BUCAREST (AFP.) - Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées vendredi 12 janvier en début d'après-midi dans le centre de Bucarest pour protester contre la présence d'anciens membres du PC roumain dans la nouvelle équipe dirigeante du pays.

Ces manifestants, parmi lesquels figuraient de nombreux jeunes, scandaient : " A bas le communisme ", " Les communistes dehors " et " Dissolution du CFSN " (Conseil du front de salut national, au pouvoir à Bucarest), et appelaient la foule à se joindre à eux.

C'est la première fois depuis la chute de la dictature de Ceausescu qu'une manifestation de cette ampleur met en cause la nouvelle équipe dirigeante.

D'ici quelques semaines, et pour la première fois en France, devrait naitre un veau issu d'une fécondation in vitro, entièrement réalisée en laboratoire. Annoncée mercredi 10 janvier par la société Genes Diffusion, cette réussite doit largement aux travaux menés depuis dix ans dans les laboratoires de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). La technique pourrait ouvrir, à court terme, d'importantes perspectives dans l'amélioration génétique du cheptel français.

Fécondation in vitro : pour avoir, depuis plus de dix ans, permis à des milliers de couples stériles d'avoir un enfant, le terme est entré dans le langage courant. La maitrise de cette technique n'en reste pas moins exceptionnelle, dès lors qu'elle ne concerne plus l'espèce humaine mais les animaux d'élevage. Une double réussite vient à cet égard d'être remportée par deux équipes européennes, qui ont annoncé, presque simultanément, avoir obtenu le développement de veaux-éprouvette, entièrement conçus en laboratoire : une équipe tchécoslovaque de l'Institut de physiologie et génétique des animaux domestiques de Libechov (1), et celle de la société française Genes Diffusion, filiale de la Coopérative agricole URCEIA-Nord spécialisée dans la génétique animale et implantée à Frais-Marais-lez-Douai (Nord).

Pour copier au mieux, en éprouvette, les processus de reproduction naturelle, plusieurs étapes successives doivent être maitrisées : la récolte des ovules et des spermatozoides ; la fécondation proprement dite ; la maturation de l'Óuf fédondé durant la première semaine de son développement ; enfin, le transfert de l'embryon dans une mère porteuse. La dernière de ces quatre phases, mise en Óuvre depuis 1982 en prélevant des embryons bovins conçus par les voies naturelles et conservés par congélation, est devenue monnaie courante pour la plupart des éleveurs. Rien qu'en France, plusieurs milliers de transferts de ce type sont ainsi effectués chaque année par les équipes de l'Union nationale des coopératives d'élevage et d'insémination artificielle (UNCEIA). L'objectif : multiplier la descendance des meilleurs animaux, en faisant porter par des vaches ordinaires, après les avoir prélevés de l'utérus de leur mère " biologique ", des embryons issus de géniteurs hautement sélectionnés.

Restait cependant une étape, apparemment infranchissable : la conception entièrement in vitro, qui permettrait, à partir d'ovules et de spermatozoides en culture, de concevoir ces embryons directement en laboratoire, à l'instar de ce qui se fait pour l'espèce humaine. Car tel est le paradoxe : la technique de la fécondation in vitro , aujourd'hui parfaitement maitrisée au plan médical, se révèle encore, chez tous les autres gros mammifères, d'une terrible complexité. Ce qui explique, exception faite de quelques réussites annoncées ici ou là de par le monde, qu'aucun animal d'élevage ne soit né de cette technique au cours de la décennie qui vient de s'achever.

Après plusieurs années de tâtonnements, la recherche, dans ce domaine, semble donc s'accélérer. Au laboratoire de physiologie animale de l'INRA à Jouy-en-Josas (Yvelines), les chercheurs ont ainsi fini par découvrir la raison pour laquelle les " boutons embryonnaires ", issus de leurs tentatives de fécondation in vitro , se développaient la plupart du temps de façon anormale : ils leur manquaient simplement un facteur de croissance, le TGF-béta. Ils ont alors affiné leur milieu de culture, et les résultats, rapidement, sont devenus plus performants.

" Actuellement, 35 % des Óufs de vache que nous fécondons in vitro forment des embryons normaux après six à sept jours de culture ", précise Charles Thibault, le " père " des premiers " lapins-éprouvette " et l'un des principaux leaders, depuis près de trente ans, des recherches menées à l'INRA sur la physiologie de la reproduction. Surtout préoccupés de mettre au point dans les meilleures conditions cette étape essentielle, les chercheurs de l'INRA n'ont toutefois pas tenté de mener l'expérience jusqu'à son terme, omettant délibérément la phase ultime - lourde et coûteuse - de la réimplantation de l'Óuf ainsi fécondé dans une vache porteuse.

Plus soucieuse de rentabilité économique que de recherche fondamentale, il semble donc bien que la société Genes Diffusion leur ait coupé l'herbe sous les pieds. Ce qui serait de bonne guerre... si la manière n'apparaissait un peu cavalière : Luc Liégois, directeur scientifique de la société, reconnait verbalement que " quatre étapes sur cinq ont été mises au point hors de nos laboratoires ", mais l'INRA, avec lequel les chercheurs de Douai travaillent depuis deux ans en étroite collaboration, n'apparait nullement dans le communiqué de Genes Diffusion. Cette politique commerciale pour le moins énergique serait-elle liée à la volonté, non dissimulée par la société, de prendre ses distances vis-à-vis de la puissante UNCEIA dont elle est aujourd'hui membre ? Ses objectifs iraient alors bien au-delà du veau-éprouvette " Gédéon ", dont la naissance est attendue à la fin du mois de mars.

La France va constituer un corps d'inspecteurs du désarmement, chargés de vérifier sur place certaines des dispositions que pourraient prendre, dans le cadre des négociations de Vienne, les Etats impliqués par des accords, à venir, sur la réduction en Europe des arsenaux classiques. C'est ce qu'a annoncé, jeudi 11 janvier, le chef d'état-major des armées, le général Maurice Schmitt, après avoir confirmé sa participation (le Monde du 11 janvier) au séminaire, à Vienne, la semaine prochaine, sur les doctrines de défense entre chefs militaires des pays membres de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe.

Selon le général Schmitt, ce corps, qu'il évalue à environ deux cents spécialistes, comprendra des inspecteurs, chargés d'observer et de contrôler sur place les mesures de désarmement appliquées dans les pays étrangers, et des accompagnateurs des équipes envoyées, en France, par ces mêmes pays étrangers pour accomplir en réciprocité leur tâche de vérification. Une cellule interministérielle coordonnera leurs activités, regroupera les données recueillies et constatera les éventuelles violations.

Chargé de mission auprès du ministre de la défense, le général (cadre de réserve) Roger Pessidous devra remettre en février prochain à Mr Jean-Pierre Chevènement un rapport sur l'organisation de ce corps d'inspecteurs du désarmement. Cette nouvelle institution devrait réunir principalement des militaires, des ingénieurs et des diplomates linguistes, pendant que la cellule de coordination comprendra surtout des personnels de la défense, des affaires étrangères et de l'intérieur.

A propos du séminaire de Vienne, le général Schmitt a indiqué qu'il interrogerait les chefs militaires du pacte de Varsovie sur " l'écart entre la " nouvelle pensée " qu'ils affichent en matière militaire et les composantes plus techniques de leur doctrine ".

" La première, a expliqué le chef d'état-major français, fait volontiers référence à des concepts défensifs, à l'idée de prévention de la guerre, à celle de " suffisance ", toutes notions qui inspirent depuis longtemps notre défense. Les secondes, en revanche, reposent toujours sur des concepts essentiellement offensifs. " " C'est cette incohérence, a-t-il conclu, qui devra être éclaircie aux cours de nos discussions à Vienne. "

"Pour la première fois, a expliqué le chef d'état-major français, deux états membres d'alliances différentes ont décidé de présenter ensemble, formellement, une proposition de fond qui est l'exemple d'une coopération fructueuse et le signe d'un profond changement dans le paysage politique en Europe."

Ils arrivent en trainant les pieds, la tunique en charpie, comme échappés d'un péplum dont la scène de bataille a été tournée de façon trop réaliste. Ils traversent, insolites, le cimetière de voitures - une seule voiture - surplombé par un amas de vieilles télés entassées de gingois sur la galerie. Sur cette galerie, il y a deux hommes casqués - mais ce sont des casques de motard - avec sur le dos des boucliers d'aluminium. Tout à l'heure, ils danseront la bourrée, et plus tard, glisseront à grand bruit sur un toboggan...

Les Archaos ont investi le Cirque d'Hiver, et ça fait du vacarme. Ils se déguisent en punks désinvoltes, pratiquent la dérision-déglingue avec une fraicheur revigorante, en bons enfants des Monty Python et du Magic Circus, cependant respectueux des lois du cirque. Simplement, ils les habillent à leur manière.

Ils conduisent des petites motos, qu'ils obligent à se cabrer comme des chevaux, et en dehors de ces motos qui vrombissent et des autos qui explosent - leur label, - ils présentent des numéros épatants : la contorsionniste rêveuse surveillée par un Hercule en string clouté et par un boucher sardonique. Le couple d'acrobates, délicieusement sortis d'un film font-popu. Lui en casquette, elle en robe imprimée, assise en amazone sur le vélo qu'il conduit. Ils se sourient, font un concours de yo-yo, se lancent dans les airs comme pour un jeu de la fête à Neu-Neu, s'accrochent aux bras solides de l'hercule avant de repartir sur leur perchoir, se blottir dans les bras l'un de l'autre...

Il y a des jongleurs, un surtout, un éphèbe en noir, souriant, qui avec des mouvements serpentins de tout le corps fait danser des quilles, fugaces comme des poissons d'argent, et des boules de carmin translucide, et allume ses cigarettes d'étrange façon.

Ils sont jeunes, s'amusent comme des enfants au bord du fou-rire, glissent en souplesse de la poésie rétro au burlesque de toujours, de la virtuosité aux gags. Une seule chose leur manque, quelqu'un. Un Monsieur Loyal, un Savary dont le personnage, la personnalité, tiendrait ensemble cette accumulation de trouvailles un peu dispersées. Juste pour que dans ce spectacle de plaisir, le plaisir soit complet.

En équilibre sur le bord de son siège, Stephen Hough se tient loin du clavier ; la tête légèrement tournée de côté, il écoute les sonorités qu'il tire de son piano. Pour ouvrir son récital, le premier qu'il donnait en France, le 10 janvier, il a choisi Saint François d'Assise prêchant aux oiseaux, la plus belle des deux légendes de Liszt, une Óuvre prophétique qui annonce quelques-unes des pages de la vieillesse du compositeur, le Ravel des Miroirs et peut-être plus encore certaines pièces du Catalogue d'oiseaux d'Olivier Messiaen. Une musique qui doit peu à la virtuosité habituelle de Liszt, qui se caractérise par sa densité sonore, son éclat minéral, son recueillement extatique.

Ce jeune pianiste de vingt-huit ans étonne par son sérieux, son intériorité et une variété de sonorités qu'on aime chez les pianistes qui savent se souvenir que le piano est un instrument qui n'est jamais aussi intéressant que lorsqu'il " imite " l'orchestre, ou le chant. Sa main est légère, elle effleure l'ivoire plus qu'elle ne pétrit. Admirable ! Les Davidsbündlertänze qui suivent sont une des Óuvres les plus délicates à interpréter de Schumann, succession de petites pièces fuyantes, alternant la joie combative, l'abattement, les charges humoristiques, le grotesque. Une Óuvre dont Gieseking et Cortot ont donné autrefois des interprétations que les pianistes vénèrent et que Jean-Marc Luisada interprète aujourd'hui comme personne.

Hough y parait moins à son aise. Il se veut virevoltant, fluide, chatoyant, élégant. Il l'est, parfois. Comme il ravit dans les deuxième, avant-dernière et dernière pièces murmurées, jouées avec une sonorité mouillée. Mais Hough parait déconcentré, perd le fil de son discours, se trompe. Etonnant de la part d'un technicien si accompli.

Après l'entracte, ce n'est pas lui qui se présente au public, mais un appariteur de la Salle Gaveau qui annonce que " le piano n'ayant pas été réglé, Mr Stephen Hough ne jouera pas le Caprice espagnol de Moszkowski, qui sera remplacé par le Second Scherzo de Chopin ". Renseignements pris, l'histoire vaut d'être contée. Ayant décidé de choisir un piano (celui qui est basé à Gaveau ne lui convenant guère), Stephen Hough avait sélectionné un autre Steinway chez l'importateur français de la marque. Ce piano, une fois livré, ne répondant pas à son attente, il se rabat finalement sur le premier instrument, mais il demande qu'un accordeur vienne pour en affiner les réglages (il ne répète pas bien). Le lendemain, jour du concert, il attendra en vain pendant trois quarts d'heure ; il téléphone, on lui assure que l'accordeur viendra le soir avant le concert. Hélas, il ne viendra pas.

Comment, dès lors, s'étonner si Yamaha fait une percée si remarquée dans les salles de concerts ? Si les pianos de ce fabricant japonais ne peuvent encore prétendre égaler ceux du célèbre facteur allemand, la qualité du service de location est en revanche au-dessus de tout soupçon (quand Yamaha loue un piano, l'accordeur reste présent pendant toute la durée du concert et, bien évidemment, le règle avant selon les souhaits du pianiste).

Mais cet incident, propre à décontenancer un artiste qui fait ses débuts devant un grand nombre de journalistes et de pianistes attirés par une réputation acquise par des enregistrements de qualité exceptionnelle, n'explique pas tout. On peut en effet se demander si, au-delà d'un charme indéniable, la Quatrième Ballade, les mazurkas et le scherzo de Chopin peuvent s'accommoder de tempos si fluctuants, d'une rythmique si imprécise, de chichis qui en dénaturent la grandeur et l'harmonie des proportions. Et pourquoi jouer la coda de la ballade si vite, avec une telle furie ? Un récital n'est pas une épreuve de concours.

Stephen Hough nous doit une revanche. En juin prochain, il doit jouer à la Grange de Meslay, à l'invitation de Sviatoslav Richter.

A écouter : récital Liszt, avec la Tarentelle de Venezia et Napoli, la Rhapsodie espagnole, Saint François d'Assise prêchant aux oiseaux, Bénédiction de Dieu dans la solitude et Pensée des morts. Un disque compact Virgin VC 790 700 2.

Le blues a eu encore plus de mal à traverser la Manche qu'à passer l'Atlantique. Question de langue probablement. On a fini, un jour, par se lasser de reprocher la couleur de sa peau à Eric Clapton. D'accord donc pour les bluesmen blancs, mais francophones ? A l'occasion, quand l'envie l'en prenait, Johnny Halliday démontrait que l'idée n'était pas si ridicule. Et voilà qu'aujourd'hui il y a en France quelques bluesmen à plein temps, dont Paul Personne.

Au bout de dix ans de carrière solo en montagnes russes, il a sorti au printemps dernier un album réussi (la Chance, sur Bird-Just'in) et a attendu le temps qu'il fallait pour se produire au Bataclan. Il faut dire que dans sa version cabaret (avec tables et chaises), l'ancien caf'conc' du boulevard Voltaire est sans doute la meilleure approximation d'un club de Chicago qu'on puisse trouver à Paris. Le 11 janvier, la salle était pleine d'un public composite qui a fini par faire un triomphe à Paul Personne.

L'un des éléments essentiels du blues, c'est la symbiose entre la voix et les instruments. La voix de Personne est juste assez cassée pour se conformer aux canons du genre, juste assez souple pour tourner les pièges que le français tend aux douze mesures.

Et puis il joue de la guitare facilement, dans un style très mélodique (voir, et entendre, Mick Taylor du temps de son passage au sein des Stones), quelquefois un peu bavard. De toute façon son groupe (basse, batterie, saxophone, claviers et chÓurs) est assez serré pour garder le train sur les rails. Même s'il y a quelques incursions vers le rock FM (Trop tard, le dernier 45-tours), le blues acoustique ou même de vagues intonations jazzy, on ne s'écarte jamais beaucoup de l'axe.

A force de révérence amoureuse pour les modèles musicaux, cultivés avec patience et virtuosité pour les acclimater à la langue française, Paul Personne a créé son Amérique à lui, qui pense en français et à quatre temps.

L'usage est établi d'appeler " critiques dramatiques " les journalistes du théâtre, d'appeler aussi " critiques dramatiques " les comptes-rendus des soirées.

Bon. Ouvrons le Petit Robert : le mot " critique " suscite les termes " remontrance, reproche, réprimande, vitupération, condamner, esquinter, calomnier, négatif ". Le petit Larousse, moins agressif, donne tout de même : " Blâme, reproche, faire ressortir les défauts ".

" Censure maligne ou sévère des actions d'autrui ", dit le dictionnaire Bescherelle, qui précise : " Celui qui trouve à redire à tout. "

Ce qui est tout à fait étrange, c'est que le journaliste de théâtre accomplit la même tâche, exactement, que ses camarades : il se rend sur les lieux d'un événement, il s'en fait le témoin par la vue et par l'écoute, puis il rédige un compte-rendu. Or l'usage n'est pas de dire : un critique sportif, un critique judiciaire, un critique politique, un critique médical, etc. Non, le mot " critique ", accompagné de ses correspondances déplaisantes, est le privilège du domaine de l'esprit, de l'imagination créatrice, poésie, peinture, théâtre...

Pourquoi ressasser aujourd'hui ce complexe de persécution ? Parce que, justement, aujourd'hui le journaliste de théâtre ici présent, d'un naturel si patient, si ouvert, si curieux, se trouve, à propos des deux Óuvres qu'il a vues : les Escaliers du Sacré-CÓur, de Copi et la Traversée de l'hiver. de Yasmina Reza, dans la situation fort incommode de " redire à tout ", de " calomnier ", d'exprimer " blâme, reproche, vitupération ".

Ici, tout de suite, le grand mot : "Subjectivité ". Eh oui ! Elle n'est pas niable. Chaque spectateur de théâtre, le " critique " comme tout le monde, voit et entend " sa " pièce.

La Traversée de l'hiver est la seconde de Yasmina Reza. La première pièce, Conversation après un enterrement, a été couverte d'éloges par les " critiques ".

Les dialogues de la Traversée de l'hiver sont constitués par les propos qu'échangent six personnes en vacances, sur la terrasse d'un hôtel, en haute montagne. Patrice Kerbrat qui, dans le dépliant-programme, s'extasie sur l'art de Yasmina Reza, a mis en scène les comédiens, parmi lesquels Michel Robin, Martine Sarcey. La grande surprise de la soirée est le fait de Pierre Vaneck. Vaneck a toujours été, est, restera, un acteur précis, intériorisé, retenu et excellent. Ici il est un acteur désordonné, extérieur, très truculent et coloré, et plutôt exécrable (que disions nous : la subjectivité).

Dans le même dépliant-programme, Yasmina Reza et un supporter qui signe Moira Paraschivesco écrivent : " Il est difficile de parler de la Traversée de l'hiver. Mais, dans le superbe album distribué lui aussi au théâtre, appelé le Public, le même supporter écrit, s'adressant à Yasmina Reza, " petit porteur de lumière " : " Tu livres une bataille immense tout autant qu'éphémère, dont l'enjeu est la consolation ".

En toute franchise, étant subjectivement resté sourd aux qualités, et même à l'existence, de cette Óuvre, je préfère en rester là. Et passer à la pièce de Copi, dont l'énergie, la poésie, sont évidents.

Le lieu de l'action choisi par Copi est une de ces vespasiennes qui ont presque toutes disparu de la voie parisienne, les homosexuels appelaient ces édicules des " tasses ", au masculin, ils en faisaient leur terrain de causette et de délices.

Copi, qui habitait Montmartre, a situé sa vespasienne au bas des escaliers du Sacré-CÓur, non pas par iconoclastie, mais parce que simplement ce quartier d'Anvers, de Pigalle, reste hanté par ces créatures que Jean Genet appelait les " Belles ", les " Dures ", les " Toutes-Persécutées ", les " Toutes-Folles ", les " Toutes-Émouvantes ", les " Toutes-Toutes ".

Autour et dans le tasse, la vie est trépidante, dans cette pièce de Copi. Deux travestis mettent à mal un vieux gentil pédéraste qui rôde par là. L'agent de police martiniquais, qui fait ses rondes, est l'amant d'une riche dame embijoutée, appelée " Solitaire ", elle-même maman d'une blonde lesbienne appartenant à un gang de femmes damnées qui sème la terreur dans les escaliers. Ce délire s'achève dans le sang : tout le monde poignardé, par terre.

Copi était un homme d'une finesse, d'une courtoisie, très rares. Ce qu'il écrivait était des " illuminations ", des illusions, des sursauts d'inventivité, de liberté. A la lecture, les Escaliers du Sacré-CÓur sont du guignol, une parade sauvage. Dans la mise en scène d'Alfredo Arias, l'hallucination disparait. On dirait un canular, un peu raté, un peu triste. Le jeu des acteurs, sûrement voulu par Arias, y est pour quelque chose, c'est un jeu mécanique, machinal, figé dans une certaine gaucherie.

Voir effectivement deux travestis coincer un homo dans un tasse, laisser tomber leurs culottons sur leurs chevilles, et scander les secousses de deux sodomies déchainées, ce n'est plus l'illusion drama-comique de la lecture, c'est du voyeurisme accablant. La subjectivité. Il y a aussi un parti pris de naturalisme qui ne correspond pas au " cinéma imaginaire " de la lecture.

Diverses mesures destinées à " améliorer la coordination entre la police nationale et la gendarmerie " vont être prochainement rendues publiques par le gouvernement. Elaborées par Mr François Roussely, directeur général de la police nationale, et Mr Charles Barbeau, directeur général de la gendarmerie nationale - qui fut aussi l'un des collaborateurs de Mr Pierre Joxe, en 1984, lors de son premier séjour au ministère de l'intérieur, - ces dispositions ont été très rapidement évoquées par Mr Michel Rocard lors du conseil des ministres du mercredi 10 janvier.

La répartition territoriale des tâches de sécurité publique. La carte des zones dites " étatisées " a beaucoup vieilli depuis la loi de 1941 qui a défini le seuil - 10 000 habitants - sur la base duquel les pouvoirs de police pouvaient être transférés à l'Etat dans certaines communes. Cette carte n'est plus adaptée ni au développement urbain ni aux nécessités du meilleur emploi des forces de la police d'Etat et de la gendarmerie. Aussi, une liste des communes à étatiser ou à désétatiser sera-t-elle dressée, et classée par ordre de priorité, avec le concours de l'INSEE et après les consultations nécessaires.

L'exercice de la police judiciaire spécialisée. Il a été décidé de préciser dans le code de procédure pénale les catégories des services de police et de gendarmerie exerçant des attributions de police judiciaire. Par ailleurs, un conseil supérieur de police scientifique et technique, présidé par le ministre de l'intérieur, sera mis en place pour tenter de régler, notamment, les dossiers des laboratoires de police scientifique et la question des fichiers informatiques.

Le domaine des relations internationales. - La gendarmerie sera mieux associée aux travaux préparatoires de réunions internationales entrant dans ses attributions.

L'ensemble de ce protocole d'accord est en fait une première étape dans la direction défendue inlassablement par Mr Joxe : la définition d'une politique globale de la "sécurité intérieure", accompagnée d'une enveloppe budgétaire commune permettant de mieux connaitre et maitriser l'affectation des fonds publics destinés à la sécurité (le Monde du 11 janvier).

Le 13 novembre 1989, lors du débat parlementaire sur le budget 1990, le ministre de l'intérieur expliquait ainsi : "La programmation à long terme des moyens interministériels de la sécurité intérieure doit permettre aux services de construire une véritable politique planifiée de réduction de la délinquance et de la criminalité ; elle doit aussi être une invitation ferme faite aux services de modifier définitivement les termes du débat sur la sécurité en accentuant systématiquement la politique de prévention et de formation ; elle doit enfin conduire à une réorganisation plus rationnelle des moyens en personnels et en équipements des ministères contribuant à la sécurité."

Le futur gouvernement namibien, nommé en décembre par le président de la SWAPO et futur chef de l'Etat, Mr Sam Nujoma, s'est réuni pour la première fois le jeudi 11 janvier à Windhoek pour préparer sa prochaine entrée en fonctions, alors que la Constitution devrait être adoptée dans le courant du mois par l'Assemblée constituante.

Cette Constitution se caractérise par son extrême modération, qui devrait rassurer définitivement la petite minorité blanche (quelque 80 000 personnes sur une population totale d'environ 1,5 million d'habitants) et les milieux d'affaires.

Mis au point sur le plan technique par trois experts sud-africains en droit constitutionnel, le texte va être examiné par la commission permanente de l'Assemblée. Selon une version publiée par le quotidien de Wind- hoek The Namibian (favorable à la SWAPO), la seule référence au socialisme (dont se réclame la SWAPO) est une vague déclaration affirmant que la propriété et le contrôle des ressources matérielles sont répartis de manière à servir le bien commun. Une " juste indemnisation " est prévue en cas d'expropriation. Le droit à l'enseignement privé est reconnu, à condition que l'admission ne repose pas sur des critères de race. Une " charte des droits de l'homme " prévoit l'abolition de la peine de mort.

La SWAPO a obtenu gain de cause quant au statut du chef de l'Etat, qui sera le chef de l'exécutif et dirigera donc l'action du gouvernement, en collaboration avec un premier ministre. Mais elle a, en revanche, cédé sur deux points auxquels les partis d'opposition tenaient beaucoup : l'existence d'une Chambre haute, qui aura le pouvoir de rejeter des lois votées par l'Assemblée nationale, et le mode d'élection de cette dernière, qui sera désignée au scrutin proportionnel.

Quelque 2000 soldats américains appartenant à la 82e division aéroportée, l'une des divisions d'élite ayant participé à l'intervention au Panama, ont regagné jeudi 11 janvier les Etats-Unis, a annoncé le Commandement Sud. Un calendrier du retrait des troupes d'intervention américaines au Panama devrait être prêt d'ici à la fin de la semaine, a indiqué à Washington le secrétaire américain à la défense, Mr Dick Cheney. Il a tenu à rappeler que seules les troupes dépêchées des Etats-Unis le 20 décembre dernier, soit environ 15000 hommes, seraient rapatriées. Les effectifs maintenus sur place devraient se rétablir au niveau d'avant l'intervention, soit quelque 12000 militaires.

Mr Cheney est par ailleurs revenu sur l'engagement au Panama des chasseurs-bombardiers " furtifs " F-117, qui a soulevé une controverse aux Etats-Unis, certains critiques estiment que des avions d'un tel prix ne devraient pas être utilisés dans de pareilles opérations. Il a tenu à souligner que les plans originaux qui lui avaient été soumis par l'US Air Force prévoyaient une utilisation massive de ces appareils, ajoutant qu'il avait préféré réduire leur nombre au minimum.

L'URSS s'apprête à relancer les négociations de paix entre l'Iran et l'Irak en organisant une réunion entre les ministres des affaires étrangères des deux pays avec Mr Edouard Chevardnadze, a rapporté jeudi 11 janvier l'agence Tass. L'Iran et l'Irak ont donné leur accord au principe d'une réunion tripartite en territoire soviétique à une date qui reste à préciser.

Le retour de l'Union soviétique comme médiateur entre les deux anciens belligérants constitue un tournant dans les négociations de paix conduites sous l'égide du secrétaire général de l'ONU et qui n'ont pratiquement pas progressé depuis la première séance en août 1988 à Genève.

L'URSS avait déjà proposé sa médiation au lendemain de l'acceptation par les deux belligérants de la résolution 598 du Conseil de sécurité, mais l'Iran et l'Irak avaient préféré que les discussions se tiennent sous l'autorité de Mr Javier Perez de Cuellar. L'Union soviétique avait également joué un rôle actif pour que les deux pays acceptent cette résolution appelant à un cessez-le-feu.

A New-York, cependant, les Nations unies restent prudentes sur les chances de succès de l'initiative soviétique. Rien n'indique, souligne-t-on de sources diplomatiques, que l'URSS réussira à infléchir la volonté des deux anciens belligérants pour les amener à reprendre des pourparlers directs, après la vaine tentative de décembre à New-York du secrétaire général de l'ONU. Ce dernier, qui a accueilli avec satisfacttion l'initiative soviétique, sera à Moscou lundi où il s'entretiendra de cette question avec Mr Gorbatchev.

La France est disposée à améliorer ses relations avec la Chine maintenant que la loi martiale est lévée, a déclaré jeudi 11 janvier Mr Michel Rocard, qui recevait son homologue japonais, Mr Kaifu. Il a ajouté que " l'incident de la place Tiananmen a ému l'opinion et nous devons être clairs sur ce que nous pouvons accepter ". Le secrétaire général de l'ONU et le président Bush se sont également félicités de cette mesure.

Accueillie favorablement, la levée de la loi martiale à Pékin place le Japon dans une situation diplomatique délicate. Cette mesure témoigne du souci des Chinois d'améliorer leurs rapports avec l'étranger. Mais elle est plus formelle que substantielle.

Le Japon, qui soutient les réformes en Europe de l'Est, s'apprête à rétablir progressivement une aide substantielle à un pays qui suit une politique " diamétralement opposée aux valeurs occidentales ", comme le note un éditorial du quotidien conservateur Sankei Shimbun. Il n'est pas le seul - la plupart des pays occidentaux renouent progressivement avec la Chine " normalisée ", - mais il ne tient pas non plus à se mettre en avant, tout en prenant position pour être le premier pays à rétablir pleinement des rapports avec Pékin...

Signe de ces retrouvailles : le 16 janvier, le président de la commission du plan arrivera à Tokyo, et pratiquement en même temps le gouvernement japonais dépêchera à Pékin le directeur de la coopération économique du ministère des affaires étrangères. Dans son communiqué, Tokyo engage certes les Chinois à " accentuer leur effort de réformes politiques et économiques afin de créer les conditions d'une reprise totale des relations de coopération avec la communauté internationale ". Un vÓu pieux plus qu'une condition préalable.

Tandis que le gouvernement met au point les modalités d'une reprise de son aide, notamment des consultations sur l'utilisation des 810 milliards de yens (32 milliards de francs) qu'il s'est engagé à fournir sur cinq ans, les banques japonaises s'apprêtent à rétablir leurs crédits à la Chine.

A propos de la polémique engagée entre Mme Edith Cresson, ministre des affaires européennes, et Mr Roger Fauroux, ministre de l'industrie, sur l'attitude plus ou moins protectionniste à adopter face aux importations et aux investissements japonais (le Monde du 11 janvier), Mr Michel Rocard a déclaré au Forum de l'Expansion donner " un peu raison " à ses deux ministres. En réalité ses propos appuyaient surtout Mme Cresson, estimant comme elle, que le Japon ne jouait " pas le jeu " du commerce international et " qu'il n'avait pas la même vision que nous ". Mr Fauroux estime lui, que les succès japonais viennent du fait que leurs produits sont " meilleurs ". " Devant un pays dans lequel on ne pénètre pas, avec une offensive commerciale chez nous qui est celle du dumping, je ne vois pas de raison à ce que notre expérimentation de la liberté des échanges devienne une vision naive ", a indiqué le premier ministre.

Selon le porte-parole de l'Elysée, Mr Hubert Védrine, après avoir fait l'éloge du peuple japonais, Mr Mitterrand a déclaré que " le caractère intelligent du travailleur japonais conduisait à une position économique dominante qui entrainait certains problèmes".

Mr François Mitterrand a profité de sa rencontre jeudi 11 janvier avec le premier ministre japonais, Mr Toshiki Kaifu, pour faire connaitre clairement ses vues sur le Cambodge, à la veille de la réunion, lundi et mardi prochains à Paris, des représentants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais le déjeuner de travail en petit comité, dans une atmosphère " amicale et détendue ", selon l'Elysée, a également porté sur d'autres sujets, que ce soit la situation en Europe de l'Est - qui préoccupe beaucoup Mr Kaifu, attendu prochainement en Hongrie et en Pologne - ou les relations commerciales parfois difficiles entre la France et le Japon.

MM Mitterrand et Kaifu ont estimé " souhaitable que la Chine joue un rôle positif " dans la recherche d'une solution au conflit cambodgien. " Aucun compromis n'est acceptable avec les Khmers rouges ", a affirmé le chef de l'Etat dans une prise de position sans doute la plus ferme et plus précise sur le drame khmer. Il a appelé " à multiplier les efforts et à chercher inlassablement à renouer un dialogue en vue d'une solution politique ".

Le président de la République, regrettant le manque de consistance des composantes non communistes du gouvernement de coalition antivietnamien (en l'occurrence le prince Sihanouk, longtemps la carte maitresse, voire exclusive, de la diplomatie française, et Mr Son Sann), a estimé que le seul rempart contre le danger khmer rouge était désormais le régime de Phnom-Penh. Il est donc nécessaire de faciliter désormais la tâche de Mr Hun Sen, qui jusqu'à présent n'était pas considéré par Paris comme un interlocuteur présentable. De tels propos, même tenus en privé, laissent à penser que la France pourrait modifier sa position sur le Cambodge la semaine prochaine.

Concernant les échanges commerciaux franco-nippons, le chef de l'Etat a fait l'éloge " du travail remarquable, du dynamisme et de l'efficacité " du Japon dans ce domaine. Malgré tout, a-t-il affirmé : " Bien qu'il y ait des sections du marché japonais qui ne soient pas protégées, ce marché est en réalité impénétrable pour des raisons qui tiennent à votre culture, ce qui entraine une possibilité de choc " entre le Japon et ses partenaires. Et Mr Mitterrand a donné pour exemple les problèmes retardant la construction d'une Maison de France à Tokyo et d'une Maison du Japon à Paris.

Le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), de l'ancien président Ahmed Ben Bella, déposera son dossier d'agrément, le lundi 15 janvier, a indiqué le porte-parole de ce parti, Mr Hocine Guermouche. Cette décision a été prise lors d'une réunion du " conseil national provisoire " qui s'est tenue mardi 9 à Alger sous la présidence du docteur Mohamed Séghir Neccache, un fidèle de Ben Bella dont il a été le ministre de la santé.

Le dépôt du dossier du MDA, créé le 1er novembre 1982 en Europe, s'effectuera en l'absence de Mr Ben Bella, un des chefs historiques de la révolution algérienne, premier président de la République algérienne en 1962, renversé en 1965 par le colonel Houari Boumediène. Aucun accord n'est intervenu avec les autorités algériennes pour un éventuel retour de Mr Ben Bella, aujourd'hui âgé de soixante-treize ans, en exil depuis 1980 après quatorze ans de détention.

Le correspondant de la radio tchécoslovaque basé à La Havane et chargé de la couverture de l'Amérique latine, a été expulsé jeudi 11 janvier par les autorités cubaines et devra quitter le pays mardi 16 au plus tard. Mr Michal Cermak, quarante-trois ans, qui séjourne à La Havane depuis décembre 1987, a été accusé par les autorités cubaines d'avoir récemment " décrit de manière complètement déformée et provocatrice " la situation politique à Cuba. Il lui est notamment reproché une récente chronique dans laquelle il constatait la détérioration des conditions de vie de la population cubaine, et pronostiquait des événements semblables à ceux de Roumanie. Les relations entre Cuba et la Tchécoslovaquie communiste étaient jusqu'ici particulièrement étroites.

