seul, quelque 3,5 millions de tonnes par an. Soit près de 70 % de la production nationale, provenant des trois départements d'Ile-de-France : la Seine-Saint-Denis (Vaujours), la Seine-et-Marne (Villeparisis) et le Val-d'Oise (Montmorency et Cormeilles-en-Parisis).

Dans ce dernier département, l'année 1989 aura vu la fin et le début d'une polémique. La poursuite de l'exploitation de la carrière de Cormeilles-en-Parisis - une des plus grandes d'Europe à ciel ouvert - se fera probablement en effet vers le nord et non plus sur la totalité du bois d'Hédoit, à Argenteuil ; et ce à la satisfaction générale. En revanche, la Société anonyme de matériel de construction (SAMC), qui exploite la carrière de Montmorency, souhaite donner à ses galeries souterraines une nouvelle sortie, qui pourrait être située à Chauvry ou à Baillet-en-France. Et dans ces deux communes les habitants s'opposent fortement au projet. Principalement à Chauvry.

A 25 kilomètres de Paris, enserrée à l'est et à l'ouest entre la Plaine de France et la vallée de l'Oise et, du nord au sud, entre la forêt de L'Isle-Adam et le massif de Montmorency, la vallée de Chauvry offre en effet au promeneur un paysage vallonné parsemé de vergers, de chemins creux, de ruisseaux et d'étangs, préservé par le plan d'occupation des sols (POS) et rattaché à la zone naturelle d'équilibre de la Plaine de France. La vallée de Chauvry abrite trois villages et quelque 1 500 habitants, mais aussi 53 espèces d'oiseaux qui nichent sur le site, dont neuf peu communes en Ile-de-France - comme la mésange boréale, la caille des blés, la bondrée apivore, - chevreuils et hermines, et encore 259 espèces végétales dont une trentaine très rares.

Pour recentrer son exploitation sous la forêt de Montmorency (le gisement le plus riche avec un million de tonnes par an), la SAMC, une filiale de Poliet-et-Chausson, a décidé de fermer la sortie de sa carrière à Bessancourt - qui entrainait une très forte nuisance avec le passage incessant de cinq cents camions par jour dans une zone urbanisée - pour en ouvrir une autre de 3 000 mètres carrés au nord du massif. Trois projets sont en compétition, un à Chauvry et deux à Baillet-en-France. "Le premier parait avoir la préférence de la société car il coûterait 5 millions de moins que les autres", précise Sylvie Dath, présidente de l'Association de défense de la vallée de Chauvry, qui regroupe 90 % des 300 habitants de la commune. "Pourtant, la route de desserte est ici la plus longue, 1,5 kilomètre, et il faudrait aussi construire un ouvrage pour franchir le ruisseau de l'étang de Chauvry." Une pétition a recueilli dans tout le secteur alentour près de trois mille signatures, adressées au préfet du département, Mr Jean-Louis Destandeau. Elles réclament, à la fois, l'abandon du projet de sortie de carrière sur Chauvry mais aussi le classement de la vallée. Sur ce point, on attend l'avis du préfet de région, lié au schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme. Or, quand on sait qu'une liaison entre la ville nouvelle de Cergy-Pontoise et l'aéroport de Roissy-en-France est une des priorités du département, et qu'elle est prévue à travers la vallée par l'élargissement du CD44, le classement parait fort compromis.

Quant au nouveau carreau de mine, sa construction est subordonnée à l'attitude du... ministère de la défense. Pour accroitre la sécurité de la base de commandement de la défense aérienne installée pas bien loin, à Taverny, dans d'anciennes galeries de gypse, l'armée souhaite en effet racheter les terrains du carreau de Bessancourt - et les galeries voisines de la base - ainsi que la route qui, de Bethemont-la-Forêt à Taverny, traverse en surface la carrière. Ce qui explique, plus que les nuisances, le projet d'une nouvelle sortie de l'exploitation.

La SAMC choisira la localisation de cet aménagement en liaison avec le ministère de la défense. Le préfet confirmera alors à son tour sa décision. Mais il y aura pour les pouvoirs publics d'autres obstacles encore plus difficiles à surmonter : convaincre la municipalité concernée et rendre compatible le POS. Ce qui n'est le cas actuellement ni à Baillet-en-France ni à Chauvry, où l'on n'a jamais autant parlé de foudroyage (1) qu'à présent : c'est la pratique déjà utilisée pour combler la partie de carrière déjà exploitée, comme à Bethemont-la-Forêt, où certains habitants se plaignent des fissures qui en résultent dans les murs de leurs maisons.

Un peu plus loin, en limite des territoires d'Argenteuil, de Cormeilles-en-Parisis, de Franconville et de Sannois, la carrière à ciel ouvert fait moins de bruit depuis que les pouvoirs publics sont parvenus à un compromis qui parait convenir à tout le monde, les communes comme la société Lambert Industries, qui exploite le gypse. " Nous sommes sortis de l'impasse ", estime aujourd'hui Francis Idrac, sous-préfet d'Argenteuil.

Au printemps dernier, les habitants des Côteaux, une zone pavillonnaire d'Argenteuil, s'opposaient à l'avancée de la carrière dans le bois d'Hédoit, à une centaine de mètres de chez eux. D'autant que, sur les 25 hectares du bois, 8 seulement étaient encore intacts de toute exploitation. La solution : permettre à Lambert Industries de ne défricher " que " 3,8 hectares et de redéployer le front de taille vers le nord, au-delà du CD 122 - appelé Route stratégique - sur une superficie de 20 hectares. En contrepartie, la société s'engage à reboiser progressivement la totalité de la carrière - 120 hectares y compris les 20 nouveaux - et à la remettre, pour le franc symbolique, à l'Agence régionale des espaces verts qui, d'ici vingt ans au plus tard, l'aura aménagé en parc péri-urbain ouvert au public.

La commune de Franconville abandonnera de son côté, pour ce parc, une centaine d'autres hectares contre la promesse de pouvoir édifier plus tard une ZAC sur l'espace supplémentaire " offert " à Lambert Industries. Dans cinq ans, une trentaine d'hectares devraient déjà être comblés et reboisés.

Une procédure est actuellement en cours : depuis le 15 décembre 1989, et pour deux mois, une enquête d'utilité publique concerne l'extension du périmètre d'exploitation de la société Lambert. A la fin 1990, cette dernière devra présenter une nouvelle demande d'exploitation, son permis arrivant cette année à expiration. Ce renouvellement s'accompagnera d'une étude d'impact des 20 hectares supplémentaires.

Actuellement, 2,7 hectares sur les 3,8 hectares accordés dans le bois d'Hédoit ont déjà été défrichés. Le terrain restant pourrait être épargné si Lambert Industries obtient avant la fin de 1991 toutes les autorisations pour exploiter vers le nord. Il s'ensuivra une modification de la voirie locale et départementale, prise en charge financièrement par le groupe. Les derniers châtaigniers et bouleaux du bois d'Hédoit ne s'en porteront que mieux.

L'Observatoire régional du foncier en Ile-de-France (1) vient de publier une étude sur l'évolution comparée des prix des terrains de 1985 à 1987 à Paris et dans les départements de la petite couronne : Hauts-de-Seine, Val-de-Marne, Seine-Saint-Denis. Ces prix ont augmenté en moyenne sur deux ans de 50 %, avec des différences importantes suivant les départements, comme le montre le tableau ci-dessous.

Paris a connu pendant cette période une revalorisation impressionnante de ses prix fonciers, et, plus les prix sont élevés, plus ils augmentent (notamment dans les 16e et 17e arrondissements).

De ce fait, les écarts s'accentuent entre Paris et la petite couronne, même avec le département des Hauts-de-Seine. Dans ce département, seuls les marchés fonciers de Boulogne-Billancourt (actif) et de Neuilly (moins actif) sont de " nature parisienne ". Partout ailleurs, les prix demeurent très inférieurs tout en ayant connu des hausses sensibles.

La valorisation foncière se produit presque partout en petite couronne. A l'intérieur de la banlieue, elle se différencie au gré des décisions locales. Certaines communes qui ont pu initier des opérations de revalorisation urbaine voient leurs prix fonciers augmenter plus et plus vite que leurs voisines, tout en restant dans une fourchette de prix modérés. D'autres communes, en contrôlant strictement les mutations foncières, ont ralenti ce phénomène de valorisation.

Au pouvoir depuis le 1er janvier 1959, Fidel Castro est aujourd'hui, à soixante-trois ans, le plus ancien chef de l'Etat de la planète, après le Nord-Coréen Kim Il-sung et le roi Hussein de Jordanie (1). La chute, début 1989, d'Alfredo Stroessner, après trente-cinq ans de dictature au Paraguay, a soudain placé le Cubain dans la désagréable position d'être le plus " vieux " leader politique d'un sous-continent où la lutte contre le " continuisme " des " caudillos " a plus d'une fois, depuis les indépendances de 1816-1825, donné le signal des révoltes.

Au sein du bloc socialiste (2), Fidel Castro a été le premier à réagir contre la perestroika engagée par Mikhail Gorbatchev. Dès le 1er juillet 1985, en effet, le " commandant en chef ", comme on le nomme, avait pris la mesure qui devait amener le pays à un " communisme de combat " : le licenciement de Mr Humberto Perez, vice-président du conseil, président du système national de planification et symbole d'une... perestroika locale, lancée dès 1982, après la grave " crise de Mariel (3) ". Fin 1985, Fidel Castro avait repoussé le troisième congrès du PCC afin de faire réviser dans un sens plus centralisateur le troisième plan. La " rectification " (que les Cubains ont rebaptisée " castroika ") est officiellement la " nouvelle ligne " à Cuba depuis le 12 avril 1986.

Marchés paysans supprimés, surveillance draconienne du minuscule secteur artisanal : telles ont été les mesures les plus durement ressenties par des citoyens qui avaient réussi à s'organiser contre le strict rationnement de la quasi-totalité des produits alimentaires et de consommation courante en vigueur depuis 1961. Le " lider " a expliqué ce retour à un communisme d'inspiration " guevariste ", qui avait déjà prévalu dans les années 60, par le besoin de s'opposer à " quantité de vices et de déformations " qui commençaient à prospérer à l'ombre de cette NEP (nouvelle politique économique) façon cubaine. Plus récemment, il a stigmatisé " les cochonneries du capitalisme ", dont il veut préserver Cuba.

En réponse à la défiance de plus en plus ouvertement affichée par Mr Castro envers la perestroika, les annuelles négociations économiques soviéto-cubaines se sont progressivement compliquées. C'était d'autant plus fâcheux pour l'Etat caraibe que l'équivalent de 30 % du PNB (5 milliards de dollars) provenaient alors des libéralités du grand partenaire, ce que Mr Castro dénomme, lui, " échanges équitables " : surprix payés pour le sucre cubain (qui représente 80 % des exportations) ; sous-facturation du pétrole exporté, à quoi s'ajoute la latitude laissée aux autorités de La Havane de revendre, sur le marché international, chaque baril d'or noir soviétique qu'elles peuvent économiser (ce qui procure à Cuba l'essentiel de ses devises).

Conformément à la ligne qu'il a adoptée à l'égard de l'Europe de l'Est, Mr Gorbatchev, cependant, n'a pas tenté d'étrangler son partenaire. Le numéro un soviétique a, au contraire, lors du voyage qu'il a effectué dans l'ile au printemps dernier, tenu à manifester à Mr Castro qu'il jugeait légitime une " voie cubaine ". Sans doute Mr Gorbatchev ne pouvait pas faire moins à l'égard d'un homme qui a été, en Afrique, le plus actif allié de Moscou durant l'ère Brejnev (un fait dont les militaires soviétiques, éléments non négligeables de la partie engagée à l'Est, ne manquent pas d'être reconnaissants à Mr Castro). Celui-ci, en outre, venait à peine, fin 1988, de porter à son comble sa loyauté envers Moscou en mettant un terme anticipé - contre ses vÓux les plus chers - à son intervention massive en Angola. Donner acte de tout cela aux Cubains était donc, de la part de Mr Gorbatchev, une manière de maintenir la crédibilité de l'URSS.

L'accord entre les deux alliés n'est pas allé, cependant, jusqu'à inclure l'Amérique centrale : Mr Castro continue en effet de considérer des pays tels le Nicaragua, le Salvador et Panama comme faisant partie de sa zone d'influence, alors que Moscou a finalement, après bien des hésitations, décidé, selon toute apparence, d'adopter un "profil bas" dans la région comme gage de sa nouvelle volonté planétaire d'accommodement.

A partir de 1987 cependant, une modeste libéralisation avait été engagée à Cuba. Geste pour contrebalancer l'hostilité castriste à la perestroika ? Essai d'une offre amicale de compensation politique au durcissement économique ? Ou action en franc-tireur du ministre de l'intérieur, le général José Abrantes, alors considéré comme le protégé de Fidel et virtuel rival de Raul Castro, second en tout à Cuba (Etat, gouvernement, forces armées et parti) et successeur officiellement désigné de son frère ainé ?

Quoi qu'il en soit, quelques groupes de dissidents et contestataires (artistes, militants des droits de l'homme, écolos pacifistes) ont commencé à être tolérés. La surveillance des attitudes hétérodoxes de la jeunesse (habillement à l'américaine, rock, homosexualité, etc.) s'est un peu relâchée. Des missions internationales (ONU, Croix-Rouge) ont, pour la première fois en trois décennies, été autorisées à venir s'enquérir sur place de la situation des prisonniers politiques.

C'est dans ce contexte qu'était survenue la visite de Mr Gorbatchev en avril. Comment interpréter, dès lors, la fameuse "affaire Ochoa" qui a éclaté deux mois plus tard, en juin dernier ? Ancien vainqueur de la "guerre d'Ogaden" en Ethiopie, début 1978, ancien commandant en chef du corps expéditionnaire en Angola et tout récent titulaire de la décoration suprême de "héros de la République", le général Arnaldo Ochoa, qui s'apprêtait à prendre le commandement de la IIIe armée à La Havane, a soudain été arrêté sous l'accusation de trafic de drogue et fusillé le 13 juillet, en compagnie de trois autres officiers supérieurs. Une vaste purge du ministère de l'intérieur et la destitution de plusieurs personnages de premier plan, dont le général Abrantes lui-même (condamné, début septembre, à vingt ans de prison), s'ensuivirent.

Les frères Castro auraient-ils eu connaissance d'une collusion entre le " héros militaire " Ochoa et le puissant ministre de l'intérieur Abrantes aux fins de pousser dans l'ile une ligne " perestroikiste " contre Raul le successeur, sinon contre le " commandant en chef " lui-même ? A peine quelques indices ont-ils été apportés en ce sens. Mais que penser, en revanche, de cette accusation de trafic de drogue retenue à l'encontre d'Ochoa ?

Ce n'est sans doute que la partie visible de l'iceberg. Qui croirait, en effet, que dans un Etat aussi policé, de telles activités criminelles aient pu se prolonger à l'insu de Raul, ministre des forces armées depuis 1953, voire du " lider " lui-même ? Toujours est-il que, au cours du procès où les charges contre les accusés ont évolué au fil des audiences, une accusation de nature somme toute politique avait été portée contre Arnaldo Ochoa par Raul Castro lui-même : il aurait eu une attitude " populiste " consistant à distribuer de menues faveurs, à se créer une clientèle, notamment parmi les officiers. Populiste ou non, Ochoa ne manquait pas d'être populaire : n'a-t-on pas vu fleurir sur nombre de murs de La Havane, ces derniers mois, l'inscription " 8-A " - qui, en espagnol, se lit " ocho-A " ?

Depuis, les signes de raidissement du régime se sont multipliés. Deux publications soviétiques favorables à la perestroika, les Nouvelles de Moscou et Spoutnik ont été interdites dans l'ile. Les trois principaux responsables des organisations de défense des droits de l'homme, MM Elizardo Sanchez, Hiram Abi Cobas et Hubert Jerez, ont été arrêtés et condamnés à la prison pour avoir " diffusé de fausses nouvelles " à l'occasion du procès Ochoa. Des centaines d'arrestations ont par ailleurs eu lieu dans les milieux de gauche marginaux, sous prétexte de " trafic de devises ".

Ce durcissement n'a pas mis fin à une agitation modeste mais latente. Une dizaine d'incidents ont été relevés par des observateurs. Une manifestation a eu lieu tout récemment en faveur d'Ernesto Muselier, un des trois derniers " plantados " (prisonniers politiques refusant le " plan de réhabilitation " gouvernemental), et la préparation du voyage du pape dans l'ile, toujours prévu pour 1991, a déjà commencé à donner lieu à des processions de la célèbre " Vierge du cuivre " avec connotations politiques. On s'interroge enfin sur les raisons (maladie grave, crainte de manifestations hostiles) pour lesquelles Fidel Castro n'a pas, cette fois, prononcé de discours-fleuve comme chaque année, le 2 janvier, pour l'anniversaire du triomphe de son " armée rebelle " sur les forces du tyran Batista.

Est-ce pour canaliser un malaise au sein du PCC, le parti unique, que Granma, le journal officiel, vient de faire connaitre que la préparation en ce début de 1990 du quatrième congrès comporterait de larges " assemblées de base " débouchant sur l'élection " par vote direct et à bulletin secret " des dirigeants des cellules ? En 1970 déjà, Fidel Castro avait récupéré la contestation née de l'échec de la " zafra " (récolte de canne à sucre), de 10 millions de tonnes) en autorisant des élections syndicales libres - les seules de l'histoire du régime, - lesquelles avaient donné lieu au renouvellement de 80 % des délégués.

Où en est aujourd'hui le castrisme ? Il y a peu d'années encore, il était évident que Fidel jouissait d'une réelle popularité : ainsi, en 1984, dans un stade - seul lieu où les Cubains ne soient pas encadrés par les omniprésents comités de défense de la révolution, - on pouvait voir une foule se mettre debout pour applaudir le " comandante " venu impromptu assister à un match de base-ball. Comme il est ordinaire dans les régimes autoritaires de ce type, les malaises étaient plutôt attribués à " l'entourage ", et, de ce point de vue, Raul, dénué de tout charisme, a toujours constitué un bouc émissaire idéal.

Fidel Castro demeure-t-il aujourd'hui encore intouchable ? Il est clair que la jeunesse, tout en le sachant encore redoutable, le considère comme une " vieille barbe ", une sorte de don Quichotte radoteur. Nul doute, en effet, que Fidel Castro, comme Deng Xiaoping et Ceausescu, n'hésiterait pas à tirer pour sauver, s'il en était besoin, son régime. Sa personnalité, violente et orgueilleuse, le laisse augurer, et ses discours apocalyptiques (" mieux vaudrait que l'ile sombre " plutôt que d'abandonner le marxisme-léninisme ; " nous saurions défendre ce bastion jusqu'à la dernière goutte de sang " ; " le marxisme-léninisme ou la mort ") vont dans le même sens.

Le castrisme est-il condamné dès lors à connaitre pour le meilleur et pour le pire les mêmes soubresauts que l'Europe de l'Est ? Ce n'est pas sûr. Mr Castro, tout d'abord, est un " fondateur " - tels Lénine, Staline, Mao, Tito (tous morts dans leur lit) - et non un " héritier " comme tous ceux que les révolutions d'Europe de l'Est viennent de balayer.

En second lieu, une dimension historique et culturelle, très latino-américaine, ne permet pas des parallèles trop sommaires. C'est ainsi que n'a jamais existé à Cuba de " société civile " du genre de celles qui, dans les épreuves, se sont lentement formées au sein de certains pays de l'Est. La démocratie façon occidentale n'a pas davantage de traditions dans l'ile. Et si la proximité géographique des Etats-Unis (avec, à destination des Cubains, Radio-Marti, - et bientôt Télé-Marti - émettant à partir de la Floride) peut faciliter dans l'ile les progrès d'un genre de vie nord-américain, des interventions du style de celle qui vient d'avoir lieu à Panama contraignent tout Latino-Américain à demeurer sur ses gardes.

Les réactions internationales à l'" affaire Ochoa" démontrent pourtant que Fidel Castro a perdu la légitimité que lui avaient value une révolution généreuse et le prestige enfin rendu à son pays jadis considéré comme "le bordel des Etats-Unis". Est-il pour autant aux abois ? Son attitude récente reflète un réel désarroi et une profonde anxiété. Pour lui, les événements d'Europe de l'Est à propos desquels la télévision officielle donne d'abondants commentaires sont - il l'a dit récemment - "incroyables", des "choses tristes, très tristes" ; et il fustige les attitudes "répugnantes", "en URSS même".

Aussi est-il à la recherche de nouveaux amis pour remplacer ceux d'Europe de l'Est qui n'ont plus aucune raison, eux, de le ménager (la Hongrie a déjà annoncé une augmentation de 20 % du prix des autobus qu'elle livrera à La Havane).

La Chine, avec laquelle Castro s'était brouillé en 1966, mais qui a reçu son soutien lors des tragiques événements de la place Tiananmen en juin dernier, est en passe de devenir un partenaire majeur de Cuba : le commerce entre les deux pays n'a-t-il pas augmenté de 50 % depuis le début de 1988 ? La Corée du Nord est également citée par le "lider" comme exemple de pays socialiste qui n'a "pas de problèmes"... Le ministre des affaires étrangères, Mr Isidoro Malmierca, vient d'effectuer un voyage en Albanie, et le Vietnam demeure, bien entendu, un pays toujours porté au pinacle par le "commandant en chef" pour l'héroisme dont il a fait preuve contre les Etats-Unis.

Il est assez clair que Fidel Castro - qui a toujours eu des perspectives planétaires - pousse à la constitution d'un "front des exploités" s'opposant à ce qu'il dénomme le " colossal pillage colonial" du tiers-monde par les nations industrialisées : celles-ci, selon lui, agissent de plus en plus de concert avec l'" impérialisme américain", et - voilà bien l'élément nouveau - l'ancien "camp socialiste" est désormais en train de se joindre au mouvement. Une telle vision pourrait certes trouver un regain de crédibilité dans une Amérique latine écrasée par sa dette extérieure si devaient y échouer des politiques "néo-libérales" à l'Óuvre un peu partout.

Emettre à l'Est. Librement. En coopération avec des opérateurs locaux. Souvent à leur demande... L'idée eût paru folle, il y a seulement quelques mois. Elle s'impose aujourd'hui avec force, tant aux entreprises audiovisuelles qu'aux pouvoirs publics. Et si les raisons sont diverses (un investissement à moyen terme pour les unes, un devoir de solidarité doublé d'une mission culturelle pour les autres), elles produisent aujourd'hui le même enthousiasme et la même résolution à mettre le cap à l'Est. A y être présent.

Les radios, sensibilisées par les bouleversements dans ces pays, ont été les premières à réagir. Fun, après une équipée à la tête d'une caravane de vingt véhicules dotés de vivres, de vêtements et de médicaments, a installé un émetteur dans l'université de Bucarest et offert ainsi aux étudiants - ravis - une radio FM qui émet depuis le jeudi 18 janvier.

L'association AAIM (arts, actualités, information, média) a, elle,choisi d'émettre en Hongrie et diffuse une émission quotidienne de deux heures en français - " Paris Budapest " - sur les ondes de Radio-Calypso, première radio privée hongroise. Temporaire - elle a démarré au début du mois et s'interrompera avec la visite de Mr François Mitterrand en Hongrie les 18 et 19 janvier, - l'expérience devrait servir de tremplin au lancement d'une radio d'expression française à Budapest. Quant à la radio montée dès le 31 décembre 1989 à Bucarest par Actuel, la FNAC et Médecins du Monde, elle devrait émettre la semaine prochaine après avoir résolu un certain nombre de problèmes techniques, et sous l'égide de l'Union des écrivains et de plusieurs syndicats. Baptisée initialement " Radio du 22 décembre ", elle devrait également changer de nom et diffuser, au moins dans un premier temps, des bandes musicales.

Europe 1 ne veut pas être en reste qui lorgne, elle aussi, vers plusieurs pays de l'Est. Elle serait d'ailleurs partie prenante d'un tour de table important réunissant notamment Canal Plus, Ouest-France et la Caisse des dépôts et consignations, et visant à lancer, en alliance avec la radio-télévision soviétique, une radio sur modulation de fréquence et ondes moyennes à Moscou. L'initiative en reviendrait à Georges Polinski, qui, fort de bonnes relations maintenues avec les autorités soviétiques depuis la diffusion l'an passé des programmes de Kiss FM à Moscou, semble bénéficier d'un feu vert officiel des ministres soviétiques concernés. D'autres initiatives suivront, tant en matière de diffusion de programmes que d'accords (d'anticipation) sur la publicité.

Les pouvoirs publics ? " Ils travaillent, étudient les besoins, la demande et se promettent bien de répondre présents ", déclare-t-on au Quai d'Orsay. Le secrétaire d'Etat chargé des relations culturelles internationales, Mr Thierry de Beaucé, s'est en tout cas empressé d'organiser les lignes d'un plan en radio et en télévision, rappelant " la compétition culturelle immense en particulier avec l'Allemagne fédérale et le Japon " et espérant " que le gouvernement et le parlement (nous) accorderont des moyens supplémentaires pour développer ces projets en Europe de l'Est. "

En radio, c'est le dossier de la RDA qui est le plus avancé. Un projet à l'étude de longue date visait à créer à Berlin une radio bilingue FM (à l'image d'une station lancée par la Sofirad à Lisbonne) sur une fréquence libérée par le gouvernement militaire français. La demande des autorités est-allemandes a bouleversé les plans. Celles-ci ont proposé au gouvernement français de mettre à sa disposition, à Berlin-Est, une fréquence FM pour monter une radio biculturelle, gérée par des animateurs allemands à destination d'un public jeune et francophile. Une radio dont plusieurs émissions quotidiennes pourraient être reprises sur un réseau de six stations installées dans les villes les plus importantes du pays. Une étude chiffrée vient d'être menée par la Sofirad qui pourrait aboutir, dans un premier temps, à une préfiguration de la radio sur une station allemande.

Bucarest pourrait être la deuxième étape de ce plan d'urgence, le Quai d'Orsay observant d'un bon Óil l'initiative d'Actuel et de Médecins du monde. " Inutile de disperser les forces, indique-t-on. Ce qui compte, c'est de faire préciser leur demande à nos interlocuteurs roumains et de faciliter la présence française, publique ou privée. " Enfin, on évoque l'hypothèse - mais concrête - d'une présence à Prague, Budapest, Sofia et Varsovie, par le biais, là encore, de la FM. Le ministère des Affaires étrangères rappelle enfin le rôle joué par Radio-France-Internationale qui a doublé, en 1989, son volume de diffusion annuelle en roumain, polonais, russe et serbo-croate.

Côté télévision, c'est le " plan parabole " qui est mis en avant. Le but est de permettre la diffusion d'Antenne 2, de la SEPT, de TV 5, peut-être même de Canal France Internationale, dans tous les pays de l'Est ; cela, grâce à l'installation d'un équipement de réception des images, transmises par satellite, dans les instituts et centres culturels français, voire dans certaines universités.

La Roumanie fait là encore figure d'urgence. Sa télévision demande des programmes et des images. Elle pourrait déjà bénéficier d'envois de cassettes. Des négociations sont en cours avec le gouvernement polonais pour la libération d'une fréquence hertzienne destinée à accueillir Antenne 2 ou TV 5, cette dernière étant déjà reçue sur certains réseaux câblés de Hongrie et de Yougoslavie.

Le budget ? Le flou est artistique. Mais un plan chiffré devrait être communiqué d'ici à la mi-février au ministère du même nom. " Quand la volonté politique existe, on trouve toujours une solution ", déclare un responsable de la direction culturelle du Quai d'Orsay. " Or, ajoute-t-il, la relance de l'action culturelle, à l'Est est, sans ambiguité, la première des priorités. Et elle passepar l'audiovisuel. "

Bucarest, le 30 décembre 1989. A l'initiative de Médecins du monde, de la FNAC et de plusieurs éditeurs de journaux, les lecteurs roumains, sevrés d'informations en provenance de l'étranger depuis 1982 (1), trouvent à leur disposition 10 000 exemplaires de Libération, 7 000 du Monde, 2 000 de la Croix et du Figaro, et même 5 000 exemplaires de l'Humanité, sans compter des numéros de Paris-Match, de Elle, de l'Evénement du jeudi et autres Express, distribués gratuitement dans la rue.

L'opération dure deux jours, mais après son interruption, des Roumains continuent à réclamer des journaux français à la Bibliothèque de France, qui dépend de l'ambassade et a servi de centre de distribution improvisé. Pour spectaculaire qu'elle ait été, cette distribution généreuse n'a pu répondre à la demande de lecteurs francophones souvent avides de découvrir les soubresauts de la planète dans la langue de Descartes. Le 17 janvier, ce sont plusieurs milliers d'exemplaires d'un Paris-Match récent, dont la couverture montrait un enfant roumain brandissant le drapeau " troué " de la révolution, qui partiront vers la Roumanie.

Mais aujourd'hui, il s'agit de relever le défi des générosités individuelles mâtinées d'intérêt commercial balbutiant. Les Nouvelles Messageries de la prsse parisienne (NMPP) ont décidé de fédérer les efforts. Le 19 janvier, Mr Alain Sautel, directeur commercial export des NMPP, de retour d'une mission en Roumanie, proposera aux éditeurs de journaux membres de la Commission exportation (le Monde, le Figaro, l'Express, Paris-Match, etc.) de consentir un effort en mettant à la disposition des lecteurs roumains, pendant six mois, plusieurs milliers d'exemplaires de leurs titres.

Vendus à un prix plus que symbolique (quelques centimes l'exemplaire, compte tenu du fait qu'un quotidien roumain est vendu en moyenne environ 30 centimes), ces journaux seraient distribués dans deux centres de Bucarest, à la Bibliothèque de France et au Centre culturel de l'ambassade.

Cet effort de longue haleine, qui bénéficie de l'accord du Conseil du Front de salut national (CFSN), permettra ensuite de bâtir des relations commerciales. Le savoir-faire acquis par les NMPP en quarante-trois ans de distribution en France et dans le monde pourrait aussi bénéficier aux Roumains. Le système de distribution de la presse à Bucarest, l'ancien réseau Ilexim, rebaptisé Rompresse, couvre les quarante villes principales du pays, via les bureaux de poste qui assurent la diffusion des journaux et pourraient donc tirer parti de l'expérience des NMPP.

Il reste cependant à assurer le transport des journaux français - un avion par jour pour les quotidiens, un camion par semaine pour les périodiques, - pour lequel les NMPP ont demandé l'aide des pouvoirs publics, afin de partager les frais estimés à 2,5 millions de francs pour six mois.

La Roumanie n'est pas le seul pays d'Europe de l'Est à s'intéresser à la presse française. Ars Polona, le réseau de distribution de presse polonais, est en négociation avec les NMPP pour fournir des journaux français à une population où l'on parle et lit fréquemment le français. Les responsables de la presse en Bulgarie sont en négociation depuis plusieurs mois avec les NMPP : ils ont déjà sélectionné une vingtaine de titres et devraient prochainement en fixer les quantités. En Allemagne de l'Est, pays que les groupes de presse ouest-allemands considèrent évidemment comme une terre d'expansion, la presse française pourrait être distribuée dans les hôtels et les gares des villes les plus importantes (Berlin-Est, Leipzig et Dresde).

Les problèmes restent nombreux. Outre ceux liés à la logistique, la non-convertibilité de la plupart des monnaies des pays d'Europe de l'Est empêche actuellement tout développement commercial. Dans six mois, il sera temps, pour les éditeurs de journaux et les NMPP, de mesurer le chemin parcouru. Mais, d'ici là, un autre marché, riche de 290 millions d'individus au sein duquel les journaux français vendent à peine quelques milliers d'exemplaires, pourrait être à l'ordre du jour : l'URSS.

A peine engagés sur le chemin de la démocratisation, les pays de l'Est apparaissent comme un marché prometteur pour les médias occidentaux. Les agences de publicité Ogilvy, Mac Cann-Erickson et Young and Rubicam se sont déjà installées en Union soviétique, en Hongrie ou en Yougoslavie. Chase Entreprise s'apprête à " câbler " la Pologne. Le groupe ouest-allemand Springer négocie la reprise de magazines de la RDA. MM Rupert Murdoch et Robert Maxwell investissent dans la presse hongroise.

Les médias français ne boudent pas l'aventure. Certains vont chercher à l'Est une image de défenseur des libertés, d'autres espèrent y trouver de nouvelles recettes. Radios et journaux ont été les premiers à franchir les frontières pour répondre à un besoin pressant d'information. Mais les grands groupes multimédias s'apprêtent à faire de même pour trouver des partenaires et développer des marchés. C'est le cas de Hachette qui vient de créer une filiale avec les Editions du Progrès à Moscou. Et de Havas qui, coup sur coup, a obtenu les régies de la première radio commerciale hongroise (Radio Danubius), de l'hebdomadaire de la perestroika Ogoniok et du réseau régional de la télévision soviétique.

En coulant 19 287 000 tonnes d'acier brut en 1989, les sidérurgistes français ont consolidé les acquis de l'année précédente. 1988, faut-il le rappeler fut, pour les maitres de forges, une année quasi-miraculeuse. La production nationale d'acier, dopée par une excellente conjoncture mondiale, avait bondi de 7,7 %, passant de 17 à 19 millions de tonnes et retrouvant ainsi le niveau d'activité de 1984. Difficile de tenir sur longue distance à ce rythme de sprinter. La croissance 1989 - plus sage - est de 0,9 %, selon les données de la chambre syndicale de la sidérurgie, ce qui est loin d'être négligeable. Elle constitue même, replacée dans la chronique de l'acier de ces dix dernières années, une bonne performance... Il s'agit de la troisième année d'expansion depuis 1979.

Ce niveau d'activité soutenu est-il, pour autant, fermement assuré ? Pas évident. La production d'acier a nettement marqué le pas au trimestre. Un infléchissement durant la dernière moitié de l'année est habituel. Le secteur du bâtiment travaux publics, gros consommateur d'acier, ralentit en effet son activité durant la période hivernale. Reste que, cette année, le décrochage a été brutal. 8,9 millions de tonnes d'acier ont été produites entre juillet et décembre contre un peu plus de 10 millions de tonnes de janvier à juin. Les sidérurgistes français ont même achevé l'année sur une apparente fausse note... Seule 1 323 000 tonne d'acier brut a été coulé en décembre, soit un repli de 19,9 % par rapport au même mois de l'année précédente. Déjà, en octobre et en novembre, les maitres de forges n'avaient pu renouveler leurs performances de 1988.

Faut-il voir dans ce troisième recul mensuel consécutif le signe avant-coureur d'un retournement de conjoncture ? Chez Usinor-Sacilor, on affirme ne pas y croire. es trois secteurs qui tirent la production d'acier, souligne-t-on,- à savoir, le bâtiment et les travaux publics, l'automobile et les biens d'équipement - aucun n'a montré de signes de faiblesse à la fin de 1989. Cet avis est d'ailleurs partagé par les conjoncturistes de la Banque de France qui estiment que la tendance de fond reste bonne.

La consommation réelle d'acier, il est vrai, n'a - pour le moment - pas baissé. Seule la consommation apparente - estimée à partir des achats effectuées auprès des maitres de forges - a eu des accès de faiblesse cet automne. Nombre d'industriels ont constitué, par précaution, tout au long de l'année 1988, des stocks importants de barres, de poutrelles, de feuilles d'acier. En effet, les sidérurgistes, surpris par la montée en régime de la demande, éprouvaient d'extrêmes difficultés pour tenir leurs délais de livraison.

La perte de vigueur de la production d'acier dès cet automne est la conséquence logique d'un mouvement de réajustement des stocks. Il semble bien, en effet, que dans l'automobile ou les biens d'équipement, l'on pioche d'abord dans le surplus de réserves avant de se remettre à acheter de l'acier. Certains sidérurgistes européens ont anticipé ce mouvement de dé- stockage en réduisant d'eux-mêmes leur production. Parmi eux, Usinor-Sacilor qui a " immobilisé " pendant quelques jours au mois de décembre les trois trains à larges bandes de Sollac (produits plats) et a réduit l'activité de certaines unités d'Unimétal (produits longs) et d'Ascométal (aciers spéciaux). Ces restrictions de production volontaires - le temps de purger le marché - expliquent donc en grande partie la faiblesse relative de l'offre le mois dernier.

American Telephone and Telegraph (ATT), numéro un mondial du téléphone, a vécu un scénario catastrophe, lundi 15 janvier : près de la moitié des communications interurbaines qu'elle assure ont été en panne pendant neuf heures. Bien que l'origine de cet incident ne soit pas encore connue, les techniciens de la compagnie écartaient l'hypothèse d'un virus en l'état actuel de leurs connaissances.

Dans son malheur, ATT a eu de la chance, puisque la journée de lundi était fériée en raison de la commémoration de l'assassinat du pasteur Martin Luther King. La panne à laquelle elle a été confrontée n'en est pas moins la plus grave de son histoire et a été prise très au sérieux par les dirigeants de la compagnie. Le grand patron d'ATT, Mr Bob Allen, est venu s'en expliquer lui-même, mardi, devant la presse.

Pendant neuf heures, 40 % des communications longue distance assurées par la compagnie aux Etats-Unis ont été coupées (le Monde du 17 janvier). ATT assurant environ 70 % des communications intérieures américaines, cela signifie que 30 % environ des appels interurbains n'ont pu aboutir.

Selon des informations données lors de la conférence de presse, une " saleté " (un bug, pour reprendre le mot anglais bien connu des informaticiens) a perturbé un logiciel, entrainant une congestion d'un central à New-York s'est ensuite propagée par effet de dominos dans le reste du pays. Les techniciens, en l'état actuel de leurs connaissances - puisque l'origine de la panne ne sera probablement pas découverte avant plusieurs jours, - ont assuré qu'ils n'avaient " aucune raison de croire qu'un virus informatique a été introduit sur le réseau "... L'élément étranger en question a perturbé les lignes parallèles à celles qui véhiculent la voix, sur lesquelles transitent des signaux permettant, entre autres, de gérer le réseau téléphonique. Les abonnés qui voulaient appeler en interurbain se heurtaient donc en permanence à un signal occupé : pour simplifier, c'était comme si on voulait faire circuler un train sur une voie dont tous les feux étaient rouges.

Plusieurs centaines de techniciens ont été dépêchés pour tenter de réparer et le téléphone a été rétabli progressivement. Ce n'est que le lendemain matin que tout a fonctionné normalement. Seul le réseau public a été touché par cette panne, les lignes privées n'étant pas affectées, selon ATT, qui n'est pas en mesure d'évaluer les pertes économiques dues à cette panne. Le plus grave risque d'être en terme d'image : les concurrents de " Ma Bell " ne manqueront pas d'exploiter cet accident à leur profit.

Cet incident est une nouvelle illustration du degré de dépendance des sociétés modernes vis-à-vis de leurs technologies de pointe, et des risques de pannes, volontaires ou involontaires. Car force est de constater que la " saleté " incriminée donne une idée des dégâts que des virus pourraient causer s'ils parvenaient à déjouer tous les verrous de sûreté mis par les techniciens pour protéger les ordinateurs ou... les grands réseaux de communication.

Des cadavres portant des traces de tortures atroces ont été découverts dans une nouvelle fosse commune à Timisoara, a annoncé mardi 16 janvier le journal Adeyarul. L'ancien quotidien du PC roumain rapporte que les cadavres déposés dans des cercueils avaient été enterrés le 28 décembre dans une fosse commune creusée par une excavatrice.

De nombreux corps portaient des traces de torture sadique. Sur des morceaux de sparadrap, collés sur les cadavres, étaient inscrits des chiffres dont on ignore la signification, comme 7/1078. Un cadavre, précise le journal, porte collé sur la poitrine un papier sur lequel est écrit : " Venu le 19, à 8 h 30. " " Le corps d'une jeune fille sauvagement mutilé porte le numéro 6/1063 ", ajoute le journal. Ces corps, dont le nombre n'a pas été précisé, sont ceux de victimes de la répression des manifestations du 17 décembre dernier, lors du début de la révolution roumaine. Il est impossible de connaitre le nombre de ces victimes.

Quatre dirigeants du régime Ceausescu, dont le plus proche collaborateur de l'ancien numéro un roumain, Mr Emil Bobu, comparaitront " en principe " d'ici à la fin de la semaine devant un tribunal militaire exceptionnel à Bucarest sous l'accusation de génocide, a indiqué mardi à l'AFP le procureur général de Roumanie. Par ailleurs, le gouvernement roumain a accepté de reporter les élections générales, initialement prévues en avril prochain, a indiqué, mardi 16 janvier, à l'AFP le président du Parti national paysan (PNP), Mr Corneliu Copossu. Selon ce dernier, le président du Conseil du Front de salut national (CFSN), Mr Ion Iliescu, a assuré que le CFSN ne se présenterait pas en tant que tel aux élections et que les partis non membres auront libre accès aux médias. Toutes ces demandes étaient avancées par ces partis non membres. Ancien rapporteur à la Commission des droits de l'homme des Nations unies, persécuté par Ceausescu, Mr Dumitru Mazilu, vice-président du Conseil du Front de salut national (CFSN) a été au centre de la crise qui l'a secoué, les 12 et 13 janvier. Dans une interview accordée au Monde à Bucarest, mardi 16 janvier, à l'issue d'une longue réunion du bureau exécutif du CFSN, Mr Mazilu, qui est apparu assez tendu, évoque sa situation personnelle au sein du Front et les divergences entre lui-même, qui souhaite "un changement rapide et profond", et "d'autres", qui privilégient l'approche graduelle. Le numéro deux du CFSN se déclare par ailleurs opposé à l'interdiction du PC roumain, "une mesure non démocratique", ainsi qu'à la réintroduction de la peine de mort, et émet des doutes sur la tenue d'un référendum, le 28 janvier, sur ces deux questions comme cela avait été annoncé samedi par le président, Mr Ion Iliescu. Un autre dirigeant du CFSN, Mr Silviu Brucan, s'est également opposé à une mise hors la loi du PC, qui ferait de la Roumanie, a-t-il dit, dans une interview au quotidien roumain Adevarul, "le premier pays démocratique à interdire le PC". Une telle mesure risquerait "d'offenser et de mettre en difficulté" les Partis communistes des pays voisins alors qu'"on ne peut pas ne pas tenir compte" des changements à l'Est suscités par l'arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev.

"Comment évaluez-vous la gravité de la crise du 12 janvier ?

- Je ne dirais pas que ce fut une crise grave. Il y a eu une manifestation en grande partie spontanée. Les revendications étaient parfois contradictoires mais demandaient principalement une attitude plus ferme, plus claire envers le totalitarisme de Ceausescu. Sous la pression, nous avons pris quelques mesures qui ne sont pas des plus démocratiques et dont nous sommes conscients qu'elles n'auraient pas été prises dans des circonstances normales.

- Vous parlez bien des décrets sur la mise hors la loi du Parti communiste et le référendum sur la réintroduction de la peine de mort ?

- Oui. On ne peut mettre hors la loi aucun parti, pas plus le Parti communiste que d'autres. On peut constater qu'il s'est dissous mais on ne peut pas l'interdire d'autorité. C'est une mesure non démocratique. Nous devons donc soumettre cette décision au Conseil du Front de salut national (1) qui doit se réunir ces jours-ci, en écouter les diverses opinions et décider par la suite.

- Mais le président du CFSN, Mr Iliescu, avait annoncé le lendemain que l'interdiction du PC ferait l'objet d'un référendum le 28 janvier. La tenue de ce référendum n'est-elle donc pas certaine ?

- Il est difficile de le dire. La direction du CFSN s'est prononcée pour un référendum mais la décision doit être soumise au Conseil.

- Et la peine de mort ?

- Les manifestants demandaient des mesures plus sévères à l'égard de ceux qui ont torturé la population pendant tant d'années et tiré sur le peuple. La masse des gens voulaient la peine de mort alors que nous avions pensé qu'elle pourrait n'être appliquée qu'au couple présidentiel, qui avait organisé le génocide. Il a donc été décidé qu'elle serait réintroduite pour une brève période, applicable seulement à ce type de crimes. Mais moi, au regard des droits de l'homme, je considère que la peine capitale doit être abolie.

- Il y a eu aussi des tensions entre les dirigeants du CFSN...

- Les rapports entre nous sont bons. On a prétendu qu'il y avait une concurrence entre le président Iliescu et moi, mais c'est faux. A la manifestation du 12 janvier, c'est la direction qui m'a demandé d'aller calmer les gens, pensant que j'avais leur sympathie, et on en a conclu que je voulais prendre le pouvoir. Mais, dès le début, j'avais dit que je voulais rester expert des Nations unies, que je ne voulais exercer ces fonctions au CFSN que jusqu'aux élections libres et que cela ne m'intéressait pas de participer à ces élections.

- Il n'y a pas de divergence entre vous ?

- Bien sûr, il y a des points de vue différents, mais c'est l'unité dans la diversité. Personnellement, je suis pour des changements plus rapides et plus profonds dans tous les domaines, pour rompre avec l'héritage de Ceausescu.

- Malgré tout, vous êtes la cible, depuis quatre jours, d'une virulente campagne de presse. Cette presse est-elle aussi indépendante qu'on le dit ?

- Non. Je suis convaincu qu'il existe une manipulation dont le but est de m'écarter du CFSN. Je ne m'accroche pas à ce fauteuil, mais j'ai renoncé à démissionner parce que tous mes amis m'ont dit que mon départ créerait des problèmes. Cela dit, cette campagne contre moi, aux méthodes staliniennes, m'empêche de faire mon travail dans des conditions normales.

- Pourquoi veut-on vous écarter du pouvoir ?

- Dès le moment où, le 22 décembre, les gens m'ont poussé vers le balcon du comité central, j'ai exposé mes objectifs. Je le répète, la Roumanie n'a pas été, n'est pas et ne sera pas un pays communiste ; le peuple a vécu et vivra dans la foi en Dieu qui doit s'exprimer en toute liberté. Tous les citoyens doivent avoir des conditions de vie décentes, la libre initiative doit prévaloir en économie.

" Si cela dérange quelqu'un, c'est son affaire. Moi, j'ai lutté pour ces idées au péril de ma vie : la nuit du 21 au 22 décembre, ma femme, mon fils et moi avons été emmenés pour être exécutés, en pyjama et en chemise de nuit. J'ai eu la poitrine écrasée à coups de crosse et nous n'avons dû notre salut qu'aux circonstances particulières de la révolution.

- Que ferez-vous si la campagne contre vous continue ?

- Pour l'instant, la crise a été surmontée et je reste en fonctions. Si les choses empirent, je ferai ce que mes collègues me diront de faire.

- Est-ce que ce sont vos vues sur l'avenir du communisme dans le pays qui dérangent ?

- Je suis convaincu que tout le peuple roumain les partage. Pendant les années où j'étais aux arrêts chez moi, j'ai reçu plus de trente-quatre mille lettres clandestines.

- On entend souvent dire que le nouveau régime est contraint de faire appel aux collaborateurs de l'ancien, faute de gens pour les remplacer. Qu'en pensez-vous ?

- Je pense que tout homme peut être remplacé. Seulement, certains ont plus d'expérience ; nous avons fait appel à eux pour cette période, mais nous sommes en train de trouver des gens pour assurer la relève. Les deux critères sont la compétence et l'intégrité morale. "

- La plus grande compagnie de négoce japonaise, Mitsubishi corp., annonce qu'elle a racheté, pour 800 millions de dollars (4,64 milliards de francs), la firme américaine Aristech Chemical corp., ancienne branche chimique du grope sidérurgique USX. Il s'agit de la première acquisition d'une firme américaine par la technique du leverage buy out (achat par effet de levier) par une société japonaise.

La compagnie aérienne Singapore Airlines a annoncé, le mardi 16 janvier, qu'elle achetait 15 Boeing 747-400 ferme et 15 autres en option ainsi que 5 triréacteurs MD 11 ferme et 15 autres en option. Ces 50 avions commandés représentent un montant de 8,6 milliards de dollars (50 milliards de francs). Ils seront livrés de 1994 à 1999. Les Boeing (410 sièges) serviront à effectuer des liaisons sans escale que les passagers demandent de plus en plus et les McDonnell Douglas de plus petite capacité (288 sièges) correspondent à des marchés plus restreints.

Cette commande spectaculaire confirme le désir de Singapore Airlines de conserver la flotte la plus jeune du monde avec près de quatre ans d'âge moyen. Il a été rendu possible par les résultats de la compagnie qui continue d'être l'une des plus bénéficiaires du monde : en 1988, avec 35 avions, elle a réalisé un bénéfice de 1,8 milliard de francs soit 50 % de mieux qu'Air France qui alignait 110 avions.

Le ministère de l'industrie poursuit ses coups de sonde dans le tissu industriel français. Les services de la rue de Grenelle ont ainsi présenté mercredi 17 janvier les conclusions d'une étude approfondie consacrée aux PMI.

L'enquête, confiée au cabinet de consultants lyonnais Algoe, a porté sur un échantillon assez large, 845 entreprises, censées représentées les 22 000 PMI françaises du secteur industriel (50 % des effectifs de l'industrie) ont été examinées, sous toutes les coutures, l'objectif étant plus précisément d'observer leur comportement face à la reprise de la croissance amorcée en 1986 et d'identifier les éléments-clés de compétitivité.

Premier constat : près de la moitié des PMI semblent avoir manqué le coche de la croissance, faute de capacités de production suffisantes. Seules 46 % des entreprises de l'échantillon - " les offensives " - peuvent afficher une croissance annuelle moyenne supérieure à 15 % entre 1986 et 1988. En revanche, 40 % d'entre elles - " les entreprises stables " - ont enregistré une progression de leur chiffre d'affaires parallèle à l'inflation... c'est-à-dire une stagnation. Une minorité confortable (14 % environ) a même connu une régression. Ce sont les PMI " défensives " .

La reprise s'est donc exercée de manière sélective. Qui en a bénéficié ? Essentiellement les entreprises qui se sont tournées vers l'international et, parmi elles, les " nouvelles européennes" (33 % de l'échantillon) qui ont concentré leur effort sur le marché européen. Les entreprises "mondialisées", à l'effort d'exportation plus ancien et dispersé (15 % de l'échantillon), ont réalisé au cours des trois dernières années une performance inégale. Les PMI "franco-françaises", qui n'exportent pas ou très peu (40 % de l'échantillon) ont pu également afficher des taux de croissance élevés. Certaines d'entre elles ont profité à plein de la vigueur retrouvée du marché national. Les grandes perdantes sont les "exportatrices traditionnelles" (14 % des PMI) qui ont axé leur développement international sur des marchés en déclin (l'Afrique par exemple).

Deuxième enseignement : la taille de ces entreprises conditionne leurs performances. Mais le seuil critique se situe à 50 salariés et non à 200 commme on a l'habitude de le penser. En dessous de 50 salariés, seul un tiers des PMI affichent une croissance forte. Cette catégorie recherche peu l'innovation et recourt moins fréquemment aux aides publiques. Contrairement aux idées reçues, ce sont les entreprises les plus performantes qui recueillent en priorité ces aides. Bien informées, elles savent jouer de toutes les facilités qui leur sont ainsi offertes. Le crédit impôt recherche, l'assurance prospection et les procédures de type ANVAR sont les plus utilisés.

Troisième et dernier enseignement : ce sont les hommes et non les fonds propres qui font surtout défaut aux petites et moyennes entreprises de l'industrie. 41 % d'entre elles identifient l'insuffisance de resources humaines comme un handicap majeur. Dans leur grande majorité les PMI ont des besoins de recrutement. 44 % d'entre elles ne parviennent à attirer les qualifications nécessaires en raisons, expliquent-t-elles, de leur localisation géographique. Seules 24 % citent comme source de difficultés l'insuffisance de fonds propres. Ce sont les entreprises internationalisées, européennes ou mondialisées, qui placent plus nettement les ressources humaines au premier rang de leur difficultés. Restent que les plans de formation sont rares. Ils ne concernent qu'une PMI sur deux.

La compagnie française Thomson CSF a été choisie pour fournir quatorze radars tridimensionnels de défense aérienne aux forces armées turques, a annoncé mardi 16 janvier le premier ministre turc, Mr Yildirim Akbulut. Ce contrat, qui sera finalisé dans les jours à venir, s'élève à 130-150 millions de dollars (moins de 900 millions de francs). Il s'agit d'un premier contrat entre la France et la Turquie dans le domaine de la défense.

Le gouvernement français a joué " un rôle très important " dans l'obtention de cette commande, a déclaré Mr Bertrand Griffe, le délégué de Thomson à Ankara. " La Turquie voulait le soutien total du gouvernement français qui a offert sa caution morale et financière ", a-t-il ajouté. Selon le quotidien Milliyet, Thomson offrait un taux d'intérêt plus bas et une période de remboursement plus longue que ses concurrents, General Electric et la compagnie turco-américaine Aydin. Les radars seront fabriqués en collaboration avec la compagnie turque Tekfen.

La réunion qui regroupait les représentants de trente-quatre Etats à Paris les lundi 15 et mardi 16 janvier ne marquera pas véritablement la création de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement de l'Europe de l'Est (BERD).

Le conseiller spécial de Mr François Mitterrand, Mr Jacques Attali, qui présidait la rencontre, a cependant indiqué, mardi, que les statuts de la BERD seront présentés les 10 et 11 mars à Paris. D'ici là, trois groupes de travail seront formés, le premier pour réfléchir aux missions de la banque, au développement du secteur privé en particulier, le deuxième pour discuter des moyens (montant et répartition du capital), et le troisième pour définir le mode de fonctionnement (forme des concours, prêts conditionnels ou à taux de marché, critères d'éligibilité). Mr Attali estime que, après cette première rencontre - qualifiée d'historique, puisqu'elle réunissait aussi bien des représentants de la CEE, de l'Europe de l'Est, de l'URSS, des Etats-Unis, que du Japon, - la BERD pourrait être opérationnelle avant la fin de l'année.

Tout pays qui reconnait la nécessité de favoriser la transition des pays de l'Est en voie de démocratisation vers l'économie de marché aux principes généraux de l'organisation pourra participer au capital. Parce que la banque est avant tout européenne, il parait acquis que la CEE détiendra une participation majoritaire. Selon Mr Attali, le montant total du capital devrait, comme l'avait proposé la communauté européenne, s'établir à 10 milliards d'Ecus (70 milliards de francs).

Au terme de deux jours de discussions, il semble cependant que les participants n'aient pas adopté une position commune sur le statut de l'URSS. Pourra-t-elle faire partie des membres de la banque, alors que certains, les Etats-Unis en particulier, jugent le processus de réformes politiques et économiques encore insuffisant. Et même si elle fait partie des fondateurs, sera-t-elle éligible aux concours de la BERD ? Mr Jacques Attali a souligné mardi que la BERD devrait soutenir en priorité le développement du secteur privé dans ces pays, même si l'assistance à des projets d'infrastructures publiques n'est pas à exclure. Par ailleurs, la localisation de la BERD et le nom de son futur président sont encore inconnus.

Une grande partie de la réunion de Paris a été consacrée à l'exposé par les différents pays de l'Europe de l'Est de leur situation économique respective.

La chambre d'accusation de la cour d'appel de Nancy a rejeté, mardi 16 janvier, la demande de mise en liberté déposée par Mr Bernard Foissey, vice-président de la chambre de commerce de Nancy et propriétaire de grandes surfaces du meuble dans la région de Lunéville. Le 18 décembre dernier, Mr Bernard Foissey avait été inculpé de corruption active et passive de citoyens chargés d'un ministère de service public et de recel de biens sociaux par le juge Gilbert Thiel et écroué à la maison d'arrêt d'Epinal. Son inculpation était intervenue au lendemain de celle de Mr Jacques Gossot, maire (RPR) de Toul, et à la veille de celle de Mr Gérard Bouthier, alors secrétaire général de la chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Meurthe-et-Moselle. Tous deux sont actuellement détenus.

Mr Foissey, qui s'est démis de ses fonctions à la CCI, siégeait à la commission départementale d'urbanisme commercial (CDUC), une structure où se décident l'implantation ou l'agrandissement des grandes surfaces. Il aurait reconnu, devant le juge Thiel, avoir perçu 800 000 F pour influencer ses votes devant la CDUC.

Par ailleurs, la chambre d'accusation, saisie du dossier des fausses factures de Nancy depuis le 20 décembre 1989, a chargé un de ses membres de suivre plus personnellement le développement de l'instruction. Il s'agit de Mme Monique Dory, conseiller à la cour d'appel de Nancy depuis avril 1988.

Mme Dory, qui est l'épouse du premier vice-président du tribunal de grande instance de Nancy a été juge d'instruction dans cette même ville de 1976 à 1978. La tâche qui lui incombe aujourd'hui n'est donc pas nouvelle pour elle.

Le magistrat qui lui avait succédé à l'instruction en 1978 à Nancy n'est autre que le juge Gilbert Thiel, celui-là même qui, depuis novembre 1987, conduisait l'instruction du dossier des fausses factures.

La chambre d'accusation examinera prochainement la requête que l'avocat général Claude Renauld va lui transmettre en ce qui concerne la question des nullités de procédure soulevées par les défenseurs de MM Gossot et Bouthier.

La cour d'appel d'Aix-en-Provence a rendu, lundi 15 janvier, son arrêt sur les membres du réseau de trafic international d'héroine baptisé " pizza connection ". Certaines peines prononcées en première instance en décembre 1988 (le Monde daté 27-28 novembre et du 8 décembre 1988) ont été confirmées, d'autres ont été aggravées.

La peine de dix-huit ans de prison d'André Manoukian, cinquante-cinq ans, gérant d'un snack-bar, a été confirmée, mais celui-là a, de plus, été condamné à une amende de 1 million de francs. La peine de seize ans de prison infligée à Mariano Piazza, cinquante-six ans, restaurateur, a été portée en appel à dix-huit ans. Il s'y ajoute une amende de 800 000 F.

La cour d'appel a aussi aggravé les peines des deux passeurs du réseau, Joseph Regwan, trente-huit ans, et Joseph El-Maleh, quarante-trois ans. Ils sont condamnés à quinze ans de prison contre respectivement treize et douze ans en première instance.

- La population pénale, en augmentation sensible au cours des mois d'octobre et novembre, a baissé de 1,78 % en décembre, en raison des libérations anticipées traditionnelles avant les fêtes de fin d'année. Au 1er janvier, le nombre des détenus dans les prisons, métropole et DOM réunis, était de 45 419 contre 46 246 un mois plus tôt et 45 725 au 1er novembre. Sur les 43 912 personnes incarcérées dans la seule métropole, on comptait 23 936 condamnés et 19 976 prévenus. Un mois plus tôt, il y avait 23 079 condamnés et 21 626 prévenus.

- Le sous-brigadier Bernard Obringer, qui avait grièvement blessé avec son arme de service un automobiliste, le 20 janvier 1987, au centre de Forbach (Moselle), vient d'être radié de la police nationale par le ministre de l'intérieur. Cette décision est toutefois susceptible de recours devant le tribunal administratif. Le policier avait tiré une balle dans le cou d'un commerçant de la ville, Mr Christian Ricbourg, qui s'apprêtait à déplacer un véhicule en stationnement gênant. Poursuivi pour coups et blessures volontaires avec arme, le sous-brigadier avait été condamné en correctionnelle, le 22 décembre 1989, à dix-huit mois de prison avec sursis et deux ans d'interdiction de port d'arme.

Le docteur Jean-Jacques Peschard, cinquante-neuf ans, maire du 7e secteur de Marseille (14e et 15e arrondissements), a été assassiné, mardi soir 16 janvier vers 23 h 30, par deux inconnus qui l'attendaient au sortir d'un restaurant place du Lieutenant-Albert-Durand et l'ont tué d'une balle en pleine tête. Proche de Mr Robert Vigouroux, maire de Marseille, élu sur sa liste en 1989, Jean-Jacques Peschard s'occupait plus particulièrement des quartiers nord de Marseille et siégeait également à la commission de l'urbanisme à l'hôtel de ville.

Le véhicule, une BMW, embouti contre le mur d'un commerce, une vitre brisée, le chauffeur effondré sur le volant : le docteur Jean-Jacques Peschard, maire du 7e secteur de Marseille, aura été, selon le mot d'un policier, " exécuté comme un vulgaire voyou ". Selon les premières informations, les faits se seraient déroulés de la manière suivante : le docteur Peschard avait passé la soirée de mardi dans un restaurant proche de la place du Lieutenant-Albert-Durand, avec deux autres élus de la ville, dont les identités n'ont pas été communiquées. Après avoir quitté ses deux convives, vers 23 h 15, le maire du 7e secteur devait rejoindre son automobile, une BMW, garée à quelques mètres de l'établissement dans l'impasse Jean-Chappe.

Alors qu'il effectuait une marche arrière pour sortir de l'impasse, un autre véhicule, une R 20, à bord duquel se trouvaient deux hommes, le visage dissimulé par des cagoules, se plaçait à côté de la BMW du docteur Peschard. Le passager de la R 20, armé d'un fusil à pompe, devait tirer à deux reprises, semble-t-il, et l'un des projectiles atteignait le docteur Peschard en pleine tête, le tuant sur le coup. Tandis que les deux tueurs prenaient la fuite, la BMW, dans son élan, traversait la place lentement pour percuter, par l'arrière, le mur d'une mercerie.

Plusieurs témoins qui avaient assisté à l'assassinat alertaient la police et un très important dispositif était mis en place par les autorités. Le préfet de police, Mr Marcel Morin, le commissaire Louis Ques, patron du SRPJ, se rendaient sur les lieux, interdits d'accès à la presse.

Le caractère très professionnel de l'assassinat du docteur Peschard, outre la vive émotion provoquée immédiatement dans les milieux politiques marseillais, ne manque pas d'intriguer les policiers. Le maire du 7e secteur était un homme discret. Elu municipal depuis 1974, d'abord aux côtés de Gaston Defferre - ses connaissances de chirurgien l'avaient conduit dans le conseil municipal de l'époque à se charger des question d'hygiène et médico-sociales, - il était devenu en mars 1989, sur la liste de Mr Robert Vigouroux, maire du 7e secteur. Le docteur Peschard avait notamment la responsabilité de ces fameux quartiers nord où il s'était d'emblée distingué en organisant dans sa mairie un " supermarché du cÓur " rassemblant, sur place, des tonnes de vivres qu'il distribuait aux bénéficiaires du revenu minimum d'insertion de son secteur moyennant la somme symbolique de 1 F par repas.

Au lendemain de la disparition de Gaston Defferre, en 1986, lorsque la famille socialiste marseillaise s'était déchirée, le docteur Peschard avait choisi, sans hésiter, le camp de Mr Vigouroux, auquel il resta fidèle, même dans les moments de plus forte tempête, ce qui lui valut, comme à d'autres, d'être exclu du PS. Il avait recueilli les fruits de cette fidélité par ce poste, un peu inattendu, de maire de secteur et surtout par sa désignation à l'un des quatre sièges du " club " très fermé d'élus municipaux appelés à constituer le conseil de l'urbanisme de Marseille.

L'action sociale, menée vigoureusement dans les quartiers défavorisés dont il avait la charge, avait valu au docteur Peschard une réputation d'homme de bien puisque, en dehors de ses relais du cÓur, il avait demandé à des équipes de travailleurs sociaux d'enquêter sur les habitudes alimentaires des familles pauvres afin de mieux répondre à leurs besoins, persuadé que " les vols dans les grands magasins sont dus en partie au fait que les gens ont faim ". A la veille de sa mort, le maire du septième secteur mettait la main à son nouveau projet : des tournées d'information dans les cités, effectuées par des professionnels de SOS Drogue.

Mais le " bon Dr Peschard ", aussi enjoué et disert en privé qu'austère en public, qui semblait masquer sa discrétion derrière ses lunettes aux verres épais, était un homme de passion, à tous les sens du terme. On lui prêtait, avant son second mariage, une vie privée assez agitée. Tout Marseille le savait.

Sur ce plan, il ne fait aucun doute que les conditions de sa mort brutale, qui évoquent l'exécution d'un " contrat ", vont faire remonter à la surface le " dossier Peschard " qui sommeillait depuis quelques années dans les tiroirs de la police judiciaire. Le chirurgien avait été entendu par les enquêteurs de la brigade criminelle après la disparition d'une jeune femme, une infirmière, en compagnie de laquelle il avait été souvent aperçu. D'importantes investigations avaient concerné le docteur Peschard et les policiers étaient allés jusqu'à faire retourner la terre de son jardin. Aucun élément, pourtant, n'avait pu être retenu contre lui.

En outre, le docteur Jean-Jacques Peschard avait exercé des fonctions de responsabilité au sein de la polyclinique Nord, dont le directeur, Mr Alphonse Moutte, avait été abattu au volant de son automobile le 18 mai 1988 par un tueur masqué (le Monde du 20 mai 1988). Une piste que ne négligeront certainement pas les enquêteurs.

Le sénateur-maire de Marseille, Mr Robert Vigouroux, a appris la mort de son ami, mercredi vers 0 h 30, alors que lui-même séjournait au Sénégal pour assister à l'arrivée du rallye Paris-Dakar. Se refusant à tout commentaire, Mr Vigouroux a simplement indiqué qu'il ferait une déclaration dès son retour, avancé, à Marseille.

Quarante-trois personnes ont été interpellées dans les milieux d'extrême droite, mardi 16 janvier, par la police judiciaire dans le cours de l'enquête sur l'attentat à l'explosif qui, le 31 juillet 1988, avait détruit les locaux du mensuel Globe. Principale cible des policiers : le Parti nationaliste français et européen (PNFE) dont quatorze militants - parmi lesquels les principaux dirigeants - sont déjà inculpés et écroués dans la région niçoise pour leur implication dans une série d'attentats racistes sur la Côte d'Azur. Quatre policiers figurent parmi les personnes interpellées mardi.

Quelques semaines plus tard, à Vouzon (Loir-et-Cher), se réunit le troisième congrès du PNFE sous les lambris du château du Corvier. Une photo de famille, prise sur le perron, est publiée en novembre 1988, en première page du no 33 de Tribune nationaliste, organe du PNFE. On y reconnait, autour de Claude Cornilleau, président de ce groupuscule néonazi, Nicolas Gouge et Serge Lecanu. Le premier fera partager aux congressistes son savoir en matière d'explosifs, expliquant " comment fabriquer un explosif efficace avec un mélange de désherbant et de sucre glacé placé dans une bouteille à air comprimé vidée de son contenu, le tout étant relié à un détonateur " (le Monde du 26 septembre 1989). Le second, inspecteur de police, secrétaire général de la Fédération professionnelle indépendante de la police (FPIP), donnera quelques conseils sur l'attitude à avoir... lors d'un interrogatoire de police afin de ne pas en dire trop ou, plus directement, l'art de savoir se taire.

Les " travaux pratiques " du château du Corvier ne seront connus que grâce à l'instruction menée à Grasse (Alpes-Maritimes) par Mr Jean-Pierre Murciano, chargé d'enquêter sur plusieurs attentats, notamment contre des foyers de la Sonacotra accueillant des travailleurs immigrés. Le résultat de cette enquête, aidée par des informations obtenues par les renseignements généraux, sera l'inculpation de dix-neuf militants du PNFE dont quatorze sont encore écroués. Parmi eux, MM Cornilleau, Gouge, Lecanu, ainsi que Mr Francis Allouchery, secrétaire général du PNFE. Pendant ce temps, les policiers parisiens de la brigade criminelle suivent toujours la piste Globe. Ils s'intéressent aux similitudes entre la bombe utilisée et la technique décrite par Nicolas Gouge. Surtout, ils apprennent, tout récemment, par leurs collèges des RG, qu'au congrès du Corvier certains participants se seraient livrés à des confidences sur l'attentat contre Globe.

Aussi est-il décidé, selon la formule d'un policier, de " reprendre les mêmes et de recommencer ". En clair, tous les participants au troisième congrès du PNFE encore en liberté sont répertoriés et leur interpellation, le même jour dans toute la France, décidée. Dirigée, sur commission rogatoire du juge Vuillemin, par la brigade criminelle, l'opération requiert l'assistance de plusieurs SRPJ en province. L'essentiel des quarante-trois interpellations et perquisitions a lieu en région parisienne et dans la zone de compétence du SRPJ de Versailles, mais il y en a aussi à Lille, Strasbourg, Bordeaux, Marseille, Rennes, Dijon, Nancy, Angers, Lyon, Orléans, Rouen et Toulouse.

Une trentaine de personnes resteront sans doute en garde à vue durant les quatre jours prévus en matière de terrorisme. Les policiers de la " Crim ", qui s'intéressent aussi à des attentats " à la boule de pétanque " (une boule de pétanque utilisée comme réceptacle de la matière explosive) commis contre des lieux fréquentés par des immigrés, ont bon espoir d'aboutir. Au passage, même s'ils ne semblent pas directement mêlés aux attentats, il leur faudra interroger quatre de leurs collègues. Le PNFE disposait, en effet, d'un " service de sécurité ", dirigé par Serge Lecanu et connu des militants sous son abréviation " SS ". Quatre policiers le composaient : Philippe Caplain, chargé du "groupe enquêtes", Daniel Sirizotti, chargé du "groupe documentation", Daniel Lenoir, chargé du " groupe sécurité-protection " et Patrick Reynes, chargé du " groupe sportif ".

Tous sont adhérents de la FPIP, syndicat policier d'extrême droite, qui a obtenu 6,89 % des suffrages parmi les gardiens de la paix lors des élections professionnelles de novembre 1989. En progression par rapport aux élections de 1985, où elle avait obtenu 5,2 % des suffrages, la FPIP a doublé ses scores dans les régions de Marseille (9,78 %), de Bordeaux (6,73 %), de Metz (7,47 %) et de Rennes (4,97 %). Et cela malgré le dévoilement de ses liens avec les néo-nazis du PNFE. Des liens qui ne sont pas exclusifs puisque Mr Jean-Marie Le Pen, dans un mot manuscrit publié le 23 octobre 1989 par Police et Sécurité, l'organe de la FPIP, l'assurait de son entier soutien. Le président du Front national écrivait ainsi : " Jean-Marie Le Pen forme des vÓux sincères pour que la confiance des policiers nationaux se porte sur les candidats de la FPIP et vous souhaite un grand succès. "

De toutes les grandes places boursières internationales, celle de Francfort a réagi le plus vivement, mardi 16 janvier, à la chute de 1,8 % de la Bourse de Tokyo, quelques heures auparavant. Les deux baromètres allemands, le DAX 30 et celui de la Commerzbank, ont perdu respectivement 2,87 % et 1,87 %. La chute a été aussi brutale que l'avait été la hausse récente. L'ouverture du mur de Berlin le 9 novembre et la libéralisation dans les pays de l'Est, notamment en RDA, avaient provoqué une véritable envolée du marché boursier.

Entre le 9 novembre et le début du mois de janvier, les indices se sont appréciés de 24,4 %. Les tensions apparues récemment dans certaines régions d'URSS et les incertitudes liées à la situation dans les pays d'Europe de l'Est, à l'origine de la chute de Tokyo, ont de ce fait été fortement ressenties par les intervenants. " Les Bourses allemandes présentent néanmoins des facteurs de risque, liés au niveau des rendements obligataires, mais aussi à leur vulnérabilité à la situation politique des pays de l'Est ", rappelle la Banque Indosuez dans sa revue de conjoncture Perspectives.

En dépit de l'instauration de l'état d'urgence et de l'envoi de onze mille hommes en renfort, la crise s'aggrave entre l'Azerbaidjan et l'Arménie, qui se trouvent pratiquement en état de guerre. Le commandant en chef des troupes du ministère de l'intérieur a fait état, mardi soir 16 janvier, d'un " grand nombre de morts " au cours des dernières vingt-quatre heures. Washington a fait savoir que les Etats-Unis " comprenaient " l'envoi de troupes au Caucase pour mettre un terme aux combats interethniques.

Le journal télévisé s'acheva, mardi soir 16 janvier, sans que soient arrivées les images sur Bakou. Le présentateur n'en finissait plus de s'excuser, tous les continents défilaient à l'écran, les reportages les plus insignifiants, les plus choquants de légèreté, se succédaient et, non, ces images de Bakou n'arrivaient pas et c'était un peu comme si le Caucase ne répondait plus. Car ce n'était pas la censure, pas le silence. Lus d'une voix de circonstance, les communiqués de l'agence Tass - les " communiqués du Front ", dit-on - ne laissaient pas de doute sur la gravité de la situation. Quant au commandant en chef des troupes du ministère de l'intérieur, le général Chataline, il parlait, lui, dans une longue interview d'un " grand nombre de morts " au cours des dernières vingt-quatre heures. On était mardi soir et cela signifiait donc qu'une journée pleine, trente heures même, d'état d'urgence n'avait rigoureusement rien changé à la situation.

De Bakou, même les équipes de Vremia, le grand journal télévisé soviétique, celui que diffusent toutes les chaines sur l'ensemble du territoire de l'URSS, ne pouvaient pas envoyer leur matériel. Peut-être d'ailleurs n'en avaient-elles pas à envoyer car, selon le général Chataline, les journalistes sont fréquemment pris à partie. On leur " casse leurs appareils et on les roue de coups ", a-t-il dit, confirmant ainsi les témoignages de plusieurs envoyés spéciaux et correspondants de la presse centrale qui ont manqué, le week-end dernier, de se faire enlever ou qui ont été menacés de se faire écharper s'ils trainaient trop là où on ne voulait pas de témoins.

Bakou, capitale d'une des quinze républiques de l'Union soviétique, est toujours dans un tel état d'anarchie que l'agence Tass annonçait, mardi soir, comme une grande nouvelle que " des mesures étaient prises pour normaliser la situation et mettre un terme aux troubles et atrocités ". Les premiers pogroms avaient eu lieu samedi soir. Ils ont " atteint leur sommet lundi tard dans la soirée ", et c'est mardi après-midi que " les forces de l'ordre ont reçu instruction de s'opposer à l'illégalité avec la plus extrême détermination et en utilisant tous moyens disponibles ".

Dès dimanche, Mr Primakov, président de la Chambre de l'Union du Soviet suprême, un proche de Mr Gorbatchev et l'un des tout premiers personnages de l'Etat, était sur place. Sa mission était de reprendre les choses en main au plus vite et il lui a fallu deux jours de réunions, consultations et pourparlers pour arriver à donner, en termes prudents, l'ordre de tirer contre les pogromistes.

Cela signifie que les leviers de commande ne répondent plus dans une ville où mardi midi encore un groupe d'hommes armés a lancé un assaut contre une caserne pour tenter de s'emparer de tanks. Toutes les bribes d'informations laissent d'ailleurs voir les émeutiers maitres des rues. Un millier d'appartements ont été pillés. Les Izvestia décrivent des groupes de dix-quinze hommes arrêtant des camions sous la menace pour y charger leurs sacs de butin. On en est (chiffres du ministère de l'intérieur) à " au moins 56 personnes tuées, pour la plupart arméniennes, et 156 blessés ".

De nombreuses familles ont trouvé refuge dans les cités militaires de la garnison de Bakou mais " ces cités, rapporte le quotidien du gouvernement, sont parfois bloquées par les extrémistes (qui) menaçent les militaires de représailles pour avoir aidé les Arméniens ". En quarante-huit heures, deux mille personnes ont été évacuées et la communauté arménienne - plus de deux cent mille membres avant le début de la crise du Haut-Karabakh - n'en compterait déjà plus que " quelques milliers ".

C'est un exode massif, et les réfugiés sont répartis dans des stations de vacances avant de prendre la route de Moscou, de l'Arménie, de la Géorgie ou des ambassades occidentales, où les visas ne se donnent qu'au compte-gouttes. Divisé en courants totalement antagonistes, le Front populaire d'Azerbaidjan a fini par envoyer ses dirigeants à la radio et à la télévision pour appeler au calme. Le Front a également créé des groupes d'intervention chargés de s'opposer aux excès, mais leur rôle, de facto en tout cas, est plus d'assurer l'évacuation des derniers Arméniens dans la sécurité que de créer les conditions qui leur permettraient de rester.

La haine a sa logique, et elle triomphe. Tandis que des meetings appellent à l'armement de la population en vue d'une expédition sur le Haut-Karabakh, " trois cents camions au moins " ont déjà conduit des combattants tant aux frontières de la région autonome qu'à celles de l'Arménie. Deux mille hommes en armes, indique l'agence Tass, se trouvent dans les montagnes entourant la région, avec pour mission d'empêcher la progression des renforts envoyés pour arrêter les affrontements et rompre l'encerclement des agglomérations arméniennes.

Le survol des deux Républiques vient d'ailleurs d'être interdit aux hélicoptères, dans la mesure où les deux camps s'en étaient procurés, par la force ou l'insistance musclée, pour effectuer leurs transports d'hommes et mener, à l'occasion, des attaques aériennes. Depuis lundi soir, seize attaques contre des dépôts de munitions ont été recensées en Arménie. On ne dispose pas de chiffres pour l'Azerbaidjan, mais les Azéris ne sont pas en reste, et de véritables arsenaux sont en train de se constituer.

L'armée a envoyé cinq mille hommes. Le ministère de l'intérieur, six mille. La région a été découpée en zones contrôlées par les militaires. Des équipes spéciales du parquet et du KGB enquêtent. Quarante-neuf émeutiers ont été arrêtés. Bâtiments officiels et grandes infrastructures sont maintenant protégés. L'état d'urgence se met en place, mais le Caucase semble englouti dans une tourmente difficilement maitrisable.

La formation pour qui, pour quoi et par qui ? Un débat nécessaire. Pour reprendre les propos de Jack Robert, président de l'université Paris-XI, dans le Monde du 16 décembre 1989, la politique de communication du ministère de l'éducation nationale est un échec complet. Le manque actuel de réflexion sur la société future et le rôle de la formation dans celle-ci ne prête en effet guère à communication.

Le monde de la formation subit aujourd'hui une série de mesures " techniques ", ponctuelles, maladroites, quand bien même les intentions ou les attendus sur lesquels elles reposent sont excellents. Les efforts évidents montrent une prise de conscience de l'énormité des problèmes. Cependant, à recoller des morceaux de-ci de-là, sans vision globale, sans perception réelle de la vie quotidienne des acteurs du système éducatif, sans projets d'avenir, on court à une crise sans précédent.

L'université survivra sans doute toujours aux péripéties, mais la question n'est pas là. Il faut, dit-on, former 1 600 000 ou 2 000 000 d'étudiants dans les années 2 000. Mais quels sont les objectifs et les niveaux de formation ? Où sont les enseignants qualifiés de demain ? Quels sont les enjeux pour une société centralisée, qui doit modifier ses comportements avec l'ouverture européenne ? Quelle est donc cette société qui a laissé, pendant plus de vingt ans, son système éducatif sombrer ? Réalise-t-elle les défis auxquels est confronté l'enseignement scientifique dans les lycées ? Que penser d'une société qui admet des universités dans un tel état de délabrement contre les efforts, et souvent les succès, de ses personnels ? Que penser d'une société dont les " formations d'élite " supposées former des ingénieurs de haut niveau ou de production nous pourvoient en financiers, gestionnaires ? Des écoles d'ingénieurs incapables de fournir ces ingénieurs dont le pays a besoin ! Que penser d'une société dont les formations technologiques supérieures acceptent si mal les bacheliers du technique ?

Sans doute sommes-nous redevables de cette situation à la nature même de notre système politique. La responsabilité en incombe à l'ensemble de la classe politique et non seulement à la gauche au pouvoir. Il est effarant de constater l'absence de débat intellectuel, l'absence de projets de société. Les querelles de pouvoir entre administrations ou entre ministères ont dominé et dominent faute de clairvoyance en face d'enjeux essentiels. Qui peut penser que l'explosion facilement prévisible du système éducatif sera écartée par des bricolages entrepris ici et là. Peut-être doit-on la souhaiter, la susciter ?

Nous ne pouvons plus éluder. Tous ensemble, acteurs de la formation, entreprises et politiques, nous devons mener le débat sur les objectifs et les moyens du système de formation dans les vingt ans à venir.

Un guide à l'usage des élèves de " maths sup, maths spé et des étudiants des filières scientifiques désireux d'intégrer une école d'ingénieurs. Attachée pédagogique à l'Ecole supérieure d'informatique d'électronique d'automatique, l'auteur propose des méthodes pour développer une démarche personnelle d'organisation du travail scolaire, d'optimisation des connaissances et de préparation des contrôles.

Les Editions d'Organisation Université, collection " Méthod' Sup ", 154 p., 92 F.

Premier fascicule d'une série consacrée aux conflits du vingtième siècle, conçue pour les enseignants et pour les élèves à partir des classes de première. La guerre de 14-18 est restituée à l'aide d'extraits de livres d'histoire récents, d'archives, de journaux de l'époque ou encore d'Óuvres littéraires, et illustrés par des témoignages iconographiques (caricatures, photographies...). Les auteurs ont privilégié les phénomènes sociaux, à travers des thèmes comme la publicité et le cinéma, la censure, les journaux des tranchées, le rôle des femmes ou le culte du souvenir de la guerre.

Magnard, collection " Les conflits du XXe siècle ", 59 F.

Le feu, l'eau, les plantes, la chaine alimentaire, la ville, l'industrie, les déchets, sont quelques-uns des sujets traités dans ce petit livre illustré, réalisé à la demande du secrétariat d'Etat à l'environnement et présenté comme le premier manuel d'instruction écologique.

Editions Jean-Claude Lattès, 92 p., 49 F.

LA plupart des recherches sur les entreprises de presse ont, jusqu'à présent, eu tendance à privilégier l'étude de leur environnement technique et économique : incidence des nouvelles technologies sur les rédactions, poids des groupes multimédias sur la confection de l'information... Michel Mathien tente ici de renouveler l'approche sociologique du milieu en se plaçant résolument à un autre niveau, celui d'une " théorie systémique de la communication de masse ". Projet ambitieux, qui s'inscrit dans le droit-fil des travaux d'Abraham Moles et qui envisage l'entreprise de presse comme une sorte de boite noire avec, à l'entrée, des flux de messages, et, à la sortie, des produits médiatiques dont il s'agit de gérer au mieux la circulation.

Trois types de flux doivent être maitrisés : l'information, la publicité et le divertissement (notion par laquelle l'auteur entend les romans-feuilletons, les bandes dessinées, les jeux et les concours). Les différents moments de la chaine de fabrication des messages sont minutieusement décrits et répertoriés à l'aide d'exemples tirés, en majorité, de la presse quotidienne régionale, dont Michel Mathien est un fin connaisseur.

Ce souci de synthèse théorique, s'il n'emporte pas toujours l'adhésion, a le mérite de clarifier le processus de confection de l'information, depuis l'instant où le journaliste part en quête du " neuf ", jusqu'au moment où son article est diffusé vers le lecteur. L'auteur met au jour l'ensemble des contraintes qui pèsent sur une entreprise de presse, insérée dans un contexte économique, juridique, socioculturel à chaque fois particulier. Ce qui nous vaut une analyse décapante de l'activité des journalistes, coincés entre les impératifs de la logique commerciale (influence des annonceurs, importance de l'audience) et ceux de l'information proprement dite. L'évolution récente du système médiatique démontre que " les raisons économiques l'emportent souvent sur le devoir de vérité qu'impose, en principe, la déontologie professionnelle ".

Loin d'être vierges de toute influence, les journalistes sont soumis à un conflit entre les idéaux de la profession et les finalités du système : ce dernier vise, selon Michel Mathien, à assurer son autoconservation et favorise une certaine orthodoxie des contenus. Conclusion qui risque de faire grincer quelques dents, puisque la représentation du journalisme comme quatrième pouvoir en sort sérieusement ébranlée...

IL aurait été singulier qu'en face des turbulences qui secouent les sociétés orientales nos principales revues ne consacrassent point leur réflexion à cet imprévisible mouvement qui semble vouloir submerger non seulement l'Europe mais le monde.

Assistons-nous, comme le prétendent certains (1), à la " fin de l'Histoire " ? Non seulement à la disparition de la guerre froide, mais à l'accomplissement du destin de l'humanité par la dilution du discours idéologique dans une universalisation de la démocratie libérale, qui serait la forme la plus pure et la plus souhaitable du gouvernement des hommes ? S'agit-il, au contraire, d'un dégel politique provisoire, rendu inéluctable par la faillite d'un système économique, que pourrait parfaitement suivre une nouvelle glaciation ? (2) Ou d'une fantastique mystification mise en scène par un démiurge de génie, qui aurait compris que la liberté est le plus grand virus déstabilisateur de notre époque, parce qu'on n'en peut plus combattre les effets pernicieux sans paraitre la mettre en cause dans ses vertus profondes, ce qui serait suicidaire ?...

A cet égard, il n'est pas inutile de s'interroger sur les récents événements chinois. Après avoir rappelé que la Chine, depuis 1950, a successivement suivi l'URSS pour assurer sa sécurité - fût-ce au prix de son indépendance, - puis voulu récupérer son autonomie par le rêve romantique des grands bonds en avant - fût-ce au prix d'un formidable recul économique, - pour se décider enfin à s'ouvrir à l'Ouest afin d'affirmer sa triple spécificité d'Etat socialiste, de pays sous-développé et de grande puissance, François Joyaux essaie de scruter l'avenir à la lumière de Tiananmen (3).

Parce que la jeunesse de Pékin a trop évolué et que les dirigeants chinois sont trop âgés, l'évolution serait irréversible. D'aucuns, en revanche, ne sont pas loin de penser qu'on n'a jamais vu une nomenklatura communiste engendrer une nomenklatura démocratique ni muer un régime totalitaire en social-démocratie. Mais beaucoup croient tout de même que l'idéologie de la foule de Tiananmen n'est pas près de s'éteindre, parce qu'elle est celle qui fait, en Europe, se lever aujourd'hui les protestataires de l'Est. Elle est, d'abord, l'aspiration à la modernité occidentale : des dirigeants émanant du peuple, mais aussi une vie matérielle décente, le respect de l'intelligence et l'instauration d'une administration intègre (4).

Elle est aussi une exigence sur les moyens. En dénonçant la dramatique inadéquation entre le programme affiché de modernisation et la décomposition bureaucratique, on met à nu la crise fondamentale du communisme contemporain : le vide idéologique d'un parti paralysé par la corruption et la balkanisation.

De telles mutations auraient-elles été aussi intensément ressenties si, par la télévision, le monde ne les avait pas vécues en direct ?

La revue Pouvoirs a opportunément consacré son cinquante et unième numéro aux multiples problèmes de la télévision. Certes, le temps est révolu où un ministre de l'information - il n'en existe plus - trouvait sur son bureau les sonnettes lui permettant de convoquer les directeurs des journaux télévisés. Pourtant, peut-on dire, à voir les nombreuses réformes qui leur furent généreusement octroyées, que les télévisions actuelles ne voient jamais la main du pouvoir peser sur leur destin ? Ce n'est point seulement un problème de structures, mais d'habitudes et d'hommes.

A l'évidence, le discours est celui de l'autonomie. Mais, en réalité, les dirigeants de l'audiovisuel vivent et s'épanouissent à l'ombre de la politique s'ils appartiennent au même sérail, fréquentent les mêmes milieux et savent que leur carrière ne peut rester indifférente aux aléas électoraux et aux changements gouvernementaux (5).

On ne peut se hisser à la notoriété qu'au fil d'un processus subtil où s'entremêlent des efforts d'identification mutuelle entre personnes du même monde et des renvois d'ascenseur (6). A noter cependant qu'à l'instabilité des équipes dirigeantes correspond une stabilité étonnante des animateurs-vedettes, mais que s'instaure ainsi entre eux un décalage dangereux à l'origine de nouveaux conflits sur l'exercice effectif du pouvoir (7).

A un niveau supérieur (celui de la séparation des pouvoirs dans l'Etat), de tels conflits existent-ils encore ? Nous pouvions penser que le débat était, sur ce point, à peu près clos.

Unanime pour entourer d'un respect non feint une Constitution qui avait fait la preuve de sa solidité au travers d'une double alternance, la classe politique avançait bien quelques propositions de réformes, mais sans remettre fondamentalement en cause les piliers du régime.

On projetait de " réinventer le Parlement " par une rationalisation moins contraignante de ses techniques, un élargissement de ses compétences, une meilleure organisation des questions orales, un fonctionnement mieux agencé des commissions, une règle simplifiée et mieux adaptée du cumul des mandats (8). On avançait une série de remèdes contre les " maladies " dont souffre le Parlement : l'absentéisme, le caractère très réduit de l'influence parlementaire dans l'élaboration des lois et l'évacuation progressive de ses pouvoirs vers l'exécutif, les partis ou les cabinets ministériels (9).

D'autres prônaient une modernisation du débat politique qui laisserait au Parlement et aux citoyens l'initiative de référendums, clarifierait les sources de financement des partis et, faisant fi, à juste titre, d'un improbable " gouvernement des juges ", instituerait une saisine du Conseil constitutionnel par le particulier (10). Mais personne ne songeait à remettre en cause les fondements mêmes de la Ve République.

Or voici qu'aujourd'hui, c'est le régime lui-même qui se trouve contesté. Dénonçant une présidentialisation qui a remis en question le caractère parlementaire de nos institutions, d'aucuns suggèrent de " rééquilibrer les pouvoirs " par la suppression pure et simple du principe et des procédures de responsabilité devant l'Assemblée nationale et, par voie de conséquence, la fin du droit de dissolution (11). Ce qui est ici avancé a un nom : c'est la suppression du régime parlementaire. Or cette suppression est demandée notamment... par certains gaullistes !

Curieuse ironie de l'Histoire que de voir les héritiers de l'homme du 18 juin Óuvrer pour la disparition de la Constitution qu'il a voulue, et les socialistes, qui, à l'origine, la critiquèrent si fort, s'en faire aujourd'hui les plus farouches défenseurs...

Fût-elle rouillée, la tôle, pour peu qu'elle recouvre des mécaniques rares et prestigieuses, peut aujourd'hui constituer un placement. Dans bien des cas les " collectionneurs " qui s'affrontent dans les ventes publiques ou privées voient dans la possession de ces reliques une alternative au choix qui consiste à mettre au mur ou dans un coffre un tableau de maitre.

Il est vrai que les sommes atteintes par certaines voitures lors de leur vente peuvent dépasser, et de loin, le montant que réclame telle ou telle Óuvre d'art. Les griffes posées sur les calandres égalent dans bien des cas les signatures qui authentifient les tableaux. Avec un risque en moins, celui d'avoir affaire à un faux. Personne en effet ne se laissera prendre à acquérir une fausse Aston-Martin ou une pseudo-Bugatti.

Ceci expliquant cela, des sommes records ont été atteintes en 1989 au cours de ventes publiques dont, en France, Mes Hervé Poulain et Ozennat sont les chefs d'orchestre. Quinze millions de francs, par exemple, ont été offerts voici quelques mois pour une Testa Rossa des années 50 à Monaco, une place, il est vrai, riche en bolides du genre.

A propos de Ferrari on sait combien la spéculation sur voitures neuves - futures pièces de collection - peut atteindre des proportions inquiétantes. Notamment sur le modèle F 40, un véhicule qui a été lancé par Enzo lui-même peu de temps avant sa mort à l'occasion du quarantième anniversaire de la marque au cheval cabré.

Prévue pour un " tirage " de quatre cents exemplaires, la F 40 sera finalement fabriquée à huit cents unités. Le chiffre est plus conforme à la demande qui s'est manifestée (le Monde du 5 août 1989). Aussi quelques " collectionneurs " fortunés ont-ils commandé le rarissime chef-d'Óuvre et, en attendant la livraison, ont-ils revendu... le bon de commande, avec profit bien sûr. Aujourd'hui une F 40, dont le prix catalogue était à l'origine de 1 700 000 F en France, peut se vendre 10 000 000 F dans les coulisses. Au grand dam de Ferrari qui a cherché des parades.

Bien entendu, dans l'affaire, on peut courir des risques tout de même. Ainsi cet infortuné - si l'on peut dire - esthéticien californien qui a versé 100 000 dollars d'acompte (sur 400 000), soit environ 570 000 F sur 2 300 000, à un garagiste local pour la commande du bolide. Il attend toujours sa voiture et vient d'apprendre que le cher intermédiaire est en faillite et court la campagne. Sûrement pas à bord d'une F 40, ce serait trop audacieux tout de même.

C'était apparemment le secret de Polichinelle parmi les journalistes britanniques spécialisés, mais il n'était pas question pour eux d'enfreindre le code non écrit concernant les informations susceptibles de nuire à la sécurité du Royaume-Uni : la marine britannique a installé depuis quatre ans, sur plusieurs bâtiments de surface, des lasers assez puissants pour neutraliser temporairement des avions ennemis qui se trouveraient à environ 800 mètres de distance.

Ces lasers, de fabrication américaine, étaient montés par paire sur chacun des trois navires de la flottille que la Royal Navy a maintenue dans le Golfe pendant la guerre irano-irakienne, afin de protéger les navires commerciaux battant pavillon national. Ils n'auraient jamais été utilisés. L'argument selon lequel la sécurité des bateaux aurait été mise en péril si l'existence de ces armes avait été révélée a été suffisant pour faire taire les journalistes.

Il s'agit d'armes uniquement défensives, capables d'aveugler quelques instants les senseurs et les capteurs des avions adverses lorsqu'ils sont pratiquement au-dessus du navire. Le faisceau lumineux créé par le laser, lui-même alimenté par la production électrique du bâtiment, porte à 1600 mètres, mais n'est réellement efficace qu'à la moitié de cette distance. Il s'agit d'un laser classique, mais puissant, guidé par ordinateur, qui "s'accroche" sur une cible mobile. Quelques hommes suffisent pour l'installer et le servir.

Le secret si bien gardé par les journalistes britanniques a été levé par un confrère espagnol. Celui-ci avait été invité en novembre dernier à bord de la frégate Coventry en manÓuvres au large de l'Espagne. A la suite d'une bévue incompréhensible, le laser était visible, au lieu d'être recouvert d'une bâche comme cela devait être la règle. Comble de malchance, ce journaliste espagnol, qui était un spécialiste, a pris une photo.

Il tenta de placer son "scoop" successivement dans le magazine spécialisé Jane's Defence Weekly, le Mail on Sunday et le Sunday Times. A chaque fois, l'amiral William Higgins, qui est chargé, à la mode britannique, d'exercer une douce pression sur les journalistes pour qu'ils respectent le secret-défense, a invité avec succès les journaux à refuser la publication. Dépité, l'auteur s'est tourné vers le magazine espagnol El Tiempo, qui a publié le photo.

Faisant contre mauvaise fortune bon cÓur, l'amiral Higgins a alors appelé au téléphone les journalistes britanniques pour les délier de leurs engagements. Le ministère de la défense s'est même montré coopératif, au point d'expliquer à qui le voulait le fonctionnement d'une arme laser dont il niait l'existence quelques jours auparavant.

Depuis, l'hebdomadaire Sunday Telegraph a pu annoncer que des armes lasers antichars, mises au point au centre de recherches militaires de Fort Halstead, dans le Kent, avaient été développées pour le compte de l'armée de terre.

- Mr Silvio Berlusconi a marqué, lundi 15 janvier, un nouveau point contre Mr Carlo De Benedetti dans la bataille qui les oppose pour le contrôle du premier groupe d'édition italien, Mondadori. Après plusieurs heures d'un débat houleux, Mr Berlusconi a obtenu que son bras droit, Mr Fedele Confalonieri, soit nommé à la présidence de l'AMEF, un holding financier qui détient 50,3 % du capital de Mondadori Editori. Mr Confalonieri succède ainsi à Mr Vittorio Ripa Di Meana, un allié du "clan" De Benedetti démis de ses fonctions le 11 décembre dernier (le Monde du 13 janvier). L'assemblée des actionnaires a toutefois refusé de retirer leur mandat à trois administrateurs, également proches de Mr De Benedetti.

L'ensemble des services administratifs et commerciaux du Monde - soit environ trois cents personnes - a quitté la rue des Italiens, le 12 janvier, pour s'installer à Ivry-sur-Seine, à côté de notre nouvelle imprimerie. En attendant une inauguration plus officielle, la direction et le personnel du journal ont pendu la crémaillère lundi.

Cet immeuble, dont la surface utile est de 6500 mètres carrés répartis sur cinq niveaux, a été construit à partir de l'ancien bâtiment de l'usine SKF, qui a été rénové et complété par une structure de verre, de béton et d'acier, suivant les plans de l'architecte André Mrowiec. Le maitre d'Óuvre était la Société d'études industrielles du Centre, l'aménagement intérieur étant réalisé par DEGW Espace Architecture. L'investissement réalisé par le Monde s'élève à environ 90 millions de francs.

Le nouvel immeuble porte le nom de Sirius, en hommage à Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, qui signait ses éditoriaux de ce pseudonyme.

Jusqu'à leur installation, au printemps prochain, dans un bâtiment en cours d'achèvement, 15, rue Falguière, près de la gare Montparnasse, la rédaction, la documentation et une partie des services de fabrication du journal restent rue des Italiens. La direction de l'entreprise siégera à Paris et à Ivry.

Sont désormais installés à Ivry : l'administrateur général, le secrétariat général, les directions des imprimeries, des ressources humaines, du marketing et des services informatiques, ainsi que les directions commerciale (vente, distribution, abonnements) et financière et le comité d'entreprise.

L'heure de vérité a sonné pour la recherche universitaire. Tel est le sentiment qui domine, après la décision du ministère de l'éducation nationale de redéployer son effort dans ce domaine. Objectif : relancer la recherche dans une enveloppe budgétaire pratiquement inchangée. Le ministère entend donc faire des choix beaucoup plus stricts, en concentrant ses moyens sur les équipes "de qualité" et les mieux à même de former de jeunes chercheurs. Ce souci de mettre fin au saupoudrage, au "clientélisme" et aux "gaspillages" provoque de fortes turbulences dans les laboratoires.

Mr Mitterrand était attendu jeudi 18 janvier en fin de matinée en Hongrie pour un voyage officiel de deux jours. Il rencontrera notamment le chef de l'Etat hongrois par intérim, Mr Matyas Szuros, le président du conseil des ministres, Mr Miklos Nemeth, Mr Renzo Nyers, chef du PSH, le parti communiste rénové, et Mr Antall, président du Forum démocratique, la principale formation d'opposition. Avant de quitter Budapest vendredi soir, le chef de l'Etat tiendra une conférence de presse conjointe avec Mr Szuros.

Le président français sera accompagné de six ministres : MM Dumas (affaires étrangères), Bérégovoy (économie et finances), Fauroux (industrie), Quilès (postes, télécommunications et espace), Kouchner (action humanitaire) et de Beaucé (relations culturelles internationales).

Les préparatifs de ce voyage ont fourni l'occasion au chef de l'Etat d'une " reprise en main " de certains ministres dont la " ruée vers l'Est " et la publicité personnelle qui l'entoure ne sont appréciées ni au quai d'Orsay ni à l'Elysée. Les déclarations de Mr Jack Lang, ministre de la culture, lors de son récent voyage en Tchécoslovaquie, ont, semble-t-il, fortement irrité le président et le ministre des affaires étrangères.

Ce dernier a fait part oralement de son mécontentement au chef de l'Etat et au premier ministre, Mr Rocard. Il leur a demandé qu'on mette un peu d'ordre dans les voyages des ministres à l'étranger - et plus particulièrement en Europe de l'Est. Après s'être empressé pour que le président tchèque, Mr Vaclav Havel, le reçoive en audience, Mr Lang avait, devant un public tchèque, critiqué les télévisions commerciales accusées d'" imposer une dictature de la médiocrité et de la rentabilité immédiate ". Le ministre de la culture n'aura pas l'occasion en tout cas de renouveler de telles déclarations, jugées intempestives en haut lieu, puisqu'il ne sera pas jeudi du voyage présidentiel.

Un immeuble (1 700 m) entièrement dévolu aux professions juridiques : ce projet est en cours de réalisation à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Environné de diverses administrations (sous-préfecture, nouveau commissariat, tribunal de grande instance, hôtel des impôts...), il prendra place dans un ilot rénové de 4 500 m, entre les commerces de la rue Charles-de-Gaulle et le parc de la sous-préfecture.

Terminé en principe fin 1991, le centre juridique sera, dit-on, unique en France, puisque des professions auxquelles la déontologie interdit de se regrouper au sein d'un même cabinet seront rassemblées, de façon indépendante, sous un même toit. On retrouvera à la même adresse une étude notariale, celle de Mes Behin et Guyhet (Me Behin préside le Syndicat national des notaires), un avocat, un expert-comptable, un huissier, un géomètre, des conseils juridiques, d'affaires, internationaux, fiscaux, un commissaire aux comptes, un administrateur de biens, un syndic de copropriété...

L'Observatoire régional de santé d'Ile-de-France vient de publier l'édition 1989 du Guide des hôpitaux et cliniques en Ile-de-France. Ce guide rassemble les adresses des établissements, publics et privés, d'Ile-de-France assurant l'hospitalisation (Observatoire régional de santé d'Ile-de-France, 21-23, rue Miollis, 75015 Paris. Tél. 40-61-80-36).

D'autre part, la préfecture de la région vient de publier la sixième édition du Guide des centres d'hébergement pour personnes en difficulté, réalisé en collaboration avec l'Observatoire régional de la santé. Ce répertoire est destiné en priorité aux personnes et aux organismes chargés d'accueillir, d'orienter et d'aider les personnes en situation de détresse. En Ile-de-France, 170 centres d'hébergement ont été recensés, pour un total de 8 151 places. Ce guide est diffusé à tous les maires d'Ile-de-France, aux préfectures et aux directions départementales des affaires sanitaires et sociales des huit départements de la région, à la préfecture de police de Paris, aux commissariats de police de la capitale, ainsi qu'à la RATP, la SNCF et aux associations caritatives.

A compter de la fin de cette semaine, quelque 80 000 gendarmes d'active en France vont être appelés à choisir, selon des procédures originales, les membres des structures de participation nouvellement créées pour donner un avis sur les conditions de vie et de travail dans cette arme dont la gestion relève du ministère de la défense. Il s'agit d'une consultation sans précédent, qui a été instaurée par Mr Jean-Pierre Chevènement après la " grogne " épistolaire des gendarmes l'été dernier. Les résultats n'en seront connus qu'à la fin de février.

Lors de leur fronde estivale, les gendarmes avaient été nombreux à exprimer des critiques sur le manque de dialogue à l'intérieur de l'institution et plus spécialement au sein de la gendarmerie départementale (près de 50 000 officiers et sous-officiers), où la dispersion géographique des unités, la faiblesse numérique de l'encadrement, les mutations trop fréquentes et la multiplicité des tâches rendent difficile l'exercice du commandement. Mr Chevènement avait dû créer une commission chargée de concevoir des organes internes de concertation pour rénover le service public.

Une circulaire de la direction générale de la gendarmerie nationale, en date des 2 et 5 janvier, a défini le mode de désignation des membres dans les nouvelles structures de participation qui seront instituées en 1990.

Deux types de structure sont prévus. Au niveau de la compagnie de gendarmerie départementale (il en existe une dans chaque arrondissement de sous-préfecture) et de l'escadron de gendarmerie mobile (on en compte cent trente en France) ou de la formation assimilée dans d'autres spécialités de la gendarmerie, deux présidents de sous-officiers, représentant respectivement les gradés et les gendarmes, seront désignés. Au niveau du groupement de gendarmerie départementale (au siège même de la préfecture) et de toute autre formation comparable ailleurs, sera instituée une commission de participation, composée d'un officier et de tous les présidents de sous-officiers désignés par les unités subordonnées au groupement.

La nouveauté, dans une corporation militaire comme l'est la gendarmerie, réside dans le fait que les officiers et les sous-officiers sont désignés par leurs collègues à partir d'une liste de volontaires pour être membres des commissions.

Précédemment, les membres des structures antérieures, qui seront remplacées en 1990 par les nouveaux organes de participation, étaient tirés au sort. Si bien que ou le président des sous-officiers était généralement le plus ancien dans le grade le plus élevé et, donc, pas nécessairement le plus représentatif, ou les membres des commissions n'étaient pas spécialement motivés pour s'exprimer en toute connaissance de cause au nom de leurs collègues.

Selon la nouvelle procédure, qui fait appel à des volontaires, chaque officier, chaque gradé ou gendarme d'active recevra une liste des candidats correspondant à son grade, entourera le nom du mandataire de son choix et adressera, sous double enveloppe, sa désignation à un bureau qui organise la consultation. Seront retenus ceux qui auront réuni sur leur nom le plus grand nombre de propositions, dit la circulaire en évitant avec soin de parler de suffrages recueillis par les intéressés.

Les volontaires pour ces nouvelles commissions devront avoir au moins trois ans de service. Ils auront un suppléant. On leur reconnait toute liberté d'expression sur les sujets à l'ordre du jour et des facilités de secrétariat éventuelles. Ils seront conseillés sur toutes les décisions qui portent sur l'organisation du service, la vie collective pendant et hors du service, les constructions de casernement, et ils seront chargés d'informer le commandement de l'état d'esprit et des préoccupations des sous-officiers ou de leurs familles.

Le philosophe israélien Shlomo Pinès est mort d'un cancer, le 10 janvier, à Jérusalem, à l'âge de quatre-vingt-un ans.

Né à Paris en 1908, Pinès passe son enfance en Russie : il y apprend l'hébreu. En 1919, la famille s'installe à Londres : il apprend aussi le latin. En 1921, Berlin : Pinès apprend le grec au gymnase, et l'arabe seul. Puis c'est l'université : en 1925, Heidelberg, philosophie, avec Jaspers, et arabe ; en 1926, Genève : littérature française ; en 1927, Berlin : philosophie, persan, turc, sanscrit. Ses amis sont alors Paul Kraus et Leo Strauss. Doctorat en 1934. Entre 1937 et 1939, il travaille à l'Institut d'histoire des sciences, à Paris. En 1940, avec sa femme Fanny et leur fils Uri, il quitte Marseille pour Jérusalem, par le dernier bateau. Il passe la guerre à la censure britannique, puis, après la fondation d'Israël, travaille aux affaires étrangères. Il enseigne la philosophie juive à l'université hébraique, de 1952 à sa retraite en 1977.

L'Óuvre de Pinès se compose de près de deux cents articles, recueillis en un volume en hébreu et deux volumes en anglais et en français (trois autres sont en préparation). Elle porte d'abord sur les sciences et la philosophie musulmanes et leurs sources grecques, puis sur la philosophie juive médiévale et moderne, d'où une magistrale traduction anglaise du Guide des égarés de Maimonide, enfin sur l'histoire des religions. Le savant cherchait toujours à dégager rapports et influences entre ce que tout semblait séparer : apologétique musulmane et atomisme indien, ou pensée juive et scolastique médiévale. L'homme était d'une souveraine modestie. Ce prince de la pensée vêtu en clochard ne semblait pas voir l'admiration et la tendresse de ses élèves. Cet éternel distrait s'oubliait soi-même.

Les " trois " Beatles pourraient bientôt rejouer ensemble pour la première fois depuis leur séparation en 1970, a déclaré Paul McCartney, mardi 15 janvier à la BBC. Cette déclaration suit une série de rumeurs selon lesquelles Paul McCartney, George Harrison et Ringo Star se produiraient en trio lors de la cérémonie de remise des Grammy Awards de Los Angeles (équivalent musical des oscars du cinéma) en février prochain.

- La majorité socialiste du conseil municipal de Rennes a voté le lundi 15 janvier une subvention exceptionnelle de 36 millions de francs pour remettre à flot le Grand Huit, maison de la culture dirigée par Pierre Debauche. Le plan de sauvetage retenu prévoit le licenciement de la moitié des soixante-huit salariés de la maison de la culture.

- Mstislav Rostropovitch a retrouvé la citoyenneté soviétique par un décret du présidium du Soviet suprême publié, mardi 16 janvier, par l'agence Tass. Exilé d'URSS en 1974 et déchu de sa citoyenneté en 1978, le célèbre violoncelliste doit donner une série de concerts en URSS du 10 au 17 février, avec le National Symphony Orchestra de Washington qu'il dirige.

En février de l'année dernière, Rostropovitch avait déjà été réintégré dans l'Union des compositeurs de l'URSS. Son épouse, la cantatrice Galina Vichnievskaia a également retrouvé sa citoyenneté par le même décret.

Sofia. - La table ronde gouvernement-opposition sur l'avenir de la Bulgarie a pris un faux départ, mardi 16 janvier à Sofia, l'ordre du jour prévu n'ayant pu être abordé en raison d'un véritable ultimatum posé par l'opposition pour obtenir des garanties sur son accès aux médias. " Actuellement, nous sommes dans une situation d'inégalité ", a déclaré Mr Jelev, président de l'Union des forces démocratiques qui regroupe les formations de l'opposition. Mr Andrei Loukanov, le bras droit du chef du Parti communiste et de l'Etat Petar Mladenov, a accepté la demande de journaux indépendants et s'est déclaré " en principe " d'accord pour mettre des locaux à la disposition de l'opposition.

Quant au temps d'antenne à la télévision et à la radio, Mr Loukanov a proposé de discuter de cette question lorsque la table ronde parlera de la nouvelle loi électorale.

Après une suspension de séance les deux parties ont ajourné la table ronde à jeudi matin, alors qu'il était initialement convenu de se rencontrer tous les jours. D'ici là, l'Union des forces démocratiques attend un engagement écrit du gouvernement comportant des précisions sur les locaux et la date pour la parution des journaux indépendants.

Initialement, les deux délégations auraient dû discuter mardi du système politique en Bulgarie, en particulier du multipartisme, de la séparation effective des fonctions du Parti communiste et de l'Etat et de la dissolution des cellules du PC dans les administrations et les entreprises.

A l'issue d'un entretien avec le Premier ministre, mardi 16 janvier à l'hôtel Matignon, Mr Georges Marchais, qui était accompagné de Mr André Lajoinie, président du groupe communiste de l'Assemblée nationale, a jugé " la décision du gouvernement soviétique tout à fait justifiée " en Azerbaidjan. " Il faut absolument mettre un terme à cette situation de rébellion, de pogroms, a dit le secrétaire général du PCF. Mr Gorbatchev a fait beaucoup d'efforts depuis plusieurs années pour essayer de trouver une solution politique au problème posé, mais maintenant il ne pouvait pas ne pas prendre les mesures militaires pour garantir la vie des gens qui sont menacés notamment par l'attitude des Azéris. Je pense qu'il a eu raison. Il faut rétablir l'ordre. Il faudra trouver une solution politique au problème posé ", a conclu Mr Marchais.

Les travailleurs en grève, conduits en général par la fédération des mineurs du syndicat OPZZ, proche du Parti communiste, revendiquent des augmentations de salaires pour pallier les très importantes augmentations de prix enregistrées depuis la mise en place de nouvelles règles économiques.

Le gouvernement polonais a d'autre part annoncé, le 16 janvier, la création d'un fonds spécial destiné justement à venir en aide aux chômeurs à la suite de l'entrée de la Pologne dans un système d'économie de marché. A Varsovie, on estime en effet officiellement que 400 000 personnes devraient, dans un premier temps, perdre leur travail, mais que ce chiffre pourrait monter jusqu'à 5 millions dans l'avenir. La population active polonaise est de 18 millions de personnes.

Le fonds spécial permettra aux chômeurs de percevoir 75 % de leurs salaires pendant les trois premiers mois, 50 % durant les six mois suivants et 40 % ensuite. Le système d'aide prévoit aussi, dans un premier temps, de recycler 200 000 personnes et notamment d'allouer à 10 000 d'entre elles une somme égale à 20 fois leur salaire pour leur permettre de s'installer à leur compte.

La Tchécoslovaquie a commémoré pour la première fois officiellement, mardi 16 janvier, le suicide par le feu de l'étudiant Jan Palach, au centre de Prague. L'an dernier, cette commémoration, marquée par des manifestations brutalement réprimées par la police, avait valu quatre mois de prison à Mr Vaclav Havel. Des milliers de personnes assistaient à la cérémonie officielle transmise en direct par la télévision. Mr Havel, vêtu d'un pull et d'un jean noirs, avait à ses côtés l'acteur Yves Montand, venu remettre le prix Jan Palach à l'Union indépendante des étudiants tchécoslovaques. Mr Vaclav Havel en fut lui-même le récipiendaire en 1982, alors qu'il était en prison. Le film l'Aveu, interprété par Yves Montand, devait être projeté mercredi pour la première fois à Prague.

La première phase des pourparlers soviéto-tchécoslovaques sur le retrait des troupes soviétiques, qui se sont tenus lundi et mardi à Prague, se poursuivra " dans la première semaine de février au plus tard " à Moscou, a par ailleurs annoncé mardi l'agence officielle tchécoslovaque CTK. Le gouvernement de Prague a présenté à l'URSS un " calendrier concret " du retrait " par étapes " des quelque 80 000 soldats soviétiques, a précisé CTK. La Tchécoslovaquie a également fait des propositions sur le " statut " de ces troupes " d'ici leur départ définitif ". Aucune date limite pour ce départ n'est mentionnée dans le communiqué publié par CTK. Moscou lie le départ de ses troupes de Tchécoslovaquie au processus de désarmement européen négocié actuellement à Vienne.

Dans une interview à la BBC, Mr Havel a déclaré qu'il " n'était pas question de leur demander de partir précipitamment " et qu'il allait en discuter avec Mr Mikhail Gorbatchev lors de sa prochaine visite à Moscou prévue début février.

Enfin, le ministre tchécoslovaque de l'intérieur, Mr Richard Sacher, a confirmé la récente dissolution de la police secrète tchécoslovaque, la Sécurité d'Etat (STB), dans un communiqué publié mardi par CTK. Les policiers appartenant à ces structures ont été suspendus, obligés de rendre leurs armes et leurs dossiers, alors que des commissions indépendantes doivent examiner leurs activités, précise le communiqué.

Les Etats-Unis ont affirmé, mardi 16 janvier, " comprendre " l'envoi par Moscou de troupes pour mettre un terme aux combats inter-ethniques entre Arméniens et Azéris en Azerbaidjan, tout en exprimant l'espoir que le rétablissement de l'ordre se fera avec un minimum de violence. " Nous reconnaissons le droit pour tout Etat d'assurer la sécurité de ses citoyens et il semble que ce soit la principale préoccupation (de Moscou) pour le moment ", a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche, Mr Marlin Fitzwater.

" Nous regrettons certainement la violence qui se déroule actuellement. Nous comprenons la nécessité d'établir l'ordre dans une situation où l'ordre n'est plus respecté ", comme c'est " clairement le cas " en Azerbaidjan, a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche.

Juste avant le sommet américano-soviétique de Malte, début décembre, le secrétaire d'Etat James Baker avait fait la distinction entre la répression " par la force d'une dissidence pacifique " en URSS et " le maintien de l'ordre pour faire face par exemple à des rivalités inter-ethniques ".

L'administration Bush ne pourrait cependant accepter l'envoi de troupes dans les républiques baltes, où s'amplifient les mouvements d'indépendance qui restent pacifiques, notent les observateurs. Mr Fitzwater a rappelé mardi que Washington était favorable de l'autodétermination de ces républiques et n'avait jamais reconnu leur incorporation à l'Union soviétique en 1940.

Le groupe britannique Grand Metropolitan a annoncé le mardi 16 janvier qu'il avait acquis les 49 % du capital de Remy Martin détenus par la famille de Max Cointreau. Cet accord prévoit également que Grand Met prend les 19 % des parts de Max Cointreau dans Cointreau et Cie.

D'après le communiqué du groupe britannique, le coût net de l'opération est inférieur à 5 % du capital du groupe, estimé à 2,8 milliards de livres (28 milliards de francs). L'investissement de Grand Met est donc évalué à environ 140 millions de livres. Cette opération fait suite à l'accord de fusion conclu en novembre dernier. Elle devra encore obtenir l'approbation des actionnaires de Grand Met lors de l'assemblée générale prévue pour le mois de mars.

L'entité qui résultera de cette fusion entre le géant de l'agroalimentaire britannique et le troisième producteur français de cognac représentera un chiffre d'affaires de plus de 6 milliards de francs. Mais cet accord permet enfin à Grand Met, qui avait échoué en 1988 dans son OPA contre la maison de cognac Martell de prendre pied sur le marché français.

Mr Didier Pfeiffer, directeur général de l'UAP et président de la commission de déontologie boursière, a présenté, mardi 16 janvier, le rapport de cette instance créée en août 1989 à la demande de Mr Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie et des finances. Les conclusions de cette étude sont destinées à servir de base de travail au futur règlement que la Commission des opérations de Bourse (COB) doit composer à la suite de la loi du 2 août 1989 qui la dote de nouveaux pouvoirs. Outre une approche précise du délit d'initiés, parmi les idées nouvelles figurent l'abus de position et l'introduction, comme aux Etats-Unis, d'une procédure de "rescrit financier".

"En lisant les principes et recommandations, vous trouverez que certains d'entre eux ont un caractère évident", a déclaré Mr Pfeiffer en présentant son rapport de 128 pages, avant d'ajouter : "Mais, quand une classe financière s'interroge sur les limites du licite et de l'illicite, le seul fait d'affirmer des principes et des recommandations est important. Il me semble alors que la simplicité ne nuit pas." Pour la dizaine de membres de cette commission, la tâche a été double : éclairer les professionnels dans la poursuite des opérations quotidiennes et servir de base à la présentation de la prochaine réglementation de la COB. Les travaux, s'inspirant des réflexions déjà existantes, ont alors porté sur quatre domaines : l'information du marché, l'utilisation d'informations privilégiées, le mode de fixation des cours et l'abus de position. Dans chacune de ses parties, la commission a émis des recommandations s'adressant aux entreprises, aux émetteurs, aux intermédiaires ou à la COB.

Parmi les nouveautés présentées dans cette étude apparaissent une définition précise du délit d'initiés, ainsi que deux notions inexistantes jusqu'alors : l'abus de position et le rescrit financier.

Annoncé par Mr Pfeiffer comme " très important ", le chapitre sur l'utilisation d'informations privilégiées s'attache d'abord à définir ce terme, en rejoignant en la matière la conception européenne, avant de recenser les personnes susceptibles d'être initiées et de définir leurs obligations. Une information privilégiée est " non publique, précise, significative et susceptible, si elle était rendue publique, d'avoir une incidence sur le cours de la valeur concernée ". La commission s'est ensuite attachée à classifier les différents initiés possibles en les regroupant dans quatre cercles concentriques. Pour Mr Pfeiffer, le plus restreint comprend " les personnes à l'origine des informations privilégiées ". Viennent ensuite " celles qui peuvent être à l'origine de l'information sans appartenir à la société ". Le troisième cercle regroupe essentiellement les gens " bénéficiant d'une nouvelle communiquée à un tiers de par sa fonction ", c'est-à-dire principalement les intermédiaires financiers. Enfin, arrivent les personnes qui, " sans raison professionnelle, disposent d'une telle donnée ". Pour prévenir d'éventuelles fuites, le rapport recommande alors certains principes de confidentialité.

La commission a également proposé de retenir la notion d'abus de position, non pour l'ériger en nouveau délit, mais pour la distinguer d'autres concepts déjà existants, tel l'abus de confiance ou de biens sociaux. Le principe serait le suivant : "Les émetteurs ou les intermédiaires ne doivent pas utiliser les pouvoirs qu'ils ont reçus en raison des fonctions qu'ils exercent ou des mandats qu'ils détiennent à des fins autres que celles à raison desquelles ils leur ont été confiés." Ces manquements déontologiques seraient alors sanctionnés par la COB.

Enfin, la procédure "la plus novatrice", selon Mr Pfeiffer, est celle de "rescrit financier", c'est-à-dire de la consultation de la COB par des professionnels. A l'image de la pratique développée par la SEC (Securities and Exchange ommission) aux Etats-Unis, les professionnels pourraient s'adresser à la COB pour obtenir une prise de position préalable sur un sujet précis relevant de son pouvoir réglementaire. L'autorité de marché donnerait dans le délai d'un mois sa réponse. En cas d'accord, elle ne pourrait en aucun cas par la suite prendre des sanctions, ni transmettre le dossier au parquet. Cette mesure est destinée à donner plus de sécurité juridique au montage d'une opération et "non à porter atteinte au pouvoir des magistrats", a tenu à préciser le président de la commission de déontologie boursière.

Malgré leur désaccord, FO et la CFDT se mobiliseront ensemble dans le secteur bancaire, le 24 janvier, pour " élargir l'action " entamée depuis la mi-décembre à la BNP, où la situation est toujours bloquée.

Le Club Méditerranée, numéro un mondial des villages de vacances, a réalisé, en 1989, un bénéfice consolidé de 408,3 millions de francs contre 300,9 millions au cours de l'exercice précédent. Le chiffre d'affaires a atteint 7,5 milliards de francs contre 6,4 milliards (+18,9 %). Parmi les évolutions favorables qui expliquent cette progression figurent l'amélioration de plus d'un point du coefficient de remplissage des villages et les bons résultats de la filiale américaine, dont le bénéfice a progressé de 14 %. Celle-ci, qui gère vingt-sept villages en Amérique du Nord, a effacé les conséquences dommageables des cyclones de l'année 1988.

D'autre part, le groupe Accor, qui négocie depuis plusieurs mois une association avec le Club, a acquis 1 % du capital de celui-ci. Il s'agit, selon la direction d'Accor, d'un simple " placement financier " et non d'une amorce d'entrée en force dans le capital du Club. L'action de celui-ci était fortement recherchée en Bourse en début de semaine.

Citicorp, la première banque américaine, a annoncé le mardi 16 janvier, qu'en raison de la constitution d'une provision de un milliard de dollars (6 milliards de francs environ), le quatrième trimestre de 1989 s'était soldé par une perte de 784 millions de dollars (contre un bénéfice de 747 millions au cours de la même période, l'année précédente). La constitution de cette provision a été rendue nécessaire par les nouvelles pertes enregistrées sur ses créances aux pays en voie de développement. Citicorp a par ailleurs consacré 68 millions de dollars à la restructuration de ses activités en Grande-Bretagne.

L'année 1989 s'est soldée au total par un bénéfice de 498 millions de dollars, inférieur au record de 1,86 milliard enregistré en 1988.

Le petit Baabda de la villa Copernic se compose de 30 mètres carrés au maximum situés dans le vestibule et la loge du gardien d'une entrée annexe de l'ambassade du Liban à Paris, rue Copernic dans le XVIe arrondissement.

On y pénètre sans fouille et sans contrôle car les partisans du général chrétien Michel Aoun qui l'occupent depuis jeudi 11 janvier ne redoutent apparemment pas grand-chose d'autre que l'indifférence générale.

" Le peuple français est majoritairement avec nous ", disent-ils. Du reste l'occupation demeure parfaitement courtoise : " Nous avons laissé aux diplomates la disposition de l'autre entrée et ils vont et viennent comme ils veulent ".

C'est la nomination annoncée jeudi dernier par le gouvernement de Mr Selim Hoss, reconnu par la France mais dont le général Aoun conteste la légitimité, d'un nouvel ambassadeur à Paris, Mr Johnny Abdo, précédemment ambassadeur à Berne, qui a déclenché cette action d'occupation.

" Nous n'avons rien personnellement contre lui, explique Rita Gemayel, une jeune architecte, élégante, vice-présidente de l'Union pour le Liban. Nous ne le connaissons pas. Mais, si on accepte que cette ambassade tombe aux mains des Syriens, nous aurons perdu une partie du territoire libanais. "

Si les militants de l'Union pour le Liban se sont résolus à cette action d'occupation, c'est pour s'opposer à ce qu'ils considèrent comme la troisième phase, particulièrement perverse, de l'agression syrienne contre le Liban : " La Syrie a commencé par la guerre militaire : on a résisté, explique Rita Gemayel. Ils ont essayé la guerre économique, et nous avons encore résisté. Ils tentent maintenant la guerre à l'étranger. Nous ne voulons pas que l'ambassade en France devienne une annexe de la Syrie ".

Pour se soutenir le moral, la vingtaine d'occupants présents dans les locaux diffusent en programme continu des cassettes qui retransmettent le sit in permanent devant le palais de Baabda à Beyrouth où le général Aoun vit reclus depuis plusieurs mois.

Chaque jour ils reçoivent, dans la bonne humeur, la visite du commissaire des renseignements généraux, qui suit de loin l'opération. Ils ne paraissent nullement impressionnés par la menace de Mr Selim Hoss de demander à la France leur expulsion par la force publique si l'occupation venait à se prolonger et si l'actuel ambassadeur, Mr Fouad Turk, ne parvenait pas à négocier avec eux une sortie honorable. " Le nouvel ambassadeur doit arriver dans un délai de huit jours à deux mois, dit simplement Rita Gemayel. D'ici là, on verra bien... ".

Répondant à une question, le porte-parole du ministre des affaires étrangères israélien, Mr Joseph Amihoud, a annoncé, le 16 janvier, que Mr Itzhak Aviran, ministre plénipotentiaire près l'ambassade d'Israë à Paris et Mr Yoshua Amishav, porte-parole, " ont été réprimandés par le directeur général du ministère des affaires étrangères pour avoir agi contrairement aux règles de bonne administration et aux règlements du service public d'Israël, ainsi que négligé leurs fonctions et leur rang ".

Mr Jean-André Siméoni, trente et un ans, originaire d'Algérie et "connu des services de police" a été admis, mardi 16 janvier, dans un état désespéré à l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille, après une tentative d'assassinat dont il avait été l'objet en fin d'après-midi. Deux autres personnes ont été blessées.

Les faits ont eu lieu vers 19 heures à la clinique Rosemond, dans le 8e arrondissement de Marseille. Une dizaine de personnes se trouvaient dans le hall de cet établissement privé spécialisé dans la rééducation fonctionnelle, quand trois hommes portant des cagoules ont pénétré dans la clinique. Ils ont immédiatement ouvert le feu sur Mr Jean-André Siméoni qui se tenait près d'un distributeur de café. Mr Siméoni, soigné depuis une semaine dans l'établissement après un accident de la circulation, s'est effondré, atteint de plusieurs balles de gros calibre, notamment à la tête. Deux autres patients qui se trouvaient également dans le hall, Mlle Véronique Gallice, vingt ans, et Mr Georges Olive, cinquante-huit ans, ont été sérieusement blessés aux jambes par des balles perdues, mais leurs jours ne sont pas en danger.

Mardi dans la nuit, les enquêteurs du SRPJ n'avaient toujours pas établi le mobile exact de cette tentative d'assassinat qui s'ajoute à la longue série des règlements de comptes enregistrés depuis plusieurs mois au sein du milieu marseillais.

Une véritable guérilla administrative doublée d'un imbroglio juridique oppose Mr Robert Fauroux, ministre de l'industrie, à Mr Brice Lalonde, secrétaire d'Etat à l'environnement. Enjeu de la bataille : les vallées sauvages du Nistos et du Louron, dans les Hautes-Pyrénées, le long desquelles EDF veut faire passer une ligne à haute tension pour vendre le courant excédentaire de ses centrales nucléaires aux Espagnols et aux Portugais.

Ce projet vieux de six ans a suscité une telle opposition, de part et d'autre de la frontière (le Monde du 5 août 1985 et du 26 août 1986), que les pouvoirs publics se livrent à une valse-hésitation. La décision de construire la ligne avait été prise en 1984 par Mr Laurent Fabius, alors premier ministre, puis annulé en mars 1989 par Mr Roger Fauroux, " pyrénéiste " averti et maire de Saint-Girons, apparemment convaincu par les opposants de faire étudier un autre tracé moins dommageable pour la nature.

Mais, en décembre 1989, Mr Roger Fauroux devait changer de cap et donnait à nouveau le feu vert à EDF. Pour sauver ce qui pouvait l'être, le ministre de l'environnement faisait alors procéder au classement du site, opération qui soumet tous travaux à son autorisation. Mais cette procédure déplait à Matignon qui lui demande à présent de faire le nécessaire pour que les orientations du ministère de l'industrie soient mises en Óuvre. Autrement dit : retirez votre procédure de classement. Mr Lalonde a aussitôt réclamé qu'après un ultime face-à-face environnement-industrie le bras de fer soit arbitré par le premier ministre lui-même. Le débat, en effet, n'est pas mince. Il s'agit de savoir si l'ampleur du programme nucléaire doit avoir pour conséquence la destruction des plus beaux sites et les meilleurs atouts du tourisme français.

Sur place, l'imbroglio est inextricable. Le collectif des associations pour la sauvegarde des Pyrénées a introduit devant le Conseil d'Etat un recours en excès de pouvoir contre la décision du ministre de l'industrie. EDF, de son côté, est accusée d'avoir financé une station de ski de fond dans la vallée du Nistos pour retourner en sa faveur un syndicat d'élus locaux. Or les installations ont été construites sans permis et sans l'aval de la commission des unités touristiques en montagne (UTM). En outre, deux communes qui ne sont pas membres du syndicat - Nistos et Saracolin - se disputent devant le tribunal administratif le terrain sur lequel ont été tracées les pistes.

Les " verts " attendent avec une curiosité narquoise les décisions des tribunaux et surtout celle de Mr Michel Rocard. Ce dernier confirmera-t-il les beaux discours récemment prononcés lors du grand colloque sur l'écologie, inauguré à Paris par le président de la République et au cours duquel une dizaine de ministres s'étaient exprimés ? Dans le cas contraire le prestige de Mr Lalonde et la sincérité des convictions écologiques du gouvernement en seraient inévitablement affectés. On devine l'embarras du premier ministre.

La Food and drug administration (FDA) américaine a décidé, mardi 16 janvier, de recommander la diminution de moitié des doses d'AZT, un médicament antiviral prescrit dans le traitement du sida, afin d'en réduire les effets secondaires et le coût. La FDA conseille maintenant aux médecins de passer à une posologie de 600 milligrammes par jour après un mois de traitement à 1 200 milligrammes, qui était jusqu'à présent la dose standard. Cette mesure, qui a été accueillie favorablement par les militants des organisations de lutte contre le sida, fait suite à la publication, en juillet dernier, d'une étude montrant que des doses réduites d'AZT ne diminuent pas l'efficacité du médicament, mais qu'en revanche elles réduisent ses effets secondaires. Le coût annuel du traitement sera ainsi quasiment réduit de moitié, soit environ 4 300 dollars (environ 24 000 F). Cette annonce arrive à point nommé au moment où les autorités sanitaires de différents pays s'interrogent sur l'opportunité de recommander - et donc, dans un pays comme la France, de rembourser - la prise d'AZT à l'ensemble des personnes séropositives.

- Un tremblement de terre de magnitude 5,1 a secoué, mardi 16 janvier, le nord de la Californie, à quelque 300 kilomètres au nord-ouest de San-Francisco. On ne signale ni victime ni dégât.

- Les archéologues ont manifesté, le 16 janvier, place Notre-Dame-des-Victoires, à Paris (premier et deuxième arrondissements), tout près de la sous-direction de l'archéologie du ministère de la culture, dont l'approche était interdite par la police. La moitié des 1 200 ou 1 500 archéologues français sont employés par contrats à durée déterminée qui excèdent rarement six mois. Tous ces contractuels, très qualifiés, demandent à être intégrés : sans eux, les fouilles de sauvetage n'auraient pu être développées comme elles l'ont été depuis quelques années ; les contrats à durée déterminée couvrent fort rarement le temps nécessaire à la publication des résultats. Or, sans publication, une fouille n'a guère d'utilité.

- Le tribunal de grande instance de Paris a condamné, mardi 16 janvier, FR 3 à verser une astreinte de 500 francs par jour à Mr Richard Vernay, tant que celui-ci n'aura pas retrouvé le bureau dont il avait été expulsé, manu militari, à la mi-décembre. Dans une première ordonnance, déjà, le tribunal avait ordonné à la chaine de laisser Mr Vernay regagner le bureau où il avait commencé à travailler sans contrat, mais à la demande de l'ancien directeur d'antenne, Mr Jean-Marie Cavada. La chaine avait alors proposé au journaliste une pièce au huitième étage, dans le couloir dit " des placards ", son ancien bureau étant occupé par le nouveau directeur des programmes, Mr Jacques Chancel. Le tribunal a estimé que sa première ordonnance, pourtant " dénuée de toute ambiguité ", n'avait pas été " pleinement exécutée ". Il a toutefois refusé à Mr Vernay les 100 000 francs de dommages et intérêts que celui-ci réclamait (le Monde daté 31 décembre 1989-1er janvier 1990).

A l'occasion de la publication du " Bilan économique de 1989 ", intitulé " Vent d'Est ", " le Monde " a organisé, mardi 16 janvier à la CCIP, à Paris, une conférence-débat avec Mr Karl Otto Poehl, président de la Banque fédérale de RFA, sur " le mark et l'Europe ".

Le Conseil européen a pris à Strasbourg en décembre dernier une décision de grande portée. Avant la fin de l'année en cours, doit se tenir une conférence intergouvernementale qui aura pour tâche de discuter et de décider des prochaines étapes sur la voie de l'union économique et monétaire européenne et de la forme institutionnelle de celle-ci. Cette conférence devra créer le fondement juridique par lequel toutes les compétences requises détenues jusqu'alors par les instances nationales pourront être transférées aux organes communautaires.

C'est la politique monétaire qui est concernée au premier chef, politique pour laquelle le traité instituant la CEE n'attribue pas de compétences aux communautés, ce qui suffit à expliquer pourquoi une modification du traité est nécessaire pour la réalisation des étapes institutionnelles vers l'intégration monétaire.

Dans la plupart des autres domaines de la politique économique, il n'existe pas une telle nécessité de créer, dans la perspective de l'union économique et monétaire, de nouvelles institutions et d'effectuer vers elles un transfert de compétences. Les instruments et organes communautaires existants doivent plutôt être mieux utilisés afin d'atteindre une convergence plus grande des politiques économiques et de leurs résultats, et d'ancrer cette convergence solidement. Les progrès réalisés dans ce domaine, par exemple la libre circulation des biens et des capitaux, ne doivent pas être remis en cause si l'union économique et monétaire veut s'inscrire dans la durée.

Dans les secteurs importants, des dispositions obligatoires complémentaires se révèleront donc nécessaires, qui gêneront ou empêcheront les attitudes individualistes des Etats membres et obligeront ceux-ci à respecter un minimum de " bonne tenue ", surtout en matière de politique budgétaire.

Le " plat de résistance " du menu des questions et problèmes auxquels la conférence intergouvernementale se verra confrontée est sans aucun doute le système européen des banques centrales. Son organisation doit tenir compte des espoirs que suscite dans les Etats membres une future union économique et monétaire : dans les pays dotés d'une monnaie stable, l'espoir que la stabilité du pouvoir d'achat ne disparaisse pas avec l'union économique et monétaire ; dans les pays qui connaissent une dépréciation plus ou moins forte de leur monnaie, l'espoir que l'union économique et monétaire y mette un terme définitif.