Le gouvernement militaire du président Augusto Pinochet a dissous, jeudi 11 janvier, le Centre national d'information (CNI, police secrète). Le commandant en chef de la marine, l'amiral Jose Toribio Merino, porte-parole de la junte, a déclaré à la presse que les agents du CNI seraient réintégrés dans les services des forces armées où ils avaient été recrutés.

Mr Patricio Aylwin, le futur chef de l'Etat, qui prendra ses fonctions le 15 mars, avait lui-même promis de dissoudre la CNI. Ce projet avait cependant provoqué la colère d'une partie de l'opposition qui voyait dans cette décision une manÓuvre destinée à empêcher de futures enquêtes sur certains des six mille agents de la CNI responsables de violations des droits de l'homme.

- Une association d'Algériens de France a annoncé jeudi 11 janvier à La Courneuve, dans la banlieue parisienne, qu'elle allait remettre aux autorités algériennes une pétition, signée par cent mille personnes, qui demande l'annulation de l'obligation de convertir 3 500 dinars (2 700 francs) à chaque retour au pays. Mmes Maika Amrach et Mimouna Asram, animatrices de l'Association pour la formation, contre le racisme et pour l'identité du peuple algérien (AFRICA), ont indiqué, au cours d'une conférence de presse, qu'elles allaient déposer ces signatures début février auprès de l'Assemblée populaire nationale qui a décidé ce change obligatoire. " Nos députés nous rackettent ", ont-elles accusé.

L'épopée espagnole de Mr Silvio Berlusconi commence mal. Moins de deux mois avant la date du 5 mars, prévue pour le début des émissions, le torchon brûle, en effet, entre les trois principaux actionnaires de la chaine de télévision privée Gestavision-Telecinco, qui détiennent, chacun, 25 % des parts : le groupe Fininvest, du magnat italien, la maison d'édition Anaya et l'Organisation nationale des aveugles d'Espagne, la ONCE.

Avec l'appui d'un allié minoritaire, les représentants de Mr Berlusconi et de la ONCE ont forcé, le jeudi 11 janvier, lors d'une assemblée générale tumultueuse, la destitution du président et de l'administrateur délégué de la chaine, MM German Sanchez et Pedro Higuera, tous deux du groupe Anaya, et leur exclusion du conseil d'administration. Leurs remplaçants seront nommés lors d'une prochaine assemblée générale.

Cette rupture virtuelle fait suite à plusieurs semaines de polémiques publiques entre Mr Berlusconi et la maison d'édition espagnole. Celle-ci avait ouvert le feu, en affirmant que l'homme d'affaires italien cherchait à contrôler seul le projet. Plus concrètement, les représentants d'Anaya l'ont accusé d'avoir mis sur pied un habile montage financier, permettant à ses propres sociétés d'assurer en régime de monopole les activités les plus lucratives de la chaine. Ainsi, la gestion publicitaire était confiée à une filiale de Fininvest, Publiespana, tandis que la production de programmes revenait à une autre société contrôlée par l'homme d'affaires italien, Videotime.

Autant de décisions, souligne le groupe Anaya, qui n'ont jamais obtenu l'accord de l'ensemble des associés et qui donnent à penser que le magnat italien confond ses propres intérêts avec ceux de Gestavision.

Du côté de Mr Berlusconi, on affirme au contraire que, lors d'une réunion tenue le 5 mai 1989, avant même l'attribution des trois chaines privées par le gouvernement espagnol, les trois grands actionnaires de Gestavision s'étaient mis d'accord sur un tel schéma.

On fait aussi valoir que la société Fininvest avait, dès le départ, engagé seule, à ses risques et périls, les coûteuses dépenses (quelque 20 millions de dollars) permettant d'équiper techniquement la chaine. La mise en Óuvre du démarchage publicitaire, conclut-on, ne pouvait, dans ces conditions, plus attendre.

Après une période de silence, la ONCE - qui, grâce à l'exploitation d'une loterie très populaire en Espagne, s'est convertie en une véritable puissance financière - s'est finalement rangée aux côtés de Mr Berlusconi, faisant ainsi définitivement pencher la balance.

Avec l'appui d'un autre associé minoritaire (que le groupe Anaya accuse d'être un simple prête-nom de la ONCE), les deux grands actionnaires alliés disposent désormais d'une majorité de 60 %. La majorité " opérationnelle ", au dire de Mr Berlusconi, qui devrait permettre à Gestavision de commencer à émettre à la date prévue.

Reste que la réalité est plus nuancée : le groupe Anaya est sans doute en mesure de compliquer sérieusement la tâche de ses associés, tant du point de vue technique que du point de vue financier. Ses représentants ont annoncé qu'ils étaient décidés à porter l'affaire devant les tribunaux, ce qui risque de paralyser les activités du groupe. Or les trois chaines privées doivent légalement commencer à émettre en avril au plus tard, sous peine de se voir retirer la concession. Aussi le président de la ONCE, Mr Miguel Duran, a-t-il préféré ne pas couper les ponts et maintenir, à l'issue de l'assemblée générale de jeudi, un langage conciliant. Il a proposé l'ouverture immédiate d'un dialogue entre les parties, permettant de rétablir d'urgence le consensus. Un dialogue qui apparait désormais très difficile.

Cette bataille pourrait affecter non seulement le monde de l'audiovisuel espagnol, mais aussi celui de la presse écrite. Le groupe Anaya projette en effet de lancer, en mai prochain, un nouveau journal, El Sol, avec, pour associés... la ONCE et le groupe italien Mondadori, éditeur de la Repubblica, que se disputent actuellement MM Berlusconi et De Benedetti.

A l'initiative du Comité France-Turquie, aura lieu à l'Institut du monde arabe (salle du Haut-Conseil, 23, quai Saint-Bernard, Paris-5e), le samedi 13 janvier à 19 h 30, un diner-débat sur le thème : " Turquie, Islam et Europe ". Les intervenants seront Serif Mardin, Rusen Cakir et Olivier Abel.

Voilà un beau personnage, trop souvent négligé, voire méprisé, rejeté dans la pénombre des seconds rôles dans les romans policiers : le médecin légiste. Avec ses 267 pages de Souvenirs, le docteur Raymond Martin, du haut de ses soixante-quinze ans, répare cet oubli et réalise une petite prouesse ! Celle de camper un personnage solide qui pourrait avoir l'épaisseur d'un Maigret si Simenon était toujours parmi nous.

Bien sûr, le docteur Martin se moque du mythe qui entoure sa profession : ce " toubib " qui a troqué la blouse blanche pour un imper de " dur " et rabroue son monde lorsqu'il arrive sur les lieux d'un crime : " J'espère que vous n'aurez touché à rien ! " Son récit nous fait découvrir un métier où l'esbroufe a peu de part, même s'il oriente de manière souvent décisive les enquêtes de la police puis les instructions judiciaires.

Sans façon, le poing armé d'un scalpel, le docteur Martin nous fait ainsi découvrir ce que furent ses débuts professionnels, ceux d'un médecin légiste aux champs comme il y a des médecins de campagne, appelés à toute heure du jour et de la nuit, par tous les temps. Ils n'étaient pas gâtés ces auxiliaires de justice, contraints de disséquer les cadavres à la lueur flageolante d'une lampe tempête dans les appentis des cimetières de village, ou encore sur une méchante table installée à la diable dans une cour de ferme, éclairée cette fois par le pinceau des phares de sa voiture...

Que de sang et de drames, de viscères et de tragédies ! Dans ce lot quotidien d'accidents, de suicides, de crimes, le docteur Martin offre un bel exemple de placidité. Et d'entêtement ! Comme un vrai Maigret, il garde en mémoire les affaires qu'il traite, les dossiers provisoirement sans réponse. C'est ainsi qu'il résout l'énigme de " l'inconnue aux mains fines ", en rapprochant deux faits divers survenus à deux ans de distance.

Mais au légiste éminent, il arrive aussi de commettre des impairs. Et Raymond Martin raconte avec humour l'une de ses dépositions en cour d'assises dont la technicité (ou la confusion) finit par égarer et le président et les jurés. Excédé, le président lui intima l'ordre de mettre un terme à ses explications : " Martin, ça suffit comme ça, partez ! Allez partez ! "

Au passage, le docteur Martin n'hésite pas à nous enseigner quelques notions élémentaires de son noble art ou à nous faire " rencontrer " quelques-unes de ses connaissances. Ainsi croise-t-on l'abominable Petiot, docteur de son état, qui promettait durant l'Occupation le passage hors de France à des juifs et des résistants pour mieux les détrousser avant de les faire disparaitre dans sa chaudière.

Dans ses Souvenirs, le médecin légiste revient sur quelques-uns de ces dossiers auxquels il fut mêlé et qui firent à l'époque du bruit. Aussi donne-t-il son sentiment sur l'affaire de Bruay-en-Artois survenue en 1972 (il s'agit plus d'un rappel des faits que de révélations), sur la prise d'otages à la centrale de Clairvaux en 1971 et le rôle respectif de Claude Buffet et Roger Bontemps (il n'a pas oublié sa passe d'armes avec Robert Badinter, alors avocat de Bontemps) et enfin sur la mort de René Lucet, en 1982, à Marseille...

Pour le coup, le docteur Martin engage le fer. Assassinat ou suicide ? Le médecin légiste ne cache pas sa conviction, fondée sur les résultats de son autopsie et d'une expérimentation. Selon lui, le responsable de la Caisse de la Sécurité sociale n'a pas pu se suicider en se tirant successivement deux balles, exactement au même endroit, avec une arme à barillet lourde à manier.

Rien de bien neuf ? La presse, c'est vrai, s'était fait un devoir, en 1982, de douter, d'interroger et même d'apporter des éléments d'information. Cette fois pourtant, c'est le docteur Martin qui s'exprime, un expert. Et il affirme qu'il y a dans cette affaire " une balle de trop ".

Après onze ans de procédure, Mr Rolf Dobbertin, cinquante-six ans, va, peut-être, pouvoir être jugé. Arrivé en France en avril 1965 après être passé en Allemagne de l'Ouest, ce technicien est-allemand préparait un doctorat ès sciences, devint assistant à la faculté des sciences de Paris, puis chargé de recherches au CNRS. Le 21 janvier 1979, il fut arrêté par la Direction de la sécurité du territoire (DST) et inculpé d'intelligence avec des agents d'une puissance étrangère.

Selon un officier des services spéciaux de la RDA passé à l'Ouest, Mr Rolf Dobbertin aurait fourni des renseignements de nature scientifique. Après son inculpation, il est donc justiciable de la Cour de sûreté de l'Etat, et un arrêt du 18 juin 1981 le renvoie devant cette juridiction. Mais le 4 août 1981 la Cour de sûreté de l'Etat est supprimée. Il doit comparaitre devant le Tribunal permanent des forces armées qui... est supprimé à son tour par une loi du 21 juillet 1982.

C'est la cour d'assises spécialement composée de magistrats qui devient compétente. Faut-il faire un arrêt de renvoi ? La chambre d'accusation de Paris estime que c'est inutile. La Cour de cassation considère que c'est indispensable. Un arrêt est donc rendu. Il est cassé et refait à l'identique par une autre chambre d'accusation de Paris. L'assemblée plénière de la Cour de cassation casse à nouveau et renvoie le dossier à Versailles. Nouvel arrêt, nouvelle cassation, et c'est la chambre d'accusation d'Amiens qui doit se prononcer. L'arrêt est rendu le 19 décembre 1989 et, le 4 janvier, la chambre criminelle de la Cour de cassation a rejeté le pourvoi. L'arrêt de renvoi devant la cour d'assises de Paris est désormais définitif.

Parallèment, Mr Dobbertin avait saisi la Cour européenne des droits de l'homme, et la commission avait estimé que la garde à vue de six jours appliquée à l'époque par la Cour de sûreté de l'Etat et sa détention " provisoire " de quatre ans et trois mois, dépassant le " délai raisonnable ", constituaient une violation du paragraphe 3 de l'article 5 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant, le comité des ministres où siègent les ambassadeurs accrédités auprès du Conseil de l'Europe, qui dispose d'une sorte de droit de veto, avait empêché que le dossier fût soumis à la Cour européenne en déboutant le scientifique. A l'issue de ce marathon judiciaire, Mr Dobbertin détient certainement le record des juridictions saisies pour une seule et même inculpation.

Libéré le 9 mai 1983 sous une caution de 150 000 F, le technicien est-allemand a ensuite obtenu une décision lui accordant le remboursement de cette caution, la restitution de son passeport et l'annulation de toutes mesures de contrôle judiciaire. Toujours chargé de recherches au CNRS, il bénéficie du soutien de la communauté scientifique qui avait d'ailleurs participé à la collecte de la caution. A ses yeux, les faits dont on l'accuse ne relèvent pas de l'espionnage mais de la " concertation scientifique ". Ses avocats ont déposé une nouvelle requête devant la Commission européenne des droits de l'homme portant à la fois sur la durée excessive de la procédure et sur l'atteinte à la liberté de communication entre Etats, en application du principe de " liberté des échanges intellectuels ".

Rien ne s'oppose désormais à ce que Mr Dobbertin soit jugé. Mais plusieurs facteurs vont contribuer à donner au débat judiciaire un aspect surréaliste. En onze ans, beaucoup de choses ont changé. Même en République démocratique allemande.

Jacques Teyssier, premier secrétaire de la section communiste de Fontenay-sous-Bois, et Alain Rocq, conseiller municipal communiste de la ville, ont été acquittés jeudi 11 janvier par la cour d'assises de Créteil (Val-de-Marne), devant laquelle ils comparaissaient pour vol avec violences.

Les deux hommes étaient accusés d'avoir agressé, le 18 février 1983, Philippe Tryzna, qui venait déposer la liste UDF-RPR à la sous-préfecture de Nogent. Le vol de cette liste ayant été commis avec violences, de nuit, et en réunion - en groupe, - la chambre criminelle de la Cour de cassation avait estimé que les éléments constitutifs de crime étaient réunis. Les parties civiles qui, elles, menèrent sept ans de procédure acharnée pour que les accusés comparaissent devant la cour d'assises, se sont toutefois désistées en début d'audience. Quelques mots esquissés, quelques explications embarrassées destinées à la cour, et le banc des parties civiles était vide. A peine arrivés, les avocats de la victime, Philippe Tryzna, annonçaient le désistement de leur client, et quittaient la salle en emportant leurs dossiers sous leur bras. " Quelle que soit la violence dont notre client a été victime, il estime que l'on ne règle pas les problèmes de militantisme politique devant un cour d'assises, expliquaient Mes Garant et Levy. Il a reçu des coups, mais, à ses yeux, ces coups ne justifient pas une procédure criminelle. "

Toutes les parties civiles se désistaient alors à leur tour. Me Morette, l'avocat d'une candidate de la liste UDF-RPR de l'époque, quittait lui aussi son banc après ce désistement " de dernière minute ". " Il me rappelle des affaires qui mettaient elles aussi en cause certaines catégories de personnes, concluait-il. Là aussi, il y avait eu des retraits curieux et équivoques. " Me Morette jetait alors un regard à la salle, où se cotoyait le maire communiste de Fontenay, Mr Louis Bayeurte, le député communiste du Val-de-Marne, Mr Jean-Claude Lefort, et une cinquantaine de militants venus dénoncer " l'injustice de cette comparution ".

Furieux, le dernier avocat de la partie civile, Me Baloup, se désistait à son tour. " Je déplore que cette audience s'ouvre dans une ambiance pesante, notait-il, et je demande si le désistement de Mr Tryzna ne s'inscrit pas dans ce contexte-là. Cependant la victime s'est désistée, et je donnerais un sentiment d'acharnement politique si je restais ici. " Me Baloup, qui représentait deux des candidats de la liste RPR-UDF de l'époque, quittait alors la salle lui aussi. Le banc de la partie civile était désert.

Les deux accusés relevaient alors la tête, vaguement étonnés. Jacques Teyssier et Alain Rocq pensaient affronter devant les assises leurs adversaires de 1983. Ils se retrouvaient seuls. Sans la victime, Philippe Trizna. Sans les parties civiles associées, trois candidats de la liste RPR-UDF de l'époque. Sans le principal témoin, Philippe Béchade. Présent non loin de la sous-préfecture au moment de l'attaque, ce dernier était le seul à avoir vu passer la voiture des agresseurs. Mais Philippe Béchade ne viendra pas. La peur, dira Me Baloup. La lassitude, corrigeront ses confrères. Sept ans de procédure usent les meilleures volontés.

Philippe Tryzna avait été agressé devant la sous-préfecture de Nogent le 18 février 1983, peu avant une 1 heure du matin. Les élections municipales approchaient, et il était venu attendre en pleine nuit l'ouverture des bureaux afin d'être le premier à déposer la liste d'union RPR-UDF de Fontenay le lendemain matin : la première liste déposée reçoit le panneau électoral numéro 1, jugé plus " efficace " auprès des électeurs.

A 0 h 55, son véhicule est heurté par une Simca dont sortent quatre hommes. Deux d'entre eux l'immobilisent contre le capot et le frappent, tandis qu'un troisième s'empare du dossier de candidatures. Hospitalisé dans la nuit, Philippe Tryzna obtiendra une incapacité de travail temporaire de huit jours.

Mais le numéro d'immatriculation du véhicule a été relevé, et son propriétaire est identifié dès le lendemain. Il s'agit de Jacques Teyssier, le premier secrétaire de la section communiste de Fontenay. Contacté le jour-même par la police, il promet de se rendre au commissariat le lendemain, à 9 heures. Il ne viendra pas. Les policiers le demandent au téléphone, déposent des convocations dans sa boite aux lettres, et surveillent les alentours de son domicile. De guerre lasse, Jacques Teyssier finit par se rendre au commissariat le 23 février. Cinq jours après les faits. " Nous étions en période d'élections, expliquera-t-il au président de la cour d'assises, Mr Bernard Ligout, et j'avais beaucoup de travail. " Il dit alors aux policiers avoir passé la soirée chez des amis. La voiture, qui est, dit-il, utilisée par tous les militants de la section, reste introuvable. Elle ne sera présentée au commissariat que le 29 juin suivant, cinq mois après l'agression. La police note alors des phares d'" apparence neuve " et un pare-chocs " nettement fêlé ".

Quelques jours après l'agression, la victime reconnait son deuxième agresseur sur une affiche électorale du Parti communiste. Il s'agit d'Alain Rocq, conseiller municipal à Fontenay et président du groupe des élus communistes de la ville. Alain Rocq, lui aussi, est convoqué au commissariat. Et il ne vient pas. Il écrit aux services de police qu'il refuse de les rencontrer car " il ne peut s'agir que d'une affaire politique ". Lui aussi a un alibi. Cette nuit-là, il se trouvait avec un camarade qui l'avait raccompagné chez lui, en voiture, après une séance de photo pour la campagne électorale organisée à l'hôtel de ville de Fontenay. Lors d'une confrontation, Philippe Tryzna et Philippe Béchade reconnaitront pourtant formellement, diront-ils, les deux responsables du PC.

Deux versions. Deux histoires. Mais le face-à-face ne peut avoir lieu : les victimes se sont dérobées. La cour écoute les quatre témoins, qui confirment sous serment leurs alibis de cette nuit-là, mais l'audience est étrangement calme. Pas de controverse, peu de discussions, quelques rares questions. Une bataille ne peut s'engager sans adversaire.

Les débats sont mornes. Absurdes parfois. Jacques Teyssier et Alain Rocq sont face à une cour d'assises pour une bagarre électorale vieille de sept ans qui s'est soldée par une incapacité de huit jours. Qui l'a voulu ainsi, sinon les parties civiles, qui ont finalement choisi de se désister au dernier moment ? " La lecture du dossier m'a convaincu de la culpabilité des deux accusés, et j'entendais vous faire partager ma conviction en la fondant sur des preuves, expliquera Jean Berkani, le représentant du ministère public. Les éléments les plus probants auraient été les accusations de la victime et du principal témoin, ici, devant la cour, sous la foi du serment, mais en leur absence, les éléments qui restent sont à décharge. Je n'ai pas le droit de continuer à vouloir vous imposer cette conviction. "

L'avocat des deux accusés, Me Louis Labadie, admet alors que sa tâche s'en trouve " singulièrement allégée ". Sa plaidoirie, qui dénonce " une machination politique ", s'attarde peu sur les détails de l'affaire. A quoi bon tenter de briser son adversaire quand il a lui-même renoncé à faire entendre sa voix ?

Les mesures annoncées par le gouvernement pour le développement des universités sont plutôt bien accueillies par les organisations d'enseignants et d'étudiants, même si elles les estiment trop limitées. Pour le Syndicat national de l'enseignement supérieur, " elles atténueront un peu l'asphyxie mais restent très en deçà de l'immense effort qui serait nécessaire ". L'UNEF-ID estime que " c'est une bouffée d'oxygène " mais qui " ne suffira pas à résoudre tous les problèmes des universités ". Le Collectif des étudiants libéraux, estime, pour sa part, que c'est " une autre politique " qu'il faut mettre en place : " Une plus grande autonomie de décision pour l'université, un renforcement des liens avec les entreprises, une revalorisation réelle des Óuvres sociales, une meilleure intégration européenne ".

La marine nationale vient de commander aux Chantiers navals de l'Atlantique, à Saint-Nazaire, deux nouvelles frégates de surveillance, baptisées Nivôse et Ventôse, qui lui seront livrées en 1992. L'an dernier, une première commande avait porté sur deux frégates de la même classe, dénommées Floréal et Prairial. Le programme de la marine nationale pour cette catégorie de navires comprend six unités au total.

D'un coût de l'ordre de 500 millions de francs, la frégate de surveillance déplace 3000 tonnes à pleine charge. Elle assurera des missions de renseignement et de surveillance des espaces maritimes, le contrôle des zones économiques exclusives, la police de la navigation et la surveillance des pêches.

Avec un équipage d'une centaine d'hommes et la présence, à son bord, d'un commando de vingt-cinq hommes, la frégate de surveillance est principalement armée d'un canon de 100 mm et de deux canons de 20 mm. Elle embarque un hélicoptère de 9 tonnes à 10 tonnes en plate-forme arrière.

En coopération avec la société Mitsubishi Electric Corporation (MELCO), le groupe français Thomson-CSF livrera à l'armée de l'air japonaise des pods ASTAC de guerre électronique adaptés à des avions Phantom en mission de reconnaissance. Déjà destinés aux Mirage F1-CR de l'escadre française de reconnaissance à Strasbourg, les pods ASTAC sont capables de détecter, d'analyser et de localiser les radars adverses en ambiance de guerre électronique, pour l'exécution de missions (dites ELINT) d'espionnage électromagnétique.

Le général Dimitri Iazov, ministre soviétique de la défense, fera une visite à Paris les 6, 7 et 8 février, a annoncé jeudi 11 janvier, le ministère de la défense. Le général Iazov rend ainsi la visite effectuée en avril dernier en URSS par Mr Jean-Pierre Chevènement, qui était la première d'un ministre français de la défense en URSS depuis douze ans.

Réunions d'actionnaires annulées, déplacées, reconvoquées. Comparutions incessantes devant les tribunaux. Editoriaux enflammés. Grèves des journalistes. Communiqués vengeurs... La guerre pour le contrôle du groupe Mondadori, le premier groupe de presse italien, est entrée dans une spirale infernale tandis que Mr Silvio Berlusconi et Mr Carlo De Benedetti lancent sans désemparer leurs commandos d'avocats à l'assaut de l'AMEF, la holding qui contrôle 50,3 % de Mondadori.

Depuis quarante jours, trois magistrats successifs sont intervenus à la requête des uns et des autres. C'est Mr Carlo De Benedetti qui avait, le premier, fait appel à la justice. Le 14 décembre, il avait obtenu la mise sous séquestre des actions de Christina et de Luca Formenton, plus d'un quart du capital de l'AMEF. Il leur reprochait d'avoir renié l'engagement qui les obligeait à lui céder leurs parts en 1991 et d'avoir rallié le camp du magnat de la télévision privée.

La contre-attaque de Mr Silvio Berlusconi n'allait pas tarder. Il parvenait à son tour à faire séquestrer les actions privilégiées Mondadori de Mr Carlo De Benedetti. Leur possession devait en principe permettre de convoquer une assemblée extraordinaire fin mars et de procéder à une augmentation de capital pour marginaliser Mr Berlusconi et ses nouveaux alliés.

Dernier épisode en date : jeudi matin, le juge milanais, Mme Maria Grossi, autorise le pacte de syndicats des actions à se réunir sans parvenir au quorum de 60 % exigé. Les actions séquestrées de la famille Formenton, après sa " trahison ", ne seront pas comptabilisées. Le soir même, les " berlusconiens " devenus majoritaires au sein du pacte y installaient leur nouveau président : Leonardo Mondadori, marginalisé par Mr Carlo De Benedetti en 1988.

Manifestement, " Sua Emittanza " marque des points. La conquête de cette nouvelle position lui offre de nouvelles perspectives. L'AMEF, assujettie, devient une base opérationnelle idéale pour installer un nouveau conseil d'administration à la tête de Mondadori le 25 janvier, à l'occasion de l'assemblée générale du groupe.

Aujourd'hui, le choc des titans inquiète. Les propositions d'armistice avancées par le président du tribunal de Milan n'ont servi à rien. L'atmosphère semble parfois irrespirable. Certains actionnaires minoritaires préfèrent d'ailleurs partir. Ainsi, le groupe d'assurances Generali vient de revendre ses titres (0,4 % du capital) à parts égales entre les deux hommes.

Mais Mr Silvio Berlusconi n'ignore pas qu'il peut à tout moment perdre l'initiative. Il aurait même tenté d'isoler le patron d'Olivetti en s'alliant le tonitruant directeur de la Repub- blica, Eugène Scalfari.

Et comme il faut faire flèche de tout bois, celui-ci a aussitôt répondu dans son quotidien : " Si l'opération berlusconienne arrive à bon port, nous pourrions voir, à la tête du plus grand groupe d'édition italien un membre de la loge P 2. "

Ses membres, on le sait, avaient toujours rêvé d'asservir la presse italienne.

Le 11 janvier a été une journée faste pour Mr Silvio Berlusconi. En Italie, il a réussi à prendre le contrôle de l'AMEF, holding majoritaire au sein du groupe de presse Mondadori, gagnant ainsi une première manche contre son rival, Mr Carlo De Benedetti. En Espagne, il a obtenu la direction opérationnelle de la chaine privée Telecinco, arrachant la présidence au groupe de presse Anaya.

La vente, éventuelle, de l'immeuble " historique " des Buttes-Chaumont et la filialisation de certaines activités pourraient devenir les points de cristallisation de tous les conflits et de toutes les tensions à la Société française de production (SFP). Jeudi 11 janvier, en effet, le conseil d'administration de la société a voté les " orientations du plan d'entreprise " défendues pour les trois années à venir - de 1990 à 1992 - par son nouveau PDG, Mr Jean-Pierre Hoss (le Monde du 8 décembre 1989). Mais si le plan a été défendu par les représentants de l'Etat qui en souhaitaient vivement l'adoption, il n'a pas reçu l'aval des représentants des salariés - un vote contre, une abstention, - ni du président commun à Antenne 2-FR3, ancien PDG de la SFP : Mr Philippe Guilhaume s'est abstenu en son nom et en celui de Mr Jean-Michel Gaillard, directeur général d'A2, dont il avait le mandat.

Deux dispositions contenues dans le document adopté par le conseil d'administration inquiètent tout particulièrement les salariés. " Une réimplantation plus rationnelle des moyens sur un site principal devra être étudiée dès 1990, précise le texte, sous la condition expresse que soit financièrement et juridiquement garanti le renforcement du potentiel de l'entreprise. " C'est faute d'avoir obtenu des éclaircissements sur ces " garanties " que les représentants du personnel ont refusé d'approuver les orientations qui leur étaient soumises. Ce paragraphe explosif ouvre, en effet, la voie à une éventuelle cession des Buttes-Chaumont et à la réalisation, sur ce site parisien, d'une opération immobilière d'envergure.

Mais pour quoi faire ? Pour combler les pertes, comme le redoutent les salariés (le déficit 1989 est évalué à 285 millions de francs) ? Ou pour assurer l'avenir d'une nouvelle SFP redéployée à Bry-sur-Marne ou ailleurs ? Le président Jean-Pierre Hoss assure qu'il s'agira de la deuxième hypothèse. L'enjeu mobilisera, en tout cas, les personnels qui redoutent aussi la filialisation de certaines activités de la SFP. Le plan prévoit en effet une séparation économique et comptable des deux grandes fonctions assurées par la SFP : la prestation de service et la production.

La Food and Drug Administration (FDA) américaine a décidé, jeudi 11 janvier, d'interdire l'implantation du cÓur artificiel Jarvik, en raison, en particulier, des nombreux défauts de contrôle de la qualité de fabrication observés.

C'est la fin d'une époque. Seules les archives télévisuelles garderont encore longtemps en mémoire ces images datant de 1982 d'un dentiste de Seattle, Barney Clark, qui, pendant cent douze jours, avait vécu - survécu devrait-on dire - dans des conditions extrêmement difficiles grâce à un cÓur artificiel mis au point par le docteur Robert Jarvik. Il avait été opéré le 2 décembre 1982, au Centre médical universitaire de Salt-Lake-City par le docteur William C. De Vries. Au total, son cÓur artificiel avait battu 12 912 400 fois pendant 2 688 heures avant d'être débranché.

Suivirent ensuite William Schroeder, Murray Haydon et environ cinquante autres patients qui, chacun à leur tour, reçurent cette prothèse électrique faite de polyuréthane, de graphite, de velcro et de métal. Un symbole du savoir-faire américain. Très vite pourtant, il fallut déchanter. Les conditions de vie des malades étaient épouvantables, et les risques de séquelles ou d'accidents secondaires très importants. La mort, le 6 août 1986, du doyen des porteurs de cÓur artificiel, William Shroeder, allait sonner le glas de cette technique chirurgicale. Chacun reconnut alors que l'idée d'implanter à titre définitif un appareil du type Jarvik 7 devait être abandonnée. L'un des pionniers de cette technique, le docteur Jack Copeland, déclarait : " La santé des patients sous cÓur artificiel s'altère inévitablement au bout de deux cents à quatre cents jours. " Restait donc la possibilité d'implanter un cÓur artificiel simplement à titre temporaire, dans l'attente de trouver un cÓur humain compatible qui puisse être greffé d'une manière définitive. Aujourd'hui plusieurs modèles de cÓurs artificiels de ce type existent (Pierce, Penn State...), permettant de mettre en place ce système de suppléance cardiaque temporaire.

Dans un premier temps, en mai 1988, le directeur du National Health Institute (NIH) américain, le docteur Claude Lenfant, avait annoncé que son organisme fédéral ne financerait plus de recherches sur le cÓur artificiel (au total 239 millions de dollars de crédits de recherche avaient été dépensés jusqu'alors). En juillet de la même année, revirement complet : le NIH, pour des raisons qu'il refusait de révéler, décidait de reprendre ses programmes de recherche pour la mise au point d'un cÓur électrique. Dans le Monde (du 12 octobre 1988), les docteurs D. Lapeyre et O. Frazier (du Texas Heart Institute) révélaient que quatre nouveaux programmes se mettaient en place aux Etats-Unis et que les premiers essais sur l'homme étaient prévus pour 1995.

Mais, la FDA l'indique dans une lettre adressée au fabricant du Jarvik 7, la firme Symbion Inc., les avantages de ce cÓur artificiel sont inférieurs à ses inconvénients. Parmi ceux-ci, l'impossibilité de se mouvoir imposée au malade du fait de la présence d'un compresseur de 150 kilos relié au cÓur Jarvik 7 par des tubes.

Le saxophoniste Georgie Auld est décédé lundi 8 janvier à Palm-Springs (Californie) d'un cancer du poumon. Il était âgé de soixante-dix ans. Né à Toronto, Georgie Auld apprend la musique tout seul. Il est encore adolescent lorsqu'il se joint au trompettiste Bunny Berigan, en 1937, avant de travailler avec Artie Shaw, un an plus tard. En 1940, Benny Goodman l'intègre dans son sextuor. En 1943, Georgie Auld créé son propre orchestre, et invite Sarah Vaughan, Erroll Garner ou Dizzie Gillespie, mais des problèmes pulmonaires l'obligent à dissoudre la formation en 1946. Il travaille alors avec Count Basie, ou retrouve Benny Goodman. En 1977, c'est lui qui expliquera le maniement du saxophone à Robert De Niro pour le film New York, New York, de Martin Scorsese, devenant le principal soliste de la bande originale du film.

Mr Robert Chapuis, secrétaire d'Etat à l'enseignement technique, a annoncé, jeudi 11 janvier, une vaste campagne de promotion pour les formations technologiques et professionnelles. Une " Semaine nationale de l'enseignement technique " aura lieu du 22 au 27 janvier, c'est-à-dire au moment où les élèves et les familles ont à réfléchir aux premiers vÓux d'orientation. Mille points d'information seront ouverts, en particulier dans les centres d'information et d'orientation. Des affiches seront apposées dans les lycées et collèges. Volontairement très décentralisée " afin d'établir le dialogue sur le terrain ", la campagne aura pour thème central : " Avec l'enseignement technique, je fais le choix de l'efficacité. "

Un concours sur le thème du " défi " est proposé parallèlement aux élèves des collèges, lycées professionnels, sections techniques des lycées et sections de techniciens supérieurs. Ils devront présenter un projet (individuel, de groupe et de classe) sous forme d'un dossier écrit remis aux chefs d'établissement avant le 24 janvier. Les meilleurs projets seront présentés à des entreprises en vue d'une commercialisation. Les gagnants se verront offrir un voyage d'études au cours de la remise des prix, le 13 mars à Paris. A cette période de l'année où les conseils de classe commencent à se réunir, la campagne sera relancée sous forme d'information documentaire des différentes filières techniques. Mr Chapuis espère modifier l'image de l'enseignement technique pour qu'il devienne une orientation positive et non plus une formation de second choix.

L'Ecole d'architecture de Grenoble organise les 15, 16 et 17 janvier un colloque sur le thème " Architecture(s) et informatiques(s) : pédagogie, pratique, recherche ". Cette rencontre internationale se tiendra dans les locaux de l'Ecole d'architecture, 10 galerie des Balladins à Grenoble.

Renseignements auprès de Dominique Lesterlin au 76-23-31-72.

Le Centre d'information et de documentation jeunesse (CIDJ) organise tous les jeudis de 14 h 30 à 17 h des ateliers d'information et d'orientation sur le thème " S'orienter vers l'enseignement supérieur ". Les séances qui ont lieu au CIDJ (101, quai Branly, 75740 Paris Cedex 15) s'adressent aux élèves de première et de terminale, ainsi qu'aux étudiants de première année d'enseignement supérieur qui désirent se réorienter.

Renseignements au 45-67-35-85.

Le navigateur Titouan Lamazou (Ecureuil-d'Aquitaine) est toujours largement en tête de la course autour du monde en solitaire sans escale. Mais, au premier tiers de l'épreuve, la grande révélation est, sans conteste, Jean-Luc Van den Heede, un professeur de mathématiques parti sans commanditaire, qui s'est hissé à la troisième place des dix rescapés.

Une bouffée de fraicheur envahit le PC du Vendée Globe Challenge à chacune des interventions de Jean-Luc Van den Heede (VDH pour tout le monde) sur les ondes de Saint-Lys radio. Et pas seulement parce que le skipper de 3615-Met est celui qui navigue le plus au sud (53o 40 de latitude), à proximité des glaces du continent antarctique.