Comment assurer cette condition fondamentale d'une union monétaire si les compétences en matière de politique monétaire sont transférées des institutions nationales à une organisation communautaire ? L'Histoire nous a enseigné que le système le mieux à même d'y contribuer ne doit pas être soumis aux injonctions politiques. Cela est vrai pour la Communauté européenne encore plus que pour les Etats, car on a toujours tendance dans une confédération comme la Communauté européenne à se laisser guider par les moyennes et les compromis, qui n'indiquent cependant que le plus mauvais cap à suivre en matière de politique monétaire. De même, seule une institution indépendante est en mesure de résister aux tentatives, en pratique toujours réitérées par les hommes politiques, d'imprimer à la politique monétaire des objectifs souvent incompatibles avec celui de la stabilité, comme la stabilisation des changes, la stimulation de la croissance et de l'emploi ou la réduction des déséquilibres régionaux.

Pour des raisons pratiques, un système de banques centrales moderne et efficace ne doit pas être dépendant des instructions ni soumis aux pressions émanant des gouvernements nationaux et des institutions européennes. Des processus de consultation et de concertation de longue haleine sont inconciliables avec les exigences des marchés financiers qui attendent des banques centrales des réactions rapides et flexibles, comme cela a été le cas, par exemple, lors du déclenchement de la crise de l'endettement en 1982 ou après le krach d'octobre 1987.

Mais, fait plus important encore, seul un institut d'émission indépendant est en mesure de conduire une politique monétaire adaptée aux besoins à moyen et long terme. En effet, comme nous le savons, une augmentation ou une raréfaction de la monnaie ne se répercute sur l'activité économique qu'avec un retard considérable. Les interventions sur les taux d'intérêt exercent leur effet sur la masse monétaire seulement quelques mois après l'entrée en vigueur de ces mesures, et les variations de la masse monétaire n'agissent que quelques trimestres plus tard sur l'évolution des prix. Ces délais doivent être pris en compte lors de la mise en Óuvre des mesures de politique monétaire. Or une banque centrale indépendante est mieux à même d'entrer dans ces considérations qu'un gouvernement qui est plutôt soumis à la tentation de négliger les exigences fondamentales d'une politique monétaire axée sur le maintien de la stabilité, au profit d'effets à plus court terme ou pour des raisons électoralistes. William McChesney Martin (président du conseil d'administration du système de réserve fédéral de 1951 à 1970) a exprimé cela dans une formule éloquente : " La tâche de la Fed est de retirer le punch juste au moment où les invités arrivent. "

Naturellement, une banque centrale indépendante ne peut, à elle seule, être garante du maintien de la stabilité monétaire. Le secteur public et les partenaires sociaux doivent également y contribuer par leur comportement en matière de politique budgétaire et salariale. Mais les décisions d'une banque centrale indépendante concernant l'ampleur du volume de la masse monétaire qu'elle est prête à mettre à la disposition de l'économie représentent pour tous les agents économiques un indice important qui leur permet d'évaluer de manière réaliste les possibilités qui leur sont données.

Une fois le principe acquis qu'un futur système européen de banques centrales doit être indépendant des gouvernements, du Conseil et de la Commission, se pose la question de savoir comment cette autonomie peut être garantie. Les dispositions juridiques qui stipulent l'indépendance vis-à-vis des interférences de ces entités ne sont qu'un élément. L'indépendance passe également par l'indépendance personnelle et professionnelle des membres des organes du système, c'est-à-dire des gouverneurs des banques centrales nationales comme des membres de l'organe supérieur de direction, à savoir du conseil de banques centrales européen.

L'indépendance personnelle des membres des organes peut être garantie de la manière suivante : les personnalités nommées par les gouvernements (les gouverneurs des banques centrales) et par le Conseil (les membres du directoire) seraient en place pour une durée suffisamment longue (quatorze ans aux Etats-Unis, huit ans en Allemagne fédérale) et ne pourraient être démis de leur fonction au cours de cette période. Ils devraient en outre, cela va en quelque sorte de soi, être d'éminents spécialistes et ainsi être capables d'émettre un jugement impartial et objectif sur les questions abordées. Naturellement, l'indépendance personnelle exige également que leur soit assuré un revenu financier adapté pendant et après leur mandat. Il s'agit tout compte fait de ce que Adolf Weber qualifiait de " continuité de l'expérience, de la responsabilité et de la compétence " dans la discussion concernant la nouvelle loi sur la Bundesbank au début des années 50.

Il apparait important que la nationalité n'interfère en aucune façon dans les fonctions dont les personnalités sont investies. Etant donné qu'il ne peut y avoir pour la Communauté dans son ensemble qu'une politique monétaire d'un seul tenant, autrement dit que la politique monétaire ne peut pas tenir compte des exigences particulières de chaque Etat et de chaque région, les gouverneurs et les membres des directoires des banques centrales doivent se sentir obligés de servir l'intérêt commun et non celui des différents Etats ou régions, et cela doit tenir lieu de règle lors des prises de décisions.

Il convient avant tout de garantir l'autonomie du système en ce qui concerne l'emploi de ses instruments, c'est-à-dire sa capacité d'accomplir sans entraves sa mission, qui consiste à préserver la stabilité monétaire en utilisant les instruments nécessaires. Si l'on veut garantir la liberté d'action de la Banque centrale européenne, il faut la doter d'un arsenal suffisant d'instruments agissant sur l'économie de marché, dont la mise en Óuvre ne soit pas entravée par des règles ou des mesures administratives. Ces instruments doivent être adaptés au fonctionnement du marché, car c'est seulement en s'en inspirant, et non pas en le perturbant ou en le faussant malencontreusement, qu'ils seront efficaces. Il est évident que les taux d'intérêt - le prix à payer pour obtenir monnaie et crédit - doivent jouer un rôle primordial. Mais la panoplie d'instruments doit aussi comprendre tous les autres moyens dont une banque centrale moderne a besoin pour mener son action, qu'ils soient ou non mis en Óuvre à l'heure actuelle dans les différents pays.

Je ne veux pas approfondir ces questions un peu techniques (les documents de travail annexés au rapport Delors contiennent quelques propositions à ce sujet), mais il faut bien comprendre que, pour répondre à l'attente de tous, le futur système européen doit être doté de l'arme sans laquelle aucune banque centrale ne peut mener une action efficace, à savoir le privilège exclusif de création monétaire. La politique monétaire est indivisible, même dans un système fédéral comme celui de la Fed ou de la Bundesbank. Sans ce monopole le système européen de banques centrales serait un " lion sans griffes ".

Un système qui ne sert qu'à coordonner les politiques monétaires en laissant toujours au gouvernement et/ou à la banque centrale de chaque pays le droit de décider du prix et du volume de la monnaie en circulation serait half baked(serait comme un pain à moitié cuit), pour reprendre les termes employés par Allen Walters à propos du SME. La coordination ne doit pas s'articuler autour d'une moyenne européenne des taux d'inflation ou être axée sur le respect de zones-cibles pour les taux de change ; elle limiterait la liberté d'action de la Bundesbank si aucune solution de rechange convaincante n'était proposée. Les parties intéressées le savent bien, ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué au cours des dernières années. Un système conçu de cette façon aurait une efficacité moindre, en matière de stabilité, que les règles régissant à l'heure actuelle le fonctionnement du SME. Ni l'Allemagne ni - j'en suis sûr - certains de ses partenaires ne pourraient donc accepter ce système.

C'est la position que l'Allemagne fédérale a toujours défendue, et si un gouvernement en Allemagne adoptait une attitude différente, il ne pourrait compter sur l'appui d'une opinion publique allemande extrêmement sensible à tout ce qui concerne la question de la stabilité des prix. Je n'en veux pour preuve que les réactions, parfois très critiques, qui se sont fait entendre à propos du rapport Delors, surtout en ce qui concerne les propositions relatives à la deuxième étape, qui sont en effet restées plutôt vagues et qui posent plus de questions qu'elles n'apportent de réponses. Ne lit-on pas au sujet de la deuxième étape : " A ce stade, le comité ne juge pas possible de proposer un projet détaillé pour l'accomplissement de cette transition ", à savoir le passage de la première à la deuxième étape dans le domaine monétaire.

En décidant d'entamer à la fin de l'année les négociations sur le traité nécessaire à la mise en place d'un système européen de banques centrales, les gouvernements se sont engagés à se prononcer clairement pour ou contre le transfert à une institution communautaire indépendante du pouvoir de décision en matière monétaire. Il aurait été préférable, à mon sens, de faire d'abord l'expérience, pendant quelques années, de la première étape de l'union économique et monétaire, et de réaliser ce qui a déjà été décidé, en particulier le marché intérieur, la libération des mouvements de capitaux, le rapprochement des fiscalités, etc., avant d'envisager des mesures institutionnelles d'une plus grande portée. Mais, cela va sans dire, je respecte la décision prise par les chefs d'Etat et de gouvernement, et je comprends les motivations politiques sous-jacentes.

Si on parvient à un accord de fond sur les structures du système européen de banques centrales, il restera alors à régler un certain nombre de questions importantes.

En premier lieu, que se passera-t-il si les gouvernements et les parlements n'approuvent pas à l'unanimité la modification du traité nécessaire à l'instauration de l'union économique et monétaire, comme le demandent les textes communautaires ? Dans cette hypothèse, que l'on ne peut exclure a priori, deux possibilités s'offrent. On pourrait procéder de la même manière que pour le SME, qui est juridiquement un traité entre les banques centrales de la Communauté. Il y aurait donc, en plus du traité instituant la CEE, un deuxième traité.

Je pense que cette situation ferait peser un très grave danger sur la cohésion de la Communauté, et je donnerais la préférence à une réglementation se fondant sur le traité CEE, même si toutes les parties contractantes ne sont pas en mesure de l'appliquer simultanément, comme c'est le cas de certaines règles communautaires que certains pays ne suivent pas encore à ce jour.

Il y a une autre question qui a souvent été soulevée par les Français et les Britanniques, et qui concerne le " contrôle démocratique " du système européen de banques centrales. Il me semble qu'elle est plus simple à régler. Il ne faudra pas attendre que l'union politique soit parachevée et qu'il y ait un gouvernement européen et un parlement disposant de compétences réelles pour créer un système européen de banques centrales, même si les enseignements tirés de l'Histoire peuvent plaider en faveur d'une telle approche.

Les banques centrales ont toujours été créées après les Etats. Bien sûr, l'intégration européenne ne peut se limiter à la politique monétaire. Des progrès dans d'autres domaines sont nécessaires, comme le chancelier allemand l'a réclamé pour le Parlement européen. Mais il est très concevable à mon avis qu'un système européen de banques centrales indépendant existe déjà avant que ne soit parachevée l'union politique, à condition que les gouvernements le veuillent et qu'ils soient prêts à abandonner une partie de leur souveraineté, comme ils l'ont déjà fait dans d'autres domaines, moins importants il est vrai. Pour donner une légitimation démocratique au système, il suffirait qu'il soit institué par un traité liant des gouvernements démocratiques et ratifié par des parlements démocratiquement élus et munis d'un mandat clairement défini. En outre, les membres du directoire seraient désignés par le conseil ECOFIN (ministres de l'économie et des finances), et les membres du conseil seraient nommés par les gouvernements nationaux. Une cour des comptes neutre contrôlerait les comptes (et non la conduite de la politique monétaire).

A mon avis, il n'y aurait, en aucune façon, incompatibilité entre l'autonomie du système et le fait que le président soit entendu de temps en temps par le Parlement européen, même si c'est moins souvent qu'aux Etats-Unis, ou le fait que le président du conseil ECOFIN et celui de la Commission européenne participent aux réunions du conseil de la banque centrale européenne (sans avoir le droit de vote) ; inversement, le président du système européen des banques centrales serait invité à participer aux réunions du conseil ECOFIN lorsque des questions le concernant y sont discutées. En outre, il faudrait que l'opinion publique soit largement informée, comme cela se fait habituellement aux Etats-Unis et en Allemagne fédérale. On jugerait de la valeur du système à l'aune de sa réussite.

Laissons de côté la question du " contrôle démocratique " pour en aborder une autre qui sera beaucoup plus difficile à régler : quelles fonctions seront laissées aux banques centrales nationales ? Il conviendrait d'appliquer ici le principe de la subsidiarité, en vertu duquel seules les missions ne pouvant être remplies de façon satisfaisante à l'échelon national devraient être transférées à l'institution communautaire, dans la mesure où cela n'a pas d'incidence sur les impératifs découlant de la mise en Óuvre d'une politique monétaire commune " d'un seul tenant ".

Il s'agit principalement de toutes les décisions concernant les taux d'intérêt, la liquidité et la masse monétaire, c'est-à-dire en fait la politique monétaire. Cela vaut également pour les décisions d'achat ou de vente de monnaies tierces (de dollars en particulier), car ces opérations ont une incidence directe sur la liquidité et la masse monétaire. A cela s'ajoutent la question délicate du transfert des réserves de change aux organismes communautaires et la nécessité de décider qui touchera les bénéfices.

Bien que disposant de vastes pouvoirs, le système européen des banques centrales pourrait se contenter d'une direction relativement restreinte, inspirée du Board of Governors du Federal Reserve System, car le pouvoir exécutif pourrait être transféré dans une large mesure aux organes bien rodés des banques centrales nationales, qui agiront alors au nom de la Communauté. Les banques centrales nationales pourraient très bien réaliser - en conformité avec les directives et les instructions du système européen de banques centrales - les opérations de règlement, les opérations d'open market avec les banques et les opérations en commission effectuées pour le compte des institutions gouvernementales, etc. A mon avis, il conviendrait aussi de transférer aux instituts d'émission nationaux la compétence en matière de surveillance bancaire et boursière, si cela n'a pas encore été fait, comme c'est le cas par exemple en Allemagne fédérale.

Les banques centrales nationales joueraient ainsi un rôle analogue à celui des Federal Reserve Banks aux Etats-Unis ou des Landeszentralbanken en Allemagne fédérale. Elles (et/ou les ministres des finances) n'auraient forcément plus compétence pour mener une politique monétaire autonome. Pour l'Allemagne fédérale en particulier, cet abandon de compétence aurait des conséquences très importantes. Le conseil de la banque centrale, l'organe de décision suprême en matière monétaire, perdrait sa fonction principale - certains thuriféraires d'un système européen de banques centrales ne se rendent peut-être pas encore compte des implications que cela aurait en Allemagne fédérale.

Nombreuses sont les questions qui restent encore sans réponse. Citons-en quelques-unes : comment réglera-t-on la question du droit de vote au sein du conseil de la banque centrale européenne ? Où le système aura-t-il son siège ? Comment seront répartis les bénéfices ?

L'expérience acquise ces dernières années en Allemagne fédérale montre à quel point il est important que les pouvoirs publics à tous les niveaux mais aussi les partenaires sociaux soient prêts à adopter une attitude responsable à l'intérieur des limites fixées d'une manière réaliste en fonction de ce qui est possible, afin que la banque centrale puisse remplir sa mission sans problèmes et préserver la stabilité de la monnaie à l'intérieur comme à l'extérieur. Dès la première étape de l'union économique et monétaire, on verra comment cela se passera à l'échelon européen. On saura alors si et quand on peut passer aux étapes ultérieures, qui prévoient notamment l'instauration d'un système européen de banques centrales.

Sans qu'il y ait modification du traité, la Communauté européenne dispose d'un cadre institutionnel suffisant pour mener de manière convaincante une politique économique et monétaire commune. Nous avons déjà le conseil des ministres de l'économie et des finances, le comité des gouverneurs des banques centrales européennes ainsi que le comité monétaire où siègent nos représentants. Dans ce cadre, on peut et on doit parvenir dès aujourd'hui à une meilleure coordination des politiques économiques, budgétaires et monétaires, sans attendre les résultats de la conférence intergouvernementale, dont les travaux dureront probablement un certain temps.

En ce qui concerne la politique monétaire, le comité des gouverneurs des banques centrales a décidé, lors de sa réunion en janvier, de procéder à une réorganisation touchant à la fois ses membres et sa mission. Par le renforcement de la collaboration axée sur l'objectif de stabilité des prix, par la formulation d'avis adressés aux gouvernements et par sa contribution d'expert à la conférence intergouvernementale, le comité pourra promouvoir le processus de création de l'union économique et monétaire, qui est à mon avis la seule solution envisageable. Nous avons une tâche à accomplir, à savoir tracer la voie afin que le train européen parvienne à destination ; alors, nous aurons atteint l'objectif vers lequel nous tendons tous.

Un accord permettant d'espérer un règlement du conflit hospitalier a été conclu, mercredi 17 janvier, entre les syndicats de chefs de clinique et d'internes et Mr Claude Evin, ministre de la santé. Une assemblée générale devait décider, en fin d'après-midi, des suites à donner au mouvement de grève entamé le 10 janvier.

La grève des urgences n'aura pas lieu. Le mouvement de grève des internes et des chefs de clinique des hôpitaux publics, qui avait démarré le 10 janvier à Paris, devait s'achever - sauf surprise et surenchère de dernière heure - mercredi 17 janvier. Un accord, donnant en grande partie satisfaction aux grévistes, a en effet été conclu mercredi à l'aube entre les syndicats d'internes et de chefs de clinique et le ministre de la santé, Mr Claude Evin. Ce dernier, qui, il faut le rappeler, n'est pas maitre du jeu dans cette négociation - c'est aux partenaires conventionnels, la Caisse nationale d'assurance-maladie et les syndicats de médecins, qu'il revient de définir les règles de fonctionnement de la médecine libérale, - a donc décidé de ne pas laisser s'enliser le mouvement.

Le ministre de la santé montre ainsi qu'il a retenu la leçon de la grève des infirmières de l'automne 1988. A terme, c'est le contenu de la future convention médicale qui devrait permettre de régler les problèmes de fond posés par les grévistes.

"Le gouvernement veillera à ce que les préoccupations des grévistes soient intégrées dans la convention médicale et il s'engage à soutenir l'accord qui vient d'être conclu" : c'est ce qu'a déclaré mercredi Mr Evin au terme de deux longues nuits de négociations. Les grévistes ayant obtenu satisfaction sur la plupart de leurs revendications, le conflit, lié en particulier aux problèmes de l'installation des médecins hospitaliers en médecine libérale, devrait logiquement cesser.

Le gouvernement s'est donc allié, en quelque sorte, aux médecins grévistes. Reste maintenant à ce nouveau "front uni" à faire pression sur les partenaires conventionnels pour qu'ils aboutissent au plus vite à un accord. Telle était mercredi matin la situation paradoxale dans laquelle se trouvaient médecins et pouvoirs publics. A propos de l'installation en secteur libéral, le texte prévoit que "tout accord conventionnel doit offrir au médecin les mêmes garanties et les mêmes possibilités, quelle que soit leur date d'installation, en particulier pour ceux qui se sont installés après le 1er décembre 1989". Il n'est donc plus question d'un gel du secteur II à honoraires libres.

Sur le niveau de rémunération des médecins, l'accord prévoit que "le gouvernement pourra approuver, dans le cadre de la convention, que les partenaires conventionnels mettent en place un dispositif permettant de prendre en compte les spécificités de certaines catégories de médecins". En outre, "en ce qui concerne les règles de fixation des honoraires, les partenaires conventionnels ont la possibilité d'ouvrir aux médecins un mode de rémunération qui permette de prendre en compte, entre autres critères, les titres, la formation médicale continue, les fonctions hospitalières et universitaires ". De plus, "les partenaires conventionnels feront des propositions pour les anciens internes et les anciens chefs de clinique assistants".

Afin que cet accord entre au plus vite dans les faits, " les deux parties demandent aux partenaires conventionnels (la Caisse nationale d'assurance-maladie (CNAM) d'une part, et les trois syndicats de médecins d'autre part) de conduire les négociations à leur terme afin de définir au plus tôt les cadres conventionnels ". Elles " s'engagent à Óuvrer en ce sens dans le respect des compétences de chacun ".

En ce qui concerne les médecins biologistes, la création d'une " enveloppe financière " est retenue, permettant une aide aux jeunes en difficulté et en cours d'installation. Une commission, à laquelle participeront les représentants des jeunes biologistes et les syndicats, sera en outre créée pour réfléchir au mode de rémunération et à l'avenir de la profession. On peut donc s'attendre à de nouvelles modifications de la nomenclature des actes de biologie.

L'accord prévoit que dans l'immédiat, et dans l'attente des conclusions que devra remettre un groupe de travail créé à cet effet, la première installation des médecins libéraux dans l'ouest de Paris est soumise aux mêmes dispositions que dans les autres arrondissements. " Des instructions seront données aux préfets dans un délai d'un mois " pour que les demandes de dérogation permettant l'installation des professions libérales " soient examinées avec bienveillance ", a déclaré Mr Evin. Les dérogations seront délivrées " sans limitation " pour les locaux à usage mixte (professionnel et habitation).

Dans l'entourage du ministre de la santé, on estimait mercredi matin qu'il s'agissait d'un " accord bon pour tout le monde ". Même si l'on se refusait à parler de la levée du gel du secteur II, on indiquait qu'avec un tel texte " il ne sera pas possible de pénaliser ceux qui se sont installés entre les deux conventions et de pérenniser des rentes de situation ". On va même plus loin en interprétant cet accord comme une véritable mise en demeure adressée à la CNAM, l'entourage du ministre n'hésitant pas à critiquer " l'insupportable immobilisme (de son) président ".

Cette alliance du ministre de la santé et des médecins grévistes suffira-t-elle à faire avancer les négociations conventionnelles ? En tout état de cause, les représentants des syndicats de chefs de clinique et d'internes se félicitent eux aussi de cet accord, le qualifiant de " très positif ". " Nous sommes évidemment satisfaits de la volonté affichée par le gouvernement de nous soutenir, déclarent-t-ils, mais rien n'est gagné. Il nous faut maintenir une pression maximum sur les partenaires conventionnels. " Une rencontre devait d'ailleurs avoir lieu mercredi après-midi entre les syndicats d'internes et de chefs de clinique et les syndicats de médecins participant aux discussions conventionnelles.

On voit mal aujourd'hui comment une convention du même type que la précédente pourrait être élaborée. Il faudra beaucoup d'imagination aux partenaires conventionnels...

Les remous que connait l'université française soulignent une fois encore la faiblesse de nos institutions. Les étudiants revendiquent le droit à un enseignement de qualité. Paradoxalement, les taux de participation aux élections universitaires diminuent d'année en année. Les manifestations de grande envergure demeurent le seul moyen de pression efficace face à un pouvoir exécutif sapant le jeu démocratique par le recours abusif depuis 1986 à l'article 49-3 de la Constitution, par le contrôle hégémonique de l'ordre du jour devant le Parlement, et consacrent le triomphe du pouvoir de la rue à une époque où d'autres peuples, par ce même pouvoir, renversent la dictature !

DES qu'il entre dans la rue Pierre-Bourdan, une odeur de copeaux guide les pas du visiteur jusqu'à l'entrée de l'école Boulle. Située depuis sa création, en 1886, dans ce quartier du faubourg Saint-Antoine, l'école a construit sa réputation sur l'ameublement et les métiers d'art comme la marqueterie, la ciselure, la sculpture sur bois, la gravure en modelé ou ornementale... Bref, tout ce qui concourt à la fabrication du mobilier. André-Charles Boulle, le " premier ébéniste " de Louis XIV, n'était-il pas lui-même un génial touche-à-tout, à la fois architecte, peintre, ciseleur, graveur, marqueteur ?

Le lien entre la formation et la profession, qui avait guidé la Ville de Paris lorsqu'elle a créé l'école, se lit encore dans l'architecture de l'établissement. Les armatures métalliques garnies de briques sont typiques de la construction industrielle de la fin du XIXe siècle. Cependant, le poids de la tradition n'a jamais coupé l'enseignement de la réalité contemporaine. " Boulle a toujours eu le souci d'inscrire le métier d'art dans son époque ", explique Mr Claude Cornillat, chef de travaux en arts appliqués.

Le même principe a présidé à la fondation, par le conseil municipal de Paris, de l'école Estienne, spécialisée, elle, dans les arts et les industries graphiques. Destinée à former une élite d'ouvriers instruits pour l'imprimerie et les métiers d'art du livre (gravure, reliure, dorure...), l'école est devenue, au moment de fêter son centenaire, en 1989, l'un des plus importants ensembles mondiaux pour l'enseignement des arts et techniques appliqués à l'expression et à la communication graphique.

Depuis une quinzaine d'années, l'esprit de ces écoles publiques d'essence municipale a changé. Leur recrutement et leurs débouchés aussi. Elles sont devenues des lycées techniques. Le label maison s'est souvent fondu dans les diplômes nationaux. Elles accueillent par exemple, comme d'autres lycées techniques, les classes qui conduisent au bac F-12. Outre les difficultés de ces métamorphoses statutaires, elles ont dû affronter des mutations technologiques considérables. Pour Mr Gérard Patenotte, proviseur de l'école Estienne, la gageure est de " marier la culture graphique aux technologies nouvelles ". Mr Claude Dubois, proviseur de l'école Boulle, éprouve la même difficulté à la tête d'un établissement qui " est à la fois une mémoire et un laboratoire ".

Au cours des dernières années, les deux écoles ont diversifié leurs formations, en particulier les sections post-bac qui leur ont valu un statut d'école supérieure d'arts appliqués. Outre les filières traditionnelles des métiers d'art, qui conduisent au diplôme des métiers d'art (bac+2), Boulle a développé des BTS d'agencement en architecture d'intérieur, de fabrication industrielle de mobilier (FIM) ainsi que des diplômes supérieurs d'arts appliqués (bac+4) en expression visuelle et en architecture d'intérieur. Pour sa part, Estienne était, jusqu'à cette année, la seule école à proposer une section de technicien supérieur des industries graphiques. Après un BTS ou un DUT, elle conduit aussi au diplôme supérieur des arts et techniques de la communication. Mais, contrairement aux autres écoles d'arts appliqués parisiennes (Duperré, Olivier-de-Serres), Boulle et Estienne n'ont jamais renoncé à avoir un deuxième cycle secondaire.

" Des jeunes en situation d'échec au collège trouvent ici une autre forme d'épanouissement ", explique Mr Gilbert Wycke, proviseur adjoint de Boulle. A l'école Estienne, à peine un quart des élèves arrivent en seconde à l'âge dit normal. Pour les 130 élèves en métiers d'art (sur un effectif total de 670), Mr Patenotte a voulu doter cette filière de repères comparables aux autres formations de niveau IV, mais, précise-t-il, " nous maintenons l'idée qu'il y a une capacité à faire réussir autrement ".

Premier proviseur à n'avoir pas été recruté à l'intérieur de l'école, Mr Dubois a été surpris de découvrir l'application et la discipline des " boullistes " : " L'élève n'agresse plus la structure scolaire dès lors qu'il n'est plus en conflit avec l'école. " En arrivant, les élèves ont certes tous l'intention de devenir ébénistes. Légèrement marris si le manque de places les conduit plutôt vers les ateliers de ciselure ou de maqueterie, ils trouvent vite une autre motivation, grâce à des enseignants (des professionnels pour la plupart) qui se chargent de leur communiquer leur passion. De plus, des passerelles existent entre les différentes filières, y compris avec le lycée professionnel annexé à Boulle : " Rares sont les établissements où il y a autant de possibilités d'évolution, à condition qu'elles soient identifiées, prises en compte et encouragées ", estime Mr Dubois, persuadé que " chaque individu doit pouvoir faire le parcours de son choix ".

Depuis quelques années cependant, les deux écoles enregistrent un tassement des demandes d'entrée après la troisième. Manque d'information, sans doute. Hormis les journées portes ouvertes organisées chaque année, début mars, par les écoles d'arts appliqués parisiennes, l'information sur les métiers d'art n'est guère relayée par les centres d'information et d'orientation des collèges. Surtout, ces formations souffrent de ne pas conduire à des baccalauréats, mais à des brevets des métiers d'art, ou bien, dans le cas spécifique de Boulle et d'Estienne, à des " diplômes de fin d'études secondaires des métiers d'art ". Equivalents du baccalauréat sans en avoir le titre, ces diplômes satisfont souvent les branches professionnelles mais demeurent méconnus hors de la profession. " Presque la moitié des élèves sont venus à Estienne parce qu'ils avaient des renseignements préalables sur l'école ", dit Mr Patenotte. Près du quart des élèves des sections industrie graphique ont un père qui travaille déjà dans ce secteur.

Prestigieux, ces deux établissements n'ont pas de problèmes de débouchés. Avec leur diplôme de fin d'études secondaires en trois ans, leurs élèves peuvent même poursuivre pendant deux ans en DMA ou rejoindre une filière post-bac d'arts appliqués, au même titre que les bacheliers F-12 ou les titulaires de brevets de technicien en arts appliqués. En revanche, les autres formations de métiers d'art dispensées dans les lycées professionnels sont sanctionnées pour l'instant par une myriade de brevets spécifiques.

Cette dispersion ne convient plus à l'éducation nationale, en discussion avec les branches professionnelles pour regrouper certaines formations en un baccalauréat professionnel des métiers d'art. Ce nouveau " bac pro " pourrait rassembler autour d'un tronc commun plusieurs options telles que l'ébénisterie, l'horlogerie, la tapisserie d'ameublement, le vêtement et ses accessoires, voire les arts graphiques. Le projet à l'étude devrait être présenté prochainement devant la commission professionnelle consultative.

La firme anglo-saxonne Sotheby's mettra en vente, en mai prochain, une version du Moulin de la Galette de Renoir. On ignore à quelle date précise fut peint ce tableau, nettement plus petit (1,10 m X 0,77 m) que celui qui est exposé au Musée d'Orsay et qui, lui, fut exécuté en 1876. Le thème en est strictement le même : une foule réunie sous les arbres d'un café dansant de Montmartre.

Le tableau, qui avait appartenu à la collection John Hay Whitney, ancien ambassadeur américain à Londres et éditeur du New York Herald Tribune, est assuré d'atteindre un prix exorbitant (on parle de 40 à 50 millions de dollars). Il sera exposé à Tokyo, Zurich, Paris et Londres avant d'être vendu à New-York.

"Le mark et l'Europe", tel était le thème développé par Mr Karl Otto Poehl, le président de la Bundesbank, mardi 16 janvier à Paris devant les principales personnalités de la communauté financière française. Organisé par le Monde à l'occasion de la publication du Bilan économique et social de 1989 (titré cette année "Vent d'Est"), le débat a été l'occasion pour Mr Poehl, qui est aussi depuis peu le président du comité des gouverneurs des banques centrales, de s'exprimer, notamment sur le yen et les relations entre la RFA et la RDA.

"Un discours important" : c'est ainsi que Mr Jacques de Larosière, le gouverneur de la Banque de France a qualifié les propos de son collègue de la Bundesbank. Après avoir commenté plusieurs points de l'intervention de Mr Poehl, Mr de Larosière s'est déclaré "en harmonie avec l'essentiel" des déclarations de son collègue.

Mr Maurice Allais, Prix Nobel d'économie, s'est lui aussi déclaré en "accord" avec le président de la "Buba" : il s'est interrogé sur la nécessité d'avoir un Etat fédéral avant de vouloir créer une monnaie commune. A ce sujet, Mr Poehl lui a répondu en se demandant si "tous les gouvernements européens étaient véritablement prêts à déléguer des droits souverains à une entité européenne".

Interrogé sur la faiblesse actuelle du yen, Mr Poehl a estimé qu'"elle ne correspondait absolument pas à la situation du commerce extérieur du Japon. Les Japonais n'ont pas majoré leurs taux d'intérêt à temps et ils se trouvent maintenant dans un processus de rattrapage". Le président de la Bundesbank "estime nécessaire et souhaitable" une stabilisation du yen. Il juge qu'il ne faut pas "paniquer" à la suite des mouvements actuels sur les marchés boursiers.

Optimiste sur les perspectives ouvertes par la RDA, Mr Poehl est resté néanmoins très prudent quant au projet évoqué par le ministre est-allemand des finances, Mme Rield, d'une "union économique et monétaire" entre les deux Etats allemands. D'ores et déjà, a-t-il fait remarquer, le deutschemark fonctionne comme une "monnaie parallèle" dans la plupart des pays de l'Europe de l'Est dont la RDA.

La Bundesbank se refuse à faire des propositions monétaires à la RDA : "La RDA doit d'abord dire ce qu'elle envisage de faire et ce qu'elle souhaite". Selon Mr Poehl, le gouvernement issu des élections libres du 6 mai prochain devrait prendre toute une série de mesures (sur les prix, la propriété...) qui lui permettront de parvenir à une convertibilité de leur monnaie. Celle-ci pourrait s'arrimer au DM. Si les bonnes décisions étaient prises, "la RDA aurait de bonnes chances de parvenir à un niveau de vie occidental". Dans le cas contraire, a conclu Mr Poehl, "si les capitaux ne vont pas aux gens, les gens iront aux capitaux", faisant ainsi référence à l'exode qui se poursuit de la RDA vers le RFA.

Au lendemain des déclarations de l'ancien ministre des affaires étrangères japonais, Mr Shintaro Abe, à Mr Gorbatchev sur le conflit territorial opposant le Japon à l'URSS à propos des îles du sud de l'archipel des Kouriles, qui avaient été interprétées comme un signe d'infléchissement de la position japonaise (le Monde du 17 janvier ), le porte parole du gouvernement, Mme Moriyama, a affirmé mardi 16 janvier qu'il n'y avait aucun changement dans la position japonaise de non-séparation du politique (règlement du contentieux territorial) et de l'économique (développement de la coopération).

Elle a, en revanche, noté " un subtil " changement dans celle de Moscou. Mme Moriyama faisait allusion à la déclaration de Mr Gorbatchev à Mr Abe dans laquelle le président soviétique reconnaissait que le Japon avait " légitimement le droit de soulever une question concernant sa souveraineté ".

De son côté, le porte-parole du ministère des affaires étrangères soviétiques a affirmé mardi qu'il n'y avait aucun changement dans la position du Kremlin concernant les Kouriles.

Les rebelles du Soudan du Sud ont annoncé mardi 16 janvier qu'ils s'apprêtaient à prendre la ville de Yei, siège d'une importante garnison de l'Equatoria ouest. La radio clandestine de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) a précisé que les hommes du colonel John Garang étaient à 8 kilomètres de Yei. Depuis la prise de Kaya dimanche dernier, les combattants de l'APLS ont capturé quatre postes militaires sur les 80 kilomètres de route entre Kaya et Yei, a ajouté la radio.

Dans un rapport rendu public mercredi 17 janvier, l'organisation humanitaire Amnesty International s'inquiète d'un retour à " la répression par la force et à la torture " en 1989 en Corée du Sud après deux années au cours desquelles plus de mille prisonniers politiques avaient été libérés . Amnesty fait état de l'arrestation, l'an dernier dans les grandes villes, de 800 militants politiques et syndicaux.

Beaucoup de personnes ont été accusées d' " activités hostiles à l'Etat " en vertu d'une loi sur la sécurité nationale qui prévoit de longues peines d'emprisonnement pour tout contact avec la Corée du Nord et sur la modification de laquelle aucun accord n'a encore pu être trouvé entre le gouvernement et l'opposition. " Le simple fait d'aller en Corée du Nord, sans que rien ne puisse prouver qu'il y a eu espionnage ni recours ou incitation à la violence, ne saurait justifier l'emprisonnement ", ajoute Amnesty.

L'organisation humanitaire remarque que la plupart des personnes arrêtées pour des motifs politiques en 1989 n'ont pu rencontrer un avocat rapidement ou régulièrement ; certaines ont affirmé avoir été torturées ou maltraitées lors d'interrogatoires . Ainsi le député d'opposition Su Kong-won, arrêté le 28 juin pour s'être rendu à Pyongyang sans autorisation, et qui a déclaré à la presse que " les enquêteurs de l'Agence pour l'organisation de la sécurité nationale m'ont frappé au visage et n'ont cessé de me porter des coups violents sur le pied gauche pendant dix jours après mon placement en détention ", le contraignant à faire de faux aveux. " Pendant les cinquante-quatre jours qui se sont écoulés depuis mon arrestation, a-t-il déclaré à son avocat, je me souviens de n'avoir été autorisé à dormir que quatre jours. Chaque fois, je n'ai dormi que deux ou trois heures. " Ces accusations ont été démenties par le procureur.

Trois gardiens et une fillette ont été tués, mercredi 17 janvier, lors de l'attaque par des rebelles de la prison de Kuveria, dans l'île de Bougainville. Un hélicoptère de la Bougainville Copper Ltd. a par ailleurs été détruit par des rebelles . La compagnie exploitait la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde, qui a dû fermer ses portes le 15 mai dernier en raison du conflit, qui a déjà fait une cinquantaine de morts. Les violences de mercredi seraient une réponse à la décision du Parlement de proroger pour deux mois l'état d'urgence en vigueur dans l'île et d'y envoyer des troupes.

A la suite d'informations faisant état d'une réduction du nombre de conseillers soviétiques en Syrie, Damas a réagi pour démentir qu'une telle initiative ait été prise par Moscou. " Les informations relatives aux experts soviétiques en Syrie, et tout ce qui a été dit autour du sujet est dénué de tout fondement ", a ainsi affirmé, mardi 16 janvier, le ministre syrien de l'information, Mr Mohammed Salmane.

Selon ces informations, deux mille deux cent quarante conseillers soviétiques se trouvaient en Syrie jusqu'au milieu de 1987, puis ce nombre a commencé à être réduit à l'initiative de l'URSS. Mille conseillers ont été rappelés en 1988 et cinq cents en janvier 1989. Trois cents autres seront rappelés en avril 1990 et cent quatre-vingts en octobre prochain.

Ces retraits témoignent du changement de la politique soviétique à l'égard de la Syrie, consécutif au rapprochement soviéto-américain. En novembre dernier, l'ambassadeur soviétique à Damas, Mr Alexandre Zotov, avait indiqué que son pays n'était plus disposé à approvisionner la Syrie en armements aussi libéralement que par le passé et que Damas devait renoncer au concept de " parité stratégique " avec Israël (le Monde daté 3-4 décembre). La Syrie est liée à l'URSS par un traité d'amitié et de coopération depuis 1981.

La Banque de crédit et commerce international (BCCI), dont le siège est au Luxembourg, et qui est considérée comme la septième banque privée du monde, a plaidé coupable, mardi I6 janvier, devant un tribunal de Tampa (Floride), en reconnaissant avoir " blanchi " de l'argent lié au trafic de drogue. Et la justice américaine espère beaucoup des révélations de la BCCI pour instruire en partie le futur procès Noriega. Par ailleurs, le " baron " de la drogue hondurien, Juan Ramon Matta Ballesteros, a été condamné, mardi, en Californie, à la réclusion à perpétuité. Agé de quarante-cinq ans, Ramon Matta avait été arrêté en I988 pour son rôle à la tête du cartel colombien de Cali. Son arrestation et son expulsion sur Saint-Domingue puis New-York avaient provoqué de véritables émeutes à Tégucigalpa.

Un communiqué du FLN diffusé dans la soirée du mardi 16 janvier attribue implicitement aux prédicateurs islamistes les plus enflammés la responsabilité d'une sanglante prise d'otages à Blida en affirmant : " S'il est difficile, dans la première phase de l'enquête, de déterminer les responsabilités dans cette affaire, il est clair que le recours à l'extrémisme et à la violence verbale prépare le terrain à la manifestation de la violence physique. " Bien que l'affaire reste confuse, cette supputation est renforcée par le fait que, selon les premiers témoignages, les coupables se réclamaient d'Allah.

Contrairement à ce qui avait été d'abord annoncé (nos dernières éditions datées du 17 janvier), la fusillade qui a fait trois morts - un gendarme et deux assaillants - mardi matin, ne résultait pas d'une tentative d'évasion dans un palais de justice mais d'une incursion d'éléments venus de l'extérieur. Six jeunes gens ont pénétré dans la salle de la cour d'assises où un homme de quatre-vingt-neuf ans attendait d'être jugé pour le meurtre de sa femme. Alors que les juges n'étaient pas encore dans la salle, le groupe s'est emparé du pistolet-mitrailleur d'un des trois gendarmes qui gardaient l'accusé. Les cris de " Allah Akbar " (" Dieu est grand ") et " Nous vous combattrons, ennemis de Dieu " auraient été entendus au début de ces événements.

Deux gendarmes réussirent à s'enfuir, selon le récit de l'AFP, mais le troisième fut pris en otage, en même temps que le vieillard accusé. Après des échanges de coups de feu entre les jeunes gens et les forces de l'ordre, immédiatement appelées, celles-ci donnèrent l'assaut : quatre membres du groupe se rendaient alors et deux autres étaient tués ainsi que le gendarme pris en otage. Le vieillard en instance de jugement s'en sortait indemne mais un jeune homme étranger à l'affaire était blessé. Le nombre des personnes blessées pourrait être plus élevé.

D'après un juriste de Blida que nous avons interrogé par téléphone, l'objectif des assaillants était de se procurer des armes à feu. Traditionnellement, la gendarmerie rend les honneurs à l'arrivée des juges à la cour criminelle. Profiter de cette occasion est beaucoup moins risqué que d'attaquer une caserne ou un commissariat. La population de Blida est d'autant plus excitée par cette affaire que la région est un des fiefs intégristes.

En donnant une certaine publicité à ces violences, plutôt que de les occulter comme il l'aurait fait naguère, le pouvoir cherche sans doute à mobiliser contre les extrémistes islamistes une opinion qui subit leurs pressions en se plaignant mais sans oser s'opposer ouvertement à l'intimidation. Les " barbus " ont touché un point sensible en brisant, ces dernières semaines, de nombreuses antennes de télévision qui permettent aux Algériens équipés en matériel approprié de capter Antenne 2, la Cinq et M 6. Ces actions de commando chez de paisibles occupants d'immeubles en copropriété alimentent bien des conversations mais personne n'a opposé de résistance tant sont fortes la peur et certaines pressions sociales.

Les chefs des partis islamistes constitués officiellement, notamment celui du Front islamique du salut (FIS), protestent qu'ils ne sont pour rien dans tout cela, sans convaincre, par exemple, les femmes, victimes de nombreuses agressions intégristes, qui viennent d'adresser une lettre ouverte au président Chadli dans Algérie-Actualité. Le directeur de cet hebdomadaire a formulé l'hypothèse la plus favorable à ces chefs islamistes soucieux de respectabilité quand il a écrit que le FIS, " si efficace dans les prêches des mosquées, montre une incapacité à contrôler ses troupes ".

Plus de huit cents s ont été condamnées à des peines allant jusqu'à dix ans de prison ces derniers mois pour leurs activités politiques en faveur de la démocratie, rapporte mercredi 17 janvier le quotidien américain Washington Post, citant des sources proches du PC chinois. Une grande partie d'entre eux étaient accusés de " divulgation de secrets d'Etat ", de " propagande contre-révolutionnaire " ou de destruction de biens d'Etat. La plupart des procès se sont déroulés en secret.

Au cours de quarante- huit heures de discussions, lundi 15 et mardi 16 janvier à Paris, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU se sont prononcés pour un " rôle accru ", de l'Organisation internationale dans le règlement du problème cambodgien. Les représentants de la Chine, des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Union soviétique sont convenus de se réunir une deuxième fois, début février à New-York, et une troisième, deux semaines plus tard, à Paris.

" Un léger mouvement dans une bonne direction ", a jugé, mardi soir, Mr Roland Dumas. Le ministre des affaires étrangères n'a sûrement pas eu tort d'ajouter qu'une " nouvelle approche " du problème avait été définie à partir de la proposition australienne de faire de l'ONU le véritable pivot d'un règlement. Les Nations unies sont, en effet, invitées à manifester une " présence efficace " pendant la période de transition, " en vue d'assurer la sécurité intérieure ". Des élections devront être organisées sous leur " administration directe ". L'ensemble de l'opération sera placé sous la houlette d'un " représentant spécial du secrétaire général " de l'organisation internationale.

En d'autres termes, la négociation est repartie, avec la grande prudence qui s'imposait, sur de nouvelles bases. Il semble s'agir, dans un premier temps, de définir le carcan dans lequel les " parties " cambodgiennes - aucune d'elles n'est citée nommément - seront contraintes de cohabiter. On aligne ainsi les verrous plutôt que d'attendre un accord bien hypothétique - l'expérience le prouve - entre Cambodgiens. La méthode a également changé : face à des Chinois rétifs, qui veulent un Cambodge soustrait à toute influence vietnamienne, on a choisi une médecine douce, qui revient à ne pas trop les bousculer, de peur qu'ils se raidissent de nouveau et envoient tout promener. Enfin, pour y parvenir, les quatre autres Grands semblent prêts à " s'impliquer ", ainsi que l'avait souhaité Mr Dumas en septembre dernier, au soir de l'échec de la Conférence internationale de Paris sur le Cambodge.

Cette tactique bien sage explique le flou volontaire du communiqué publié mardi en fin d'après-midi. Premier écueil, que l'on a décidé de contourner plus tard : qui gouvernera le Cambodge entre l'intervention d'un cessez-le-feu et la tenue d'élections " libres et équitables " ? Faute d'un gouvernement quadripartite cambodgien - solution qui a leur préférence mais que rejettent Hanoï et Phnom-Penh, - les Chinois semblent prêts à se rallier à une tutelle de l'ONU, à condition que le gouvernement actuel de Mr Hun Sen soit dissous et que son administration ne conserve que des responsabilités techniques.

Sur ce point, le communiqué se garde bien de se prononcer. Il se contente de préconiser la formation d'un " conseil national suprême ", sans en préciser la composition, qui - le conditionnel a son importance - " pourrait être le dépositaire de la souveraineté du Cambodge pendant le processus de transition ". Ce conseil n'aurait pas, apparemment, de responsaibilités gouvernementales. Deuxième problème crucial dont la solution est reportée : si les Chinois ont fait preuve, à Paris, de " davantage de souplesse " que par le passé, ainsi que le signalent plusieurs sources, le communiqué semble indiquer qu'ils gardent encore dans leur manche la carte des Khmers rouges. " Les Cinq, est-il dit en effet, accueilleraient favorablement la reprise rapide d'un dialogue constructif entre les factions cambodgiennes, qui est essentiel pour faciliter le processus de transition, lequel ne devrait être dominé par aucune d'entre elles. " En outre, " les élections doivent se tenir dans un environnement politique neutre dans lequel aucune partie ne devrait être avantagée ". Ou encore : " Tous les Cambodgiens devraient jouir des mêmes droits, libertés et possibilités de participer au processus électoral. " Enfin, " les questions touchant la souveraineté du Cambodge devront être résolues avec l'accord des parties cambodgiennes ". Rien, dans tout cela, n'annonce une mise progressive sur la touche des Khmers rouges, avec lesquels, avait pourtant déclaré Mr François Mitterrand le 11 janvier, " aucun compromis n'est acceptable ".

Troisième problème, enfin, sur lequel la Grande-Bretagne aurait notamment insisté : le coût d'une opération de l'ONU qui, au bas mot, impliquera plusieurs milliers de civils et de militaires pendant quelques années. L'opération en Namibie a coûté 800 millions de dollars en l'espace d'un an. Une intervention des Nations unies au Cambodge, reconnaît le communiqué des Cinq, devra tenir compte de " la lourde charge financière qui pourrait être supportée par les Etats membres ". C'est le moins qu'on puisse dire, quand on songe au déploiement de forces et de matériels nécessaires au contrôle d'un cessez-le-feu dans un environnement très difficile, sans parler de l'organisation d'élections et, le cas échéant, d'autres tâches administratives.

Il reste que le cadre d'un éventuel règlement est défini, cette fois, sur des bases plus saines. Les Cinq se retrouveront à New-York à la veille de la rencontre, prévue pour le 6 février, entre Mr James Baker et Mr Edouard Chevardnadze à Moscou. Leur troisième rendez-vous aura lieu à Paris, probablement avant la visite, à partir du 24 février, de Mr Roland Dumas au Vietnam.

Il semble peu probable qu'entre-temps le dialogue entre Cambodgiens progresse, puisque le prince Sihanouk a annoncé, mercredi, qu'il ne voulait plus participer à des réunions intercambodgiennes. En revanche, le consensus qui paraît se profiler entre quatre des membres du Conseil de sécurité de l'ONU pour faire pression sur le cinquième (la Chine) ne peut être qu'un signe encourageant. Les grandes puissances manifestent, pour la première fois, le désir d'en finir avec ce conflit. Il reste à savoir ce qui pourrait faire changer rapidement la Chine d'avis, et jusqu'à quel point, dans un tel cas de figure, elle pourrait faire pression sur des Khmers rouges qui continuent de renforcer leurs positions sur le terrain.

La Corée du Sud et la Tchécoslovaquie sont convenues d'établir à bref délai des relations diplomatiques, a fait savoir le ministère sud-coréen des affaires étrangères, mercredi 17 janvier. La Tchécoslovaquie sera le quatrième pays est-européen à procéder à un échange d'ambassadeurs avec Séoul, après la Hongrie, la Pologne et la Yougoslavie.

Aung San Suu Kyi, chef de file de l'opposition a vu rejeter sa candidature aux élections générales prévues en mai prochain, a-t-on rapporté, mercredi 17 janvier, de source diplomatique. Des renforts militaires ont été déployés dans les rues de Rangoun tandis que se répandait la nouvelle. Selon des diplomates, la section de la capitale de la Commission électorale a invalidé mardi la candidature de la présidente de la Ligue nationale pour la démocratie à la suite d'une protestation d'un rival politique de sa circonscription, qui avait fait valoir qu'elle n'était pas domiciliée à Rangoun.

La Syrie a exhorté mardi 16 janvier les médiateurs de la Ligue arabe à prendre des mesures concrètes pour aider le gouvernement libanais de Mr Selim El Hoss à écarter le général chrétien Michel Aoun. Ce dernier, pour sa part, a interdit mardi aux médias du " pays chrétien " de donner le titre de " président " à Mr Elias Hraoui et celui de " premier ministre " à Mr Selim el Hoss. Les deux principales radios du camp chrétien, La Voix du Liban, organe du parti phalangiste, et Radio Liban Libre, relevant de la milice des Forces libanaises, ont suspendu leurs bulletins d'information après la publication du communiqué du général Aoun, précisant qu'elles " étudient cette requête ". A Paris, les partisans du général Aoun occupent toujours les locaux de l'ambassade du Liban.

Le prince Norodom Sihanouk a annoncé, mardi 16 janvier, qu'il refusait de comparaître devant un tribunal français si n'était pas préalablement levée par les Nations unies son " immunité en tant que chef d'Etat ". Poursuivi pour diffamation par un membre du gouvernement de Phnom-Penh, le prince est cité à comparaître devant un tribunal en France en mai prochain. Dans une déclaration à un hebdomadaire français, le prince avait accusé Mr Hor Nam Hong, vice-ministre des affaires étrangères de Phnom-Penh, d'être responsable de la mort de plusieurs personnes de son entourage à l'époque où les Khmers rouges étaient au pouvoir.

Le premier ministre japonais devait terminer sa tournée européenne, mercredi 17 janvier, à l'issue d'une visite officielle de deux jours en Hongrie. Il a promis un crédit d'un demi-milliard de dollars, ainsi que l'envoi d'une mission chargée de rechercher les occasions d'investissements nippons en Hongrie.

Auparavant, Mr Kaifu s'était rendu en Pologne où il avait également promis un crédit de 500 millions de dollars, ainsi que 350 millions destinés à un fonds de garantie des investissements nippons dans ce pays.

AVEC ou sans bombes, le gouvernement travaille pour l'avenir de la Corse. Ainsi pourrait-on résumer le message de Mr Pierre Joxe, à l'issue de la réunion du comité interministériel, mardi 16 janvier. Le ministre de l'intérieur - le " Monsieur Corse " du gouvernement - l'a affirmé avec force : il est " consterné " par la reprise des attentats, mais le gouvernement ne se laissera pas détourner pour autant de la " politique volontariste " qu'il mène sur l'île.

Comme à l'accoutumée, les nationalistes se montreront probablement insatisfaits des mesures décidées par le gouvernement . Pourtant, l'ensemble de ces mesures n'est pas négligeable : création d'un commissariat au développement, renforcement de la desserte aérienne et énergétique, " encadrement " des élus régionaux par le préfet de région pour l'élaboration du schéma d'aménagement, rédaction probable d'un projet de loi global sur la Corse, mesures culturelles, etc. Bref, le gouvernement continue, pas à pas, à construire une politique de la Corse qu'il veut fondée sur le dialogue avec tout ceux qui l'acceptent, et, tournant le dos, dans la mesure du possible, à une répression dont le passé a montré qu'elle n'a jamais rien réglé sur l'île.

Certes, dans la course contre la montre qu'il a engagée avec les nationalistes, Mr Joxe a perdu une manche : il n'a pas pu, comme il le souhaitait, leur ôter à temps tout " prétexte de retour à la violence ", par une politique dont il est le premier à reconnaître qu'elle " porte ses fruits un peu lentement ". Néammoins, dans le camp nationaliste, le retour aux armes a été volontairement limité. Les actions explosives sont très exactement ciblées. Elles semblent pour le moment acceptées, voire approuvées, par l'opinion d'une île où le climat politique reste très calme.

Il est évident, pourtant, que la reprise des attentats rend encore plus difficile la partie délicate que mène Mr Joxe. Cette demi-rupture de la trêve peut dégénérer au moindre dérapage. Tout changerait au premier mort, et l'on n'est pas à l'abri d'une rencontre fortuite, qui pourrait très mal tourner, entre un commando et une patrouille de gendarmerie.

Ministre de l'intérieur de la République française, Mr Joxe ne peut que condamner avec vigueur ces actions menées sinon contre les personnes, au moins contre les biens, et qu'annoncer des poursuites contre les poseurs d'explosifs. Mais on peut, sans s'avancer beaucoup, estimer que la capture de certains d'entre eux compliquerait la tâche de pacificateur du ministre, car s'ouvrirait alors un nouveau cycle " répression-solidarité-tension ".

Enfin, le type d'action choisi par les nationalistes renvoie les pouvoirs publics, qui en sont bien conscients, à leurs propres insuffisances. Au-delà du cas précis des cibles immobilières choisies - dont aucune, apparemment, n'est exempte d'irrégularités diverses dans sa conception, sa construction, son implantation ou son financement, - tout le monde, en Corse, affirme que l'on fait à peu près " ce que l'on veut " en matière de permis de construire sur l'île . Or, si l'initiative de délivrance des permis de contruire appartient aux élus, c'est bien à l'Etat qu'il revient de prendre des sanctions en cas d'infraction. C'est précisément pourquoi Mr Joxe, dès le retour de la gauche aux affaires, en 1988, avait cité explicitement le respect des règles d'urbanisme parmi les conditions du retour à " l'Etat de droit " en Corse. Place Beauvau, on souligne qu'aucun des bâtiments attaqués par l'ex-FLNC n'avait été construit après 1988. Mais, sauf erreur, avant la nouvelle vague d'attentats, personne n'avait remis en cause l'existence des constructions édifiées en marge des lois ou carrément en infraction, par exemple, avec les dispositions légales de protection du littoral.

De ce point de vue, l'une des mesures arrêtées par le comité interministériel constitue une réponse quasi directe à tous ceux qui refusent le " tout-tourisme " et s'inquiètent de la " baléarisation " de l'île. Sans doute le gouvernement refuse-t-il le terme de " mise en tutelle " des élus régionaux pour l'élaboration du schéma d'aménagement de l'île. Le préfet est chargé officiellement d'aider ces élus à mener à son terme un accouchement visiblement douloureux. En fait, il s'agit de bien plus que cela.

L'élaboration du schéma d'aménagement par l'Assemblée régionale a pris tellement de retard que les travaux actuels n'ont même plus d'existence légale . Mais au point où on en est, le gouvernement aurait pu accorder un nouveau délai (par le biais d'une modification législative). Il ne l'a pas fait tout simplement parce que, si les orientations retenues par ce schéma - vivement contesté sur place - s'étaient traduites dans les faits, " dans vingt ans, selon l'expression d'un des conseillers du gouvernement, les côtes de Corse auraient été couvertes d'un mur de béton. Enfin, un mur de béton ébréché par les bombes... ". Le communiqué publié après la réunion du comité interministériel précise d'ailleurs que le schéma d'aménagement " comportera des plafonds quantitatifs au développement touristique pour chaque micro-région " de l'île.

Bref, " l'étroite concertation " prévue entre le préfet de région et les élus, d'après les termes du communiqué, recouvre une mission précise pour le représentant de l'Etat : infléchir des orientations jugées inacceptables. Le prestige des élus régionaux, déjà bien atteint, va en prendre encore un coup. Le crédit de l'Etat, en revanche, va peut-être y gagner, ce qui constitue l'un des buts de l'opération.

En attendant, Mr Joxe s'affirme " optimiste " sur l'avenir de la Corse, parce que, dit-il, les champs de consensus se sont accrus, au fil des années, et parce que, " c'est dans le temps qu'il faut se situer ". En somme, la course contre la montre continue . Avec les risques que comporte cette étrange et nouvelle situation de " ni guerre ni paix ", selon l'expression d'un des conseillers du gouvernement.

Le comité interministériel sur le développement de la Corse s'est réuni à l'hôtel Matignon, mardi 16 janvier, sous la présidence du premier ministre. Cette nouvelle réunion, prévue pour la mi-décembre, avait été ajournée, afin, essentiellement, que tous les dossiers soient prêts. Il s'agissait, notamment, de concrétiser des orientations qui avaient été arrêtées lors de la précédente réunion de cette instance (le Monde du 28 octobre 1989). Le report de bon nombre de décisions, notamment dans les domaines économique et social, avait alors suscité, sur place, de nombreuses réactions négatives.

Le communiqué publié au terme des travaux du comité interministériel sur la Corse distingue trois chapitres. En matière d'identité culturelle, le comité a, notamment, " réaffirmé sa détermination à poursuivre la généralisation de l'enseignement de la langue corse dans le secteur public ". Dans cette optique, un programme de formation de cinq cent quarante instituteurs supplémentaires, dans les quatre ans à venir, a été adopté par le comité.

Le comité confirme également la création, dont le principe avait été posé lors de sa dernière réunion, d'un " conseil de la langue corse ". Dans le domaine de l'audiovisuel, l'objectif est de " favoriser une meilleure diffusion de programmes en langue corse " sur les chaînes publiques.

En matière de développement économique et de création d'entreprises, le communiqué indique : " Un commissaire au développement est nommé en Corse. Sa mission est de faciliter l'installation et le développement des entreprises en Corse, sous l'autorité du préfet de région. "

Le comité a également décidé la création d'un " fonds de développement économique local, destiné à financer des prises de participation et des prêts participatifs aux entreprises de Corse ". Ce fonds sera géré par la Caisse (déjà existante) de développement de la Corse. Cette caisse recevra, en outre, des moyens supplémentaires. Ainsi l'enveloppe des prêts bonifiés qu'elle peut accorder sera-t-elle majorée des deux tiers. Enfin, les entreprises existantes pourront bénéficier d'exonération de l'impôt sur les socitéés, " quand elles engageront des activités nouvelles dans le secteur productif ".

A propos du point sensible de l'aménagement du territoire, le communiqué du comité indique en particulier : " L'assemblée de Corse n'ayant pas approuvé le schéma d'aménagement dans les délais prévus, il revient au préfet de région d'en assurer l'élaboration en étroite concertation avec l'exécutif régional en s'appuyant sur un " comité de pilotage " également composé d'élus et de personnalités représentatives des activités économiques de l'île. Un nouveau délai, jusqu'au mois de juin, est fixé, pour rédiger un livre blanc prenant en compte les travaux déjà réalisés. "

Le communiqué précise, au sujet de l'aménagement touristique, que " les plans d'occupation des sols communaux devront être compatibles avec les schémas d'aménagement ". Il s'agissait d'un point de débat important à propos de ce schéma, lequel devra aussi comporter " des plafonds quantitatifs au développement touristique pour chaque micro-région ". Toujours en matière de tourisme, le comité souligne qu'il convient d'assurer " la maîtrise du développement touristique " par la mise en place auprès du préfet de région d'un " outil d'exécution d'une politique touristique concertée " et par " le renforcement de la formation ".

Le comité s'est préoccupé de la desserte énergétique de l'île ainsi que de la desserte aérienne . Ainsi une liaison directe biquotidienne permettant l'aller et retour dans la journée sera mise en place, sur Ajaccio et sur Bastia, trois jours par semaine au plus tard le 1 novembre de cette année. Un bilan sera alors dressé et une extension de cette desserte à la plus grande partie de la semaine sera envisagée.

A propos des réformes législatives envisageables pour la Corse, le communiqué conclut : " Le gouvernement a réaffirmé son ouverture à toute proposition de réforme du statut particulier de 1982 allant dans le sens d'une plus grande efficacité des institutions locales, et donc d'une meilleure maîtrise de leur destin par les Corses eux-mêmes. Les consultations menées par le ministre de l'intérieur établiront si un projet de loi rassemblant ces adaptations et un ensemble de dispositions en faveur du développement économique, social et culturel de la Corse peut être élaboré avant la session de printemps. "

En rendant compte des travaux du comité interministériel, Mr Pierre Joxe, accompagné de Mr Jacques Chérèque, ministre délégué chargé de l'aménagement du territoire, a également commenté la reprise des attentats de l'ex-FLNC. Le ministre de l'intérieur a exprimé sa " réprobation totale " et une " condamnation formelle et absolue " de ces actes. Néammoins, ces actions, a-t-il dit, ne pourront en rien détourner le gouvernement de la " politique volontariste " qu'il conduit en Corse, une politique " antinomique avec l'usage de la violence ".

Mr Joxe s'est dit " consterné " mais pas " découragé ". Il a reconnu que sa politique " porte ses fruits, un peu lentement ". Le ministre est " optimiste " pour la Corse, car, juge-t-il, les champs de consensus deviennent plus larges (il a cité l'existence de l'université de Corte, la présence du tourisme) et que " c'est dans le temps qu'il faut se situer ". Le ministre a également cité l'exemple de la Bretagne, qui a connu la violence et où, maintenant, seuls quelques " cinglés " y ont recours.

A propos des mesures législatives d'ensemble envisagées par le comité interministériel, Mr Joxe a souligné que " rien n'est tabou ". Enfin, le ministre a souligné la " responsabilité directe " des Corses dans l'avenir de leur île et a réaffirmé que " le recours à la violence dans un système démocratique est illégitime ".

Mr Chérèque doit se rendre jeudi dans l'île pour y installer le nouveau commissaire au développement (1). Mr Joxe a annoncé qu'il a l'intention d'effectuer un nouveau voyage en Corse.

Peu connue, la pratique parait a priori peu répandue. Pourtant, Bull, Thomson, l'Aérospatiale, Merlin-Gerin, le Crédit lyonnais et bien d'autres y ont recours : les formations proposées aux salariés hors de leur temps de travail sont en fait bien plus fréquentes qu'on le croit. Cette pratique commence même à ébranler quelques-uns des principes sur lesquels reposait la formation continue.

Dans les années 70, tout paraissait simple : les formations décidées par l'entreprise étaient dispensées pendant le temps de travail et si un salarié voulait se former de son propre chef, libre à lui de le faire durant ses loisirs !

Pour plusieurs raisons, ce bel édifice est en train de se lézarder. Désormais reconnu comme indispensable à la compétitivité de l'entreprise, l'" investis- sement-formation " doit désormais être rentabilisé. Or comment économiser de l'argent sans nuire à la qualité de la formation ? La réponse est évidente : en réduisant les coûts salariaux qui représentent la moitié des frais (35 milliards sur les 70 milliards consacrés chaque année à la formation continue).

" On arrive à un tel niveau de dépenses consacrées à la formation qu'il faudra bien demander aux salariés de faire un effort ", reconnait ce responsable d'une grande banque. N'osant pas demander à leurs salariés de participer financièrement à leur formation, les entreprises contournent la difficulté en leur demandant d'y consacrer une partie de leur temps libre.

Autre avantage à leurs yeux : cet effort permet de trier le bon grain de l'ivraie, le salarié motivé par sa formation et celui qui la suit en dilettante. "Cela peut être un critère de sélection", reconnait-on à mi-mot chez Bull et au Crédit lyonnais. D'autres entreprises érigent la motivation des salariés en principe. L'ancien PDG de Merlin-Gerin, Jean Vaujany, aimait à rappeler que "les salariés doivent prendre en charge leur emploi comme ils prennent en charge leur santé".

Dans l'accord-cadre signé en juin dernier entre la direction de Merlin-Gerin et quatre syndicats, il est précisé que "la rapidité de l'évolution du contexte industriel (...) implique de la part de chacun des efforts permanents d'"adaptation". Conséquence concrète : dans cette entreprise qui a doublé son budget-formation en quatre ans, les formations modulaires de base qui constituent l'épine dorsale du système se déroulent en fin de journée, à 40 % sur le temps personnel.

Mais les discours sur la motivation ne cachent-ils pas une pointe d'inquiétude ? Comme le constate mi-ironique mi-désabusé le responsable formation d'une entreprise d'armement : "La motivation devient un critère de réussite important, car nous sommes encore incapables d'évaluer objectivement l'efficacité d'une formation." De la motivation au volontariat, il n'y a qu'un pas que de nombreux salariés n'hésitent plus à franchir. Ainsi les cadres passent souvent un accord avec leur entreprise : ils se proposent de suivre une formation, hors de leur temps de travail, cela va de soi, mais aux frais de l'employeur. Le succès des cours d'anglais organisés le samedi pour cadres ou - plus chic - de formation à la communication pour dirigeants ne s'explique pas autrement. "Entre une législation qui doit être respectée et une liberté individuelle, il faut trouver un arrangement", estime Didier Galliègue, directeur des ressources humaines à l'Aérospatiale.

L'individualisation des formations ne peut bien entendu que contribuer au développement des formations sur le temps libre. A l'heure où chacun décrie les "stages papier-crayon" et où le sur-mesure devient un must, les salariés sont de moins en moins contraints de se former uniquement durant les heures d'ouverture des centres de formation. Les nouvelles technologies accentuent le phénomène. Même balbutiantes, les formations multimédias, c'est-à-dire, dans la plupart des cas, assistées par ordinateur, sont justement conçues pour un public qui ne peut pas se rendre en formation (artisans, cadres d'une PME...).

Demain, ces personnes se formeront-elles sur leur ordinateur personnel ? Certains le pensent, en se tournant vers la Grande-Bretagne, où ces formations se pratiquent à grande échelle. Car si les nouvelles technologies facilitent les parcours individuels, elles permettent aussi de démultiplier les actions de formation. Sans les techniques de formation à distance, Bull n'aurait jamais pu former plusieurs centaines d'agents du service-client répartis dans toute la France pour qu'ils atteignent le niveau du bac technique.

" L'usage individuel et hors du temps de travail d'outils de formation va s'accentuer, estime Josette Théophile, directeur de la formation chez Bull. Nous aidons quatre cents à cinq cents personnes chaque année à passer un diplôme. A cette échelle, il est impossible de tout organiser durant le temps de travail. " Constat identique au Crédit lyonnais, où Joseph Musseau, directeur des relations sociales et du personnel, évalue à 5 % le nombre d'heures de formations programmées hors temps de travail. " La progression est inéluctable. Plus on augmentera le volume des heures de formation, plus il sera difficile de le faire sur le temps de travail. "

Ces évolutions sont-elles légitimes ou constituent-elles une inquiétante dérive ? André Ramoff, délégué à la formation professionnelle et donc gardien du temple, n'a pas de jugement de principe. " En France, nous déclare-t-il, on est encore trop campé sur la dichotomie entre la formation provoquée par l'entreprise et le projet individuel du salarié. " A ses yeux, " beaucoup de formations voulues par l'entreprise sont courtes et ne nécessitent donc pas qu'on les suive sur son temps libre. Mais lorsqu'une opération est longue, il n'est pas illégitime de demander aux salariés d'en prendre une partie sur leur temps libre. C'est un investissement même pour l'individu. Mais on ne peut franchir la frontière que si la formation est réellement qualifiante. Quand le gain pour le salarié est évident, ce n'est pas choquant, mais il faut que ce soit équilibré. "

Les premières applications du rapport Decomps sur les nouvelles formations d'ingénieur vont dans ce sens : Thomson, Matra, Alcatel, Bull, Dassault, Aérospatiale, vont envoyer dès le mois prochain à l'université d'Orsay une première promotion de techniciens supérieurs se former pour devenir ingénieurs. Or, sur les 1 200 heures de formation réparties sur deux ans, le tiers se déroulera sur le temps personnel. Une première à plus d'un titre.

FOIN des atermoiements, de l'expectative inquiète ou des bonnes paroles vagues que seul arrachait jusqu'ici à l'Europe éberluée ce qui est en train de se produire à l'Est : un vrai débat vient d'être lancé, et de façon spectaculaire, par Mr Jacques Delors, qui devait proposer mercredi 17 janvier, devant le Parlement européen, un changement de nature radical de la Communauté. En demandant aux Douze de commencer dès la fin de cette année à concevoir les institutions de la future union politique, et notamment la création d'un véritable exécutif européen, Mr Jacques Delors les invite à sauter le pas sans tarder vers ce qu'il appelle déjà la " fédération ".

Le président de la Commission n'ignore pas qu'en clarifiant ainsi les choix il prend un risque et que ses propositions ne seront pas sans provoquer des réactions de rejet. Mais on ne pourra nier qu'elles témoignent d'une grande intelligence de la situation, que l'on peut résumer en trois points : conscience de l'urgence, conscience que le problème allemand est la clé du problème européen, conscience qu'on ne peut attendre des peuples qu'ils organisent leur avenir commun en bon ordre sans leur proposer de projet véritablement mobilisateur.

L'URGENCE, c'est aussi que la situation dans divers pays de l'Est risque de mal tourner. Mr Delors, dénonçant implicitement la médiocrité de la réponse fournie actuellement par l'Occident, y compris sur le plan matériel, tente là aussi de secouer l'ankylose en appelant la Communauté à faire pour ces pays le même effort que celui auquel elle a consenti pour ses propres régions défavorisées.

Enfin, les "oublis" du message de Mr Delors ne sont sans doute pas fortuits. S'il évoque à peine les Etats-Unis, s'il ne parle pas de l'URSS, c'est sans doute une façon de constater le déclin des Super-Puissances, c'est peut-être une manière de rejeter l'idée qu'il faut reconstruire l'architecture du continent à partir des alliances, c'est en tout cas un appel aux Européens pour qu'ils se prennent eux-mêmes en main.

La maitrise de l'inflation reste la base de toute la politique économique de la France. Telle est en substance la communication faite mercredi 17 janvier par Mr Pierre Bérégovoy au conseil des ministres.

Le ministre a souligné le rôle important de la politique monétaire dans le processus de désinflation. Sur le plan extérieur : le franc, en s'appréciant de 5 % environ entre le début et la fin de l'année dernière contre l'ensemble des monnaies, a rendu moins cher nos importations. Sur le plan intérieur : il est important d'éviter une progression trop rapide des crédits à l'économie. Sur ce point, a souligné Mr Bérégovoy, si la masse monétaire M2 (moyens de paiements et comptes sur livrets) a évolué selon les normes fixées, M3 (M2 plus dépôts à vue, titres du marché monétaire, dépôts à terme...) a augmenté de plus de 8 % en 1989, "ce qui est trop". Aussi Mr Bérégovoy a-t-il insisté sur la nécessité de moins recourir à l'endettement et de miser davantage sur l'épargne (pour les ménages) et les fonds propres (pour les entreprises).

Tout cela incite à penser qu'une politique monétaire plus stricte est appropriée, a conclu Mr Bérégovoy, avant de souligner que la politique française en ce domaine allait dans le sens de la construction de l'union économique et monétaire.

Mr Henri Hurand, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture du Nord, est nommé préfet de la Haute-Corse, en remplacement de Mr Bernard Boucault, nommé hors cadre.

Mr Michel Soulier, préfet de l'Ariège, est admis au bénéfice du congé spécial.

Mr Jean Dominé, préfet du Pas-de-Calais, est nommé hors cadre.

Le conseil des ministres réuni mercredi 17 janvier au palais de l'Elysée a entendu plusieurs communications. A propos de celle de Mr Pierre Bérégovoy, ministre d'Etat, ministre des finances, consacrée à la politique monétaire de la France pour 1990 (lire ci-dessous), Mr Jean-Pierre Soisson a fait observer que 600000 emplois salariés ont été créés ces deux dernières années. Selon Mr Louis Le Pensec, porte-parole du gouvernement, le ministre du travail a souligné que c'est " le meilleur résultat " depuis la crise.

Mr Roger Fauroux a présenté les orientations en matière de politique des normes. Le ministre de l'industrie a indiqué que le gouvernement entend amplifier la sensibilisation des entreprises aux enjeux de la normalisation. Selon Mr Le Pensec, il a précisé que la France produit 1100 normes par an, contre 1400 en Allemagne fédérale.

Le gouvernement souhaite développer les moyens collectifs de normalisation, de certification et d'essais grâce aux 350 millions de francs dont dispose en 1990 le ministère de l'industrie. L'extension du label NF devrait permettre de valoriser par son image unifiée les produits français sur le marché européen. La coordination du système français de normes sera assurée par un groupe interministériel chargé de définir les orientations et un délégué aux normes veillera à leur mise en Óuvre tandis que le conseil supérieur de la normalisation et le titre de commissaire à la normalisation sont supprimés. Enfin, le gouvernement veut encourager la mobilisation des entreprises pour animer les instances européennes spécialisées dans les normes.

De son côté, Mr Lionel Stoléru, secrétaire d'Etat auprès du premier ministre, chargé du Plan, a présenté un décret relatif au développement de l'évaluation des politiques publiques qui a été qualifié par le premier ministre, Mr Michel Rocard, de " texte très important " apportant une " novation significative ". Le nouveau dispositif d'évaluation comprendra un comité interministériel, un fonds national de développement ainsi qu'un conseil scientifique. " L'évaluation des coûts et des moyens mis en Óuvre donnera aux citoyens des éléments qui formeront son jugement. C'est un outil essentiel de la rénovation du service public qui est mis en place aujourd'hui ", a-t-il ajouté.

Après que Mr Paul Quilès eut exposé le contenu des accords signés entre la France et l'Union soviétique sur le vol habité Antarès prévu en 1992, MM Pierre Arpaillange et Roland Dumas ont présenté un projet de loi autorisant la ratification de protocoles concernant la responsabilité civile dans le domaine de l'énergie nucléaire. Ce texte vise à relever le plafond de responsabilité des exploitants d'installations nucléaires et à porter à 2,5 milliards de francs le montant des indemnités allouées sur fonds publics.

Supprimer le monopole communal des pompes funèbres pour confier la tâche à des entreprises strictement contrôlées : c'est ce que propose, dans son rapport, une commission formée par les trois inspections générales (finances, affaires sociales, administration), à la demande de trois ministères (économie, intérieur, solidarité). En effet, le système actuel, juridiquement flou, souvent tourné, mal contrôlé, autorise des variations de prix considérables et n'assure pas une information correcte des familles.

" Complexe ", " obsolète ", " incohérent " : le diagnostic de la commission, qui a visité huit départements et rencontré les responsables des services de l'Etat, des maires, des directeurs d'hôpitaux et des professionnels, est sévère.

Bénéficiaires du monopole des pompes funèbres depuis 1904, par suite de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les communes sont incapables de le faire respecter. Le service public, qui justifie ce monopole, comprend des prestations qui n'ont plus cours et en laisse de côté d'autres (qu'il s'agisse de transport ou d'aménagement du cercueil) quasi généralisées. Libres de fixer l'organisation du service - régie directe, concession, sous-traitance, - les communes peuvent combiner les différentes formules. Le cadre communal lui-même n'est plus adapté alors que 70 % des gens meurent à l'hôpital et que la commune de résidence, celle du décès et celle de la cérémonie coincident rarement.

Le contrôle n'est guère assuré. Souvent les communes ne font pas jouer la concurrence pour les concessions et reconduisent tacitement les contrats, ne vérifiant que les éléments (fiscaux, sociaux) servant de base au calcul de la redevance versée par les entreprises, redevance qui elle-même contribue à accroitre de 8% à 9% le coût des prestations - mais ni la conformité des devis ni celle des facturations.

L'Etat est tout aussi " défaillant ". L'agrément des entreprises, instauré en 1986, n'est qu'une formalité (trente-neuf refus pour huit mille cinq cents agréments au début de 1988). Les suspensions ou retraits sont rares, même en cas d'infraction au monopole. Les services de la concurrence ne font ni enquêtes ni contrôles réguliers des prix, et sur le plan sanitaire, les DDASS ne vérifient les équipements que lors de leur mise en service.

Surtout, " les familles se trouvent face à un marché opaque, caractérisé par une dispersion excessive, un manque de vérité et une absence de transparence des prix ". L'enquête constate " des écarts de prix excessifs pour un même produit y compris au sein d'une même entreprise " (notamment au sein des Pompes funèbres générales, qui dominent le marché). " Les prix du cercueil bois nu varient dans des proportions de 1 à 1,6, ceux des porteurs et du corbillard de 1 à 5. " Aucun régime (régie directe, concession, etc.) n'y échappe, et l'on constate des écarts de 1 à 2 dans une même ville ou au sein d'une même entreprise.

Y a-t-il des entreprises plus chères que d'autres ? Hors région parisienne, les factures des PFG (de l'ordre de 6200 francs) sont supérieures de 26% à celles du réseau Leclerc; celles des régies de 8%; des écarts qui s'expliquent autant par des " contraintes de service public ", des attitudes différentes de la clientèle ou " la tendance à proposer des services supplémentaires " que par des différences de " qualité " ou de professionnalisme.

Encore ces moyennes ne sont-elles pas très représentatives, puisque les écarts varient selon les villes, allant de 3,6% à Arras à 30% à Bordeaux, et que pour des devis types on retrouve à la fois " le réseau Leclerc, les PFG et les régies " parmi les entreprises les plus chères.

Rendues " vulnérables " par leur situation, n'ayant ni le temps ni la disponibilité pour comparer les prix, les familles ne disposent d'une information abondante que sur la réglementation, mais " inexistante " sur les prix, et pas toujours accessible dans les entreprises, où il faut " consulter le catalogue et discuter avec le chef d'agence ". Elles sont souvent " prisonnières d'une filière " qui va de la morgue de l'hôpital à celle d'une entreprise funéraire, avec quelquefois des relations irrégulières entre les personnels des unes et des autres. Aussi le rapport propose-t-il carrément de remplacer le monopole communal inefficace et non respecté par un " encadrement " des entreprises. Chargées d'une " mission de service public ", celles-ci devraient être obligatoirement habilitées par les pouvoirs publics, sur la base de critères nationaux correspondant à un " engagement contractuel " : prix uniformes sur tout le territoire, diffusion des tarifs, qualification professionnelle, respect d'une déontologie et appartenance à une organisation professionnelle reconnue.

Les communes elles-mêmes, si elles choisissaient d'offrir directement les services (à travers des sociétés d'économie mixte), seraient soumises aux mêmes règles. Les hôpitaux devraient fournir des listes d'entreprises et des tarifs ; les DDASS et les services de la concurrence devraient vérifier le respect des tarifs et des règles sanitaires par des contrôles " inopinés ".

Les habilitations seraient accordées et suivies par les préfets, sur avis de conseils départementaux réunissant représentants de l'Etat, des élus locaux, des entreprises - encouragées à se regrouper dans une organisation unique, - des syndicats et des organisations de consommateurs. Sur le plan national, un " conseil national " composé de la même façon serait chargé d'élaborer et de mettre à jour les tarifs de référence pour les " prestations courantes " et des " convois types ", de suivre les prix pratiqués, de vérifier l'information diffusée, de réfléchir sur la déontologie de la profession, d'examiner les formules d'habilitation et d'élaborer une politique de formation.

On avait dénombré 524 000 décès en France en 1988. Chacun a entrainé, en moyenne, selon les professionnels, une dépense de 17 700 francs, dont 5 700 pour l'enterrement (3 200 pour le cercueil et 2 500 pour les services). On compte, selon l'INSEE, 22 169 entreprises spécialisées réunissant au total 15 300 salariés. Beaucoup sont très petites, tandis que les Pompes funèbres générales (PFG), du groupe Lyonnaise des eaux (4 600 salariés), qui ont réalisé un chiffre d'affaires consolidé de 1,57 milliard de francs, détiennent avec leurs filiales 42 % du marché.

Il y a trois types principaux d'organisation : plus de 30 000 communes, notamment les plus petites, représentant au total 30 millions d'habitants, laissent simplement faire les entreprises ; 5 000 villes, réunissant au total 23 millions d'habitants, accordent une concession à une entreprise privée ; enfin, 70 villes, notamment Paris, Lyon et Marseille, ont choisi la gestion directe par une régie municipale.

Les Français sont-ils doués pour l'étrange, le fantastique ? Deux films, " 36-15 code Père Noël " et " Tom et Lola ", présentés à Avoriaz, posent la question.

Catherine Tasca avait fait le voyage d'Avoriaz pour déclarer ouverte la dix-huitième édition du Festival. La salle a frémi un peu lorsque le ministre de la communication déclara : " Je vois des similitudes entre le fantastique et la télévision. " Elle dut préciser qu'elle risquait cette comparaison parce que " la télévision passait bien les frontières comme les fantômes passent bien les murs ".

Quelques réponses allaient être données dès l'ouverture, où l'on projetait le nouveau film de René Manzor, 36-15 code Père Noël. On se souvient que Manzor avait remporté il y a trois ans un notable succès avec son premier film, le Passage, dont le sujet avait eu assez de charme et d'étrangeté pour séduire Alain Delon qui en fut l'interprète principal, en compagnie d'un gamin dégourdi, Alain Musy.

On retrouve le gamin de plus en plus dégourdi dans 36-15... (1). Régnant sur ses caméras vidéo, ses ordinateurs portables et ses gadgets électroniques, il est un surdoué de dix ans qui croit encore au Père Noël (cherchez l'erreur). Habitant un manoir de conte de fées (le décorateur Eric Moylard n'a pas lésiné sur les tourelles), nanti d'un grand-père cardiaque (Louis Ducreux) et d'une mère PDG des Grands Magasins du Printemps, (Brigitte Fossey), le jeune Thomas va passer un réveillon agité.

Un maniaque providentiel, vêtu de la sacramentelle houppelande rouge, s'étant introduit dans la somptueuse demeure (par la cheminée, évidemment), Thomas devra batailler toute la nuit contre son idole dévoyée. Ce pourrait être gentiment terrifiant si Manzor, contaminé par l'esthétique roublarde du vidéoclip, vautré dans le flot de musique pléonastique de Jean-Félix Lalanne, oscillant sans cesse entre le réalisme du polar et l'onirisme de bazar, ne brossait, sous couvert de magnifier la magie de l'art tendre, un portrait d'enfant d'une consternante ambiguité.

Où son héros puisera-t-il le courage de vaincre les forces du mal ? Dans sa foi en l'informatique et dans sa fascination pour les mercenaires musclés. Portant tous les attributs d'un Rambo de poche, transformant les couloirs du château familial en jungle vietnamienne, galvanisé par la violence, le petit Terrien manzorien a vraiment une tête à claques.

Beaucoup plus sympathiques sont les enfants-bulles imaginés par Bertrand Arthus dans Tom et Lola (1). Tout nus, très beaux, étant chacun dans une tente transparente qui les protège des microbes dont ils ne peuvent se défendre, ils communiquent éperdument à la manière de jumeaux célestes, ils se font un univers de rêves vastes, de baleines libres, d'utopique Alaska. Un jour, ils sortiront de leur minuscule territoire aseptisé. Préférant affronter le froid, la ville, la mort peut-être, qui ressemble tant à la liberté. Joli thème, à la Boris Vian, hélas exploité assez pauvrement.

Si Tom (Neil Stubbs) et Lola (Melodie Collin) ont une présence, une existence, les adultes qui les entourent ne sont que silhouettes bâclées, marionnettes agitées échangeant un dialogue poético-médical à la limite du ridicule. On saluera pourtant avec affection le travail de Bertrand Arthus, sans effets spéciaux, sans trucages, qui atteint parfois le monde fantastique du sentiment : en gros plan, le visage de deux enfants que leur calvitie indifférencie. D'un simple baiser échangé à travers une frontière de plastique, ils deviennent soudain, puissament, un homme et une femme en devenir.

La très bonne surprise de la participation française au dix-huitième Festival d'Avoriaz, vient d'Alain Robak, dont le Baby Blood est présenté mercredi, et sort le 24 février. Ah ! le bon jeune homme ! Il a trente-cinq ans, une franchise de gavroche raffiné et nous offre un " gore " hexagonal, formidable de maitrise, d'innocence et de perversité. Le gore, rappellons-le, n'obéit qu'à une loi, qu'à une voix, celle du sang...

Baby Blood ne faillit pas à la règle, contant l'histoire d'un quelque-chose (quelqu'un ?) qui se plaint, qui gémit parce qu'il existe depuis des millions d'années, à un détail près : il n'est pas encore né. Mais son temps semble enfin arrivé, il peut se loger dans le ventre d'une fille de cirque, bien paumée mais d'une intraitable vitalité. Le fÓtus monstrueux n'en est pas à un signe particulier près. Il se nourrit de sang et parle à sa future mère, très gentiment. Alors sa future mère tue, tue et tue encore... Baby Blood est terrifiant, mais très drôle et tonique en même temps. Le film respecte le genre totalement, sans céder jamais à la tentation du pastiche, de l'imitation, pas américain pour deux cents, français tout à fait, avec des décors de tous les jours, une pompe à essence, un self-service, un petit cirque. Avec des morts de tous les jours, camionneur, ambulancier ; avec, sous la sauvagerie hilarante, un regard plein de curiosité et d'intelligence sur la maternité et sur la solitude.

Alain Robak a fait des études scientifiques, des courts-métrages déjà tournés vers l'étrange, puis un premier long métrage, Irina et les ombres, dont le héros était un projectionniste de pornos, et qu'il juge assez sévèrement aujourd'hui, " trop cinéphilique ". Au cinéma, il aime les grands mélodrames, (" Ah ! Douglas Sirk !), les histoires simples " où les femmes sont malheureuses ". " En revanche, dit-il, je lis compliqué, en ce moment un Chinois du quinzième siècle, ou alors Proust, Cervantès, en passant par Joyce ". Il parle vite et, ce qui est plus rare, vrai.

" Un genre, c'est une contrainte et on est heureux quand on a des contraintes. Pour Baby Blood, je n'en ai pas manqué. J'avais l'ambition de faire le film le plus fauché du monde, avec un seul personnage, ça coûterait moins cher. Le scénario a un peu évolué, pas tellement le budget. Evitons cependant tout misérabilisme. Il est tout à fait normal que je n'aie pas obtenu l'avance sur recettes, tout ce sang qui dégoulinait à chaque page... J'ai donc disposé de moins d'argent que pour un téléfilm de la Cinq, c'est vrai. Mais ce n'est pas grave. Un film doit profiter de sa pauvreté. Ça a été le cas. Des copains passaient, je leur disais : " Venez vous faire tuer dans mon film sans être payés. Ils étaient contents. " Combien de victimes dans Baby Blood ? " Je ne sais pas, au moins une équipe de foot au complet. Avec les remplaçants. "

" Il y a des problèmes beaucoup plus importants que le manque d'argent. Par exemple, comment filmer une femme, la nudité d'une femme, sans être futile ou voyeur ? Peut-être en la trouvant belle, simplement. Ou comment, lorsqu'on déteste la psychologie - c'est épouvantable, la psychologie au cinéma !- rendre divertissantes et crédibles des scènes d'abjecte violence ? En adoptant un point de vue. Je montre un meurtre aux ciseaux. La caméra adopte le point de vue des ciseaux...

" Les effets spéciaux de Baby Blood ont demandé beaucoup de vigueur et d'ingéniosité aux spécialistes, Benoit Lestaing et Jean-Marie Toussaint. Je leur avais dit : " Je veux du sang jusqu'au plafond ". Alors, au lieu des pipettes habituelles, nous nous sommes servis d'un gros compresseur électrique de chantier, relié à une cocotte-minute sous pression pleine d'hémoglobine... "

Le prochain Robak est en chantier : " Il sera beaucoup plus barjot que Baby Blood. " Bon sang ne saurait mentir...

C'est un programme ambitieux de relance de la construction européenne que Mr Jacques Delors, le président de la Commission, devait présenter, mercredi 17 janvier, au Parlement de Strasbourg, puisqu'il suggère tout à la fois un nouvel engagement budgétaire massif de la Communauté en faveur des pays de l'Est, un renforcement de l'action diplomatique commune et surtout la mise en chantier quasi-immédiate des institutions de l'union politique : " Face au degré d'engagement demandé à la Communauté, aux risques de dilution (...), il nous faut une armature institutionnelle qui résiste à toute épreuve. "

Mr Delors annonce la couleur d'une manière dont on devine qu'elle provoque ici et là quelques réactions de rejet : la Commission, dit-il, devrait devenir le véritable exécutif de la " fédération ", prendre elle-même sans médiation du conseil des ministres les décisions relevant de sa compétence ; désignée démocratiquement, elle serait responsable devant le Parlement européen, dont les pouvoirs seraient renforcés, mais aussi devant le Conseil européen. Les parlements nationaux devraient être davantage impliqués dans le contrôle de l'action communautaire.

Ce n'est d'aucune manière un plan d'action pour les générations futures qu'ébauche ainsi le président de la Commission. Il estime en effet que la conférence intergouvernementale, qui se réunira fin 1990 afin de préciser le contenu de l'Union économique et monétaire (UEM), devrait " engager deux réflexions parallèles : l'une sur l'Union économique et monétaire et ses aspects institutionnels spécifiques, et l'autre sur les autres questions - y compris la coopération politique - afin de dessiner pleinement le visage de la Communauté de demain ".

Pourquoi tant de hâte alors que, il y a peu, Mr Delors soulignait la nécessité de ne pas trop charger la barque, de ne pas donner inutilement des prétextes à ceux qui cherchent à couler l'UEM ? Essentiellement parce qu'il y a urgence. L'accélération des événements à l'Est, explique Mr Delors, entraine la confusion : certains pensent que la Communauté des Douze, fruit indirect de la guerre froide, doit disparaitre, tandis que d'autres suggèrent d'y faire adhérer les pays de l'Europe de l'Est... Mr Delors craint les surenchères qui, dit-il, font perdre du temps. Il fait part de son " angoisse devant le temps qui nous est compté ". " L'Europe risque d'être tiraillée, voire blackboulée " confie-t-il.

Pour couper court aux spéculations hasardeuses, il faut selon lui disposer " d'un projet fort auquel on se rattachera ". " Nous ne pouvons pas nous bloquer uniquement sur l'UEM ", nous dit-il encore. L'objectif n'est pas remis en cause, au contraire, mais le président de la Commission a pris conscience qu'il s'agissait là d'une démarche technocratique, difficile à mettre en Óuvre, partiellement controversée, bref insuffisamment mobilisatrice. Ne serait-ce que pour faciliter la tâche à Mr Helmut Kohl dont une partie de l'opinion, pour des raisons de gestion économique, est réticente à l'égard de l'UEM, il est opportun d'élargir l'ambition. Au reste, le chancelier n'a-t-il pas suggéré lui-même - à Strasbourg - d'explorer sans plus attendre les voies de l'intégration politique ?

" La Communauté et ses Etats membres (...) doivent avoir la capacité d'influencer - de manière effective et conformément à leurs intérêts et à leurs valeurs - le cours des choses et l'architecture à venir de la grande Europe", dit encore Mr Delors. La question allemande tient la première place parmi ses préoccupations car, croit-il, elle conditionne tout, y compris peut-être, si les malentendus n'étaient pas dissipés, la possibilité pour la CEE d'effectivement accélérer son processus d'intégration.

Pour cette raison, le discours de Mr Delors est sur ce point particulièrement limpide : l'Allemagne de l'Est - qui constitue un cas spécifique (dont par conséquent aucun autre pays ne pourra se prévaloir) - "a sa place dans la Communauté si elle le demande". Et cette place, ajoute le président de la Commission, elle la prendra comme bon lui semble car "c'est d'abord l'affaire des Allemands eux-mêmes". En d'autres termes, les Allemands de l'Est pourront adhérer comme treizième pays membre, ou bien s'ils le préfèrent en tant que citoyens d'une Allemagne unifiée. Un projet sur mesure pour le chancelier Kohl à qui, à l'évidence, Mr Delors accorde toute sa confiance.

Quant à la place réservée aux pays du reste de l'Europe, Mr Delors, écartant implicitement toute adhésion, invite les Douze à continuer raisonnablement leur "jeu de patience" en fonction de ce que souhaite chacun.

Les accords de commerce et de coopération, récemment conclus ou en voie de l'être, doivent " être dépassés ", remplacés par des " contrats d'association " incluant " une véritable instance de dialogue et de concertation politique et économique". Mais cela impliquera, de la part des Douze, un effort financier considérable. Il faudrait 14 milliards d'écus par an (40 milliards de francs), indique Mr Delors à titre d'exemple, si la Communauté voulait consentir - au profit des six pays de l'Est en voie de démocratisation - un effort comparable à celui qu'elle accomplit sur le plan interne en faveur de ses régions les moins développées ! la Commission fera, dans les mois à venir, les propositions budgétaires que réclame cette nouvelle mission historique.

A quoi aboutiront, à terme, des liens ainsi tissés ? Mr Delors qualifie de " perspective enthousiasmante " l'idée d'une grande confédération européenne évoquée par Mr François Mitterrand. Mais apparemment sans trop y croire, au moins dans un avenir prévisible.

Clarifier et offrir des perspectives, telle est la méthode du président de la Commission, convaincu que pour résister la Communauté doit se conforter elle-même, écarter l'incertitude et vérifier que les gouvernements et l'opinion publique souhaitent toujours bâtir une Union politique, objectif réaffirmé dans l'Acte unique de 1985.

"Nous avons déjà signé, ou sommes en train de négocier, avec tous ces pays des accords de commerce et de coopération. Mais ces accords ne sont sans doute pas adaptés au niveau d'exigence qui peut être le nôtre, comme celui de ces pays pris individuellement et collectivement. Il faut donc les dépasser pour intégrer les formes nouvelles de coopération.

" Tel pourrait être l'objet de contrats d'association "revisités". Voilà qui permettrait, si ces pays le souhaitent, d'inclure dans le volet institutionnel de ces accords une véritable instance de dialogue et de concertation politique et économique...

" Mais, surtout, à ambition nouvelle, moyens supplémentaires. Cela nécessitera, inéluctablement, une révision de nos perspectives budgétaires, sans revenir sur une discipline qui doit demeurer notre règle... En février 1988, le Conseil européen, dans une décision historique, s'est mis d'accord pour assurer la solidarité interne et le développement de la Communauté (1). Un nouveau "février 1988", tout aussi solennel, tout aussi historique, s'impose pour affirmer et concrétiser notre solidarité à l'égard de l'Europe et du monde ".

" Soyons clairs : le rapprochement, voire l'unification du peuple allemand, c'est d'abord l'affaire des Allemands eux-mêmes. Mais c'est aussi celle de la Communauté. La loi fondamentale allemande du 23 mai 1949 (c'est-à-dire la sagesse des dirigeants de ce pays, puisqu'on était là neuf ans avant la signature du traité de Rome), lie en effet, dans son préambule, le principe de l'unité allemande, sur la base de l'autodétermination des Allemands eux-mêmes, à celui de l'Europe unifiée.

" D'autre part, le traité de Rome lui-même en porte la marque : protocole sur le commerce intra-allemand, déclaration sur la nationalité allemande et sur le statut de Berlin, déclaration des négociateurs de Bonn du 28 février 1957.

" L'Allemagne de l'Est constitue donc un cas spécifique. Comme je l'ai déjà dit, mais je dois le répéter clairement aujourd'hui, elle a sa place dans la Communauté, si elle le demande, pour peu que ce processus se réalise - comme l'a rappelé le conseil européen de Strasbourg - à travers une libre autodétermination, pacifiquement et démocratiquement, dans le respect des principes de l'Acte final d'Helsinki, dans un contexte de dialogue Est-Ouest et dans la perspective de l'intégration européenne. Quant à la forme que cela prendra, c'est d'abord l'affaire des Allemands eux-mêmes ".

" Il faut assurer une osmose entre le pilier de la Communauté et celui qui devrait être constitué par l'AELE, telle que les intérêts de celle-ci soient pris en considération lors de l'élaboration des principales décisions communautaires. Mais on ne saurait aller jusqu'à une codécision, qui ne peut, en effet, résulter que de l'adhésion et donc de l'acceptation de l'ensemble du contrat de mariage...".

Le renforcement de la CEE, le bond en avant insti- tutionnel.

" Deux directions s'imposent à nous : l'union économique et monétaire et la coopération politique (...).

" Il faut, c'est une évidence, un exécutif à même de remplir pleinement sa tâche. J'ai toujours, vous le savez, présenté deux solutions : soit la désignation, par chaque gouvernement, de vice-ministres ou de vice-président du conseil, qui se réuniraient une fois par semaine à Bruxelles, pour faire les arbitrages nécessaires ; soit la transformation de la Commission en un véritable exécutif responsable. La logique des pères du traité de Rome comme l'efficacité et les défis du monde extérieur commandent de parier sur cette seconde solution. L'exécutif devrait être responsable devant les institutions démocratiques de la future fédération...".

" A situation nouvelle, pensées et actions nouvelles. " C'est en ces termes que Mr Gerarhd Collins, ministre irlandais des affaires étrangères, a conclu, mardi 16 janvier, le programme d'action de l'Irlande, qui exerce la présidence de la CEE au cours du premier semestre. Le discours du représentant de Dublin était axé sur les événements à l'Est.

Mr Collins a, bien sûr, rempli scrupuleusement son rôle de président, en passant en revue tous les dossiers communautaires en chantier. Les interventions des parlementaires étaient, elles aussi, presque exclusivement orientées sur l'Europe centrale et orientale. Mr Barry Desmond (socialiste irlandais) a demandé la création d'une nouvelle commission parlementaire chargée de suivre la situation dans les anciennes démocraties populaires et en URSS.

L'arrivée à Strasbourg, mardi matin, d'Alexandre Dubcek avait donné le ton. Accueilli par MM Enrique Baron, Jacques Delors et Collins, le président de l'Assemblée fédérale tchécoslovaque devait recevoir, mercredi 17 janvier, le prix Sakharov, décerné pour la première fois l'année dernière à Nelson Mandela et, à titre posthume, au dissident soviétique Anatoli Martchenko.

Dans l'après-midi, Mr Egon Klepsch (CDU), président des chrétiens-démocrates (PPE), donnait une conférence de presse aux côtés des représentants des trois formations estoniennes (Parti démocratique chrétien, Parti démocrate-chrétien et Parti de l'indépendance) hostiles à " l'occupation soviétique ". Mr Klepsch a indiqué à cette occasion que la proposition de son groupe, visant à créer un Fonds européen pour la démocratie, s'adressait également aux partis baltes. L'idée est d'inscrire 35 millions de francs dans le budget européen de 1990, afin d'aider les partis politiques à s'organiser dans les pays de l'Est et les nations sous l'empire de Moscou.

Mr Jean-Pierre Cot (PS) a dénoncé, d'une manière indirecte il est vrai, l'enthousiasme manifesté par les chrétiens-démocrates : " Il ne faut surtout pas compliquer la tâche de Mr Gorbatchev en encourageant les nationalismes." Le président du groupe socialiste a tenté de ramener le débat sur le terrain communautaire, en s'appuyant sur le dossier de l'Europe sociale. Mr Cot, aiguillonné par les travaillistes britanniques, a alors agité la menace d'une motion de censure contre la Commission Delors si celle-ci ne prenait pas l'engagement de formuler rapidement de nouvelles propositions dans ce domaine.

Faut-il penser que le risque est réel pour Mr Delors ? Mr Cot ne semble pas vraiment y croire. N'a-t-il pas estimé que la possibilité pour l'assemblée de renverser la commission était " d'autant plus efficace qu'on aurait pas à s'en servir " ?

Mr Roland Dumas, ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères, et Mme Edith Cresson, ministre des affaires européennes, ont décidé de ne pas signer la motion présentée par MM Pierre Mauroy, Louis Mermaz et Lionel Jospin en vue du congrès socialiste de Rennes, ni, d'ailleurs, aucune autre motion. Ces deux ministres étaient considérés comme favorables à Mr Jospin, sur le contingent duquel ils devaient être candidats au futur comité directeur du PS (le Monde du 17 janvier). Ils estiment que leur proximité avec le président de la République et la nature de leur tâche au gouvernement leur interdisent de prendre parti pour l'un ou l'autre des deux camps qui se sont formés parmi les mitterrandistes.

" S'ils ont bien le droit d'avoir une opinion et de s'exprimer au sein de leur famille politique, les ministres ont pour premier devoir de veiller à la cohérence et à l'unité de vue du gouvernement auquel ils appartiennent. J'espère n'avoir pas à le rappeler ", déclarait Mr Mitterrand, la semaine dernière, dans un entretien accordé à l'hebdomadaire du PS, Vendredi. Mr Dumas et Mme Cresson ont-ils encouru un tel " rappel ", ou bien ont-ils voulu aller au-devant du souhait présidentiel ? Toujours est-il qu'ils ont fait savoir à Mr Jospin, mardi 16 janvier, qu'ils ne signeraient pas la motion 1, dont le premier signataire est Mr Mauroy et qui réunit les partisans du ministre de l'éducation nationale et ceux de Mr Mermaz, président du groupe socialiste de l'Assemblée nationale.

Mitterrandistes " pur sucre ", Mr Dumas et Mme Cresson ne souhaitent pas s'engager dans la bataille interne du parti. Cependant, leur choix en mai 1988, lors de la désignation du successeur de Mr Jospin au poste de premier secrétaire, est connu : ils avaient soutenu Mr Mauroy contre Mr Fabius. N'ayant signé aucune des contributions déposées à l'automne dernier, ils avaient été considérés par Mr Jospin comme des alliés tacites, et leur présence sur la liste des candidats au comité directeur, au titre du contingent jospiniste, avait été assurée lors de la négociation préalable à l'accord avec Mr Mermaz, le 12 janvier.

Le ministre des affaires étrangères s'était lui-même inquiété des problèmes que la concurrence entre plusieurs motions pourrait poser au gouvernement, dès lors que les ministres s'engageraient sur des textes différents. Il estime encore possible, à tout le moins, d'agir pour l'unité des membres de l'ex-courant " A-B " (mitterrandiste et mauroyiste) . Il entend le faire savoir par un message qu'il adressera aux militants de sa fédération, celle de la Dordogne. Cependant, les différentes motions devaient être déposées pour publication, avec les cinq cents signatures accompagnant chacune d'entre elles, mercredi soir.

En ne signant aucune motion, Mr Dumas - de même que Mme Cresson, probablement - ne renonce pas, pour autant, à faire partie du comité directeur qui sera constitué au congrès de Rennes, dans deux mois. Le règlement intérieur du parti prévoit, toutefois, que les listes de candidatures au comité directeur sont annexées aux motions. Il n'existe pas de candidatures " libres ", puisque la règle qui régit le Parti socialiste est celle de la représentation proportionnelle des courants, dont l'existence repose sur les textes d'orientation soumis au vote des militants. Dans ces conditions, les deux ministres, s'ils veulent rester membres du comité directeur, devront bien, selon toute vraisemblance, choisir, dans les dix jours impartis à l'appel des candidatures, de se rattacher à une motion ou à une autre.

En attendant, leur décision apparaît comme significative de la réserve du chef de l'Etat, qui semble désireux pour le moins de ne pas favoriser MM Mauroy, Mermaz et Jospin au détriment de Mr Fabius. Déjà, par ses déclarations à Vendredi, Mr Mitterrand avait admis le bien-fondé de la démarche du président de l'Assemblée nationale, désireux de compter ses partisans en déposant sa propre motion et en provoquant ainsi un clivage au sein de l'ex-courant dirigeant du parti.

L'entreprise de Mr Fabius rend, d'autre part, plus difficile celle de Mr Jean Poperen, qui cherche, pour cette raison, la confrontation avec le président de l'Assemblée nationale. Le ministre des relations avec le Parlement s'est rendu, mardi, sur les terres de Mr Fabius, au Havre, où, devant deux cents de ses partisans, il a déclaré que, lors du congrès, " il faudra remettre les pendules à l'heure sur la laïcité ". Qualifiant le débat sur le vote des immigrés aux élections locales de " faux problème ", Mr Poperen a réaffirmé que " la voie raisonnable, sérieuse, celle qui parie sur le recul du racisme et de la xénophobie, c'est l'intégration ".

Entouré des deux députés de la Seine-Maritime soutenant sa motion, MM Paul Dhaille et Michel Bérégovoy (le frère du ministre de l'économie, Mr Pierre Bérégovoy, qui, lui soutient Mr Fabius), Mr Poperen a renouvelé sa proposition d'un " contrat pour le progrès social " et d'une négociation nationale entre partenaires sociaux pour " un plus juste partage " en faveur des salariés. Mr Michel Bérégovoy a critiqué, pour sa part, la gestion " peu démocratique " de la fédération. " Le problème de la vie démocratique de notre fédération est posé ", a-t-il dit, en réponse à un militant du courant Socialisme et République de Mr Jean-Pierre Chevènement, qui demandait aux élus du département de réagir contre les " coups bas " et les " atteintes aux droits des minorités du parti " dont se rendraient coupables les amis Mr Fabius.

Mr Mermaz a déclaré, de son côté, mardi, sur Radio-Monte-Carlo, que " le débat d'idées doit l'emporter sur les querelles de personnes. Ce qui est nouveau, et ce qui m'inquiète un peu, c'est que les mitterrandistes d'habitude étaient sur un seul texte. C'est la première fois qu'ils se partagent en trois, voire quatre motions. "

Cette nouveauté-là, pourtant, fait son chemin dans les esprits.

Mr Franck Borotra, député des Yvelines, qui a retiré la motion qu'il avait déposée en vue des assises nationales du RPR du 11 février, est devenu " mandataire " de MM Pasqua et Séguin. C'est à ce titre qu'il a déposé au secrétariat général du RPR le texte de ces deux auteurs, qui sera transmis aux comités départementaux du mouvement. Mr Borotra demande également à Mr Alain Juppé de mettre en place une commission paritaire comprenant les représentants de la motion de synthèse et ceux de la motion Pasqua-Séguin, pour " veiller aux conditions équitables du débat ".

La motion définitive, que MM Pasqua et Séguin ont déposée le lundi 15 janvier au siège du RPR, est exactement la même que celle que ces deux parlementaires avaient remise aux journalistes après leur conférence de presse du jeudi 11 janvier. Mais à une différence près, qui n'est pas négligeable : en effet, le titre de ce texte n'est plus " Pour un nouveau rassemblement ", mais " Un nouveau rassemblement pour la France ". Et il se termine par la formule : " C'est ce rassemblement pour la France que les adhérents du RPR, réunis en assises, décident de créer. " Cette dernière phrase, qui ne figurait pas dans le texte initial, constitue ainsi un appel direct lancé aux délégués qui seront réunis le 11 février au Bourget à décider, par leur vote, de créer un nouveau parti, dont le sigle résulte déjà du titre énoncé : le RPF (Rassemblement pour la France), référence évidente au Rassemblement du peuple français, créé par le général de Gaulle en 1947.

Au cours de leur conférence de presse du 11 janvier, MM Pasqua et Séguin n'avaient pas évoqué formellement la création d'un nouveau parti, mais seulement insisté sur la nécessité de " déterminer l'avenir de notre rassemblement ". Il souhaitait que les assises " tranchent clairement " la voie que devait suivre le RPR. Leur démarche du 15 janvier évoque cependant davantage celle qu'avait adoptée Mr Chirac le 5 décembre 1976 lorsqu'il avait fondé le RPR à la place de l'UDR que celle du général de Gaulle il y a quarante-trois ans (1). Cette référence à la création du RPR et à la méthode qui l'avait accompagnée était en effet fréquemment faite depuis quelques jours en privé par MM Pasqua et Séguin. Mais personne, au sein du Mouvement, n'avait encore imaginé ni demandé la disparition de celui-ci et la constitution d'un nouveau parti politique (hormis les rénovateurs au printemps dernier, que Mr Pasqua ainsi que Mr Séguin avaient alors désavoués).

La proposition des deux parlementaires sur laquelle les délégués aux assises seront appelés à voter ne va cependant pas sans une certaine ambiguïté. En effet, dans une lettre d'accompagnement jointe à cette motion et adressée aux " compagnons ", ils écrivent : " La personne de Jacques Chirac n'est pas en cause. Il est candidat à la présidence du RPR ; nous voterons pour lui. Il reste pour nous tous le seul candidat pour la prochaine élection présidentielle. " N'y-a-t-il pas là une certaine contradiction avec la proposition de Mr Pasqua de faire désigner le candidat à l'élection présidentielle par une élection primaire au sein de l'opposition ? MM Pasqua et Séguin souhaitent aussi un rassemblement " autour d'un grand dessein, d'une stratégie politique et de Jacques Chirac ". Ce qui laisse supposer que celui-ci serait donc le chef du nouveau parti projeté et créé après l'échec de la motion Juppé, soutenue précisément par Mr Chirac.

Du côté du maire de Paris, qui a commencé sa campagne en vue des assises, on déplore cette escalade, car on estime que le débat des idées et la confrontation des sensibilités que devait permettre le système des " courants " sont détournés au profit de mises en cause personnelles ou de profondes réformes du parti. On regrette que la volonté affirmée de Mr Pasqua de " secouer le cocotier ", selon son expression, aille jusqu'au risque d'arracher l'arbre, tout en souhaitant en secret que quelques noix de coco lui tombent sur la tête . On souligne enfin que l'offre de synthèse faite par Mr Juppé est toujours valable pour intégrer les paragraphes de la motion Pasqua qui traitent du gaullisme et de la France, bien que Mr Chirac condamne catégoriquement la forme de la démarche de l'ancien ministre de l'intérieur et la contestation de sa fonction qu'il y voit.

L'ancienne bibliothèque des pairs, qui abrite, au troisième étage du palais du Luxembourg, les réunions du groupe RPR, avait fait le plein, mardi après-midi 16 janvier. Sur scène, Mr Jacques Chirac, arrivé avec Mr Roger Romani, questeur à la mairie de Paris, et Mr Charles Pasqua entourent Mr Josselin de Rohan, premier vice-président du groupe. Après une minute de silence en mémoire de Pierre Carous, décédé dimanche 14 janvier, ce qui, pour l'un des participants, donnera le ton général de la discussion qui va suivre, le président du mouvement ouvre le débat. Il parle quarante-cinq minutes. La meilleure défense étant l'attaque, il observe que la méthode utilisée par ses deux anciens ministres " ne pouvait que heurter ". Il en veut pour preuve le déroulement des événements du 9 janvier : Mr Séguin partipant avec Mr Alain Juppé à la réunion de synthèse, lui-même ayant " au téléphone à 11 heures " Mr Pasqua qui ne lui dit rien, et, à 13 heures, recevant la dépêche d'agence annonçant l'intitiative des deux contestataires. Tout cela conforte Mr Chirac : l'opération était bel et bien " montée d'avance ". Mr Chirac explique ensuite que cette démarche ne rentre pas dans le cadre d'une contribution, mais relève de la volonté de ses deux initiateurs de contester la direction du mouvement. Au passage, il observe que " tout oppose " le sénateur des Hauts-de-Seine et le député des Vosges. L'ancien premier ministre évoque le rôle de Mr Séguin au sein des " rénovateurs " avant, dit-il au passage, qu'il ne les trahisse ".

Mr Pasqua sera moins disert, vingt-cinq minutes, selon un sénateur-chronométreur. Pour répondre à ceux qui s'étonneraient du mariage de la carpe et du lapin qu'il a contracté avec le maire d'Epinal, il assure que Mr Séguin est " un garçon intelligent " et qui " sait bien faire passer le message ". Certains sénateurs ont retenu de cette mise au point que le sénateur des Hauts-de-Seine ne se sentait pas marié à vie avec le maire d'Epinal. Le président du groupe sénatorial ajoute à son discours critique à l'égard de Mr Alain Juppé, déjà connu, un couplet contre Mr Edouard Balladur, qualifié d' " analphabète en politique ", et notamment contre les positions que son ancien collègue du gouvernement a exprimées en matière européenne, dans le Monde du 1 décembre. Mr Chirac lui répond que son ancien ministre des finances n'a pas de responsabilités dans le mouvement et qu'il s'est contenté de poser des questions. Quant au secrétaire général, il a, relève-t-il, " pris le RPR dans un état de choc et l'a mis en état de marche ".

Sur le ton du regret, Mr Chirac remarque que, jusqu'à la semaine précédente, la préparation des assises avait été "forte et sereine " et que l'initiative prise par MM Pasqua et Séguin " porte un coup au mouvement ". Et de se dire toujours prêt à intégrer le texte des deux hommes dans la synthèse.

Sept sénateurs ( MM Jacques Bérard, Jacques Delong, Yves Guéna, Emmanuel Hamel, Marc Lauriol, Mme Hélène Missoffe et Mr Geoffroy de Montalembert) sont intervenus au cours de la discussion. Dans l'ensemble, les propos ont été nuancés et balancés : les uns condamnant la forme de la démarche de leur président de groupe, d'autres souhaitant que les références faites au gaullisme soient complétées par une redéfinition des valeurs gaullistes, certains jugeant la situation " bien compliquée ", d'aucuns suggérant que Mr Chirac se sépare de Mr Juppé et que Mr Pasqua fasse de même avec Mr Séguin. Bref, un élu de la région parisienne résume : " C'était un conseil d'administration, nous avons écouté les rapports d'activité et, en bons administrateurs, nous leur demandons de s'entendre. " Un autre élu du grand Ouest recourt à une image familiale : " Nous, vos enfants, vous demandons de ne pas divorcer... Surtout qu'on ne sait pas à qui reviendra le droit de garde. "

L'ACTION se passe en 1959, au Welton College, établissement pour fils de bourgeois du Vermont, dont la " carrière " est pré-programmée par leurs parents. Ordre. Discipline. Honneur. Dans cette forteresse de la tradition, un professeur de littérature apporte un humour et des méthodes anticonformistes qui lui doivent l'amitié d'un groupe d'adolescents.

L'extravagant Monsieur Keating, incarné par Robin Williams (le disc-jockey de Good Morning Vietnam) fait déchiffrer l'introduction à la poésie, d'un certain Pritchard, dans les livres de classe, encourage les garçons à grimper sur les tables pour avoir une autre vision du monde, fait du " Carpe diem " un mot d'ordre pour l'épanouissement de leur personnalité, exalte l'hédonisme, invite ses élèves au défoulement physique ainsi qu'à l'étude des poèmes de Walt Whitman. Ancien élève du collège, Keating y avait fondé, avec quelques camarades, une société secrète, le " cercle des poètes diparus ", dont les réunions avaient lieu dans une grotte. On s'y exerçait de manière pratique à la poésie.

L'automne, dans le Vermont, roussit les arbres et les prairies. Un souffle d'air pur et de gaieté passe à travers les salles, les couloirs, les chambres de la vénérable institution, qui se donne des airs collet monté de collège anglais. Cette atmosphère idyllique n'est pas si éloignée du genre édifiant et discrètement romantique jadis illustré par Good bye Mr. Chips, de Sam Wood. Seule allusion à la sexualité, l'amourette d'un des garçons avec une étudiante d'un collège de filles se limite à une main tendrement serrée et à un baiser pudique. On ne s'en plaindra pas : pour une fois qu'on ne nous fait pas le coup des amours particulières et des surprises-parties coquines.

L'Australien Peter Weir a d'abord cultivé le fantastique, avec les Voitures qui ont mangé Paris, Picnic à Hanging Rock, la Dernière Vague. Il s'est aussi consacré à la chronique historique (Gallipoli). Il s'est ensuite américanisé - très bien, d'ailleurs - avec l'Année de tous les dangers et Witness. Puis Mosquito Coast, film d'aventures écologique, a été un échec. On ne s'étonnera donc pas qu'il ait voulu mettre cette fois tous les atouts dans son jeu.

Ses meilleures cartes ? Un sujet propre à toucher la jeunesse, à une époque où l'on n'a jamais autant parlé de liberté individuelle, de refus des valeurs conservatrices ; des images séduisantes dans leur beauté académique ; une narration très habile qui met aussi bien les spectateurs en état d'euphorie (autour du personnage de Keating) qu'il les plonge dans une émotion intense.

Car un groupe d'élèves, plus perméable à l'éducation du prof, s'est constitué à son exemple en " Cercle des poètes disparus ". L'ordre du collège, qui s'accommodait plus ou moins des extravagances de Keating, va s'en trouver sérieusement perturbé. A l'automne succède l'hiver. A la comédie, le drame. Neil Perry (Robert Sean Leonard), dix-sept ans, s'est découvert une passion pour le théâtre. Il veut être acteur, et tient le rôle de Puck dans le Songe d'une nuit d'été au sein d'une troupe d'amateurs. Mais le père de Neil a décidé qu'il serait médecin.

A partir de là, le film change de ton et de style. Le personnage de Keating - Robin Williams est parfait dans tous les registres, toutes les situations - est comme annihilé par les adultes intolérants, qu'il s'agisse du père du jeune homme ou du principal du collège. Le drame éclate avec une brutalité qui vous serre le cÓur. Les forces de l'ordre moral prennent leur revanche, suscitant l'indignation. Le mélo est tout proche. Mais la mise en scène, retrouvant l'efficacité du romanesque hollywoodien, résiste à ce risque et convainc de bout en bout. Tous les acteurs - et pas seulement Robin Williams - y ont la part belle : Peter Weir aime les acteurs. Ce Good bye Mr. Keating est, en fin de compte, un hymne à la vie.

Le numéro 235 des Cabinets ministériels (décembre 1989) vient de paraître. Il contient la liste des membres des cabinets de la présidence de la République, du gouvernement de Mr Rocard, du Sénat, de l'Assemblée nationale, du Conseil économique et social, du maire de Paris et des préfets de Paris, d'Ile-de-France et de police.

Vingt-sept fois entre 1905 et 1961 : tel est le nombre de révisions de ses statuts auxquelles s'était livré, en son temps, le parti socialiste SFIO. Depuis 1971 et l'élection de François Mitterrand comme premier secrétaire, les socialistes en ont été moins prodigues. Sans doute chaque congrès, ou presque, réécrit-t-il un article ou un autre, mais il s'agit presque toujours d'un simple toilettage. Pour le congrès de Rennes en mars prochain, des propositions plus décisives sont, cette fois-ci, avancées. Elles plongent souvent leurs racines dans des débats fort anciens du socialisme français.

Le premier débat concerne la représentation à la proportionnelle des courants minoritaires.

Celle-ci fut instaurée lors de la création de la SFIO en 1905. Sans doute s'agissait-il, au départ, de garantir la représentation des diverses organisations qui avaient fusionné pour créer le Parti socialiste unifié SFIO. Mais, vaille que vaille, elle tint près de quarante ans, survivant même à la scission de Tours. Il fallut attendre 1944 et les lendemains de la seconde guerre mondiale pour qu'elle fût remise en cause. Le comité directeur, comme toutes les instances du parti à tous les niveaux, est, désormais, élu au scrutin majoritaire. La représentation de la (ou des) minorité(s) est dévolue au bon vouloir de la majorité, et elle est souvent symbolique. Ce système permettra à Guy Mollet de gouverner des années durant avec des majorités confortables. Mais, contrairement à une légende tenace, ce n'est pas lui qui le met en place : l'initiative en revient aux " blumistes " qui, sous l'égide de Daniel Mayer, reconstituent alors le parti au sortir de la Résistance.

Sous le règne de Guy Mollet, cette conception contribuera à tendre les relations avec la minorité organisée qui se constitue à propos de la guerre d'Algérie, en 1956, et qui fait scission quelques années plus tard. Les leçons en seront tirées en 1961, mais partiellement : désormais, si une minorité représente 20 % des mandats, elle se voit garantir au moins les trois quarts des élus que lui aurait accordés la représentation proportionnelle. Ces dispositions ne jouent que pour les fortes minorités. Elles ne traduisent pas les rapports de force exacts.

Les minoritaires élus sont choisis non par la minorité elle-même, mais par l'ensemble des délégués, c'est-à-dire, en dernier ressort, sous l'influence parfois décisive de la majorité elle-même. Cependant, le système est conservé jusqu'au résultat inattendu du congrès d'Epinay, en 1971. En deux temps, et grâce à deux coalitions contradictoires, sont votés d'abord le principe de la représentation proportionnelle, puis la représentation proportionnelle intégrale.

Telle est, depuis lors la règle sur laquelle vit le Parti socialiste (1). Ouvertement, nul ne la remet en cause. Il a cependant été récemment question d'adjoindre aux membres élus du comité directeur l'ensemble des premiers secrétaires fédéraux, ce qui, évidemment aurait, mis à mal la proportionnalité, mais il semble bien que cette proposition ait été retirée. Reste l'idée de faire élire les représentants des courants par l'ensemble des délégués. Serait alors mise en cause, sinon la proportionnalité - elle pourrait être respectée - du moins la représentation : la tentation serait forte pour les courants majoritaires, ayant entre leurs mains la désignation des hommes, de ne pas choisir les plus fermes représentants des positions minoritaires, mais plutôt, les plus conciliants.

La règle actuelle, dans le Parti socialiste, est que l'on y vote en fonction des mandats, c'est-à-dire en fonction du nombre d'adhérents dont la cotisation a été payée. Ainsi, le vote d'une section de 100 adhérents où, sur 80 présents, 60 ont voté A, et 20, B, est retransmis au congrès par l'intermédiaire d'une règle de trois : 75 A et 25 B.

Nul ne propose, aujourd'hui, de renouer avec les " mandats électoraux ", même si a parfois été évoquée, du côté fabiusien, la possibilité de faire voter les " sympathisants ". La proposition qui défraie la chronique est autre : elle consiste à ne tenir compte que du vote des présents. Dans le cas d'école de la section précédemment évoquée, le vote, reporté au niveau fédéral, ne serait pas 75-25, mais 60-20. Le système, on le voit, privilégierait les adhérents effectifs et, l'effet d'amplification ne jouant plus, découragerait les " fausses cartes ", que l'on s'accuse volontier dans le PS, d'acheter, à la veille des congrès, par brouettes ou camions entiers.

A cette proposition - formulée par Jean Poperen, et que soutiennent tous les autres courants à l'exception de Lionel Jospin et Louis Mermaz, - on a objecté qu'elle favoriserait l'activisme militant des petites minorités aux dépens des grands courants majoritaites, dont la densité même fait que les militants sont plus difficiles à déplacer. De là à agiter l'accusation de rupture avec les traditions social-démocrates, voire d'alignement sur les pratiques des partis communistes, il y a un pas, que la polémique a parfois franchi. Pourtant, les statuts du PCF sont sur ce point identiques à ceux du PS. L'article 38 des statuts du PCF précise, en effet, que les délégués sont élus proportionnellement au nombre d'adhérents, et non en fonction des seuls votants.

Le PS n'avait d'ailleurs pas totalement ignoré ce problème puisque l'article 16 de ses statuts prévoit que, lorque le nombre des présents n'atteint pas 10 % du total des membres inscrits, " le nombre des mandats dont dispose la section est calculé sur la base des seuls présents ". Sur la base d'un relèvement de ce seuil, les points de vue pourraient se rapprocher. Il est, en effet, difficile de considérer que la présence à une réunion tous les deux ans - celle où la représenttion interne est en jeu, où l'on vote pour les congrès - soit le signe d'un militantisme débridé.

Vieux problème. Ce sont les guesdistes qui insistent sur ce point, par crainte du poids des " notables " sur la directiion du parti. A la fusion, en 1905, ils obtiennent gain de cause. Au conseil national, les élus ne peuvent être délégués ; ils sont représentés par une délégation collective du groupe parlementaire. Ils ne peuvent faire partie de la commission administrative permanente, le comité directeur de l'époque.

Le système tient jusqu'en 1913. A cette date, l'hégémonie des jaurésiens dans le parti fait sauter le verrou : les élus peuvent, désormais, représenter leur fédération au conseil national, et ils sont admis à siéger à la CAP dans la proportion d'un tiers. Nouvelle brèche en 1956 : on admet, désormais, que le comité directeur puisse comprendre 45 % d'élus et, surtout, il est prévu que les décisions d'importance sont prises en commun par le groupe parlementaire et par le comité directeur si l'un ou l'autre en fait la demande. Modalité qui pourrait ne pas être mineure : le comité directeur, en mai 1958, prend position contre l'investiture du général de Gaulle, par 23 voix contre 18, tandis que le résultat proclamé de la réunion commune " oui " à l'investiture, par 77 voix contre 74.

Ces dispositions ne sont pas reprises dans les statuts de 1971, ou, plus exactement, elles sont annulées par un article qui explique que les décisions prises par le comité directeur et le groupe parlementaire, votant en commun, ne sont applicables que si elles sont majoritaires dans les deux instances. Cependant, la place faite aux élus est plus large. Il leur est simplement interdit de composer la majorité d'une instance de direction. Reste que un président de conseil général, un président de conseil régional, un député ou un sénateur ne peuvent cumuler leur mandat électif avec celui de premier secrétaire de leur fédération. Pierre Mauroy constatait, lors de la réunion du comité directeur d'octobre 1989, que cette règle faisait partie des dispositions qui ne sont pas appliquées. Le choix, disait-il, est de les abandonner ou de les confirmer avec obligation de s'y soumettre. Si elle devait être abandonnée, un nouveau pas serait fait vers l'inversion de la logique de 1905, et le poids des élus serait encore plus déterminant dans la vie interne du PS.

Annoncer " la fin de Marchais ", c'est faire un " mauvais pronostic " a affirmé le secrétaire général du PCF, mardi 16 janvier, à sa sortie d'un entretien à Matignon avec Mr Michel Rocard consacré à la Guadeloupe. Mr Marchais faisait référence à la couverture de l'hebdomadaire le Point qui, dans sa dernière livraison, annonce la chute du dirigeant communiste.

Il a affirmé : " La situation dans le parti est bonne. Le parti travaille dur parce que la situation intérieure sur le plan économique et social nécessite une grande activité pour être avec les gens, les aider à organiser leur union, leur rassemblement et leur action pour la défense de leurs intérêts ", a-t-il souligné.

Le dirigeant communiste a ajouté : " Nous poussons pour que cette activité soit beaucoup plus importante. Maintenant il y a naturellement dans le parti une grande discussion que nous poussons et ce matin encore la décision de notre bureau politique a été de poursuivre le débat partout (...) en prenant en compte les évolutions extrêmement importantes qui ont eu lieu sur le plan national et international, notamment dans les pays socialistes. " " La réalité d'aujourd'hui est que l'on discute beaucoup ", a-t-il dit.

Evoquant l'union de la gauche, Mr Marchais, qui était accompagné de Mr André Lajoinie, président du groupe communiste de l'Assemblée nationale, s'est déclaré favorable " à l'union et au rassemblement ". " Ce n'est pas notre faute si nous ne participons pas à la vie politique sur le plan gouvernemental (...). L'union de la gauche reste la politique du gouvernement... euh... du Parti communiste français ", s'est repris le secrétaire général.

L'Humanité qui rit et l'Humanité qui pleure . Mardi 16 janvier, les lecteurs de l'organe central du PCF peuvent lire, en page deux, un " papier " de Bernard Frédérick sur le Caucase et apprendre, en page six, que ce correspondant à Moscou ne sera pas sanctionné pour avoir exposé, dans le Monde, son point de vue sur la crise du parti (le Monde du 17 janvier). L'Humanité rit ! Mais le même jour, une certaine " émotion " saisit une partie de la rédaction du quotidien communiste : mansuétude là-bas, sévérité ici. L'Humanité pleure car une employée du journal est réprimandée pour n'avoir pas retranscrit comme il convenait, pour la direction, les récents propos de Mr Petre Roman sur le PCF et " son stalinisme ".

Invité de " 7 sur 7 " sur TF 1 - " Anne Sinclair a inventé le stalinisme souriant ", écrivait joyeusement l'Humanité de mardi, - le premier ministre roumain déclare, dimanche 7 janvier, que le PCF n'a " pas fait une analyse complète, à fond, de son stalinisme ". Le lendemain, l'Humanité rapporte cette appréciation en affirmant que les communistes français ont " rejeté les conceptions staliniennes " au vingt-deuxième congrès. Colère de Roland Leroy. Le directeur du journal veut une retranscription intégrale de ce passage de l'émission. Mardi 9 janvier, le quotidien publie donc longuement la déclaration de Mr Roman jugée, dans la même page, " profondément injuste " par Francette Lazard, membre du bureau politique. Mais pour le directeur, il manque un élément essentiel : une date. Le dirigeant roumain a cité l'année 1971 pour étayer son jugement sur le PCF. Or le vingt-deuxième congrès de ce parti date de 1976, donc il pouvait bien être stalinien avant mais sûrement pas après, selon la direction. Cette omission de date est reprochée à l'employée du service audio-visuel qui a écouté " 7 sur 7 ". Le chef du service international a décidé de la " couvrir " et demandé à être sanctionné lui aussi.

Mr Claude Poperen, l'un des chefs de file des " reconstructeurs " au sein du Parti communiste, estime que " le PCF ne s'est pas vraiment déstalinisé " et que son fonctionnement " est resté celui du modèle 1920 à peine aménagé ", dans une interview à Rouge, l'hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, trotskiste). " Ce n'est pas d'un ravalement de façade que nous avons besoin. Il faut permettre l'expression des positions dans le parti, pas forcément avec des courants organisés, mais en permettant les rencontres horizontales et verticales entre les communistes qui ont une sensibilité voisine ", estime cet ancien membre du bureau politique du PCF.

L'actualité rapproche deux cinéastes, l'un mort l'autre vivant, le premier italien, le second géorgien, deux cinéastes pourtant entre lesquels existent d'indéniables parentés. Filmer les gens, enfants, hommes et femmes du peuple ou de la terre, acteurs même (pour Rossellini) à la carrière hollywoodienne, monstres sacrés ; les filmer pour ce qu'ils sont, pour la dignité de leurs postures, le poids exact de leur regard ; les filmer pour leur part réelle, irremplaçable d'humanité : voici la dose rare d'honnêteté, voici la forme de rigueur morale, de respect de leur métier que l'on peut reconnaitre tant à Otar Iosseliani qu'à Roberto Rossellini.

Le premier, pour Et la lumière fut, est parti filmer la Géorgie au Sénégal. Ce n'est pas de l'" ethnocentrisme ". Michel Cournot nous explique (pages 22 et 23) que l'essence même de la poésie - et quel cinéma est plus poétique que celui d'Iosseliani ? - tient précisément de l'appropriation par certaines imaginations de toutes les facettes du réel, y compris l'exotisme. Ainsi Gauguin retrouvant ses formes, ses couleurs, ses atmosphères de Pont-Aven aux iles Marquises. Ainsi Apollinaire transfigurant en princes égyptiens les " garçons vêtus d'un pagne " des bistrots londoniens.

Réaliste, dit-on communément de Roberto Rossellini. La conversion somnambulique de Karin dans Stromboli, les noirs et blancs terribles d'Allemagne année zéro, la prédiction tragique qu'Ingrid Bergman vient chercher dans la grotte de la Sibylle à Capri dans Voyage en Italie, le climat constamment onirique de la Machine à tuer les méchants - et l'hyperréalisme quasi surréaliste de la Prise de pouvoir par Louis XIV ! - vérifient que le réalisme au cinéma constitue, comme l'exprime Tarkovski, un animal impossible à capturer vivant.

Le fantstique et l'enfance : un garçon de neuf ans, un crack en informatique, a mis sur pied un plan pour capturer le Père Noël. Il se trompe et attrape un fou dangereux, avec qui il va passer une nuit de cauchemar.

Tom et Lola sont deux enfants qui vivent nus, le crâne rasé, sous deux bulles stériles, car ils sont dépourvus de défenses immunitaires. C'est ce qu'on dit. Ils sont en tout cas sous surveillance, mais on ne peut pas tenir les enfants en cage. Ils rencontrent un autre petit malade, et ensemble partent à la recherche d'un pays d'air pur.

Jean-Philippe Toussaint a adapté son roman, comme il l'avait fait déjà pour la Salle de bain. Ici, c'est encore la difficulté d'être et de communiquer. Et en plus, il a lui même réalisé le film.

L'équipe d'une station de forage sous-marine découvre l'épave d'un bateau russe, dont on ne sait rien. Les hommes s'emparent d'une bouteille de vodka. En dépit des ordres du chef, plusieurs font une fiesta. Seulement, voilà, ce n'était pas une vodka ordinaire...

Nicolas Cage, agent littéraire au bord de la déprime, a perdu un contrat. C'est la goutte d'eau qui fait déborder la névrose. Il drague une jeune femme qui le mord, et se croit devenu vampire. Il s'achète des canines de Dracula, c'est le début de la déchéance.

Depuis " Il était une fois un merle chanteur ", Iosseliani n'a jamais filmé que des contes de village, petites fables intimistes, pastorales. " Et la lumière fut " n'est pas une exception dans la production de ce poète. Même si le décor est, cette fois, celui d'un village africain.

"DES arbres trop grands, las d'un obscur dessein, nouaient un pacte inextricable... Et les hommes remuaient plus d'ombre avec une bouche plus grave, les femmes plus de songe avec des bras plus lents... "

C'est Saint-John Perse qui, dans son premier poème, Eloges, se rappelle son ile natale de Saint-Léger-les-Feuilles, dans la mer Caraibe, et donc nous voilà loin du village africain dont les images apparaissent dans le film de Iosseliani, mais l'art de Iosseliani et celui de Saint-John Perse se ressemblent : il y a la " médecine douce ", ces deux hommes exercent l'" évocation douce ". Sous leur influx, une terre et ses femmes et ses hommes remontent lentement à la surface. Les paroles d'un texte, les images d'un film, opérées à froid, ne sont pas substituées à une vie absente : c'est plutôt comme si une perche fantôme était tendue à des " revenants ", mais des revenants qui ne sont pas des spectres, qui sont seulement ailleurs, de ce monde, bien en vie.

Un village africain. Immanence d'une culture millénaire, aussi bien dans les actes d'utilité, construction d'un toit, envoi aux travailleurs des champs du repas de midi dans une grande calebasse qui descend le fil du fleuve, que dans des pratiques plus imaginaires, entre autres pour appeler l'eau, la pluie.