Depuis quelques jours, les stalactites ont fait leur apparition dans son cockpit, aussi austère et dépouillé qu'une cellule de moine trappiste. 3615-Met est un des rares bateaux de cette course à ne pas être équipé d'un système de chauffage pour ces latitudes extrêmes. " Le seul chauffage, c'est moi, et j'en ai à revendre ", lance Jean-Luc Van den Heede avec ce grand éclat de rire - ce hennissement, rectifierait Titouan Lamazou - qui ponctue la plupart de ses interventions.

Alors que les autres solitaires vivent désormais le plus possible calfeutrés dans leur cockpit en laissant les pilotes électriques mener leur bateau, VDH passe le plus clair de son temps à la barre. Une barre franche comme celle de Jean-François Coste (Cacharel) sur le vieux Pen-Duick-III d'Eric Tabarly. "Au portant, elle réagit plus vite qu'une barre à roue et elle est moins fragile, estime-t-il. Et lorsqu'on barre soi-même, on va forcément plus vite car on se permet d'envoyer plus de toile."

La capote qui devait le protéger a explosé sous une vague déferlante. A distance, on l'imagine une main sur la barre, le visage gifflé par les grains ou les flocons de neige avec quelques cristaux de glace dans sa barbe, chantant à tue-tête - une de ses manies - pour se donner du cÓur à l'ouvrage, en scrutant l'horizon pour guetter son premier iceberg. "J'aimerai en voir un de près une fois dans ma vie, dit-il. Lors du dernier BOC Challenge (course autour du monde en solitaire en quatre étapes), je n'en avais pas croisé."

Pour ne pas rater le spectacle et, surtout, éviter une fâcheuse collision, il a pris ses dispositions. Au radar, onéreux et pas toujours efficace dans ces cas-là, il a préféré un thermomètre. "C'est une sonde reliée à ma centrale et à une alarme, explique-t-il. Actuellement, l'eau est entre 4 et 5 degrés dans la journée. Si la proximité d'un iceberg la fait descendre à 3,5 degrés, l'alarme se déclenche."

Par son inconfort, 3615-Met est plus proche d'une galère que des autres bateaux de la course. Jean-Luc Van den Heede ne s'en plaint pas. Au contraire. A quarante-quatre ans, ce professeur de mathématiques et d'électrotechnique au lycée d'enseignement professionnel de Lanester (Morbihan) est allé jusqu'au bout de ses idées et de sa passion pour l'aventure de sa vie.

Aujourd'hui, VDH ne sait plus très bien s'il est encore enseignant navigateur ou navigateur ex-enseignant. Avant le départ, il avait proposé au ministère de l'éducation nationale de " revaloriser le métier d'enseignant à travers cette course ". Faute de réponse, il a dû prendre une nouvelle année de congé sans solde. La troisième en quinze ans. " Le rectorat m'a précisé que ce serait la dernière et que je serai ensuite obligé de travailler cinq ans sans m'arrêter, dit-il. On verra bien. Je ne suis pas inquiet pour mon avenir. Pour 8 000 F par mois avec une licence de maths, je peux faire autre chose que de l'enseignement. "

Le virus de la course au grand large, Jean-Luc Van den Heede l'a attrapé en disputant la Mini-transat en 1977. Malgré les difficultés rencontrées pour loger son double mètre dans ces petits voiliers de 6,50 mètres de long, ce géant au physique de bûcheron nordique a récidivé deux ans plus tard pour une nouvelle traversée de l'Atlantique.

En 1986, il avait une première fois largué les amarres pour un an, en s'engageant dans la deuxième course autour du monde en solitaire en quatre étapes. A côté de bateaux financés par de puissants commanditaires, le sien, baptisé Let's go (Allons-y), résumait déjà sa philosophie. Pour aider au financement de cette opération, VDH avait créé l'Association bretonne pour la course autour du monde. Aujourd'hui, elle compte encore quelque deux cent adhérents. Les moins riches paient 50 francs en échange d'une lettre d'information. D'autres l'aident à trouver de petits budgets.

L'annonce de la création d'une course autour du monde en solitaire sans escale l'avait transporté de joie. " C'est le summum dont un navigateur puisse rêver, dit-il. Je voulais absolument en être, car je vieillis et je voulais connaitre ça à tout prix. " Hélas ! Sa recherche d'un commanditaire pour couvrir les frais de l'aventure n'a pas abouti. Pour gérer le budget et financer la construction du bateau, il a créé, avec quatre actionnaires, une société dont il est le gérant : VDH 60. Sa banque lui a autorisé un découvert de 400000 francs en prenant le bateau pour caution.

Par nécessité, Jean-Luc Van den Heede a dû tout calculer au plus juste. Heureusement que, par conviction, il souhaitait un bateau d'une extrême simplicité. Alors que les autres ont misé sur des voiliers puissants (12 tonnes de déplacement ; 5,50 mètres de largeur en moyenne avec des ballasts pouvant embarquer jusqu'à 4 tonnes d'eau de mer), VDH a opté pour une " torpille " en aluminium de 3,50 mètres de large et 8,5 tonnes de déplacement. Son budget de course (2,5 millions de francs) est ainsi trois ou quatre fois inférieur à ceux des favoris.

Pour arriver à ce résultat, il a dû un peu " forcer la main " de Philippe Harlé, l'architecte auquel il est resté fidèle depuis la première mini-Transat. " Les ordinateurs sont marqués par la jauge IOR, qui pénalise les bateaux étroits, et ils n'intègrent pas le fait qu'on navigue en solitaire, explique-t-il. Dans les courses IOR, les différences se font au près serré. Or, dans le Globe Challenge, il y a beaucoup de portant dans les mers du Sud. "

L'accastillage et les aides à la navigation sont limités au strict minimum. Ainsi ne dispose-t-il pas d'un enrouleur de foc. " J'ai voulu gagner un peu de poids et me simplifier la vie en limitant les risques de casse ", dit-il. Le bureau d'études météorologiques Mérillat lui a offert un suivi météo quotidien pendant la course. VDH, qui n'avait pas trouvé de commanditaire, a décidé de baptiser son bateau du nom de leur nouveau service télématique 3615-Met.

L'intérieur est aussi spartiate et dépouillé que le pont. La hauteur sous barrot est si limitée que, même assis, VDH ne peut redresser la tête que devant la table qui lui sert pour sa navigation et ses repas. Pour la nourriture, il doit se contenter de conserves et de lyophilisés achetés dans un supermarché des Sables-d'Olonne avant le départ. Avec une seule bouteille de champagne pour le passage du cap Horn.

Son seul " luxe " est le pain de 250 grammes qu'il confectionne chaque semaine. " Je prends de la farine et du levain, raconte-t-il. J'ajoute de l'eau avant de pétrir la pâte. Je laisse gonfler, puis je fais chauffer doucement pendant 20-25 minutes dans une poêle avec une cloche. Le plus dur, c'est de ne pas le manger quand il est encore tout chaud. "

Peur des tentations ? Lui qui va à la messe " pour Noël, les mariages et les enterrements " n'a emporté que trois livres : la Bible, un ouvrage sur la religion au Tibet et le dernier prix Renaudot. Sa seule autre distraction est un jeu d'échecs électronique. " La marche du bateau doit passer absolument avant tout ", estime-t-il. Dans ce domaine, il a déjà fait preuve d'une remarquable efficacité en limitant son retard au près dans la longue descente de l'Atlantique, et a déjà profité des vents portants des " cinquantièmes hurlants " pour se hisser à la troisième place.

La route est, certes, encore longue jusqu'aux Sables-d'Olonne, mais VDH a déjà gagné ce qu'il était venu chercher." Je crois à l'amitié qui se crée dans ce genre d'épreuve, dit-il. Je me souviens d'une présentation des concurrents français avant le départ du deuxième BOC Challenge. Philippe Jeantot était arrivé en retard et s'était tout de suite dirigé vers Guy Bernardin et Jacques de Roux avec lesquels il avait disputé le premier. Ensuite, ils sont allés manger ensemble. Je connaissais déjà de Roux, mais, malgré mon envie, je n'avais pas osé me joindre à eux. Je sentais qu'il y avait quelque chose de très fort entre eux et qu'on ne pouvait pas le partager avant d'avoir fait la même chose. "

Quand un adolescent arrive en prison, d'abord il frime, puis il cherche à en sortir. Par les moyens légaux qui lui sont proposés, s'il en possède les capacités intellectuelle, si son affectivité n'est pas complètement déviée. Tony (Jason Saint Amour), héros trapu et boutonneux de Rêves en cage, film de John N. Smith, n'est pas un taré haineux. Ses parents ne sont pas des brutes alcooliques. Sa mère l'aime, mais n'a pas le temps de le lui prouver, d'ailleurs le saurait-elle ? Son petit frère l'admire, et finalement ça n'arrange rien, car cette admiration oblige en quelque sorte Tony à se conduire en caid.

Tony aurait pu devenir un brave prolo, sans avenir mais relativement honnête. Il n'est pas révolté, juste normalement bagarreur, et tout aussi normalement il veut s'amuser, c'est de son âge, mais ça, il ne sait pas le faire, pas plus que recevoir et montrer de la tendresse. Dans son milieu, il y a trop d'interdits, la frontière entre le jeu et le passage à l'acte est trop fragile.

Sans s'attarder sur les causes et les conséquences du cas Tony, John N. Smith montre les étapes d'une sorte de prise de conscience, l'éveil d'une affectivité pudique, grâce en particulier à une professeur de poésie, un brave Noir, image paternelle rassurante. Il n'y a pas dans le film la moindre trace de moralisme, pas le moindre commentaire social, ni pathétique. Tony veut s'en sortir, rien n'indique que son avenir sera rose.

Canadien anglophone, John N. Smith possède le talent anglo-saxon de mener son récit avec une terrible précision, laissant à chaque personnage sa place et son importance, rien de plus, rien qui s'évade de ce récit, rien qui lui serait inutile. Pourtant, au-delà de cette apparente sécheresse, il y a tant de science et de sensibilité qu'on s'attache aux personnages. On devine leur complexité, et comme le metteur en scène on respecte leur mystère.

Rêves en cage est un film-choc, mais pas à la manière des polars d'action, avec du sang partout et des scènes sauvages. Il est bien plus frappant. Il se situe dans la lignée de ces docu-drames qui ont fait la gloire de la télévision anglaise, comme Made in Britain, de Davic Leland, ou Carton rouge pour les hooligans, d'Alan Clarke, qui passe ces temps-ci sur Canal +, à des heures impossibles (on peut toujours magnétoscoper) parce qu'il est brutal comme la réalité.

En 1988, Sitting in Limbo, " petit film local ", pour ne pas dire " indigène ", faisait l'effet d'une bombe, braquait le projecteur sur un metteur en scène, John N. Smith. Portant un regard incisif, mais compréhensif sur les Antillais de Montréal, il donnait, sans la piété pontifiante coutumière à ce genre d'entreprise, la parole à des Canadiens jusqu'alors condamnés au silence. Cette écoute implacable se retrouvait, encore plus affûtée dans Welcome to Canada (1989), sur l'irruption des boat people tamouls dans un village de la Nouvelle-Ecosse.

Antérieur de deux ans, Rêves en cage a été tourné avec un budget minuscule. John N. Smith s'intéresse au milieu carcéral depuis qu'il est allé lui-même en prison pour avoir " en tant que journaliste, raconte-t-il, refusé de dénoncer mes informateurs au sein du Front de libération du Québec ".

Les acteurs de Rêves en cage sont en majorité des non-professionnels. Ils incarnent des personnages qui leur ressemblent, à l'exception de Marcella Santa Maria (la mère) qui, dans la vie, est assistante sociale. Le professeur de poésie, Fred Ward, enseigne effectivement la poésie. Quant à Jason Saint Amour, il a interrompu ses études en fin d'adolescence pour devenir un " jeune homme en colère ", mais, dit-il, " mon casierjudiciaire est vierge ".

Les acteurs n'ont pas eu de scénario. La trame était découpée en cent scènes, sans un mot de dialogue. " On indiquait la situation aux acteurs, explique John N. Smith, et à eux de jouer. " Peu rompus au travail de plateau, les protagonistes se sentaient souvent mal à l'aise, car ils ne savaient pas " si John aimerait ". " Il est opaque ", ajoutaient-ils.

" Je le suis délibérément, reconnait le cinéaste. Je suis autant qu'eux plein d'appréhension. Un acteur n'est jamais si bien que s'il a le sentiment de marcher sur une corde raide. De plus, un non-professionnel qui s'entend dire : " Je n'ai pas aimé ce que tu viens de faire ", entend " je ne t'aime pas ". Je pouvais seulement suggérer une direction. Il faut laisser du flou, pour qu'ils y arrivent par eux-mêmes. Mais je ne les prends pas en traitre. J'attends qu'ils aient atteint le juste niveau d'émotion avant de faire tourner la caméra. Tant pour Rêves en cage que pour Welcome to Canada, nous étions parfois ébahis de ce qui se passait sur le plateau. C'est à la table de montage, en assemblant les scènes entre Fred et Jason que j'ai vraiment pris conscience de leur contenu. "

Récemment de passage à Paris, John N. Smith a rencontré à Vincennes le Théâtre du Fil (qui a tourné dans les Enfants du désordre, de Yannick Bellon) constitué d'ex-délinquants : " Ils avaient vécu des situations semblables à celles de Rêves en cage. Ils ont canalisé leur rage dans la création théâtrale. "

Aujourd'hui, Fred Ward est retourné à l'enseignement. Jason Saint Amour a suivi des cours d'art dramatique. D'audition en audition, il vit l'existence de tout comédien en quête d'un rôle. John N. Smith a planté sa tente en Terre-Neuve, où, à partir d'un scandale récent, il prépare son prochain film " sur les enfants battus, violés, abusés dans des orphelinats, et sur les manÓuvres de la classe politique pour étouffer l'affaire ".

Why me ? Pourquoi moi ?... C'est le titre du film de Gene Quintano. Bonne question, qu'on pose avec un découragement teinté d'irritation. Pourquoi moi, en effet, et pourquoi toi, vous, nous, ils, iront, iraient voir cette comédie laborieuse qui arrache un rire de temps en temps comme on arrache un sparadrap. La seule chose - relativement - intéressante n'est donc pas le " why " mais le " how ", le comment.

Comment un film dont les ingrédients de base sont de qualité très convenable peut ainsi tomber à plat, tel un gâteau dont la pâte n'a pas levé. Au départ, un roman de Donald Westlake, qui signe l'adaptation. " Why me " est d'ailleurs l'Opus 4 de la saga de son héros, escroc ingénu. Le premier livre avait déjà été porté à l'écran par Peter Yates, mais c'était les Quatre Malfrats, avec Robert Redford...

Cette fois, il est question du " Brasier de Byzance ", gigantesque rubis légendaire volé à Constantinople il y a huit cents ans. Providentiellement retrouvé, il va être remis par les autorités américaines à sa propriétaire officielle, la communauté turque.

A l'abri dans un coffre-fort, le joyau est à nouveau dérobé par un braqueur suisse (Christophe Lambert) très adroit de ses mains, mais un peu sous-équipé intellectuellement, qui réalise la valeur de sa prise lorsqu'il devient la cible vivante de la police, de la CIA, des Turcs, des truands et, pour faire bonne mesure, d'une terroriste arménienne hystérique.

Candide au pays des méchants, il aborde le registre léger avec un entrain appliqué, une touchante bonne volonté. Il est sympathique, son sourire est un talisman contre l'indifférence qui depuis quelque temps ternit une notoriété conquise légitimement en deux films réussis, Greystoke et Hightlander.

Depuis, Christophe Lambert court - et dans Why me? il court beaucoup - après cette stature de star qu'on lui a prêtée, puis reprise malgré ses cheveux jaunes (Subway), son porte-clés (I love you), sa soutane (le Complot). Highlander II, qu'il vient d'achever, va peut-être raviver son image. Un immortel, en principe, ça a la vie dure...

L'un des chefs-d'Óuvre de la Renaissance italienne, la Fête des dieux, sera prochainement présenté aux visiteurs de la National Gallery de Washington, après plus de quatre ans de restauration. Considérée comme l'un des tableaux mythologiques les plus célèbres de l'époque, la Fête des dieux présente la particularité d'avoir été exécutée en 1514 par Giovanni Bellini et partiellement repeinte par le Titien quinze ans plus tard. Quatre ans de restauration minutieuse ont été nécessaires pour retracer l'histoire du tableau et lui restituer ses couleurs originales. Le résultat de ces longs travaux fera l'objet d'une exposition, qui ouvrira le 14 janvier. Elle présentera les dernières innovations techniques et scientifiques en matière de restauration d'art.

Hector de Galard, codirecteur du Nouvel Observateur jusqu'en 1986, est décédé à Paris, jeudi 11 janvier, à l'issue d'une grave maladie. Il était âgé de soixante-huit ans. Il avait participé à la création de l'hebdomadaire en 1950.

Dans le métier de journaliste, le poste le plus fascinant mais aussi le plus ingrat est celui de rédacteur en chef. Ce que l'on y gagne en pouvoir réel, on le perd en notoriété. Un directeur écrit des éditoriaux. Un rédacteur en chef n'en a guère le temps. Le public ignore ce qu'il lui doit.

Pendant plus de trente ans, à France Observateur puis au Nouvel Observateur, Hector de Galard a été un merveilleux rédacteur en chef. Il a passé des milliers de nuits à lire et à corriger des articles, à décider de leur agencement, à mettre en forme le journal. Il a ainsi progressivement cessé d'écrire. Or, il avait l'une des meilleures plumes de la presse française. Son style était sobre, précis, acéré. Tout était dit en quelques phrases. Malheureusement, ses articles se faisaient de plus en plus rares. Jusqu'au jour où la maladie l'a obligé à se retirer dans l'appartement où elle allait le tenir longuement prisonnier.

Hector de Galard pratiquait une forme d'humour qui déconcertait ceux qui le connaissaient mal. Spécialiste de la politique internationale, il faisait semblant de tout ignorer de la politique intérieure. Il s'amusait ainsi à se faire expliquer des choses qu'il connaissait parfaitement.

C'était sa manière de montrer à quel point il se sentait étranger aux jeux tactiques et aux manÓuvres partisanes. Ce descendant d'une des plus anciennes familles de la noblesse française avait totalement adhéré aux idéaux de la gauche. Il leur est resté fidèle jusqu'à sa mort. Mais cela le rendait exigeant à l'égard de ceux au côté desquels il avait choisi de se ranger. Il était attiré par la gauche vertueuse et non par la gauche opportuniste. Cet homme tendre et pudique avait la passion de la rigueur. C'est pourquoi nous étions nombreux à le respecter et à l'aimer.

Des divergences sont apparues, mercredi 10 janvier, entre les deux Corées au moment où les délégations des deux pays tentaient de mettre par écrit les accords verbaux, acquis depuis plusieurs semaines, concernant l'envoi d'une délégation commune aux Jeux asiatiques 1990, à Pékin.

Les divergences entre les deux délégations, réunies au village-frontière de Panmunjom, seraient apparues lorsque la Corée du Sud a voulu ajouter un appendice au texte envisagé. Cet appendice stipulait qu'un échange de lettres garantissant l'application de l'accord devait intervenir entre les premiers ministres des deux pays et que des échanges sportifs devaient être instaurés entre Séoul et Pyongyang pour le tennis de table et le volley-ball. Les négociateurs nord-coréens s'y sont opposés.

Les deux parties étaient notamment tombées d'accord pour que l'équipe commune soit appelée " Corée ", tant en anglais qu'en coréen, ainsi que sur le choix de l'hymne et du drapeau.

Limoges a battu Salonique (94-84), jeudi 11 janvier, en poule finale de la Coupe d'Europe des clubs champions. Avec trois victoires et une défaite, Limoges occupe la deuxième place de cette poule derrière Split. Dans l'épreuve féminine, Mirande a battu Prague (88-68).

Franck Piccard a remporté, jeudi 11 janvier, la descente de Schladming (Autriche) devant l'Italien Christian Ghedina et le Suisse Daniel Mahrer (nos dernières éditions du 12 janvier). Son coéquipier Denis Rey a pris la quatrième place de cette descente " historique " pour le ski français. Depuis Henri Duvillard, en décembre 1970 à Sestrières (Italie), aucun skieur français n'avait pu gagner une descente comptant pour la Coupe du monde. Franck Piccard avait été champion olympique de slalom géant en 1988, à Calgary, où il avait également pris la troisième place en descente.

La piste la plus directe pour relier Gao à Tombouctou (Mali) longe le fleuve Niger. Les deux cent dix-huit concurrents du douzième rallye Paris-Dakar l'ont empruntée jeudi 11 janvier. Ce parcours de 412 kilomètres a souri aux pilotes français, puisque, en moto, la victoire revient à Gilles Picard et, en auto, à Philippe Wambergue.

Jeudi 11 janvier est un jour de congé exceptionnel pour les enfants des écoles de Tombouctou. Le passage du rallye explique cette mesure préfectorale. Comme les autres années, la ville se mobilise pour la venue de la caravane. Car ici, comme dans les villes étapes du Tour de France, on sait profiter de la manne que représente la venue d'un millier d'étrangers.

Mr Med Tahar Boubacar, commerçant en alimentation, explique : " C'est à ce moment de l'année que nous réalisons notre plus gros chiffre d'affaires. " Toute la famille se mobilise. Les deux garçons sont réquisitionnés pour vendre de l'eau et du pain au bivouac, la femme confectionne des brochettes et monsieur gère les deux 405 Peugeot transformées en taxis. L'entreprise tourne au maximum et espère encaisser de nombreux billets à l'effigie de Delacroix.

Bien sûr, il y a les taxes que s'empressent de prélever les policiers de la cité. A raison de 100 F par taxi pour la journée, cette dime n'est pas trop sévère pour des courses facturées en moyenne 150 F. " Il faut bien vivre ", lance l'avisé commerçant, en essayant de montrer au touriste sa " grande pauvreté ". A Tombouctou, comme partout au nord du Mali, la pauvreté existe, mais elle est inégalement répartie.

Les tables du restaurant de l'hôtel Bouctou, comme celles du Sofitel Azalai en témoignent. Des lieux plus distingués que le bar du Cercle ou les petites gargotes sénégalaises du marché, des endroits qui savent aussi s'adapter à ce " coup de chaud ". Car la " saison ", ainsi qu'on le dit en Bretagne de l'été, dure peu. Il faut " assurer le maximum de rentrées " en une journée, ainsi que l'expliquent les jeunes tenanciers du bar improvisé de l'aéroport. Mais comment résister à leurs bières tièdes, lorsque le soleil se fait violent ? Et puis les circonstances s'y prêtent. L'étape est " française ", et l'événement mérite d'être fêté, dans une épreuve où les succès se déclinent en italien ou en finlandais.

Gilles Picard, le Lorrain de trente-trois ans, a oublié qu'il n'était qu'un " second couteau " dans l'équipe Yamaha. Cyril Neveu et Stéphane Peterhansel rentrés en France, il s'efforce de maintenir le flambeau de l'équipe bleue. L'ancien champion de France d'enduro rivalise avec l'Italien Edi Orioli sur les pistes de sable, même si trois heures les séparent au classement général.

L'autre héros du jour se nomme Philippe Wambergue. Avec son navigateur Jean Da Silva, il a mené sa 205 T-16 la première sur la ligne d'arrivée. Une victoire banale pour l'écurie Peugeot, qui domine magistralement l'épreuve, mais un succès personnel pour un pilote chevronné qui a souvent du mal à s'exprimer face au grand Finlandais.

Wambergue roule vite. Il a même tendance à ne pas ralentir lorsqu'il traverse des villages, ainsi que le stipule le règlement. Jeudi, les commissaires lui ont infligé une amende de 3 500 F à verser à l'organisation humanitaire TSA (le Monde du 11 janvier) à la suite d'un contrôle effectué dans le village malien de Menaka, le mardi 9 janvier. Une broutille pour la marque sochalienne, qui, cette année encore, a investi de gros moyens sur la course.

Se demander pourquoi Peugeot gagne n'a pas réellement de sens lorsqu'on voit chaque soir le camp des Lionnes transformé en ruche laborieuse. La structure de l'écurie jaune ressemble un peu à un clipper cinglant vers l'Amérique : il y a le capitaine qui donne les ordres, les timoniers qui tiennent la roue et les matelots qui triment. Les principaux rôles sont connus. La petite silhouette de l'anxieux Jean Todt, directeur de Peugeot-Talbot Sport (PTS), est familière, celle du Finlandais Ari Vatanen n'est plus à présenter. Restent les soutiers. Ceux qui, la nuit, remettent les voitures en état de gagner.

Le jour où Philippe Wambergue réussit le meilleur temps, c'est Carlos Dos Baros qu'il faut découvrir. Ce mécanicien de trente ans est le responsable de la 205 numéro 205. Il fait partie de la quarantaine d'agents de l'entreprise qui suivent la course avec leur boite à outils. Une fonction qu'il occupe depuis quatre ans. Carlos est un ancien du Dakar. Il est aussi un ancien de la compétition automobile.

" J'ai débuté à seize ans, juste après l'obtention de mon CAP de mécanique, raconte le Parisien bronzé. A l'époque, je travaillais dans un garage et je profitais de mes loisirs pour donner un coup de main au pilote François Chatriot. " La passion pour le sport automobile est née de cette rencontre avec ce voisin d'immeuble devenu champion de France des rallyes. Quelques années plus tard, le petit mécano réalise son rêve en entrant chez Chrysler compétition. " Le véritable apprentissage commence à ce moment-là et se poursuit chez Lotus, d'abord en France puis en Angleterre. "

Carlos, qui avait connu Jean Todt lorsque ce dernier disputait des rallyes avec Guy Fréquelin, le rejoint à la création de PTS. Il vit l'époque glorieuse des championnats du monde des rallyes, et, fin 1986, se prépare à son premier Dakar. Responsable, à l'époque, de la 205 de Shektar Metha, il se rappelle le difficile travail qui l'attendait chaque soir. " Maintenant les choses ont bien changé. Nos voitures sont parfaitement fiables et nous avons acquis l'expérience du terrain ", explique-t-il.

Pour la quatrième édition, " le boulot est moindre ", assure Carlos. Mais il travaille quand même chaque soir jusqu'à minuit, car " il faut tout démonter et vérifier le moindre boulon ". Le rangement, programmé par ordinateur, du matériel dans les camions d'assistance facilite la tâche et les jambons transportés par Georges Groine améliorent l'ordinaire. Néanmoins, Carlos n'est pas fâché que cette édition soit la dernière de son employeur. " Quatre ans, cela suffit, surtout que l'on gagne tout le temps et qu'il n'y a pas vraiment de concurrence pour nous stimuler. "

Alors, l'avenir en sport-prototypes l'intéresse. " Un challenge, voilà qui est motivant dans notre métier ", assure le salarié de chez Peugeot. Un homme qui vit pour la compétition dans " une entreprise où cela a un sens ", même si les salaires ne dépassent pas beaucoup la moyenne de ceux de Sochaux.

Le plaisir pour Carlos, c'est d'assister à la victoire de " sa voiture ", comme ce jeudi soir à Tombouctou. Même si cet événement est exceptionnel, car, pour la marque au lion, le champion de France de rallycross Philippe Wambergue ne peut gagner le Dakar.

AUTOS. - 1. Wambergue-Da Silva (Fra., Peugeot 205 T-16), 56 min 14 s de pénalité ; 2. Auriol (Fra., Buggy) à 14 s ; 3. Ickx-Tarin (Bel., Lada-Poch), à 44 s ; 4. Waldegaard-Fenouil (Suè.-Fr., Peugeot 405 T-16), à 51 s ; 5. Vatanen-Berglund (Fin-Suè., Peugeot 405 T-16), à 4 min 36 s.

MOTOS. - 1. Picard (Fra., Sonauto-Yamaha), les 412 km de spéciale en 3 h 55 min 59 s ; 2. De Petri (It., Cagiva), à 2 min 42 s ; 3. Rahier (Bel., Suzuki), à 5 min 36 s ; 4. Orioli (It., Cagiva), à 6 min 15 s ; 5. Arcarons (Esp., Cagiva), à 6 min 26 s.

MOTOS. - 1. Orioli (It., Cagiva), 62 h 48 min 7 s ; 2. Mas (Esp., Yamaha), à 1 h 16 min 58 s ; 3. Picco (It., Yamaha), à 2 h 29 min 59 s ; 4. Picard (Fr., Sonauto-Yamaha), à 2 h 50 min 24 s ; 5. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 2 h 50 min 26 s.

- Yannick Noah s'est qualifié, vendredi 12 janvier, pour les demi-finales du tournoi de Sydney en battant Ivan Lendl (6-1, 6-4). Actuellement vingt et unième au classement de l'Association des tennismen professionnels, le numéro un français vient d'annoncer, dans une interview publiée dans Tennis de France, que 1990 serait sa dernière année de compétition.

- L'émetteur de Radio Baie des Anges a été saisi, jeudi 11 janvier, par la police à la suite d'une plainte du CSA et sur requête du parquet de Nice pour émission depuis un site non autorisé et dépassement de puissance. "Le pouvoir socialiste coupe la voix de la vérité et de la liberté", a déclaré Mr Jean Oltra, le directeur de cette station qui émet depuis 1981 et qui bénéficie de l'appui de la municipalité. L'émetteur d'Europe 1, implanté sur les collines du Tanneron, a, lui, été placé sous scellés par la gendarmerie, dans le même cadre juridique mais à la demande du parquet de Draguignan, pour usage non autorisé d'une fréquence.

- Mr Bernard Roux, ancien président-directeur général de Télérama, a décidé le 11 janvier de retirer sa candidature à la présidence de l'Agence France-Presse (AFP), déclarée en décembre 1989. "A la suite de rencontres successives avec nombre de confrères, toutes amicales et certaines à caractère éminemment prospectif, il est apparu qu'il convenait de laisser du temps au temps", a-t-il indiqué.

Un visage enfantin, des yeux avides, une bouche pulpeuse et quelque chose qui dit l'attente, la nervosité : Juliet Berto. La nouvelle vague l'avait amenée sur les écrans, elle s'était imposée par sa fragilité. Même déjà malade, amaigrie, elle restait une petite fille secrète, une Alice. Elle a traversé le miroir, elle a quitté le monde dont elle ne pouvait pas s'accommoder.

Cette petite femme brune, vulnérable et décidée, a d'abord représenté la " génération " de Godard et de 68, l'adolescence révoltée, puis, à la trentaine, la femme moderne, énergique, combattante par nature. Née à Grenoble en 1947, Juliet Berto débute, très jeune, au théâtre. En 1966, elle est saisie par le cinéma lorsque Jean-Luc Godard la fait découvrir dans Deux ou trois choses que je sais d'elle. La voilà personnage godardien dans la Chinoise (1967), Week-end (1967), le Gai Savoir (1968), et Vladimir et Rosa (1971) qu'elle tourne dans une période militante à laquelle appartient également Camarades, de Marin Karmitz (1969).

Sa spontanéité, sa sensibilité et la façon qu'elle a de s'engager à fond dans ses rôles en font une actrice populaire avec la Cavale, de Michel Mitrani (1971), d'après le roman d'Albertine Sarrazin, Sex Shop (1972), et le Mâle du siècle (1974), de Claude Berri, Défense de savoir, de Nadine Trintignant (1973). Elle épanouit une personnalité déjà riche dans des films d'Alain Tanner (le Retour d'Afrique, 1973, le Milieu du monde, 1974), de Bernard van Effenterre (Erica Minor, 1973) et surtout de Jacques Rivette Out one 1971, Céline et Julie vont en bateau, 1974, dont elle est scénariste, Duelle, 1976. On la remarque aussi dans l'Argent des autres, de Christian de Chalonge (1978), et Monsieur Klein, de Joseph Losey (1976).

Juliet Berto, qui a mis en scène au théâtre la Tempête, de Shakespeare, passe à la réalisation cinématographique avec Jean-Henri Roger en 1981. Neige, présenté en sélection officielle au Festival de Cannes, est une chronique réaliste et lyrique des paumés et des marginaux de Pigalle envers lesquels elle manifeste une profonde tendresse. Neige sort des sentiers battus du cinéma français de même que Cap Canaille (1982), construit sur un schéma policier et dont elle est également l'auteur avec Jean-Henri Roger, et l'interprète. En 1986, Juliet Berto réalise seule, une fable poétique Havre, dans laquelle elle n'apparait pas. Depuis, c'était le silence.

Le romancier et journaliste égyptien Ihsan Abdel Kouddous est décédé le jeudi 11 janvier à l'âge de soixante et onze ans. Il était l'auteur de soixante romans et recueils de nouvelles, dont quarante-cinq ont été portés au cinéma.

La femme tient un rôle principal dans ses Óuvres qui se veulent un reflet de la société égyptienne et notamment de sa classe moyenne. Ses plus célèbres romans sont : Je ne dors pas, Je suis libre, les Lunettes noires et Un nez et trois yeux ; un de ses recueils de nouvelles les plus connus - Regards, Sourires, Paroles - a été traduit en français chez Clancier-Guénaud en 1986.

Reporter durant la guerre de Palestine, il publie en 1948 un des plus célèbres " scoops " du journalisme égyptien en dévoilant qu'une bonne partie des armes utilisées par l'armée égyptienne étaient défectueuses. Une affaire qui allait être une des causes de la chute du roi Farouk.

En 1966, Abdel Kouddous devient rédacteur en chef de l'hebdomadaire Akhbar el Yom, et, en 1971, du journal Al Ahram. Cette dernière nomination allait toutefois être de courte durée du fait de ses divergences avec le président Sadate. La liberté de pensée du romancier et journaliste lui avait d'ailleurs déjà valu trois séjours en prison : deux fois sous la monarchie et une fois sous Nasser.

Ces derniers temps, le romancier écrivait dans le journal d'opposition libérale Al Wafd.

ON annonçait un débat, nous avons la guerre civile. Certains camarades demandent, en groupe, la démission, en bloc, de la direction du parti. Georges Marchais assure, de son côté, qu'il ne veut pas partir. Une partie de la direction du PCF monopolise l'Humanité et la presse communiste. Elle a le droit, et le devoir, c'est vrai, de défendre son point de vue, celui de la majorité. Mais quels sont les droits de la minorité ? La moindre critique - voire l'autocritique, comme celle de Fiterman sur la Pologne ou celle de Le Pors sur l'Afghanistan, - est dénoncée comme une " attaque " contre le parti. Les communistes qui ne sont pas d'accord - en tout ou partie - avec la majorité du comité central sont assimilés aux artisans de la campagne anticommuniste.

Le doute n'est pas permis. L'interrogation est une insigne marque de faiblesse. L'opposition est une trahison.

Je serais tenté d'écrire : logique. Le système d'organisation - le centralisme démocratique tel qu'il se pratique depuis les années 30 - ne permet rien d'autre. Ni à la direction, responsable de sa continuité (trop souvent encore assimilée à celle du communisme). Ni à ceux qui ont le droit statutaire de conserver leurs divergences, mais entre les quatre murs de leurs organisations.

Logique. Oui. On y réfléchira. Mais ailleurs, s'il se peut. Il reste que sans attendre un dialogue civilisé peut s'instaurer dans le PCF. Il y a près d'un demi-siècle que, dans le Parti communiste français, les règles d'un tel débat ont été énoncées.