Recoupant ces voies et façons qui sont très différentes de celles d'un village de l'Europe, puisque la température, les arbres, les céréales et les fruits, les bêtes, ne sont pas les mêmes, ni les demeures et les outils, il y a chez les femmes et les hommes des mouvements de conscience qui se rejoignent : l'habitude ou le courage de reprendre la vie chaque matin, ou bien au contraire l'abandon, la tristesse, et puis la passion d'un être pour un autre, et les désirs, et les séparations.

Dans ce village africain, un entrecroisement, une interdépendance, de la vie réelle et d'une poésie ancienne, d'une fable imaginée. Mais comme si la fable était plutôt une façon plus sensible, plus délicate, d'accomplir des actes nécessaires. Soit, assis devant sa case, un vieux, un très vieux couple. Immobile, silencieux. Dépendant d'autrui, forcément. Eux déjà ne bougent plus, c'est la mort qui s'en vient, qui est là, qui ne se décide pas. Et s'approche une jeune femme qui s'agenouille pour se mettre à la hauteur du vieux couple et qui dit à l'un des deux : un enfant va naitre, qui porte ton nom, alors c'est à toi de partir. Et c'est l'image, vue d'assez loin, d'une personne qui s'est entièrement recouverte d'un linge, la tête comprise, et qui saute sur un cheval comme si elle avait vingt ans, et qui s'éloigne vers la forêt, et disparait. Ici, dans tel ou tel service d'hôpital, c'est, dans les cas particuliers, les " cocktails " de l'euthanasie, et, après tout, le désarroi et la douleur - que le service entier doit, jour après jour, maitriser, - rejoignent ces ombres, ces zones noires, du fond des âges. Désordre et terreur de la création Iosseliani appelle son film : Et la lumière fut.

En contrepoint de la vie de ce village, apparait le second protagoniste du film : l'entreprise aujourd'hui omniprésente en Afrique des compagnies forestières. Entreprises européennes dans la plupart des cas. Ces entreprises déboisent l'Afrique. Elles emportent les plus beaux arbres, les plus grands. Elles les prennent parfois aux abords immédiats des villages, dans les villages mêmes, tuant l'équilibre et l'harmonie des ombres, des fraicheurs, des humidités, des oiseaux, des insectes. Les villageois du film de Iosseliani ont sans cesse, du matin au soir, dans leur dos, dans leurs pieds, les allées et venues des camions qui emportent les arbres, ces arbres superbes, géants, que vous pouvez voir sur les quais de notre port de La Pallice, entre autres, étendus par terre, l'hiver, dans la boue, la neige. Et une fois que les grands arbres du village, qui étaient comme les anges tutélaires de la vie, ont été abattus et emportés aussi, les habitants font leurs baluchons, mettent le feu à leurs cases, et s'en vont.

Ainsi meurent les campagnes, ainsi se perdent les êtres : d'un toucher léger, Iosseliani aperçoit deux ou trois habitants du village à présent perdus dans la ville : ils ne sont plus eux-mêmes, ils n'ont plus leur vérité.

Le tissu du film n'est pas brut, pas naturaliste. En Afrique comme dans sa Géorgie natale, Otar Iosse- liani se met comme en symbiose avec l'" esprit " du pays. Et la lumière fut est une parabole, non pas un constat. Lorsque Iosseliani se trouve dans les villages des montagnes, du côté de Tbilissi, les vignes, les moutons, les paysans, leurs démêlés, expriment là aussi, en transparence, une culture très ancienne, des poèmes, des légendes, qui ont infusé les gestes de tous les jours, qui sont passés dans les regards, dans les doigts, autant que dans les esprits, et c'est bien la marque de l'art de Iosseliani que de laisser émerger, de loin, de biais, comme à l'aventure, cette survivance d'une dignité, d'une qualité pure et simple, en Afrique comme en Géorgie.

Dignité et qualité d'une vie humaine, animale, végétale, qui se détériore. Elégance d'âme et désarroi, rire des contes et souffrances des servitudes. C'est encore Saint-John Perse : " Le monde est comme une pirogue qui, tournant et tournant, ne sait plus si le vent voulait rire ou pleurer... "

La Cinémathèque française et Les Cahiers du cinéma s'associent en l'honneur de Roberto Rossellini. Pour une rétrospective intégrale qui comprendra, au Palais de Chaillot, du 19 janvier au 20 février, et ceci pour la première fois, les téléfilms réalisés pour les télévisions italienne et française. " Je ne suis pas un cinéaste ", disait Rossellini. Vérification en plus de trente films.

ROBERTO ROSSELLINI est mort à Rome, sa ville natale, le 3 juin 1977. Il avait soixante et onze ans. C'était un homme infatigable. Il préparait un film didactique sur Karl Marx, après avoir, cette année-là, réalisé un grand et original reportage sur le centre Georges-Pompidou, à Paris, et présidé le jury du Festival de Cannes. Grâce à lui, la Palme d'or avait été attribuée à Padre Padrone de Paolo et Vittorio Taviani, ... produit par la télévision italienne. Scandale pour certains. Mais Rossellini qui, depuis une dizaine d'années, réexaminait de près le cinéma, selon sa propre expression, savait ce qu'il faisait et où il allait. Dans ce qui fut son dernier article, il n'avait pas hésité à préciser, à propos de Padre Padrone : " Il (le film) représente la partie la plus avancée, la plus rigoureuse et cohérente, la plus ambitieuse, socialement et culturellement, du cinéma italien. C'est la première fois que, dans un festival comme Cannes, triomphe un film produit en dehors des groupes de pouvoir du cinéma commercial (1). "

Un infarctus eut raison de cette belle énergie. Le Festival de Cannes s'était terminé huit jours plus tôt. On ne manqua pas de rappeler que, à sa naissance , en 1946, ce même festival avait fait découvrir au monde entier Rome ville ouverte de Roberto Rossellini et consacré le " néoréalisme ", qui n'était encore qu'une affaire italienne. Historiquement, c'est indéniable. Mais Rossellini, cinéaste, ne commence pas à quarante ans, avec Rome ville ouverte. De 1941 à 1943, il a tourné trois films de guerre, le Navire blanc, Un pilote revient et l'Homme de la croix, et commencé un film romanesque, Desiderio, que Marcello Pagliero, son interprète de Rome ville ouverte, terminera en 1946. Qui se souvient, alors, en France, que le Navire blanc, film supervisé par Francesco de Robertis, est sorti à Paris, en exclusivité, en mars 1943 ? L'a-t-on seulement vu ?

Il faudra Europe 51 et les préoccupations spirituelles de Rossellini pour qu'une partie de la critique française, retrouvant une mémoire qu'elle n'a peut-être jamais eue, lui jette à la tête ses films " fascistes " - ils ne le sont pas, même si Vittorio Mussolini, fils du Duce, a produit Un pilote revient dont un des scénaristes s'appelle Michelangelo Antonioni - et en tire des arguments de mauvaise foi pour rejeter un cinéaste considéré comme traitre à la cause du néo-réalisme.

Rossellini se dérobe et se dérobera toujours aux classifications. Après Rome ville ouverte (1946), Paisa (1946), et Allemagne année zéro (1948), l'admirable trilogie de la guerre, de la résistance italienne, de la libération et des séquelles du nazisme dans les ruines de Berlin, on le considère comme un réalisateur social et politique. Or, sous la réalité documentaire ou abordée comme telle, il cherche la vie profonde des hommes et de l'Histoire. " Pour moi, le néoréalisme est surtout une position morale à partir de laquelle on regarde le monde. " Phrase essentielle et, pourtant, mal entendue.

La Voix humaine (1947), d'après la pièce en un acte de Jean Cocteau, est-elle une Óuvre néoréaliste, ou un prodigieux portrait d'Anna Magnani (alors compagne du cinéaste) en train de jouer l'unique personnage de ce mélodrame ? Les deux, évidemment, et selon cette position morale qui va marquer toute la période " bergmanienne ".

Cela commence en 1949 avec Stromboli. Ingrid Bergman, star de Hollywood, fascinée par les films néoréalistes de Rossellini, a souhaité tourner avec lui. Elle admirait le cinéaste. Le charme intellectuel et humain de Rossellini la retient en Italie. Stromboli devient une histoire d'amour, suivie d'un mariage.

Hollywood maudit Ingrid Bergman, qui perd sa couronne de star. La popularité de Rossellini s'effrite, et pas seulement en Italie, où sa liaison avec l'actrice fait scandale. Les films qu'il tourne alors, on ne les comprend pas ou on ne veut pas les comprendre : le drame spirituel au cÓur du néoréalisme de Stromboli, la vie religieuse et mystique de saint François d'Assise vue par un non-croyant qui ne respecte pas les pieuses hagiographies (François, jongleur de Dieu, 1950). Europe 51, où revient Ingrid Bergman, met le feu aux poudres. Rossellini, à travers l'aventure d'une bourgeoise qui pratique la vraie charité, se penche sur les déshérités et passe pour folle, constate la faillite de l'idéologie marxiste, la sclérose des valeurs morales occidentales et de la religion catholique réduite à des pratiques formelles. Tirs de barrage de tous les côtés. Les Cahiers du cinéma sont, à cette époque, à peu près les seuls à défendre la pensée et le style modernes d'un Rossellini dirigeant Ingrid Bergman dans un sketch de Nous les femmes (1952-1953), Voyage en Italie (1953), Jeanne au bûcher (1954), d'après l'oratorio de Paul Claudel et Arthur Honegger, et la Peur (1954).

Les distributeurs refusent ces films ou les massacrent (Voyage en Italie ne sort qu'en version française sous des titres de roman-photo). Crise du couple, crise de la civilisation occidentale : Rossellini devance Antonioni.

Un jour, discrètement, Rossellini et Ingrid Bergman se séparent. Elle rentre à Hollywood avec tous les honneurs. Il s'en va explorer la réalité indienne (India, 1957-1958 et une version en épisodes pour la RAI). Il regagne la notoriété et le succès commercial avec le Général della Rovere (1959) et les Evadés de la nuit (1960), nouvelles chroniques et nouvelles réflexions sur l'Italie à l'époque de l'occupation allemande. Le contexte est propice : une nouvelle génération de cinéastes italiens se penche alors sur le néoréalisme des origines et cherchent à le réinventer. Au lieu de camper sur les positions reconquises, Rossellini aborde l'histoire italienne du dix-neuvième siècle (Viva l'Italie, 1960, reconstitution de l'expédition de Garibaldi en Sicile, cent ans auparavant), et adapte une chronique romanesque de Stendhal, Vanina Vanini (1960).

Quatre ans plus tard, il choisit d'abandonner - après de nouveaux échecs - le cinéma de fiction auquel il ne croit plus, pour raconter l'histoire de l'humanité, des institutions, des idées et des grands hommes, dans des séries et des films produits par la télévision, destinés à la télévision : l'Age du fer (1964), la Prise du pouvoir par Louis XIV (1966), la Lutte de l'homme pour sa survie (1967), les Actes des apôtres (1968), Socrate (1970), Blaise Pascal (1971-1972), l'Age des Médicis (1972-1973), Anno Uno (1974, biographie du chef de la démocratie chrétienne, Alcide de Gasperi). Son dernier film, le Messie, destiné au cinéma, est réalisé selon la même conception de réalisme didactique. Fin d'une période, la dernière, qui est, peut-être bien, la plus mal connue.

La mort a donné à Roberto Rossellini une réputation de génie qu'il n'avait jamais eue de son vivant et qu'il n'aurait sans doute pas acceptée, sinon avec cette dérision que sa volubilité romaine savait si bien manier. Le Roberto Rossellini édité pour cette rétrospective (2) désacralise le cinéaste, le lave des malédictions et des malentendus qui ont pesé sur lui et sur son Óuvre, et rétablit la vérité toute simple. Toute grande aussi. Des textes d'entretiens et des témoignages recueillis en Italie (inédits en français) nous apportent des renseignements passionnants et souvent surprenants sur les méthodes de travail de Rossellini dans sa recherche, constante, des images de la réalité, du refus de l'effet esthétique. Ce que raconte Carlo Lizzan, de la préparation et du tournage d'Allemagne année zéro, pour lequel il était assistant, touche au rocambolesque.

Et, pourtant, dans cette aventure où la recherche de l'argent a, comme presque toujours, mobilisé une forte quantité d'énergie et de temps, on comprend l'essence même de la mise en scène rossellinienne à partir d'"idées claires". L'artiste, l'homme, est vivant à chaque page de cet ouvrage, d'une lecture limpide, jusque dans les divers travaux critiques d'Alain Bergala, Jean Narboni, Jacques Rancière, Raymond Bellour, Serge Daney, Adriano Apra (celui-ci tranche définitivement les questions qui ont été bien mal posées sur les films tournés à la fin du fascisme) et Jean-Louis Schefer, groupés sous la rubrique " Sept fioretti pour Rossellini ". La filmographie de Rossellini par Adriano Apra est remarquablement commentée par le cinéaste allemand Rudolf Thome.

En juin 1988, la réédition de sept films des années 40-50 en copies neuves avait fait courir un nouveau public et amène une révision des idées reçues. Voilà, maintenant, tout Rossellini à voir, à revoir, à redécouvrir. C'est plus qu'un hommage. Une reconnaissance.

Dans l'académie la plus puritaine, la plus austère, la plus fermée des Etats-Unis, un professeur sème la pagaille en enseignant à ses élèves que la poésie est la seule chose intéressante dans la vie, qu'elle est l'aventure, qu'elle est la vie même.

Christian Rist est peut-être le plus discret des comédiens et metteurs en scène de sa génération. Il n'est ni le moins talentueux ni le moins actif. Son Studio classique, qui a vu défiler plusieurs centaines d'acteurs en mal d'alexandrins, lui a permis de créer une poignée de spectacles superbes, comme cette Veuve, comédie, jamais jouée, de Corneille.

CHRISTIAN RIST sort de sa réserve. On n'avait plus entendu parler de lui depuis la tournée européenne d'un spectacle fêté, les Amoureux de Molière, qui avait suivi la création en solo du Générique du Drame de la vie, de Valère Novarina, lors du Festival d'Avignon en 1986. Il faut dire que ce comédien a inventé, au début des années 80, un lieu de rencontre, de recherche et de création tout à fait singulier, le Studio classique, afin de revenir à la source de tout travail d'acteur, l'étude et la réflexion, deux activités fort discrètes. Son nouveau spectacle, la Veuve, une comédie jamais jouée de Corneille, est pourtant l'aboutissement visible de ce travail sans battage.

Christian Rist est venu au théâtre dans le mael- ström de 1968, à une époque où l'humeur n'était pas à l'apprentissage, dans un quelconque cadre scolaire, du métier d'acteur. Il a pendant quinze ans appris son métier sur le tas, en compagnie des plus considérables de nos metteurs en scène : Roger Blin, Patrice Chéreau, Roger Planchon. " J'ai eu la chance de faire quatre rencontres importantes : Blin, qui m'a révélé ma vocation théâtrale, Beckett, dont j'ai lu avidement toutes les Óuvres, et Jean-Marie Villégier avec qui nous avons longuement travaillé sur la Tentation de Saint-Antoine, vraiment dans le désert à ce moment-là. Puis il y a eu la rencontre avec Giorgio Strehler, qui a placé ces expériences sur le plan du... laboratoire de l'humanité. "

Ces rencontres sont venues à point nommé car, un jour, Christian Rist ne s'est pas senti très bien : " Je ne trouvais plus ma place d'acteur. J'étais devenu très désagréable avec ceux qui m'engageaient parce que j'imaginais savoir très bien ce qu'il fallait faire. Maintenant que je suis passé de l'autre côté, je vois que rien n'est si simple. Il a fallu que je retrouve une place. Elle s'est faite par un travail de recherche sur le texte et par une réflexion sur la responsabilité de l'acteur, directement engagé par le texte qu'il a à dire, et bien sûr par une relativisation du rôle du metteur en scène, sanctifié durant les années 70 ".

Ce travail et cette réflexion se sont donc organisés autour du Studio classique. " Ce studio est la racine de toutes mes activités. C'est un atelier d'entrainement pour acteur professionnel consacré au répertoire de la langue française. Cet entrainement peut prendre la forme de stages ou de sessions d'études. Nous y avons fait par exemple tout un cycle sur les tragédies de Racine. Nous essayons de rencontrer tous les acteurs qui ont entendu parler de nous et, selon l'objet de nos études, nous organisons des stages de trois semaines environ avec une vingtaine de professionnels venus - c'est volontaire - d'horizons très différents. Il arrive que nous choisissions quelques personnes très concernées par le théâtre mais qui n'ont jamais joué la comédie, comme des professeurs, ou un jeune comédien inexpérimenté qui devient notre " pupille ".

" Studio classique n'est pas un cours d'art dramatique de plus mais un vrai studio. Il a ni personnel permanent ni lieu fixe ; nous le louons selon les besoins. Récemment, nous avons travaillé aussi bien à Paris qu'au centre de recherche et de développement culturel de Nantes, coproducteur de la Veuve aujourd'hui, aux côtés du Cargo de Grenoble et d'Artis, qui avait organisé à La Villette l'exposition Images pour les droits de l'homme. "

Depuis sa création, Studio classique a rassemblé plusieurs centaines d'acteurs, très connus ou pas connus du tout. C'est là que se sont rencontrés Christian Rist et Jacques Bonnaffé, l'un des principaux interprètes de la Veuve. Il était venu au Studio il y a six ans pour les mêmes raisons que beaucoup d'autres : " Les acteurs sont soucieux de la question du théâtre classique, du vers. On peut apprendre la diction ailleurs, avec des gens très compétents. Mais on n'approche nulle part d'un point de vue scénique les problèmes de la diction.

" Lee Strasberg a écrit la Méthode de l'Actors' Studio. Je dirais volontiers l'A-méthode du Studio classique. Notre seule obligation est de nous remettre chaque jour au pied de ce hiéroglyphe qui a traversé les siècles et se demander comment on peut le " parler ". Le jeu est un et indivisible : la langue, l'espace, le corps, l'improvisation. Il s'agit de travailler un théâtre de la parole rythmée, hérité de la tradition, si ce mot a encore un sens aujourd'hui, c'est-à-dire un théâtre qui existe aussi comme texte. Ce théâtre-là est fait pour être vu, et lu. Corneille lui-même a fait des corrections dans ses éditions parce qu'il voulait que ses textes soient mieux adaptés au lecteur et moins au jeu scénique. Il pensait que c'était bien comme ça.

" Je pars toujours de l'intuition, tout à fait personnelle, qu'il faut travailler tel ou tel texte dans telle ou telle direction. Ainsi, en 1983, l'année du tricentenaire de la mort de Corneille, j'avais décidé que nous travaillerions pendant une année ses comédies, souvent négligées. C'est aussi le moment où j'ai rencontré Giorgio Strehler et travaillé avec lui sur l'Illusion. Tout cela a donné une présentation appelée Corneille, scènes comiques et amoureuses, où étaient rassemblés, déjà, de larges extraits de la Veuve. "

En 1989, Studio classique a été classé compagnie hors commission et a reçu, à ce titre, une subvention du ministère de la culture. La production de la Veuve a pu ainsi être mise sur pied et le travail du studio - souvent exercé " dans la rigueur et l'obscurité ", selon les mots de Christian Rist, - a trouvé une traduction spectaculaire. Cependant, Studio classique ne va pas devenir une troupe d'acteurs permanents. Ce serait trop contraignant. Il lui faudrait aussi des moyens énormes au service d'une structure plus solide qu'un réseau d'amitiés presque bénévoles. Il n'a de toutes les façons pas été créé pour cela : la recherche sur le théâtre classique est infinie.

- La Lotta dell'Uomo per la sua Sopravvivenza (1967-1971) VO : Première partie (épisodes 1 à 5), vendredi 16, à 19 heures ; seconde partie (épisodes 6 à 10), samedi 17, à 19 heures.

Une traduction simultanée accompagnera certains des films projetés en version originale.

En mélangeant romance populaire, rai, flamenco, jazz et rhythm'n'blues, les Négresses vertes ont réussi là où tous avaient échoué. Ils sont presque plus connus en Grande-Bretagne qu'en France et jouent dans le monde entier. Portrait de groupe et généalogie à l'heure de leur retour à Paris.

C'EST la version alternative d'une grande saga familiale : des squatts de la rue de Palikao (Paris 20e) au Japon, des concerts sans sono dans les cafés de la Bastille au succès international. La dynastie des Négresses, ou l'irrésistible ascension d'une tribu. Pour l'évoquer, Mathias Canavese, accordéoniste, de retour du Japon, en instance de concerts à la Cigale, attablé dans un café de la rue de Flandre, son habitat naturel.

Le noyau originel des Négresses vertes s'est constitué au début des années 80 dans les squatts du vingtième arrondissement de Paris, au moment de la naissance de la scène alternative. Le rock - qui n'avait pas encore épuisé les effets salutaires de la vague punk - commençait à marcher sur ses deux jambes en France. Puis, c'est un effet dramatique bien connu des feuilletonistes, nos amis se sont séparés. Deux d'entre eux, dont Mathias Canavese, sont partis sur la route, monter et démonter le chapiteau du cirque Zingaro, tout en s'initiant à la voltige équestre. Elno, le chanteur, était choriste avec Bérurier Noir. Stéphane Mellino était reparti dans le Sud, vers Le Grau-du-Roi, après avoir échangé sa guitare électrique contre une six cordes espagnole.

En septembre 1987, une série de démissions, de coups de téléphone, a réuni tout le monde. Les Négresses vertes (une insulte entendue dans un bal, qui leur a immédiatement plu, parce qu'ils ne sont ni noirs ni verts et qu'à l'époque le groupe ne comprenait pas de femme) se sont constituées sur une base claire, comme on aurait pu le dire à Palikao, cinq ans plus tôt : " Pas de guitare électrique, même pas de basse. Pas de caisse claire ni de cymbales, juste les percussions plus une grosse caisse. Epurer complètement le son rock'n'roll ", explique Canavese sur le ton enthousiaste du militant qui a vu appliquer et réussir son programme. Lui-même s'est mis à l'accordéon. Ils ont recruté une section de cuivres, des choristes. Aujourd'hui, ils sont onze sur scène, sont revenus à de meilleurs sentiments à l'égard de la basse et de la batterie (grâce à Zézé, autre méridional, frappeur versatile), mais à part ça n'ont pour l'instant pas dévié d'un pouce de leur projet.

Après avoir joué dans la rue et dans les bars, ils ont été pris sous contrat par le directeur des éditions Virgin, Emmanuel de Buretel, qui leur a avancé l'argent nécessaire à la réalisation de maquettes. Une fois effectuée la tournée réglementaire des grandes maisons de disques, qui les ont envoyés promener conformément au scénario, le groupe a signé avec Off The Track, label indépendant dirigé par un Britannique, Peter Murray, aujourd'hui lié à Polydor par un contrat de licence. Au début de 1989 est sorti Mlah, un album d'une maturité musicale et poétique étonnante, un grand premier disque, la découverte immédiate d'un univers dont on pressent qu'il peut encore grandir, changer, sans jamais renoncer à ces premiers moments.

" Dès le début on a senti que ça coinçait en France, dit Mathias Canavese, qu'on avait du mal à avoir les moyens de travailler. Alors, quand on nous a proposé de partir à l'étranger, on n'a pas refusé. Bien sûr, nous sommes de grands sentimentaux. C'est pour ça que la Cigale est importante pour nous, ce sera une fête de famille. Mais en même temps, quand je vois ce qu'ils ont fait de mon quartier... " (il désigne les espèces de marinas qui bordent la rue de Flandre).

Au printemps dernier, les Négresses sont parties tourner en Grande-Bretagne, et le miracle, sans cesse annoncé, toujours repoussé, s'est produit : les critiques, le public, les Anglais quoi, ont aimé. Et ce groupe parfaitement cosmopolite, fait de gitans, d'Italiens de la énième génération, de Polonais et d'on ne sait trop quoi, cette bande de " bâtards " fiers de l'être, qui va chercher ses influences partout où les cultures se mélangent, est devenu le porte-drapeau de la France auprès de la jeunesse mondiale. Dernière victoire à l'extérieur : Madonna leur a demandé de contribuer à la bande originale du Dick Tracy qu'elle est en train de tourner avec Warren Beatty. Ce qui s'explique peut-être par le fait qu'aux Etats-Unis les Négresses et Miss Ciccone partagent le même label phonographique.

CQFD : on peut faire le tour du monde (il est encore un peu tôt pour parler de conquête) sans se couler dans le moule anglo-saxon. Mieux vaut chanter des textes intelligents en français que des traductions approximatives en anglais balbutié. A force de talent, d'alchimie (ce n'est pas très scientifique de vouloir rapprocher Ray Ventura d'Otis Redding, Edith Piaf et le rai) et de travail, ils se retrouvent dans la situation paradoxale de devoir convaincre en France en s'appuyant sur leurs succès à l'étranger. Mlah ne s'est vendu qu'à 60 000 exemplaires, selon Polydor. On est loin des disques d'or de la Mano Negra ou de Noir Désir. Mais les Négresses ont confiance : ils entreront bientôt en studio. Depuis Mlah, ils ont beaucoup appris, et si les idées sont peut-être plus longues à venir, ils les développent plus rapidement. En attendant le disque, si l'on passe par Paris entre le 19 et le 21 janvier, ce serait dommage de ne pas danser la danse des Négresses vertes.

LE peintre auquel le Louvre consacre une exposition-dossier, quoique son nom ne soit pas absolument inconnu du public, appartient à l'espèce des malchanceux. Peu d'artistes ont plus que Mignard à se plaindre de la postérité - qui l'a délaissé - et des historiens - qui l'ont négligé si longtemps que les travaux de Charles Boyer (commissaire de l'exposition et principal artisan de sa résurrection) sont, incroyable mais vrai, les premiers qui lui soient consacrés.

Jusqu'à son nom. Celui-ci lui a nui à tel point que l'on croit d'ordinaire qu'il a donné " mignardise " par dérision. Alors que " mignardise " a une tout autre étymologie et que son emploi est attesté dès le seizième siècle ! Il n'empêche : du vivant de l'artiste, quand il travaillait à Rome entre 1635 et 1657, on avait déjà surnommé ses Vierges les " Mignardes ", plaisanterie médiocre qui a peu fait pour sa gloire mais que le moindre article de dictionnaire ou de catalogue reproduit encore aujourd'hui.

Autre malheur, bien plus grave, qui affecta son Óuvre et son existence : Mignard attendit l'âge de soixante-dix-huit ans avant d'accéder aux honneurs officiels auxquels il aspirait. C'est qu'il avait été jusqu'alors écarté de la première place par son éternel rival, Le Brun, pourtant de sept ans son cadet. Mignard était certes le protégé de Louvois, mais Le Brun était celui de Colbert, qui le défendait avec ténacité. Le Brun occupa donc la charge de Premier Peintre du roi, dirigea l'Académie royale de peinture, la Manufacture des Gobelins et décora les murs et les plafonds des palais du monarque, le Louvre et Versailles. Le poème de Charles Perrault la Peinture, publié en 1688, est tout à sa gloire et ne dit mot de l'Óuvre de Mignard. Oubli délibéré : Perrault, qui n'a pas écrit que des contes, était le premier commis de Colbert pour les bâtiments. Autant dire qu'il exécutait de son mieux les ordres du patron.

A cette machine administrative, politique et esthétique à la fois, il était impossible de résister. Mignard en fit la triste expérience plusieurs fois, par exemple quand Perrault, encore lui, le somma d'entrer à l'Académie de peinture, c'est-à-dire de se ranger sous l'autorité de Le Brun, faute de quoi il serait condamné à l'exil - rien de moins. Pour se défendre, Mignard avait son savoir-faire et deux alliés : Louvois, donc, et Molière. A la Peinture, Molière répondit par un long poème, qu'il intitula A la gloire du Val-de-Grâce, en hommage à la gigantesque fresque que Mignard avait achevée à la voûte de l'église en 1666. Il y admonestait Colbert, inaugurant de la sorte la longue tradition des poètes-critiques d'art indignés par les abus d'autorité du pouvoir en matière artistique.

Mendier des prôneurs les éclatants suffrages.

Rien n'y fit cependant. Ni la splendeur, aujourd'hui restaurée, de la coupole du Val-de-Grâce ; ni les vers et la défense de Molière ; ni la réputation de portraitiste miraculeusement doué de Mignard (on le disait capable d'attraper la ressemblance mieux qu'aucun autre) ; ni les compositions où le peintre s'ingéniait à flatter Louis XIV par d'adroites comparaisons tirées de la mythologie et de l'histoire ancienne. Rien n'y fit, sauf la mort de Colbert, en 1689.

Le ministre dans la tombe, Le Brun fut supplanté et Mignard récompensé de tant d'efforts et de constance. Brève récompense : il mourut à son tour en 1695, n'ayant joui de son triomphe que cinq ans : peu de chose, en comparaison du règne d'un quart de siècle consenti à Le Brun.

Ultime malheur, posthume celui-ci, pire que tous les autres : l'essentiel de l'Óuvre de Mignard a disparu, par une suite d'accidents désastreux. Les plafonds que l'artiste exécuta pour divers hôtels parisiens ? Tous disparus. Les décors qu'il conçut à partir de 1684 ? Détruits. La plupart de ses portraits ? Dispersés, attribués à d'autres. Le tableau central de l'exposition actuelle, l'Andromède qu'il peignit en 1679, s'était lui-même évanoui depuis 1730 et n'a que récemment réapparu sur le marché, avant d'être acquis par la Société des Amis du Louvre, et donné au musée. Seules exceptions à ce décompte : la fresque du Val-de-Grâce et la collection de trois cents feuilles conservée au Cabinet des dessins.

Est-ce suffisant pour imaginer tous les décors anéantis ? Pour mesurer les influences, essentiellement italiennes, dont Mignard s'est imprégné durant les vingt années de son séjour romain ? Pour rendre enfin tout son mérite à ce grand homme en porte-à-faux ? Ce ne serait que justice, car Mignard est de ceux qui ont assuré à la peinture française la première place en Europe.

Rendre esprit la couleur, et les pierres des chairs.

Nnovembre, Vaclav Havel disait dans le Monde sa surprise devant " la vitesse " de l'Histoire à Prague. Mais avant la vitesse il a dû subir, et c'est sa force d'aujourd'hui, la lourde lenteur du temps pour l'emprisonner et le persécuter. Lenteur alliée à la rapidité des procédures expéditives.

Voilà dix ans, le 23 octobre 1979, le procès de Vaclav Havel et de la Charte 77 se conclut en une journée, au palais de justice de Prague.

La répression atteint là son point culminant, dans une Tchécoslovaquie " normalisée " par les tanks de Leonid Brejnev à partir d'août 1968.

Nous arrivions en délégation dans la matinée, en vue d'être les témoins de ce procès.

Ils sont quatre accusés : Vaclav Havel, avec Jiri Dienstbier, Petr Uhl et Vaclav Benda, tous porte-parole de la Charte 77 et du Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies.

Nous étions quatre également : Patrice Chéreau, le mathématicien Jean Dieudonné, le sculpteur Chalier et moi-même. A l'entrée du palais nous adressons une demande écrite au président du tribunal, pour obtenir l'accès à la salle des débats. On nous répond qu'il faut aller au " Château " chercher la permission...

La montée au " Château " de Prague est alors comme l'envers de la lutte conduite par Havel et ses amis face à leurs juges.

A l'entrée du ministère des affaires étrangères, presque contigu au palais de la présidence - et dans cet ensemble qui fait masse se dresse le " Château ", le Hradcany, le palais symbolisant la souveraineté , - une voix féroce me répond mécaniquement, par téléphone, qu'il n'est pas question d'entrer dans la salle du tribunal, puisque nous avons sur nos passeports un visa " touristique ". Ces passeports sont d'ailleurs déjà sur la table du mystérieux apparatchik téléphoniste à la voix menaçante.

Dans la ville d'en bas, sur l'autre rive de la Moldau, de la Vltava, le tribunal est maintenant encerclé durement par la police, il est vain de tenter d'approcher.

Nous faisons le guet dans un restaurant qui fait face. Lorsque nous voyons sortir du tribunal les familles des inculpés, nous allons à leur rencontre. C'est alors que le quartier tout entier s'éteint brusquement. Les rues, le palais, les maisons, sont plongés dans une entière obscurité, où certains d'entre nous se sont perdus.

Dans l'appartement de l'un des accusés, Benda, voisin du tribunal, nous retrouvons leurs familles, parmi lesquelles Olga Havel, et nous apprenons le verdict - cinq années de prison.

Sans la présence (même absente et repoussée dans la rue) de ces " témoins étrangers ", " c'eût été dix ans ", avance un membre des familles... Dix ans, annoncés par le procureur, ou cinq ans ferme - pour avoir revendiqué le respect des droits d'expression et de réunion que précisait la " troisième corbeille " des accords d'Helsinki, bel et bien signés par l'Etat tchécoslovaque ? Mais il n'y aura pas d'autre recours à ce procès que le noir humour rieur de Vaclav Havel.

Deux heures plus tard, dans la nuit et la rue déserte, nous serons arrêtés spectaculairement par... la police secrète, le STB. Une cinquantaine de policiers, en civils et en uniformes, pour quatre hommes. La nuit se passera, entrecoupée d'interrogatoires, dans les locaux du STB, sous la photo de Staline et de Marilyn Monroe. Un camion à bâche ouverte nous entraîne ensuite à travers des forêts.

En observant la physionomie des policiers qui nous escortent, je méditais le sort de Vaclav Havel livré pour cinq ans à ces visages-là.

L'essai politique (1), comme la mordante dramaturgie, de Vaclav Havel sont la description permanente de ce perpétuel procès, préparé pour chacun, et pour tout Européen qui s'est hasardé dans cet espace.

Etat post-totalitaire, comme il le nomme, espace en grisaille, qui ne pratique plus le massacre de masse stalinien, sauf état d'exception.

Mais justement la jonction des noms et des visages de Havel et de Dubcek sur la place Venceslas, unissant des centaines de milliers de manifestants, le 24 novembre, fera basculer l'espace politique.

Cette seule jonction sans armes sera une arme plus forte que toutes les armes. Le soir même, Milos Jakes le " normalisateur " démissionne du secrétariat général.

Et le 22 décembre verra tout à la fois la dissolution du STB, l'ouverture du mur sous la porte de Brandebourg à Berlin, la chute et la fuite du conducator à Bucarest.

De Varsovie à Budapest et à Sofia, de Berlin à Prague et à Bucarest, la même chaîne relie librement les peuples qui rompent leurs chaînes.

Havel et Dubcek ensemble dans l'espace public ont rendu manifeste un fait nouveau en Europe.

" Il n'y a pas de révolution si elle n'est pas une révolution européenne ", annonçait en 1848 un jeune Allemand d'Angleterre.

Il s'appelait Friedrich Engels... Sa prospective n'a touché le réel que dans la révolution européenne qui vient de remplir de sens l'année du Bicentenaire.

Dans l'humour éthique de Vaclav Havel tout a basculé pour tous. Il demande même la grâce pour Nicolae Ceausescu. Une fois encore c'est Prague - comme en 1348 quand Charles IV fonde la première " universitas " en Europe, à l'est du Rhin, - c'est Prague qui affine le pivot de diamant par lequel le paysage historique tout entier se renverse et change, en Europe.

Et voici que dans la nuit du 31 décembre 1989, la révolution roumaine prononce l'abolition de la peine de mort.

L'espace européen est celui " où la mort n'est plus liée à la souveraineté " - que Georges Bataille définissait comme " l'opposé, dans l'existence, à la vie servile ". La volonté d'abolir le droit de mort, c'est cela que les Inquisiteurs dénoncent furieusement, à la veille de la Révolution française, chez ces insensés qu'ils nomment curieusement des " socialisti "...

Si maintenant, avec un pli ironique, les termes de " construction du socialisme " devaient retrouver un sens, ce serait celui-là : revendication qui s'oppose, sous toutes ses formes, à la cruauté de la condition sociale et à sa servilité.

Le " Château " de Prague, aujourd'hui, signifie cela. Du procès au " Château ", le chemin de Vaclav Havel a donné réalité et sens à la révolution européenne de 1989.

DE toutes les injustices dues à la Terreur l'image sommaire qu'elle a pu donner de ce que fut la justice de la Révolution n'est pas la moindre. Le couteau ensanglanté du " rasoir national " fait, le plus souvent, oublier à une opinion peu soucieuse d'histoire rigoureuse les réformes radicales menées tambour battant de 1789 à 1792 qui ont déjà supprimé les tourments et les supplices éclatants jusque-là commandés par les lois du roi au nom d'une vengeance divine dont le souverain se trouvait le dépositaire.

Fouquier-Tinville porté au rang de mythe accapare l'horizon judiciaire d'où disparaissent, ignorés du plus grand nombre, les artisans de l'une des plus radicales réformes des lois et des juridictions d'un pays. Ceux-là furent Bergasse, Thouret, Adrien Duport et le si original Sieyès. Le Marat communément dépeint ignore celui qui, dès 1780, proposait le grand chambardement judiciaire dans un Plan de législation criminelle condamné dare-dare au pilon.

Pour remettre en place les idées trop incertaines de nos contemporains sur ce sujet, voici que viennent à point, publiés dans les derniers mois de 1989, deux livres qui à la fois se recoupent et se complètent. L'un et l'autre sont des ouvrages collectifs. Chaque chapitre a son auteur, en fait son spécialiste. Le premier dans l'ordre de parution s'intitule Une autre justice. Les études qu'il propose ont été mises en Óuvre par Robert Badinter. Le second, la Révolution de la justice déroule, des années 1780 à l'arrivée de l'Empire, un panorama aussi bien de la raison même de cette Révolution, que de ses effets, des idées qu'elle brassa, de son réalisme comme de ses utopies, de ses brusques avancées comme de ses ultimes reculs à partir de l'entrée en lice des thermidoriens.

L'ordonnancement en est dû à Philippe Boucher, chef d'orchestre exigeant mais respectueux de ses instrumentistes. L'introduction d' Une autre justice est de Robert Badinter, ancien garde des sceaux resté en la circonstance très avocat. L'avant-propos de la Révolution de la justice porte la signature de Pierre Arpaillange, garde des sceaux en exercice. Enfin, on remarquera que parmi les spécialistes, juristes, avocats, historiens du droit appelés à donner leurs lumières, deux, Jean-Louis Halperin et Bernard Schnapper, ont collaboré aux deux ouvrages.

Dès le 17 août 1789, Nicolas Bergasse, député du tiers à l'Assemblée nationale constituante, présentant déjà un rapport sur l'organisation judiciaire, avait annoncé la couleur : " Il est indispensable qu'une révolution absolue s'opère dans le système de nos tribunaux. " En parlant ainsi, Bergasse, avocat de son état, comme tant d'autres dans cette bataille, n'était pas porte-parole du seul tiers état. Les doléances de la noblesse lyonnaise aux états en mai 1789 formaient ce vÓu : " Que tout ce qui tient à l'ordre judiciaire soit réformé ou amélioré... "

Il est aisé de comprendre pareille demande. L'état des lois comme l'état des lieux de l'avant-1789 judiciaire, sur lequel s'ouvre et s'attarde à juste titre la Révolution de la justice montre, à la fois, la multiplicité et le désordre des ordonnances qui se sont succédé au cours des siècles. Les juridictions, de la sénéchaussée au baillage, du présidial aux parlements, désespèrent tout autant ceux qui sont dans la nécessité de s'y adresser, s'il s'agit d'affaires civiles, que ceux qui, délinquants, s'y trouvaient déférés. La plainte est ancienne, invariable aussi. Elle touche au coût de cette justice, à la vénalité des charges, aux fameuses " épices ".

Juge ou avocat, l'homme de basoche a mauvaise presse. Déjà, des voix font entendre un discours qui n'est pas sans écho deux siècles après. On plaide pour une justice moins dispendieuse et plus prompte. On dénonce des " harpies " vivant de la chicane. La justice seigneuriale ajoute encore au mécontentement que commande celle du roi.

Voilà à quoi il faut, dès la fin de 1789, remédier. Les esprits y sont préparés. L'opinion aussi. Racine, La Bruyère avaient daubé sur les plaideurs, le " devoir " et le " métier " des juges. Ce que disent, dès le milieu du dix-huitième siècle, leurs successeurs couvait un retentissement bien plus grand. Ce n'est pas, comme le rappelle Jacques Poumarède dans la Révolution de la justice, que Montesquieu dans son Esprit des lois, Cesare Beccaria dans son Traité des délits et des peines et Voltaire dans ses écrits et propos pour la malheureuse famille Calas et quelques autres, parlant d'une même voix.

Mais chacune de ces voix a déjà proposé : la séparation des pouvoirs pour Montesquieu ; une révision totale de la justice pénale passant par la suppression de la peine de mort et surtout amorçant le courant des idées de rééducation, pour Beccaria ; enfin pour Voltaire, grand laudateur de Beccaria, la raison, la simple raison exprimée par des mots violents comme des balles : " Vous voulez de bonnes lois ? Brûlez les vôtres et faites-en de nouvelles ! "

Ainsi firent-ils, en effet, les Le Peletier de Saint-Fargeau, les Brissot, les Brillat-Savarin, les Duport, les Sieyès, Bergasse, Merlin de Douai. Ils mirent à l'Óuvre tant d'ardeur, de passion, que jamais en un temps si court fut menée une pareille réforme judiciaire. Nos deux livres, et c'est ici qu'ils se complètent admirablement, le montrent également, l'un en dressant un vaste tableau général de l'" Assemblée au travail ", l'autre en s'attardant particulièrement sur chacun des domaines où l'on a ainsi innové hardiment.

Certes tout n'est pas idéal même si, pour tous ces législateurs, c'est une cité idéale qu'ils rêvent d'élaborer. Ce qui d'abord s'impose, c'est leur instinct novateur. Déjà, ils voient des structures familiales nouvelles, ils instituent le divorce, ils donnent ses droits à l'enfant naturel. Ils privilégient la conciliation, ancêtre de la médiation. Déjà, aussi, ils mettent en place des juridictions nouvelles dont ils attendent que les juges aient un esprit nouveau. Ils ne parviendront pourtant pas à imposer (l'idée était de Sieyès et Jean-Denis Bredin l'expose bien dans Une autre justice) le jury en matière civile : affaire de technicité. Mais ils construisent un droit civil qui, à la fin du siècle dernier, séduira les juristes japonais par le truchement de Mr Boissonade.

Le jury apparaît au pénal non seulement pour le jugement mais aussi pour la mise en accusation que l'on veut au grand jour, tant on est habité par la peur du secret, encore si proche, de ses abus jusqu'au scandale. Ce jury au stade du jugement c'est l'ancêtre de notre jury d'assises. Encore faut-il savoir que les hommes de la Révolution lui accordaient un pouvoir bien plus grand que celui laissé à l'institution contemporaine. Ils le faisaient maître souverain du fait, c'est-à-dire de la déclaration ou non d'une culpabilité. La logique le voulait qui mettait au-dessus de tout la souveraineté populaire et impliquait par là même une " fixité " de la peine excluant droit de grâce et appel.

Dans le même esprit et par phobie de la renaissance d'un corps constitué tant de magistrats que d'avocats, la Révolution tentera l'expérience des juges élus. L'état des connaissances, étant ce qu'il était, ne pourra permettre de faire de tout citoyen un éligible pas plus qu'un électeur. Elle ne pourra non plus abolir la peine de mort, laissant la question en suspens jusqu'à - elle ne pouvait le savoir... - 1981. Du moins n'y aura-t-il plus qu'une façon de donner la mort aux grands criminels, quels que soient leur condition sociale et leur crime, alors qu'il y en eut, sous l'Ancien Régime, jusqu'à vingt-quatre qui le disputaient en souffrances octroyées.

Ainsi, l'Óuvre qui touche aussi aux juridictions de commerce, au notariat, à l'amorce d'une mise en place de la Cour des comptes, fut immense. Cependant, cet élan réformateur enthousiaste arrivera à son terme une fois passé thermidor. De 1795 à 1800, sans renier on rogne. L'insécurité - affaire du courrier de Lyon entre autres - fournit aux nostalgiques leurs armes ordinaires. Le Consulat viendra, puis l'Empire. Les grands codes de Napoléon opéreront les réajustements que commande un ordre politique nouveau, soucieux d'ordre tout court. Loin pourtant d'être bradé, l'héritage révolutionnaire d'une refonte judiciaire s'imposera malgré tout au point de fonder la justice aujourd'hui. Mais il est significatif de voir que la dernière décennie du vingtième siècle s'ouvre, pour s'en tenir au pénal, sur un débat pour ou contre une instruction secrète et même pour ou contre une survie du juge d'instruction.

Le système en cause n'est pas le fait des révolutionnaires qui avaient mis en place le jury d'accusation et le débat public à ce moment de la procédure. Napoléon n'en voulut plus. Il revint à des dispositions inquisitoriales et au secret. Ce ne serait plus l'idéal. Faudra-t-il aller chercher la solution dans des travaux qui ont maintenant deux cents ans d'âge ?

A Leipzig, trois cent mille manifestants sur la place Karl-Marx et le Ring.

" Votre précédent film, Mosquito Coast, date déjà de trois ans. C'est beaucoup pour vous.

- Ce tournage m'avait épuisé. D'autant qu'on l'a réalisé, sans un moment de répit, dans la foulée de Witness pour des raisons de logistique. J'ai dit ensuite à mon agent de tout refuser ; j'avais besoin de recharger mes batteries. Ensuite, je me suis mis à écrire un scénario original Greencard (la carte de travail pour les étrangers) pour Gérard Depardieu, qui m'a donné son accord mais n'était pas disponible pendant un an. C'est alors que Jeff Katrenberg, le patron de Disney, qui avait produit Witness quand il était à la tête de Paramount, m'a proposé le scénario du Cercle des poètes disparus.

- Etes-vous en général poussé par le désir de faire un type de film : comédie, suspense, fantastique...

- Non, c'est l'histoire, avant tout, qui m'attire. Un récit que l'on me fait pendant un diner peut accaparer mon attention pendant une semaine. A tout je préfère un scénario original qui vous laisse beaucoup plus de liberté. La plupart de mes films ont des sujets originaux. N'oubliez pas que ma formation me poussait à trouver des idées neuves : au début de la nouvelle vague australienne nous n'avions pas les moyens d'acheter les droits des livres. Nous devions écrire nos propres sujets, seuls ou avec des amis. Après l'expérience de Mosquito Coast - expérience terrible éprouvante : le roman était très riche, - je crois qu'instinctivement j'ai voulu revenir à l'esprit de mes débuts.

- Qu'est-ce qui vous attirait dans le scénario de Tom Schulmann ?

- Au départ ce n'était pas un sujet pour moi. Mais j'ai été très touché par l'intrigue, je n'arrivais pas à la chasser de mon esprit. Elle libérait peu à peu en moi un flot de souvenirs. Pendant l'année 1959 où se déroulent les événements, j'avais dix-sept ans et j'étais moi-même élève du Scots College à Sydney, une école de tradition écossaise, avec cornemuses et uniformes.

" Je n'ai rien changé à la structure du roman. Sauf que, dans l'original, le professeur avait un cancer. C'est la raison pour laquelle au départ j'avais refusé ce projet. Je ne pouvais envisager cette fin, cela devenait un mélodrame. On avait d'abord une tragédie avec les étudiants puis une autre avec l'enseignant. C'était excessif. Montrer un homme en pleine forme, prônant l'épicurisme, m'a semblé plus intéressant.

- Le Cercle des poètes disparus semble proche d'une certaine tradition britannique au cinéma - Tom Brown étudiant ou Good by Mr Chips.

- Oui, à l'exception d'une différence majeure, qui nous a rendus très libres à l'égard de cette tradition : l'absence, dans ce collège américain, d'un système de classes. Il y a, bien sûr, un système de privilèges, financièrement parlant, et, ailleurs, des problèmes raciaux mais pas de ces affrontements de classe, qu'on retrouve toujours d'une certaine façon dans les films anglais. En Australie ou en Amérique, ils sont remplacés par des problèmes d'argent, d'éducation ou de goût. Le début du montage du Cercle des poètes disparu a coincidé avec le début des manifestations étudiantes en Chine. Ces jeunes gens assis sur la place Tiananmen, c'étaient les personnages de notre film ! La Chine était notre école : les vieux dirigeants y représentent l'ordre établi. Les étudiants, un désir de changement sans caractère subversif ou révolutionnaire.

- Il était audacieux, étant donné le cinéma américain actuel et les goûts supposés du public, de filmer un scénario où l'on évoque et récite aussi souvent Whitman, Thoreau ou Robert Frost.

- Et aussi de sortir le film en plein été ! Pourtant ce fut à ma plus complète surprise un grand succès commercial. Je m'attendais à tout, y compris un désastre total ! En fait, moi-même, je n'avais pas lu de poètes depuis vingt-cinq ans. L'école et l'Université avaient détruit en moi tout désir d'ouvrir un livre de littérature et particulièrement un recueil de poèmes. Ce qui me restait c'était ce que je n'avais pas abordé pendant mes études : le cinéma, la peinture, les voyages. A vingt ans, je suis parti pour l'Europe et c'est le Vieux Continent qui fut mon professeur.

- Keating, le professeur du film, a-t-il existé ?

- Oui, mais apparemment il ne se rappelle pas du tout Schulmann qui avait été son élève dans le Tennessee ! Il semble aussi que le collège où il enseigne aujourd'hui se serve de la publicité faite autour du film pour sa propre promotion.

- Avec un acteur exceptionnel comme Robin Williams, avez-vous été tenté d'aller au-delà du script, de tirer parti de son charisme ?

- Nous avons tourné beaucoup de scènes expérimentales, improvisées. Elles étaient excessives, Robin en faisait trop, il était davantage un amuseur public qu'un professeur. Je les ai essentiellement filmées pour détendre les comédiens. En revanche, il n'y a pas un seul discours auquel il n'ait ajouté une ou deux phrases de son cru. Cela lui donnait confiance en lui. Il y a eu aussi des improvisations, dont certaines, très courtes, ont été gardées, comme celles où il imite John Wayne dans Macbeth ou Marlon Brando dans Jules César. Ce sont quelques secondes sauvées d'une demi-journée de tournage, la première dans notre plan de travail, où il enseignait Dickens et Shakespeare. Il y avait des moments prodigieusement drôles, d'autres qui ne l'étaient pas du tout, mais ce n'était pas le personnage. Nous sommes alors retournés au scénario, mais cette expérience avait permis de donner de la spontanéité à notre manière de travailler.

- Le Scots College où vous avez étudié en Australie était certainement très différent de ces établissements de la Nouvelle-Angleterre. Etes-vous allé enquêter sur place ?

- Oui. Tout y a beaucoup changé. Aujourd'hui, ce sont les John Keating qui dirigent ces collèges. Mais ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Un nouveau conformisme s'est installé, ce qui explique le succès du film aux Etats-Unis. Pendant toute la période où j'ai auditionné mes jeunes comédiens, j'ai entendu les confessions terribles de ces adolescents aux familles brisées et séparées. Ils exprimaient le désir de devenir une vedette, pour montrer à leurs parents ce qu'ils étaient capables de faire.

" Le film a plu sans doute en partie parce que John Keating apparait comme une figure paternelle. La génération d'aujourd'hui est issue de celle des années 60 qui a brisé les moules, les lois, les valeurs, les structures morales. Leurs enfants recherchent aujourd'hui désespérément un point de vue, une éthique, un figure archétypale que l'on retrouve ici incarnée par Keating.

- Comment avez-vous choisi tous ces jeunes comédiens ?

- La difficulté fut de trouver des acteurs qui puissent adopter le langage de 1959 ; leur façon de parler, leurs gestes sont aujourd'hui tellement différents ! Tout change très vite aux Etats-Unis, particulièrement sous l'influence de la culture noire, influence qui, je crois, a commencé à se manifester pendant la guerre du Vietnam où soldats noirs et blancs se côtoyaient.

" Beaucoup de ces jeunes comédiens professionnels étaient amers ; ils détestaient le système au point de refuser de faire des bouts d'essai. Il m'a fallu en trouver qui aient une certaine innocence. Puis leur faire travailler leur élocution, leurs inflexions, les débarrasser de cette manière très exclamatoire de parler qui caractérise les jeunes d'aujourd'hui, les forcer à terminer leurs phrases. Je leur ai donné une liste de mots à éviter. Curieusement, plus on approchait du début du tournage, plus ils rajeunissaient, au point même de devenir un peu bêbêtes... délicieux. Il avait fallu les décrasser, les débarrasser de l'influence des médias sur leurs comportements. "

Mr Walter Ansallen, maire PS de Beauvais (Oise), a accueilli avec satisfaction la décision du conseil d'administration de l'université de Paris-Villetaneuse de créer, à la rentrée prochaine, un centre universitaire à Beauvais. Cette initiative, qui apporte une contrepartie à l'installation partielle de l'Institut supérieur agricole de Beauvais (ISAB) à Cergy (Val-d'Oise), est le résultat d'un affrontement entre les responsables politiques et universitaires de la région. En effet, Mr Ansallen s'était d'abord adressé à l'université de Picardie, à Amiens, lui demandant, avec l'appui des assemblées territoriales, de créer une antenne universitaire dans sa ville, dans le cadre du Xe Plan. Mais celle-ci avait refusé, son président, Mr Bernard Nemitz, ayant expliqué qu'il fallait d'abord renforcer l'université d'Amiens avant de la disperser dans la région. Cette réaction avait choqué beaucoup de responsables locaux, qui n'avaient pas compris " l'égoisme " de l'université.

Le président du conseil général de l'Oise, Mr Jean-François Mancel (RPR), s'est inquiété de la politique " sécessionniste " du maire de Beauvais, dans un département où le sentiment d'appartenir à la Picardie est assez mitigé, quand celui-ci a cherché une solution hors des limites régionales.

Cependant Mr Ansallen vient de confirmer son attitude, qui n'est d'ailleurs pas dénuée d'arrière-pensées : " Je souhaite, dit-il, que l'université de Picardie reconsidère sa position et parraine des formations complémentaires à celles de Villetaneuse dans le centre universitaire de Beauvais. "

L'écrivain et éditeur Robert Morel est mort lundi 15 janvier près d'Aix-en-Provence. Il était âgé de soixante-six ans.

Né en Lorraine en 1922, Robert Morel avait publié plusieurs livres d'inspiration chrétienne et d'étonnantes vies de saints dans Témoignage chrétien entre 1949 et 1951 sous la signature de Frère Joyeux. En juin 1952, la congrégation du Saint-Office l'accusait d'être tombé dans " un vérisme indécent et grossier " et mettait ses livres à l'index. Mais c'est surtout son activité d'éditeur qui devait faire de lui un artisan de type particulier. Installé en Provence en 1962, il déclarait : " Je construis des livres comme d'autres construisent des maisons. "

Promoteur du livre-objet, Robert Morel s'inscrivait dans la tradition surréaliste, illustrée notamment par François Di Dio et ses Editions du Soleil noir. Il créa au début des années 60 une collection dont chaque volume constituait une célébration d'un objet familier et quotidien : le pain, le fumier, le vin, le miel, le tabac, le bois, la pipe... Parmi les quelque trois cents titres que Robert Morel publia ainsi avec sa directrice artistique Odette Ducarre, les livres prenaient souvent la forme d'objet d'art en losange ou en triangle. Il contribua également à la redécouverte d'écrivains comme André de Richaud ou Joseph Delteil. Certains de ces ouvrages sont devenus des raretés recherchées par les bibliophiles.

" Je rêve d'apprendre un jour qu'un lecteur, à cause d'un de mes livres, n'aura pas pu continuer à vivre dans son appartement et qu'il aura entrepris de construire une nouvelle maison ", affirmait-il. Un rêve que peu d'éditeurs auraient eu l'audace d'exprimer !

Un avion de combat Mirage-2000 destiné aux forces armées de l'émirat d'Abou Dhabi, s'est écrasé au décollage, lundi 15 janvier, à Bordeaux-Mérignac, d'où il venait de quitter les usines de son constructeur, le groupe Dassault. Le pilote, un aviateur du pays client, est mort dans l'accident.

L'appareil faisait partie de deux détachements, de sept avions au total, qui allaient être livrés à Abou Dhabi, qui a commandé trente-six Mirage-2000 de défense aérienne. Déjà, dix exemplaires ont été précédemment livrés à cet émirat du Golfe. Le pilote tué n'en était pas à son premier convoyage de Mirage vers son pays. On ignore encore les causes de cet accident, qui est survenu en bout de piste d'envol.

Abou Dhabi avait réglé, l'été dernier, son contentieux avec le constructeur, dû au fait que selon le client considérait que les avions produits par Dassault ne correspondaient pas aux conditions du contrat. En particulier, l'émirat souhaitait que ses Mirage soient capables d'emporter, à la place des équipements français de Matra, un armement de conception américaine et italienne.

Mr Olivier Stirn, ministre du tourisme, a présenté lundi 15 janvier aux élus et aux professionnels de la montagne réunis à Grenoble les mesures que le gouvernement va mettre en Óuvre pour aider les stations de sports d'hiver.

Les communes de montagne dans lesquelles sont implantées des stations pourront bénéficier de prêts au taux de 3,5 %, sans plafond ; des délais de paiements, sans pénalités, seront accordés aux entreprises pour le versement de leurs cotisations sociales et fiscales ; l'Etat prendra à sa charge 70 % des indemnités patronales versées aux salariés de la neige en chômage partiel, essentiellement les employés des remontées mécaniques et des services des pistes. Le gouvernement a cependant refusé, pour l'instant, d'appliquer à la montagne sinistrée par le manque de neige la procédure des " catastrophes naturelles ". Celle-ci exige la constatation de dégâts matériels directs, ce qui n'est pas le cas. Toutefois, a précisé Mr Stirn, " nous en discutons avec les assurances ".

Le ministre du tourisme a souligné que les stations " ne sont pas encore en état de sinistre complet. Je ne crois pas, a-t-il dit, que la situation soit désespérée. Il y a une malchance du temps ". En effet, la période des vacances de Noël et le mois de janvier représentent, pour les professionnels des sports d'hiver, moins de 20 % de leur chiffre d'affaires. Il en serait tout autrement si le mois de février était, lui aussi, dépourvu de " poudre blanche " ; les stations réalisant alors plus de la moitié de leurs rentrées.

Les mesures annoncées à Grenoble par le ministre du tourisme sont applicables aussitôt. Elles pourraient être complétées par de nouvelles dispositions si la sécheresse en altitude devait se prolonger. Les communes montagnardes les reçoivent comme un " ballon d'oxygène ", dont elles avaient le plus urgent besoin pour honorer les charges, souvent très lourdes, auxquelles elles doivent faire face. Les entreprises privées qui gèrent une partie des remontées mécaniques, les hôteliers, les commerçants et les moniteurs de ski - dont 90 % sont des travailleurs indépendants - ne sont pas concernés par les mesures décidées par le gouvernement.

Pour tenter de trouver une solution au manque de neige qui affecte, depuis trois hivers, les massifs français, Mr Olivier Stirn suggère que les stations diversifient leurs prestations en investissant par exemple dans des activités de " remise en forme physique, culturelle ou intellectuelle ". " La montagne, a-t-il dit, est un produit formidable pour cela, qu'il y ait ou non de la neige ". Mais, surtout Mr Stirn constate que les stations françaises ont joué, beaucoup trop largement, depuis vingt ans, la carte du ski technique et difficile ; un secteur où nos " usines à ski " ont certes réussi, mais qui n'attire que quatre à cinq millions des quinze millions de skieurs européens. Le Conseil national de la montagne qui se tiendra le 25 janvier à Paris, sous la présidence de Mr Michel Rocard, premier ministre, devrait étudier cette situation. Il fixera sans doute les orientations nouvelles que le gouvernement voudrait voir mettre en Óuvre désormais dans les communes et les stations d'altitude.

Les Séminaires psychanalytiques de Paris proposent à un large public les mercredi 24 janvier, 7 février, 21 mars, 25 avril, 30 mai et 20 juin 1990 un enseignement sur le désir, l'amour et la haine, l'Ódipe, le rêve, l'angoisse et l'inconscient.

L'Union des associations de diplômés des écoles supérieures de commerce et l'Association des diplômés de Sup de co Clermont-Ferrand organisent le 6 février à 18 h 30, dans les locaux de l'hôtel Hilton (18, avenue de Suffren, Paris 15e), une conférence-débat sur le thème " Quelle formation pour l'entreprise du vingtième siècle ? " Avec la participation, notamment, de Michel-Edouard Leclerc, coprésident de l'Association des centres Leclerc, et d'Henri Verdier, président de la commission des directeurs d'ESCAE.

Renseignements au 47-86-00-16.

Le général Prosper Avril, président du gouvernement militaire haïtien, s'en est vivement pris à certains membres de l'opposition, qu'il a accusés de " trahison ", lundi 15 janvier, à son retour d'une visite à Taïwan. Dans une allocution prononcée à l'aéroport international de Port-au-Prince, le général Avril a en particulier protesté contre l'envoi d'un télégramme au président taïwanais, Mr Lee Teng-hui, par des éléments " apatrides ", lui demandant " de ne pas accorder d'aide à Haïti ". Trois personnalités de l'opposition haïtienne, le docteur Louis Roy, Mr Antoine Izméry et le père Antoine Adrien, avaient déclaré dans ce télégramme que la population haïtienne ne se considérerait pas liée par les engagements pris par le général Avril au cours de son voyage, car elle n'avait pas été informée des motifs de ce déplacement.

Le président haïtien a, par ailleurs, remercié la population d'avoir, selon lui, refusé " toute tentative de déstabilisation de la barque nationale " et exprimé son " adhésion " à sa ligne politique. Plusieurs milliers de personnes - certaines portant des pancartes réclamant " Avril pour cinq ans ! " ou affirmant " Sans Avril le pays est fini ! - étaient en effet venues accueillir le chef de l'Etat à l'aéroport. La coalition d'opposition du Rassemblement national, (composée de dix-neuf partis et syndicats, dont le Parti unifié des communistes haïtiens) a ainsi essuyé un double échec spectaculaire. Ni son appel à la grève générale, vendredi, ni la convocation d'une manifestation, samedi à Port-au-Prince, n'ont été suivis par la population.

La Banque interaméricaine de développement (BID) a, d'autre part, annoncé l'octroi de 30 millions de dollars de prêts à Haïti pour l'anné 1990. En plus de cette somme, qui représente un montant double par rapport à l'an dernier, le président de la BID, Mr Enrique Iglesias, a indiqué que 90 autres millions de dollars de prêts étaient actuellement à l'étude.

Ministre de l'ouverture, Mr Jean-Pierre Soisson veut justifier ce titre en 1990. A la demande du président de la République, il va prendre une " initiative " pour constituer un " pôle centriste " au sein de la majorité présidentielle. Mais il ne la rendra publique qu'après en avoir discuté avec les partenaires sociaux. Le ministre du travail, en effet, ne tient pas à gâcher un capital de confiance dont il aura encore besoin pour les projets qu'il abordera dans l'année.

Volontiers discret, ayant choisi d'Óuvrer " à la marge ", selon une expression qu'il affectionne (le Monde du 31 décembre 1988), Mr Jean-Pierre Soisson, ministre du travail, s'apprêterait à prendre un risque politique important. Le premier qui le mettrait à découvert depuis qu'il a choisi en 1988, lui le barriste, de rejoindre le gouvernement de Mr Michel Rocard. Il devrait en effet annoncer prochainement ce qu'il nomme " une initiative " qui permettrait, avec de bonnes chances de succès, pense-t-il, de doter la majorité présidentielle d'un " pôle centriste "... Autant dire qu'il ne croit guère aux chances de succès des tentatives précédentes et même plus récentes faites de concert par le MRG et l'Association des démocrates (aux travaux de laquelle il participe).

Cet objectif lui a été expressément confié par le président de la République. Celui-ci, qui ne se résout pas " au suicide du PS ", imaginerait volontiers, assure Mr Soisson, de constituer un centre capable d'épauler un centre-gauche. Le chef de l'Etat " ne peut pas assister sans rien faire au spectacle d'un PS désuni " et se rappelle trop bien, et pour cause, des conséquences du " suicide de la majorité présidentielle entre 1978 et 1981 " dont le candidat Mitterrand avait à l'époque tiré profit. Il serait temps, pour éviter semblable mésaventure, de mettre fin aux déchirements internes et, surtout, d'élaborer une stratégie qui viendrait en compenser les effets.

Dans cette optique, la création d'un " pôle centriste " ne serait pas une simple péripétie politique, comme il y en eut plusieurs par le passé, mais une opération décisive. Selon l'interprétation de Mr Soisson, elle préfigurerait l'apparition d'un rééquilibrage entre un courant que le ministre du travail serait appelé à représenter, et un PS assagi, encore partagé entre MM Rocard et Fabius, ce dernier bénéficiant d'une préférence présidentielle, voire plus. " Je suis persuadé que le choix est déjà fait ", prétend-t-il.

Quoi qu'il en soit, ce " projet politique " qui devient le sien oblige Mr Soisson à sortir de sa réserve et à croire en une destinée qu'il évoque encore timidement. Ce projet vient, en quelque sorte, récompenser des résultats obtenus sans éclats, pour la loi sur les licenciements économiques, celle sur la lutte contre l'exclusion ou le dossier du travail temporaire, tous réglés sans que les partenaires sociaux aient réellement eu à s'en plaindre. " Le président croyait à l'origine que j'allais me planter et il a récemment reconnu que j'avais réussi ", dit-t-il, pour expliquer qu'on lui a confié une nouvelle mission. Mais il sait plus encore que ce rôle lui est attribué en raison de la capacité dont il a fait preuve pour séduire les parlementaires. En emportant des votes à l'Assemblée nationale ou au Sénat, dans des circonstances parfois délicates, il a fait la démonstration de son savoir-faire oecuménique et de sa bonne connaissance des élus. Un exercice dans lequel il excelle, qui le ravit et qui lui servira pour accomplir sa tâche. D'ailleurs, Mr Soisson souligne que son expérience parlementaire avait été fort utile quand il avait participé, " il y a douze ans, à la création de l'UDF ".

Mais, meurtri par les réactions qui avaient accompagné son entrée dans un gouvernement socialiste, dont il s'expliquera dans un livre qu'il vient d'achever, Mr Soisson prendra des précautions. " J'ai mal vécu toute cette période, au début, et c'est pourquoi j'ai ensuite été si silencieux ", dit-il. Avec le recul, il explique ainsi qu'il a privilégié son travail de ministre en adoptant un profil volontairement bas qui, de dossier traité en piège évité, lui a valu le respect de ses interlocuteurs syndicaux ou patronaux. Dictée par les circonstances, et servie par une inclination personnelle, " la méthode " qu'il revendique s'est traduite par un parcours sans faute majeure.

Dès lors, et au moment de lancer une autre phase plus politique de son action, le maire d'Auxerre tient à agir avec précaution à l'égard de ces partenaires sociaux qui sont aujourd'hui devenus sa meilleure référence. " Je ne veux pas les décevoi", prévient-il, et je les consulterai. " " Je ne veux pas perdre le capital confiance dont je dispose auprès d'eux et j'entends qu'ils gardent leur ministre du travail ", ajoute-t-il, sans aller toutefois jusqu'à parler d'un droit de veto opposable à la volonté de l'Elysée. Ce qu'il appelle son " projet ", en fait le virage de sa carrière, dépend des réactions de ceux qui ont fait sa réputation présente.

A cela, le ministre du travail ajoute des justifications plus techniques qui tiennent à la gestion de sa charge. " Je m'inscris dans la durée ", répète-t-il, décidé à poursuivre comme il l'a toujours fait depuis qu'il s'est installé rue de Grenelle, en sautant calmement les obstacles les uns après les autres. " Avec de la patience, tout arrive, et je me refuse à mener une politique de coups ", continue-t-il. " Inlassablement, je veux tenir dans chaque main le dialogue social et la loi et ne progresser qu'à mon rythme pour convaincre. "

Or cette façon de procéder ne devra pas être perturbée par des interventions extérieures quand il lui faudra attaquer le programme qu'il s'est fixé pour 1990 et notamment pour la prochaine session parlementaire du printemps où un échec ruinerait son initiative centriste. Le projet de loi sur le travail précaire, doublé de la négociation interprofessionnelle demandée par le CNPF, exigera toute son habileté, comme les projets de loi sur l'intéressement et la participation financière, sur " le repos dominical " et le travail du dimanche, ou la représentation du personnel dans les entreprises de moins de 50 salariés ou, encore, le dossier du crédit formation pour les adultes, qui dépend normalement de Mr André Laignel, secrétaire d'Etat à la formation professionnelle. Pour gagner sur les deux tableaux, politique et technique, il faudra du doigté et une grande maîtrise des calendriers. L'année nouvelle s'annonce comme une campagne difficile pour le ministre de l'ouverture, condamné à être sur le devant de la scène. Une situation périlleuse pour un homme qui avait joué jusqu'alors sur l'absence d'aspérité.

Bokassa, pour n'en citer que quelques-uns, très vite amenés à donner la mesure démesurée de leur prodigieuse incapacité.

Tenez, sans aller si loin, il était pas bien mon Jacquot à l'Hotel de Ville ? Non, Matignon, ça la foutait mieux, c'était plus classe question adresse. Et bon, on l'a aidé à déménager. D'accord, il est pas resté longtemps. Et après ? Il reviendra. Suffit qu'il fasse bien son boulot, là maintenant, pour que demain on lui en reconfie un qui lui aille comme un bonnet d'évêque à un lapin. Fabius pareil. Le perchoir de l'Assemblée nationale, il en a marre. Il est là à sautiller d'un pied sur l'autre, le bec en l'air, à guetter le moment où il pourra cocoricoter dans le poulailler de l'Elysée. Lui aussi il a ses chances.

Tiens, sans monter si haut, moi, pas plus tard qu'hier, vous savez ce qu'ils m'ont offert, mes chefs : le bulletin de l'étranger. Ensuite il me restera plus qu'à carrer mes fesses dans le fauteuil du dirlo, en bonne fidèle de l'évangile selon saint Peter.

LES " emplois " de théâtre et de cinéma, leur faveur dans le public : quelle mine peu exploitée pour l'histoire des mentalités ! Une génération se connait et se reconnait au genre d'homme ou de femme dont elle a fait son modèle en amour, en amitié, en vertu, en vice.

Prenez le " chic type " des années 40. A ne pas confondre avec son contemporain le " brave type ", suspect de n'être bon qu'à être bon. Le " chic type " n'est pas gentil par sottise. Il se révèle pas-bête-du-tout. Il ne voit pas pourquoi l'intelligence se mesurerait à la perfidie comme le croient quelques trépignants, depuis peu, et pourquoi il faudrait en donner des preuves. Il ne cherche pas non plus à se faire aimer ; il s'y entend. Il rend service par choix. C'est l'héritier du valet de comédie : un valet émancipé, et qui a conservé de la morale des seigneurs la vertu perdue de vue par la bassesse bourgeoise, quelque chose comme le panache.

Ce personnage du copain en or, on croirait que les temps de paix lui sont propices. C'est au contraire dans les périodes troublées, où le chacun-pour-soi devient un devoir sacré, qu'il se répand, comme un luxe. L'avant-guerre et la guerre l'ont vu fleurir, dans la vie comme à l'écran.

Tous avaient plus ou moins la bonne bouille de François Périer. Les souvenirs que le comédien livre ces jours-ci dépassent la " loterie " des hasards heureux dont lui parlait Jouvet en lui accordant, sans savoir pourquoi, une audience décisive (Profession : menteur, le Pré aux clercs, 304 p., 120 F.). Toute une époque s'est cherchée et s'est trouvée dans cette image de fraternité malicieuse dont le Figaro de Beaumarchais représente pour les Français le modèle indépassé et la nostalgie.

Le vaudeville bon enfant où débute Périer est la réplique de celui où se complait pour de bon la France d'Albert Lebrun, toujours plus futile à mesure que grandissent les menaces. Même la guerre, nous l'appelons " drôle ", et nous la jouons en farce. L'occupation allemande, nous nous y enfermons comme dans les théâtres du Dernier métro, de Truffaut, où Périer avoue avoir préservé, avec le plaisir de jouer, la joie de vivre. Son héros d'alors, comme celui du public, c'est moins le baroudeur que le mystificateur-né, que Jules Berry incarne jusqu'au vertige.

QUAND viennent les années 50, les Français ont tendance à " s'engager ", où que ce soit. A leur image, le ludion Périer se veut du poids, et se cherche ce nouvel avatar du patron qu'on appelle une conscience. Son Hoederer sera Sartre. Il aurait pu tomber plus mal. Guitry et Fresnay étaient trop saltimbanques, comme lui, pour tenir le rôle. Tel le Hugo des Mains sales, Périer saura se garder les mains propres et contester le Père. Il va alterner le rire sans histoire (le côté Bobosse) et l'histoire sans rire. Il ne rougit pas de compter des amis à droite (Fresnay, Anouilh) et à gauche (Sartre, Beauvoir, Signoret), anticipant sur la fin d'une guerre froide qui imposait étiquettes et diktats jusque dans les vies privées.

Cet éclectisme du cÓur paraissait si mystérieux qu'on soupçonnait Périer d'être " chrétien ", ce qui aurait enchanté sa mère, et l'eût sans doute aidé dans l'épreuve suprême de la mort d'un enfant, mais qui n'était pas vraiment son cas. Le " chic type " a tôt fait de passer pour catho : puisqu'il pense aux autres sans être idiot, c'est, pense-t-on, qu'il guigne une récompense céleste. L'explication est aussi imbécile que mesquine.

Reste que l'homme et son emploi, quand ils se fondent à ce point, au point, rare, d'admirer les contemporains - Blier - et les cadets - Depardieu, Polanski, - ont toutes les peines du monde à jouer les méchants. Périer devra atendre d'interpréter Tartuffe ou le jaloux Salieri d'Amadeus, et, au cinéma, les Nuits de Cabiria ou Gervaise, pour avoir enfin l'air capable de trahir le Bon Dieu avec le Diable, pour que passe sur son visage au sourire chiffonné de bonté, dans ce regard sans défense, une traitrise qui relève décidément, chez lui, de la composition.

On l'a bien vu dans la Mort d'un commis-voyageur, où se récapitulaient le métier familial et le sien propre, qui étaient, tous deux, de plaire. En victime de la jungle commerçante, Périer trouvait le moyen de ne pas accuser, de faire bonne figure, par égard pour le client-roi, par ultime panache.

MORT du " Chic type " ? Le personnage aura régné dans l'opinion en même temps que son interprète idéal. On imagine mal qu'il lui survive. Dans la généalogie des valets, le cascadeur intrigant a prévalu, tel cet autre Scapin que fut d'abord Belmondo. La sympathie du public a glissé, comme dans la vie, vers les valets " arrivés " (Tapie), sauvés de la suffisance par un reste de poltronnerie (Rochefort, Brasseur, Arditi), ou une perversité de vieil enfant (Piccoli).

La candeur du Périer débutant, il faudrait la chercher désormais du côté d'Hippolyte Girardot, le " glandeur " de Monde sans pitié, c'est-à-dire vers un refus tranquille et légèrement asthénique du jeu adulte, vers la revendication d'une nullité où sombre le plaisir lui-même, et où le souci de l'autre se borne, quand on vit des trafics d'un petit frère, à lui déconseiller les drogues dures !

Signe des temps : pendant un demi-siècle, Périer aura été la crème d'ami que nos pères auraient suivi au bout du monde en triporteur. D'Hippo, nos fils se contenteront de dire en le voyant filer nulle part avec sa tire pourrie : sympa comme mec !

Roi chez Claudel, valet chez Congreve, secrétaire d'Etat chez Goethe, bientôt pape dans la Vie de Galilée de Brecht qu'Antoine Vitez monte à la Comédie-Française : seul le Français, dit Marcel Bozonnet, peut permettre à un comédien de jouer une telle palette de rôles au cours d'une seule saison. Il en est sociétaire depuis 1986. Un statut confortable, un bel et incessant apprentissage du métier, affirme-t-il. Mais depuis toujours, ce comédien formé à l'école de la décentralisation aime mener parallèlement d'autres aventures.

Il a tourné l'été dernier la Désenchantée avec Benoit Jacquot. Il fut le directeur de théâtre dansant et délicieusement trouble du Public de Llorca, spectacle inaugural de Jorge Lavelli au Théâtre de la Colline. Il a créé un festival dans sa ville natale, Semur-en-Auxois, et l'a dirigé pendant sept ans. Aujourd'hui, le théâtre de Semur est restauré, le festival vit sa vie, et Marcel Bozonnet est passé à autre chose.

Un jour, par hasard, dans une librairie, un titre a retenu son regard : Scènes de la grande pauvreté. Il a acheté le livre de Sylvie Péju (1), une sorte de saga avec autant de tromperies, coucheries, mauvais coups et amours familiaux possessifs que dans Dallas. Mais la vie de Mémène, Bébert, Ginette, Bozo et les autres se déroule entre alcool, drogue, coupures de courant et prison, dans une cité de transit, où Sylvie Péju, alors journaliste à Libération avait enquêté pendant plusieurs années.

Un de ses anciens élèves de la rue Blanche a signalé que le premier festival placé sous l'égide de Médecins du monde à Nantes cherchait un sujet théâtral proche de la réalité, bien connue de l'association. Il a tout de suite pensé à ces Scènes de la grande pauvreté. Il a réuni onze jeunes comédiens, anciens élèves pour la plupart, et le spectacle a été créé à Nantes en juillet 1989. Le festival a fait faillite, personne n'a été payé. Pour la reprise à Gennevilliers, Marcel Bozonnet s'est glissé dans la peau de l'homme à tout faire, un rôle qu'il avait abandonné : gestion, direction artistique, recherche de subventions.

" On ne voit pas l'horreur, on entend le cri " : Marcel Bozonnet a pensé à cette phrase du peintre Francis Bacon en travaillant Scènes de la grande pauvreté. Il a voulu, en évitant tout réalisme, déjouer l'écueil du pathos, du misérabilisme et laisser la tristesse contenue dans la langue parler d'elle-même. Chaque élément du spectacle est théâtralisé au maximum. Caroline Marcadé a chorégraphié le chaos physique, l'énergie de ces corps habités par le désir - de violence, de sexe, d'alcool. Les décorateurs, Katia Oudot et Philip Corteyn, ont dessiné une sorte d'immense piscine carrée peu profonde, au fond orangé et tout se joue dans l'eau, à mi-jambe. Chaises, assiettes, télévision en plastique coloré ont un petit côté design bon marché qui ne fonctionne pas avec le propos.

Rien ne colle et les comédiens, malgré des silhouettes bien vues, ont du mal à porter le fardeau et le rythme de cette langue brouillée d'où le sordide déborde de toutes parts : sordide de la vie, avec ses faits bruts, sordide de l'âme aussi, car les pauvres de Sylvie Péju nous font grâce de leur dignité, une idée de riche, dit-elle. Les dialogues sont quasi inaudibles. Seuls parfois les monoloques atteignent une force, car on y entend un destin y charrier ses scories. La musique encore, d'Enrico Macias ou d'Olivier Messiaen, aide acteurs et spectateurs à sortir la tête de l'eau. Cette aventure, certes généreuse, ambitieuse au sens noble du mot, prouve cependant qu'on ne fait pas théâtre de tout, surtout pas de la vie à l'état brut, pauvre ou riche.

PREMIER pays d'Europe de l'Est a avoir secoué le carcan communiste, la Pologne ne fait guère parler d'elle aujourd'hui. A croire que le calme y règne, que la convalescence amorcée avec l'arrivée au pouvoir de Solidarité en août dernier se poursuit. Ce serait une erreur : Varsovie n'est certes ni Bucarest ni Berlin-Est, et ses rues ne connaissent ni manifestations ni déploiements de blindés. Il n'en demeure pas moins que couvent sous sa grisaille d'inquiétantes braises.

Quels sont ces dangers ? Le premier peut se résumer en une constatation : depuis six mois qu'il est au pouvoir, le gouvernement de Mr Mazowiecki ne parvient pas à gouverner. Non seulement parce qu'il a fallu laisser au général Jaruzelski la présidence, le ministère de l'intérieur et celui de la défense, mais surtout parce que le gouvernement se heurte, dans le meilleur des cas, à la passivité d'une administration restée en place, au pis à un sabotage.

L'OBSTACLE est à tous les niveaux, y compris municipal : Solidarité ne compte que deux maires dans tout le pays. Autant dire que dans ces conditions aucune réforme n'a de chances de sortir des cartons, et c'est bien pourquoi Mr Mazowiecki s'apprête à organiser des élections municipales anticipées. C'est en tout cas ce que vient de demander Mr Lech Walesa, pour qui " les changements se font à un rythme qui augure mal de leur mise en place ". L'idée est de conquérir des pouvoirs régionaux pour contester ou contourner les " âmes mortes " des ministères.

C'est plus qu'urgent pour arracher la population polonaise à une résignation qui pourrait bien se transformer demain en ce qu'Adam Michnik, le célèbre ancien dissident de naguère, vient d'appeler " un nationalisme populiste (...), une sorte de lepénisme d'Europe centrale ".

BEAUCOUP des ingrédients d'une telle dégénérescence sont en tout cas déjà réunis : démoralisation de la population par un plan d'austérité extrêmement dur entré en vigueur le 1er janvier dernier, et dont le coût social va se traduire par des centaines de milliers de chômeurs, poursuite de l'exode des cerveaux, blocage des réformes économiques, mécontentement croissant dans les campagnes souvent encadrées par une hiérarchie catholique particulièrement réactionnaire et ne portant pas dans son cÓur les " esprits critiques " de Solidarité, revanchisme d'une nomenklatura contre laquelle aucune représaille n'a été exercée, crainte épidermique d'une Allemagne réunifiée qui n'accepterait pas la frontière Oder-Neisse, nostalgie pour la loi et l'ordre d'hier soigneusement entretenue par une milice " de facto " en grève et qui laisse voyous et provocateurs agir à leur guise jusqu'au cÓur de Varsovie.

Un tel contexte - auquel il manque encore le démagogue de service - est lourd de tous les dangers. Autant de raisons d'aider la Pologne, certes, mais il faut aussi bien vite que, dans un indispensable sursaut, les Polonais s'aident eux-mêmes.

Les corps de onze jeunes vietnamiennes sauvagement assassinées en mer ont été découverts sur l la côte sud de la Thailande, a-t-on appris, mardi 16 janvier, auprès de la police thailandaise. Les corps, certains nus, les autres seulement revêtus d'un pantalon, étaient attachés les uns aux autres par des cordes de nylon. Il semble que les femmes aient été trainées derrière un bateau avant d'être lâchées en mer, précise-t-on de même source.

" Nous savons qu'il s'agit de Viêtnamiennes parce que nous avons retrouvé (sur elles) de l'argent vietnamien ", a déclaré un policier.

L'état d'urgence " devait être instauré à Bakou, là où les Arméniens sont en danger, et non pas dans le Haut-Karabakh où tout est calme ", a déclaré à l'AFP, mardi 16 janvier, un porte-parole du Mouvement national arménien à Erevan.

Mr Alexandre Arzoumian a affirmé que trois cent mille personnes étaient rassemblées lundi soir dans la capitale arménienne, où l'envoyé du Kremlin, Mr Nikolai Sliounkov, membre du bureau politique du PCUS, s'entretenait avec des représentants de son mouvement.

Dès son arrivée, Mr Sliounkov avait " fait publier un décret interdisant tout mouvement d'hélicoptères dans la République ". Des manifestants ont alors entouré l'immeuble du parti, où il se trouvait, et le représentant de Moscou a " renoncé à son interdiction ", selon Mr Arzoumian.

Le porte-parole a affirmé que le ministère arménien de l'intérieur avait " prêté ses hélicoptères " au Mouvement national arménien pour transporter des combattants dans les villages arméniens du Haut-Karabakh et que ces transports allaient se poursuivre malgré l'état d'urgence qui les interdit.

Un gendarme, deux détenus et un passant ont été tués dans une fusillade qui a eu lieu mardi 16 janvier lors d'une tentative d'évasion au palais de justice de Blida, à une cinquantaine de kilomètres d'Alger. Les quatre détenus impliqués dans cette affaire étaient des militants islamistes, selon des témoignages recueillis sur place.

Un prisonnier, qui comparaissait, avec trois autres détenus, en cour d'appel, a profité d'un instant d'inattention de ses gardiens pour s'emparer de la mitraillette d'un gendarme, selon des témoins. Un jeune homme qui se trouvait à proxmité, semble avoir été tué presque aussitôt lorsque les détenus ont voulu prendre la fuite. Ne parvenant pas à quitter le tribunal, les quatre hommes, qui avaient réussi entre-temps à arracher d'autres armes à des gendarmes, se sont enfermés dans une salle d'audience avec plusieurs otages.

Des renforts de police ont alors été dépêchés sur place, et les forces de l'ordre ont assiégé les mutins en lançant des grenades lacrymogènes à l'intérieur du local. Il semble que ce soit lors de ce siège que le gendarme pris en otage ait été abattu par l'un des détenus.

Amnesty International a de nouveau accusé, lundi 15 janvier, les autorités britanniques et celles de Hongkong de ne pas garantir aux "boat-people" vietnamiens réfugiés dans la colonie "les droits fondamentaux" qui doivent être accordés à ceux qui courent "un réel danger de persécution". Dans un rapport, l'organisation humanitaire estime que "des Vietnamiens qui devraient obtenir le statut de réfugié risquent d'être victimes de violations des droits de l'homme", en raison de "défauts" dans la procédure de sélection des "boat-people" pour l'attribution de ce statut.

Selon Amnesty, les moyens à Hongkong du Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR) ne lui permettent de traiter qu'un nombre très limité de cas.

Le grand retour des Américains dans les mémoires électroniques dites "dynamiques" (DRAM), qui équipent entre autres les micro-ordinateurs, a fait long feu : US Memories, un consortium unissant des fabricants de puces et des informaticiens, a décidé d'abandonner son projet faute d'avoir réuni les sommes espérées.

Mauvaise nouvelle pour l'électronique américaine : le consortium US Memories, qui unissait fabricants de puces électroniques et informaticiens pour tenter un retour en force dans les mémoires dynamiques, jette l'éponge, faute d'avoir trouvé les fonds nécessaires.

Le tandem, qui réunissait des groupes aussi rivaux qu'IBM, Digital Equipment (DEC) Hewlett-Packard (HP), avait vu le jour il y a sept mois. Alors que les Japonais occupent 70 % au moins du marché mondial des DRAM, l'idée était de demander à plusieurs dizaines d'entreprises d'investir 50 millions de dollars chacune (près de 300 millions de francs) dans ce projet américain de reconquête. C'était la première fois que les fabricants de mémoires et leurs grands clients informaticiens unissaient ainsi leurs efforts.

Dès le mois de novembre, pourtant, le projet avait donné des signes de faiblesse : trois grands noms de l'informatique (Apple, Unisys, Sun et Tandy) renonçaient au projet (le Monde du 21 novembre). Aujourd'hui l'échec est patent : le patron d'US Memories - un ancien d'IBM, très actif dans le projet - n'a réuni que 350 millions de dollars, soit la moitié de ce qui était jugé nécessaire.

Certes, entre-temps l'informatique a plongé dans une lente dépression et - ceci expliquant cela - le prix des mémoires a fortement baissé... Les Coréens, derrière Samsung, se sont engouffrés sur le marché... Les yeux braqués sur la dernière ligne de leur bilan, les industriels américains sacrifient donc une nouvelle fois un projet industriel à long terme qui leur aurait permis de reconquérir un peu de ce qui fut leur indépendance technologique.

" Les résultats d'Eurêka dépassent nos propres espérances. " - En ouvrant, lundi 15 janvier à l'hôtel Matignon, la conférence de presse sur le développement du programme de recherche Eurêka en France, Mr Michel Rocard a ainsi tenu à manifester la satisfaction du gouvernement pour ce programme de recherche, lancé en 1985 par le président de la République. Dix-neuf pays européens (1) participent à des projets Eurêka, qui ont pour but de favoriser des coopérations entre industriels et laboratoires de recherche en vue de réaliser des produits directement commercialisables.

Deux cent quatre-vingt-dix-sept projets ont obtenu le label Eurêka, ce qui correspond à un investissement total de 38 milliards de francs (dont 30 % environ sont financés par des aides publiques et 70 % par les industriels), auxquels s'ajoutent les 27 milliards de francs du programme Jessi sur les composants électroniques, pour lequel l'aide publique pourrait être légèrement supérieure (40 % environ). La CEE pourrait également prochainement participer au financement de projets. Après quelques malentendus, les relations entre la CEE et Eurêka sont devenues en effet " tout à fait détendues ", a tenu à souligner Mr Hubert Curien, ministre de la recherche et de la technologie.

L'audit de la procédure Eurêka, demandé par le premier ministre en mai dernier et confié au cabinet IDS Consultants, fait apparaitre que les industriels sont satisfaits dans 80 % des cas de leur participation à un projet. Mais l'étude a aussi mis en évidence un certain nombre de dysfonctionnements : secteurs insuffisamment couverts, sélection pas toujours optimale, difficultés et délais trop importants pour l'obtention de financements, etc. Mr Henri Guillaume, secrétaire général du comité interministériel Eurêka, a donc annoncé certaines modifications du programme.

En 1990, il favorisera l'émergence de projets dans sept secteurs trop délaissés jusqu'à présent : construction et BTP (bâtiment et travaux publics), automobile, ferroviaire, pharmacie et biotechnologies, télécommunications, environnement et industries agro-alimentaires. Une aide accrue sera accordée aux entreprises de taille moyenne ; aide financière par le biais de l'ANVAR (dont Mr Guillaume est aussi le président), qui pourra apporter aux PME jusqu'à 600 000 F pour les aider à rechercher des partenaires et 400 000 F pour le montage du projet ; aide administrative, l'ANVAR devenant l'interlocuteur unique de l'industriel pour la gestion du dossier. Plus généralement, les procédures d'obtention seront simplifiées et plus clairement établies.

Enfin, Mr Curien a également évoqué l'ouverture possible du programme Eurêka aux pays de l'Est.

Mr Michel Delebarre, ministre de l'équipement, du logement, des transports et de la mer, a décerné, sur proposition de différents jurys, quatre grands prix nationaux dans le domaine de l'architecture.

Grand Prix national d'architecture : Francis Soler. Ce jeune architecte (quarante ans), qui a encore relativement peu construit, a été lauréat du concours du Centre de l'image informatique du CNRS à Marne-la-Vallée (1986), où il avait auparavant réalisé des logements et des équipements sociaux. Il a remporté l'année suivante le concours de l'école d'architecture de Paris-Villemin. Il a également signé une école maternelle et un immeuble de bureaux à Paris. Enfin, c'est l'un des cinq finalistes du futur Centre des conférences internationales, quai Branly à Paris (le Monde du 16 janvier).

Grand Prix de l'urbanisme et de l'art urbain : Jean-François Revert. Né en 1942, Jean-François Revert a été chargé d'études à l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région parisienne (de 1968 à 1972). En 1973, il crée la maison de l'urbanisme à Paris. En 1978, il anime la toute nouvelle agence d'urbanisme de Saint-Malo. Depuis 1983, il se consacre à des projets de réorganisation urbaine (ZUP Argentine à Beauvais, Tour de Maurepas à Rennes, quartiers des Chamards à Dreux).

Grand Prix de la critique architecturale : Frédéric Edelmann. - Ce prix avait déjà été décerné, de manière collective, en 1982, à l'équipe de la rubrique architecturale du Monde (Michèle Champenois, François Chaslin, André Chastel, André Fermigier, Frédéric Edelmann et Jacques Michel). En primant, cette année, notre collaborateur Frédéric Edelmann, le jury a estimé : " Par ses prises de position courageuses, la liberté de son expression, la vivacité de son langage, Frédéric Edelmann participe efficacement au débat sur l'architecture auprès d'un large public. "

Grand Prix de la promotion de l'architecture : Fondation Claude-Nicolas-Ledoux d'Arc-et-Senans (Doubs). - Créée en 1972, la Fondation fait revivre le site de la saline royale à partir d'un projet culturel contemporain. A côté du centre international de réflexion sur le futur, elle a créé, en 1986, un centre international de l'architecture, lieu de promotion de l'architecture contemporaine. Sa politique d'expositions et de rencontres est particulièrement active. La librairie de la Saline est l'une des plus complètes dans le domaine de l'architecture.

En 1707, une escadre anglaise remonte la Gironde en direction de Bordeaux. A la hauteur de Blaye, un fort construit au milieu de l'estuaire arrête sa progression. Sur la batterie, toutes les pièces d'artillerie tirent en même temps. Les navires font demi-tour mais le fort s'enfonce de 2 mètres, d'un coup. Cette construction, en effet, n'est pas fondée, mais " posée " sur un treillis de bois jeté sur un terrain bourbeux. Sa muraille a nécessité une acrobatique construction en colimaçon pour répartir le poids des pierres de façon équitable. En dépit de ces événements, le fort Paté est toujours visible au milieu de l'eau, à demi dissimulé par un rideau de végétation.

Il l'est également aux Invalides - réduit au 1/187 - où une grande salle est consacrée aux fortifications du littoral français. Cherbourg, Saint-Martin-de-Ré, Belle-Ile, Saint-Malo, le château d'If, sont passés en revue grâce à la science de Nicolas Faucherre qui " rode " ainsi, par une série d'expositions temporaires, le futur musée des plans-reliefs.

Ces expositions devront intéresser les aficionados de la fortification, mais aussi tous ceux, beaucoup plus nombreux, que l'architecture et l'urbanisme passionnent. On ne répétera jamais assez que ces maquettes urbaines sont les seuls instruments à notre disposition pour découvrir, en trois dimensions, l'état des villes et des paysages aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles.

Rien n'a échappé à la minutie de ceux qui les ont conçues et exécutées. La forme exacte de chaque maison, le profil d'une fontaine, la découpe des clochers, l'implantation des moulins, les alignements d'arbres, la variété des cultures, tout est fidèlement reproduit. On peut ainsi voir que Saint-Martin-de-Ré était cerné de vignes, alors que cette végétation était absente des environs de Perpignan, sujet de la prochaine exposition. Ces manifestations ont un triple but : approfondir certains thèmes (les forts du littoral, l'environnement des cités ou l'Óuvre d'un ingénieur), présenter des monographies consacrées à des villes (l'évolution et le développement de l'urbanisme) et bien sûr relancer ainsi l'intérêt de la collection permanente.

Le futur musée des plans-reliefs disposera de 6 500 mètres carrés dans les combles de l'hôtel des Invalides, certaines pièces comme Brest ou Cherbourg couvrant plus de 150 mètres carrés d'un seul tenant. Mais les crédits nécessaires à son ouverture (90 millions de francs environ) tardent à être débloqués. Certains affirment même qu'ils sont, en partie, affectés à d'autres tâches : la réfection du dôme des Invalides, par exemple. Une information formellement démentie par Christian Pattyn, responsable du futur musée. " Celui-ci ouvrira par tranches, précise-t-il, mais il faut d'abord aménager les combles de la chapelle Saint-Louis, une opération délicate et onéreuse qui devrait démarrer à la fin de l'année. "

Le musée sera constitué d'immenses plateaux qui permettront toutes les combinaisons muséographiques. Les villes-maquettes seront présentées selon un ordre historique, de Louis XIV au Second Empire. Chacune d'entre elles pourra être appréhendée comme un bel objet, mais des espaces thématiques expliqueront également l'intérêt de ces plans-reliefs, d'un point de vue politique (constitution des frontières de la France), militaire (évolution des techniques de l'attaque et de la défense), spatial (les problèmes posés par la troisième dimension), urbanistique (la connaissance du milieu urbain), et rural (l'étude de la périphérie des villes, la modification du paysage et des cultures). Une série d'" événements " sacrifiera à l'audiovisuel, gage d'une indispensable modernité : le siège de Namur comme si vous y étiez, une visite musicale du Mont-Saint-Michel et une plongée dans les entrailles du château Trompette de Bordeaux.

Mais, au-delà du musée des plan-reliefs, c'est tout l'avenir de l'hôtel des Invalides qui est en cause, alors que la restauration d'une grande partie des bâtiments est achevée (dorure du dôme, consolidation des toitures, excavation des douves du côté de l'avenue de Tourville et du boulevard des Invalides, destruction des baraquements parasites et aménagement des jardins au sud).

La première vocation du chef-d'Óuvre de Libéral Bruant et de Jules Hardouin-Mansart était hospitalière. Elle demeure : l'établissement qui accueille les grands blessés a été récemment modernisé. La chapelle est devenue, très tôt, une sorte de Panthéon pour les militaires, de Turenne à Napoléon en passant par tous les maréchaux de France et de Navarre. Cette affectation est encore à l'ordre du jour. Mais différents services du ministère de Mr Chevènement occupent encore un bon tiers du quadrilatère que certains verraient volontiers transformer en " Louvre de la défense ".

Il est vrai qu'un projet d'extension du musée de l'armée est étudié au ministère. Un rapport a été demandé, selon le Canard enchainé, à Antoine Lefébure, qui préconise la création d'un grand musée de l'histoire de France. Mais l'administration militaire ne l'entend pas toujours de cette oreille.

Le SGDN (secrétariat général de la défense nationale), qui dépend du premier ministre, a d'ailleurs entrepris de gros travaux souterrains, du côté de l'avenue de Latour-Maubourg. Il serait néanmoins logique que ces bâtiments prestigieux renoncent définitivement à la pisseuse livrée administrative qui orne encore certains de ses interminables couloirs. Pour devenir un lieu de mémoire.

"Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux, de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus.(...) De poudreux in-folio, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers".

Par coincidence, la description de la "bibliothèque inconnue" écrite par Villiers de L'Isle-Adam au chapitre VII d'Isis s'applique assez exactement aux salles de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris où l'on commémore, avec une année de retard cependant, le centenaire de sa mort.

Il ne manque ni manuscrits, ceux des Óuvres théâtrales et romanesques de Villiers, ceux des correspondances reçues ou envoyées, ni livres rares. Pour peu que l'on ait quelque propension au fétichisme bibliophilique, une édition des Contes cruels dédicacée à Mallarmé, "meilleur" et "seul" ami, et un volume adressé à Huysmans sont autant de reliques attendrissantes, d'autant que les deux écrivains furent les exécuteurs testamentaires de Villiers.

Quant aux documents et aux archives, impossible d'en établir l'inventaire tant il y a de feuillets de généalogie, d'actes officiels, de comptes obscurs et de brouillons à désespérer le plus têtu des décrypteurs. Les uns sont de l'écriture de Villiers. D'autres se rapportent à lui par allusion et le visiteur a de la peine à démêler la raison de leur présence. Il ne lui reste plus alors que le plaisir d'observer que Léon Bloy avait peu de talent pour la calligraphie ou que l'époque aimait le papier à lettres bleu, qui pâlit avec les ans.

Gravures et peintures s'interprètent avec moins de peine. Ce sont des portraits, lithographiés, gravés, caricaturés, dessinés à la plume et au crayon, photographiés parfois, des portraits de toutes espèces en somme, les uns anonymes, les autres signés de Manet. Théophile Gautier, dont l'effigie n'a eu droit qu'à une place médiocre dans l'escalier, apparait enturbanné et barbu comme un brahmane. Sa fille Judith a de plaisantes rondeurs. Des Mallarmé moustachus et des Villiers au front de penseur figurent un peu partout.

Certains sont l'Óuvre du peintre contemporain Messagier - ce ne sont pas les meilleurs. Des images de la Tentation de saint Antoine, selon Redon, une Salomé à l'aquarelle de Moreau et deux huiles de Fantin-Latour, symbolistes et confuses comme il se doit, complètent la galerie des illustrations afin de créer l'" atmosphère " des années 1880, qui furent celles de la gloire et des malheurs de Villiers. Il se peut qu'il manque à cette évocation quelques contemporains, tels Gauguin et Paul Baudry, le décorateur de l'Opéra, auquel Villiers consacra son seul article de critique d'art.

Il y manque plus encore quelque chose comme un ordre, une organisation, un système d'accrochage des documents et des Óuvres. Que l'on refuse de tomber dans le didactique, soit. Mais de là à garnir les vitrines au point de les faire ressembler à l'éventaire d'un bouquiniste des quais, bien fourni en volumes de chez Charpentier, il y a de la marge... Rendre hommage à Villiers, l'un des hommes-pivots de la période, homme de théâtre, de contes et de presse, donnait l'occasion d'évoquer la remarquable connivence des écrivains et des peintres parisiens à l'âge du naturalisme et du symbolisme. L'occasion n'a pas été saisie.

Deuxième spectacle venu du Maly au Théâtre des Champs-Elysées, Eugène Onéguine, de Tchaikovski, reflète, comme Boris (le Monde du 14 janvier), l'excellence de la troupe comme des équipes techniques et artistiques. Mais on est d'abord sensible à l'atmosphère prenante de ce drame romantique, décoré avec des moyens si ingénieux et poétiques par Semion Pastoukh : des rideaux de coton transparent qui prennent des formes sans cesse renouvelées pour imager des bosquets, la chambre de Tatiana, une forêt, le grand salon des Larine (en largeur) ou celui des Grémine (en profondeur), et la salle de bal avec ses colonnes autour desquelles tournoient les couples ravissants de la polonaise. Une féérie de décors qui s'accorde avec la délicatesse et la mélancolie de la musique. Et dans la scène déchirante du duel, à l'aube, le blanc n'est-il pas aussi une couleur de deuil ?

Ici encore le metteur en scène Stanislav Gaoudassinski dispose à merveille ses groupes de paysans, d'invités ou de danseurs, qui évoluent avec naturel tout en suivant au plus près le cours de l'action et la moindre suggestion du texte de Pouchkine, comme le surtitrage si opportun nous permet de le constater.

Dans un spectacle de troupe si parfaitement codifié, les performances personnelles des artistes peuvent paraitre un peu neutralisées par la haute tenue de l'ensemble. Le style, le lyrisme, le sens de l'Óuvre, sont en tout état de cause respectés, exaltés.

Pourtant la belle Tatiana sage et sérieuse de L. Tchernyk, admirable de pudeur et de renoncement, voix très pure, ferme et diaphane, ne peut nous faire sentir, comme la Vichnevskaia d'il y a vingt ans, le tempérament de feu, l'audace des timides et des grandes amoureuses qui lui ont permis de commettre un acte aussi incroyable que sa lettre à Onéguine.

Mais peut-être l'Onéguine d'Alexandre Nenadovski n'est-il pas non plus homme à faire sortir de ses gonds une honnête femme... Impeccable baryton, excellent style, éducation soignée, mais guère de vibration intime. La scène finale reste très en deçà de l'émotion qui gorge la musique.

En revanche, Lenski est fort bien distribué en Nicolai Ostrovski, jeune coq pas très sûr de lui et qui pousse sa voix pour s'affirmer, comme il lance son défi devant tout le monde, avant de s'abandonner à son destin en un dernier air où son timbre comme apaisé et son style dépouillé nous touchent profondément.

Dans cet ensemble très homogène, distinguons symboliquement la Nourrice (M. Kouznetsova), à la voix et au jeu exquis, tout parfumés de la Russie campagnarde, comme les motifs populaires que lui confie Tchaikovski, pour un clin d'oeil, peut-être, à Moussorgski. Un coup de chapeau spécial au chorégraphe (Dolgouchine), au chef des coeurs (Travkine) et à l'orchestre, très dramatique, mais qui n'a pas retrouvé sous la direction de Ionas Aleksa, toute sa richesse sonore et sa subtilité.

Le motoriste américain General Electric et le français SNECMA ont décidé de fabriquer un nouveau moteur très puissant pour équiper les futurs avions gros-porteurs, a annoncé, le lundi 15 janvier, Mr Louis Gallois, président de la SNECMA. Ce programme de plus de 1 milliard de dollars a été baptisé GE 90. Ce moteur devrait être certifié en 1994 et développer 90000 livres de poussée, alors que les plus puissants sur le marché n'excèdent pas 62000 livres. Les avions auxquels il est destiné sont le 777 et le 747 de Boeing et le 330 d'Airbus. General Electric prendra en charge 60 % du programme, la SNECMA au moins 25 %, le reste étant partagé entre d'autres coopérants mondiaux.

D'autre part, Mr Gallois s'est félicité des résultats de l'année 1989 qui ont été exceptionnels. Le groupe est redevenu bénéficiaire (entre 50 et 100 millions de francs) après avoir été dans le rouge (250 millions de francs de pertes en 1988 et 410 millions en 1987). Il a en portefeuille 36,5 milliards de francs de commandes, contre 35,8 milliards un an auparavant, et ce carnet est à 75 % civil.

La vedette continue d'être tenue par le moteur civil CFM 56, qui a été commandé à 808 exemplaires. La SNECMA a poursuivi le développement des différentes versions de ce réacteur destinées aux Airbus A-340 et A-321 et celui du réacteur militaire M-88 qui équipera le Rafale et dont le premier exemplaire, livré à Dassault à la fin du mois de décembre, volera au printemps prochain.

Mr Gallois a confirmé que sa société se préparait à la mise au point de moteurs pour le successeur de Concorde, voire pour un hypothétique supersonique capable de voler à plus de Mach 2. Dans cette optique, la SNECMA a signé un protocole avec Rolls Royce et discute avec les Soviétiques et les Japonais.

Le ministre argentin de l'économie, Mr Erman Gonzalez, persiste et signe. Dans une allocution à la nation, la seconde en quinze jours, prononcée lundi soir 15 janvier, il a montré qu'il maintenait le cap de sa politique.

Fort des premiers résultats de son plan annoncé le 1er janvier - résultats qui ont "dépassé notre attente", se félicite-t-il, - le ministre de l'économie veut désormais s'atteler à la réduction du déficit public sur trois fronts : les entreprises publiques, les provinces et l'administration centrale. La première victime de la réorganisation administrative sera... la police secrète. Celle-ci, a annoncé le ministre, verra, à très court terme nombre de ses directions, divisions et départements supprimés, 30 % de son personnel licencié, un tiers de ses immeubles et presque la moitié de son parc automobile vendus.

Un organisme central de contrôle des entreprises publiques est créé, et la production énergétique est unifiée, avec le regroupement sous la même autorité de l'exploitation pétrolière, du gaz d'Etat, des charbonnages et de la compagnie d'électricité. Mr Gonzalez a annoncé, par ailleurs, la privatisation de deux complexes pétrochimiques qui dépendent du ministère de la défense.

Un nouveau pas sera franchi dans la réduction des barrières douanières, pour favoriser l'importation ; et des mesures financières seront mises en place pour pallier le manque de liquidités actuelles. Le ministre a annoncé le soutien de la Banque mondiale, ainsi que celui de la Banque interaméricaine pour le développement (BID), qui se sont engagées sur un programme de 3 milliards de dollars sur dix ans, visant à assainir les finances des provinces.

Une grande partie des liaisons téléphoniques longue distance à l'intérieur des Etats-Unis assurées par la compagnie ATT (American Telephone and telegraph) sont confrontées à de graves perturbations depuis le début de l'après-midi du lundi 15 janvier. Un porte-parole d'ATT, Mr Burke Stinson, a reconnu que ce problème était le pire que la compagnie ait connu depuis vingt ans.

Il s'agirait, selon lui d'un incident au niveau du programme informatique, qui n'avait pas été identifié mardi à 1 h GMT, soit environ dix heures après son début. " Nous avons des centaines de gens qui travaillent à travers le pays pour essayer de faire un diagnostic et de corriger l'anomalie ", a-t-il ajouté.

Tout en reconnaissant qu'il était difficile d'expliquer qu'un problème frappe ainsi la plupart des cent quatre-vingts centres de commutation de la compagnie, le porte-parole n'a " pas encore " voulu envisager l'hypothèse d'un virus informatique.

La plupart des appels par le réseau ATT aboutissent à un enregistrement indiquant que les circuits sont occupés.

Les deux principaux concurrents d'ATT, MCI et US Sprint, ne sont pas touchés, ni les communications internationales.

Un forum d'artistes africains et européens, le premier de la sorte organisé à une grande échelle en trente ans de coopération entre la France et l'Afrique, a été ouvert lundi 15 janvier au palais de Chaillot à Paris en présence du premier ministre Michel Rocard, qui a exalté le rôle de la culture comme ressort du développement. "Ce qu'on appelle le développement est d'abord culturel et la culture est à l'origine du développement, qui n'en est que l'accompagnement", a déclaré Mr Rocard à plusieurs centaines de participants venus de tous les pays francophones d'Afrique, ainsi que d'Angola et du Nigéria.

Le CSA devait examiner, mardi 16 janvier, en séance plénière le projet d'union des réseaux Kiss-FM et Metropolys, décidés, avec un programme destiné aux vingt-cinq à trente-cinq ans, à attaquer le créneau NRJ.

Fort de son implantation dans la région du Nord, Metropolys avait depuis quelques mois décidé de s'étendre et de transformer l'essai régional en victoire sur toute la France. Il s'était rapproché de Paris, avait loué un canal satellite pour arroser une vingtaine de stations et rêvait de se mesurer aux réseaux nationaux.

Le réseau Kiss, de son côté, était sur le déclin : dissensions internes, manque d'identité du programme, flottement des stratégies... On le disait à vendre, tandis que ses franchisées (une quarantaine actuellement), à juste titre inquiètes, lorgnaient vers d'autres cieux. C'était compter sans Mr Jean-Claude Nicole, l'actionnaire suisse qui, malgré ses échecs successifs sur la FM française (la station parisienne 95.,2 puis le réseau Kiss) et le montant des pertes (plus de 60 millions de francs), est décidé à poursuivre l'aventure et à relancer un réseau.

Ce sera toujours Kiss-FM car la notoriété du nom est loin d'être négligeable. Mais avec une équipe, un management et un programme réellement différents. Une programmation sur le modèle de Metropolys (musique pour les vingt-cinq à trente-cinq ans) qui, outre son format, apporte ses fréquences et ses franchisées dans la corbeille de mariage ainsi qu'un nouvel associé : l'éditeur de disques CBS-France, déjà présent dans Chérie-FM.

Une nouvelle société devrait donc être formée dont le capital se répartirait comme suit : 50 % pour les actionnaires actuels de Kiss (principalement le groupe de Mr Nicole) ; 40 % pour ceux de Metropolys, CBS et des représentants de la presse quotidienne régionale ; 10 % enfin pour des financiers. Le but serait d'élargir encore le réseau en y accueillant de nouvelles radios franchisées (notamment en Bourgogne-Franche-Comté, dont le CSA s'apprête à examiner la situation), d'entamer le créneau de NRJ (donc de Fun et sans doute de Skyrock)... et d'équilibrer dès la première année d'exercice. Car la nouvelle direction misera à la fois sur l'organisation du réseau en structures régionales (plus rationnelles pour la fabrication des programmes locaux et le démarchage de la publicité) et sur le développement d'activités annexes comme la télématique, l'édition musicale et l'utilisation des fréquences sous-porteuses...

Reste à connaitre l'avis du CSA, particulièrement pointilleux en ce moment sur le dossier des réseaux mais sans doute satisfait d'observer un regroupement. Restera aussi à attendre la réaction des stations franchisées en province. Bien malmenées, ces dernières ont fait souvent les frais des aventures diverses survenues à leurs franchiseurs ou leurs fournisseurs de programmes. Ce sont, en fait, elles qui ont le dernier mot, comme le prouve l'exemple de Pacific-FM, absorbée récemment par NRJ mais dont plus d'une dizaine de stations ont préféré quitter le réseau.

Le douzième rallye Paris-Dakar a atteint l'Atlantique lundi 15 janvier. Le terme du voyage est en vue pour une troupe exténuée, qui, à défaut de remettre en cause le classement général, Edi Orioli (Cagiva) s'est imposé le 16 janvier au terme de l'épreuve motos et Ali Vataneau (405 turbo 16) dans la course autos a sombré dans la contestation.

Dans la ville rendue célèbre par la première liaison transatlantique réalisée par Mermoz le Dakar a installé son dernier bivouac. La belle cité a reçu, lundi 15 janvier, une armée en déroute, harassée par dix-huit jours de campagne, de progression " en terrain difficile ". Une troupe en désordre qui a oublié toutes les règles de la civilisation.

Voici un aéroport où la trentaine d'avions qui suivent la course se garent dans la plus parfaite pagaille. Une piste où les Fouga Magister de l'armée sénégalaise et leurs instructeurs français côtoient des Forkker-27 dont les équipages font tourner les turbines pour assurer la climatisation de leur cabine. Dans la chaleur des moteurs courent des silhouettes chargées de sacs qui croisent des motos et des autos, dont personne ne peut affirmer si elles sont, ou non, encore inscrites en course.

Fin de partie. Chacun joue le morceau qu'il veut, à l'image d'une célèbre vignette d'Hergé contant les turpitudes de la fanfare de Moulinsart. L'anarchie règne sur le campement, mais elle n'est pas joyeuse. Ces hommes fatigués n'ont plus la force de se conduire comme des êtres civilisés ou ont perdu toute notion de savoir-vivre. Les mécaniciens s'injurient, les " cantinières " d'Africatours servent les maigres rations avec encore plus de mépris que les autres jours, les concurrents eux-mêmes ont perdu la belle amitié fraternelle des étapes précédentes. Bref, le camp sombre dans l'intolérance.

Ce douzième rallye Paris-Dakar est trop long. Tout le monde s'accorde sur ce point, mais personne ne fait d'efforts pour qu'il se termine sans heurts. Les rumeurs, les petites bassesses se multiplient, et l'atmosphère devient pesante. La victoire de l'équipe Peugeot, prévisible sinon assurée depuis les étapes libyennes, ne fait qu'augmenter la jalousie des autres écuries.

" Pour cette quatrième participation au rallye Paris-Dakar, on nous attendait au tournant ", assure Jean Todt, le directeur de Peugeot Talbot Sport (PTS). Dans cette épreuve qu'il qualifie de " lancinante ", il regrette le " manque de sympathie " dont beaucoup ont fait preuve envers ses équipages.

Savoir que les meilleurs navigateurs du rallye ne parvenaient pas à trouver la bonne passe m'a inquiété et m'a rappelé que les voitures ne sont pas tout ", dit-il. Jean Todt avoue avoir toujours eu la peur de perdre, car pour lui une course n'est jamais gagnée avant la ligne d'arrivée. " Le souvenir de l'attente à Néma m'a profondément marqué.

Pour cet ancien coureur, la réussite d'une équipe est l'affaire de tous, " pilotes, mécaniciens embarqués dans des avions ou des véhicules, chauffeurs de camions et accompagnateurs à des titres divers, concourent au succès ".

Cet état d'esprit, cette ambiance, résultat de plusieurs années de pratique de la compétition, ont indisposé les adversaires des Lionnes de Sochaux. Ceux qui ne possédaient pas une structure semblable ont tenté de minimiser les réussites de Peugeot, voire de propager des informations souvent douteuses.

" Nous ne sommes pas des ingrats et nous savons remercier les organisateurs d'une épreuve qui nous a beaucoup appris ", explique Jean Todt. Mais le directeur de PTS reconnait en même temps qu'il n'est pas mécontent d'interrompre sa participation à une course où " les vautours qui veulent nous manger sont trop nombreux ". Il comprend que la position de leader de son équipe gêne ses adversaires, mais n'apprécie pas que ces derniers utilisent à son encontre des procédés " diffamatoires ". " Nous quittons le Dakar avec l'espoir de rencontrer dans notre nouveau challenge, les sports-prototypes, une autre mentalité entre écuries. " Les voitures jaunes s'apprêtent à sortir après avoir réalisé un triplé, une forme de révérence que " les belles étrangères " auraient souhaité éviter.

Simples messieurs : Mr Mecir (Tch., no 16) b. Mr Koevermans (P.-B.), 6-2, 6-4, 7-6 ; J. McEnroe (E-U, no 4) b. T. Tulasne (Fra.), 6-2, 6-1, 6-1 ; A. Gomez (Equ.. no 9) b. D. Cahill (Aus.), 4-6, 6-3, 1-6, 6-2, 6-3 ; S. Edberg (Suè., no 3) b. J. Anderson (Aus.), 7-6, 6-3, 6-4 ; Mr Wilander (Suè., no 8) b. R. Fromberg (Aus.), 7-6, 7-5, 7-5 ; A. Krickstein (E-U, no 5) b. G. Pozzi (Ita.), 6-4, 6-7, 6-4, 7-5 ; V. Paloheimo (Fin.) b. C.U. Steeb (RFA, no 10), 5-7, 6-3, 0-6, 6-2, 6-4 ; Y. Noah (Fra., no 12) b. G. Prpic (You.), 4-6, 7-6, 6-2, 4-6, 7-5 ; O. Delaitre (Fra.) b. O. Camporese (Ita.), 2-6, 6-3, 3-6, 6-4, 6-3 ; A. Chesnokov (URSS, no 11) b. Mr Kratzmann (Aus.), 3-6, 6-7, 7-6, 6-3, 6-2 ; G. Forget (Fra.) b. G. Connell (Can.), 2-6, 6-4, 6-4, 6-2 ; B. Becker (RFA, no 2) b. P. Haarhuis (P-B), 6-1, 6-2, 6-1.

Simple dames : H. Kelesi (Can., no 8) b. W. Probst (RFA), 6-2, 6-3 ; B. Paulus (Aut., no 16) b. R. Rajchrtova (Tch.), 6-3, 6-1 ; G. Sabatini (Arg.. no 2) b. A. Frazier (E-U), 7-5, 6-1 ; A. Dechaume (Fra.) b. K. Kschwendt (Lux.), 6-4, 7-5 ; J. Novotna (Tch., no 5) b. S. Martin (E-U), 6-7, 6-0, 6-0 ; H. Sukova (Tch. no 4) b. T. Morton (Aus.), 6-4, 6-3 ; Mr-J. Fernandez (E-U no 6) b. Mr Jaggard (Aus.), 6-1, 6-3 ; I. Demongeot (Fra.) b. K. Adams (E-U), 4-6, 6-2, 6-2 ; C. Tanvier (Fra.) b. L. sauchenko (URSS, no 12), 4-6, 6-1, 12-10 ; Z. Garrison (E-U, no 3) b. A. Kijimuta (Jap.), 6-1, 6-2 ; G. Fernandez (E-U, no 15) b. K. Quentrec (Fra.), 6-3, 6-4 ; T. Whitlinger (E-U) b. C. Suire (Fra.), 6-1, 6-2.

L'Américain George Foreman, quarante-deux ans et 115 kg, a battu son compatriote Gerry Cooney, trente-trois ans et 105 kg, par K-O à la deuxième reprise du combat prévu en dix rounds qui opposait, le 15 janvier à Atlantic City, le " pasteur " au " puncheur " dans l'espoir de rencontrer le champion du monde des lourds, Mike Tyson.

Mascarade, pantalonnade : comment qualifier le combat qui a mis aux prises dans la nuit du lundi 15 au mardi 16 janvier à Atlantic City un pasteur de quarante-deux ans, George Foreman, à un alcoolique repenti de trente-trois ans, Gerry Cooney ? Le promoteur Bob Arum, qui opérait dans une catégorie de poids qui est habituellement la chasse gardée de son rival Don King, avait garanti des bourses supérieures à 1 million de dollars aux deux pugilistes.

Un uppercut du gauche suivi d'une lourde droite plongeante ont mis fin aux illusions de Gerry Cooney dès la deuxième reprise : l'ancien " grand espoir blanc ", qui avait sombré dans la bière et la drogue après ses dernières défaites en 1987, a été mis KO après avoir été compté huit une première fois sans avoir pu contrer les assauts de son adversaire, plus vieux de neuf ans.

George Foreman, qui fut champion olympique en 1968 puis champion du monde des lourds en 1973 et 1974, a-t-il vraiment le punch et la résistance suffisantes pour affronter ensuite le champion en titre, Mike Tyson ? De 1977 à 1987, Foreman, qui disait avoir rencontré Dieu dans les vestiaires avant un combat, a été pasteur. Il est remonté sur le ring il y a trois ans pour financer un centre de réhabilitation de délinquants et il avait obtenu dix-neuf victoires contre des " boites de tomates " avant de rencontrer Cooney. Cette vingtième victoire n'a pas été vraiment plus probante que les autres. Mais cela n'empêchera sûrement pas les promoteurs de le présenter comme un adversaire valable pour Mike Tyson.

- Mr Miguel Duran, directeur général de la puissante organisation nationale des aveugles espagnols, ONCE, et aveugle lui-même a été nommé, lundi 15 janvier, président de Telecinco, l'une des trois chaines privées qui devrait commencer à émettre en Espagne dès mars prochain. Cette nomination fait suite à la destitution, la semaine dernière, du président et du conseiller délégué de cette télévision privée, qui, issus tous deux du groupe Anaya, avaient vivement critiqué leur partenaire, Mr Silvio Berlusconi (le Monde du 13 janvier). Après une période de silence, l'ONCE s'était finalement rangée aux côtés du magnat italien. Anaya, l'ONCE et Mr Berlusconi détiennent chacun 25 % de Telecinco.

- Pour la première fois depuis quatre ans, le circuit de Kyalami, près de Johannesburg en Afrique du Sud, est utilisé par des écuries de formule 1 : Williams a commencé à y tester les voitures de Riccardo Patrese et de Thierry Boutsen le 15 janvier et on y attend la venue en février des Lotus-Lamborghini et des Arrows-Ford. Choisi pour recevoir le prochain Grand Prix de France de formule 1, le circuit de Magny-Cours (Nièvre) n'a pas en revanche reçu l'homologation de la Fédération internationale de motocyclisme pour le Grand Prix de France de vitesse prévu le 22 juillet.

Les pogroms anti-arméniens à Bakou, la capitale de l'Azerbaidjan, se sont poursuivis tard dans la nuit de lundi, rapporte, mardi 16 janvier, la presse soviétique. Le Kremlin a décrété, lundi, l'état d'urgence et dépêché des troupes et des détachements militaires du KGB pour s'interposer entre Arméniens et Azéris dans le Haut-Karabakh et les autres régions troublées. Les autorités azerbaidjanaises, appelées par décret à instaurer le couvre-feu à Bakou, se sont bornées, lundi, à " condamner énergiquement les violences ".

AUTOS. - 1. Cowan-Delferrier (GB-Bel., Mitsubishi), 1 h 2 min 53 s de pénalité ; 2. Vatanen-Berglund (Fin., Peugeot 405 T-16), à 1 min 2 s ; 3. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 2 min 57 s ; 4. Shinozuka-H. Magne (Jap.-Fra., Mitsubishi), à 3 min 43 s ; 5. Masuoka-Oligo (Jap.-Fra., Mitsubishi), à 3 min 55 s.

MOTOS. - 1. Rahier (Bel., Suzuki) 2 h 8 min 20 s ; 2. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 35 s ; 3. Mandelli (Ital., Gilera) à 39 s ; 4. Medardo (Ita., Gilera), à 50 s ; 5. Wagner (Fra., Suzuki), à 1 min 53 s.

AUTOS. - 1. Vatanen-Berglund (Fin.-Suè., Peugeot 405 T-16) 37 h 37 min 29 s de pénalité ; 2. Waldegaard-Fenouil (Suè.-Fra., Peugeot 405 T-16), à 1 h 10 min 31 s ; 3. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 3 h 58 min 46 s ; 4. Cowan-Delferrier (G-B-Bel., Mitsubishi) à 5 h 1 min 15 s ; 5. Shinozuka-Magne (Jap.-Fra., Mitsubishi) à 6 h 33 min 20 s.

MOTOS. - 1. Orioli (Ita., Cagiva), 87 h 18 min 1 s ; 2. Mas (Esp., Yamaha), à 54 min 48 s ; 3. De Petri (Ita., Cagiva), à 2 h 32 min 36 s ; 4. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 3 h 57 min 50 s ; 5. Picco (Ita., Yamaha), à 3 h 31 min 3 s.

Une semaine après l'annonce de la motion qu'il déposera avec Mr Séguin aux assises du RPR, le 11 février prochain, Mr Charles Pasqua explique les raisons profondes de son initiative.

" Vos déclarations les plus récentes montrent bien que vous n'avez plus confiance en Jacques Chirac ?

- Non, je crois que nous ne pouvons pas présenter cela ainsi. L'opposition est malade ; elle est hors d'état d'incarner une alternance crédible. Je pense que nous avons trop sacrifié à l'union de l'opposition et que nous nous sommes trompés dans les priorités. Je considère que le RPR ne correspond plus à la situation politique nationale. Nous avons créé le RPR en 1976, et nous l'avons baptisé Rassemblement pour la République parce que nous avons considéré que l'alliance des socialistes, fortement influencée par le marxisme et les communistes, mettait en péril la société de liberté.

" Aujourd'hui, les communistes sont en voie de marginalisation. Les socialistes, même s'ils se laissent aller de temps en temps à quelques excès, s'acclimatent progressivement à une société de liberté et de compétition. Nous sommes donc dans une toute autre situation.

" De même qu'en 1976 nous avons créé le RPR, il faut donc transformer le mouvement et appeler à nous rejoindre dans un autre mouvement politique, mais toujours inspiré par les idées gaullistes, beaucoup de ceux qui partagent nos idées mais qui, actuellement, ne sont pas au RPR.

- Depuis un an et demi, Jacques Chirac et Alain Juppé souhaitent faire évoluer votre mouvement et le conseil national a admis à l'unanimité l'existence de courants de sensibilités diverses.

- Il faut une transformation beaucoup plus radicale.

- Qu'entendez-vous par transformation radicale ?

- Il faut imaginer un autre type de mouvement politique. 50 % des électeurs ne se dérangent plus pour voter. Donc c'est une menace directe sur la démocratie. D'une manière générale, la classe politique n'intéresse plus les citoyens. Les élections législatives partielles, à Dreux et à Marseille, ont montré une poussée du Front national. Si nous avons, d'une part, nos idées qui ont été récupérées en partie par Mitterrand, d'autre part, nos électeurs qui fichent le camp vers le Front national, dans quelle situation nous trouvons-nous ?

- Mais Jacques Chirac, au cours de la réunion des secrétaires fédéraux, a estimé que la motion que vous aviez préparée avec Mr Séguin n'était pas contradictoire avec ce qu'il pense et il vous propose d'en faire la synthèse avec sa motion ?

- Mais ce n'est pas possible ! Nous proposons, nous, de créer un nouveau rassemblement pour la France. Nous sommes en désaccord sur la ligne politique à suivre : ça mérite un débat de fond, un débat sérieux ! Que propose le secrétaire général dans la motion de synthèse ? Une analyse qui dit : tout va bien, nous avons connu des difficultés mais elles sont derrière nous. Très bien, merci, Mr Juppé ! Et, pour le reste, nous avons choisi l'union de l'opposition et voilà nos propositions de gouvernement.

"La direction nationale actuelle du RPR privilégie avant tout l'union de l'opposition ; ce n'est pas en rassemblant un borgne et un paralytique qu'on fait un champion de cross ! L'union, il faut la faire par les primaires ; tant que nous n'aurons pas résolu ce problème des primaires présidentielles, tant que nous n'aurons pas trouvé un système pour choisir ensemble un candidat, nous n'aurons rien réglé ; mais, en ce qui nous concerne, le moment est venu de nous transformer.

- Etait-il nécessaire de procéder comme vous l'avez fait, c'est-à-dire d'employer l'arme absolue, pour convaincre Mr Chirac de bouger, au risque de provoquer un trouble important au sein du mouvement ?

- C'est une bonne question. Mais, si j'ai choisi cette démarche, c'est parce que les autres démarches n'ont pas abouti.

- Depuis quand doutez-vous des capacités de Mr Chirac à changer ?

- Je ne doute pas des capacités de Mr Chirac ni de sa volonté. J'ai trouvé tout à fait normal qu'au lendemain de l'élection présidentielle perdue il observe un temps de silence. Mais, ensuite, ce silence se prolongeant trop longtemps, cela posait problème. Parce que, le mouvement étant ce qu'il est, il a besoin d'un leader charismatique. Il a besoin d'être conduit.

"Donc, j'ai demandé à Jacques Chirac : as-tu toujours l'intention d'être candidat à l'élection présidentielle ? Il m'a répondu : oui. Alors, il faut en tirer les conséquences.

" Pour qu'il puisse être candidat et qu'il ait une chance d'être compris par les Français, il faut qu'il ait un message original à délivrer. Si nous nous fondons dans l'opposition, si nous avons les mêmes idées sur tout, en fonction de quoi sera-t-il candidat ? Qu'est-ce qui justifiera cette candidature plutôt que celles de Mr Giscard d'Estaing ou de Mr Léotard, ou de Mr Méhaignerie, ou de je ne sais qui ? Nous ne sommes pas une composante du mouvement libéral. Nous sommes autre chose.

- Pour vous, Mr Chirac ne peut être candidat à l'élection présidentielle que s'il remplit certaines conditions. Lesquelles ?

- Ce n'est un mystère pour personne que j'ai toujours conseillé à Mr Chirac de quitter la présidence du RPR. Je crois d'ailleurs que, s'il n'avait pas été président du RPR quand il était premier ministre, ça aurait mieux valu. Cela nous aurait évité notamment les accusations contre l'Etat RPR. Je crois que, s'il avait compris où était son intérêt, il aurait dû le faire.

L'élection présidentielle, c'est le contact entre un homme et le peuple. Là aussi, il y a deux approches. Certains ont dit : Jacques Chirac a été battu, c'est épouvantable, c'est un drame dont il ne se relèvera jamais. Moi, j'ai dit : au deuxième tour, quand ils ont été mis en demeure de choisir, 46 % des Français ont préféré Jacques Chirac. Donc il devrait se préoccuper des 4 % ou 5 % qui manquent. Mais il ne pourra pas le faire s'il reste englué à la tête d'un parti où il est forcément appelé à s'occuper des élections cantonales, municipales, etc. Maintenant, il a décidé d'être candidat à la présidence du RPR. Très bien, il sera brillamment réélu. Tout le monde votera pour lui, nous les premiers. Mais cela ne résoudra rien.

- Prenons les différences qui vous séparent de Mr Séguin : il a été favorable aux courants, alors que vous aviez condamné cette réforme.

- J'ai toujours considéré qu'il était inutile de créer des courants pour avoir une expression pluraliste. On peut parfaitement avoir des opinions différentes sur quelques sujets sans pour autant s'organiser en courant. J'avais toujours pensé que la création de courants ne pouvait se justifier - c'était d'ailleurs la démarche de Séguin - que si, partant du RPR, nous débouchions sur un mouvement nouveau et élargi. Il est bien évident que, si, dans ce mouvement, viennent des gens de sensibilités différentes, la création d'un courant peut se justifier.

- Mr Séguin, lorsque l'opération des rénovateurs s'est développée au printemps dernier, a été favorable à la constitution d'un parti unique de l'opposition.

- Moi, j'y était formellement opposé. Mr Séguin partage aujourd'hui mon analyse.

- Mr Séguin a participé à l'opération dite des rénovateurs. Vous y avez été hostile.

- Je n'ai pas été hostile à l'inspiration de l'action des rénovateurs. J'ai été hostile à l'opération conduite au nom de la rénovation, dans laquelle je voyais une tentative de la part de certains dirigeants de l'UDF pour faire éclater le RPR. C'est la raison pour laquelle je me suis opposé avec force à cette opération. Dans le même temps, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que les rénovateurs ne quittent pas le mouvement. S'il n'y a pas eu de rupture à l'époque entre eux et Jacques Chirac, c'est notamment parce que, lors d'une réunion rue de Lille, j'ai pesé de tout mon poids pour qu'on comprenne leur point de vue et qu'on décide de consacrer une journée à la réflexion ensemble.

- Dans la motion qu'il avait déposée en vue des assises, Mr Séguin prenait nettement position en faveur du régime présidentiel. Il ne semble pas que cette réforme corresponde à vos vÓux.

- Je crois qu'effectivement, le balancier est allé trop loin et que le Parlement ne dispose pas de suffisamment de poids. Mais je constate, étant à l'intérieur du Parlement, que lorsqu'il a des pouvoirs, il ne les assume pas. C'est la raison pour laquelle je dis qu'avant de doter le Parlement d'autres pouvoirs, il faut faire en sorte qu'il utilise ceux qu'il a : les commissions d'enquête, les commissions de contrôle, les missions d'information, plus les moyens donnés aux rapporteurs spéciaux des commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat d'aller contrôler sur place et sur pièce, voilà autant de moyens qui permettent au Parlement de rééquilibrer les choses. Mais je reconnais, par exemple, que l'utilisation abusive du 49-3 telle qu'elle a été pratiquée par Rocard dans les derniers jours de la session parlementaire pose problème.

- Mr Séguin, dans le livre qu'il vient de publier, estime que l'élection présidentielle se gagnera au centre et même vers les socialistes. Or il semble que votre action a consisté plutôt à essayer de récupérer les électeurs qui ont quitté le RPR pour le Front national.

- Je crois que l'élection présidentielle se gagnera au centre, à droite et à gauche. Donc chacun doit avoir à l'esprit que, quand on est candidat à une élection présidentielle - cela rejoint ce que je disais tout à l'heure pour Jacques Chirac - on ne doit pas représenter une seule sensibilité. On doit fédérer les aspirations et les ambitions des Français. Pour le reste, il faut surtout récupérer les électeurs qui sont partis.

- Ces électeurs qui sont partis, notamment ceux qui sont allés grossir les scores du Front national et qui, en partie, venaient de chez vous, l'ont fait avant 1988, donc à une époque où vous aviez une importance plus grande qu'aujourd'hui au sein de la direction du RPR.

- Ce n'est pas moi qui étais le porte-parole ni le fanion du RPR, c'est Mr Chirac. L'erreur qu'ont commis tous les partis politiques, cela a été de laisser Mr Le Pen récupérer un certain nombre d'idées - de patrie, de nation, d'identité nationale, de défense de la culture française, etc. - qui devraient être partagées et défendues par tout le monde.

- Précisément, au sujet de l'immigration, Mr Séguin considère que nous sommes tous, comme il le dit, plus ou moins des immigrés, alors que vous parlez du trop-plein d'immigrés.

- C'est la politique que préconise aujourd'hui le président de la République.

- On a eu l'impression à ce moment-là que vous faisiez un clin d'Óil aux électeurs de l'extrême droite.

- Ce n'est pas du tout le problème. Si on voulait bien se reporter à l'allocution que j'avais prononcée en 1984 au conseil national du RPR et si on m'avait suivi nous aurions probablement évité la montée du Front national. Je disais qu'il appartient aux pouvoirs publics de décider par eux-mêmes du nombre d'immigrés que la France peut accepter sur son territoire.

- Mais cette déclaration de 1984, vous avez eu l'occasion de la mettre en application lorsque vous étiez au gouvernement.

" Je dis aussi que nous avons intérêt à la stabilité politique des pays d'Afrique francophone et des pays du Maghreb et leur développement économique nous devrions investir beaucoup plus dans nos actions de coopération en direction de ces pays.