La tendance à la secte, c'est-à-dire à la méfiance vis-à-vis des masses, a comme conséquence la méfiance à l'égard du parti et de ses militants. Elle fausse les principes du centralisme démocratique, en rendant illusoire la critique de la base. Elle aboutit, consciemment ou non, à la formation, à l'intérieur du parti, de petits clans fermés, étroits... " (" Pas de mannequins ").

" Il s'agissait de créer les premières conditions pour que l'on ose enfin discuter. Le résultat, si nous savons nous y employer, sera que le parti repartira enfin de l'avant. " (" Enfin on va discuter ! ").

Voilà. Actuel, non ? Et pourtant, il y a un demi-siècle, on ne parlait pas encore de glasnost, ni de " pluralisme socialiste (communiste) des opinions ". Il n'était pas question de " nouveau mode de penser ". Prendra-t-on un double " retard historique ", sur nous-mêmes et sur l'histoire contemporaine de la pensée socialiste ?

La situation est dramatique. Il faut appeler un chat un chat, une scission une scission. Rien ne peut nous être plus précieux que l'unité. Celle-ci exige avant tout trois conditions : l'abandon, par tous, de l'" image de l'ennemi ", l'écoute mutuelle et l'ouverture des colonnes de l'Humanité à tous les communistes. Nous avons à faire un immense travail sur nous-même. Chacun pour soi et tous ensembles. Ce sera long, très long. L'impatience peut nous conduire au pire. L'attentisme aussi.

Il ne s'agit pas de se replier sur nous-mêmes, de nous enfermer dans un séminaire. Le débat doit être public, ouvert, vrai. C'est un extraordinaire moyen d'action, de rassemblement. A condition de faire preuve de la plus grande modestie, d'abandonner cette " arrogance communiste " qui donnait des cauchemars à Lénine jusque sur son lit de mort.

La campagne anticommuniste vise, avant tout, à nous empêcher de réfléchir, à nous empêcher de débattre, à nous couper un peu plus encore des gens. Gramsci disait que le parti révolutionnaire devait donner l'image de la société qu'il voulait construire. Nous avons fait le choix d'une société de justice, de progrès, autogérée et pluraliste. Osons le parti qui correspond à ce choix et en répond devant lui-même, devant l'opinion nationale et internationale. Le nouveau mode de penser, ce n'est pas seulement une nouvelle façon de faire de la diplomatie, c'est une nouvelle façon de faire de la politique. Une nouvelle façon de faire la révolution.

PS : J'aurais volontiers adressé cette " lettre " au courrier de l'Humanité s'il avait été prêt à la recevoir et à la publier. Je l'envoie au Monde, en quoi je cède à l'impatience. Ah ! la contradiction..

LE métier des armes, quels que soient l'âge, l'emploi, le grade, le service, l'arme ou l'armée d'appartenance de chacun des acteurs de cet ensemble humain sous l'uniforme, exige une disponibilité de tous les instants, de strictes règles de comportement - l'éthique militaire - et une faculté d'adaptation particulière de la part des officiers et des sous-officiers dont la carrière est scandée par des affectations successives et nombreuses.

Ces qualités foncières ne sont certes pas l'apanage exclusif du monde militaire, mais elles sont essentielles à son bon fonctionnement. Elles se sont perpétuées grâce à l'expérience des plus anciens, à l'amélioration du recrutement, à un enseignement de qualité, aux traditions plus ou moins marquées de chacune des armes, et elles donnent à l'institution ce trait de caractère unique qui force l'admiration : son abnégation.

Si, jusqu'à un proche passé, les artisans de notre défense semblaient partager le sentiment d'appartenance à une collectivité animée d'un esprit maison - l'âme militaire - les contraintes de disponibilité, de mobilité, de silence, inhérentes au métier des armes, les relations interhiérarchiques paraissent devoir être contestées - les lettres " anonymes " de la gendarmerie en sont une preuve explicite - au sein d'une collectivité que ni le public ni les médias n'ont l'habitude d'entendre, les représentants de la nation encore moins d'écouter : la grande muette.

Il semble que la sujétion militaire librement consentie ne se conçoive pleinement que dans un environnement sous-tendu par et pour l'action. Or les générations de l'après-guerre, qu'elles soient en uniforme ou pas, n'ont connu - et il faut s'en réjouir - que la paix armée qui prévaut en Europe depuis près d'un demi-siècle.

Il n'en demeure pas moins vrai que, placés dans un environnement surarmé hérité du second conflit mondial, menaçant mais stable au demeurant, les artisans de notre défense aux prises avec des budgets constamment rognés, des lois de programmation avortées, des réorganisations imposées, des matériels surannés, un service militaire décrié, ont toujours exercé leur métier avec une motivation digne d'éloges.

Face à ces contraintes qui font, hélas, partie de l'horizon professionnel de celles et de ceux qui ont en charge la défense de leur pays et la formation militaire de nos jeunes compatriotes, le grand chambardement politique actuel en Europe est porteur d'une ambiguïté.

Pour l'opinion publique, la modification des rapports Est-Ouest et la perspective d'accords militaires sont synonymes d'un désarmement généralisé. Dans les popotes, ce phénomène est ressenti comme la remise en question du bien-fondé, à terme, de l'outil militaire avec, comme conséquence, la mise au chômage technique d'une partie de nos cadres et soldats, appelés à n'être que des fonctionnaires de la défense au rôle mal défini.

Parallèlement, hors Europe, la mission désormais dévolue aux armées - pour l'essentiel à des soldats professionnels - oscille entre l'intervention, la démonstration de force, la gesticulation à finalité politique, l'interposition ou l'aide humanitaire qui métamorphose ses guerriers, tour à tour, sans ménagement et sans gloire en commandos, " onusiens ", soldats de la paix et bons samaritains. Partition difficile à orchestrer et bien souvent confuse dans l'esprit des acteurs en uniforme, qui ont parfois le sentiment d'être relégués au rang de simples figurants.

Même la raison d'être de nos armées, l'action militaire, leur est reprochée. S'il faut sans doute regretter que la seule que nos soldats eurent à conduire au cours de ces toutes dernières années l'ait été en terre française - la Nouvelle-Calédonie - on ne peut que déplorer la virulence avec laquelle ils furent traités, l'opération vilipendée, les armées discréditées.

Pourtant n'avaient-elles pas fait leur devoir, et à ce titre n'avaient-elles pas le droit à certains égards, à défaut de reconnaissance ?

Malmenée, l'institution ne pouvait que se sentir solidaire des acteurs, et dans l'adversité elle affichait un consensus qui dissimulait, en fait, de profonds ressentiments à l'égard de ses commanditaires. Dans le même temps, le silence persistant de la hiérarchie paraissait totalement incongru eu égard aux circonstances. L'institution militaire, par construction et par tradition, ne peut que s'en remettre à ses chefs pour la défense de ses intérêts. Or l'absence de prise de position officielle des hauts responsables militaires " voix des armées " était alors ressentie comme un véritable lâchage par une majorité silencieuse qui se sentait flouée d'un droit de réponse et exclue d'un débat dont elle était pourtant l'enjeu.

Quoi qu'il en soit, le non-événement était le signe d'un profond décalage de pensée entre les générations et signifiait, sans aucun doute, la fin d'une certaine forme de rapports humains faits tout à la fois de respect réciproque, de confiance mutuelle, d'une certaine bienveillance à l'égard des subordonnés, autant de facteurs qui avaient contribué des années durant à façonner " l'esprit de corps " et sauvegarder l'essentiel de l'institution : sa cohésion.

Ainsi, sevrées du soutien de leurs aînés sans pour autant être rassérénées, ayant le sentiment d'être progressivement dépouillées de leur spécificité, les jeunes générations - appartenant aux différentes armées et à la gendarmerie - ont révélé, à leur manière, l'existence d'un profond malaise au sein de l'institution militaire, cantonnant leurs doléances au seul aspect quantifiable de leur vie sous l'uniforme : la condition militaire.

Il serait vain de croire que l'unique préoccupation de la collectivité militaire - restée trop longtemps, il est vrai, à l'écart de la mansuétude salariale de son employeur, l'Etat - ne se borne qu'à des considérations de solde.

Il serait tout aussi illusoire de se persuader qu'une poignée de subsides, chichement accordés à la seule faction de son armée la plus démonstrative dans la formulation de ses exigences, puisse occulter un malaise de fond qui touche l'ensemble des personnels de la communauté militaire.

Car, au-delà des intérêts catégoriels immédiats et compréhensibles, c'est bien du rôle dévolu à nos armées, des missions de nos forces, de la place de nos officiers et de nos sous-officiers dans la société, du déroulement des carrières, de l'environnement social des familles et du recrutement qu'il s'agit.

Les jeunes générations sous l'uniforme sont conscientes de l'irréversibilité de ce phénomène et de l'urgence d'une telle évolution. Elles pressentent de profonds bouleversements à l'issue desquels le volet militaire de notre défense n'aurait plus la primauté. Elles seraient toutefois enclines à accepter le traumatisme de réduction d'effectifs sur l'autel de la perestroïka, à condition de pouvoir disposer à terme d'un outil qui soit en phase avec la nouvelle donne politico-stratégique du moment.

Concernés au premier chef, les artisans de notre défense regimbent pourtant à l'idée de devoir subir, une fois de plus, le diktat de mesures impopulaires concoctées unilatéralement dans le secret des cabinets. Le devenir de l'institution dépend aussi de la manière dont sera conduite la réflexion. N'est-ce pas de la place de la France dans le concert des nations, du rôle et des missions de ses armées, du type et du volume de ses forces, des ressources budgétaires afférentes que doivent débattre les responsables ?

Sauf à vouloir prononcer le divorce, sous-jacent, entre les générations et prendre le risque, soit de voir sourdre certaines formes de contestation difficilement contrôlables, soit, plus vraisemblablement de voir s'instaurer progressivement un phénomène de résignation dans les rangs - dommageables en termes de cohésion et de motivation - un tel débat de fond ne saurait être entrepris sans y associer les armées.

LA moralisation de la vie politique n'a décidément pas de chance. Les premières lois, en 1988, sur la transparence des financements et l'aide de l'Etat aux candidats et aux partis n'avait été votée que dans la confusion et la bousculade d'une pré-campagne présidentielle . Leurs nouvelles versions en 1989 n'ont vu le jour que parce que les socialistes étaient empêtrés dans des " affaires " de plus en plus douloureuses pour eux, au point que le délicat dossier de l'amnistie avait occulté tout le reste du dispositif, pourtant essentiel au bon fonctionnement de la démocratie, fort rigoureux et pratiquement avalisé par l'ensemble des formations politiques.

Aujourd'hui, voilà une fois encore que l'arbre risque de cacher la forêt. Les décisions, rendues jeudi par le Conseil constitutionnel, sont fort importantes. Mais non parce qu'elles estiment contraires à la loi fondamentale la partie " organique " de la réforme. L'annulation ne tient qu'à une erreur de procédure parlementaire, dont il est étonnant qu'elle ait échappé aux multiples spécialistes de l'Assemblée nationale et des cabinets ministériels, et tout particulièrement à celui qui, à Matignon, a en charge ce genre de dossiers.

L'importance de cette décision réside dans l'aval donné par les gardiens sourcilleux de la Constitution à l 'aide de l'Etat aux partis politiques. Le Conseil, il est vrai, ne pouvait qu'être ravi de voir certaines des remarques qu'il avait faites après l'élection présidentielle de mai 1988 prises en compte dans la nouvelle législation. Il n'en approuve pas, pour autant, tous les choix du législateur, car il donne à tous les parlementaires, membres des grands partis, une belle leçon de démocratie : celle-ci implique que les petites formations soient pas écrasées par les plus importantes. " Messieurs les grands, n'oubliez pas les faibles " ordonnent les neuf " sages " du Palais-Royal.

Cette leçon est certes adressée à la majorité, aujourd'hui, mais aussi à celle d'hier. La décision rendue jeudi suggère clairement que la loi votée, lorsque Mr Jacques Chirac était premier ministre, aurait été estimée contraire à la Constitution - si quelqu'un avait eu le courage de demander son avis au Conseil - puisqu'elle n'aidait que les partis représentés au Parlement. Voilà une nouvelle justification, s'il en était besoin, de l'élargissement de la saisine du Conseil constitutionnel souhaitée par Mr Robert Badinter. Devant la tendance de la classe politique à vouloir régler ses petites affaires hors du contrôle du juge constitutionnel, il est souhaitable qu'un simple citoyen puisse permettre à celui-ci de donner son opinion.

La décision du conseil municipal de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) de couper les vivres à deux écoles maternelles " coupables " d'accueillir trop d'enfants d'immigrés (le Monde du 12 janvier) a suscité une nouvelle polémique au centre de laquelle se trouve le maire de la commune, Mr Pierre Bernard (divers droite). Celui-ci a passé outre le " sursis à exécution " ordonné par le tribunal administratif de Paris le 4 janvier, après une délibération de son conseil municipal le 20 décembre. Soucieux de " dépassionner " l'affaire, le préfet de Seine-Saint-Denis, Mr Raymond François Le Bris a, néanmoins, mis en demeure le maire, jeudi 11 janvier, de lever ces mesures et s'est déclaré prêt à user de son pouvoir de substitution pour assurer le fonctionnement normal des écoles (cantine, nettoyage...) aux frais de la commune. Jugeant " inacceptables " les décisions du maire, Mr Lionel Jospin, ministre de l'éducation nationale, a déclaré que " les enfants de Montfermeil ne devaient pas être victimes des manquements du maire à ses obligations ".

L'action entreprise depuis le mois d'octobre par Mr Pierre Bernard est destinée à attirer l'attention sur le taux d'immigration dans certains quartiers de sa commune (jusqu'à 85 %), mais la plupart des réactions déplorent que des enfants en fassent les frais. Pour le MRAP (Mouvemeent contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) et le Parti socialiste, les enfants de Montfermeil " sont les otages politiques d'un maire raciste ". SOS-Racisme estime que " se servir d'écoliers à des fins politiciennes est totalement inadmissible ".

Dans un entretien à l'Express daté du 12 janvier, Mr Raymond Barre estime que la France " n'a plus, hélas ! depuis 1981 " de politique d'immigration. " Les gouvernements, constate-t-il, ont invoqué depuis cette date des principes respectables que je partage, mais ils ont cédé à des fantasmes, à des complexes, au syndrôme des " belles âmes ", alors qu'il fallait agir. "

Le Conseil constitutionnel a rendu, jeudi 11 janvier, ses deux décisions attendues sur les textes cherchant à moraliser le financement de la vie politique en France. La Constitution imposait que cette réforme relève de deux projets de loi : un de nature " organique ", l'autre simple. En effet les auteurs de la loi fondamentale ont jugé suffisamment importantes les modalités d'élection du président de la République et les règles d'inéligibilité des députés pour les faire relever de textes législatifs soumis à des contraintes particulières. Notamment leur conformité à la Constitution doit être obligatoirement vérifiée par le Conseil constitutionnel. En revanche, le texte sur le financement des partis et des campagnes électorales des élus locaux aurait pu échapper à ce contrôle. D'autant que le RPR, contrairement à ce qu'il avait annoncé à plusieurs reprises, a renoncé à le soumettre aux " neuf sages du Palais Royal ". Seulement, comme il l'avait promis, le premier ministre, usant d'une procédure peu usitée, a, lui, déféré ce projet. Le Conseil n'a pas contesté les solutions apportées aux questions de fond soulevées par cette législation : oui, l'Etat peut financer les partis politiques sans mettre en cause leur indépendance ; oui, les parlementaires pouvaient s'exclure de l'amnistie qu'ils décidaient pour tous les autres auteurs de délits liés au financement des partis et des campagnes. En revanche, il a estimé que l'exigence du pluralisme des opinions était mise à mal par l'obligation, faite aux partis, de franchir un seuil des 5 % des suffrages exprimés aux élections législatives pour avoir droit à un financement de l'Etat. Surtout, il a constaté que la procédure suivie pour le vote de la loi organique n'était pas conforme aux exigences constitutionnelles ; ce texte ne pourra donc pas être promulgué. Dans les tous prochains jours, le texte de loi ordinaire sera publié au Journal officiel. Le gouvernement devra présenter un nouveau texte sur le financement des campagnes présidentielles et législatives lors de la session de printemps.

La loi organique. - Formellement, le texte organique a été voté de manière conforme à la Constitution, puisqu'il a été adopté définitivement le 6 décembre, lorsque l'Assemblée nationale, en deuxième lecture, a approuvé ce projet dans les mêmes termes que ceux rédigés par le Sénat. Seulement, et cela avait échappé aux conseillers du gouvernement, il comprend de nombreuses dispositions, renvoyant au texte de la loi ordinaire, qui modifient plusieurs articles du code électoral. Or, fait remarquer le Conseil constitutionnel, dans la mesure où ces dispositions " sont destinées à régir des matières qui ressortissent à la compétence de la loi organique, elles ne pouvaient être rendues applicables à ces matières que dans le respect des règles de la procédure législative régissant les lois organiques ".

En clair, il aurait fallu que le texte organique soit voté après le texte ordinaire ou que celui-ci soit adopté en respectant la procédure contraignante des lois organiques. Et cela n'a pas été le cas. En effet, en cas de désaccord entre les deux chambres du Parlement, le gouvernement peut, pour celles-ci comme pour les autres, demander à l'Assemblée nationale de trancher en dernier ressort, mais, alors, pour les lois organiques, elle doit le faire, précise la Constitution, " à la majorité absolue de ses membres ". Or, le 22 décembre, lorsque les députés ont définitivement approuvé ce projet " ordinaire ", ils ne furent que 277 à l'adopter, les autres votant contre (le PC) ou ne prenant pas part au vote (la droite). La barre des 289 voix n'avait donc pas été franchie.

Le Conseil ne pouvait que constater l'inconstitutionnalité de la procédure, donc de la loi, sans même en examiner le contenu.

L'amnistie. - Exclure les parlementaires du bénéfice de l'amnistie décidée pour les autres auteurs de délits liés au financement de la vie politique, n'était-ce pas mettre à mal le principe constitutionnel de l'égalité de tous devant la loi ? Le Conseil ne le pense pas, en constatant que ce principe " ne s'oppose pas " à ce que le législateur " délimite ainsi le champ d'application de l'amnistie dès lors que les catégories retenues sont définies de manière objective ". Il met une réserve à cette possibilité en estimant qu'il faut une raison solide à une telle exclusion, mais retient celle du législateur : cette exception " trouve sa justification dans le fait que le but d'apaisement politique et social poursuivi par la loi ne serait pas atteint si les membres du Parlement, investis par la Constitution du pouvoir de voter l'amnistie, en faisaient usage en leur faveur s'agissant d'infractions en relation avec le financement de campagnes électorales ou de partis politiques ".

Toutefois pour le Conseil cela ne peut jouer que pour ceux qui sont parlementaires au moment du vote de l'amnistie, et non pas pour ceux qui l'étaient au moment des faits délictueux, et qui ne le sont plus.

Financement des partis politiques. - Les partis et groupements politiques " se forment et excercent leur activité librement ", ordonne l'article 4 de la Constitution. Cela est-il compatible avec une aide financière de l'Etat et les contrôles des comptes que cette aide implique ? Le Parti communiste, et Mr Pierre Mazeaud, député RPR, en doutaient . Le Conseil constitutionnel ne trouve rien à redire sur le principe, reprenant l'essentiel du " considérant " qu'il avait rédigé en mars 1988 pour décider qu'une subvention de l'Etat aux campagnes des candidats à la présidence de la République n'était pas contraire à la Constitution. Il explique toutefois, " que l'aide allouée doit, pour être conforme aux principes d'égalité et de liberté, obéir à des critères objectifs ; qu'en outre le mécanisme d'aide retenu ne doit aboutir ni à établir un lien de dépendance d'un parti politique vis-à-vis de l'Etat ni à compromettre l'expression démocratique des divers courants d'idées et d'opinions ".

Les critères de répartition de cette aide respectent-ils cette dernière obligation ? Dans le texte voté, la dotation est divisée en deux parts égales : l'une, répartie en fonction du nombre de parlementaires déclarant adhérer à tel ou tel groupement ; l'autre, en fonction des résultats des élections législatives. Le Conseil accepte cette grande ligne, en constatant que les " exigences constitutionnelles " sont respectées dès lors que n'est pas retenue la seule présence au Parlement, mais la mise en application de ce principe ne lui convient pas. Le gouvernement avait prévu que ne seraient aidés que les partis présents dans cinquante circonscriptions . Le Sénat a fait passer cette barre à soixante-quinze. De plus, l'Assemblée nationale, l'initiative du rapporteur, Mr Robert Savy, député PS, et de Mr Pierre Léquiller, député UDF, a décidé qu'il ne serait tenu compte que des " résultats égaux ou supérieurs à 5 % des suffrages exprimés dans chaque circonscription " lors de la globalisation nationale. Le Conseil a estimé que cela " est, en raison du seuil choisi, de nature à entraver l'expression de nouveaux courants d'idées et d'opinions ". Il a donc déclaré cette disposition contraire à la Constitution. Résultat, sauf à ce que le Parlement vote un nouveau texte avec un nouveau seuil, les partis recevront une dotation financière de l'Etat, dès lors qu'ils auront présenté des candidats dans au moins soixante-quinze circonscriptions.

Un dernier point aurait pu être soulevé : le texte prévoit que cette aide en fonction des résultats électoraux n'interviendra qu'après le prochain renouvellement de l'Assemblée nationale. Jusque-là, les formations n'ayant pas de parlementaires ne seront donc pas aidées, et le principe posé par le Conseil est bafoué. Mais il est fort difficile d'imposer, en l'espèce, une rétroactivité.

Le Parlement avait modifié le projet du gouvernement en décidant qu'un parti pourrait ne pas constituer une " association de financement ", mais se contenter d'un " mandataire financier " : c'est cela qui permet au Conseil de considérer que le contrôle du mode de financement des partis n'est pas contraire à leur liberté . Mr Mazeaud voit là justifier un de ses combat !

Pouvoir du juge de l'élection. - Le Conseil constitutionnel est très sourcilleux sur l'indépendance de la justice admnistrative, d'autant qu'il est lui-même juge de l'élection des parlementaires. Or le texte voté pouvait laisser croire que les tribunaux administratifs, en ce qui concerne les élus locaux, et lui-même pour les députés, seraient tenus par les décisions de la commission chargée de contrôler la véracité des comptes des candidats, quand il s'agirait de prononcer l'annulation de l'élection d'un candidat fraudeur et son inéligibilité pour un an. Or, rappelle le Conseil, cette Commission " est une autorité administrative et non une juridiction ". Il en déduit que la position de celle-ci " ne saurait, en aucune façon, s'imposer au juge administratif ( et a fortiori au Conseil) ; que celui-ci conserve toute liberté pour apprécier, au besoin par la voie de l'exception, si c'est à bon droit que la commission a constaté le dépassement par un candidat du plafond des dépenses électorales (...) et pour en tirer, le cas échéant, toutes conséquences de droit, notamment en ce qui concerne l'application des inéligibilités... ". Il précise que " toute autre interprétation serait contraire à la Constitution ".

Pouvoir des officiers de police judiciaire. - Le Conseil a toujours estimé qu'une des ses tâches essentielles étaient de veiller à la préservation des libertés individuelles. Il a déjà, ainsi, eu l'occasion de préciser que les officiers de police judiciaire, lorsqu'ils n'interviennent pas sous le contrôle d'une autorité judiciaire, ne peuvent utiliser tous leurs pouvoirs habituels. Or, à la suite d'un amendement de Mr Robert Pandraud, député RPR, la commission de contrôle des comptes de campagnes et des partis peut demander " à des officiers de police judiciaire de procéder à toute investigation qu'elle juge nécessaire ". Le Conseil précise donc qu'elle " ne peut leur demander (...) que de recueillir des éléments d'informations nécessaires à l'excercice de ses missions sur l'origine des fonds d'une campagne électorale, ainsi que sur leur emploi ". Ces fonctionnaires ne pourront donc pas exercer, alors, " de pouvoirs coercitifs ".

Les électeurs de la troisième circonscription du Puy-de-Dôme sont appelés à désigner, le 14 janvier, et éventuellement le 21, le successeur de Mr Valéry Giscard d'Estaing à l'Assemblée nationale.

La troisième circonscription du Puy-de-Dôme n'est pas touchée par la fièvre électorale. Les cinq candidats qui s'affrontent mènent campagne dans une indifférence presque générale tant les jeux paraissent faits d'avance. Le successeur de Mr Valéry Giscard d'Estaing sera probablement Mr Claude Wolff (PR), maire de Chamalières, suppléant patenté de l'ancien chef de l'Etat.

Cette circonscription a toujours été favorable à l'opposition. Le maire de Chamalières jouit d'une solide réputation d'excellent gestionnaire et il profite cette fois d'une unité sans faille de tous les partis de l'opposition. Enfin, Mr Giscard d'Estaing n'a pas hésité à lui prêter main-forte.

Le Parti socialiste constitue sa cible privilégiée. Il déclare à qui veut l'entendre que " l'opposition se prépare à l'alternance " et souligne en permanence que " le socialisme n'est pas bon pour l'Auvergne " puisque toutes les grandes décisions favorables à la région qu'il préside " ont été prises en dehors des gestions socialistes ". Le candidat du PS, Mr Gérard Semetin, polytechnicien de trente-huit ans, ingénieur EDF, déjà opposé à Mr Giscard d'Estaing dans cette circonscription aux élections législatives de 1988, espère mettre le favori en ballottage. En quatre ans, le PS a progressé de 10 points et, aux dernières élections cantonales, Mr Wolff a été battu à Rochefort-Montagne (canton rural qui fait partie de la troisième circonscription) par le candidat socialiste.

Les événements de l'Europe de l'Est n'ébranlent pas la conviction de Mr Maurice Vigier, candidat du PCF, qui dénonce la " campagne " menée contre la direction de son parti. Deux autres candidatures doivent être également prises, en considération. Celle de Mme Catherine Bousseau, une enseignante de trente-six ans, qui représente les Verts. Les Verts du Puy-de-Dôme qui avaient obtenu 9 % dans cette circonscription aux dernières élections européennes, se veulent pragmatiques. Ils proposent l'attribution d'un revenu minimum pour les agriculteurs.

Reste le candidat du Front national, Mr Claude Jaffrès, quarante-neuf ans, hôtelier, secrétaire régional du parti de Mr Jean-Marie Le Pen, qui avait obtenu 6,31 % des suffrages en 1984 et 5,12 % en 1988, et qui compte bien lui aussi s'affirmer lors du scrutin de dimanche pour mettre Mr Wolff en ballottage.

" Il serait souhaitable que des personnes comme Mr Fiterman prennent position " dans le débat qui secoue actuellement le PCF, a affirmé, jeudi 11 janvier à Nancy, Mr Mougel, ancien premier secrétaire de la fédération communiste de Meurthe-et-Moselle et animateur du mouvement " reconstructeur " qui revendique, dans ce département, douze maires sur les vingt-trois du PCF, et l'appui de deux conseillers généraux sur six. Après avoir publié le point de vue d'un ancien correspondant de l'Humanité à La Havane dans ses éditions du 11 janvier, le Monde publie - fait sans précédent - l'opinion critique d'un journaliste de l'organe central du PCF en poste à l'étranger, et pas le moindre, puisqu'il s'agit de celui de Moscou, c'est-à-dire, géographiquement, le plus proche de Mr Mikhaïl Gorbatchev.

Une petite centaine de parlementaires, sur les quelque deux cent vingt-deux députés et sénateurs que compte le RPR, se sont réunis jeudi après-midi 11 janvier au siège du mouvement où Mr Chirac avait convié ceux qui pourraient se trouver à Paris.

Accompagné de Mr Juppé, le président du RPR a essentiellement décrit la procédure du système des motions qui, pour la première fois, sera utilisée à l'occasion d'assises du mouvement. Il a brièvement évoqué " notre ami Charles Pasqua " qui a " jugé bon de déposer un texte ". Mais il s'est senti " personnellement " visé par les critiques contenues dans le communiqué du sénateur des Hauts-de-Seine. Il a repris alors le mot d'un participant pour qui " la motion P-S (Pasqua-Séguin) est une motion de censure ".

Mr Chirac avait reçu mardi 9 janvier en fin de matinée un mot de Mr Pasqua lui annonçant sa décision de déposer une contribution en vue des assises sans lui indiquer que Mr Séguin était son cosignataire. Après la publication du communiqué commun quelques instants plus tard, Mr Chirac avait, au téléphone, fait remarquer que ce texte était dirigé en fait contre lui à travers la direction du mouvement.

Le sénateur des Hauts-de-Seine lui avait alors répondu : " Tu garderas toujours mon affection ! " Au cours de la réunion qui venait de se tenir ce mardi-là rue de Lille entre les signataires de diverses contributions et qui n'avait pas abouti à une synthèse partielle, Mr Séguin, tout en annonçant son désir de maintenir n'avait pas non plus indiqué qu'il avait déjà conclu avec Mr Pasqua un accord, ni révélé l'opération qui était en train de se déclencher.

Jeudi 11 janvier, devant les parlementaires, qui tous vont recevoir une lettre d'explication de Mr Chirac, celui-ci a surtout écouté les réactions des uns et des autres. Parmi les plus catégoriques, Mr Jean de Lipkowski (Charente-Maritime) incitait le maire de Paris à " ne pas être conciliant avec cette marque d'agression ", affirmant : " Ce qu'ils veulent, en réalité, ne vous faites pas d'illusions, c'est la peau de Chirac et de Juppé. "

A l'opposé, Mr Georges Tranchant (Yvelines) trouvait que les réactions de Mr Chirac avaient été placées " un ton trop haut, en dramatisant l'affaire ". Il conseillait de le banaliser en considérant ce nouveau texte comme une simple motion supplémentaire. Mr Pierre Mazeaud (Haute-Savoie) était partisan de " dépersonnaliser " le débat et de le placer sur le terrain des idées, tout en apportant son soutien à Mr Chirac et en rendant hommage au " travail et au comportement libéral " de Mr Juppé.

Plusieurs parlementaires reprochaient cependant à Mr Chirac, sur le ton de l'encouragement amical, de ne pas avoir été assez présent et actif depuis l'élection présidentielle de mai 1988 au niveau de son parti. Tous souhaitaient qu'il s'engage davantage dans le combat politique et reprenne plus directement en main les rênes du RPR.

Une sorte d'autocritique feutrée s'esquissait ainsi, mais tous assuraient le maire de Paris de la fidélité des militants tout en admettant qu'une certaine morosité s'était emparée d'eux. Mr Poujade (Côte-d'Or) tirait une conclusion qu'il voulait définitive : " Le coup n'est pas passé loin, mais l'opération a échoué. "

De son origine, au plus sombre de notre histoire, notre mouvement a hérité une idée : la France. Il s'est forgé une ambition : rassembler ; il s'est fixé une méthode : s'adresser directement au peuple français (...).

Nous sommes aujourd'hui devant l'un de ces grands rendez-vous. L'Histoire qui vient est celle dont nous n'espérions même plus rêver pour notre pays et pour le continent européen (...).

Le choix est clair. Soit nous considérons que notre rôle est terminé, que nous n'avons plus de responsabilité particulière vis-à-vis des Français, que nous ne sommes, après tout, qu'une variété de libéraux pour les uns, une espèce de conservateurs pour les autres, alors, il faut choisir sans hésitation, sans délai, et sans remords, la fusion sans condition avec nos partenaires de l'opposition.

Soit nous pensons que tout, au contraire, nous invite à retrouver la confiance en nous-mêmes, qu'il est clair, pour peu que nous nous donnions la peine de le vouloir, que les retrouvailles entre la France et les idées que nous incarnons sont imminentes quand toute l'Europe les brandit, alors, il faut que notre mouvement, cette fois encore, sache inventer, dessiner et porter le plus large rassemblement.

De cette démarche, naîtra un nouveau rassemblement, c'est-à-dire une nouvelle génération de Français, qui, après et avec ceux des générations précédentes, trouvera dans l'action politique une ambition et une seule : servir son pays.

Ils sauront qu'un tel pays doit conserver la maîtrise de son destin et que sa loi ne saurait lui être dictée ni par une technocratie, qu'elle soit supranationale ou nationale, ni par des intérêts particuliers, ni par de nouvelles féodalités ; mais qu'elle doit être partout et toujours l'expression du peuple souverain.

Bref, ils seront ceux que notre pays, de tous temps, a vu surgir quand son destin était en jeu. Ils ne rechercheront pas le pouvoir mais ils le conquerront, pour repartir, tranquilles, une fois leur tâche achevée.

" MM Pasqua et Séguin vous ont reproché, au cours de leur conférence de presse, de ne pas permettre que se déroule un débat démocratique au sein du RPR...

- Une procédure avait été convenue par les instances nationales du mouvement, qui permettait à tout le monde de déposer des textes dans des délais voulus. Mr Séguin, d'ailleurs, l'a fait lui-même en présentant, le moment venu, une contribution. Le communiqué qui a été publié, après la dernière réunion de la commission de synthèse, par MM Pasqua et Séguin ne constitue pas une contribution, mais une véritable motion de censure contre la direction du RPR.

" Cela dit, même si les procédures réglementaires n'ont pas été respectées, une totale liberté d'expression sera assurée à MM Pasqua et Séguin. Dès que leur texte sera prêt, il pourra être discuté et, de toute façon, les assises en débattront. Je souhaite à ce sujet qu'intervienne un vote clair.

- A leur conférence de presse du jeudi 11 janvier, MM Pasqua et Séguin ont publié un document intitulé " Pour un nouveau rassemblement "...

- Ce texte peut être signé par tous les gaullistes. Il ne soulève, en effet, aucun débat d'idées et ne contient aucune différence avec ce que nous proposons. Cette motion nouvelle m'apparaît donc beaucoup plus comme un prétexte que comme un texte.

- MM Pasqua et Séguin vous reprochent également d'avoir mal conseillé Mr Jacques Chirac et de l'avoir incité à dramatiser les récents incidents.

- Ce serait là une curieuse conception de la personnalité de Mr Chirac, mais qui pourrait être révélatrice de certaines arrière-pensées. Mr Chirac n'a pas besoin de conseillers ; il a compris de lui-même l'enjeu quand il a lu que le mouvement était mal dirigé. Il a reçu le message cinq sur cinq. Il s'agissait bien, selon lui, en réalité, d'une mise en cause personnelle ; et sa réaction légitime n'a pas besoin d'être suscitée.

- Est-ce désormais la guerre des courants ?

- Sûrement pas la guerre. Il y a une crise, mais elle doit se dénouer, non par des conflits et des manÓuvres, mais par un débat largement ouvert et un vote clair. J'espère qu'ensuite viendra le temps de l'apaisement, qui permettra, aux uns et aux autres, de travailler ensemble.

- Que ferez-vous si la motion Pasqua-Séguin est adoptée ?

- Si la censure est votée, je quitterai instantanément et tout naturellement mes fonctions de secrétaire général.

- Et le parti ?

- Non. Le RPR est un parti divers et il y a une place pour chacun. "

AYANT pris quarante-huit heures de délai après avoir amorcé leur bombe du 9 janvier, MM Pasqua et Séguin ont dû non seulement expliquer leur projet mais, surtout, réagir au prompt et vif réflexe qu'ils avaient déclenché chez Mr Chirac. Ils ont donc présenté, dans une conférence de presse qui avait attiré beaucoup de journalistes et de nombreux collaborateurs de l'ancien ministre de l'intérieur, l'esquisse d'une future motion au titre éloquent : " Pour un nouveau rassemblement ".

Mais, dans leur texte autant que dans leurs propos, ne figurent pas encore de propositions très différentes de celles que présente par ailleurs le RPR. Ils y ajoutent en revanche un souffle épique et des développements lyriques, que les " compagnons " ont toujours appréciés. Plus subtile et plus complexe est leur attitude envers Mr Chirac. Voulant éviter de s'en prendre directement à lui, ils ont transféré les reproches qu'ils lui adressent sur Mr Juppé et sur la direction du mouvement, accusés d'être de mauvais conseil, d'avoir incité le maire de Paris à la dramatisation et même à l'affolement.

Mais, si MM Pasqua et Séguin assurent que Mr Chirac est toujours le seul président possible du RPR, le seul candidat plausible des gaullistes et même de l'opposition pour l'Elysée, ils n'hésitent pas à se demander comment il pourra fédérer les membres de son propre parti.

Ceux qui se veulent les " régénérateurs " du gaullisme estiment donc que Mr Chirac s'est affaibli lui-même en leur ripostant. Mais Mr Pasqua lui accorde la grâce, puisqu'il est " encore temps que la direction du RPR redresse le tir ". Mr Chirac ne peut évidemment pas obtempérer à une telle mise en demeure. Mais, après la vivacité de sa première réaction à ce qu'il a considéré comme un outrage de la part d'un ami, Mr Chirac sait qu'il doit éviter deux sortes d'excès : se réconcilier spectaculairement, au risque de sembler jouer une comédie de boulevard ; ou, à l'inverse, jeter l'anathème et faire de ses contradicteurs des martyrs.

Pasqua et Séguin, tout les sépare, ça ne peut pas durer. Il n'y en a pas un qui dit quelque chose sans que l'autre dise immédiatement le contraire. C'est un coup. Mais il est peut-être de nature à faire réfléchir... " Mr Pinte, lui, " pense que l'alliance de l'aile conservatrice et de l'aile progressiste va permettre au RPR de retrouver espoir ". " Séguin et Pasqua sont des poids lourds de notre mouvement, souligne ce député, ils sont complémentaires. Ce sont deux hommes fondamentaux pour la reconstruction du RPR. Franck Borotra et moi, nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d'onde, mais au point où nous en sommes c'est notre dernière carte à jouer pour la survie de notre famille politique. C'est une question de vie ou de mort. Chirac a commis une erreur en s'engageant trop vite. Je comprends qu'il soutienne Juppé mais il n'aurait pas dû se supprimer la possibilité d'arbitrer. " Les trois sénateurs RPR des Yvelines, MM Larché, Lauriol et Mme Rodi, ont, de leur côté, adressé à Mr Chirac un télégramme de soutien, précisant toutefois : " Malgrè leur caractère soudain, les déclarations de Charles Pasqua et de Philippe Séguin s'inscrivent dans une démarche voulue par notre mouvement. Le RPR ne saurait s'abonner à la candidature unique ou au courant unique dont l'anachronisme est devenu évident (...) Jacques Chirac représente la légitimité du mouvement et le gage de la pérennité du gaullisme ; Charles Pasqua et Philippe Séguin incarnent l'un et l'autre des tendances réelles au sein du mouvement et, à ce titre, leur présence et leur rôle sont un enrichissement et une garantie. Il reviendra au président du mouvement d'en assurer la synthèse le 11 février. " Six parlementaires des Alpes-Maritimes, MM Estrosi, Bachelet, Mme Daugreilh, Sauvaigo, députés, et MM Ginesy et Baylet, sénateurs, se sont déterminés en faveur de Mr Pasqua en estimant que son initiative " ne pourra que renforcer la position de Jacques Chirac ". Quant à Mr Julia, député de Seine-et-Marne, il " apporte son soutien total à Jacques Chirac ainsi qu'à Charles Pasqua et Philippe Séguin ",car, à ses yeux, ces derniers " ont raison : il faut mobiliser les Français sur les vraies valeurs de la France ". Enfin, Mr Kaspereit, animateur de l'association Présence et action du gaullisme, qui a déclaré comprendre les " motivations " de MM Pasqua et Séguin mais pas leurs " modalités d'expression. ", a retiré la motion " Nouveaux horizons " qu'il avait déposée, en souhaitant que Mr Chirac ne fasse pas " prématurément un choix " parmi les différents textes. MM Chirac et Juppé entreprendront, à partir du mardi 16 janvier, une tournée en province auprès des militants du mouvement, en commençant sans doute par la région Nord-Pas-de-Calais puis la région parisienne Mr Pasqua a fait savoir qu'il assistera, en tant que secrétaire départemental du RPR dans les Hauts-de-Seine, à la réunion des secrétaires du mouvement convoquée samedi matin 13 janvier, à Paris, par MM Chirac et Juppé, qui paraissent convaincus de l'emporter, lors des assises du 11 février, sur la motion défendue par l'ancien ministre de l'intérieur et l'ancien ministre des affaires sociales, Mr Séguin. Celui-ci a indiqué, jeudi, qu'en cas d'insuccès de son initiative il ne démissionnerait pas du RPR pour autant. Mr Pasqua, lui, a surtout donné l'impression de ne pas vouloir polémiquer avec Mr Chirac pour mieux critiquer le secrétaire général du RPR, Mr Juppé. Les parlementaires du RPR, comme les militants, sont partagés. Beaucoup de députés et quelques sénateurs ont manifesté, jeudi, au cours d'une réunion informelle, leur solidarité avec Mr Chirac, et le maire de Paris s'est déclaré " très rassuré sur l'avenir du RPR ". Trois points de vue, recueillis dans les Yvelines, résument bon nombre de réactions. Selon Mr Péricard, député, " le RPR n'avait pas besoin de ça. " Je n'ai jamais caché, nous a-t-il dit, que je suis critique vis-à-vis du mouvement et même, parfois, vis-à-vis de Chirac. Mais je n'aime pas ces assauts et ces combines.

La Commission des opérations de Bourse (COB) a annoncé jeudi 11 janvier avoir transmis au procureur de la République les résultats de ses enquêtes effectuées sur la gestion du remisier Alain Monnet. Les investigations réalisées depuis plus de six mois par la COB sur cet intermédiaire chargé de gérer les portefeuilles de clientèles privées ont mis en évidence de graves irrégularités. L'autorité de surveillance des marchés a donc transmis ses dossiers à la justice en précisant qu'à la demande du parquet la carte d'auxiliaire de la profession boursière a déjà été retirée à Mr Monnet.

A ses clients, en majorité des sociétés et des associations, le remisier, qui opérait principalement sur la MATIF (marché à terme international de France) et sur le MONEP (marché des options négociables de Paris), promettait un rendement minimal. Il ne pouvait, en fait, tenir ses engagements.

Selon la COB, les clients de Mr Monnet ont perdu des sommes importantes ces derniers mois. Or les erreurs et fautes de ce cabinet étaient dénoncées depuis longtemps. Ainsi, l'un des clients de ce remisier, l'ADAMI, société pour l'administration des droits des artistes et musiciens, a perdu environ 10 millions de francs entre 1987 et le début de 1988 (le Monde du 17 février 1989). C'était il y a plus de deux ans...

En conviant à Ludhiana (Pendjab), jeudi 11 janvier, tous les partis politiques, Mr V.P. Singh espérait rééditer l'opération à la fois politique et symbolique de sa visite surprise à Amritsar, moins de quarante-huit heures après avoir été investi dans ses fonctions de premier ministre. A l'époque, le 7 décembre, chacun avait rendu hommage à ce geste d'"homme d'Etat" : il avait visité le Temple d'or, le lieu saint des sikhs, et ceux-ci, presque unanimement, avaient salué sa démarche.

Les relations entre le nouveau pouvoir et une communauté déboussolée par un terrorisme devenu aveugle s'annonçaient bien. Cette bonne volonté était rapidement confirmée par le remplacement du gouverneur du Pendjab, Mr S.S. Ray, un homme énergique mais usé par un mandat de trois ans et des résultats minces dans sa lutte contre le terrorisme.

Cette nouvelle réunion n'a pas été couronnée de succès en raison de l'absence de représentants du Parti du Congrès de Mr Rajiv Gandhi et de celle de Mr Simranjit Mann, nouveau chef de l'Akali Dal (M), le parti sikh. Chacun avait, bien sûr, de bonnes raisons pour justifier son absence : l'ancien premier ministre a pris prétexte des déclarations, il est vrai provocantes, de Mr Devi Lal, vice-premier ministre dont les " coups de gueule " sont déjà fameux, et qui avait estimé que l'on pouvait fort bien se passer du Congrès. Mr Mann, obligé de tenir compte d'une base extrémiste, avait, quant à lui, posé comme condition la libération des " militants " emprisonnés, y compris ceux accusés du meurtre de l'ancien chef d'état-major, une exigence inacceptable.

Mr Mann a cependant montré que la porte du dialogue n'était pas refermée en accueillant le premier ministre à l'aéroport. La réunion s'est donc limitée à une sorte de meeting électoral riche en discours et en bonnes intentions. Mr V. P. Singh a cependant donné de nouveaux gages de bonne volonté : les déserteurs de l'armée après l'opération " Blue Star " contre le Temple d'or et les jeunes militants emprisonnés pour délits mineurs vont être relâchés.

Le 17 décembre, lors d'une première tentative pour élaborer un consensus de toutes les formations politiques, qui s'était soldée par un résultat aussi peu encourageant, Mr Singh avait déjà fait deux promesses : la suppression de l'amendement constitutionnel qui permet d'instaurer l'état d'urgence au Pendjab et le jugement des responsables des massacres anti-sikhs qui avaient suivi l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984.

Cela sera-t-il suffisant ? A la veille de la réunion de Ludhiana, les extrémistes sikhs ont répondu en assassinant le commandant d'un bataillon de police du Pendjab, déchiqueté par une bombe à retardement placée dans son bureau. L'attentat a tué trois autres responsables de la police et blessé une douzaine de personnes.

Mr Mann a pris quelques distances avec les organisations terroristes, mais ses intentions demeurent ambiguës. Entouré de rivaux, il continue en outre d'exiger la constitution d'une " région autonome ", version atténuée du " Khalistan ", patrie mythique des sikhs.

Avec cette deuxième occasion manquée, Mr Singh vient d'apprendre à ses dépens pourquoi son prédécesseur a obtenu de si minces résultats dans ce combat antiterroriste.

On y construit encore dans un style établi une fois pour toutes il y a mille ans.

LE temps du Yémen est antérieur au nôtre d'un bon millénaire, sans même revenir au fils de Noé qui, dit-on, fonda Sanaa. A l'origine du chapelet de légendes bibliques et de mythes paiens qui accompagnent le nom même du Yémen voisinent les quêtes antiques de l'humanité : sur ces terres souvent arides de tout temps piétinées de caravanes, on troqua la myrrhe et l'encens, on irrigua, comme à Marib, par barrages démesurés, tandis qu'à la munificence du royaume de Saba succédait celle d'Himyar. Romains et Ethiopiens ont assiégé ce bord méridional de l'" Arabie heureuse " que dénomma ainsi Ptolémée, et que le septième siècle a vu se donner pour toujours à l'islam. Le négoce et la foi, attributs séculaires du Yémen, le pays d'Al Mokha d'où provient le premier nom du café, ce moka pour le commerce duquel Portugais, Ottomans et Britanniques s'affrontèrent à l'époque moderne.

Depuis deux décennies, la guerre civile a laissé deux Yémen, périodiquement en voie de réunion. Vicissitudes dernières d'une lignée ininterrompue de troubles ? Tous ceux qui, en route vers le mystérieux Hadramaout ou de retour de la rimbaldienne Abyssinie, relâchèrent à Sanaa ont ressenti l'instabilité des lieux, que ses remparts ont pourtant longtemps enserrés. Aujourd'hui percés de toutes parts d'ouvertures subreptices et de portes majeures, les murs d'enceinte franchis sans même y penser par la foule hébergent souks et forums, dans ce fouillis apparent et sonore qui n'est qu'aux villes arabes.

L'autre impression qui prévaut dans la vieille ville tient à cette étrange juxtaposition des temps passés : on construit encore à Sanaa selon les canons millénaires, dans un style établi une fois pour toutes sous les Zaydites, cette dynastie qui régna sur le Yémen pendant dix fois cent ans. Comme si Louis XIV avait recopié Hugues Capet.

On appréciera que l'UNESCO ait inscrit Sanaa au patrimoine culturel de l'humanité et entrepris sa sauvegarde en constatant que la technique d'édification sans architecte des maisons-tours de la ville n'a guère varié. A chacun des quatre à sept étages de ces étroites constructions son matériau - pierre, brique, terre séchée, - ses décorations propres, son usage domestique, son aménagement intérieur, ses vitraux, comme le montre Paul Bonnenfant dans un livre qui vient de paraitre. Au sommet la terrasse de plein air où les amis du maitre de maison passeront l'après-midi à palabrer jusqu'au demi-sommeil en consommant le qât, la plante magique qui enfle les joues et rapproche du Prophète.

C'est plutôt le matin qu'on entretiendra l'ail et les poireaux semés dans les petits jardins des mosquées, invisibles depuis les ruelles et qu'on ne découvre, si nombreux, qu'en gravissant les étages d'un maison. Entrelacs de ruelles, lignes fuyantes des hauts murs, ombre complice disparue au fond de la placette, sourire ironique des enfants : le vieux Sanaa vous adresse un clin d'Óil, fait mine de vous convier, de vous guider pour mieux vous laisser interdit, solitaire et égaré devant la porte d'un caravansérail à ciel ouvert en cours de réfection, au détour d'une impasse où s'est tenu le marché aux raisins secs, encore encombrée des sacs de jute d'où débordent les grains noirs et ocrés.

Entre le Crabe aux pinces d'or et Au pays de l'or noir, les figures locales imaginées par Hergé reviennent soudain à la mémoire, inaltérées, conformes aux silhouettes alentour voilées ou hilares, qui passent pressées devant nous. A l'intérieur des remparts, ce sont soixante mille habitants qui peuplent le vieux Sanaa, ville de montagnards construite à plus de 2 000 mètres d'altitude.

Au-delà des murs, les camionnettes et voitures japonaises donnent de l'avertisseur devant Bab-el-Yémen, la porte du Yémen. Hors la prière, toute la vie de Sanaa parait être née et devoir mourir en ce lieu. Il suffira de longer les enceintes pour parvenir au désert : il commence ici, derrière les coupoles de télécommunication, et là, où les quatre roues motrices de la Toyota dégagent un tourbillon de poussière, le désert de pierre beige et grise de l'Arabie où s'inscrit, à moins de 3 lieues de la capitale, le contour à la fois massif et précieux de Wadi-Dar.

Un palais de cinq étages, comme neuf, couronne l'éperon rocheux, déserté comme ces châteaux rococo de la Riviera que se firent construire dans les années 30 pour n'y jamais résider des magnats du pechblende ou des exportateurs de froment, juste avant l'effondrement des cours ou un dernier banco. Le " palais du Roc " de Wadi-Dar est de même usage, beau et vain, fier et nu ; un jour, nous assure-t-on, on en fera un casino, ou un musée, ou un hôtel...

Le désert yéménite s'est largement vidé de ses bédouins, attirés par les villes. Mais le pays produit peu, et son sous-sol, seul en son genre dans cette partie du monde, ne recèle guère de pétrole. Dans le nord, les tribus font leur propre loi, bien loin des édits de Sanaa : on trouve sans mal sur les marchés de Saada, à proximité de la frontière saoudienne, le kalachnikov d'occasion au meilleur prix, et les cheikhs, qui, pour certains, siègent au Parlement national, demeurent les détenteurs incontestés d'un pouvoir qu'ils exercent sans contrôle. On a eu vent d'affrontements au mortier entre tribus à 50 kilomètres de la capitale, dans la montagne parcourue de centaines de véhicules tout terrain pourtant vendus à des prix exorbitants.

Al-Khouzla, au nord-ouest de Sanaa, révèle l'architecture défensive du pays : ce village fortifié avec tours et maisons carrées, là-bas au fond de la plaine caillouteuse, ne permet de discerner qu'en approchant la pierre taillée de la roche brute.

Plus loin, plus haut, à près de 3 000 mètres, le fabuleux site de Thula, cette ville de tout temps libre, emmurée depuis le treizième siècle par une enceinte intacte. Une forteresse naturelle où les rochers brun pâle de la montagne ont fait les demeures et les citernes, le pavage et les aqueducs. Entre les murs si élevés des maisons, les enfants jouent au football ; au pied des remparts, les massifs d'origan sauvage et les petits champs de cardamome s'étagent jusqu'à la vallée. Plus on s'éloigne, plus les saillants escarpés de la ville s'estompent dans le paysage, Mont-Saint-Michel minéral fondu dans le relief.

La petite bergère en pèlerine rouge fait paitre son troupeau de chèvres sombres aux portes de Sanaa. Depuis toujours, la taille des hommes est barrée du poignard dont les plus beaux manches sont en corne de girafe ; à présent, seulement le sachet de thé Lipton a remplacé les feuilles vertes, et les agences de voyages pullulent.

On se rend facilement à Sanaa depuis Paris par Air France et Yemenia. L'aller-retour " excursion " vaut de 7 755 à 8 845 F. Avec Nouvelles Frontières, 5 190 F.

Plusieurs agents de voyage proposent des circuits en 4 X 4 par petits groupes : Jet Tours, filiale d'Air France (40-26-84-22), offre trois voyages de 14 150 à 19 950 F, Explorator (42-66-66-24) également, de 14 200 à 15 200 F ; Akiou (42-96-15-59) organise des voyages mixtes Yémen-Jordanie-Oman-Emirats, de 19 850 à 36 900 F, et Nouvelles Frontières (47-73-10-64), des séjours de 11 240 à 14 360 F.

Le guide Arthaud est le meilleur : Yémen, de P. Hamalainen (90 F) ; les Maisons tours de Sanaa, de Paul Bonnenfant (Presses du CNRS, 520 F).

Comme les violons, les rails ont une âme... Avec le convoi s'élance la pensée... Je suis dans le train, je suis heureux, j'écris... Petit guide des sensations ferroviaires.

ELLE s'appelait Catch Me Who Can (M'attrape qui peut), elle tournait en rond sur une voie ferrée circulaire en remorquant un wagon où le public, enthousiaste, pouvait prendre place. C'était à Londres, en 1808. Elle n'était que la deuxième dans l'histoire des locomotives à vapeur. Son inventeur, Richard Trevithick, avait essayé la première, quatre ans auparavant, dans une mine. Puffing Billy, la troisième, actuellement exposée au Museum de Londres, pouvait, dès 1814, tirer 50 tonnes à 8 kilomètres/heure.

A vrai dire, Catch Me, on ne l'a toujours pas rattrapée. Aussi rapides qu'ils soient de nos jours, les trains n'ont pas la faculté de remonter le temps. Même si le rail favorise l'émergence du souvenir, il n'existe pas de train de la mémoire qui conduise au cÓur de la sensation ferroviaire élémentaire.

Je suis monté dans tant de trains, en tant de lieux, depuis tant d'années que je ne sais plus très bien la nature du lien qui m'attache, corps et âme, au transport ferroviaire. C'est peut-être le fer du chemin de fer, l'acier des rails, des roues, des machines et des wagons, le sentiment de sécurité, de puissance qui émane d'un tel déploiement de force métallique.

L'existence même des rails est en soi fascinante : ils ne laissent pas le choix de la direction aux véhicules qu'ils supportent. Bien sûr, avec leur écartement constant à 1,435 mètre - du moins dans la plupart des pays européens, - les trains n'en mènent pas large. Au moins savent-ils où ils vont, guidés, portés comme ils sont, acier sur acier. Qui n'a pas rêvé être conduit ainsi, tenu par la main, d'une main de fer, vers un paradis limité, mais sûr et bien cadré : train de sénateur, carrière de fonctionnaire, destin tout tracé ? La vie ne choisit pas toujours le plus court chemin pour se pousser jusqu'à son terme.

C'est le rail qui donne la cadence, tous les mélomanes le savent, et même sur les lignes modernisées où le rail de type Vignole (18 mètres à 36 mètres) cède la place aux " barres longues " (800 mètres à 1 500 mètres), l'avancée du train est ponctuée par un tempo lent et modéré, à peine perceptible, mais toujours agissant, qui s'est substitué au rythme endiablé et fracassant dû aux intervalles de dilatation qui séparaient les rails dans les systèmes antérieurs de roulement. Comme les violons, les rails ont une âme : c'est la partie intermédiaire, située entre le patin, qui repose sur les traverses, et le champignon à calotte lisse, où glissent les roues.

De tous ces voyages en train, s'il devait n'en subsister qu'un souvenir global, synthèse de toutes les perceptions auditives, olfactives, visuelles, tactiles, ce qui dominerait serait cette sensation de glissement interne, comme si le chemin de fer transportait au-dedans de nous sa musique et son mystère.

Tu as couru le long du quai, la mallette dans une main, la réservation dans l'autre, des journaux sous le bras, tu as trouvé le bon wagon, la place, chance, est dans le sens de la marche, chance encore, les passagers sont rares ce jour-là, tu t'es laissé tomber avec un soupir de soulagement dans le fauteuil, tu allonges les jambes et juste à l'instant le train s'ébranle, comme si, politesse exquise, la machine n'attendait que toi pour s'arracher à la pesante inertie du repos en gare, oui, le train s'ébranle, la ville disparait dans ton dos, et avec elle les mille tracas d'une journée ordinaire vouée à la triviale gestion de l'urgent, et avec le convoi s'élance la pensée, en phase avec la scansion régulière du train qui te ramène à toi, à la sensation pleine de l'existence (ah, si Rousseau avait connu les chemins de fer helvétiques !), à la mémoire aussi, et les souvenirs défilent dans la tête comme des paysages à la fenêtre, tu acceptes volontiers la perception minimale du rythme ferroviaire, transe et trépidation, rythme qui te permet de composer toi-même la ligne mélodique, rêve et rumination mêlés dans le ferraillement de l'ouie interne, mais où va-t-on ?

Paris-Strasbourg. Je suis dans le train, je suis heureux, j'écris. J'écris que je suis heureux dans le train. J'aime jusqu'au petit bruit métallique du poinçon frappé contre la vitre du compartiment, par lequel s'annonce le contrôleur.

On ralentit. La rame pénètre à vitesse réduite dans un tunnel en réparation. J'ai oublié de composter mon billet. Le clignotement bleu et blanc des gyrophares placés à intervalles réguliers pour alerter les techniciens de la SNCF s'associe puissamment au hurlement des sirènes dont les échos multipliés roulent étrangement sous la voûte et, tranchant sur le fracas du train, créent une vive, menaçante impression de splendeur. Compositeur, je trouverais de la force à ce morceau électro-acoustique improvisé que j'intitulerais, par exemple : Dans le tunnel de la mort ou, moins lugubre, Vers l'inconnu.

Le contrôleur n'a pas l'oreille musicale, je lui parle compositeur, il me répond composteur. Il faudra payer l'amende.

Le train que j'ai dans la tête ne ressemble pas au train réel où j'ai pris place, en deuxième classe, salle non-fumeurs désignée par le pictogramme de la cigarette barrée d'un trait rouge, et caractérisée par son plafond gris clair. Rien à voir non plus avec ces trains de cauchemar, chers à Buzzati, qui ne s'arrêtent plus dans aucune gare, malgré les gestes angoissés de vos proches massés sur les quais. Quand ils ne courent pas à la catastrophe, ces convois-là ne font halte qu'en rase campagne, surtout la nuit au clair de lune, mais évitons le thème " c'est beau un train la nuit ".

Il ressemblerait plutôt au train fantôme, au Mystery Train de Jim Jarmusch, qui mugit tristement dans les quartiers désolés de Memphis (Tennessee) et promène son mufle avec une lenteur de rêve, sur des rails qui ne mènent nulle part. J'aime l'air entêté, grognon et précautionneux qu'affectent certaines automotrices remorquant aux abords des gares des théories de wagons vides à basse vitesse, en sursautant à chaque aiguillage comme si la nouvelle direction imposée les offensait.

Pour tout dire, le train que j'ai dans la tête serait un omnibus amnésique, qui n'accepterait que les voyageurs pourvus, en plus du ticket pour l'au-delà que nous avons tous, du supplément d'âme nécessaire à la jouissance pure du transport. Pour les enfants, qui l'ont de naissance, ce supplément est gratuit.

Je n'ai pas de compteur kilométrique vissé sous la calotte crânienne, mais j'ai calculé avoir fait plus de dix fois le tour de la terre en train, ça crée des liens. Enfant, je n'ai voyagé qu'en chemin de fer ou en car. J'avais quatorze ans quand mon père s'est décidé à acheter une voiture. Nous habitions une ville de l'Est qui me semblait être une extension de la gare. Les deux adresses où j'ai vécu sont situées à quelques centaines de mètres des voies, de part et d'autre.

Mulhouse ne s'est pas contentée d'être un centre de triage important, elle est devenue par la suite un nÓud autoroutier exemplaire. Pour aller à l'école, les enfants de mon quartier traversaient le pont de Riedisheim ; on jouait à se laisser envelopper par les panaches de fumée noire et grise, happer par l'âcre, chaude bouffée. J'ai toujours eu des bruits de train dans la tête. Le jour, on ne les entendait plus, mais la nuit, ils sortaient, étranges, du silence, surtout en été, quand à travers les fenêtres ouvertes entrait avec eux la nostalgie du voyage.

Autriche, été 52. Vacances en famille. De Mulhouse à Zell-am-See (Tyrol), le voyage, quelle chance, dure douze heures pour cinq cents kilomètres. Bâle, Zurich, Sarganz, Feldkirch, Bludenz, Innsbruck, Salzbourg. Changement de train aux frontières suisse et autrichienne. Belle leçon de géographie pour un enfant de sept ans collé à la fenêtre, et qui n'en perd pas une miette.

Pour franchir l'Arlberg, on ajoute une seconde locomotive. Le train serpente à flanc de montagne, et c'est un spectacle grandiose de voir dans un virage les deux machines accouplées qui s'échinent et ferraillent et s'époumonent dans la brume bleuâtre qu'elles crachent à gros bouillons.

Ceux qui sont nés juste après la guerre et qui ont connu, enfants, l'extraordinaire puissance d'impression offerte par les locomotives à vapeur ne se sont jamais tout à fait consolés de leur disparition progressive. Cette silhouette formidable qui cache dans ses entrailles de fer une âme de feu, les frémissements qui la parcourent au repos, ses gémissements, halètements, sifflements quand elle est en travail, les roues gigantesques, le mouvement contrarié des bielles et des pistons, les panaches de fumée, le rythme ternaire " tchouk, tchouk, tchouk " (car, si le facteur sonne toujours deux fois, le train sifflera trois fois), tout cela est sans équivalent pour une imagination enfantine.

Train n'est pas toujours synonyme de plaisir. Le rail qui mène au travail n'est pas de la même trempe que celui qui conduit à la mer ou à la montagne. Les Parisiens et les provinciaux ont cet avantage sur les banlieusards que le train de banlieue, avec ses allures aux heures de pointe de morne bétaillère, ne leur a pas gâché le plaisir du train. J'avoue, pour ma part, y monter toujours avec le même entrain, de préférence de bon matin : aligner son départ sur le lever de soleil vous donne le sentiment qu'une autre vie pourrait commencer à l'instant précis où la rame s'ébranle, comme si, quittant la ville où l'on vit, on pouvait du même coup, le temps du voyage, se délivrer de la personne civile à l'identité stable et contraignante qu'il faut continuer d'être vaille que vaille et où qu'on aille.

Le décollage en avion peut provoquer, une fois la peur surmontée, le même type d'émotion libératrice, mais c'est un des agréments du chemin de fer de le prolonger, de permettre cette expérience concrète et continue de dépaysement, de fuite en avant, aussi bien dans la succession rapide des points de vue qui défilent à la fenêtre que dans les sensations plus intimes, liées au contact des roues avec les rails, qui se communiquent insidieusement à nous.

Pourquoi le train ? Parce qu'on s'y sent bien, en sécurité, convoyé sans effort et d'une main sûre vers une destination choisie. Parce que le chemin de fer offre à la rumination (cette pensée qui rêve) un espace de prédilection associant la liberté intérieure du voyageur à la plus grande contrainte extérieure, imposée par la rectitude des rails, lesquels, en ne tolérant aucun écart de conduite, favorisent tous les excès d'imagination.

Contrairement à l'avion, le train n'annule pas le sentiment de la distance, dont il est plaisant d'éprouver l'effacement progressif et régulier. Petites et grandes lignes, rapides et directs (j'ai une affection particulière pour l'omnibus, qui a, hélas, disparu du vocabulaire, sinon des horaires), TEE et TGV, tout est bon à l'amateur de voyage en train. Il y a dans la masse des sensations ferroviaires, nourrie par le balancement des wagons sur la voie, une impression de rythme souverain qui domine, un bienfaisant ressassement de type musical qui vous berce le mental, vous masse les idées noires dans le sens de l'oubli. On vous étire l'identité jusqu'à destination, on est emporté au-delà de soi, introduit dans l'allant de la vie, poussé d'une main ferme en avant, et ce qu'on a laissé derrière soi, regrets, chagrins, hésitations, ne peut rien contre vous.

En bon phénoménologue, il faudrait inventer la notion d'être-dans-le-train, tant ces moments d'existence ferroviaire diffèrent de la vie ordinaire. Parce qu'instable, insituable, toujours inquiet, peut-être aussi à cause de la façon dont le paysage se renouvelle sans cesse à la fenêtre, le train est le lieu idéal pour méditer la formule de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme."

Gare Montparnasse, 19 octobre 1989, 7 h 11. Le TGV Atlantique pour Nantes via Le Mans s'ébranle. Dans la cabine de conduite, le collaborateur du Monde n'en mène pas large. A 200 kilomètres heure, il consulte l'air de rien les indications de sécurité. A 250, son pied écrase vainement une pédale de frein imaginaire. A 300, il se souvient avoir été baptisé. On s'y fait très vite, observe l'inspecteur "traction" qui nous accompagne. Les caténaires se jettent sur nous à la fréquence de deux par seconde, c'est un écroulement ininterrompu du château de cartes. Quand va-t-on s'envoler ?

Arrivée au Mans à 8 h 05. Dans un quart d'heure, retour sur Paris. Mr Guery a quarante ans de maison. Il est entré à quatorze ans à la SNCF, comme apprenti. Chauffeur sur la ligne Bordeaux-Montauban, il a enfourné en une journée dans la chaudière de sa locomotive jusqu'à sept tonnes de charbon. Et le voilà maintenant inspecteur, au "top niveau" de la compétence technique, chargé de former les conducteurs des trains à grande vitesse.

Quand survient la rame en provenance de Rennes, j'admire cette façon si élégante qu'ont les TGV de se couler dans l'espace, opération qui leur confère un museau fluide, effilé, de lévrier que leur envient les bonnes grosses locomotives électriques à gueule plate et dégaine pataude.

La grande vitesse facilite les déplacements, mais ne favorise pas nécessairement le voyage. Le véritable voyageur sait qu'il ne perd jamais son temps. Il faudrait, à côté des TGV, créer des TGL, des trains de grande lenteur, pour savourer l'arrière-pays, pour manger du paysage à la petite cuiller et à petite vitesse, des trains si patients, si réservés qu'ils n'effaroucheraient pas la forêt, ne feraient pas fuir les chevreuils, les écureuils, les amoureux. De tels trains, qui permettent d'absorber le monde en artiste, circulent déjà, par exemple entre Nice et Digne, deux heures de beauté pure qui haussent le chemin de fer au moyen de transport, au sens le plus exalté du mot.

On a aussi, au chapitre nostalgie, la possibilité d'embarquer dans les voitures bleu marine et or de la Compagnie internationale des wagons-lits, le fabuleux Orient-Express. Il faut y monter une fois dans sa vie. Marqueteries art déco, bacchantes de Lalique, panneaux en laque de Chine, compartiments capitonnés, banquettes profondes, luxe, calme et volupté garantis, réduction pour les jeunes mariés.

Nostalgie plus abordable, on peut se contenter d'une balade à bord d'un train à vapeur qui détaille les charmes des environs de Paris à l'allure troisième âge (sept heures pour cent soixante kilomètres). Les wagons à compartiments des années 60 sont tractés par la célèbre 230 G 353, la dernière locomotive à vapeur encore en service à la SNCF, qui date de 1922. Si elle n'a pas le gabarit colossal d'une Pacific ou d'une Mountain, c'est encore une belle bête, toute de vert pimpant, 1,76 mètre au garrot (diamètre des roues motrices), et quand elle se tient à quai, prête à partir, fumante et crachotante, on comprend la tristesse des cheminots peu à peu écartés de l'aventure ferroviaire. On part de Bercy, on suit la petite ceinture (voie tracée en plein Paris, qui n'a plus de trafic voyageurs depuis 1934), Ménilmontant, Belleville, La Villette, la Défense, Versailles, on contourne le château, les forêts de Saint-Germain, on traverse la Seine à Conflans, puis l'Oise, et retour à Bercy le long de la Seine et par la pittoresque petite ceinture Sud. Tout cela pour 170 francs avec, en prime, une voiture bar-discothèque où l'on peut voir tournoyer, au son de l'accordéon, des couples nés la même année que la locomotive qui les remorque.

GRATIN : préparation culinaire recouverte de chapelure ou de fromage et cuite au four. Ainsi s'exprime le Larousse. N'est-ce pas un peu court ? Ce " gratiné " en surface se retrouve au fond du plat et... on le gratte d'une fourchette alléchée. Ce " gratiné " de surface reste le meilleur de la dégustation : l'expression populaire, " c'est le gratin ", c'est-à-dire le nec plus ultra, en témoigne.

Les gratins semblent passés de mode. Quels meilleurs plats, pourtant, en période froide, que ces revigorantes croûtes dorées sorties du four et parfumant la table ! D'autant qu'ils peuvent être variés à l'infini. L'idée qui vient d'abord à l'esprit est le gratin de pommes de terre. Il est de partout mais, plus souvent, annoncé savoyard ou dauphinois. C'est parce que la pomme de terre, venue d'Amérique via l'Espagne, n'arriva en France qu'après son passage en Italie. Considérons le gratin savoyard comme l'ancêtre. Il trouva son fromage sur place : le beaufort (qui est à la Savoie ce que le gruyère est à la Suisse) ; les pommes de terre étaient cuites au bouillon de bÓuf.

Descendant de ses montagnes, il gagna le plus riche Dauphiné ou quelque épicurien remplaça le bouillon par du lait, voire de la crème.

Ce que je voudrais proposer aux lectrices qui cuisinent familialement avec amour, ce sont des variantes : ne pourrait-on pas ajouter aux pommes de terre un peu de verdure ? Une purée d'épinards, quelques feuilles de salade, ne serait-ce que pour rehausser le goût et relever la couleur ? Et puis encore y ajouter des dés de jambon, de restes de volaille ? Ou des tomates concassées ! Ce sont là gratins, si j'ose écrire, " de famille ".