- Dernier point. Mr Séguin souhaite que Mr Chirac quitte la présidence du RPR et il souhaite également qu'il quitte la mairie de Paris. Etes-vous d'accord ?

- Les souhaits de Mr Séguin et les miens n'ont pas beaucoup d'importance. Ces choses dépendent directement de la décision de Mr Jacques Chirac. Je n'ai pas de de conseils à lui donner. De toute façon, si j'en avais un, je lui conseillerais de quitter la présidence du RPR en réfléchissant au type d'organisation qu'il faut mettre en place, mais sûrement pas de quitter la mairie de Paris. Je crois que c'est à Paris que Jacques Chirac a donné la mesure de ce qu'il pouvait faire, de ce qu'il était capable de faire.

" Maintenant, il arrive à son troisième mandat, il est beaucoup plus détendu. Il devrait disposer de beaucoup plus de temps pour se consacrer à autre chose, et autre chose, c'est la réflexion, le tour du monde, rencontrer non seulement ceux qui, ailleurs, dirigent la politique, mais ceux qui réfléchisent à ce que sera l'économie dans dix ans, etc.

- Vos avez dit en quittant la réunion des secrétaires fédéraux : j'irai jusqu'au bout... Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Pas que j'irai jusqu'au bout. J'ai dit : rendez-vous aux assises.

- Cela veut dire que votre motion sera soumise au vote des Assises.

- Ah oui ! Absolument.

- Si notre motion l'emporte - c'est-à-dire si elle fait plus de voix que toutes les autres motions - que se passera-t-il ?

- Comme Mr Chirac est un démocrate, si notre motion l'emporte, eh bien, il lui appartiendra d'assumer la transformation du mouvement.

- Comment un président élu, Mr Chirac, pourra-t-il faire la politique de ceux qui auront été ses concurrents ?

- C'est bien pour cela qu'il aurait mieux valu qu'il ne s'investisse pas dans cette affaire.

Le boxeur professionnel sénégalais Abdoulaye Ka, qui est entrainé à Paris par Marcel Pigou, a perdu connaissance le 13 janvier à l'issue du combat en six reprises qu'il venait de perdre contre le Brestois Mohammed Chaid Rabbi après avoir manifesté plusieurs fois l'intention d'abandonner. Admis au service de neurochirurgie du CHU Morvan de Brest, Ka, qui est âgé de vingt-quatre ans, était encore dans le coma le 15 janvier, les médecins se refusant à tout pronostic.

- Le couturier parisien Daniel Hechter a annoncé le 15 janvier à Paris qu'il démissionnait de la présidence du RC Strasbourg (deuxième division) qu'il occupait depuis septembre 1986 et qu'il avait été prié de quitter le 19 décembre 1989 par la municipalité de la ville à la suite d'un audit évaluant le déficit du club à 89,35 millions de francs (le Monde des 21 et 22 décembre). PDG de la société de travail temporaire RMO, Marc Braillon a annoncé de son côté qu'il abandonnait la présidence du FC Grenoble-Dauphiné (deuxième division) qu'il occupait depuis juin 1983. Le club, qui a une dette de 2,244 millions de francs envers l'URSSAF, a été placé en redressement judiciaire le 14 septembre.

- Blessé à l'aine le 14 janvier lors d'un match de championnat entre Bourgoin et Biarritz, l'arrière du XV de France, Serge Blanco, a renoncé le 15 janvier à tenir sa place samedi 20 janvier à Cardiff lors du premier match du Tournoi des cinq nations. Le recordman des essais marqués sous le maillot tricolore (trente) sera remplacé par le Racingman Jean-Baptiste Lafond, qui obtient ainsi à vingt-huit ans sa quatorzième sélection.

Les cinq membres du Conseil de sécurité de l'ONU devaient se séparer, mardi 16 janvier, à l'issue de deux jours de discussions consacrées au rôle des Nations unies dans un règlement du conflit du Cambodge. La possibilité de placer ce pays, pendant une période provisoire, sous tutelle de l'ONU a été longuement évoquée par les représentants de la Chine, des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l'URSS.

Mr Roland Dumas a, dès le début des travaux lundi, donné le ton en déclarant que la réunion " doit avoir pour objet de rechercher par tous les moyens une solution permettant de mettre fin au conflit (...) tout en prévenant le retour au pouvoir des Khmers rouges ". Accueillant les représentants des Cinq, le ministre français des affaires étrangères leur a dit qu'ils détenaient " des responsabilités particulières dans le maintien de la paix " et que " certains ont une influence importante sur les protagonistes " du conflit. La France, a poursuivi Mr Dumas, " ne saurait s'accommoder d'un retour au pouvoir des hommes de Pol Pot. Tout doit être fait pour prévenir ce retour ". Selon un communiqué du Quai d'Orsay, il a enfin déclaré que le gouvernement a " toujours été favorable " à " une intervention accrue des Nations unies " pour rétablir la paix au Cambodge.

Les discussions ont principalement porté lundi sur le rôle administratif de l'ONU jusqu'à la tenue d'élections générales. Les Khmers rouges continuent de préférer la formation d'un gouvernement quadripartite cambodgien, et la Chine ne s'est pas encore prononcée officiellement à ce sujet. Les Chinois, que Mr Dumas a visiblement invités à faire des concessions en montrant du doigt leurs protégés khmers rouges, ne veulent pas d'une solution qui aboutirait, pendant la période de transition, à un partage des responsabilités administratives entre l'ONU et le régime actuel de Phnom-Penh. La Chine ne veut pas être accusée de faire barrage à un plan de paix sur lequel les autres membres du Conseil de sécurité pourraient s'entendre. Elle n'a pas davantage l'intention de mettre un terme à ses livraisons d'armes aux Khmers rouges tant qu'un règlement global n'aura pas eu lieu.

Entre-temps, si l'on en croit l'International Herald Tribune, qui cite des sources diplomatiques occidentales et soviétiques, Moscou a commencé à retirer des bases vietnamiennes de Cam-Ranh et de Da-Nang, ses " forces offensives ". La dernière escadrille de quatorze Mig-23 présente au Vietnam ainsi qu'une partie d'une escadrille de bombardiers Tu-16 auraient été récemment rapatriées. L'URSS avait déjà affirmé, il y a quelques semaines, avoir interrompu ses livraisons militaires à l'armée de Phnom-Penh. Ce désengagement soviétique d'Indochine, s'il se confirme, devrait à la fois favoriser la détente sino-soviétique et accroître les pressions en faveur d'une réduction de la présence militaire américaine aux Philippines.

- Un groupe composé de responsables politiques colombiens, dont trois anciens présidents de la République, et d'un cardinal de l'Eglise colombienne a rendu public, lundi 15 janvier, un appel aux " extradables ", trafiquants de drogue opposés à l'extradition vers les Etats-Unis, afin qu'ils cessent leurs activités en échange d'un " traitement moins rigoureux ". " Nous sommes sûrs que si les extradables acceptent cet appel, libèrent les personnes qu'ils retiennent en otage et arrêtent immédiatement leurs envois de drogue vers l'étranger, la société accueillera avec bienveillance ce geste qui les rendra dignes d'un traitement moins rigoureux que s'ils poursuivent leurs activités criminelles, " écrivent notamment les auteurs de cet appel.

Actuellement au Japon, où il effectue une tournée de conférences, Mr Boris Eltsine a souhaité, lundi 15 janvier, que l'URSS reconnaisse l'existence d'un problème territorial avec le Japon sur les îles du sud de l'archipel des Kouriles. Il a estimé que celles-ci devraient devenir une " zone économique libre " permettant à Moscou et Tokyo d'y développer leurs activités économiques.

Conscient de la nouvelle donne européenne, mais quelque peu orphelin de la détente, le Japon cherche à améliorer ses relations avec l'URSS, bloquées par un contentieux territorial qui empêche la signature d'un traité de paix entre les deux pays.

La visite que vient d'effectuer à Moscou l'ancien ministre des affaires étrangères et possible successeur de Mr Kaifu à la tête du gouvernement, Mr Shintaro Abe, témoigne du souci d'ouverture de Tokyo. Au cours de son entretien, lundi 15 janvier, avec Mr Gorbatchev, Mr Abe a implicitement remis en question la doctrine de " non-séparation " de l'économie et de la politique qui était jusqu'à présent l'axe de la diplomatie japonaise à l'égard de Moscou. Pour Tokyo, le choix était simple : tant que la question de la restitution des quatre îles du sud des Kouriles occupées par l'URSS depuis 1945 ne serait pas résolue, le Japon n'entendait pas dépasser un certain stade dans sa coopération économique avec les Soviétiques.

Ne faisant apparemment plus d'un tel accord un préalable au développement des relations économiques, Mr Abe a déclaré à Mr Gorbatchev : " Parallèlement à la question des territoires du Nord, il nous faut coopérer dans d'autres domaines et faire avancer les relations bilatérales. " Pour les commentateurs japonais, cette déclaration marque un tournant dans la diplomatie nipponne.

Mr Abe a proposé à son interlocuteur le soutien japonais à l'amélioration de la productivité industrielle et de la gestion économique en URSS ainsi qu'un développement des échanges de personnes entre les deux pays.

L'Union calédonienne, la principale composante du Front de libération nationale kanake et socialiste (FLNKS), a décidé, lors de son comité directeur du samedi 13 janvier, de présenter plusieurs candidats à la présidence du Front. L'élection doit avoir lieu lors du congrès des 20 et 21 janvier. Les noms proposés par l'UC pour ce poste ne seront rendus publics qu'au dernier moment pour " des raisons de sécurité ". Durant les débats, cette crainte de l'assassinat politique avait poussé certains militants à proposer une direction collégiale, solution qui a finalement été repoussée pour des raisons d'efficacité.

Les assassinats de Jean-Marie Tjibaou, le précédent président du FLNKS, et du numéro deux du parti, Yeiwené Yeiwené, le 5 mai dernier à Ouvéa, ont pesé sur les débats du comité directeur. Mr François Burck, le président de l'Union calédonienne, a réaffirmé la thèse du complot, rejetant celle de l'acte de folie d'un seul individu. Les dirigeants de l'Union calédonienne souhaitent que ce problème soit débattu lors du prochain congrès du FLNKS dans " un souci de clarification ". Le comité directeur a refusé le retour, au sein du FLNKS, du Front uni de libération kanake (FULK), le seul groupe de pression signataire de la charte du Front à avoir refusé les accords Matignon.

" Nous ne pouvons plus travailler ensemble ", a affirmé Mr François Burck, qui évoque un " différend stratégique " avec ce petit parti qui n'avait pas condamné les assassinats des deux leaders indépendantistes. Il demande au FULK de s'expliquer sur son mot d'ordre d'" indépendance immédiate ".

Les autres groupes de pression toujours membres du front indépendantiste et signataires des accords Matignon semblent, eux, favorables à une réintégration du FULK. Cette question est centrale pour l'unité du Front déjà entamée par le départ du syndicat indépendantiste USTKE. - (Intérim.

Les responsables des différentes motions qui vont être soumises au vote des militants socialistes s'affairent, jusqu'au mercredi 17 janvier, pour réunir les cinq cents signatures qu'ils doivent faire figurer au bas de leur texte . Les engagements pris au moment du dépôt des contributions, à l'automne dernier, devaient être confirmés, ce qui ne soulevait guère de difficultés. D'autres élus ou responsables, qui n'avaient pas pris parti jusqu'à présent, sont sollicités . Enfin, ceux qui avaient soutenu la démarche de Mr Louis Mermaz doivent se reclasser entre la motion que le président du groupe socialiste de l'Assemblée nationale signe avec MM Pierre Mauroy et Lionel Jospin, et celle de Mr Laurent Fabius . Devaient être établies, aussi, les listes de candidats au futur comité directeur, liées aux motions.

L'accord entre les jospino-mauroyistes et les mermaziens s'est fait sur la base d'un score estimé de 33 % des mandats, qui, compte tenu des sièges supplémentaires dus à la " barre " des 5 %, donnerait à cette motion quarante-trois places au comité directeur. Celles-ci seraient alors réparties dans la proportion de 54 % pour Mr Jospin et ses amis, 24 % pour Mr Mauroy et les siens, 21 % pour Mr Mermaz et ses compagnons, soit, respectivement, vingt-quatre, onze et neuf sièges. Mr Jospin a accepté que Mme Edith Cresson et Mr Roland Dumas figurent sur son propre contingent, bien qu'ils n'eussent pas signé sa contribution. La discussion a porté, aussi, sur le bureau exécutif et sur les fédérations. Mr Mermaz amène avec lui plusieurs premiers secrétaires fédéraux, dont ceux de l'Indre et de l'Indre-et-Loire, proches de Mr André Laignel, et celui des Alpes-Maritimes, Mr Jean-Hugues Colonna, ancien député, proche de Mr Pierre Joxe (lequel soutient Mr Fabius). En outre, Mr François Letzgus (Marne), qui hésitait, a décidé de les rejoindre.

Au total, la motion Mauroy-Mermaz-Jospin pouvait compter, mardi, sur l'appui de quarante-deux dirigeants de fédération, contre un peu plus de trente pour les fabiusiens. Ceux-ci bénéficient, en revanche, du soutien d'un nombre de parlementaires supérieur à celui de leurs concurrents, le reclassement des mermaziens ou l'engagement de ceux qui n'avaient pas encore choisi leur camp leur ayant amené, notamment, les députés Gilbert Mitterrand (Gironde), Jacques Santrot (Vienne), Jean Giovannelli (Morbihan), Joseph Gourmelon (Finistère), Jean-Louis Dumont (Meuse) et Mr François Louisy, sénateur de la Guadeloupe.

Les discussions entre mauroyistes et jospinistes, avant que Mr Mermaz et ses compagnons ne les rejoignent, avaient mis en présence deux représentants de Mr Jospin - MM Daniel Vaillant, membre du secrétariat national du PS, chargé des fédérations, et Pierre Shapira, conseiller au cabinet du ministre de l'éducation nationale, - le directeur du cabinet de Mr Mauroy, Mr Gérard Weltzer, et le chef du cabinet de Mr Michel Delebarre, Mr Gilles Bardoux. Que le ministre de l'équipement, qui avait longtemps fait figure de " dauphin " de Mr Mauroy, ait jugé utile de se faire représenter personnellement à cette négociation confirme qu'il entend agir de façon autonome par rapport au maire de Lille.

Mr Yvon Briant, président du CNI, a déclaré lundi 15 janvier qu'il redoutait que " les querelles au RPR ne laissent des traces ". Il a estimé que " l'opposition doit arrêter de s'entre-déchirer " car " les Français, déjà fatigués par les jeux de la politique, pourraient s'en détourner ".

" Je ne comprends pas la démarche, avouée, de Pasqua et Séguin ", a dit Mr Briant lors d'une conférence de presse faisant suite au comité directeur du 13 janvier. " Le retour aux sources du gaullisme qu'ils proposent constitue un programme assez peu mobilisateur, et vouloir affirmer la vocation majoritaire du RPR n'est pas bon pour l'union de l'opposition ", a-t-il ajouté.

Pour le président du CNI, Alain Juppé est " le meilleur secrétaire général que le RPR se soit donné depuis longtemps ". Mr Briant s'est en revanche demandé si Charles Pasqua n'a pas " abordé une question plus vaste qui concerne toute l'opposition : Chirac est-il aujourd'hui un présidentiable crédible? ". " Si demain le système de primaire à la française était mis en Óuvre, il n'est pas sûr du tout que ce soit Chirac qui sorte du chapeau. Peut-être est-ce là la seule crainte légitime de Pasqua et Séguin ", a-t-il conclu.

Dans un communiqué commun publié lundi 15 janvier, le Mouvement des rénovateurs communistes (MRC) et l'association ARIAS qui regroupe les " reconstructeurs " du PCF considèrent que " le moment est venu d'engager un processus de convergences des différentes composantes issues de la crise structurelle du communisme français ". Se prononçant pour " la construction de la maison commune des communistes français " qui sera, selon eux, " obligatoirement pluraliste ", ces dissidents tiendront un " meeting-débat " à Paris dans les prochaines semaines.

Mr Jacques Chirac, président du RPR, s'est adressé de " coeur à coeur " aux militants RPR pour leur demander, dans une lettre datée du 12 janvier et rendue publique lundi 15, " d'approuver " le projet qu'il soutiendra aux assises du 11 février et " d'engager ainsi le Rassemblement sur les chemins de la reconquête ".

Le maire de Paris, qui a réaffirmé qu'il serait de nouveau candidat à la présidence du RPR, écrit dans cette lettre qu'il a " tout fait, depuis des mois, avec Alain Juppé ", pour qu'aux assises le RPR " puisse montrer sa force, son unité et son imagination ". Faisant référence à la polémique qui oppose la direction du RPR à Mr Charles Pasqua et à Mr Philippe Séguin, il déclare : " il se trouve néanmoins que vous aurez à trancher un débat qui vient d'apparaître brutalement au grand jour ".

Selon Mr Chirac, le texte de MM Pasqua et Séguin, " n'appelle de ma part aucune critique et n'est pas, dans son esprit et son ambition, différent de la motion de synthèse rédigée par les instances du mouvement ". " En revanche, il a été présenté dans le cadre d'une critique très vive des dirigeants du mouvement accusés " d'incapacité ". Il ne s'agit donc plus d'une contribution à la réflexion du RPR, mais d'une motion de censure contre ses responsables ", écrit-il.

" Et qui pourrait imaginer que le président du RPR, dans l'esprit des institutions de la V-è République, ne se sentirait pas personnellement mis en cause par une telle contestation alors qu'il assume la responsabilité de nommer le secrétaire général du mouvement et d'arrêter sa ligne politique ? ", interroge-t-il. " Chacun doit savoir que j'assume ce qui a été fait et que je n'ai aucune intention de devenir un président qui, sous prétexte d'être un arbitre, serait dépourvu de responsabilités ", ajoute Mr Chirac avant de condamner " l'initiative qui a provoqué un affaiblissement de notre mouvement, comme en témoigne la jubilation ouverte de tous nos adversaires politiques ".

Dans cette même lettre, le maire de Paris souligne que la " première question est notre place dans l'opposition ". " Si nous voulons réussir l'alternance, nous devons unir les forces de tous ceux qui partagent pour l'essentiel les mêmes valeurs ", écrit-il. A cette fin, il propose à ses partenaires " une démarche pragmatique et réaliste,(...) préparons ensemble un projet de gouvernement (...) mettons au point un système qui nous permettra de désigner un candidat unique de l'opposition à la prochaine élection présidentielle. Quand tout cela sera acquis nous pourrons préparer ensemble les élections législatives et locales et organiser l'union de nos formations dans le respect de l'identité et de la vocation de chacune d'entre elles ".

Mr Lionel Jospin menace, dans une interview au mensuel Passages en vente le 19 janvier, de rappeler " le jeu et le bilan de chacun si, au congrès du PS à Rennes, on continuait à concentrer les critiques sur la direction du parti ". " Pourquoi Mauroy serait-il le seul vers lequel on ferait converger les critiques? " demande le ministre de l'éducation nationale, qui cosigne avec le premier secrétaire du PS une motion pour le congrès. " Pourquoi ce tir unilatéral ? (...) Après tout, pourquoi ne critique-t-on pas le président de l'Assemblée nationale, le ministre de l'économie... "

De Jean-Pierre Gaudard (1) à Jean-Pierre Vaudon (2) en passant par Michel Cardoze (3) et Michel Naudy (4) sans oublier Robert Crémieux (5) et d'autres encore, l'Humanité a épuisé une cohorte de journalistes au cours de la dernière décennie. Départs volontaires, licenciements politiques et ruptures avec le PCF se sont multipliés,privant ainsi le titre phare de la presse communiste de professionnels, remplacés par des militants. Lieu privilégié, à l'intersection de l'appareil intérieur et du monde extérieur, " l'Huma " cristallise, d'une certaine façon, chaque crise du parti. Du " vote révolutionnaire " à droite en 1981 à l'effondrement des régimes communistes à l'Est en 1989, qui alourdit le climat de la rédaction, l'organe central vit douloureusement l'effritement de ce qu'il considère comme la poursuite de l'idéal de Jaurès.

La dernière forme de ce malaise qui tourneboule le parti depuis dix ans est la décision de Bernard Frédérick, un des deux correspondants de l'Humanité à Moscou, de proposer au Monde un point de vue, publié dans nos éditions du 13 janvier (6), demandant un " débat public, ouvert, vrai " au sein du PCF et dénonçant la " guerre civile " interne voulue par la direction. Cela lui vaudra-t-il le même sort qu'à tous ses confrères communistes qui, un jour ou l'autre, ont émis un doute ou remis en cause une partie du dogme ? La lecture de l'Humanité du 16 janvier laisse penser que cela ne sera pas le cas.

Dans un style très administratif et juridique, le quotidien annonce que " cette violation des règles élémentaires de travail, qu'aucun autre journal n'accepterait, n'a pas amené la direction de l'Humanité à prendre une sanction, visiblement souhaitée par Bernard Frédérick et tous ceux qui, comme lui, veulent accréditer l'idée que la direction du PCF ferait régner un climat de " guerre civile ". La direction demande donc à ce " journaliste rétribué par l'Humanité " d'appliquer " ce que l'on appelle dans la profession " l'orientation éditoriale du journal ", ce qui implique le respect de la politique de l'organe central du PCF ".

Cette décision a été annoncée à la rédaction, lundi 15 janvier, par Claude Cabanes au cours de la réunion quotidienne de 14 h 3O. Le rédacteur en chef a parlé de faute grave méritant une sanction que la direction serait en droit de prendre mais qu'elle ne prendra pas car elle serait ressentie et exploitée comme une mesure politique. Bernard Frédérick continuant a soutenir la perestroïka et Gorbatchev, a-t-il indiqué, l'affaire est close. Explication beaucoup plus prosaïque d'un journaliste maison : " Ils n'ont pas les moyens de le vider. " En tout état de cause, contrairement à l'affirmation de l'Humanité, une interdiction de signature " à titre conservatoire " avait été signifiée, dimanche, au correspondant à Moscou. Explication donnée par Claude Cabanes à la rédaction : les lecteurs n'auraient pas compris que la signature de Bernard Frédérick figure dans le Monde publié vendredi et dans l'Humanité de samedi.

Cette mansuétude, qui marque un recul, n'a pas été unanimement appréciée. Un jeune rédacteur disant parler au nom de sa rubrique, " Economie et luttes ", dont il est l'adjoint a fait part de son " indignation " après les propos de Bernard Frédérick. Un autre, plus chevronné, confie qu'il aurait fallu être " plus ferme ". Il semble pourtant que cette attitude directoriale ait été généralement bien accueillie dans une rédaction dont les journalistes, selon l'un d'entre eux, " s'observent et s'épient ", alors qu'un autre préfère parler de " climat pesant, à l'image de ce qui se passe dans le parti ". Le passage à Moscou de Roland Leroy, directeur du journal, n'est peut-être pas étranger à cette souplesse...

Abdi Musa et Mira Jimale sont formels : " Sept camions du HCR (le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) sont arrivés le 27 décembre à Hargeisa. " Ce qu'ils contenaient ? " De la farine de blé et du riz. " Le convoi venait, précisent-ils, du port de Berbera. Quant à la nourriture, il y a peu de chances pour que les réfugiés - auxquels elle était théoriquement destinée - en voient un jour la couleur : " Comme d'habitude, tout le chargement a été confisqué par l'armée gouvernementale. "

L'arrivée de ces "sept camions du HCR" aura de quoi surprendre plus d'un observateur. Les difficultés rencontrées par les Nations unies pour mener à bien leur mission dans le nord de la Somalie avaient conduit le HCR à envisager de stopper son programme d'assistance dans le nord. Le gouvernement somalien avait été officiellement informé de cette décision fin août 1989. Moins de trois mois plus tard, ce qui aurait dû être "le dernier convoi du HCR" quittait Berbera en direction des camps de réfugiés (le Monde du 1er novembre).

L'affaire des " camions d'Hargeisa " risque fort de jeter le doute : les déclarations de principe du HCR seraient donc restées lettre morte ?, s'étonnera-t-on. Et l'aide alimentaire ne servirait qu'à nourrir en sous-main une armée somalienne dont les performances en matière de violations des droits de l'homme sont connues dans le monde entier ?

Les responsables du HCR en poste à Mogadiscio ne démentent qu'à moitié. Les Nations unies n'auraient rien à voir, selon eux, avec la nourriture arrivée à Hargeisa. Mais ils admettent que le gouvernement somalien " utilise " les " camions donnés par le HCR " pour acheminer de la nourriture " fournie par des pays du Golfe ". Cette nourriture serait destinée " aux populations déplacées ". Quels sont ces anonymes " pays du Golfe " et qui sont ces " populations déplacées " ? Mystère.

Quant à la suspension de son propre programme, il n'en est pas question - du moins pour le moment. De nouveaux stocks de nourriture, collectés par le HCR et le programme alimentaire mondial (PAM), mis en place dans le cadre d'un " programme d'urgence ", devraient approvisionner le nord de la Somalie " pour une période de six mois ". De quoi alimenter aussi... bien des polémiques.

Le docteur Mahmoud n'avait, au départ, aucun préjugé défavorable vis-à-vis des Nations unies. Mieux : il a lui-même travaillé comme médecin dans un des camps du HCR, celui de Diremane, proche de la localité de Borama. C'est l'armée gouvernementale qui a mis le holà : " En mai-juin 1988, quand la guerre a gagné Burao et Hargeisa, tout le personnel médical d'origine issak a été arrêté ; pour autant que je sache, notre arrestation et notre emprisonnement n'ont suscité aucune protestation de la part des dirigeants du HCR. " Le docteur Mahmoud exerce aujourd'hui, bénévolement, dans le village-hôpital de Masajid, non loin de la frontière éthiopienne. Il n'a pas le temps d'être amer ni de chômer : plus de soixante-dix blessés de guerre du MNS reposent sous les huttes de branchage, dans l'attente de soins. " Au moment de la bataille d'Hargeisa, il y en a eu jusqu'à deux mille ", assure-t-il. La proximité de l'Ethiopie constitue, pour les civils aussi bien que pour les maquisards du MNS, une source de ravitaillement fantastique. La frontière n'étant pas fermée, les navettes sont incessantes. A pied, à dos d'âne, en camion, on va, on troque et on trafique à longueur de journée. Tout passe, tout s'échange, tout se vend : les chameaux, les informations, les bidons d'huile du PAM, sans oublier... les armes.

" Evidemment, il n'y a pas de contrat en bonne et due forme, cela se fait sous le manteau, explique un moudjahidin. Généralement, on rachète les armes et les munitions aux officiers éthiopiens, qui camouflent ces " détournements ". " " Chacun y trouve son compte : ils nous font plutôt de bons prix... ", soutient le maquisard, non sans une certaine fierté. Bien qu'officiellement le MNS ne s'approvisionne en armes que grâce au butin " récupéré chez l'ennemi ", ces petits " extras " venus d'Ethiopie sont un secret de Polichinelle.

Lors du voyage vers Hargeisa, alors que notre camion faisait escale dans un oued, une douzaine de fusils flambant neufs sont venus s'ajouter à notre chargement de riz : " Ce sont des Thomson, des armes américaines..., souffla un maquisard. Elles viennent d'Israël, c'est pour cela qu'elles sont neuves. " L'hypothèse est plausible. Le régime éthiopien, à qui l'aide militaire soviétique et est-allemande commence à faire défaut, cherche aujourd'hui d'autres soutiens. La Corée et, surtout, Israël - avec qui Addis-Abeba vient de renouer ses liens diplomatiques - sont les pays les plus souvent cités. De source diplomatique, on certifiait la présence, à la mi-décembre, de deux cents conseillers militaires israéliens en Ethiopie.

En dehors de l'Ethiopie, l'autre voie de passage par laquelle s'alimente le MNS, c'est, bien sûr, le port de Zeila - "libéré" par les rebelles au mois de mai dernier. C'est par là que débarquent, par barcasses entières, les cartons de cigarettes - dont les moudjahidins font une consommation effrénée - et les sacs de riz, l'ordinaire de la gastronomie maquisarde. On y ajoute parfois un peu de chameau bouilli.

Dans les " zones libérées " - 97 % du nord de la Somalie, selon les dirigeants du MNS, - les troupeaux ont fait leur réapparition : chèvres, moutons, zébus et chameaux paissent désormais paisiblement. Certains bataillons du mouvement possèdent leur propre cheptel : ce qu'on baptise officiellement les " dons de la population " sont généralement le produit des razzias effectuées chez les nomades du clan Gadaboursi, accusés de " collaborer " avec le régime du président Syad Barre.

Mais l'essentiel du soutien matériel et financier dont bénéficie le MNS provient des cotisations volontaires que verse, sans discontinuer, la diaspora somalienne. " En moyenne, on donne 20 % de notre revenu. Parfois, c'est beaucoup plus ", précise un homme d'affaires issak. Ces " tontines de l'exil " suffisent, en tout cas, pour soigner, habiller et chausser à peu près convenablement les trente mille combattants supposés du MNS. Quel autre mouvement de guérilla peut se targuer d'un tel élan de solidarité?

Championne de la croissance durant la décennie écoulée, l'industrie chimique européenne commence sérieusement à s'essouffler. Selon les experts du Conseil européen des fédérations de l'industrie chimique (CEFIC), sa production pour 1990 ne devrait augmenter que de 2,5 % alors qu'elle s'était encore accrue de 3,6 % l'an dernier.

Rien à voir bien sûr avec les 6,7 % enregistrés pour 1988. Mais le ralentissement n'en est pas moins notable. Ce qui n'empêchera pas les investissements, parvenus à un niveau record en 1989 (23 milliards de dollars, soit 131 milliards de francs), " de continuer à croitre de 2 % ", assure-t-on encore au CEFIC.

Les industriels, eux, ne se disent pas déçus par ce coup de frein prévisible. Au contraire, ils considèrent que l'activité va se stabiliser au plus haut niveau, ce qui devrait permettre à l'industrie chimique de faire l'atterrissage en douceur souhaité en attendant un prochain cycle de croissance. Quelques-uns pensent que l'ouverture de nouveaux marchés à l'Est pourrait donner un utile coup de pouce au développement des affaires.

La chimie est une des plus importantes industries européennes avec un chiffre d'affaires évalué, pour l'année écoulée, à 350 milliards de dollars, soit, au cours actuel du billet vert, 1 995 milliards de francs.

Par touches successives, le gouvernement a entamé, ces derniers mois, une réforme des modes de rémunération de plusieurs professions médicales. Cet exercice, qui constitue une des réponses au dérapage des dépenses de santé, remet en cause des situations acquises et suscite de vives réactions catégorielles sur un terrain particulièrement sensible : celui de la santé.

Les biologistes se sont vu imposer une nouvelle nomenclature et la marge bénéficiaire des pharmaciens a été remodelée. Alors que l'éventualité d'un " gel " du secteur à honoraires libres est à l'origine de la grève des internes et des chefs de clinique, une partie des tarifs conventionnels des médecins libéraux pourraient à l'avenir évoluer en fonction de certaines économies réalisées par l'assurance-maladie. Pour les pouvoirs publics, ces modifications visent à " adapter la rémunération des professions médicales aux évolutions techniques et économiques ", afin de contribuer à une modération des dépenses de santé. Un impératif " gestionnaire " qui permet aussi au gouvernement d'illustrer sa volonté d'atténuer l'évolution inégalitaireçobservée ces dernières années entre les revenus des salariés et ceux des non-salariés. Une réponse à ceux qui discernent un " déficit social " dans l'action du premier ministre...

L'envol des dépenses de santé est une réalité parfaitement connue. En un an, l'assurance-maladie a subi une augmentation de 17 % des prescriptions et de 10 % des honoraires. De novembre 1988 à novembre 1989, la progression annuelle globale de ses remboursements atteint 10,6 % (contre + 8,8 % pour 1988). Or l'écart observé entre les dépenses de santé et la croissance économique n'est pas neutre. Non seulement ce différentiel est difficilement supportable par la Sécurité sociale, mais il menace, à terme, l'ensemble du système de protection sociale.

Certes, on ne saurait figer arbitrairement ces dépenses ou même les faire évoluer parallèlement à la richesse nationale. Leur essor repose en effet sur plusieurs tendances lourdes : l'évolution du mode de vie des Français, le vieillissement démographique et le coût croissant du progrès médical. En revanche, si on laisse filer les dépenses, ce sont les remboursements qu'il faudra réduire, car il n'est pas question d'augmenter les prélèvements obligatoires à due concurrence. Du reste, vient de rappeler le CREDES, la prise en charge de l'ensemble des dépenses de santé par la Sécurité sociale est passée de 74,3 % en 1980 à 70,7 % en 1988.

" Les professions de santé doivent collectivement accepter de prendre en compte l'impératif de maitrise des coûts ", souligne un conseiller du premier ministre, qui met en garde contre tout amalgame entre qualité de la médecine et croissance des dépenses. Plus abrupt, Mr Claude Evin, ministre de la solidarité, affirme que " les médecins ont davantage intérêt à être conventionnés par la Sécurité sociale que des sociétés d'assurances ".

Avec un taux de progression annuel de 4 % de ses effectifs, le corps médical éprouve quelques réticences à entendre un tel discours. Les internes et les chefs de clinique ne s'alarment-ils pas des difficultés - voire de l'impossibilité - de choisir à l'avenir un secteur à honoraires libres... qui semble avoir ses beaux jours derrière lui ?

Mr Jacques Monnot, président du Centre national des professions de santé (CNPS), récuse toute analyse tendant à " établir un lien automatique entre dépenses de santé et assurance-maladie ". " Il est naturel que les premières progressent plus vite que les remboursements de la seconde. Si l'on superpose les deux, on va vers le rationnement des soins ", ajoute- t-il. Aussi, Mr Monnot ne cache pas son inquiétude, et dénonce en outre certaines " agressions " d'un gouvernement qui lui parait animé de motivations " idéologiques ".

Le président du CNPS cite notamment " la réforme sans concertation " de la nomenclature des actes de biologie. Il est vrai que cette profession a fort mal accueilli la décision des pouvoirs publics qui aboutit à réduire de 1,2 milliard de francs en année pleine le chiffre d'affaires des biologistes, qui, depuis plusieurs années, progressait de 15 %. Explication du gouvernement : le progrès technique permet désormais aux laboratoires d'utiliser des " automates ", qui peuvent réaliser simultanément plusieurs analyses. Cependant, les biologistes nouvellement installés et lourdement endettés se trouvent dans une situation difficile.

En revanche, Mr Monnot se félicite de la concertation qui a accompagné la modification de la tarification des pharmaciens d'officine. A compter du 1er mars, leur rémunération s'effectuera, selon un barème dégressif, avec une marge inversement proportionnelle au prix du médicament ; de 44 % pour les produits inférieurs à 10 F à 8 % pour les produits supérieurs à 97 F. Alors que la réduction du taux de marge des pharmaciens avait, fin 1988, débouché sur un conflit ouvert, cette nouvelle procédure a été adoptée avec l'accord de la profession. Elle ne modifie guère la rémunération des officines, mais atténue les effets inflationnistes de l'ancienne formule ; ce sont en effet les médicaments les plus chers dont la vente se développe le plus. A contrario, la suppression, " pour des raisons d'efficacité médicale ", des remboursements de certaines préparations magistrales suscite quelques remous.

Avec les médecins libéraux, les relations ne sont pas non plus au beau fixe. En outre, les rapports difficiles entre l'Etat, l'assurance-maladie et les syndicats de médecins chargés de négocier la convention médicale ne facilitent rien. Si les partenaires sont d'accord pour limiter minimum le secteur à honoraires libres, afin de garantir le sacro-saint libre accès aux soins, ils sont incapables depuis plus de huit mois d'adopter une formule consensuelle. Quant au souhait du gouvernement de lier une partie des revalorisations tarifaires à l'évolution des dépenses de santé, il est jugé " inacceptable " par le CNPS. " Nous sommes d'accord pour parvenir à un bon usage des soins permettant de ralentir la progression des dépenses. Mais il faut que les critères de choix soient médicalisés, sinon c'est notre relation de confiance avec les patients qui serait rompue ", propose Mr Monnot. Au gouvernement, on assure partager ces principes, mais on souhaiterait que les syndicats de médecins " soient un peu plus fermes avec leur base " et " fassent prendre conscience au monde médical qu'à force de refuser l'autodiscipline il est en train de scier la branche sur laquelle il est assis ".

Toutefois, le premier ministre ne veut pas prendre " le risque de la brutalité d'un affrontement " avec les professions de santé. " On peut perdre un peu de temps - quelques années - à se comprendre ", a-t-il souligné, le 11 janvier, devant le Forum de l'Expansion.

Les chantiers navals sud-coréens ont enregistré des commandes record en 1989 (essentiellement à l'exportation) d'un montant de 3,4 milliards de dollars, soit une hausse de 77 % par rapport à 1988, a annoncé le 14 janvier le ministère du commerce. En tonnage, la hausse atteint 14 %.

Le montant des commandes à exécuter occupera les quatre principaux chantiers jusqu'au deuxième semestre de 1991. Les prix des navires ont augmenté de 15 % par rapport à 1988 et ont presque doublé depuis 1985.

Car en décrétant, lundi 15 janvier, l'état d'urgence dans le Haut-Karabakh et plusieurs autres régions d'Arménie et d'Azerbaidjan, Mr Gorbatchev n'a pu que donner l'impression d'agir. Une semaine après le début de cette nouvelle flambée de violences, deux jours après les premiers pogroms de Bakou et alors même que continuait de plus belle ce que la Komsomolskaia Pravda appelle, mardi matin, la " guerre civile ", le chef de l'Etat soviétique ne pouvait pas continuer à ne rien faire.

Ne pas réagir eut été avouer son impuissance et reconnaitre que l'Etat réputé, hier encore, le plus puissant du monde, était incapable d'assurer le droit le plus élémentaire de tout citoyen - le droit d'être protégé dans sa vie et dans ses biens. Dès lundi matin d'ailleurs, le conseil de la communauté arménienne de Moscou lui avait adressé un message pressant soulignant ce " paradoxe " et exigeant l'intervention des autorités fédérales.

C'est maintenant fait puisque des unités de l'armée, de la marine et du KGB vont se joindre aux troupes du ministère del'intérieur. Ces troupes, qu'on pourrait comparer à la gendarmerie mobile en France, étaient jusqu'à présent totalement dépassées. Ce renfort devrait donc contribuer à une amélioration de la situation et cela d'autant plus que le décret sur l'état de siège donne autorité aux représentants de l'Etat pour interdire manifestations, grèves et meetings, contrôler la presse, dissoudre des organisations et imposer le couvre-feu.

Ces mesures sont applicables dans l'ensemble de la région autonome du Haut-Karabakh ainsi que dans les zones limitrophes du territoire azerbaidjanais, tout le long de la frontière avec l'Iran et dans l'est de l'Arménie, à Goris, là d'où part l'essentiel de l'aide arménienne au Haut-Karabakh. Le décret du Presidium du Soviet Suprême demande parallèlement au Soviet Suprême d'Azerbaidjan d'imposer un couvre-feu à Bakou et dans plusieurs autres villes de la République et à celui d'Arménie de prendre les " mesures les plus décisives " contre ceux qui " attisent les passions entre nationalistes ".

Tout cela n'est pas rien mais le fait est pourtant que Mr Gorbatchev et le pouvoir fédéral agissent là comme si les autorités légales des deux Républiques avaient encore un quelconque poids politique. Or ce n'est plus le cas depuis plusieurs mois déjà. Tant en Arménie qu'en Azerbaidjan, élus etresponsables officiels ont soit basculé du côté des mouvements nationalistes, soit renoncé à exercer leur pouvoir.

Peut-être - sans doute, même - pourra-t-on leur faire avaliser des décisions prises à Moscou, mais l'idée de ne mettre ni la Fédération, ni Mr Gorbatchev en première ligne et d'y laisser les autorités locales relève du rêve. La situation est aujourd'hui que l'affaire du Haut-Karabakh est délibérément exploitée par la fraction la plus radicale du Front populaire d'Azerbaidjan pour démontrer aux Azeris la paralysie de Moscou, attiser la passion nationaliste et aller vers une proclamation d'indépendance.

Début janvier déjà, en démantèlant par la violence les installations frontalières avec l'Iran, donc les installations d'une frontière d'Etat soviétique, les nationalistes Azeris les plus radicaux avaient tout simplement défié et mis à l'épreuve Mr Gorbatchev. Répondre alors au défi en montrant ses muscles ?

Beaucoup plus facile à dire qu'à faire, et cela pour deux raisons. La première est que tant que l'affaire du Haut-Karabakh n'aura pas trouvé de solution, les nationalistes azeris ne cesseront de se renforcer et cela sur une base toujours plus radicale. Or, aujourd'hui en tout cas, après deux ans de haine, de sang et de pogroms, il n'y a pas de solution de compromis possible. L'administration directe de la région par Moscou a donne si peu de résultats que Mr Gorbatchev a du y renoncer. Il n'y a ni partage, ni échange de territoires envisageables. Il n'y a qu'à donner raison aux uns, aux autres, ou laisser pourrir. On voit maintenant les conséquences de la tactique du pourrissement, mais si sinistres soient-elles, Mr Gorbatchev ne peut pas plus donner satisfaction aux Azeris qu'aux Arméniens. Dans le premier cas, il susciterait l'insurrection de l'Arménie et donnerait, en Azerbaidjan une telle prime à la surenchère sanglante que le problème de la sécession se poserait de plus belle. Dans le second, c'est l'insurrection en Azerbaidjan.

Dans la meilleure des hypothèses, les mesures prises, lundi, vont au bout de plusieurs jours donner des résultats, mais totalement provisoires. La prochaine flambée sera plus violente encore, mieux organisée et il faudra donc envoyer plus d'hommes encore.

Et c'est là qu'on arrive au deuxième problème fondamental de Mr Gorbatchev : les points de tension ne manquent déjà pas en URSS. Ils vont - nul besoin d'être devin pour le savoir - se multiplier et les troupes du ministère de l'intérieur ne comptent jamais que 35 000 hommes, déjà engagés pour presque moitié. Si l'heure est au recours à la force, et on le voit dès maintenant, il faut recourir à l'armée et au KGB qui possède ses propres troupes.

Aucun pouvoir civil n'aime se mettre dans la main des pouvoirs militaire et policier et Mr Gorbatchev a toutes les raisons d'y être particulièrement réticent dans la mesure où il danse en permanence au-dessus d'un précipice dans lequel beaucoup de gens souhaitent le voir tomber. Et même en assumant le risque d'un rôle intérieur de l'armée que contrebalance le poids du KGB où le secrétaire général a de très solides appuis, reste une autre difficulté : l'armée est faite de conscrits.

Sa cohésion reste à prouver dans des interventions de police entre deux nationalités et les familles russes n'ont aucune envie d'envoyer leurs fils tomber dans le Caucase. A mieux y regarder, ce " paradoxe " d'un Etat théoriquement si puissant et pratiquement si faible est bien moindre qu'on ne pourrait le penser.

Regardant, lundi soir, les journaux télévisés, les Soviétiques ont ainsi appris que les Arméniens de Bakou étaient encore l'objet d'attaques le jour même, que le Front populaire de Lenkoran avait " suspendu les activités des organismes d'Etat " et continuait de diriger cette ville d'Azerbaidjan, que des soldats avaient été enlevés dans le Haut-Karabakh et qu'on se battait à coups de kalachnikov au nord de la région autonome. Si un Soviétique l'ignorait encore, tous savent maintenant que cette " guerre civile " qui nourrissait leurs craintes depuis si longtemps a commencé dans le Caucase et tous ont entendu un vieil Arménien poser à l'écran cette question que l'on entend depuis si longtemps en Arménie : " Où est le gouvernement ? Où est le Comité central ? "

Terribles questions puisqu'elles veulent dire : " Où est le pouvoir soviétique ? " Jusqu'à aujourd'hui toujours, ce spectacle de la guerre civile joue plutôt en faveur de Mr Gorbatchev. Il démontre que ses mises en garde répétées, chaque jour plus pressantes, contre les dangers du nationalisme et de la violence sont tout sauf infondées. La peur peut être bonne conseillère, mais si le secrétaire général ne réussit pas vite à reprendre l'initiative politique comme il compte essayer de le faire au prochain plénum (le Monde du 16 janvier), ce sont son autorité et sa crédibilité qui seront en danger.

Ce mardi matin, la Russie soviétique, l'organe des conservateurs, prenait longuement la défense de l'armée, " force neutre, stabilisatrice " dont les hommes sont attaqués " de l'ombre ", écrivait en une le quotidien avant de conclure : " Les gens attendent des mesures socio-politiques radicales. Et les militaires aussi.

Lundi, tandis que se poursuivaient le progroms de Bakou, onze autres villes d'Azerbaidjan organisaient des meeting anti-arméniens - ces sortes de meetings qui avaient donné le signal des premiers progroms de la capital. A Guiandja, (ex-Kirovabad), le rassemblement s'est terminé par l'attaque de l'école supérieure d'agriculture où ont volés 80 mitraillettes, 2 mitrailleuses, 1 lance-roquette et 27 baionnettes destinées à l'entrainement militaire des étudiants.

Le bilan officiel des progroms de Bakou se monte maintenant à trente-quatre morts. Six cent soixante Arméniens ont été évacués lundi de la capitale azerbaidjanaise - par bateau car la route de l'aéroport n'était pas jugée sûre. Dans Troud, l'organe des syndicats, on lit : " La nuit a été aussi terrible que la précédente. A nouveau brûlaient les feux des progroms. A nouveau coulait le sang des innocents. Sous nos yeux, des soldats ont sauvé une femme que des jeunes gens entrainaient dans une cour. A vingt mètres de là, trainaient dans une décharge, tels d'atroces poupées noires, deux cadavres calcinés. On a aussi brûlé des gens sur la place de la gare (...). Oui, il s'est trouvé, parmi les miliciens de la ville, des hommes restés fidèles à leur devoir (...). Ils ont sauvé des Arméniens et certains représentants du Front populaire aussi ".

Certains ont sauvé, et d'autres... Bakou, c'est clair, est aux mains d'émeutiers sanguinaires. Au nord du Haut-Karabakh, autour de la ville arménienne du Chaumian, des milices azéries se sont emparées de deux véhicules blindés qu'il a fallu neutraliser, après deux jours, par intervention d'hélicoptères. Autour de chaque village, on creuse des tranchées. La progression des renforts envoyés depuis lundi est freinés par des manifestations de femmes et d'enfants qui se couchent sur les routes.

C'est la guerre. C'est le Liban et, à l'autre bout de l'URSS, dans cette Lituanie qui semble presque, en regard, si tranquille, le secrétaire général du Parti communiste local vient, après sa rupture avec Moscou, de se faire élire, par le Parlement, président de la République.

La Lituanie a ainsi plebiscité la scission de " ses " communistes. Ce n'est pas une mauvaise chose pour Mr Gorbatchev car cette élection garantit que les choses ne s'emballeront pas à Vilnius. Pas trop vite.

Février. - Premières manifestations des Arméniens dans le Haut-Karabakh pour leur rattachement à l'Arménie, manifestations de masse à Erevan.

Août. - Le Front populaire d'Azerbaidjan tient des meetings à Bakou, lance des grèves générales et le blocus des voies ferrées menant vers l'Arménie et le Haut-Karabakh. La guérilla se développe autour de cette région.

Janvier. - Manifestations à la frontière soviéto-iranienne pour le libre passage en Azerbaidjan du Sud. Violents heurts entre manifestants azéris et policiers à Jalilabad.

Quelle est la représentativité des organisations syndicales parmi les ingénieurs et cadres (principalement dirigeants) ? L'Union confédérale des ingénieurs et cadres UCC-CFDT a relancé le débat en publiant, le mardi 16 janvier, une synthèse des statistiques officielles pour cette catégorie professionnelle issues des élections prud'homales de décembre 1987, pour la section encadrement dans le secteur privé et nationalisé, des élections de représentativité pour la catégorie A (cadres supérieurs) en 1986-1988 pour la fonction publique d'Etat et en juillet 1989 pour la fonction publique territoriale.

Le résultat est positif pour l'UCC-CFDT. Sur l'ensemble secteur privé et nationalisé, fonction publique d'Etat et fonction publique territoriale - soit 1105293 suffrages exprimés d'ingénieurs et cadres, - l'UCC-CFDT obtient 19,9 % devant la CFE-CGC (19,7 %), L'UCI-FO (15 %), la FEN (14,6 %), l'UGICT-CGT (11,8 %), (l'UGICA-CFTC (7,6 %) et les divers (11,3 %). Selon ce classement, l'UCC-CFDT est seconde dans la fonction publique territoriale (25,4 %) derrière l'UCI-FO (31 %). Elle arrive en troisième place, avec 17,1 %, dans la fonction publique d'Etat, derrière la FEN (42,2 %) et les divers (17,9 %). Dans le secteur privé et nationalisé, elle est seconde avec 21,3 % derrière la CFE-CGC (29,5 %).

De tels chiffres, qui pour toutes les catégories de salariés et à partir des mêmes scrutins placent la CFDT avec 22 % derrière la CGT (32,3 %) et devant FO (20,4 %), risquent d'être contestés par les autres syndicats. Dans la fonction publique, il faudrait tenir compte des élections dans la catégorie B qui compte des cadres moyens. Et dans les élections aux comités d'entreprise en 1988, la CFE-CGC (avec 42,1 %) était toujours en tête dans le troisième collège (cadres).

Amsterdam. - Mr Leonid Abalkine, vice-premier ministre soviétique chargé de la réforme économique, a jugé, lundi soir 15 janvier à Amsterdam, que la direction soviétique " avait commis énormément d'erreurs, aussi bien stratégiques que tactiques " dans la mise en place des réformes.

Les décisions relatives à la réforme économique " ont été prises à la va-vite sans consulter les experts ",a déclaré Mr Abalkine." Personne n'est infaillible, mais celui qui persiste dans l'erreur n'est pas en mesure de diriger un Etat ", a-t-il remarqué, en évitant soigneusement de mettre en cause Mr Mikhail Gorbatchev.

Il aurait fallu commencer par des mesures dans l'agriculture et dans l'industrie légère où des résultats auraient pu être obtenus rapidement et " un marché aurait pu être créé ", a-t-il encore noté. " La réforme fiscale a été entamée trop tardivement, de même que la réforme du plan ; il n'y a pas eu de changement dans la structure et la gestion des entreprises. "

Le responsable soviétique tenait une conférence de presse à son arrivée pour une visite privée d'une journée et demie aux Pays-Bas. - (AFP).

Une délégation d'Arméniens de France a été reçue lundi soir 15 janvier au ministère des affaires étrangères à l'issue d'une manifestation comptant plusieurs milliers de personnes. Des représentants du Comité Urgence-Arménie, créé dimanche, ont remis une lettre à Mr Roland Dumas demandant l'intervention de la France auprès des autorités soviétiques et des instances internationales, selon un porte-parole du Quai d'Orsay.

A Marseille, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées lundi devant le consulat d'URSS. Les manifestants, pour la plupart sympathisants de l'Union pour l'autonomie de l'Arménie (UAA), ont scandé des slogans hostiles au gouvernement soviétique. " Si nous ne sommes pas un Etat indépendant, alors il faut que le pouvoir central nous protège ", a déclaré à Reuter Parouir Airikian, président en exil de l'UAA, venu apporter son appui aux Arméniens de Marseille.

On ne compte plus les récits, journalistiques ou autres, consacré au séisme qu'a éprouvé l'Arménie le 7 décembre 1988. La plupart de ces témoignages, rapportés à chaud, n'éclairent cependant qu'un aspect fragmentaire du désastre.

Pour éviter cet écueil, Pierre Verluise s'est livré à un véritable travail de synthèse, grâce aux témoignages recueillis auprès des secouristes et volontaires qui ont pris part aux opérations de sauvetage. L'ouvrage qu'il nous livre constitue donc un travail de réflexion sur les différents aspects du cataclysme et leurs conséquences sur l'avenir de l'Arménie.

L'agitation politique qui, depuis février 1988, mobilisait - déjà - de façon quasi permanente la population arménienne autour de l'affaire du Haut-Karabakh, avait profondément traumatisé les Arméniens, qui ont vécu le tremblement de terre et ses conséquences comme un second cataclysme s'ajoutant au véritable séisme politique déclenché par le refus de Moscou de prendre le parti d'Erevan contre les Azeris.

La rumeur publique a même accusé les Soviétiques d'avoir délibérément provoqué le tremblement de terre. Sans prendre à son compte cette accusation, Pierre Verluise constate que la tentative de reprise en main de la situation, qui s'est traduite par l'arrestation des membres dirigeants du comité Karabakh, a accentué la méfiance des Arméniens envers les autorités soviétiques.

L'auteur ne pouvait donc ignorer l'aspect politique du drame sous-jacent au séisme et consacre près de la moitié de son ouvrage à l'exposé du problème du Karabakh, qui, pour de nombreux Arméniens, est une sorte de prolongement du génocide de 1915.

Des pourparlers bilatéraux sur le retrait des quelque 80000 soldats soviétiques stationnés en Tchécoslovaquie se sont ouverts, lundi 15 janvier, à Prague au niveau des vice-ministres des affaires étrangères.

Le traité de stationnement temporaire des troupes soviétiques, signé le 16 octobre 1968 à la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les forces armées de cinq pays du pacte de Varsovie, est considéré comme " nul et non avenu " par les nouveaux dirigeants de Prague. Le 4 décembre dernier, l'intervention militaire d'il y a vingt ans, qualifiée d'" ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat souverain ", avait été condamnée par l'URSS, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne et la RDA. Deux semaines plus tard, le numéro un soviétique, Mr Mikhail Gorbatchev, et le premier ministre tchécoslovaque, Mr Marian Calfa, étaient convenus qu'un accord " définitif " sur le départ des troupes pourrait être obtenu " dans le cadre d'un accord multilatéral préparé aux négociations de Vienne " sur la réduction des armements conventionnels en Europe.

Pour le gouvernement de Prague, l'objectif final de ces négociations avec l'URSS est le retrait total des troupes soviétiques d'occupation, avec le maintien de quelques bases militaires sous contrôle tchécoslovaque. Dimanche 14 janvier à Olomouc, en Moravie, six mille personnes ont manifesté contre la présence des forces soviétiques et réclamé leur départ avant le 21 août, date du 22e anniversaire de l'écrasement du " printemps de Prague ".

Le sort des minorités en Europe ne peut se régler que dans le cadre du fédéralisme si l'on veut éviter des " conflits graves ", a déclaré, à la télévision hongroise, le président François Mitterrand.

Dans une interview réalisée la semaine dernière et diffusée lundi soir 15 janvier, le chef de l'Etat, qui est attendu en visite à Budapest les 18 et 19 janvier, estime que " le fédéralisme, en tout cas la décentralisation, et certaines formes de décisions autonomes à l'intérieur de la souveraineté de l'Etat " constituent la seule réponse " suffisamment satisfaisante " au problème des minorités.

" Il n'y a pas d'autre marche, sinon vous verrez des antagonismes se développer, des conflits graves, peut-être des effusions de sang et un remue-ménage de nationalités qui s'exacerberont au travers de l'Europe tout entière avec un effet de contagion ", a-t-il expliqué.

Il a également rappelé qu'il n'était pas possible de " remanier les frontières autrement qu'à l'amiable ".

Le ministre algérien des mines, Mr Sadek Boussena, vient d'être désigné à la tête de l'Organisation des pays producteurs de pétroles (OPEP), a indiqué, le lundi 15 janvier, l'agence APS à Alger. Mr Boussena, quarante-deux ans, qui était vice-président de l'OPEP, remplace ainsi le Nigérian Rilwanu Lukman, nommé ministre des affaires étrangères de son pays le 30 décembre. APS relève que cette nomination intervient à un moment où le marché pétrolier connait "une grande stabilité sous le double effet de la cohésion retrouvée de l'OPEP et d'une demande assez soutenue". (AFP.).

Alors que Mr Gérard de la Martinière, nouveau président de la société de Bourse Meershaert Rousselle, déclarait, le 9 janvier, aux Rencontres internationales de la Bourse de Paris, qu'il y a en Europe "trop de Bourses et trop d'opérateurs", l'un de ses concurrents, Mr Thierry Tuffier, président du groupe Tuffier et Associés, affirme que le marché parisien comporte trop de sociétés de Bourse et qu' "aucune d'entre elles n'est de taille suffisamment importante pour affronter la concurrence internationale".

"Nous sommes parmi les plus importants sur la place avec Meeschaert Rousselle et pourtant nous sommes au tiers, voire au quart de ce que nous devrions être", explique Mr Tuffier. "Notre objectif à court terme, poursuit-il, est de tripler dans les deux ans pour devenir l'opérateur incontournable et nécessaire au marché financier français." le projet est d'atteindre le milliard et demi de francs tant pour les fonds propres que pour les chiffres d'affaires. Ces derniers ne représentent pourtant actuellement que 350 millions et 450 millions de francs.

Pour cela le groupe Tuffier envisage de se développer sur un seul métier, celui de l'intermédiation et d'être ainsi un intervenant n'agissant pas pour son propre compte. Les secteurs d'activités retenus sont la Bourse, le marché monétaire, les services financiers, plus récemment l'immobilier et peut-être le domaine de l'art. La croissance devrait se faire par acquisitions et ouverture du capital progressive à de nouveaux partenaires qui rejoindraient la Caisse centrale des Banques populaires actuellement actionnaires à hauteur de 15,15 %, ou le groupe Charterhouse (4,18 %).

Tuffier et Associés envisage aussi de se désengager d'activités n'entrant pas dans cette stratégie comme Finance Plus, banque spécialisée dans les SVT (spécialiste en valeurs du Trésor). Cela lui permettrait de dégager une substantielle plus-value, appréciable en ces temps de morosité des marchés.

Cette volonté affichée de croissance apparait paradoxale, au moment où le groupe, bénéficiaire en 1989, vient de se séparer de près de 10 % de ses effectifs, soit une quarantaine de personnes sur les quatre cent trente-cinq employés. "Nous désirons avoir une taille sportive pour affronter les années 90", se contente de dire Mr Thierry Tuffier, pour justifier cette ambiguité.

La filiale britannique d'Alcatel a lancé un offre publique d'achat amicale sur la société britannique National Telecom plc qui détient 10 % du marché britannique des PABX (autocommutateurs).

Cette opération permet au groupe de combler un " trou " dans sa couverture géographique européenne, le Royaume-Uni étant un marché particulièrement dynamique en matière de télécommunications et d'informatique, notamment. Alcatel Business Systems avait acquis sur le marché londonien au prix de son offre, soit 60 pence l'action, 25 % de sa cible. En tenant compte des promesses irrévocables qui lui ont été consenties par des actionnaires de National Telecom, Alcatel détient ou a vocation de détenir 51,1 % du capital de l'entreprise.

Dans le graphique relatif aux comparaisons des taux d'impôts locaux selon les régions ( le Monde du 16 janvier), des initiales désignaient les régions à comparer avec l'Ile-de-France. La lettre P - nous avons omis de le préciser - signifiait Provence-Alpes-Côte d'Azur.

D'autre part, il s'agissait de prévisions puisque les budgets des régions pour 1990 n'ont pas encore été votés.

La hausse des prix en Israël a été très forte en décembre, atteignant 1,1 % par rapport à novembre. Pour l'année 1989, la hausse attteint 20,7 %, soit le taux le plus élevé depuis trois ans (16,4 % en 1988, 16,1 % en 1987). En 1986, le taux d'inflation avait été de 19,7 %. Mr Shimon Pérès, ministre des finances, a attribué ce mouvement à la flambée qui s'est produite sur les prix du logement à la suite de l'arrivée de nombreux immigrants - essentiellement d'URSS - deux fois plus nombreux que les pouvoirs publics ne s'y attendaient.

L'indice du prix de détail en Espagne, a augmenté de 0,4 % en décembre par rapport à novembre portant à 6,9 % le taux d'inflation pour 1989 après 5,8 % en 1988. Les prévisions initiales du gouvernement portaient sur une hausse de 3 % et des mesures ont été prises au cours de l'année dernière - monétaires notamment - pour calmer la surchauffe de l'économie espagnole.

Au Portugal également, l'inflation s'est aggravée passant d'un taux de 9,6 % en 1988 à un taux de 12,7 % en 1989.

En Grande-Bretagne, les ventes au détail ont fortement augmenté en décembre, progressant de 2,2 % par rapport à novembre, mois au cours duquel elles avaient reculé de 0,4 %. Par rapport à décembre 1988, les ventes ont augmenté également de 2,2 %. La progression de décembre est certainement due aux fêtes de fin d'année mais elle est beaucoup plus forte que prévu. Il est possible estime le patronat britannique que les commerçants aient dans certains cas avancé la période des soldes.

Le Coran en bande dessinée du Tunisien Youssef Seddik, dont les premiers volumes viennent d'être édités à Paris (le Monde daté 7-8 janvier), a été condamné par le conseil islamique supérieur de Tunisie, qui considère l'ouvrage comme " une Óuvre impie " et " une ignominie ".

Dans le " Point de vue " qu'il a publié lundi 15 janvier, le Conseil islamique considère que " l'illustration des enseignements du Saint-Coran par des images profanes constitue un sacrilège et une hérésie ". C'est pourquoi, à l'unanimité de ses membres, il déclare que la publication et la diffusion de " cette Óuvre impie " sont à proscrire " à l'intérieur comme à l'extérieur du monde musulman ". Il recommande aux institutions islamiques et aux maisons d'édition, de distribution et de diffusion " d'agir efficacement pour parer à la répétition de tels actes, afin de préserver l'inviolabilité du sacré en Islam ".

Les membres du Conseil islamique, créé il y a environ deux ans, ont été désignés par le pouvoir. Parmi eux, on note la présence de théologiens, du secrétaire général du mouvement islamique Ennahdha, Me Abdelfatah Mourou, et de personnalités religieuses dont certaines sont connues pour avoir des sympathies avec ce mouvement ou, en tout cas, pour adhérer à quelques-unes des idées qu'il prône.

Si le vent du changement qui balaie l'Europe de l'Est n'a pas soufflé sur la Syrie, les évolutions en cours mobilisent néanmoins les cercles dirigeants syriens. La presse se fait largement l'écho de la nécessité pour le monde arabe, et donc pour la Syrie, de s'adapter à la nouvelle situation internationale.

C'est dans ce contexte qu'on explique à Damas la récente reprise des relations diplomatiques avec l'Egypte "qui répond, écrivait récemment Al Saoura, à l'appel du panarabisme dans ces temps difficiles". "Nous et les Egyptiens, dit-on de source officielle, croyons que les Arabes doivent s'unir, consolider leur coopération économique et travailler ensemble pour accentuer la pression sur Israël, afin qu'il se retire des territoires occupés et accepte la conférence internationale de paix."

Le traité de paix israélo-égyptien, la présence d'une ambassade de l'Etat hébreu au Caire, sont devenus des évidences secondaires, face à ce que l'on qualifie à Damas de "relations historiques entre les peuples syrien et égyptien, qui ne se sont jamais interrompues" malgré les aléas de l'Histoire. " Les relations syro-égyptiennes, rappelle-t-on ici, ont toujours été la pierre angulaire de la force arabe et de la stabilité de la région. "

Préparé de longue date, ce rapprochement, qui bénéficie aux deux capitales, devenait d'autant plus nécessaire pour Damas que, dans un environnement régional difficile, à l'écart de tous les regroupements arabes et, surtout, du fait de la distance prise par le grand allié soviétique, la Syrie se devait de revoir ses alliances, en particulier au sein du monde arabe.

Qu'un haut responsable syrien souligne que " l'Egypte et la Syrie plus encore que les autres pays appuient les actions de la Ligue arabe, cadre naturel pour coordonner les efforts arabes ", n'est pas sans importance au moment où l'Egypte cherche à retrouver toute son influence au sein de la Ligue et à obtenir le transfert de Tunis au Caire du siège de l'organisation. Sur ce point, le président Moubarak peut sans doute compter sur l'appui de Damas. Les Syriens lancent ainsi une pierre dans le jardin du Conseil de coopération arabe. Ce regroupement, créé à l'initiative de l'Irak, et qui comprend l'Egypte, la Jordanie et le Yémen du nord, a toujours été considéré en Syrie comme une machine de guerre contre Damas.

Le rapprochement avec l'Egypte, souligne-t-on ici, ne signifie pas l'abandon de la position syrienne quant au règlement du conflit du Proche-Orient,position fondée sur le refus de toute solution séparée et sur un appui à une conférence internationale. Mais ce sera " peut-être un élément positif " dans l'amélioration des relations avec l'OLP. Depuis plusieurs mois déjà, les médias syriens ne critiquent plus Mr Arafat et, par exemple, le déploiement des troupes du Fatha du Liban du Sud entre les combattants chiites pro-syriens d'Amal et pro-iraniens du Hezbollah n'a provoqué aucun commentaire de la presse syrienne.

Les rencontres entre le chef de la diplomatie syrienne, Mr Farouk Charah, et Mr Farouk Kaddoumi, le chef de la diplomatie palestinienne, sont devenues choses courantes. Sans doute est-il illusoire de croire à une réconciliation sincère entre MM Assad et Arafat (ils s'étaient entretenus à Casablanca en mai dernier). Mais, tôt ou tard, un réchauffement des relations entre la Syrie et la centrale palestinienne est probable.

Les difficultés actuelles du processus de paix entre les Etats-Unis, l'Egypte, l'OLP et Israël alimentent l'argumentation de Damas. Comme l'affirme un officiel, " Notre conviction est que ce processus ne mènera à rien et, jour après jour, nous en avons la preuve. Shamir (le premier ministre israélien) ne concèdera rien." La Syrie, sur ce point fondamental, tentera d'influencer l'Egypte.

Ce recentrage de la politique arabe de la Syrie répond aussi au fait que de nombreux pays de l'Est se rapprochent d'Israël, laissant la Syrie plus vulnérable.

"Ces rapprochements, observe toutefois un responsable syrien, devraient contribuer à faire monter la pression sur Israël. Le désir de changement, l'aspiration à la liberté en Europe de l'Est sont incompatibles avec l'occupation pratiquée par Israël. Renouer des relations ne veut pas dire que ces pays accepteront l'occupation des terres arabes."

A propos de l'afflux des juifs soviétiques en Israël, un haut responsable se contente d'observer : " Comment peut-on défendre le droit d'immigration pour des gens qui ont une patrie et une nationalité quand on refuse le droit au retour des Palestiniens ? ". Il n'empêche, la détente entre les deux grands gêne le traditionnel jeu de bascule syrien entre Moscou et Washington.

Les déclarations soviétiques sur la nécessité de substituer à la recherche de la parité stratégique avec Israël celle d'une solution pacifique des conflits ou sur la nécessité pour Damas de payer en devises ses armements les plus sophistiqués sont d'incontestables avertissements à la Syrie. Ils ne veulent toutefois pas dire que Moscou, qui a encore livré récemment à Damas des Mig-29 et les premiers éléments d'une commande de chasseurs-bombardiers SU-24, soit prêt à lâcher son allié syrien.

" Nous n'avons pas de conflit avec l'Union soviétique, simplement il y a une nouvelle approche pour résoudre les problèmes ", affirme à ce sujet un haut responsable. Cette nouvelle approche exclut un soutien inconditionnel de Moscou à Damas et oblige les dirigeants syriens à repenser leur politique étrangère.