Au cours des siècles, les grands cuisiniers ont " habillé " gratinesquement des produits riches. Bernard Frank, l'autre jour dans le Nouvel Observateur, évoquant le " sublime " (mais oui !) gratin d'écrevisses de Fernand Point (Fleuron de la cuisine 1935), le comparait aux ravioli de langoustines au chou de Joël Robuchon, signe d'évolution. Je n'y vois point de progrès, au contraire. Les ravioli de Robuchon sont excellents.

Le gratin de Fernand Point fut un " moment " de la cuisine. On en pourrait citer bien d'autres, du gratin de homard munificent au simple gratin d'Óufs durs moutardés que préparait ma grand-mère. Et bien entendu les desserts ! Les gratins de fruits (pas de fromage ici, mais peut-être un peu de chapelure) ornent les menus de fête du début du siècle.

Le gratin de macaroni est lui aussi un classique. Son côté italien le fait imaginer en parmesan. Je crois que c'est une erreur ; cet excellent fromage d'outre-Alpes, râpé frais, est excellent cru, sur de nombreux plats, mais, cuit, il ne vaut pas le gruyère helvétique. Là aussi ce plat a disparu des cartes. Je ne m'en régale qu'au Fouquet's. J'ai trop souvent entendu l'admirable ronchonneur que fut Raimu protester que le gratin de macaroni servi ici ou là était " immangeable " pour ne pas, à bien des occasions en ces temps hivernaux, me régaler de ce gratin de macaroni qu'il aimait tant !

Faites comme moi et n'oubliez point : les gratins sont d'hiver et peuvent être les plus divers possible. Excellente occasion pour la cuisinière, pour le chef, de donner libre cours à son imagination. Vous pouvez, selon l'humeur, enrichir vos macaroni d'un peu de fondue de tomates, de filets d'anchois pilés, d'olives noires hachées. Cela aurait pu faire bondir le brave Raimu, mais ce n'est pas un mauvais gratin que celui-là, rustique et indépendant.

A Lyon, pays du gratin, vous retrouverez celui de la mère Léa (à la Voûte, 11, place Antonin- Gourju, tél : 78-42-91-33), qui fait partie du folklore.

Mésopotamie, Irak. Une équation séduisante. Des villes - Ur, Babylone, Ninive, - des hommes et des rois - Abraham, Nabuchodonosor, Assurbanipal - devenus des mythes. Dépositaire de ce prestigieux passé, l'Irak hier interdit ouvre à nouveau ses portes. Le Monde de l'Egypte et du Proche-Orient (20, rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris, tél. : 43-26-76-37) s'y rend en avril prochain.

Du programme, retenons Bagdad, son musée aux 45 000 ans d'histoire, et son palais abbasside, les ruines de l'antique Ctésiphon, Agar Kuf et sa zigourrat haute de 57 mètres, Samarra et la mosquée du Vendredi au minaret hélicoidal. Assur, l'ancienne capitale assyrienne est située dans un cadre grandiose dominant le Tigre. A Mossul, au pied des monts du Kurdistan, on découvrira le quartier chrétien chaldéen et la vieille ville. Quelques tumuli marquent l'emplacement des anciens remparts de Ninive, et l'on a reconstitué la façade du palais d'Assurbanipal.

Babylone est le " point d'orgue du voyage ". On visitera le mystérieux château de El Oukhaizir, Boursipa et la ziggourat de Nabuchodonosor, Nadjaf où les chiites vénèrent le tombeau d'Ali, Ourouk, l'Erech de la Bible, et Ur. De Ur à Bassorah, on traverse une fabuleuse région de marais, où viennent se perdre les eaux de l'Euphrate avant de rejoindre le Tigre à Kournah. Du 3 au 14 avril ou du 10 au 21 avril, 18 900 F tout compris, logement en hôtels de première catégorie.

Clio-Les amis de l'histoire (34, rue du Hameau, 75015 Paris, tél. : 48-42-15-15) propose également un circuit de treize jours en Irak en avril, mai, août et octobre prochains.

Entre Tarbes et Saint-Gaudens, on vole en montgolfière toute l'année et, pour des raisons thermiques, mieux et plus longtemps en hiver qu'en été. On décolle en montgolfière de l'église romane de Saint-Just de Valcabrère pour un premier vol au-dessus de Saint-Bertrand-de-Comminges, appelé aussi " le Mont-Saint-Michel des terres ", et de l'ancienne cité romaine de Lugdunum Convenarum. Suit un repas antique élaboré à partir du traité de cuisine d'Apicius. On visite ensuite Saint-Bertrand-de-Comminges. Le second vol s'effectue au départ de l'abbaye cistercienne de l'Escaladieu et permet de survoler les Baronnies, du château fort de Gaston Phoébus à Mauvezin. Dans le fond, la chaine des Pyrénées.

Le forfait - 3 550 F pour trois jours - de Chronotours (25, rue de Lorry, 65200 Bagnères-de-Bigorre, tél. : 62-91-01-65) comprend deux vols en montgolfière, l'hébergement en hôtel deux étoiles avec centre de remise en forme et la pension complète.

Un Strasbourgeois mélomane propose aux amateurs d'art lyrique une sélection des meilleures productions de la saison sur les scènes de la Scala, Covent Garden et des opéras de Vienne, Cologne ou Bonn. Au programme de chaque voyage, deux représentations, une visite en exclusivité, par exemple d'une collection privée, des prestations de haut niveau (places de première catégorie, hôtels prestigieux) et une grande liberté pour humer l'air de la ville.

Quelques exemples. A Covent Garden, à Londres, Bernard Haitink dirigera le Prince Igor de Borodine avec Nicolas Ghiuselev et Anna Tomowa-Sintow tandis que Bruno Campenella sera au pupitre pour Don Pasquale de Donizetti, dans une mise en scène de Jean-Pierre Ponnelle (du 23 au 25 février, 8 600 F, vols, transferts, places d'opéra, deux nuits avec petit déjeuner, un souper et une visite surprise). A Cologne, José Van Dam interprétera le rôle-titre de Simon Boccanegra de Verdi et, à Bonn, June Anderson celui de la Donna del Lago de Rossini, ce dernier opéra en version de concert (du 31 mars au 2 avril, 7 600 F). Au Staatsoper de Vienne, Claudio Abbado dirigera Don Carlo de Verdi avec Ruggero Raimondi, Renato Bruson, Mirella Freni et Agnès Baltsa, la mise en scène étant de Pier Luigi Pizzi, et Fierrabras, un Schubert méconnu et étonnant (du 15 au 17 juin, 10 800 F). Réservations auprès d'Européra (32, rue de Washington, 75008 Paris, tél. : 43-59-10-14).

MARSEILLE. C'est sous la Restauration, régime un peu gourmé mais gourmet, en tout cas doublement bien nommé et succédant à la boustifaille militaire de l'Empire, que les Brun ont commencé à faire parler de leur cuisine. En ce temps-là ils n'officiaient pas encore sur le Vieux-Port, mais là-bas, sur les hauteurs de La Viste, aujourd'hui banlieue sinistrée par le capitalisme sauvage et son inséparable moitié, l'immigration clandestine.

Les premiers Brun connus sont donc authentiquement méridionaux, contrairement à une malicieuse rumeur née peut-être du très lyonnais Monsieur Brun, vérificateur des douanes à Marseille, campé en 1929 par Marcel Pagnol (1) dans Marius ; ils furent faits maitres de poste par brevet de Charles X et, vers 1825, ils régalaient leur clientèle d'une tapenado maison ou d'artichauts barigoulo, ultimes réconforts avant la descente vers Marseille et sa bouillabaisse bourrue, Marseille et son ail insistant (et ses " gangsters à l'ail ", comme Paul Morand appellerait ici, cent ans plus tard, les truands).

La Viste se situait alors juste au-delà de cette invisible frontière qui a toujours séparé Marseille de la Provence, comme Alexandrie de l'est de l'Egypte ou Tanger du Maroc. Une province de bonne souche tient toujours ses distances avec un grand port, et surtout sa cuisine, trop complaisante à l'égard de Dieu sait quelles bizarres influences...

Les " dynastes " Brun actuels sont installés - depuis 1936 - au cÓur du Lacydon, face à la mairie Louis XIV, à égale distance de la déserte tour de granit rose du roi René et de la moderne Canebière, noire de monde. Mais leur gastronomie est restée avant tout " provençale ".

La bouillabaisse marseillaise ou la bourride martégale (des Martigues, la " Venise provençale ", à quelques kilomètres de l'aéroport de Marseille-Marignane) sont ici servies, mais seulement sur commande, et, même s'il ne le dit pas, on sent que " Maurice II " (né en 1940) doit penser comme son père, " Maurice Ier " (1888-1954), et sans doute comme Nayou, mère du premier et veuve du second, " régente " en titre de 1954 à 1963 et, depuis lors, éminence grise du chef régnant, doit penser, donc, que bouillabaisse et bourride sont certes des compositions pouvant être délectables, mais peu nobles puisque nées jadis des poissons invendus par les pêcheurs...

Parlez-nous plutôt de daurades, loups, rougets de roche, soles, sargs, pageots, tous grillés et servis sans autre sel que le leur et, bien sûr, " sans aucun condiment ". Cette simplicité, alliée évidemment à la plus extrême fraicheur, forme l'un des plus hauts moments de ce que Jeanne Laffitte, l'éditrice marseillaise, héritière elle aussi d'une lignée et d'une tradition locales remontant à la Restauration, appelle, dans son Guide de Marseille, " une messe ". Elle ajoute, en Marseillaise cent pour cent qu'elle est, donc jamais avare d'une petite pique à l'égard des extra-muros : " une messe provençale jusqu'à la manie "...

Messe ou pas, ce rite célébré autour de quatre ou cinq tables (" jamais plus ! ") dure au moins deux heures, " et si possible un peu plus ", entre les neuf hors-d'Óuvre et le beaumes-de-venise (2) final encadrant le poisson, les artichauts, les pintadeaux à la broche, la salade à l'huile d'olive artisanale (" l'huile doit se choisir avec autant de soin que le vin ! "), le vrai banon ou la tome de Manosque (chèvres livrés par Bataille, seul affineur marseillais digne de ce nom), les calissons d'Aix, les nougats noir et blanc, les amandes et les fruits frais du terroir.

Chaque plat mériterait un feuillet. Maurice Ier leur a consacré, lui, un chapitre à chacun dans son Groumandugi (gourmandise en provençal), sous-titré Réflexions et souvenirs d'un gourmand provençal, édité à Marseille en 1949 et réputé depuis lors introuvable (3).

Plongeons-nous dans les pages sur la tapenade, puisque celle-ci est particulièrement en vogue aujourd'hui, y compris à Paris, pour apprendre comment sécher au soleil les tapeno (câpres) avant de les confire dans le vinaigre de vin, puis de les piler " dans un mortier de marbre blanc " en compagnie de feuilles de laurier et de fleurs de thym, d'un quart (" pas plus ! ") de gousse d'ail, d'une dizaine d'anchois bien lavés et " désarêtés " et de quatre poignées d'olives noires hachées, " le tout mélangé intimement, avec adjonction d'un peu d'huile d'olive et de 5 centilitres de rhum ". Et sans poivre, afin de ne pas enflammer le palais avant les " violences des melets ", ces alevins d'anchois étêtés et mis en saumure durant quarante jours, puis poivrés, parfumés au fenouil, au laurier et à l'huile d'olive et qui sont aussi l'une des gloires de la maison Brun.

Quel gouffre entre la tapenade du quai de Rive-Neuve et le grossier mélange d'olives et d'anchois souvent sans câpres qui vous est servi ici et là, y compris en Provence ! Quel immense écart également entre les artichauts barigoule de Brun, avec leur obligatoire champignon du cru, puisqu'il donne son nom à la préparation, et ceux que l'on vous présente comme " vrais de vrais ", noyés sous les pommes de terre, les épinards, les carottes, que sais-je encore ! " Les cuisiniers d'hier étaient excusables, puisqu'on ne trouvait alors les barigoules qu'à leur saison, en automne, mais aujourd'hui ils ne le sont plus, car ces champignons provençaux se trouvent disponibles toute l'année ", nous chuchote Maurice II, sous le regard attentif de " Maurice III " (né en 1958).

Mainteneur d'une tradition codifiée par son père il y a plus d'un demi-siècle, Maurice II n'en a pas moins, cette année, opéré ce qu'il appelle une " évolution ", mais qui est bel et bien une révolution. Il a institué, à côté du menu unique et intangible à 300 francs, avec sa quinzaine de spécialités (" un modeste quoique véritable aperçu de la cuisine provençale, qui, selon Brillat-Savarin, compte plus de 250 recettes "), une carte où on peut choisir parmi les plats de la liste établie en 1936. " Que voulez-vous, à midi, les hommes d'affaires n'ont plus deux heures de temps pour déjeuner. "

Cependant, le décor est heureusement resté le même, avec ses quatre portraits différents de Frédéric Mistral, le Nobel provençal de littérature, dans cette antique et claire salle d'un ci-devant couvent de bernardines au plafond bâti d'anciens mâts de navires ; sa bibliothèque, où on trouve aussi bien les Óuvres d'Adolphe Thiers (un Marseillais) que celles des Daudet père et fils (des Provençaux) ; son interdiction non écrite de fumer, " respectée encore par 90 % des clients ", et l'ombre des fourchettes célèbres ayant cliqueté silencieusement dans ce temple : artistiques, comme Mireille Mathieu ou le peintre Ambrogiani (il a laissé un faisan flamboyant sur les murs), littéraires, comme Marcel Pagnol, Jean Giono ou Marie Mauron, politiques, comme les présidents Senghor ou Houphouët-Boigny, ou encore un large échantillon du sérail français, de Gaston Defferre à Jean-Marie Le Pen.

Néanmoins, nul n'est prophète en son pays, même culinairement, et Brun a toujours été plus connu à Londres, à Genève et, depuis peu, à Tokyo (" les Japonais venant chez moi sont des clients particulièrement curieux et respectueux ") qu'à Marseille, où on l'a parfois même un peu brocardé lors des beaux jours, heureusement révolus, de la " nouvelle cuisine ". Avec le retour du terroir, du naturel, du goûteux, Brun, derrière son immuable pancarte en bois peint, en haut de son escalier bosselé, montre qu'en étant archaique à bon escient on est tôt ou tard assuré d'un regain de jeunesse.

Taquinons quand même encore une fois Maurice II avant de le quitter : " Mr Brun, comment pouvez-vous ouvrir votre repas par une clairette de Die, un produit dauphinois ? - Certes, mais la comtesse de Die fut jadis trouveresse provençale, et puis il nous fallait commencer par un degré faible, en l'occurrence 6o, avant de passer, crescendo, au blanc de Cassis, puis au Clos de l'Oratoire rouge, et de terminer, sans être gris, par les 14o du beaumes-de-venise. " Quai de Rive-Neuve, les dynastes ont réponse à tout...

Mr François Mitterrand a accordé à Vendredi, l'hebdomadaire du Parti socialiste, un entretien dans lequel il déclare qu'il ne voit " rien de choquant " à ce que plusieurs motions soient soumises au vote des militants pour le prochain congrès, " à condition que les choix soient réels et les orientations clairement exprimées ". Les chefs de file mitterrandistes, réunis autour de Mr Pierre Mauroy, mercredi 10 janvier, ont confirmé leur intention de présenter des motions séparées.

" J'ai connu, au temps où j'en étais le premier responsable, un parti dont les rapports internes étaient déterminés par les suffrages obtenus lors des congrès, sur la base des textes en présence. Cela n'a rien de choquant, au contraire, à la condition que les choix soient réels et les orientations clairement exprimées, sinon il n'y aurait plus qu'affrontement de clans et de personnes. " Mr Mitterrand apporte, en ces termes, sa bénédiction à Mr Laurent Fabius, en cautionnnant, presque mot pour mot, le raisonnement que le président de l'Assemblée nationale tient depuis des mois . L'argument principal de Mr Fabius et de ses amis est, en effet, que la représentation des différentes tendances, au sein du PS, doit être déterminée par le vote des militants, et non par une concertation d' " appareil ".

A cela, Mr Lionel Jospin répond que le courant mitterrandiste, qui dirige le PS depuis bientôt dix-neuf ans, doit rester uni, et que la volonté de Mr Fabius de mesurer sa propre influence crée une division artificielle, sans autre explication possible qu'une ambition personnelle tournée vers l'objectif d'une candidature à la présidence de la République . Les fabiusiens récusent cette objection en faisant valoir que la division des mitterrandistes est un fait avéré au moins depuis que, en mai 1988, Mr Jospin et ses proches avaient suscité et soutenu la candidature de Mr Pierre Mauroy contre celle du député de la Seine-Maritime au poste de premier secrétaire du PS.

Mr Mitterrand estime que Mr Fabius est dans son droit en présentant sa propre motion aux militants. Il semble admettre, ainsi, que le " mitterrandisme " ne soit plus une référence commune suffisante pour assurer la cohérence d'un courant - dirigeant, sinon majoritaire - au sein du PS. Le chef de l'Etat ajoute, cependant, une " condition ", qui nuance sa première affirmation : les différences, se demande-t-il, sont-elles bien réelles, au-delà des questions de personnes ? Mr Mitterrand paraît n'accorder qu'une portée limitée aux divergences entre ses héritiers et, par conséquent, à l'entreprise de Mr Fabius.

S'il adopte une attitude différente de celle de Mr Michel Rocard, qui, lui, a reproché aux socialistes de se diviser pour des raisons " artificielles et inavouables " (le Monde du 11 janvier), le président de la République n'est pas moins ferme que le premier ministre sur la limite que le débat interne au PS ne doit pas franchir. " S'ils ont bien le droit d'avoir une opinion et de s'exprimer au sein de leur famille politique, dit-il, les ministres ont pour premier devoir de veiller à la cohérence et à l'unité de vue du gouvernement auquel ils appartiennent. J'espère ne pas avoir à le rappeler. " Il est donc clair que Mr Mitterrand ne prêtera pas la main à un affrontement qui se ferait sur le dos du gouvernement. Sans doute l'a-t-il signifié à Mr Fabius, qui, le 7 janvier, invitait ses partisans à être " attentifs " à ce que le débat ne nuise pas au gouvernement.

L'avis du chef de l'Etat sur cette question allait sans dire, mais il va mieux en le disant, alors que renaît périodiquement la rumeur selon laquelle il ne voudrait aucun bien à son premier ministre et l'attendrait au premier tournant difficile. Du moins entend-il que le congrès de Rennes n'en soit pas un. Quant au risque que Mr Mitterrand se préoccupe, ainsi, de conjurer, il a pu en constater la réalité lorsque, mercredi, au conseil des ministres, Mr Michel Charasse (signataire de la contribution de Mr Fabius) s'est opposé à Mr Jospin sur la question des crédits supplémentaires accordés aux universités. Le président de la République a dû intervenir pour clore le débat dans le sens souhaité par le ministre de l'éducation nationale.

Tout en prenant acte des divisions au sein du PS, Mr Mitterrand, dans ses propos à Vendredi, énonce sa propre " synthèse " en des termes qu'aucun socialiste ne pourrait refuser. " Les socialistes, déclare-t-il, ont pour devoir de porter toujours plus loin la liberté, de diffuser toujours davantage le savoir et la responsabilité, de répartir toujours plus équitablement les fruits de l'effort national, d'être toujours plus disponibles pour une plus grande justice chez nous et dans le monde, de toujours mieux comprendre les besoins qualitatifs de notre société, de toujours mieux défendre les équilibres naturels. Bref, sans relâche, de changer la vie. "

Le président de la République suggère, ainsi, qu'il serait facile aux socialistes de s'entendre. Mr Mauroy a pu mesurer, lui, l'impossibilité d'y parvenir lorsqu'il a réuni, mercredi, MM Fabius, Jospin, Mermaz et Poperen, c'est-à-dire les premiers signataires de contributions issus du courant mitterrandiste. Chacun est resté sur ses positions, déterminé à se " compter " pour le congrès de mars prochain. Le premier secrétaire leur a annoncé qu'il proposera au comité directeur, le 13 janvier, un projet de synthèse, et qu'il ira au congrès avec ceux qui y souscriront. Ce texte deviendra donc la motion Mauroy-Jospin.

Dans ces conditions, la traditionnelle réunion du courant mitterrandiste et mauroyiste, le vendredi, à la veille de celle du comité directeur, devait-elle être maintenue ? Il semble qu'elle le sera, d'autant que Mr Mermaz réunit, une fois encore, le même jour, ses propres partisans et que - sait-on jamais ? - le président du groupe socialiste de l'Assemblée nationale pourrait avoir quelque chose à annoncer, ensuite, à ses camarades de courant. Le retrait de son texte, par exemple.

La commission exécutive (CE) de la CGT a adopté, le mercredi 10 janvier en fin de journée, à l'unanimité moins deux voix contre (émanant de MM André Deluchat et Michel Gond, les deux seuls socialistes présents au moment du vote), une déclaration condamnant la campagne " anticommuniste ". Ce soutien sans nuances de la centrale syndicale au PCF a donné lieu à de nombreux débats et à plusieurs réunions du bureau confédéral . Il semble que Mr Henri Krasucki ait manifesté au départ quelques réticences alors que plusieurs responsables communistes de la CGT, comme MM Alezard, Warcholak et aussi Viannet se seraient montrés très actifs dans la défense de ce texte, quelque peu édulcoré par rapport à sa version initiale.

La déclaration souligne que le " véritable objectif " de la campagne de presse en cours, " c'est le courant de classe, le courant révolutionnaire dans lequel la CGT se félicite d'avoir su, dès l'origine, prendre sa place ". La CGT affirme que " la bourgeoisie a toujours tenté de diviser et d'affaiblir les travailleurs. Le racisme et l'anticommunisme sont des instruments dangereux pour atteindre ce but ". Pour la CGT, " le grand capital a impérativement besoin de s'attaquer aux idées révolutionnaires et aux idées de lutte de classes, avec l'objectif de détruire, dans la conscience populaire, l'idée qu'une autre forme de société que la capitalisme est possible ". Quant aux attaques contre la CGT, elles " s'appuient sur une vaste opération consensuelle de recomposition du syndicalisme français, dans laquelle la dépouille de la CGT pourrait à la rigueur, trouver sa place, dès lors qu'on aurait extirpé tout ce qui fait son identité ".

Rappelant les relations entre la CGT et le PCF, " basées sur le respect de l'indépendance réciproque et sur la confiance ", la déclaration assure que, " toutes forces unies ", la centrale " saura mettre en échec ce nouvel assaut, qui, s'il réussissait, serait un point d'appui pour le patronat et le grand capital ". Dans l'immédiat, la CGT prend de nouveaux risques en volant ainsi au secours du PCF, dans des termes tels qu'elle parait presque s'identifier à lui. Lors de la réunion de la commission exécutive, Mr Deluchat, seul membre socialiste du bureau confédéral, a rejeté l'idée de voir la CGT servir de " bouclier " au PCF. Voilà qui va donner du grain à moudre aux socialistes qui s'apprêtent à lancer, d'ici une semaine, une lettre interne, diffusée à un millier d'exemplaires, pour mettre en avant la nécessité de construire un " syndicalisme unitaire, démocratique, indépendant ". Une initiative qui, avant même d'être officialisée, est perçue par la direction de la CGT comme une tentative (non-statutaire) de créer une tendance...

Invité de France-Inter, jeudi 11 janvier, Mr Georges Marchais a rejeté implicitement l'idée d'un congrès extraordinaire en indiquant que le prochain congrès se tiendra normalement à la fin de cette année. Le secrétaire général du PCF s'est montré " sûr " de la solidarité de ses camarades du bureau politique et il a reconnu que l'expression " centralisme démocratique a un inconvénient car on retient le mot centralisme ". Mais il a ajouté : " notre règle de vie est la plus démocratique qui existe en France ". Dénonçant à plusieurs reprises " la campagne insupportable " conduite, selon lui, contre le Parti communiste, Mr Marchais a indiqué qu'elle le confortait dans ses convictions et qu'elle ne le ferait pas bouger " d'un iota ".

Le secrétaire général s'en est tenu à la thèse des " quelques camarades qui ne représentent rien " ou " sont totalement isolés " et qui veulent transformer le PCF en " parti social-démocrate ". " Je ne répondrai pas à Antoine Vitez ", administrateur général de la Comédie-Française, dont le Monde du 4 janvier avait publié un point de vue critique, a dit Mr Marchais en précisant qu'il ne voulait pas engager " un polémique qui serait désagréable " pour cet ancien membre du parti.

Le député du Val-de-Marne a souligné que le débat était " tout à fait normal dans le parti " et qu'il était également normal que le secrétaire général " subisse la critique si elle est justifiée ". Pour lui, cependant, ses contradicteurs actuels se cantonnent dans " une lutte d'hommes " qui n'a " rien à voir " avec le débat dont il s'est présenté comme le garant.

Interrogé sur la Roumanie, Mr Marchais a déclaré : " On ne voit pas clairement quelle va être l'orientation politique de la nouvelle direction ". Répondant à Mr Petre Roman, qui avait jugé, dimanche 7 janvier, sur TF1, que le PCF " n'a pas fait l'analyse complète de son stalinisme ", Mr Marchais a estimé que le premier ministre roumain " n'est pas le mieux placé " pour faire cette critique, que le secrétaire général a qualifiée de " profondément inexacte ". Se refusant à polémiquer avec lui, il a affirmé que Mr Roman " aurait du s'abstenir ", car il est resté membre du PC roumain " jusqu'au dernier moment ; il vivait en Roumanie et il était le mieux placé pour savoir ce qui se passait ". Le dirigeant français a estimé que " le PCF est inattaquable sur cette question ".

Après avoir réaffirmé l'existence des " acquis du socialisme ", Mr Marchais a souligné qu'il y a eu " rupture dans les rapports entre les masses et les PC " des pays de l'Est, qui " n'ont pas su conduire la construction du socialisme ". " Il ne suffit pas changer de nom pour gagner les élections ", a poursuivi le dirigeant français, qui s'est baptisé " l'homme politique le plus proche de Mikhaïl Gorbatchev " en France. Il s'est félicité que le dirigeant soviétique " réaffirme que l'avenir, c'est la société socialiste pour avancer vers le communisme ".

Mr Marcel Rigout, ancien ministre communiste, estime dans le numéro de Paris-Match publié jeudi 11 janvier que le prochain congrès du PCF, prévu fin 1990, " est déjà joué " et que l'on assistera à cette occasion à " une parodie de débat démocratique autour du thème habituel de la citadelle assiégée ". " Même si Marchais passe la main partiellement (...) ce sera tout de même son congrès ", indique-t-il. Mr Rigout juge enfin qu'il est " trop tôt " pour que Mr Charles Fiterman soit l'homme du recours : " il faudra peut-être passer par des étapes provisoires, l'avenir appartient à des hommes nouveaux. "

Mr Roger Garaudy, ancien membre du bureau politique, intellectuel exclu du PCF en 1970, a estimé, mercredi 10 janvier, dans les colonnes de la Croix qu' " Il n'est plus temps de redresser ou de sauver " un parti qui " meurt de son absence de projet ". " Il ne s'agit pas seulement d'exiger la démission de la direction qui l'a conduit au tombeau (...). Un nouveau congrès, de nouveaux dirigeants, une organisation plus démocratique, ne suffiraient pas à animer une renaissance ", conclut-il.

Par ailleurs, Mr Gaston Viens, maire d'Orly (Val-de-Marne), exclu du parti lors des municipales de mars 1989, affirme que la direction du PCF est " disqualifée " et qu'elle doit " laisser la place " afin que soit " fondé un nouveau parti ".

Enfin, dix élus et anciens élus de la Somme se réclamant du mouvement " reconstructeur " ont demandé, mercredi 10 janvier, le départ de toute l'équipe dirigeante. " Nous nous trouvons devant la nécessité d'un débat (...), il faut que les bouches s'ouvrent ", ajoutent-ils. Le bureau national de l'Association nationale des élus communistes et républicains (ANECR) a dénoncé pour sa part, mercredi 10 janvier, " la gigantesque campagne orchestrée dans les médias, par le Parti socialiste contre le Parti communiste français ".

La commission exécutive confédérale de la CGT a dénoncé elle-aussi (lire ci-contre) dans une déclaration publiée mercredi 10 janvier - une " campagne anticommuniste d'une rare violence ". " Il y a quelque chose de révoltant et d'indécent à voir (les événements de Roumanie) utilisés pour mener en France une campagne de règlements de comptes politiciens ", affirme la commission exécutive, qui rappelle " les relations tissées entre la CGT et le PCF ".

Ancien ministre de la défense durant le septennat de Mr Valéry Giscard d'Estaing. Jacques Soufflet est mort à l'âge de soixante-dix-sept ans. Il était compagnon de la Libération. Mr Jean-Pierre Chevènement rend hommage, dans un message, à " un patriote " qui " a contribué à maintenir l'effort grâce auquel la France dispose aujourd'hui d'un outil militaire puissant ".

Après avoir travaillé à la compagnie Air Algérie, il fonde la compagnie Air Transports et continue de militer dans les rangs gaullistes. Il est élu sénateur UNR de Seine-et-Oise en avril 1959 et présidera le groupe sénatorial de cette formation (qui s'appellera ensuite UD-V République) entre 1965 et 1971. Réélu sénateur des Yvelines (1968) et élu vice-président du Sénat (1971), Jacques Soufflet préside une société importante de camionnage, la Société des transports automobiles, industriels et commerciaux, lorsqu'il est appelé, le 28 mai 1974, au poste de ministre de la défense du gouvernement de Mr Jacques Chirac au début du septennat de Mr Giscard d'Estaing.

Sept mois et demi plus tard, il est remplacé dans cette fonction par Mr Yvon Bourges, après une série de manifestations d'appelés dans des casernes.

Devenu membre du conseil de l'ordre de la Légion d'honneur et du conseil de l'ordre de la Libération, Jacques Soufflet publiera en 1984, sous le titre Un étrange itinéraire, ses mémoires de combattant de la France libre.

La croissance du nombre des étudiants au cours des deux dernières années, et plus encore en 1989 (+ 10 %), est telle qu'elle engendre de fortes tensions sur les locaux, l'encadrement et les moyens de fonctionnement des universités. La rentrée universitaire a été particulièrement difficile.

Afin de disposer de 200 000 m2 supplémentaires, au lieu des 600 000 m2 actuellement en chantier, des opérations immédiates sont décidées. Des constructions prévues dans les contrats de plan et parfois déjà commencées seront accélérées ; des locaux supplémentaires seront loués, 400 millions de francs s'ajouteront aux sommes déjà prévues à ce titre.

Personnels administratifs, techniciens, ouvriers et de services (ATOS) et personnels ingénieurs, techniciens et administratifs (ITA).

Un plan d'équipement bureautique, une accélération du plan de formation et 200 transformations d'emplois de personnel ATOS et ITA, qui s'ajoutent aux 455 créations et aux 1 500 transformations d'emplois déjà prévues, permettront la reconnaissance de qualifications de ces personnels.

Ces mesures, qui feront l'objet d'un décret d'avance, sont le premier élément d'une politique à moyen terme qui sera définie par le schéma national d'aménagement universitaire actuellement en préparation.

A l'approche de l'ouverture du grand marché intérieur européen, cette réforme favorise le développement des investissements directs étrangers, bénéfiques à la croissance de notre économie. Elle va dans le même sens que les mesures prises le 24 septembre 1988 qui ont mis fin au régime d'autorisation ou de déclaration préalable pour les créations d'entreprises à l'aide de capitaux étrangers.

Désormais, un système de " reconnaissance permanente communautaire " est applicable à tous les investisseurs européens établis, qui sont dispensés de toute déclaration préalable de leurs investissements. Toutefois, cette disposition ne s'applique pas aux investissements concernant la défense nationale, la santé publique ou l'ordre public. En outre, pour les autres investisseurs communautaires, l'obligation de déclaration préalable est maintenue, mais l'administration ne dispose plus que d'un délai de quinze jours pour vérifier leur caractère communautaire.

Sous réserve des conséquences liées aux remises en cause de certains programmes survenues en 1986-1987, les prévisions de dépenses ont été respectées. Les travaux ont été achevés dans les délais prévus pour les fêtes du bicentenaire de la Révolution française.

L'arche de la Défense et le Musée du Louvre, depuis la construction de la Pyramide, connaissent une affluence exceptionnelle.

Le programme des grand travaux en cours entre dans une nouvelle phase, qui sera marquée par l'achèvement de la Cité de la musique et du parc de La Villette, de l'Opéra de la Bastille et par la réalisation de la deuxième tranche du Musée du Louvre, qui permettra l'ouverture au public en 1993 de nouveaux espaces dans l'aile Richelieu.

A l'exception du réaménagement de la grande galerie, auquel seront consacrés 400 millions de francs, ces projets sont actuellement dans leur phase d'étude de programmation. L'enveloppe financière correspondante sera fixée à la fin du premier trimestre 1990.

Les organismes chargés de la gestion de ces équipements devront faire preuve à la fois de l'imagination et de la rigueur indispensables pour accueillir le public et rentabiliser les investissements financés par la collectivité nationale. Le cas échéant, pour atteindre ces objectifs, leurs statuts devront être réformés.

BRETAGNE : Mr Edouard Lacroix.

Mr Edouard Lacroix, préfet hors classe, préfet de la région Bourgogne et commissaire de la République de la Côte-d'Or, a été nommé préfet de Bretagne et commissaire de la République d'Ille-et-Vilaine.

BOURGOGNE : Mr Gérard Cureau.

Mr Gérard Cureau, préfet hors cadre, directeur général de l'administration au ministère de l'intérieur, est nommé préfet de Bourgogne et commissaire de la République de la Côte-d'Or en remplacement de Mr Edouard Lacroix.

Direction générale de l'administration au ministère de l'intérieur : Mr Gilbert Carrère.

Mr Gilbert Carrère, préfet hors cadre, directeur du cabinet du ministre de l'intérieur, Mr Pierre Joxe, a été nommé directeur général de l'administration au ministère de l'intérieur en remplacement de Mr Gérard Cureau.

Le ministre des DOM-TOM, Mr Louis Le Pensec, a indiqué à la presse, mardi 9 janvier, qu'il considère le rapport rendu public, la veille, par la commission Ripert comme " une base de travail pour la réflexion interministérielle et la concertation sur les meilleurs moyens de progresser vers la réalisation des objectifs d'égalité sociale et du développement économique ". Il a notamment déclaré : " L'égalité sociale est un objectif pour l'outre-mer fixé par le président de la République (...), mais l'égalité sociale ne doit pas contredire le développement (...). Il faut donc que le calendrier de réalisation de l'égalité sociale et ses modalités soient arrêtés en tenant compte des contraintes économiques. Il faut aussi que des mesures d'accompagnement favorisant le développement économique soient prises en même temps. Comme l'a dit excellemment Mr Ripert, on ne peut progresser dans ces domaines que si tous les problèmes sont posés en même temps et les réponses apportées au même rythme . Ce que l'on a appelé le " choc du RMI ", c'est-à-dire l'importance du nombre des bénéficiaires du RMI dans les DOM, a bien montré que la prolongation des courbes était inacceptable. Ne rien faire conduirait à des distorsions sociales. "

Le rapport de Mr Ripert sera adressé à tous les parlementaires, aux élus et à tous les responsables professionnels des DOM afin " qu'une concertation s'engage localement dans les mois qui viennent. " Simultanément, le gouvernement engagera une discussion interministérielle sur les cinquante-huit propositions concluant les travaux de la commission qui seront plus précisément chiffrées. Le ministre des DOM-TOM s'est refusé à envisager " un calendrier contraignant ", mais il a d'ores et déjà précisé que " le rattrapage du SMIC suppose un accroissement de la productivité, lequel ne peut être obtenu que par un vigoureux effort de formation " et souligné que " les problèmes de la fonction publique outre-mer doivent être pris dans leur ensemble ".

Dans Vendredi, hebdomadaire du Parti socialiste, Mr François Mitterrand assure que sa position " n'a pas changé " sur le dossier de l'immigration. Il explique, que s'il a parlé de " seuil de tolérance " lors de son intervention sur Antenne 2, le 10 décembre dernier, c'est " parce que la question lui avait été posée ". " Ma réponse a été trop elliptique ", convient-il, avant de préciser que le " seuil de tolérance " " est une notion trop vague pour n'être pas suspecte ". Il ajoute : " J'ai simplement constaté qu'en réalité le nombre d'immigrés en France disposant d'un titre de séjour était à peu près constant depuis quinze ans. Ce qui relativise les irritations d'une opinion chauffée à blanc par des campagnes démagogiques. Le principe de mon action est simple : les travailleurs étrangers reconnus par nos lois ont leur place, toute leur place parmi nous. Les autres, qui ne peuvent rester en France, doivent être traités conformément au droit des gens. C'est le sens de la loi Joxe, que je crois juste. " Il conclut que c'est à l'intégration qu'il " faut tendre et travailler ".

De son côté, Mr Pierre Mauroy, qui s'adressait, mardi soir 9 janvier, à quelque 350 militants socialistes réunis à Nantes (Loire-Atlantique), a estimé que le PS " doit sans cesse faire preuve de pédagogie " et " montrer son attachement à la solidarité et à la justice sociale pour l'intégration des travailleurs étrangers ". Le premier secrétaire du PS a souhaité que les socialistes " préparent l'opinion " à cette intégration car sur ce dossier, a-t-il ajouté, " bien sûr, la position du PS est différente de celle du gouvernement ".

Tout ce qui permet de créer le débat, de sortir de l'immobilisme actuel en secouant le cocotier est bon pour la rénovation de l'opposition. Il ne vous reste plus qu'à l'emporter! C'est ce que le rénovateur UDF, Mr Charles Millon, a expliqué, mercredi 10 janvier, à Mr Philippe Séguin. Le maire d'Epinal s'était retrouvé, en fin de matinée, dans son bureau de l'Assemblée nationale, avec quelques fidèles..., - pour faire le point de la situation (MM François Fillon, Michel Barnier, Etienne Pinte). Le président du groupe UDF les a rejoints un moment pour apporter son soutien au maire d'Epinal, malgré l'étonnement créé, dans un premier temps, par l'annonce de son offensive conjointe avec Mr Charles Pasqua. Dimanche dernier, au cours du Grand Jury RTL-le Monde , le chef de file des rénovaateurs UDF avait lancé un appel : Soit les chefs, nos chefs, s'unissent, se rénovent, changent d'option, soit il faut changer les chefs. C'est peut-être la perspective de voir se concrétiser au RPR le second terme de cette alternative qui a conduit Mr Millon, mercredi matin, dans le bureau de Mr Philippe Séguin. L'objectif demeure encore aujourd'hui pour les rénovateurs la construction d'une grande formation unie, décentralisée et pluraliste . Pour Mr Millon et ses amis, une formation gaulliste rénovée avec Mr Séguin à sa tête pourrait en être le creuset. D'autres, comme Mr Gérard Longuet, voient dans cette affaire, comme premier avantage, la " désagrégation de l'empire RPR ". " Ce parti est désormais à l'image de ce que nous connaissons depuis longtemps à l'UDF (...) Cela rompt avec l'image d'un RPR monolithique (...) C'est paradoxalement bon pour la rénovation de l'opposition ", souligne le secrétaire général du Parti républicain.

L'impérieuse nécessité de brusquer les choses pour éviter l'enlisement définitif de l'opposition, fût-ce au prix d'une alliance avec Mr Pasqua, est l'argument- clé qui a décidé les amis de Mr Séguin à le suivre malgré leur " trouble " pour reprendre le mot de l'un d'eux. S'ils regrettent la défection du rénovateur RPR, Jean-Pierre Delalande, ils n'en reconnaissent pas moins " la surprise, l'étonnement et l'inquiétude " suscités, au départ, par l'initiative de l'ancien ministre des affaires sociales. Pour beaucoup d'entre eux, le fait de suivre le maire d'Epinal relève de l'acte de foi. " Pour moi c'est au-delà de l'amitié. Philippe Séguin est l'homme de la situation. Et puis quand le jeu est bloqué, il faut renverser la table ", explique Mr Fillon. " Dans une grande formation de l'opposition, le courant Pasqua devra bien trouver sa place ", explique un autre séguiniste.

Le risque de voir à nouveau les assises du RPR du 11 février se transformer en " grand-messe ", avec prêche de Mr Chirac, le tout enveloppé d'un halo de démocratie interne, a achevé de décider les plus sceptiques. " C'est notre dernière chance pour tenter une réforme de l'intérieur ", estime Mr Pinte. La vivacité avec laquelle la rue de Lille (siège du RPR) a réagi à l'annonce de la démarche commune Pasqua-Séguin a plutôt renforcé la détermination des hésitants : " On a vu ce que valaient les promesses de démocratie interne dès lors que certains ne se contentaient plus d'un petit vernis de débat interne ", explique l'un d'eux qui parle de " crispations staliniennes " et préfère, en ce moment, conserver l'anonymat. La rénovation en douceur ayant échoué, la solution Séguin d'une brusque accélération apparaît à certains comme la seule possible même si certains de ses proches admettent qu'ils courent le risque de se " faire flinguer ".

Pour autant, l'alliance avec le chef de file des " archéo-gaullistes " n'est pas sans conditions. MM Fillon, Pinte et Barnier l'ont répété mercredi matin. D'une part, il n'est pas question de faire des concessions sur le plan des idées à l'ancien ministre de l'intérieur : " pas question de signer n'importe quel texte avec Pasqua ", dit Mr Fillon ; d'autre part, il faut placer cette initiative sous le signe du renouveau et non sous celui d'une agression contre Mr Chirac. Il n'est pas évident que le second objectif soit en passe d'être atteint.

Mr Séguin, décrit par ses amis comme " au mieux de sa forme, très calme et très déterminé ", a développé certains des arguments qu'il devait présenter jeudi matin devant la presse. A la base de sa démarche, et de celle de Mr Pasqua, se trouve le souhait de " réveiller la conscience du mouvement gaulliste ", à un moment où il s'enfonce dans " la médiocrité ". Ce sursaut est d'autant plus indispensable, à ses yeux, que l'Europe est en pleine évolution. " Comment pourrions-nous rester immobiles, alors que les gaullistes ont toujours été présents aux grands-rendez-vous de l'Histoire? "

Le maire d'Epinal est convaincu que la rénovation de l'opposition passe par là. Il souhaite, dans les mois qui viennent, développer le thème d'un nationalisme français généreux et exportateur de ses valeurs, opposées à un nationalisme de rétraction hexagonale du type Front national. C'est également cette vision que partage Mr Millon, convaincu que la France peut jouer un rôle essentiel dans les événements qui se dessinent en Europe, à condition d'être vraiment porteuse d'un projet. C'est pourquoi les rénovateurs souhaitent enclencher un mouvement plus large pour dépasser la démarche, pour l'instant tactique, de deux anciens ministres de Mr Chirac.

Même s'ils souhaitent, avant tout, faire preuve de " réalisme " les rénovateurs qui suivent Mr Séguin ne se cachent pas les risques de " l'opération résurrection " qui vient d'être lancée. Elle associe pour l'heure deux hommes qui ont besoin l'un de l'autre, qui s'auto-contrôlent et qui se veulent les refédérateurs d'une famille devenue éparse.

Les uns grossissent le danger et dramatisent l'enjeu ; les autres affectent l'étonnement et feignent l'innocence. Quarante-huit heures après l'éclat du tandem Pasqua-Séguin, l'émotion et l'agitation sont toujours grandes dans le monde du gaullisme militant.

Mr Chirac a dit, mercredi soir 10 janvier à TF 1, sur un ton plus affligé et peiné qu'indigné, que l'initiative de son ancien ministre de l'intérieur n'était " pas très élégante " à son égard, car Mr Pasqua " était un ami et que cela ne dépendait que de lui de le rester ". Sur le fond, la décision prise avec Mr Séguin est, selon Mr Chirac, " un peu brouillonne et négative, car elle accentue le désordre ". S'il estime " souhaitable qu'il y ait libre expression, débat et dialogue " au sein du RPR, il reproche à Mr Pasqua ses critiques " en termes vifs et injustes " lorsqu'il dit que le mouvement est " mal dirigé et qu'il ne propose pas d'ambitions ".

Auparavant, à plusieurs reprises dans la journée, Mr Chirac avait condamné l'action de ses deux anciens ministres, n'y voyant qu' " intrigues " et lançant même devant le personnel du RPR : " On m'a reproché ma trop grande absence '; certains pourraient, à l'avenir, se plaindre de ma trop grande présence. " Mr Chirac a, en tout cas, été piqué au vif, et ce que dans son entourage on appelle la " trahison " de Mr Pasqua l'a convaincu de repartir sans tarder à l'offensive. Il va donc se manifester dans les médias, visiter les fédérations, réunir les parlementaires, dès jeudi, et les cadres de son mouvement, samedi, pour dénoncer l'attaque lancée contre lui et pour défendre la motion déposée par Mr Alain Juppé qui constitue " un projet à la fois gaulliste et moderne " en vue des assises du 11 février.

Cette motion, présentée par le secrétaire général et à laquelle cinq courants sur neuf se sont ralliés (le Monde du 11 janvier) comporte une vingtaine de pages et de nombreuses solutions concernant le RPR, où le débat organisé démocratiquement " ne doit pas être l'agression ", où le rassemblement " ne doit pas être le conservatisme qui est le contraire du gaullisme ".

A propos de l'opposition, le texte estime que " vouloir créer un parti unique tout de suite est une mauvaise idée ". Quant aux projets, ils portent sur un accroissement des libertés, sur le recours au référendum, sur la rénovation du rôle du Parlement, sur la lutte contre les inégalités, la réforme du système éducatif, la participation, l'immigration. Mais, dans la querelle actuelle, selon Mr Juppé, " c'est le RPR qui est en cause et l'enjeu est décisif ". Il ajoute : " Je préfère un RPR clarifié qu'un RPR un peu trop gras mais sans détermination commune ." A la question : " Si Mr Pasqua l'emporte ? ", il répond sans hésiter : " Je partirai du RPR. "

Mr Chirac, lui, est prêt à affronter en un combat fratricide Mr Pasqua, à qui il lance en forme de défi : " Qu'il aille jusqu'au bout ", confiant qu'il est dans le verdict des militants arbitres. Cette allusion vise-t-elle l'intention prêtée par certains à Mr Pasqua, et que lui-même aurait livrée en confidence à quelques-uns de ses proches, de briguer la présidence du RPR le 11 février en se portant candidat contre Mr Chirac ? Mr Séguin, dans cette hypothèse, deviendrait secrétaire général du RPR avec promesse d'un destin présidentiel ultérieur. Le sénateur des Hauts-de-Seine est toutefois trop avisé pour révéler prématurément son intention, car celle-ci sera conditionnée par l'état des forces respectives au moment des assises nationales du mouvement.

A la veille de la conférence de presse qu'ils devaient donner jeudi matin 11 janvier, MM Pasqua et Séguin avaient l'intention d'allumer une sorte de contre-feu pour dire leur étonnement de la brusque dramatisation de la situation par la direction du RPR. De tenter, en quelque sorte, de renverser la charge de la preuve pour apparaître comme les cibles d'un injuste procès d'intention. Ils étaient résolus à affirmer leur attachement à Mr Chirac, la fidélité qu'ils lui vouent et la confiance qu'ils lui font pour briguer le prochain mandat présidentiel pour peu qu'il modifie son langage et son comportement politique et change l'équipe de la rue de Lille.

Mr Philippe Séguin rappelle que, depuis 1947, le mouvement gaulliste est allé de métamorphose en métamorphose, ajoutant : " Aujourd'hui, le vieillissement des cadres, le déclin de idéologies et de l'esprit public, les bouleversements en Europe, imposent des assises de la renaissance et non une grand-messe rituelle. " Lui aussi souhaite que Mr Chirac quitte la présidence du mouvement pour mieux préparer l'élection élyséenne.

Mais beaucoup d'autres élus RPR sont profondément tiraillés, à l'image de Mr Marc Lauriol, sénateur des Yvelines, qui disait : " Je suis fidèle à Chirac, mais je ne tournerai pas le dos à Pasqua ", ou, comme Mr Gabriel Kaspereit, maire du neuvième arrondissement de Paris, membre de Présence et action du gaullisme, qui n'avait pas été mis dans la confidence des " conjurés ", mais qui ne veut pas " partir en guerre contre Chirac " alors qu'il approuve bien des idées de Mr Pasqua.

Pour lui, tout le mal viendrait de l'entourage de Mr Juppé, rue de Lille, où figureraient des " crypto-antigaullistes ". Un sentiment que n'est pas loin de partager Mr Pierre Mazeaud, député de Haute-Savoie, signataire de la motion Borotra, mais qui, lui non plus, ne veut pas rompre avec Mr Chirac, tout en souhaitant que celui-ci change d'orientations. Car les amis de Mr Pasqua et ceux de Mr Séguin, s'ils sont parfois aux prises avec ce dilemme insoluble, semblent pour le moment se séparer beaucoup plus que s'additionner en raison de l'allergie qu'éprouvent les proches de l'un à l'égard de l'autre et réciproquement. C'est le cas, par exemple, de Mr Jean-Pierre Delalande, réformateur, qui se désolidarise de Mr Séguin, dont, il a signé la motion car " il ne peut faire confiance à Mr Pasqua pour démocratiser le RPR, puisque c'est lui qui y a introduit le stalinisme ".

C'est, à l'inverse, le cas de Mr Henri Cuq, député de l'Essonne, et aussi de MM Jean-Louis Debré (Eure) ou Pierre Mazeaud, signataires de la motion Borotra, qui, approuvant le refus des " courants " formulé avec force par Mr Pasqua, reprochent toujours à Mr Séguin ses relations ambiguës mais persistantes avec les " rénovateurs " des autres partis de l'opposition. Quant à l'organisation des rapatriés le RECOURS, son porte-parole, Mr Roseau, apporte son soutien à Mr Chirac et appelle MM Pasqua et Séguin à ne pas compromettre l'union autour de l'ancien premier ministre. C'est Mr Robert-André Vivien (Val-de-Marne) qui a été le plus catégorique : " Le comportement de Mr Pasqua est dégueulasse ", a-t-il proclamé.

Beaucoup de députés ont constaté dans leurs circonscriptions que la loyauté des militants envers le fondateur de leur mouvement était un sentiment très fort et que le légitimisme était intrinsèque au gaullisme. Ceux qui adressaient des ovations à Mr Pasqua dans les meetings acceptent mal de le voir aujourd'hui s'opposer à Mr Chirac. Les militants savaient sans doute que des brouilles éclataient dans ce couple, mais ils n'admettent pas son divorce. C'est pourquoi les concours de la base sur lesquels pouvaient compter MM Pasqua et Séguin se font, pour le moment, parcimonieux.

En revanche, plusieurs parlementaires qui n'étaient pourtant pas réputés comme des " chiraquiens " inconditionnels ont manifesté leur soutien - parfois accompagné de quelques nuances - au maire de Paris. C'est le cas des " rénovateurs " Michel Noir et Alain Carignon, maires respectivement de Lyon et Grenoble, reçus mercredi par Mr Chirac, mais aussi de gaullistes anciens comme Mr Chaban-Delmas et Olivier Guichard et encore de jeunes élus des Hauts-de-Seine, département de Mr Pasqua, comme MM Sarkozy, Devedjian et Balkany, et enfin, de Mr Pandraud qui fut son coministre de la sécurité.

Mr Chirac prend ainsi l'offensive de Mr Pasqua suffisamment au sérieux, même s'il la qualifie de " clapotis ", pour battre sans tarder le rappel de ses partisans dans le dessein de combler les handicaps dont il souffre et qui ont rendu possible l'éclatement de cette crise. Il lui reste un mois pour rattraper un retard accumulé depuis plus d'un an et livrer un combat qui, de toute façon, fera des victimes dans son mouvement.

MM Charles Pasqua et Philippe Séguin devaient donner une conférence de presse, jeudi matin 11 janvier, pour expliquer davantage leur décision d'opposer leur propre motion à celle de Mr Alain Juppé, soutenu par Mr Jacques Chirac, lors des Assises nationales du RPR qui auront lieu le 11 février à Paris. Bien qu'il l'ait qualifiée de " clapotis ", Mr Chirac, ouvertement contesté, se montre très préoccupé par l'offensive de ses deux anciens ministres et il mobilise contre eux : les parlementaires du mouvement ont été convoqués jeudi après-midi et les secrétaires départementaux samedi pour entendre le point de vue de leur président. Mr Chirac entreprendra lui-même, à partir du lundi 15 janvier, une tournée des fédérations. Cette crise, la plus forte que le RPR ait connue depuis sa création, n'a pas pesé, toutefois, sur la réunion du comité de coordination de l'opposition, mercredi 1O janvier, dans les locaux de l'Assemblée nationale. Cette instance a décidé la mise en place d'un groupe d'études chargé d'émettre des propositions pour la sélection de candidats uniques de l'opposition " à tous les niveaux des scrutins futurs ". Cette réunion, à laquelle assistaient tous les principaux dirigeants de l'UDF et du RPR, a été l'occasion de la première rencontre entre le président du RPR et l'ancien ministre de l'intérieur. Les deux hommes se sont salués, rapportent plusieurs témoins, mais Mr Chirac a lancé un " bonjour Pasqua ! " au lieu de l'habituel " bonjour Charles ! "... Pour leur part, des " rénovateurs " de l'opposition, réunis mercredi en présence de Mr Séguin, ont estimé que le débat ainsi ouvert au sein du RPR confortait leur démarche et était de nature à encourager tous les partisans de la " rénovation " de l'opposition à garder l'initiative, tant au RPR qu'à l'UDF.

Mr Jacques Gossot, maire RPR de Toul, vice-président du conseil général de Meurthe-et-Moselle, et Mr Gérard, de commerce et d'industrie de Meurthe-et-Moselle, Bouthier, ancien secrétaire général de la chambre resteront en prison. Ainsi en a décidé, mardi 9 janvier, la chambre d'accusation de la cour d'appel de Nancy, qui examinait la demande de mise en liberté formulée par les deux inculpés de l'affaire des fausses factures de Nancy. Mr Gossot est écroué depuis le 15 décembre 1989, et Mr Bouthier a été placé en détention le 19 décembre.

Cette audience, présidée par Mr Antoine Vogtensperger, a eu lieu à huis clos, mais en présence des deux inculpés, ces derniers en ayant fait la demande.

En ce qui concerne la publicité des débats (elle est possible depuis le 1er décembre) les magistrats ont estimé qu'en l'état actuel du dossier il convenait de protéger le secret de l'instruction.

Comme on pouvait s'y attendre, les défenseurs ont soulevé, mardi, des moyens tendant à obtenir l'annulation de la procédure Me Michel, l'avocat de Mr Bouthier a contesté les conditions dans lesquelles son client, inculpé en 1988 de destruction de documents dans cette affaire, a été interpellé en décembre, gardé à vue puis écroué.

De leur côté, Mes Buisson et Haemerlé ont également déposé un mémoire tendant à obtenir l'annulation de la procédure en ce qui concerne Mr Gossot. Pour Me Buisson, " dès mai-juin 1989, le nom de Mr Gossot apparaissait dans certains procès-verbaux. A ce titre, il était donc, ainsi que le prévoit la loi, susceptible d'être inculpé, et il aurait fallu immédiatement saisir la chambre criminelle de la Cour de cassation ". La chambre d'accusation saisie mardi uniquement de demandes de mise en liberté s'est estimée incompétente pour trancher sur-le-champ de cette question.

La propriété d'une marque ne donne pas tous les droits et surtout pas celui de trainer systématiquement ceux qui l'utilisent sur les bancs d'un tribunal. Pour l'avoir ignoré, la société californienne Mattel Inc. et la société Mattel France devront verser 60000 francs de dommages et intérêts à la chanteuse Lio et 30000 francs de dommages et intérêts à Mr Michel Esteban, producteur de ses chansons, afin de réparer le préjudice créé par une poursuite abusive.

Mattel commercialise depuis 1960 la fameuse poupée Barbie, et la société américaine est titulaire d'une déclaration effectuée au Copyright Office de Washington en 1958. En outre, les sociétés Mattel ont déposé la marque Barbie à l'Institut national de la propriété industrielle le 19 décembre 1985. Aussi Mattel a-t-il crié à la contrefaçon lorsque, à la fin de l'année 1986, la société Polygram a distribué deux disques, un 33-tours et un 45-tours, sur lesquels était gravée - entre autres Óuvres - une chanson écrite par Jacques Duval, interprétée par Wanda di Wasconcelos, dite "Lio", et ayant pour titre Barbie.

A l'audience du 28 novembre 1989 de la trente et unième chambre correctionnelle de Paris, Mattel avait fait citer directement la chanteuse, son producteur et la société Polygram en leur reprochant "de n'avoir pas hésité à reproduire et diffuser la marque Barbie en racontant la déchéance de la poupée Barbie qui finit par se suicider". Mattel soulignait la manière dont ce suicide était évoqué en citant le triste calembour de la chanson : "Barbi... turiques..."

Dans son jugement, rendu mardi 9 janvier, le tribunal, présidé par Mr Guy Joly, constate que l'auteur "traite le sujet, d'une affligeante banalité, qu'est le désespoir amoureux d'une jeune actrice mettant fin à ses jours". Mais les juges relèvent : "Si Jacques Duval s'est manifestement inspiré de la célèbre poupée diffusée à des millions d'exemplaires dans le monde entier et qui, en quelque sorte, est entrée dans notre fonds commun socio-culturel, les parties poursuivantes n'établissent nullement à la charge des prévenus un quelconque matériel de reproduction ou de représentation illicite." Pour les magistrats, "une chanson (...) ne peut matériellement constituer une reproduction d'un modèle de poupée".

Si les juges se penchent ensuite sur "l'altération éventuelle (...) de l'image de la poupée Barbie auprès de sa clientèle", c'est pour souligner qu'il s'agit là "du domaine des idées", qualifié en droit de "libre parcours" de la même manière que la parodie, le pastiche ou la caricature. Le tribunal insiste, en précisant que "la perception par le public" de l'image de la poupée n'a pas toujours été celle invoquée par Mattel, qui la présente comme " une jeune fille parfaite, saine de corps et d'esprit ". Le jugement cite une appréciation sévère parue, le 2 février 1987, dans le numéro 19 de Communication et Business qui exprimait, en termes triviaux, une opinion diamétralement opposée.

Concernant l'usage de la marque, les magistrats relèvent qu'il n'existe " aucun risque de confusion sur le plan commercial entre une chanson et une poupée ". Ils notent qu'en l'occurrence " le nom de Barbie imprimé sur la pochette des disques (...) n'est destiné qu'à identifier la chanson (...) et que, dès lors, son emploi à des fins non commerciales ne saurait caractériser le délit de contrefaçon commerciale ". Les juges ajoutent : " En décider autrement conduirait, en effet, à interdire à un auteur toute référence au nom de Barbie dans le titre d'un ouvrage littéraire ou historique inspiré par le non moins célèbre criminel nazi qui, malheureusement pour la société Mattel, porte le même nom que celui de la poupée dont elle a déposé la marque. "

Le jugement fera les délices des commentateurs judiciaires. Mais, pour l'heure, le tribunal conclut en jugeant que l'artiste poursuivie était en droit de réclamer une indemnité car : " Revêt un caractère manifestement abusif et vexatoire la poursuite pénale en contrefaçon engagée avec légèreté contre une chanteuse qui s'est bornée à interpréter une Óuvre dont l'auteur n'a même pas été assigné. Une telle attitude traduit bien un acharnement sélectif de Mattel contre la chanteuse Lio. "

A Venise, ses adversaires le surnomment Attila. Les gondoliers lui ont d'ailleurs décerné, près du pont du Rialto, un prix qui porte ce nom, sous la forme d'un lion d'or (symbole de la ville), " made in Hongkong ". Son idée d'installer en l'an 2000 une exposition universelle dans la cité des Doges fait pouser des rugissements à la majorité du conseil municipal et à bon nombre de ses concitoyens. Mais elle séduit une fraction non négligeable de la population.

Gianni De Michelis est l'homme du scandale, le fléau qui menace Saint-Marc et sa basilique. Député socialiste de Venise depuis des lustres, il est aujourd'hui, à cinquante ans, ministre des affaires étrangères du gouvernement Andreotti et surtout l'homme fort de la Vénétie. Il proclame sa fierté d'être à la tête du " camp des oui ", de ceux qui vont de l'avant pour " sauver Venise ", contre les Cassandre qui refusent tout au nom du passé et condamnent la ville au déclin.

Il a marqué le premier point. Le 14 décembre 1989, le Bureau international des expositions (BIE), dont le siège est à Paris, a officiellement enregistré la candidature de Venise pour l'an 2000, avec celles de Hanovre (RFA) et de Toronto (Canada). Son maire, Mr Antonio Casellati, venu spécialement dans la capitale française à la tête d'une délégation, a tenté de se faire recevoir par Mme Desfrenes, la responsable administrative du BIE. Celle-ci avait prudemment quitté ses locaux proche de l'Etoile. Elle n'enregistre, déclare-t-elle, que les candidatures émanant des gouvernements. Ce sont les représentants des quarante-trois pays inscrits au BIE qui, au printemps prochain, désigneront la ville où se tiendra l'exposition universelle du prochain millénaire.

La proposition de Gianni De Michelis fait-elle l'unanimité au sein du gouvernement italien ? Pas totalement : l'hostilité du ministre des biens culturels, Mr Facchiano, est publique. Le représentant de l'Italie au comité du patrimoine mondial de l'UNESCO a fait voter à l'unanimité une motion exprimant sa " vive inquiétude devant la menace que fait peser sur (ce) joyau de l'humanité en péril l'éventuelle tenue de l'exposition universelle ". A Rome, un sénateur de la gauche indépendante, Mr Massimo Riva, note que l'idée, à sa connaissance, n'a jamais été discutée officiellement par le gouvernement ni présentée devant le Parlement.

Quel est donc ce projet qui déchaine tant de passion et que personne ne connait ? Il est, à vrai dire, extraordinairement flou. On en connait surtout la genèse.

Mr De Michelis, revenant en 1985 de l'exposition de Tokyo, a une illumination. Fasciné par la modernité et tous les mots en "tique", il est revenu dans sa ville natale en imaginant pour elle un deuxième millénaire glorieux sous le signe de l'informatique et de la télématique. Ce miracle post-moderne doit s'accompagner d'une intense médiation : l'exposition universelle en est le truchement nécessaire.

Un premier programme est élaboré par un groupe d'architectes où figure Renzo Piano. Comme il est difficile de dégager un espace suffisant sur ce terrain saturé d'histoire, ils imaginent de construire une série de docks flottants sur la lagune. En 1987, la coalition municipale bascule, le nouveau maire, Mr Antonio Casellati, est un opposant farouche à toute idée d'Expo 2000. La ville fait savoir qu'elle refuse d'associer son nom au projet. Qu'à cela ne tienne, l'exposition ne s'appellera plus " Venezia 2000 " (Venise 2000), mais " Venetia 2000 " (Vénétie 2000).

Désormais, la région, où Mr De Michelis possède une confortable majorité, est associée à l'exposition, qui sera " éclatée " sur plusieurs villes. Son thème, " la construction de l'équilibre du système terre ", a trois niveaux : le " réseau des idées ", dont le centre sera à Venise (sur le terrain de l'Arsenal, propriété de l'Etat) et qui accueillera les résultats de la production immatérielle des laboratoires des centres de recherche de toute la Vénétie, qui seront ensuite diffusés dans le monde entier au moyen de la télématique. Ce réseau sera relié à la " zone des nations ", située sur la terre ferme, entre Mestre et l'aéroport de Tessera, où seront logés les pays participants.

Le " réseau de production " - les avancées technologiques les plus récentes - sera dispersé dans les villes de l'intérieur, Padoue, Vérone, Trévise, Pordenone, Vicence... Ainsi pour la première fois une exposition universelle se tiendra sur plusieurs sites. Il est également indiqué - c'est une autre première - que les pays participants n'auront pas à financer la construction de leur pavillon, mais " à réaliser et à décorer des espaces qui seront mis à leur disposition gratuitement au sein d'une grande zone d'exposition commune ".

Le pilote de " Venetia 2000 ", dont le coût est estimé à 19 000 milliards de lires (200 milliards de francs), est un consortium où se retrouve tout le gratin de l'industrie italienne : de Mondadori à Fiat, en passant par Olivetti, Benetton, Montedison, ENI et Ferruzzi, sans parler de Coca-Cola, Philips ou IBM. Le président de ce front est Mr Giulio Malgara, l'un des plus gros plublicitaires de la Péninsule. L'un des vice-présidents est Mr Luigi Zanda, responsable, par ailleurs, du groupe " Venezia Nuova ", à qui a été concédée la gestion de tout le projet d'assainissement et d'aménagement de la lagune.

L'autre vice-président est Mr Cesare De Michelis, frère cadet de Gianni, universitaire et responsable d'une maison d'édition (Marsilio Editori). Le but du consortium, explique ce dernier, est d'étudier la " faisabilité " du projet en évitant les lourdeurs administratives. Les contours de celui-ci sont flous ? Mr Cesare De Michelis ne le nie pas, mais il n'est pas possible, explique-t-il, de le développer davantage tant que la proposition vénitienne n'est pas formellement retenue par le BIE.

Mr Cesare De Michelis part d'un constat : Venise se vide. Au début des années 50, sa population s'élevait à 170 000 habitants; elle vient de passer sous la barre des 80 000. Sa seule activité, c'est le tourisme. Mais un tourisme archaique, "un tourisme de rapine qui ne profite qu'à une poignée de boutiquiers avides de s'enrichir rapidement et qui n'investissent pas dans la cité ".

Il dénonce la mort qui gagne la ville, " avec la complicité des intellectuels de tous les pays, qui assouvissent ici un désir de paternité morbide. Pour passer d'une économie de rapine et de charité à une économie d'investissement, il faut des moyens et un coup d'éclat. L'Expo 2000 est cette occasion." Elle permettra, explique-t-il, de réorganiser les accès de la ville, d'imaginer de nouveaux moyens de transports, d'utiliser les espaces vacants, de restructurer des quartiers, de créer un parc naturel au nord de la lagune et de contrôler le flux touristique grâce à l'informatique. " Oui, c'est une exposition à risques, conclut-il. Mais il faut savoir prendre des risques pour sauver Venise. "

C'est ce programme maximaliste du tout ou rien qui heurte quantité de Vénitiens, et pas seulement une poignée d'esthètes décadents. " L'exposition n'est pas une panacée. C'est même le contraire de ce qu'il faut pour Venise, explique Mr Stefano Boato, urbaniste, universitaire et élu (vert) au conseil municipal. Venise est une ville fragile. Pour régler ses nombreux problèmes, dont le principal est effectivement la monoculture touristique, il faut mener une politique de longue haleine et ne pas céder aux coups médiatiques. Oui, Venise a besoin d'activités nouvelles. Les investissements existent. On préfère les utiliser à des entreprises herculéennes au lieu de restaurer l'écosystème physique et biologique de la lagune et d'implanter ici des activités non polluantes et tout à fait rentables.

"Les espaces existent : les 36 hectares de l'Arsenal, mais aussi les anciens entrepôts de sel de la Salute, les moulins néo-gothiques de la Giudecca, la prison désaffectée de Santa Marta et trente-quatre iles abandonnées sur la lagune."

On retrouve ces thèmes dans la bouche du maire, Mr Antonio Casellati, qui rêve de revitaliser l'Arsenal, propriété de la marine italienne, une succession de bassins envasés et de hangars crevés clos d'une enceinte fissurée. " C'est un espace très important pour la ville. Pour son passé comme pour son futur. Je propose d'installer dans une partie des bâtiments restaurés le grand musée maritime qui manque à notre ville. A côté de lui, on pourrait trouver les ateliers de construction ou de réparation navales qui sont en train de disparaitre et des unités de pointe tournées vers la recherche maritime dans tous les domaines. "

Mais cette association de l'étude et de la recherche, ce pôle tertiaire magique qui doit redonner vie à la ville, n'est pas une utopie. Un groupe, Technomar, qui associe une vingtaine de laboratoires et fait travailler aujourd'hui deux cents personnes - de l'aquaculture à la biologie marine, - est installé à la Giudecca, dans des locaux provisoires. Un investissement de 60 milliards de lires a été consenti.

Mr Francesco Indovina, urbaniste proche du Parti communiste, explique que ce centre sera rentable dans cinq ou six ans et qu'il pourrait se fixer définitivement à l'Arsenal. " Il y a deux ans, tous ces projets étaient torpillés. La situation est en train de changer. Mais, si l'Expo 2000 a lieu, il faudra remettre à dix ans tous ces projets qui prennent corps, indique-t-il, puisque toutes les énergies seront tournées vers elle."

MM Ettore Belgrano et Antonio Scarpa animent une petite association de gondoliers - ils sont aujourd'hui moins de quatre cents. A naviguer au raz de l'eau, toute la journée, ils ont une conscience aiguë des multiples problèmes qui assaillent Venise et que tout le monde veut ignorer : vagues provoquées par les embarcations rapides et qui sapent les fondations des constructions, canaux jamais curés, de plus en plus pollués, collecte des ordures insuffisante, etc. " Mais les organisateurs de l'Expo 2 000 semblent dire : puisque nous avons des problèmes, multiplions-les par dix et tâchons de les résoudre. "

Mr Angelo Marzollo, professeur de mathématiques, toujours en ébullition, est plus radical : " Il faut tirer les conséquences de la situation de Venise. C'est une ville maritime. Cette vocation doit être revitalisée. Une ville étudiante. L'université doit être maintenue. Une ville touristique. Le flot des visiteurs doit être rationalisé. Une ville historique. Elle doit être protégée. "

Mais que peut cette poussière d'associations (quatre-vingt-neuf au total) et d'individualités pleines de bonne volonté contre le puissant front industriel et politique mis en place ? La mairie elle-même est fragile. Mr Antonio Casellati, membre du petit Parti républicain, est à la tête d'une fragile coalition (PCI, Verts et PSI) qui risque fort de ne pas être reconduite après les élections administratives du printemps prochain. " Il faut que la communauté internationale, qui est étrangère au petit jeu politico-économique qui inspire cette exposition, se manifeste, affirme Mr Casellati. Elle seule est assez puissante pour sauver Venise du désastre qui la guette. " Puisse-t-il être entendu !