La détente américano-soviétique a joué au Liban, où Moscou a, à plusieurs reprises, conseillé la prudence à Damas. La crise libanaise illustre la difficulté pour la Syrie à faire admettre son point de vue. Si l'accord de Taëf fut un succès pour Damas, l'impasse actuelle risque de conduire à l'échec. Certes, dit-on officiellement, " l'application de l'accord de Taëf ne relève pas de la seule responsabilité de la Syrie ".

On déplore le fait que " le comité tripartite arabe (Arabie saoudite, Algérie, Maroc) et la communauté internationale dans son ensemble n'agissent pas assez pour sa mise en Óuvre " et que " la situation actuelle au Liban n'est pas dans l'intérêt de la stabilité régionale ni la politique d'Aoun dans celui des chrétiens. " Il n'empêche que Damas risque d'être réduit à l'impuissance dans un pays qui était jusqu'alors sa " chasse gardée ".

Réaliste avant tout, le président Assad, qui pourrait se rendre prochainement à Moscou, a certainement pris acte des changements en cours. A sa manière, il cherchera à y adapter son pays sans à-coups brutaux.

Les événements d'Europe de l'Est, la grande remise en question du marxisme, ont-ils déjà des conséquences en Afrique du Sud avec un infléchissement de la ligne du Congrès national africain (ANC), l'organisation nationaliste noire dont les sympathies allaient plutôt vers ce camp-là jusqu'à une époque récente ?

L'air du temps, la perspective d'un soutien beaucoup moins actif que naguère de la part d'un camp socialiste en pleine décomposition, ne peuvent manquer de peser sur les débats qui devaient commencer mardi 16 janvier à Lusaka entre les exilés de l'ANC et quelques-uns de ses vétérans, dont la libération fut, le 15 octobre 1989, un des gestes de bonne volonté décidés par le président De Klerk.

Mr Joe Slovo, chef du Parti communiste d'Afrique du Sud et membre du conseil de l'exécutif de l'ANC, a décrit comme une " joyeuse pagaille ", rapporte l'AFP, les retrouvailles, lundi, entre les membres de l'état-major nationaliste basé en Zambie et des hommes tels que Walter Sisulu, soixante-dix-sept ans, ancien secrétaire général du mouvement, relâché, avec quelques autres, après vingt-six ans de prison. Ces vétérans, qui avaient adopté après leur élargissement des positions plutôt modérées encore que parfois ambiguës, doivent définir avec leurs compagnons de lutte une attitude commune quant à d'éventuelles négociations avec Mr De Klerk. Cela en prélude à un sommet des pays dits de la " ligne de front " qui réunira le 22 janvier, toujours à Lusaka, l'Angola, le Botswana, le Mozambique, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe.

Alors que le président de l'ANC, Mr Olivier Tambo, poursuit en Suède un traitement contre une maladie qui semble devoir lui interdire durablement d'exercer réellement ses fonctions, la délicate question de l'insertion des anciens détenus dans l'appareil du mouvement n'est en principe pas à l'ordre du jour avant des élections lors d'une conférence consultative prévue pour plus tard. Mais, en dehors des questions d'organigramme, il y a celle des personnes et de leurs idées, et ce débat-là ne pourra être longtemps esquivé.

Le Foreign Office vient de renforcer la position de Mr Sisulu et de ses amis modérés en annonçant que son secrétaire, Mr Douglas Hurd, était disposé à le recevoir à l'occasion de la tournée qu'il veut faire en Europe après son séjour à Lusaka. Même à Londres, le boycottage de " l'organisation terroriste " va cesser au profit d'un dialogue que ne refuse plus Pretoria.

Par conviction idéologique et, sans doute, pour conserver leur place au soleil, les durs du mouvement n'ont évidemment pas dit leur dernier mot. Le " chef d'état-major " de la branche armée de l'ANC, Mr Chris Hani, a revendiqué récemment un attentat qui a tué trois policiers en décembre dans la région de Port-Elizabeth. Alors que Mr De Klerk adopte une attitude plus floue sur l'ancienne exigence gouvernementale de la renonciation préalable à la violence de la part des nationalistes, de telles actions ne peuvent qu'apparaitre comme une provocation.

Il est sans doute difficile pour l'ANC de faire des choix clairs et définitifs avant la libération de Mr Nelson Mandela, mais - et cela s'apparente au cercle vicieux - Pretoria semble attendre un geste des nationalistes avant de rendre sa liberté complète à leur chef historique. Dans sa résidence surveillée, celui-ci a-t-il entamé un examen de conscience radical ? A en croire la presse de Johannesburg, il vient de déclarer à un de ses amis, Mr Richard Maponya, personnalité noire du monde économique, que l'Afrique du Sud devait conserver son économie libérale et qu'il était " résolument pour un système de libre entreprise ".

Mr Pierre Arpaillange, garde des sceaux, et Mr Jack Lang, ministre de la culture, de la communication, des grands travaux et du Bicentenaire, ont signé, lundi 15 janvier, au centre de détention de Melun (Seine-et-Marne), un protocole d'accord visant à développer les initiatives culturelles en milieu carcéral et auprès des jeunes de l'éducation surveillée.

Les tables en bois du parloir ont été repoussées le long des murs et une estrade destinée aux deux ministres a été installée au centre de la pièce, là où les familles viennent habituellement rencontrer les détenus. Mais les tableaux, eux, n'ont pas bougé : accrochées le 15 décembre, les douze toiles prêtées par le Fonds national d'art contemporain sont toujours exposées sur les murs pâles du parloir de Melun. "Une première dans une prison française dans le domaine des arts plastiques", soulignent les responsables de l'établissement : des Óuvres de Robert Combas, Jan Voss, Erro, Daniel Spoerri ou Jacques Monory sont exposées depuis un mois dans le parloir et dans les salles d'activités de la détention "afin de faire connaitre aux détenus les différents courants de la peinture contemporaine".

"Qui aurait imaginé il y a dix ans que le ministère de la justice serait ainsi engagé avec le ministère de la culture ?, soulignera Mr Pierre Arpaillange, avant de signer le protocole. Il existait une telle distance, au moins apparente, entre ces deux administrations que bien peu osaient imaginer des situations qui sont pourtant devenues presque habituelles aujourd'hui." Le premier protocole d'accord prévoyant le développement d'actions culturelles en prison avait été signé en janvier 1986. Il concernait des ateliers d'écriture, des installations audiovisuelles, des actions de formation professionnelle.

En 1988, une équipe d'enseignants et de bibliothécaires de la maison d'arrêt de Grenoble-Varces (Isère) organisait ainsi une rencontre entre le dessinateur Didier Savard et un groupe de détenus. Il en était né une bande desssinée en six planches, Vae Victis, publiée dans le mensuel A suivre. Editée en noir et blanc pour le Festival du roman et du film noirs de Grenoble, elle avait obtenu la mention spéciale du jury au Festival de la bande dessinée à Angoulême en 1989.

Concerts, théâtre, peinture : les crédits affectés par le ministère de la culture ont progressé chaque année : 1,8 million en 1987, 2,2 millions en 1988, et 3,4 millions l'année dernière. Le théâtre est, sans doute, l'activité plus répandue : selon les ministères de la culture et de la justice, les "grands" établissements pénitentiaires - ceux qui comptent plus de quatre cents détenus - organisent tous les ans plus de huit cents heures d'expression théâtrale.

Cette année, le protocole a été élargi : il n'est plus seulement question de la population pénale détenue dans les prisons françaises, mais aussi des jeunes de l'éducation surveillée - deux cent six mille chaque année, - et des personnes suivies par les comités de probation - cent soixante-dix mille en 1988. - Pour les prochaines années, les deux ministères avancent déjà quelques projets : une création théâtrale organisée aux Baumettes, à Marseille, par le metteur en scène François-Michel Pesanti et la mise en place, dans une quinzaine d'établissements, de circuits de télédistribution. Dès ce mois-ci, le festival Banlieues bleues proposera à une quinzaine de jeunes en difficulté un stage de préqualification aux métiers du spectacle.

Dans leur défense de la médecine libérale, internes et chefs de clinique revendiquent, à côté de la liberté des honoraires, la possibilité d'ouvrir un cabinet où ils le souhaitent, sans autorisation préalable et sans compensation. Les règles qui régissent la transformation de locaux d'habitation en locaux à usage professionnel ou semi-professionnel ne touchent pas que les médecins, mais l'ensemble des professions libérales, et en particulier les avocats.

Lorsqu'un jeune médecin (ou un jeune avocat, ou un jeune conseil juridique, en fait tout membre d'une profession libérale) veut installer un cabinet dans une ville de plus de dix mille habitants ou dans l'agglomération parisienne, il lui faut obtenir, à titre personnel, une autorisation préfectorale préalable. La difficulté pour obtenir cette autorisation n'existe vraiment qu'à Paris, et spécialement dans le centre de la capitale (1er, 2e, 5e, 6e, 7e, 8e, 9e, 16e et 17e arrondissements). Dans cette zone, pour obtenir la fameuse autorisation, il faut fournir une "compensation", c'est-à-dire offrir la transformation d'un local professionnel, industriel ou commercial en logement d'une surface au moins égale.

Dans les autres arrondissements, le préfet peut accorder des dérogations (sans compensation), "dans la limite de 40 mètres carrés par professionnel exerçant seul, plus 20 mètres carrés par professionnel supplémentaire". Une circulaire, signée du directeur de la construction au ministère de l'équipement, du logement, des transports et de la mer, le précise clairement.

A vrai dire, les membres des professions libérales n'ont connu une totale liberté d'installation que du 24 décembre 1986 (publication au Journal officiel de la " loi Méhaignerie ") au 8 juillet 1989 (publication au JO de la " loi Mermaz-Malandain ", dite aussi " loi Besson "). Depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale, le système des " compensations " pour la transformation de logements en locaux mixtes ou professionnels était la règle.

Lors de la discussion de la loi Méhaignerie au Parlement, l'adoption d'un amendement proposé par Mr Jean Tibéri, député RPR et adjoint au maire de Paris chargé du logement, avait complètement libéralisé le système (article 57 de la loi), puisque les sociétés civiles professionnelles, pas plus que les professionnels libéraux, n'étaient plus soumis à ce système. La loi Malandain (art. 37) abrogeait cette faveur, en précisant cependant que ceux qui avaient bénéficié du texte précédent n'avaient pas à demander une autorisation, mais simplement à en faire la déclaration à la préfecture dans les trois mois.

Au moment de la discussion de la loi Malandain, les avocats étaient montés au créneau pour éviter que cette liberté ne soit remise en cause. En vain. Le flambeau est aujourd'hui repris par les médecins.

Depuis, les effets de cette libéralisation ont soulevé l'inquiétude. Mr Méhaignerie lui-même n'avait guère manifesté d'enthousiasme au moment de l'adoption de l'amendement Tibéri et avait souhaité qu'on dresse un bilan rapide de ses conséquences.

Mr Jacques Chirac, maire de Paris, écrivait le 13 juin dernier au préfet de la région Ile-de-France, Mr Olivier Philip : " L'ampleur prise par les transformations de locaux à Paris et les dangers que ce phénomène fait courir à l'équilibre des fonctions dans les arrondissements de l'Ouest parisien m'a conduit à demander aux services municipaux d'adopter une attitude extrêmement restrictive dans l'examen des dossiers. "

On évalue en effet à 40 000 mètres carrés par an les surfaces transformées grâce à ce système, soit 1 000 logements. Il faut bien dire que, dans des arrondissements où la flambée des loyers est déjà très forte, la libéralisation totale permet de les augmenter encore plus (les loyers professionnels sont une fois et demie à deux fois supérieurs aux loyers ordinaires).

L'application de la règle (pas de changement d'affectation sans dérogation préalable) doit cependant rester souple. Dans une interview au Quotidien du médecin du 16 janvier, Mr Besson, ministre délégué au logement, précise en particulier que, pour certaines spécialités nécessitant l'emploi d'un appareillage volumineux, " il appartient bien évidemment au préfet d'apprécier au cas par cas et d'admettre les dépassements objectivement nécessaires dans les cas très particuliers qui le justifieraient ".

Il faut s'y faire : tout le monde ne peut pas se loger dans les beaux quartiers, et médecins et avocats sont soumis au sort commun.

Suivi depuis le 10 janvier à Paris, le mouvement de grève des internes et des chefs de clinique des hôpitaux publics s'est étendu, lundi 15 janvier, à la plupart des hôpitaux de province. En région parisienne, cette grève est suvie, selon l'Assistance publique de Paris, par 85 % des internes et 73 % des chefs de clinique. 35 % des internes en pharmacie et 25 % des internes en médecine générale ont également cessé de travailler. En province, le mouvement est également très suivi. De source syndicale, on enregistre 70 % de grévistes à Caen, Le Mans et Rouen, 80 % à Rennes et plus de 90 % à Angers, Nantes et Tours. A Marseille, selon l'Assistance publique, 80 % des internes ont cessé le travail et à Lyon, selon la direction des hospices civils, le mouvement est suivi par 62 % des internes et 67 % des chefs de clinique. Réunie à Paris dans la soirée de lundi, l'assemblée générale des grévistes parisiens a décidé " de reporter à jeudi 18 janvier le vote d'une grève des urgences ".

Organisée le lundi 15 janvier en fin d'après-midi à l'hôpital de la Pitié-Salpêtière à Paris, l'assemblée générale des grévistes a permis de faire le bilan des entretiens que les représentants syndicaux avaient eus le jour même avec MrMaurice Derlin, directeur de la CNAM et MrClaude Evin, ministre de la santé. Le premier n'a donné qu'un accord de principe aux revendications concernant l'accès au secteur II, en attendant de discuter directement avec les trois syndicats officiellement représentatifs des médecins (CSMF, FMF et MGF). Le ministre de la santé s'est déclaré prêt à faire des propositions concrètes. Mais, toute la nuit, ses conseillers techniques ont travaillé avec les médecins sans aucun résultat tangible. Quant aux problèmes de l'installation dans des locaux professionnels, les syndicats en discutent aujourd'hui, mardi 16 janvier, avec le ministre du logement. Aucune des revendications n'ayant été satisfaite, les grévistes ont donc voté à main levée, et sans hésitation aucune, la reconduction de la grève des soins jusqu'à jeudi prochain.

A propos de la grève des urgences, le débat fut plus houleux. Certains, accusant le gouvernement de se lancer dans une guerre des nerfs, étaient prêts à durcir le mouvement dès mardi, à partir de midi. L'assemblée a toutefois finalement voté le report de cet ultimatum jusqu'à jeudi. " La grève totale est une carte maitresse qu'il ne faut pas jouer trop vite, a-t-on expliqué. Elle a déjà servi à obtenir l'ouverture des négociations, attendons les résultats pour l'utiliser s'il y a lieu. " Plus pragmatiquement, les médecins savent bien qu'une telle mesure fort peu populaire ne s'improvise pas, les malades ne devant pas en pâtir. Il faut donc sensibiliser praticiens et hospitaliers et chefs de service et s'assurer qu'ils prendront la relève au moment voulu.

Plus épineuse et pas tout à fait réglée, la question du rétablissement du DP (droit promotionnel), supprimé il y a dix ans. Le DP autorise à dépasser les tarifs conventionnés tout en restant dans le secteur I, c'est-à-dire avec des charges sociales minimales. Qui bénéficierait de cette mesure ? Avant tout les chefs de clinique, qui ont suivi la formation la plus longue au sein de l'hôpital public et qui voient dans cet aménagement du secteur I une réponse à leur haute qualification. Beaucoup s'en contenteraient. Il en va différemment des internes et des futurs généralistes. Moins spécialisés que les chefs de clinique, ils craignent de se voir refuser ce privilège. Certains suspectent ouvertement leurs ainés d'abandonner la grève sans négocier le secteur II si on leur accorde ce droit promotionnel.

Pour calmer les esprits, les représentants du syndicat des internes ont dû assurer qu'aucun DP ne serait discuté sans la réouverture préalable du secteur II accessible à tous. On a également envisagé l'établissement d'un DP en faveur des internes après quatre ans d'installation, ainsi qu'aux généralistes après huit ans. Mais internes et chefs de clinique ont tenu à ne pas envenimer ce débat, par crainte d'offrir au gouvernement une occasion de diviser le mouvement. Et donc de l'affaiblir.

Une délégation du gouvernement de Prague se rendra, jeudi 18 janvier, à Rome pour inviter le pape Jean-Paul II à effectuer une visite officielle en Tchécoslovaquie. Dans son allocution du Nouvel An, le président Vaclav Havel avait exprimé le souhait d'accueillir le souverain pontife, si possible avant les élections libres, prévues en juin.

Les bouleversements politiques et économiques rapides qui se produisent en Europe de l'Est incitent-ils les industriels français à intensifier leurs relations commerciales avec l'URSS ? De toute évidence non. En 1989, les échanges entre la France et l'Union soviétique ont progressé d'à peine 3 % par rapport à 1988. Avec 30 milliards de francs environ l'an dernier, leur volume demeure nettement inférieur aux quelque 40 milliards enregistrés annuellement avant le lancement de la perestroika.

Légalisées depuis janvier 1987, les sociétés mixtes attirent peu les Français : seules 40 entreprises se sont lancées dans une activité conjointe avec un partenaire soviétique, alors que l'URSS proclame l'existence de 1 000 joint-ventures entre firmes occidentales et soviétiques, dont 160 pour la RFA. Moins de 1 000 entreprises réalisent 70 % des exportations totales de la France : la frilosité de nos PME ne s'exprime pas seulement à l'Est.

Les hommes politiques des deux pays ont beau s'évertuer à vanter aux industriels de l'Hexagone les avantages des investissements en URSS ; ils ont beau insister sur l'intérêt de se lancer sur un marché encore presque vierge, sur la nécessité morale de soutenir une transition historique vers l'économie de marché, la plupart trainent encore les pieds.

Que réclament-ils ? Une législation plus claire, une fiscalité incitative ? Les Soviétiques ont déja fait de gros progrès dans ces domaines, même si, selon le mot d'un industriel français, " avant, on savait ce qui était interdit, maintenant, on ne sait pas ce qui est permis ". Ce que veulent véritablement les hommes d'affaires français, ce sont des garanties, une certitude que les millions de francs lancés à l'Est ne se perdront pas. Mr Pierre Bérégovoy et le premier vice-président du conseil des ministres de l'URSS, Mr Lev Voronine, qui se sont entretenus lundi 15 janvier à Paris, ont promis de faire prochainement de nouvelles propositions sur les garanties des investissements et le rapatriement des bénéfices.

Un renforcement des garanties accordées par les pouvoirs publics français aux investissements en URSS devrait convaincre plus facilement les hommes d'affaires et détourner leur attention des périls politiques et économiques auxquels l'URSS est confrontée.

La Swatch, cette fameuse montre suisse bon marché, lancée au début des années 80 pour stopper l'invasion des produits horlogers à bas prix du Sud-Est asiatique, est une affaire, qui roule. Près de 60 millions d'exemplaires ont déjà été vendus. A telle enseigne, que son promoteur, Mr Nicolas Hayek, PDG de la SMH (Société de microélectronique et d'horlogerie), groupe suisse qui rassemble des marques aussi prestigieuses que Longines, Eterna, Rado, Omega, Certina, ...Swatch projette de lancer un véhicule automobile bon marché, écologique et mettant en Óuvre des technologies avancées.

Considéré comme le renfloueur de l'horlogerie suisse, Mr Hayek n'est pas réputé pour être un farfelu. Il s'agit, a-t-il dit, d'un projet " tout à fait sérieux ". Cette voiture sera dans la lignée des montres Swatch, c'est-à-dire de très haute qualité mais de prix bas de gamme, pour damer le pion aux constructeurs japonais. La " car-watch " sera d'inspiration européenne et aura l'image un peu provocatrice de la Swatch. Mr Hayek veut mettre à contribution des constructeurs européens tels Renault, Peugeot, Volkswagen ou Fiat, qui pourraient y être associés en tant que sous-traitants.

L'année 1989 se sera bien terminée, avec une hausse des prix de 0,1 % seulement en décembre par rapport à novembre. Ce bon résulat devra être confirmé par l'INSEE dans une dizaine de jours (les chiffres disponibles en milieu de mois ne sont que provisoires). Si aucune modification n'intervenait, la hausse sur un an (décembre 1989 comparé à décembre 1988) atteindrait 3,6 % après 3,1 % en 1988 et en 1987. Encore les baisses de TVA décidées par le gouvernement - sur l'automobile notamment, - ont-elles sensiblement freiné la hausse des prix en 1989.

L'accélération de l'inflation l'année dernière s'explique surtout par la forte hausse des prix alimentaires (au rythme d'environ 5,5 % l'an au second semestre) provoquée notamment par l'insuffisance de l'offre de viande (la politique européenne des quotas laitiers entrainant des abattages nombreux), par la phase haute des prix dans le cycle de production du porc et enfin par les effets de la sécheresse sur certains légumes.

En décembre, ces facteurs se sont atténués et la hausse d'ensemble a été limitée à 0,1 % malgré le relèvement des tarifs EDF (+ 1,5 %), entré en vigueur le 20 décembre, malgré les hausses des prix du gasoil et du fuel domestique.

En décembre, l'écart d'inflation avec la RFA est de 0,6 point sur un an, la hausse annuelle outre-Rhin ayant atteint 3 %.

- Les deux détenus qui s'étaient évadés dimanche 14 janvier de la prison de Brest (le Monde du 16 janvier) ont été interpellés par la police, mardi 16 janvier, à Bordeaux. Les deux hommes, Stéphane Boutin et Didier Masson, avaient bénéficié de la complicité de leurs codétenus, qui avaient protégé leur fuite.

Manuela a été tuée il y a un an par son compagnon.Le juge d'instruction - comme les experts psychitriques - a estimé que le meurtrier avait agi en état de démence. Pour les parents de la victime, l'application du code pénal rend le deuil impossible.

Le jeune homme aimait la guitare électrique, et Manuela. Avec l'une, il a tué l'autre, d'un grand coup sur la tête ; puis il a pris un couteau, des ciseaux. Il a porté des coups, un peu partout, sur son corps. Ensuite, avec une scie égoine, il a séparé la tête, qu'il a posée sur le lit, et les mains, qu'il a mises derrière le radiateur électrique. Sur des trépieds musicaux, il a placé le corps, sur leur lit. Dessus, il a tiré une couverture rouge et s'est allongé à côté.

Quand le téléphone sonnait, il répondait. Il a mangé un peu aussi. Au bout des deux jours à tenter de comprendre ce qui s'était passé, il a mis des vêtements propres. Puis il a tiré derrière lui la porte de cet appartement sanglant, saccagé, de la rue du Rendez-Vous à Paris (12e). Longtemps, de gare en bus, d'autostop en longues marches dans la nuit, il a erré, désorienté. Dans une pizzeria, il a mangé. Puis, il s'est retrouvé chez ses parents, quelque part dans l'Est.

Avec un coupe-ongles, il s'est arraché trois couronnes dentaires. Il a brisé un verre de ses lunettes qu'il a tenté de s'enfoncer dans l'Óil. Puis il a dit : " J'ai flingué Manuela. " C'était la faute des ondes qui l'habitaient, lui, ou qui venaient d'elle. Il ne savait plus très bien. On a appelé la police. Et rue du Rendez-Vous à Paris, la police a découvert que le jeune homme n'avait pas menti.

Maité Gourjault est la mère de Manuela Lopez de Goecoechea, étudiante en lettres modernes à Jussieu, qui vivait à Paris depuis dix-huit mois, avec un jeune homme qu'elle aimait et dont elle voulait un enfant. La mère de Manuela vit à Saintes (Charente-Maritime) avec son deuxième mari, Daniel, professeur de français, et leur fils de sept ans, Fidel. Leur maison est une vaste, belle maison de pierre dans la vieille ville. Il y a une grande terrasse, du feu dans la cheminée, un escalier de bois sombre qui craque. Grandeur nature, la photo détourée de Jean-Paul Sartre jette son regard trouble sur les vieux meubles, les coussins de couleur. On dirait un homme debout, un vrai, qui écoute en silence.

La vie a dû être douce ici, autrefois avec Daniel, souriant et tendre, et Fidel avec ses dents de la chance qui fait venir ses copains pour regarder les cassettes des Dalton au magnétoscope. Manuela et le jeune homme venaient de temps en temps. Le jeune homme était un peu taciturne, rebelle comme le sont parfois les jeunes. Il s'ennuyait ferme au centre de tri des PTT qui l'employait à Paris et n'avait de passion que pour le jazz et sa compagne. Ce qui n'était déjà pas si mal. Maité pensait que sa fille avait l'air heureux, mais que, peut-être, elle s'était trompée d'histoire d'amour. On verrait bien, ils étaient jeunes.

Et puis, un soir de janvier 1989, le téléphone a sonné. C'est Daniel qui a décroché, là-bas près du canapé rose. " Manuela, quoi Manuela ? - Elle vivait avec un jeune homme. Ça s'est mal passé entre eux. Il l'a tuée. Venez vite. On vous attend. "

Eparpillées sans façon dans la maison, les photos de Manuela montrent une jolie jeune femme aux yeux en amande, le nez retroussé : le décalque de sa mère, dont elle avait le sourire. A côté d'elle, un bras sur ses épaules, un jeune homme longiligne. Dans cette nuit de janvier, après avoir confié Fidel à des amis, Maité et Daniel ont pris la route de Paris, incapables de parler. Vers minuit, ils sont arrivés au commissariat. Maité se souvient qu'ils ont attendu trois quarts d'heure sur un banc de bois avant de se faire rabrouer : " Vous croyez qu'on travaille à cette heure-là ? Allez dormir et revenez demain. " Escortés par des policiers, ils sont passés par un souterrain. " Il y avait des cellules, dit Maité. J'ai senti la présence du jeune homme. " C'est en lisant la presse le lendemain matin que la mère de Manuela a appris comment sa fille avait été tuée. " La guitare meurtrière ", cela faisait un joli titre.

Lorsqu'elle lit l'article dans un petit café en face du commissariat, Maité Gourjault lève la tête. Garé à proximité, il y a un grand camion frigorifique qui transporte des quartiers de viande. Dans le coton de ces premières heures-là, dans leur totale invraisemblance, " parmi ces lambeaux de choses vécues dans le flou ", il y a ce camion de boucher, d'une totale netteté.

" Le commissaire de police était un vieux de la vieille, délicat, humain. J'ai passé des heures dans son gros fauteuil. C'est lui qui m'a conseillé de me constituer partie civile. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Pour moi, cela voulait dire attaquer. Je ne le voulais pas. L'irréparable avait été commis. Je ne réclamais ni un sou de dommages et intérêts ni une journée de prison. La justice était saisie, je pensais qu'elle m'informerait, moi, la mère de Manuela. Qu'elle m'aiderait à comprendre. Quand j'ai su que se constituer partie civile était la seule façon d'accéder au dossier, je l'ai fait, et j'ai pris un avocat. "

Comme pour épauler la douleur, c'est là qu'a commencé pour Maité Gourjault la découverte, pas à pas, de la justice et à ses à-côtés. Un premier avocat d'abord : " Un beau jeune homme, avec un beau discours et un bel appartement ", qui lui réclame dès le premier rendez-vous une provision de 5 000 francs. Le juge d'instruction, pressé sans doute, qui à son premier coup de téléphone lui demande de rappeler " dans deux ou trois jours " avant, dit la mère de Manuela, " de lui raccrocher au nez ".

Pour comprendre, pour accepter la mort, Maité Gourjault, comme elle a pu, comme elle l'a senti, est alors partie à la recherche de sa fille. Elle a vu ses amis, ses professeurs, guettant une explication. On lui a dit qu'elle ne pouvait pas voir le corps. Elle est allée à la morgue pourtant. " Il y avait là un petit homme à la peau verte qui m'a demandé si je voulais quelque chose de ma fille. J'ai dit : une mèche de cheveux. Il est revenu mal à l'aise. Il n'y avait plus de cheveux. " Pour l'autopsie, le crâne avait été rasé.

Les affaires de Manuela ? Elles étaient sous scellés, intouchables. Les seules parcelles de réalité, les seules preuves symboliques de la mort de Manuela, Maité Gourjault les a puisées alors dans ces rares images : un policier dans un souterrain, un avocat à qui elle donne un chèque, deux rendez-vous chez le juge d'instruction, l'incinération d'une caisse de bois anonyme et quelques papiers qu'elle a pu feuilleter. Et puis il y eut les lettres du jeune homme écrites depuis sa prison. " Bonjour Maité, dis-moi comment tu vois tout ça vu de l'extérieur. Pour ma part, tout reste inexplicable. Je pense que quelque chose d'anormal et d'incontrôlable s'est interposé entre nous deux ou contre nous deux. J'attends de savoir ce que tu en penses. " Maité n'en pense rien. Elle a mal, et se tait. Elle pense que le jeune homme parle de sa fille " comme d'un vélo cassé ".

L'instruction va vite. Une première expertise conclut que le jeune homme était en état de démence au moment des faits. Les contre-experts partagent cet avis. C'est un " article 64 " (voir encadré). Les experts pensent que la place du jeune homme - curable et réadaptable - est dans un hôpital psychiatrique et non en prison. On parle d'un " crime immotivé inaugurant un processus psychotique probablement dissociatif ". " Ce serait comme s'il avait tué sa compagne sans intention malveillante (...). Le drame s'est déroulé au cours d'une expérience délirante primaire où le meurtre a probablement décapité une émergence délirante plus conséquente ", écrit un expert. " Décapité " : le langage des experts a parfois de ces résonances...

Après avoir d'abord expliqué à la partie civile qu'il était favorable à une longue peine de prison, assortie d'une peine de sûreté garantissant une mise à l'écart efficace, le juge d'instruction, au vu des expertises, signe, à la fin du mois de décembre, une ordonnance de non-lieu. Le jeune homme ne sera pas jugé.

Pour la justice, rien n'est plus logique. Pour la mère de Manuela, " c'est comme un coup de poing dans la gueule ". Il y a la peur : peur qu'il vienne un jour sonner à la porte. Il y a l'incompréhension et le vide. Les mots de l'ordonnance de non-lieu ressemblent à une comptine lancinante : " Attendu qu'il n'y a ni crime ni délit (...), déclarons qu'il n'y a pas lieu à suivre en l'état... "

La mort de Manuela Lopez de Goecoechea se résume à ces deux feuillets types, où simplement les noms et quelques paragraphes ont été tapés par le greffier. " Je ne peux pas supporter que ma fille meure comme ça. " Maité Gourjault ne réclame aucune vengeance. Elle réclame, elle se sent en droit d'exiger de la justice qu'elle dise publiquement que sa fille est morte parce qu'un jeune homme l'a tuée. Elle réclame d'être là pour l'entendre et que le jeune homme l'entende lui aussi. " Il y a quelque chose de violemment choquant dans l'idée d'un non-lieu. Ma fille peut être tronçonnée par quelqu'un et puis voilà, c'est tout, s'insurge Maité Gourjault. Le drame que je vis, la carence, c'est que la justice ne prend pas cet acte qui a été commis. Elle le laisse de côté. Cette mort est devenue quelque chose d'informe, quelque chose de sans importance. "

Longtemps Maité Gourjault n'a pu voir son corps nu dans la glace de sa salle de bains, sans l'imaginer morcelé. Longtemps elle a fait le numéro de téléphone de sa fille à Paris, qui sonnait dans le vide. Une voix inconnue a répondu il y a quelques semaines. Le numéro avait été attribué à nouveau. Il y a la dernière lettre de Manuela écrite le matin de sa mort, le 19 janvier 1989, qui s'était égarée et que Maité a trouvée dans sa boite aux lettres plusieurs mois après être entrée dans son cauchemar. " Plein de films cette semaine à voir : la Mort en ce jardin, les Amours d'une blonde, la Baie des anges, Bunuel, Forman, Demy. Aurai-je le temps ? "

Partir : Maité, Daniel et Fidel n'ont plus d'autre choix. Quitter pour toujours cette maison qu'ils ont aimée, cette pièce où le téléphone a sonné. En espérant qu'un jour, malgré la mort gommée de Manuela, le deuil ne sera plus impossible.

LES citoyens savent que la qualité de la vie quotidienne dépend pour une part importante de la qualité des services publics auxquels ils ont affaire journellement. Les fonctions publiques d'Etat, territoriales et hospitalières, sont des éléments primordiaux de ces services publics. La modernisation des fonctions publiques passe par des administrations et des services plus accueillants, plus performants, par des fonctionnaires plus responsabilisés, reconnus pour leur compétence et leur efficacité.

La société évolue vite, les techniques et les formations aussi. Que de changements depuis 1948 ! C'est à cette date que la grille d'organisation des rémunérations des fonctionnaires a été mise en place. Elle ne répond plus aux exigences de l'heure. Sa transformation est l'une des conditions de la modernisation des fonctions publiques. Sans transformation pas d'évolution possible de l'organisation du travail et donc des services.

Sans transformation pas d'amélioration des prestations offertes aux usagers.

Sans transformation, ni les usagers ni les fonctionnaires n'y trouveront leur compte, c'est la dégradation des services publics alors qu'il faut y attirer des jeunes formés et dynamiques, fiers d'être au service de la collectivité.

Pour répondre à ces enjeux nous proposons, en commun, quelques éléments-clés d'une transformation efficace de la grille des fonctions publiques. Des échelles de rémunération doivent reconnaitre toutes les qualifications initiales ou acquises répondant aux nécessités des administrations et des services.

Ainsi pour l'actuelle catégorie B deux niveaux de recrutement s'imposent : bac et bac + 2.

Ainsi doit-on supprimer la catégorie D (emplois non qualifiés) en requalifiant ses tâches et en reclassant ses emplois. Il est entendu que les fonctions publiques restent ouvertes à tous les citoyens. Des formations spécifiques doivent être prévues pour ceux qui n'ont pas de qualification initiale.

Ainsi faut-il redonner des perspectives de carrière aux personnels de toutes les catégories, condition d'une nouvelle dynamique, d'une plus grande motivation, alors que la situation actuelle engendre des blocages désespérants.

Ainsi faut-il redonner des perspectives de carrière aux personnels de toutes les catégories, condition d'une nouvelle dynamique, d'une plus grande motivation, alors que la situation actuelle engendre des blocages désespérants.

Ainsi permettra-t-on une autre organisation du travail et des rapports hiérarchiques.

Il sera alors possible, d'améliorer à la fois les services aux usagers, les conditions de travail et les rémunérations des agents.

En ouvrant des négociations sur une refonte de la grille, le gouvernement a reconnu le bien-fondé de notre demande. A-t-il mesuré l'importance et les enjeux de cette négociation ? Les propositions qui nous sont faites, par leur manque d'ambition, par leur manque de cohérence, nous conduisent à répondre négativement. Il faut que chacun mesure les conséquences qu'aurait un échec de cette négociation, sur les fonctions publiques, sur la politique contractuelle, sur les rapports sociaux, sur l'économie et, en définitive, sur la vie démocratique dans notre pays.

Nous voulons croire qu'il est encore possible par la négociation d'aboutir à des conclusions positives. Nous en avons la volonté. En est-il de même pour le gouvernement ? A lui d'en apporter la preuve.

Peu d'entreprises industrielles échappent à la question. Ayant toutes embauché nombre de BTS et de DUT depuis une quinzaine d'années, elles se retrouvent depuis trois ou quatre ans confrontées au problème du blocage de carrière de ces bac + 2.

Le phénomène n'a rien de surprenant, les grilles de classification établies par les conventions collectives le rendaient même inéluctable. Pourtant, même les entreprises qui prétendent faire de la gestion prévisionnelle de l'emploi n'ont compris l'importance du phénomène que tardivement, lorsque les premières vagues de techniciens supérieurs ont demandé à passer cadres. A cette demande, leur réponse est pourtant claire : tous ne passeront pas cadres, loin de là.

Si le pourcentage varie fortement d'une entreprise à l'autre, Sanofi semble faire partie de celles où il est le plus élevé. 30 % des cadres ont une formation inférieure ou égale à bac + 3. Le directeur des ressources humaines, Mr Jean-Luc Vergnes, reconnait qu'" au bout de quelques années, les bac + 2 commencent à piaffer d'impatience ". Mais il estime que les promotions internes permettent d'éviter les problèmes de carrière.

Dans cette entreprise de 13 000 salariés, Mr Vergnes considère que " 20 % à 25 % des 2 000 techniciens supérieurs finiront par passer cadres ". Mais est-ce fondamental ? A ses yeux, pas vraiment. Chez Sanofi, un technicien supérieur peut être rémunéré mieux qu'un cadre, catégorie à laquelle il est de toute façon assimilé pour certains droits, telle la retraite.

D'autres entreprises n'ont pas cette souplesse. Les promotions de techniciens supérieurs y sont beaucoup plus rares. Ainsi Mr Serge Boyer, directeur des ressources humaines chez Colgate, reconnait avoir du mal à résoudre le problème. " En France, la tendance élitiste leur fait du mal. Comme le bac ne vaut plus rien, on attend peu du bac + 2. Au début, on les met à la vente pour qu'ils fassent leurs preuves, mais après on se dit que ce ne sont pas des intellectuels. Alors qu'un bac + 5 est a priori bon à tout, motivé et que, s'il doit en principe faire ses preuves, c'est en fait une formalité, un bac + 2 aura beaucoup plus de difficultés à prouver ses qualités intrinsèques. "

Si, théoriquement, un bac + 2 et un bac + 4 peuvent occuper les mêmes postes, surtout dans la vente, Mr Boyer admet que le second sera toujours favorisé par son supérieur hiérarchique et qu'en fait les perspectives de carrière du premier seront limitées. Seule exception : dans certaines disciplines, comme l'informatique, le rapport de forces est inversé et le technicien supérieur est le maitre du jeu.

La situation est à peu près identique chez Schlumberger. Comme l'explique le directeur du personnel de l'établissement de Vélizy, Mr Jacques Génot, la grille des non-cadres comporte quinze échelons et les techniciens supérieurs sont embauchés au douzième. Conséquence : " Même si c'est simpliste, on leur offre trente années de bons et loyaux services et trois échelons à gravir. " Leur situation est d'autant plus bloquée que Schlumberger ne recrute que des ingénieurs débutants sortant de grandes écoles.

" Les techniciens sont plus stables et plus performants à court terme que les jeunes ingénieurs mais ils voient les postes leur passer sous le nez ", constate Mr Génot. Même s'il essaie depuis trois ans de bâtir des passerelles pour leur ouvrir les voies de l'encadrement, Jacques Génot ne se fait guère d'illusions : moins de 5 % pourront les emprunter. Les autres bénéficieront pour la plupart du nouvel échelon qui vient d'être ajouté à la grille de classification de la métallurgie, mais cela ne résout pas entièrement le problème de leur évolution professionnelle.

D'autres entreprises, prudemment, élaborent une véritable stratégie. Ainsi, à l'Aérospatiale, le directeur des ressources humaines, Mr Didier Gailliègue, veut à la fois éviter tout aveuglement et tout catastrophisme. " Il y a un problème spécifique à cette population, souligne-t-il, mais ne le traitons pas en dehors d'une démarche normale de gestion de l'emploi. " Alors que l'Aérospatiale compte 3 000 BTS, DUT et CNAM (9 % des effectifs), et en a embauché 250 l'année dernière, cette population est particulièrement jeune. 77 % ont moins de trente-cinq ans et moins de dix ans d'ancienneté.

" Nous avons encore deux à trois ans pour réagir ", affirme Mr Gailliègue, un laps de temps dont il compte bien profiter. Première action, a priori banale mais souvent négligée : montrer à ces techniciens que l'on s'occupe d'eux en leur faisant passer un entretien individuel dès 1990 et en étudiant précisément les postes qu'ils occupent, car " on peut prendre un BTS aussi bien à la place d'un bachelier qu'à celle d'un ingénieur ".

Après avoir " étudié finement " cette population, et établi des listes nominatives, chaque division de l'entreprise pourra constituer un vivier. A ce niveau, l'encadrement prendra (enfin) conscience des possibilités de ces techniciens. Des formations qualifiantes seront mises en place, mais, reconnait Mr Gailliègue, " je ne dégagerai pas en touche en en plaçant mille en formation ".

Dans un second temps, les directeurs d'établissement seront tenus, lorsqu'ils souhaitent embaucher des ingénieurs, de regarder d'abord en interne s'ils ne trouvent pas l'homme dont ils ont besoin. Et, puisque " tous les bac + 2 ne deviendront pas cadres ", l'Aérospatiale met en place un répertoire des métiers favorisant la mobilité non seulement verticale mais surtout horizontale.

Mr Gailliègue n'entend pas agir seul dans ce domaine : dès ce trimestre, il informera les syndicats et ouvrira des négociations sur la formation. Une démarche qui commence à se répandre. Comme si les entreprises n'étaient pas encore tout à fait sûres d'elles mais commençaient cependant à entrevoir les solutions.

Qu'ils soient titulaires d'un brevet de technicien supérieur (BTS) ou d'un diplôme universitaire de technologie (DUT), les bac + 2 se font courtiser par les entreprises. Certaines d'entre elles, les plus grandes - et les plus riches, - n'hésitent pas à recourir aux conseils en recrutement pour qu'ils leur dénichent les meilleurs éléments. Un pactole de 120 000 postes par an pour les cabinets, qui mobilisent toute leur énergie pour tenter de s'en approprier une partie. Les bonnes fées du recrutement se penchent aussi sur les bac + 2.

La quasi-totalité des spécialistes parisiens du recrutement s'intéressent aux bac + 2. D'abord, la procédure d'embauche n'est pas vraiment différente de celle suivie dans le cas d'un cadre, de plus ce marché porteur et rémunérateur permet un excellent élargissement de leurs services. Certains cabinets ont même adopté une structure d'accueil particulière selon l'orientation du DUT ou du BTS.

Ainsi, au CNPG Ressources humaines, qui consacre le tiers de ses prestations à cette activité, plusieurs consultants interviennent. " Dans le secteur technique qui touche à l'industrie automobile, nous recevons une quinzaine d'appels de clients par mois, raconte le responsable de ce centre. Cela concerne surtout des postes de techniciens de maintenance, et pour chacun nous recevons une vingtaine de réponses aux annonces que nous publions. Elles émanent de jeunes diplômés ou de personnes possédant déjà deux à trois ans d'expérience. "

Les rémunérations annuelles que les entreprises leur offrent varient de 105 000 à 115 000 F pour un BTS et plafonnent à 125 000 F pour un DUT, censé posséder un plus haut niveau de connaissances. Quel que soit le recrutement, le cabinet utilise la technique de l'annonce rédigée après étude du poste. " Elle indique, poursuivent les responsables du CNPG, l'évolution prévisible du travail proposé. Nous y faisons figurer également le nom de notre client si l'entreprise est connue, ou l'annonce est rédigée en aveugle, cas le plus fréquent. "

Une mission de recrutement dure de quatre à six semaines. Sa rémunération s'élève à 17 % environ du salaire brut annuel que touchera l'individu retenu par voie d'annonce, ou de 33 % si ce recrutement s'est effectué par approche directe ou de 22 % si les deux méthodes ont été employées.

Rodolphe Vilair, directeur associé du groupe Copers, intervient dans le recrutement des BTS action commerciale et des DUT techniques de commercialisation. Mais, indique-t-il, " nous nous contentons de moins si le candidat présente un potentiel d'action satisfaisant. " La procédure commence par l'annonce rédigée après une étude de poste. " Nous recevons plus de cent réponses, précise Rodolphe Vilair. Nous procédons alors à une pré-sélection, qui s'appuie sur la lettre de motivation jointe au curriculum vitae. Le dossier est transmis au graphologue. Il ne rejette un choix que si le dossier est vraiment négatif. En règle générale, trente personnes sont retenues. A trois ou quatre exceptions près, elles sont toutes reçues en entretien individuel. En fin de compte, une demi-douzaine sont présentées à l'entreprise. "

Serge Cogitore, du groupe Stratos, a une approche particulière du bac + 2. DUT ou BTS ? Peu importe. Pour lui, " le niveau de connaissances a progressé dans son ensemble. Ce qui compte, c'est l'efficacité et l'adaptabilité des jeunes ". Pour Stratos, " l'important est de réussir à appréhender le système culturel global des candidats. Ils doivent, grâce à l'école, développer des qualités spécifiques de management ". Ici, trois approches sont employées pour procéder au recrutement : l'entretien, l'étude graphologique et les tests psychotechniques (de personnalité par exemple).

Préalablement à cette démarche, une annonce fournit une analyse complète du poste. Dans ce cas, Stratos rend visite à l'entreprise. Après publication de l'annonce-message, quelque deux cents réponses en moyenne parviennent au cabinet. Vingt personnes sélectionnées sont reçues en entretien, et en définitive seulement deux d'entre elles sont présentées au client.

Abrité dans les locaux du groupe Bernard Julhiet, Florent Montillot a mis au point avec des cabinets spécialisés dans le recrutement un système de salons et de conventions. Deux produits destinés en grande partie aux bac + 2. Le " job salon " prend la forme d'un salon traditionnel qui se déroule pendant deux jours et auquel participent une quarantaine de sociétés. Même principe avec la " job convention ", " mais les personnes ont toutes été invitées après étude de leur CV ", déclare l'organisateur. " Sur les six cents à sept cents participants, 30 % sont titulaires d'un bac + 2, précise-t-il, et 10 % d'entre eux décrochent un emploi dans les trois semaines qui suivent. Chacun peut " se vendre " auprès des sociétés présentes, qui à leur tour disposent de cinq minutes chacune pour convaincre les candidats de les rejoindre. Après un premier accord immédiat, ces derniers seront reçus en entretien individuel dans les murs de l'entreprise. "

Une formule souple, rapide et mieux adaptée aux aspirations des bac + 2, même s'ils ne constituent pas la cible privilégiée des 1 100 cabinets spécialisés dans le recrutement en France.

Pour qui vient de réussir un brevet de technicien supérieur (BTS) ou un diplôme supérieur de technologie (DUT), entrer à l'EDF-GDF n'est pas sans attraits. Avec ses 150 000 salariés et ses 180 unités au fonctionnement décentralisé, l'entreprise offre la possibilité d'une grande variété de parcours professionnels. Si, contrairement à ce qu'on pourrait penser, la sécurité de l'emploi ne figure pas dans les statuts, elle n'a jamais cessé d'être assurée. Enfin, EDF-GDF a toujours pratiqué la promotion interne à grande échelle, ce qui n'est pas d'un mince intérêt pour des jeunes qui, tout en ayant opté pour des études supérieures courtes, aspirent en général fortement à la réussite professionnelle.

Oui mais... A EDF-GDF comme dans la quasi-totalité des grandes entreprises qui ont embauché massivement des " bac + 2 " depuis une quinzaine d'années, le devenir professionnel de ces couches nouvelles de salariés fait aujourd'hui problème. " Vers 1975, se souvient Pascal Bagnolet, responsable CGC, on disait couramment qu'un jeune technicien supérieur avait toutes les chances d'accéder au collège cadres et de s'y voir confier des responsabilités assez importantes. Et, de fait, les premiers embauchés ont progressé rapidement, car ils apportaient des compétences techniques et commerciales qui faisaient défaut à l'époque. "

Mais, aujourd'hui, si les meilleurs réussissent encore à franchir la barrière entre maitrise et encadrement, ils piétinent indéfiniment aux échelons les plus bas de cette dernière catégorie. " Un de mes collègues, très bon BTS embauché en 1974, a réussi à atteindre le deuxième échelon, constate Pascal Bagnolet. Mais on voit mal comment il pourrait aller plus loin désormais. "

Les chiffres confirment cette appréciation. Sur les 6 500 titulaires de BTS ou DUT que compte actuellement l'entreprise - un tiers dans les secteurs tertiaires et deux tiers dans les branches techniques, - 80 % sont concentrés dans les catégories supérieures de la haute maitrise. 20 % ont certes réussi à accéder au royaume des cadres, mais près de trois sur quatre n'ont pas dépassé le premier échelon. " Et toutes les études prévisionnelles, souligne Michel Tournier, du service emploi et développement des ressources humaines, font apparaitre qu'au maximum 40 % des " BTS-DUT " pourront un jour atteindre le collège cadres. "

Pourtant la promotion interne est telle que deux cadres sur trois sont recrutés à l'intérieur de la maitrise. Mais l'informatisation du travail administratif et la réduction du programme de centrales nucléaires se sont conjuguées pour stopper en 1984-1985 une progression des effectifs qui était restée ininterrompue pendant quarante ans. Du coup, les possibilités de promotion ont baissé de plus de moitié, et aucune amélioration n'est attendue dans les dix prochaines années.

Si l'on ajoute que les jeunes titulaires d'un diplômme de technicien supérieur sont classés en " haute maitrise " dès leur embauche, c'est-à-dire qu'ils démarrent à quelques échelons seulement au-dessous du niveau cadres, on mesure l'ampleur du problème. Ils sont quasiment condamnés à piétiner sur place après la progression prévue par la convention collective pour les premières années. " Il y a là, reconnait Michel Tournier, un risque de dérapage social et surtout de démotivation dans le travail dont nous sommes très conscients. "

Il faut donc désormais " apprendre à gérer les potentiels " de cette population. Et trois axes d'action ont été définis. Le premier part du constat que l'on a négligé de définir des parcours professionnels pour ceux qui ne souhaitent pas sortir d'une activité proprement technique : une " réflexion de fond " est donc en cours pour leur permettre d'évoluer dans leurs spécialités respectives.

Le deuxième vise à soutenir et à developper les possibilités traditionnelles de passage de la haute maitrise à l'encadrement. La mise au point de " nouvelles formations promotionnelles " est en cours. Il s'agira de formations internes, faisant alterner l'enseignement donné dans le cadre des écoles de métier EDF-GDF et l'enseignement sur le terrain ; elles dureront de douze à dix-huit mois. Simultanément, des formations un peu plus courtes (six à douze mois), mais de même type, faciliteront l'accès à la haute maitrise des jeunes moins diplômés (entrés avec un bac ou un BEP), actuellement bloqués dans leurs espoirs de promotion par la multiplication des techniciens supérieurs.

Le troisième axe est aussi le plus novateur. Il s'agit, explique Guy Malhouitre, directeur adjoint à la direction du personnel et des relations sociales, de faire accéder au statut d'ingénieur de niveau bac + 4 " les techniciens supérieurs qui, au bout de six, huit, dix ans d'expérience professionnelle, apparaitront comme les plus évolutifs ". On n'en fera pas des ingénieurs maison au statut plus ou moins bâtard, mais les titulaires de diplômes officiels, reconnus par la commission du titre d'ingénieur. Ils recevront une formation " lourde " d'une durée d'environ dix-huit mois : assez large, tout en étant centrée sur un domaine scientifique ou technique donné.

Les compétences acquises par chacun dans sa pratique professionnelle seront repérées au démarrage et feront l'objet d'un processus de validation. La formation se fera en alternance : à l'enseignement émanant d'universitaires s'ajoutera celui que donneront des cadres et spécialistes d'entreprise - des " professeurs praticiens ", selon l'expression que Guy Malhouitre reprend de Bernard Decomps, auteur d'un récent rapport sur le développement des formations d'ingénieurs.

" Nous avons beaucoup apprécié le rapport Decomps, souligne le responsable d'EDF-GDF. Il rejoint tout à fait les idées que nous essayons de développer dans cette maison depuis un an et demi. Et il nous donne l'espoir de trouver dans le système éducatif - écoles, universités... - les supports de formations et le soutien dont nous aurons besoin. " Pour lui, ces ingénieurs de formation continue seront des ingénieurs à part entière. Leur qualification ne pourra pas davantage être mise en question que celle des ingénieurs du CNAM : " Dans notre entreprise très élitiste, quand on recrute des ingénieurs " classiques ", on recrute en fait, sans le dire, des managers. Mais les kilowattheures ne sont pas produits et distribués sans que se fasse quelque part un vrai travail d'ingénieurs ! "

Les jeunes qui passeront de bac + 2 à bac + 4 feront ce travail dans des secteurs où des besoins ont été repérés. " Dans leur activité actuelle de techniciens, nombre de garçons et de filles ont un comportement et manifestent un potentiel de développement tels qu'il est déjà impossible de les distinguer des ingénieurs de formation initiale, conclut le représentant d'EDF. A l'heure où nous essayons de promouvoir une vraie politique de ressources humaines, ces jeunes (à 70 %, ils ne dépassent pas ou de peu la trentaine), qui disposent d'une solide formation, et qui ont envie d'agir constituent un atout. Nous devons beaucoup miser sur eux. "

Jusqu'à présent, devenir ingénieur par la formation continue relevait de l'exploit, mais la situation devrait - enfin - s'améliorer. Pour faire face à la pénurie d'ingénieurs constatée par tous et résoudre le blocage des carrières des bac + 2, la formation continue parait, a priori, constituer la voie royale. Ne permet-elle pas de faire d'une pierre deux coups en transformant des techniciens supérieurs en ingénieurs ?

Pourtant, la voie royale n'est pas très empruntée. De fait, sur les 14 000 ingénieurs qui obtiennent leur diplôme chaque année, un petit millier seulement le doivent à la formation continue. Comparé aux 400 000 bac + 2 âgés de moins de trente-cinq ans actuellement dans les entreprises, le nombre est dérisoire.

Sur ce millier de " happy few ", la moitié d'entre eux sont issus du CNAM où ils ont suivi les cours du soir pendant au moins quatre ans (sept ans s'ils n'ont pas déjà un BTS ou un DUT). Conscients que cette formule, formidable outil de promotion sociale depuis 1924, parait aujourd'hui très astreignante pour les entreprises, les salariés et... leurs familles, les responsables tentent d'en réduire la durée. Désormais la dernière année peut être suivie à temps plein si les stagiaires bénéficient d'un congé individuel de formation.

Véritable institution, le CNAM n'est pourtant plus seul à délivrer le diplôme d'ingénieur par la formation continue. Depuis une trentaine d'années, le CESI, une association gérée paritairement par les entreprises, les organisations patronales et les syndicats est également sur les rangs et forme aujourd'hui environ 280 ingénieurs par an. A la différence du CNAM, l'entrée se fait sous conditions : avoir un niveau bac + 2, cinq ans d'expérience professionnelle, passer avec succès les épreuves d'admission et... tenir le coup deux ans.

Un peu moins astreignantes mais aussi moins prestigieuses sont les formations mises en place par l'arrêté Fontanet de 1974. Depuis cette date, tous les titulaires d'un BTS ou d'un DUT ayant trois ans d'expérience peuvent obtenir un diplôme d'ingénieur après environ trois ans de formation (12 mois en cycle préparatoire puis 18 mois en cycle terminal). Plusieurs universités ou écoles se sont placées sur ce créneau qui permet aux stagiaires de la formation continue de suivre les mêmes cours que les étudiants. Mais la greffe a du mal à prendre : 161 diplômes seulement ont été délivrés en 1988 à ce titre.

Pour atteindre - les bonnes années - le millier, il faut donc ajouter aux CNAM, CESI et formations Fontanet, les ingénieurs diplômés par l'Etat (les DPE), une filière qui remonte à 1934 et qui reste quasi inconnue. Qui sait en effet que tout salarié de plus de trente-cinq ans ayant cinq ans d'activité professionnelle comme ingénieur peut recevoir le diplôme après avoir passé un entretien et établi un rapport sur une réalisation professionnelle ? La formule est pourtant plus sélective qu'on pourrait le croire : sur 300 candidats qui se présentent chaque année, un tiers seulement décrochent le fameux diplôme.

Les raisons de ces contre-performances de la formation continue sont faciles à deviner. Leur durée et l'effort personnel qu'elles demandent effraient les candidats et les entreprises. Celles-ci hésitent à laisser partir leurs meilleurs éléments car nombre de directeurs des ressources humaines craignent qu'après avoir fourni un réel effort pour se former, un salarié cherche à se reposer quelques années, ne serait-ce que pour retrouver femme et enfants.

Encore faut-il que l'impétrant ait envie de rejoindre sa société. Un ingénieur n'est pas seulement un technicien supérieur qui a reçu une nouvelle formation. Socialement et culturellement c'est un autre homme qui aura peut-être du mal à retrouver une place dans la même entreprise. " La reconnaissance par l'entreprise de l'ingénieur en formation continue n'est jamais facile car c'est une promotion sociale et pas seulement professionnelle ", estime Jacques Bahry, directeur général du CESI. De plus, ces formations longues ont un coût élevé : au moins 150 000 F par an. De nombreuses entreprises rechignent à la dépense ou préfèrent disperser leurs efforts.

" Au CESI, la formation dure 3 660 heures. Comme en moyenne, une entreprise consacre cinquante heures à la formation de ses salariés, le stagiaire que nous envoie une entreprise prend la place de soixante-quinze de ses collègues ", résume crûment Jacques Bahry. Conséquence : 5 % seulement des ingénieurs CESI sont envoyés par leur entreprise alors que 75 % bénéficient d'un congé individuel de formation.

La situation n'est pourtant pas totalement désespérée. En effet, après s'être demandé pendant plusieurs années comment mettre fin à la pénurie d'ingénieurs, les responsables de l'éducation nationale, de la formation continue, les organisations patronales et syndicales sont parvenues l'été dernier à élaborer un consensus. Ce fut le rapport Decomps, du nom du président du haut comité éducation économie.

Partant du constat que si rien n'est fait la pénurie d'ingénieurs et le malaise des techniciens supérieurs ne peuvent que s'accroitre, Bernard Decomps estime que " toute augmentation du nombre d'ingénieurs qui ne prendrait pas en compte les besoins des techniciens supérieurs dans les entreprises créerait un dysfonctionnement majeur ". Il propose donc une nouvelle formation d'ingénieurs à fort contenu technologique qui se déroulerait en grande partie en entreprise mais qui surtout, serait accessible essentiellement par la voie de la formation continue.

Bernard Decomps estime que d'ici une quinzaine d'années le flux de ces nouveaux ingénieurs devrait être comparable à celui des ingénieurs classiques (14 000), mais que 80 % devraient venir de la formation continue, soit 10 000 personnes, dix fois plus qu'aujourd'hui ! S'il ne remet pas en cause la durée des études nécessaires pour obtenir le titre d'ingénieur (cinq ans), mettant un terme au débat sur les ingénieurs technologues formés en quatre ans, il est convaincu qu'avoir été technicien supérieur pendant cinq ans correspond à deux années de formation. Conclusion : les bac + 2 qui ont cette expérience professionnelle n'auraient qu'à suivre une année de formation continue pour décrocher le titre d'ingénieur.

Reconnue par la Commission nationale des titres d'ingénieurs, cette formation ne serait pas généraliste, comme elle l'est actuellement. " Le contenu académique doit seulement permettre de doter l'ingénieur des outils théoriques et des méthodes indispensables à l'exercice de son métier. Il s'agit de former un spécialiste, doté de fortes capacités d'analyse et capable de jouer un rôle d'intermédiaire dans l'entreprise. "

Approuvées dès cet automne par Lionel Jospin et la commission des titres d'ingénieurs, les premières formations devraient voir le jour dès la prochaine rentrée scolaire mais déjà, quelques questions apparaissent. " Le nÓud du problème, c'est la validation des acquis professionnels ", estime Jean-Noël Chevreau, président de la Commission des titres d'ingénieurs. Comment être certain que les cinq années passées dans l'entreprise correspondent bien à deux ans de formation académique ? " Comme chaque entreprise a sa situation, il va falloir valider des pratiques en interrogeant longuement les candidats ainsi que leur tuteur dans l'entreprise ", estime-t-il.

Jean-Jacques Thiercelin, directeur des études au CNAM, pense même que " pendant ce purgatoire de cinq ans, ils apprendront des choses, mais ils en perdront d'autres. Pourquoi ne pas éviter qu'entre-temps, ils ne perdent pas la main ? " Deuxième problème : une année de formation - on parle de 1 200 heures - sera-t-elle vraiment suffisante ? " C'est un peu court ", reconnait Jean-Noël Chevreau. " Le diplôme sera de même niveau mais les entreprises ne considéreront jamais que 1 200 heures et 3 660 heures, c'est la même chose ", estime Jacques Bahry.

" Ce seront des ingénieurs de terrain et non pas des généralistes. On ne fera pas de miracle. Nous mettons actuellement 120 semaines pour donner des outils abstraits à des techniciens. On ne pourra pas donner de formation comparable en 1 200 heures ", renchérit Jean Uebersfeld, directeur de l'Institut sciences et technologie et de la formation permanente à l'université de Jussieu.

La puissante fédération patronale de la métallurgie, l'UIMM, commence déjà à affirmer que ce diplôme correspondra plus à un bac + 4 qu'à un bac + 5. Comme par hasard, ces " ingénieurs Decomps " n'ont pas encore reçu de véritable nom de baptême et l'on craint que le terme " ingénieur des techniques " n'apparaisse dévalorisant. Mais malgré les incertitudes qui planent sur le financement de ces formations, tous les organismes de formation concernés se placent sur la ligne de départ.Ils ne peuvent pas se permettre de louper cette révolution silencieuse qui est désormais en marche.

De plus en plus de diplômés de niveau bac + 2 se sentent frustrés dans leur progression de carrière. Le BTS ou le DUT leur a permis de trouver rapidement un emploi, mais certains l'estiment sous-qualifié, tandis que d'autres jugent leur évolution au sein de l'entreprise trop lente par rapport à celle des ingénieurs. Consciente de ce problème, l'éducation nationale crée des " bac + 3 ", des filières techniques en trois années d'études après le bac au lieu de deux précédemment.

" Je me suis rabattu vers l'IUT (Institut universitaire de technologie) après mon bac. Je n'ai pas cherché à entrer dans une classe préparatoire à une formation d'ingénieur car, pour des raisons financières, je devais trouver un emploi assez rapidement. " Laurent Sudres a vingt-six ans. Agent de service après-vente chez Canon France depuis trois ans, il symbolise la nouvelle génération de techniciens supérieurs dont sont friandes les entreprises françaises : jeune et motivé, il veut gravir l'échelle hiérarchique.

Comme beaucoup de diplômés bac + 2, il n'est pas issu d'un milieu aisé et, en obtenant le DUT option électronique, il s'est donné un excellent passeport pour pénétrer dans le monde du travail. Deux mois seulement après son retour du service miliaire, huit sociétés lui proposaient déjà de l'embaucher, à un salaire de départ d'environ 120 000 F par an.

Certes, il démarre au bas de l'échelle, mais, comme il le dit lui-même, il sait que tout est affaire d'ambition et d'opportunité... Car il part avec un handicap certain sur les ingénieurs. " Je me suis fixé des objectifs, dit-il. Je ne veux pas sombrer dans la routine. J'espère changer de poste d'ici deux ans, devenir chef de service après-vente ou inspecteur technique. J'ai envie d'occuper une fonction responsabilisante... "

L'absence de responsabilité est la hantise des jeunes diplômés de niveau bac + 2. Les techniciens supérieurs sont très demandés en informatique, électronique, génie civil, mais ils ressentent tous la même angoisse de ne pas accéder assez vite au statut cadre. " Lors de l'entretien d'embauche, ils ne s'inquiètent pas vraiment du salaire, constate Daniel Leroy, responsable des chefs de service chez Canon France. Non, ils veulent surtout savoir quelle fonction ils occuperont. Et nous connaissons alors des problèmes de recrutement ! "

Le discours est le même chez Bouygues, où l'on doit faire face à une pénurie de main-d'Óuvre, le secteur du bâtiment pâtissant aujourd'hui encore d'une mauvaise image de marque. Aussi les titulaires de BTS et de DUT sont-ils courtisés avec ardeur. " C'est une population très intéressante, note François Jacquel, directeur des relations humaines de la division construction de Bouygues. Ils ont les mêmes possibilités de progression de carrière que les ingénieurs de travaux, mais avec un temps de démarrage plus long. Un bon bac + 2 peut devenir cadre en deux ans. Nous lui apportons alors un complément de formation. Ensuite, nous ne faisons plus de différence entre un BTS ou DUT et un ingénieur. En 1988, un quart de la population de nos cadres supérieurs avait un niveau de formation inférieur à bac + 5 ! "

En dépit de ce discours " égalitariste " qui fait plaisir aux bac + 2, il ne faut pas oublier qu'un technicien supérieur devra tout de même travailler dur pour connaitre une telle progression de carrière. " Je suis entré chez Bouygues comme aide-conducteur de travaux en avril 1985, déclare Ange Petenzi, vingt-sept ans, titulaire d'un DUT option génie civil et bâtiment. J'ai franchi quatre échelons entre-temps et j'espère passer chef de groupe, puis chef de service et enfin directeur de travaux. La différence avec un ingénieur, c'est qu'il entre dans l'entreprise au titre de conducteur de travaux principal, un poste que je n'atteindrai qu'au bout de cinq ans d'ancienneté... "

Ambitieux, Ange Petenzi l'est, mais il reste lucide. " Les titulaires du DUT ont une évolution de carrière qui suit la même pente que celle des ingénieurs, dit-il. Mais ils démarrent plus bas et ne veulent pas prendre leur place. " Est-ce si sûr ? Selon une étude réalisée auprès de 432 anciens élèves des promotions de 1971 à 1987 du département informatique de l'IUT de Paris, la moitié des diplômés ont poursuivi leurs études après le DUT, alors qu'on leur proposait des salaires d'embauche intéressants et des offres d'emploi nombreuses. C'est bien le signe que les bac + 2 cherchent à quitter le rang des techniciens, même supérieurs, pour rejoindre celui des cadres.

Fait plus étonnant, la même enquête montre que ceux qui ont obtenu un diplôme de second cycle ne sont pas mieux rémunérés, dans l'ensemble, que les anciens élèves entrés dans l'entreprise juste après le DUT : entre 200 000 et 300 000 F annuels après quinze années d'expérience professionnelle. Ils occupent, en revanche, des postes plus qualifiés de chef de projet ou de direction, tandis que les autres sont essentiellement des analystes-programmeurs. L'indice de satisfaction des anciens élèves de l'IUT informatique, toutes catégories confondues, est élevé quant aux conditions de travail et à la sécurité de l'emploi, mais peu élevé en ce qui concerne les perspectives de carrière.

" C'est assez logique, affirme Colette Hoffsaes, auteur de ce sondage et maitre de conférences en informatique et société. C'est la formation générale qui manque le plus aux bac + 2. Beaucoup d'étudiants sont très intéressés par les techniques de la micro mais fuient les relations avec les autres. Or de nombreux responsables du personnel font état du passage difficile, pour ces bons techniciens, vers des fonctions de responsabilité qui exigent des qualités relationnelles. "

Pour favoriser ce changement de statut de technicien à cadre, le département informatique de l'IUT de Paris étudie la mise en place d'une troisième année de formation, en collaboration avec une école de Brighton, en Grande-Bretagne, financée en partie par la bourse européenne Erasmus. Ces nouveaux bac + 3 seront formés durant quinze semaines en Grande-Bretagne et autant en France pour obtenir un diplôme d'European Business Informatics. Jérôme, Sébastien et Ariel, étudiants en deuxième année, sont d'ores et déjà partants. " Grâce à cette filière, nous espérons devenir ingénieur système ", confient Sébastien et Jérôme.

L'éducation nationale, de son côté, lance à la rentrée 1990 une nouvelle formation d'ingénieur technologue en un an pour les titulaires d'un DUT ou d'un BTS ayant au minimum trois années d'expérience professionnelle. On s'oriente donc vers la création de diplômes techniques de niveau bac + 3, à l'image d'autres pays européens, les techniciens supérieurs actuels n'étant pas jugés suffisamment armés pour pourvoir les postes à responsabilité des entreprises en mutation.