Le problème le plus criant, exorcisé à coup de puces informatiques par les tenants du " tout Expo ", est celui de l'afflux touristique dans une ville qui s'y prête mal. Le département des sciences économiques de l'université de Ca' Foscari vient de publier une étude significative. La ville accueille aujourd'hui 25 000 visiteurs par jour avec des pointes de 100 000 lors d'événements exceptionnels comme le Carnaval. La ville est alors fermée, au bord de l'infarctus. Mais les gens continuent d'arriver à pied.

Lorsque, le 15 juillet 1989, le groupe Pink Floyd donna un concert de rock place Saint-Marc, 200 000 personnes envahirent la Cité des doges. Il fallut l'intervention de l'armée pour nettoyer ces nouvelles écuries d'Augias. Une Exposition universelle drainerait un minimum de 80 000 visiteurs par jour, de mars à juin, estiment les chercheurs de l'université, avec des pointes de 120 000 à 200 000 personnes. Selon ces mêmes chercheurs, ces estimations excessivement prudentes seront sans doute dépassées.

Dès la fin des années vingt, pour tirer Venise de son assoupissement et la doter d'une activité qui ne souillerait pas son centre historique et multiplierait sur place les emplois, deux industriels, Volpi et Cini, décidèrent de la doter, sur la terre ferme, à Marghera, d'un puissant conglomérat chimique.

Le pont du chemin de fer, construit par les Autrichiens au milieu du XIXe siècle, fut alors doublé par un pont routier. Après la guerre, la zone industrielle s'étend : une énorme raffinerie et un port associé sont ouverts. Sans se préoccuper de la pollution. Les pétroliers se mettent à croiser devant Saint-Marc. Au cri de " Venise va brûler ", on creuse un canal qui aiguille le trafic vers la troisième bouche du Lido mais dont l'existence aura des effets pervers sur le fragile écosystème de la lagune.

On débat encore de son influence sur les hautes eaux, dont la ville va souffrir de plus en plus. Celles de 1966 sont particulièrement dramatique. Elles provoqueront une campagne internationale - " Venise se noie " - orchestrée par l'UNESCO, qui publie à cette occasion un volumineux rapport. En 1970 un prêt international de 300 milliards de lires est consenti pour " sauver Venise ". Il servira essentiellement, dit-on, à soutenir la lire.

Le sénateur Bruno Visentini demande en vain la création d'une autorité pour " coiffer " les administrations qui gèrent l'imbroglio vénitien. En 1973, une loi est votée : " La république italienne préserve le patrimoine de Venise et sa lagune ", indique son préambule. Grâce à elle l'extension de la zone industrielle de la terre ferme est définitivement bloquée (d'autant plus facilement que la crise est bientôt là) ; le chauffage au fioul, cause de pollution importante, est interdit dans la ville.

" Venise s'enfonce ", découvre-t-on alors. L'arrêt du pompage des puits artésiens règle un phénomène que beaucoup nient aujourd'hui. Puis on s'attaque au problème des hautes eaux. Après un projet d'écluse aux débouchés de la lagune, un triple barrage flottant est mis à l'étude. Un prototype fonctionne aujourd'hui. Mais la pollution - d'origine industrielle, urbaine et agricole - gagne.

Le Parlement italien, en 1984, vote une série de crédits : 9 000 milliards de lires pourront être débloqués sur plusieurs années. Ces crédits seront faiblement utilisés et les retombées de la manne sur Venise seront modestes. Seul le consortium " Venezia Nuova ", alimenté par ces fonds publics, pousse ses gros travaux qui doivent " sauver Venise ".

C'est ce noble but qui amènera Mr Gianni De Michelis à projeter pour Venise une exposition internationale. Le sénateur Visentini écrivait dans la Repubblica du 13 septembre 1989 : " Ne nous étonnons pas que l'Onorevole De Michelis de retour de l'Exposition universelle de Tokyo ait affirmé que le sauvetage de Venise pouvait se résoudre par une Exposition universelle. Qui sait ce qu'aurait pu imaginer l'Onorevole De Michelis de retour d'une grande chasse ou d'une ascension sur l'Himalaya ! "

Christoforo Sabbadino, un hydraulicien vénitien, notait déjà au XVIe siècle : " Tu as comme ennemi les fleuves, la mer et les hommes. Dompte les fleuves, retiens la mer et freine les envies démesurées des hommes. " C'est peut-être la partie du programme la plus difficile à résoudre.

Comment enrayer le déclin de la cité des Doges ? Comment lutter contre la pollution qui ronge ses vieilles pierres et les hautes eaux qui envahissent ses places ? Comment concilier le respect de son passé historique et le développement de son activité industrielle et commerciale. Comment empêcher l'exode de sa population et la protéger d'une marée touristique chaque année plus inquiétante ? Mr Gianni De Michelis, député de Venise et ministre des affaires étrangères, a une réponse : installer en l'an 2000, à proximité de la place Saint-Marc, une exposition universelle. Une proposition sérieusement examinée par le Bureau international des expositions et qui a déclenché, on s'en doute, de violentes polémiques.

Joëlle Bouvier et Régis Obadia créent, en 1981, la compagnie L'Esquisse. Installés depuis 1987 au Centre chorégraphique national de Basse-Normandie au Havre, ils font partie de ces rares chorégraphes qui donnent le sentiment de progresser pièce après pièce, malgré les inévitables tâtonnements. Ils créent sans prétention, mais non sans intelligence, une Óuvre (dix créations à ce jour) qui se détache clairement dans le paysage chorégraphique actuel.

Pas de compagnie au grand complet pour leur quatrième passage au Théâtre de la Ville : Joëlle Bouvier et Régis Obadia seront seuls pour Welcome to Paradise, leur avant-dernière création. Un homme et une femme : l'amour, évidemment! Les deux artistes nous parlent du goût qu'ils ont toujours pour le mouvement et, depuis peu, pour la réalisation cinématographique quand la danse reste au cÓur de l'image.

"Vous n'avez jamais fait l'unanimité, cela a-t-il été pour vous une stimulation ou un handicap?

- Bouvier : Les attaques contre notre travail nous ont troublés, et souvent peinés, d'autant que le public nous suivait, et cela dès nos débuts.

Obadia : : S'il avait fallu qu'on rencontre le même accueil auprès du public, on aurait perdu totalement confiance! Pourtant, on a presque tout de suite eu les moyens de travailler. On avait quelques supporters... On n'a jamais beaucoup aimé les relations publiques, ni aller aux endroits où il faut se montrer. Etre deux, un couple, ne favorise probablement pas les jeux de la séduction avec l'extérieur. En compagnie de Marie Descourtieux, notre administratrice, nous formons un trio très fort. Elle nous préserve de tout, et surtout des problèmes financiers.

- Quels sont les avantages de votre installation au Havre?

- Bouvier : Avoir un lieu à soi pour créer. Paris est loin : on peut s'isoler. Là encore, je souligne le rôle primordial d'une administratrice qui doit être capable de gérer un tel lieu et de le faire évoluer en fonction de nos désirs, selon notre rythme de créateurs.

- Vos sources d'inspiration ont-elles changé, comme votre approche du mouvement?

- Bouvier : Nous aimons toujours autant la peinture, même si nous n'avons plus éprouvé de chocs aussi violents que ceuw de nos dix-huit-vingt ans, lorsque nous avons découvert Velicovic, Dado, Bacon, et tous les peintres de la représentation du corps.

" Aujourd'hui, le cinéma tend à prendre la place prédominante : le duo Welcome to Paradise, et la création qui l'a suivi dans la foulée, Un imprudent bonheur, ont été bâtis sur l'énergie de nos premiers courts métrages : la Chambre et l'Etreinte. D'avoir construit des "storyboards", des découpages plan par plan, nous a fait gagner en précision et en solidité dans l'organisation interne des situations chorégraphiées.

- Obadia : Nos transitions sont différentes, plus rapides, moins liées. Ce duo est doublement sous l'influence du cinéma puisqu'il est inspiré du néo-réalisme italien.

- Bouvier : Notre rapport au mouvement a changé parce que nous avons vieilli! Nous bougeons d'une manière plus coulée, plus romantique. A nos débuts, notre mouvement était dur. Nous sommes devenus plus ronds. Après l'accueil effroyable réservé par le milieu de la danse à notre création les Heures défaites - pièce très difficile à faire et à danser, car nous étions en train de changer d'esthétique, - nous avons eu envie de douceur. Retrouver la relation duelle d'un homme et d'une femme, seuls, sur une scène.

- Comment s'est déroulée la tournée de Welcome to Paradise au Japon et en Inde?

- Bouvier : A Chandigarh, nous sommes allés étudier notre public : il se promène, il mange, il discute, s'intéressant à tout sauf au spectacle. Nous nous sommes retrouvés sur scène avec la ferme intention qu'il nous regarde! Nous avons réussi, probablement à cause des éclairs et de l'orage qui ouvrent le duo. Au Japon, nous avons dansé Derrière le mur parce qu'on se sentait très habités par la gestuelle japonaise pendant la création. On aime les fresques de Kurosawa.

- Obadia : Notre plus grande récompense, danser au bout du monde et, dans la salle, quelqu'un pleure!

- Votre prochaine création?

- Obadia : Un nouveau court métrage. On devrait déjà l'avoir écrit. Mais après deux mois de tournée, suivis aujourd'hui par le Théâtre de la Ville, il nous faut retrouver le temps de la réflexion, celui qui nourrit la création.

- Bouvier : Le court métrage est une forme à part entière qui correspond bien au rythme de notre danse. Nous n'avons pas envie d'un long métrage. Cela supposerait une fiction. Cela supposerait surtout d'avoir réglé le problème de la durée de la danse à l'image. Cette durée n'a rien à voir avec celle du spectacle vivant où l'Óil du spectateur n'est pas captif!

- Obadia : Moi, j'aime les récits courts, pas les gros livres! L'Etreinte et la Chambre duraient respectivement cinq et dix minutes : il s'agit de filmer ce que nous considérons être l'essence même de notre danse. Ces deux films nous ont valu des propositions de la publicité et du show-biz. Ce fut totalement inattendu pour nous. Nous avons eu envie de nous frotter à ces milieux inconnus. La maison de production que nous avons choisie respecte nos désirs : nous n'avons pour l'instant tourné qu'un seul clip, celui de Patrick Bruel. J'aimerais chorégraphier un show de rock où la danse irait plus loin que celle issue des night-clubs, ou du jazz.

- Bouvier : Aujourd'hui où le regard est blasé, où le jugement précède le spectacle, on va prendre une grande claque avec les artistes qui viennent de l'Est. Ils vont en avoir des choses à dire! On va courir derrière... En octobre 1990, on part en tournée avec Welcome to Paradise à Bucarest, Zagreb, Ljubljana, Budapest, Prague, Berlin-Est... "

" Alors, ça y est, Edu, tu te remets à chanter ? " C'est avec l'humour des gens de Rio, toujours prompts à raconter les pires histoires en se moquant d'eux-mêmes, comme s'ils étaient les acteurs d'une comédie de boulevard, qu'Edu Lobo évoque ses vingt-cinq ans de carrière : celle d'un compositeur qui voudrait bien n'avoir qu'à composer, mais est contraint par la vie, les autres, ou lui-même, à remonter sur scène.

Donc Edu Lobo chante. Il fut d'abord un enfant de la bossa nova. Il en a gardé les tonalités intimes, la voix veloutée, les mots fredonnés, le romantisme énergique. Et c'est aux côtés de Vinicius de Moraes, de Jao Gilberto, qu'il fit son entrée sur la scène musicale, guitare en bandoulière, allures de collégien, au début des années 60.

" Alors, Edu, quand est-ce que tu fais un disque ? " Edu s'amuse. D'où leur vient cette impression qu'il ne travaille pas ? Musicien prolixe, mais discret, son nom apparait rarement en solo. Enregistrer, d'accord, mais pas tout seul. Cet homme à la vigueur camouflée et à la timidité ferme s'ennuie. Il ne s'agit pas là d'un caprice d'enfant gâté, mais de la certitude que la bonne musique nait de la complicité. Un coup de nostalgie avec son ainé et maitre Tom Jobim, dont il partage le goût des grands orchestres à cordes. Un accord placé juste sur un mot acerbe de Chico Buarque à propos de politique. Ainsi va la vie...

Quelques mois après l'arrivée au pouvoir des militaires en 1964 et un show de protestation resté dans les annales, Edu Lobo compose la musique du spectacle Arena canta Zumbi, écrit par Gianfrancesco Garnieri et mis en scène par le champion de la contestation théâtrale, Augusto Boal.

L'Europe en retiendra une chanson, Upa negrinho, interprétée par Elis Regina au MIDEM, à Cannes en 1968, où l'on devine qu'il est question de négrillons et de bidonvilles. Revenu au théâtre après quelques années passées aux Etats-Unis à étudier l'orchestration avec Lalo Schiffrin et à peaufiner quelques albums en compagnie d'Hermeto Pascoal, d'Airto Moreira ou de Paul Desmond, il signe en 1974 les arrangements de Calabar ou l'éloge de la trahison, superbe comédie musicale composée par Chico Buarque et mise en scène par Ruy Guerra. De nombreux passages en furent alors censurés.

La collaboration entre les deux musiciens nous vaudra également un ballet en 1983, O grande circo mistico, d'après un conte de l'écrivain Jorge de Lima, l'histoire des trapézistes prodiges du cirque Knieps, qui fut interprétée par une dizaine de stars de la musique populaire brésilienne (1).

Depuis trois ans, Edu Lobo travaille avec le groupe brésilien Pau Brasil, un jazz "nouveau monde" plutôt joyeux.

Monter sur scène à Paris avec de jeunes instrumentistes, comme membre associé et non comme interprète, le ravit. L'immense sourire, qui donne à cet homme de quarante-sept ans des airs de jeune premier, balaie alors les soucis du musicien-citoyen, vivant " dans un pays qui ressemble à un magasin vide qu'on s'acharne à piller quand même ". Avec ses peines : " La défaite de la gauche à la première élection présidentielle libre depuis 1964, le marché du disque tyrannisé par la mode américaine et les radios du sud du pays. " Et ses joies : la bossa nova toujours vivante, son amitié pour Tom Jobim, son deuxième disque avec Pau Brasil en février.

Les grands classiques sont grands parce qu'ils poétisent, exaltent, subliment des faits, des êtres, des sentiments, des destinées individuelles - et aussitôt universelles - qui sont toujours étonnamment d'actualité. Si l'on résume l'intrigue de Polyeucte, tragédie de Corneille créée triomphalement en janvier 1643, on peut écrire que l'action se passe en Arménie, peu avant la chute de l'Empire romain, et met aux prises les tenants de l'ordre ancien, paien, guerrier, totalitaire, avec ceux d'un avenir conjugué au présent de l'indépendance, de la fraternité, de la paix sur fond de christianisme.

Qu'écrivent d'autre tous les témoins qui, aujourd'hui, parcourent cette terre endeuillée qui n'a pas cessé, en ce siècle, de pleurer ses morts ni de croire envers et contre tout en un avenir moins sombre, débarrassé des soviets et de son armée rouge sang ? Quitte, comme le jeune philosophe et metteur en scène François Rancillac, à vouloir transporter un chef-d'Óuvre quelque part où on l'attend moins, c'est cet ailleurs-là qui aurait paru passionnant.

Mais Rancillac n'est pas Peter Sellars, et sa relecture dévoyée de Polyeucte l'a conduit dans un ailleurs de théâtre : la comédie et, plus précisément, le burlesque. L'Arménie d'hier, l'Arménie contemporaine, l'Arménie n'a manifestement pas compté pour lui : il a transformé le palais du gouverneur Félix en salle de bal de sous-préfecture : chaises de bois noir disposées sur le pourtour, issues publiques et privées dûment signalées, fanions de plastique multicolores accrochés au plafond, pendule électronique à quartz - idée lumineuse et moderne qui illustre imparablement l'unité de temps...

On pourrait décrire aussi les costumes des différents protagonistes, ils sont à l'avenant : robe folklorique clinquante de Stratonice, capote entièrement couverte de médailles - en chocolat ? - de Sévère, costume prince de Galles d'Albin, mais stop, la liste est fastidieuse. Seul Polyeucte échappe au massacre - si j'ose dire ! - après un premier acte parcouru nu - la mise en scène se charge de nous le faire savoir - sous une robe de chambre.

Le décor est planté. Le spectacle aussi. Le choix de recourir aux ficelles du vaudeville, aux pires grossièretés du boulevard, transforme la pièce en farce. Si quelques gags affûtés sont très amusants, il n'en reste pas moins que le spectateur, à condition qu'il se souvienne, dans ce charivari, des enjeux de l'Óuvre, finit par se demander où il est tombé.

Les scènes d'amour de Polyeucte et de Pauline, celles de Pauline et de Sévère, font penser aux remuements d'une cour de récréation ; les tirades de Félix ont à peu près autant d'intensité que les monologues des meilleures sitcoms télévisées ; Sévère a la carrure de l'imbécile heureux. Evidemment, les deux rôles d'Albin et de Stratonice résistent mieux à ce traitement vitriolé, car ils sont, dans l'écriture même de Corneille, plus ornementaux que porteurs de la tragédie. Polyeucte, enfin, a l'air d'un excité du bocal, un peu enfant, surtout crétin, riant de tout et de rien. Il préfère se fendre la pêche et c'est à fendre l'âme.

Le talent des comédiens ne doit pas être mis en cause. On se dit même qu'Olivier Py dans le rôle-titre, Elizabeth Mazev (Pauline), Vincent Winterhalter (Albin) et surtout Danièle Chinsky (Stratonice) ont de belles heures devant eux. A condition qu'ils oublient très vite, et nous avec eux, ce méchant spectacle dans lequel François Rancillac les a emmenés. Ce dernier ne manque pas d'idées ni d'énergie. Mais, après le traitement kitsch et hystérique du Nouveau Menoza, de Lenz, l'une de ses précédentes mises en scène, on va finir par croire qu'il manque de goût.

Les syndicats de la BNP devaient organiser, jeudi 11 janvier, une journée nationale de grève et une manifestation à Paris. Depuis la mi-décembre, un conflit salarial a éclaté au centre administratif de Paris-Barbès, et certaines agences sont touchées par des arrêts de travail sporadiques. La situation parait d'autant plus bloquée que la politique salariale des banques est étroitement liée aux accords conclus au sein de l'Association française des banques (AFB). Or, mercredi, aucun consensus sur un apurement de l'accord salarial de 1989 n'a pu intervenir entre les signataires (CFDT, CFTC et FO) et l'AFB. Cette dernière propose l'octroi, en janvier, à tous les agents de la profession de " 4 points personnels garantis " et d'une prise égale à " 8 % d'une mensualité, avec un plancher de 800 francs intégrant notamment la compensation des 4 points personnels garantis à compter du 1er janvier 1989 ". Syndicats et AFB doivent se revoir vendredi.

Les habitués l'appellent " l'usine ", tant les bâtiments sont vastes et les couloirs ressemblent à des labyrinthes. L'architecture particulière trahit l'origine des lieux : les anciens grands magasins Dufayel (" le palais de la nouveauté "), réaménagés il y a quelques dizaines d'années. C'est ici, au centre administratif de Paris-Barbès de la BNP, qu'a débuté le 12 décembre un conflit essentiellement salarial qui, en pleine période de lancement du plan d'épargne populaire (PEP), perturbe les activités de la banque. Avec des fortunes diverses, les syndicats tentent de l'étendre à l'ensemble de l'entreprise, mais le noyau dur reste le centre de Barbès où, selon les jours, deux cents à quatre cents personnes cessent le travail.

La BNP (43 000 salariés), qui vient d'améliorer sensiblement ses performances (son résultat net a progressé de 37 % entre le premier semestre 1988 et le premier semestre 1989), n'a pas la réputation d'être la banque la plus généreuse. Ayant entamé tardivement la modernisation de ses centres administratifs, elle est actuellement confrontée aux gains de productivité dus à l'informatique. Le centre de Barbès effectue encore beaucoup d'opérations manuelles, et le personnel, où les basses rémunérations sont légion, est particulièrement concerné par le millier de suppressions d'emplois auquel la BNP procède chaque année. Barbès ne compte plus que 2 300 personnes contre 5 000 il y a quelques années.

" La BNP est dans le peloton de queue de la profession. Le salaire d'embauche y est de 5 300 francs nets sur douze mois et quatre mille personnes sont au coefficient le plus bas, dont certaines depuis dix ans ", affirme Mr Philippe Mussot, responsable CFDT. " A Barbès, ajoute-t-il, l'avenir est bouché, et ce microcosme souffre d'un certain malaise existentiel. " Largement en tête dans l'ensemble de la BNP avec 35,5 % des voix, la CFDT a été prise de vitesse par la CGT, dont Barbès est un des derniers bastions, mais aussi par un " comité de grève " où se côtoient inorganisés, cégétistes bon teint et les quelques habituels militants d'extrême gauche. Ce comité a repris à son compte les revendications-type de la CGT (1 500 francs pour tous, salaire d'embauche à 6 500 francs), mais entend d'abord " se battre pour l'unité syndicale " et " donner la parole à ceux qui ne s'expriment jamais ". Aussi la CFDT s'est-elle attachée à étendre le mouvement au plan national et a pris en charge l'essentiel de l'organisation de la manifestation de jeudi.

A la direction de la BNP, on se défend d'être la lanterne rouge salariale de la profession (qui, curieusement, ne dispose pas de statistiques sur ce plan). " La rémunération moyenne, sur douze mois, de nos employés était de 8 000 francs en 1988 contre 7 882 francs au Crédit lyonnais. En revanche, nos cadres perçoivent 20 000 francs contre 22 000 au Crédit lyonnais ", précise Mr Guy Lapomme, directeur du personnel. Celui-ci souligne que la modernisation et le développement de la formation au sein de la banque s'opèrent en plein accord avec les syndicats. De plus, insiste-t-il, " la direction a, de sa propre initiative, décidé de ne pas appliquer son projet de suppression des trois des huit centres administratifs, considérant que le personnel n'était pas prêt ". Quant aux " atteintes à la dignité " dénoncées par les syndicats (des " notations trop sélectives ", notamment), Mr Lapomme juge ce reproche " vraiment injustifié ".

Au cours d'une conférence de presse, donnée le 10 janvier, Mr Gilles Daget, directeur des relations extérieures de l'usine Peugeot de Sochaux, a indiqué que l'ouvrier licencié pour avoir emprunté un fer à souder (le Monde du 29 décembre 1989), l'avait été en raison " de la perte de confiance résultant de l'utilisation frauduleuse d'une procédure établie dans le cadre de l'activité professionnelle ". Il a précisé que l'outil n'avait été rapporté qu'à la demande du chef d'atelier, concluant : " Il s'agit d'une fraude ". Mr André Fallot, l'ouvrier en cause, a dénoncé " la machination " et " les manÓuvres " dans une lettre adressée aux autres salariés et annoncé qu'il porterait plainte pour diffamation.

" Le principe de l'intégration " de la prime de feu au salaire de base des sapeurs-pompiers professionnels " est acquis ", a indiqué le ministère de l'intérieur, le mercredi 10 janvier, en précisant qu'" une négociation s'engagera ", le jeudi 18 janvier, sur les modalités et le calendrier. L'intégration de cette prime, qui représente 17 % du salaire, figurait parmi les revendications des sapeurs-pompiers qui ont manifesté à Paris mardi (le Monde du 11 janvier). Le ministère doit également présenter un projet de statut au cours d'une prochaine réunion.

En décembre, le volume des ventes du grand commerce (hypermarchés, grands magasins, magasins populaires, vente par correspondance) est en net retrait par rapport au niveau élevé de novembre, selon l'indice publié par le Centre d'observation économique de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris. En données corrigées des variations saisonnières, les ventes du quatrième trimestre sont inférieures de 0,9 % à celles du troisième trimestre.

Pour l'ensemble de l'année et par rapport à 1988, la progression, à surfaces comparables, est de 1,3 %, ce qui recouvre une augmentation des ventes de 2,7 % dans les grands magasins, de 1,6 % dans les hypermarchés, mais une baisse de 0,6 % dans la vente par correspondance et de 1,4 % dans les magasins populaires.

En présentant mercredi 10 janvier avec Mr Michel Delebarre le projet de contrat de plan 1990-1994 entre l'Etat et la SNCF, Mr Jacques Fournier, PDG de la société nationale, n'a pas caché que sur les cinq ans à venir, celle-ci allait continuer à supprimer des emplois, par suite des gains de productivité et de la baisse du trafic fret. Mais il a fait valoir que la réduction prévue (4 500 emplois par an) serait deux fois moindre qu'au cours du plan précédent, et qu'elle n'empêcherait pas la reprise de recrutements (au rythme de 3 000 par an, contre quelques centaines au cours de la période précédente). Il a ajouté qu'il n'avait pas " la religion de la réduction d'effectifs ", et que si l'évolution de l'activité le permettait, le plan pourrait être infléchi sur ce point. Une argumentation qui risque de ne pas convaincre les syndicats, comme en témoigne la position de trois responsables de la CFDT cheminots, MM Michel Desmars, Gérard Balbastre et Bruno Dalberto.

" Depuis vingt ans, la ligne suivie par le gouvernement et la direction est constante, analysent MM Desmars, Balbastre et Dalberto. Pour eux, la SNCF doit se concentrer sur les domaines où elle est rentable, car l'objectif no 1 est l'équilibre des comptes. Les augmentations de productivité ont profité à l'entreprise, qui génère désormais des bénéfices, aux clients frêt, auxquels des tarifs attractifs ont été consentis, et à l'Etat, qui en a profité pour réduire ses concours budgétaires, mais pas au cheminot. "

" Le nouveau contrat de plan nous semble, pour ce que nous en connaissons, poursuivre la même logique de repli. Le trafic du frêt diffus sera sacrifié, des centres fermés, des emplois supprimés à cause du recentrage sur le train complet. En raison du manque d'effectifs et de la pénurie de matériel, la SNCF n'est pas en mesure d'offrir à sa clientèle frêt une qualité de service convenable. Un jour de juillet, trente-trois trains de marchandises n'ont pu être réalisés, faute d'engins et de conducteurs. "

" Nous avons démontré que la restructuration du service des bagages accompagnés, qui prévoyait de ramener de 1 250 à 150 le nombre des gares ouvertes, afin de réduire le déficit, serait une catastrophe et nous avons obtenu le maintien en exploitation de 150 centres supplémentaires. Mais nous serons obligés de rejeter tout contrat de plan qui ne serait pas fondé sur une logique de développement et qui ne contiendrait pas des améliorations en matière d'effectifs, de salaires et de conditions de travail, et nous allons nous battre avec les autres organisations syndicales pour faire modifier le projet. "

Mr Egor Ligatchev, considéré comme le chef de file des conservateurs au sein du bureau politique du PC soviétique, est accusé par la presse moscovite d'avoir fait valoir des points de vue staliniens dans le domaine de l'agriculture et d'avoir outrepassé ses attributions en envoyant des troupes pour rétablir l'ordre en Géorgie l'an dernier.

Ces critiques sont parues cette semaine dans le magazine Ogoniok, l'un des fers de lance de la Perestroika, mais aussi dans les Izvestia, organe du gouvernement.

Dans Ogoniok, le député Anatoli Sobtchak révèle que Mr Ligatchev a joué un rôle-clé dans la tragédie de Tbilissi, le 9 avril dernier, lorsque vintg et une personnes avaient été tuées par l'armée lors de la dispersion d'un meeting. Mr Sobtchak, qui dirige une commission parlementaire d'enquête sur cette affaire, explique que Mr Ligatchev avait présidé une réunion de hauts responsables du PC qui avait décidé d'envoyer dans la capitale géorgienne des unités de l'armée. " Aucun organisme du parti, pas même le bureau politique ", n'avait le droit de prendre une telle décision, déclare-t-il, mais seulement les dirigeants du gouvernement et de l'Etat. Or le président Gorbatchev se trouvait alors en Grande-Bretagne et Mr Ryjkov, chef du gouvernement, n'avait pas été invité à la réunion.

Quant à l'auteur de l'article des Izvestia, le professeur d'agronomie Geli Chmeliov, il affirme que les propos tenus par Mr Ligatchev, selon lequel l'agriculture ne peut être que capitaliste ou socialiste, ont déjà été tenus pas Staline pour justifier la collectivisation totale. Ces articles donnent consistance aux rumeurs persistantes qui veulent que Mr Ligatchev, jadis idéologue du Kremlin et actuellement responsable de l'agriculture, soit bientôt destitué de ses fonctions au bureau politique.

L'agence Tass a annoncé jeudi en fin de matinée l'arrivée de Mr Gorbatchev à Vilnius en précisant qu'il avait été " chaleureusement " salué par la population entre l'aéroport et la ville. L'agence soviétique a employé une formule inhabituelle en indiquant que le chef du Kremlin était arrivé dans " la République fraternelle de la Baltique " et non pas dans la " République soviétique de la Baltique ".

La marge de manÓuvre du secrétaire général du Parti communiste soviétique est des plus étroites, entre l'intransigeance des communistes lituaniens et ceux qui lui reprochent, à Moscou et ailleurs, de conduire le Parti et le pays à l'éclatement.

Faisant monter les enchères le Sajudis, le mouvement nationaliste lituanien, a appelé à manifester en masse dans le centre de Vilnius, quelques heures après l'arrivée de Mikhail Gorbatchev, pour réclamer " la liberté et l'indépendance de la Lituanie ". Les responsables du mouvement attendaient un million de personnes.

Donnant le ton, le président du Sajudis, Vitautas Lambsbergis, a appelé mercredi ses compatriotes à recevoir Mikhail Gorbatchev " comme un chef d'Etat étranger voisin important ". Il convient de signaler d'ailleurs qu'il s'agit de la première visite d'un dirigeant soviétique en Lituanie. " Mikhail Gorbatchev sait toujours ce que les peuples veulent lui entendre dire, a poursuivi Vitautas Lambsbergis, c'est pourquoi les gens l'aiment. Mais il n'avait pas eu l'occasion de savoir ce que les Lituaniens voulaient lui dire. C'est pourquoi nous avons organisé cette manifestation. "

Avec la calme détermination et l'assurance qui caractérisent le Sajudis, Vitautas Lambsbergis s'est déclaré convaincu que l'année 1990 " sera très importante pour la Lituanie, mais je ne veux pas promettre que l'indépendance sera pour cette année ou pour plus tard ".

La visite du dirigeant soviétique sera suivie avec la plus grande attention par tous les nationalistes en URSS, du Caucase à la Moldavie et à l'Ukraine. Certains considèrent que les rencontres de Mr Gorbatchev avec les communistes lituaniens détermineront pour beaucoup la politique du Kremlin à l'égard des mouvements nationaux. L'enjeu est par conséquent considérable. L'expérience lituanienne constitue pour plusieurs nationalistes un modèle de démocratisation en douceur de la société dont il faut s'inspirer dans la mesure du possible. Ils admettent en particulier que le niveau du débat politique en Lituanie et dans les deux autres républiques baltes est bien plus élevé qu'ailleurs. Une remarque qu'admettent bien volontiers les Lituaniens, Lettons ou Estoniens, qui rappellent qu'ils étaient indépendantes jusqu'en 1940.

Les mouvements nationalistes relèvent néanmoins que la Lituanie bénéficie de conditions très particulières en URSS, en raison de l'homogénéité remarquable de ses habitants. Les Lituaniens représentent en effet 80 % de la population de leur république, un chiffre qui prend tout son relief lorsqu'on le compare avec la proportion des Lettons dans la république de Lettonie, voisine de la Lituanie, qui sont en passe de devenir une minorité.

Quant aux résultats de la visite de Mr en Lituanie, les nationalistes sont dans l'expectative. Beaucoup souhaitent que le dirigeant soviétique fasse de son séjour en Lituanie un " voyage d'études ", pour reprendre les termes d'un journaliste estonien, afin de mieux comprendre les processus de démocratisation politique en cours dans les Pays baltes. Le président du Front populaire géorgien, Mr Nodar Natadze, considère pour sa part que le séjour lituanien de Mikhail Gorbatchev va permettre de connaitre les intentions futures du Kremlin à l'égard des mouvements nationaux en URSS.

Le dirigeant soviétique doit rester en Lituanie jusqu'à samedi soir. Il rencontrera des représentants du Parti communiste lituanien indépendant, mais aussi de la branche du PC local restée fidèle à Moscou, ainsi que des intellectuels. Ce voyage a toutes les chances de constituer l'une des pages essentielles de la perestroika.

Le conseil municipal de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) a voté, mercredi 10 janvier, la " suspension " des services municipaux aux deux écoles maternelles qui avaient inscrit des enfants d'immigrés contre l'avis du maire. Les deux établissements ne bénéficieront plus de la cantine, des interventions des services techniques, du ménage et de l'aide scolaire (de 108 F à 110 F par élève). Le chauffage, toutefois, est maintenu. Pour le maire, Mr Pierre Bernard (divers droite), il s'agit par cette décision de transférer aux services de l'Etat les frais de fonctionnement des deux écoles.

Le conseil d'administration du collège Gabriel-Havez de Creil (Oise), où est née la polémique sur le port du foulard islamique, a adopté, mardi 9 janvier, un complément au règlement intérieur de l'établissement qui reprend textuellement certains passages de la circulaire de Mr Jospin sur la laicité publiée le 12 décembre 1989. Le texte, voté par 14 voix, 3 voix contre et 3 abstentions, constitue une manière de désaveu pour le principal, Mr Ernest Chenière, dont l'attitude très intransigeante est contestée par certains enseignants, et condamnée par les élus locaux.

Après discussion, la version plus répressive du texte primitivement proposée par Mr Chenière n'a pas été retenue. Elle interdisait " le port dans l'établissement de tout signe d'appartenance religieuse, philosophique ou politique, vestimentaire ou autre, qui par son caractère ostentatoire, c'est-à-dire visible et démonstratif, constituerait un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande ". L'adjectif " visible ", qui ne figure pas dans la circulaire de Mr Jospin, a été vivement contesté par certains membres du conseil d'administration, qui le jugent trop extensif. Après discussion avec l'inspecteur d'académie, le conseil d'administration s'en est tenu strictement à la rédaction de la circulaire nationale, qui ne vise que le port " ostentatoire ".

Le texte rappelle l'obligation d'assiduité, ce qui vise particulièrement la vingtaine d'élèves juifs du collège qui sont systématiquement absents le samedi. Il prévoit que, si les infractions au règlement persistent " au terme d'un délai raisonnable de dialogue avec les familles ", des sanctions, allant de l'éviction jusqu'à l'exclusion définitive, peuvent être prononcées par le conseil de discipline.

L'inspecteur d'académie ne le souhaite visiblement pas et rappelle même que les décisions du conseil de discipline peuvent être cassées par le recteur. Mais le principal ne semble pas désarmer. Au grand agacement de sa hiérarchie, il a subitement organisé, vendredi dernier, sans en informer la commission permanente de son établissement, un référendum express auprès des parents d'élèves, obtenant une large majorité contre le port du voile islamique en classe, à la veille de la réunion du conseil d'administration.

Sur les trois jeunes filles concernées, seule Samira, quatorze ans, refuse toujours d'ôter son foulard ; les deux autres, Leila et Fatima, ont renoncé depuis plusieurs semaines à le porter en classe, ne se couvrant qu'en dehors des cours. Pourtant, selon Mr Chenière, elles devront, elles aussi, modifier leur comportement, " car l'unicité de l'établissement a été reconnue et la règle devient la même partout dès qu'on franchit le portail ".

Le conseil mondial de la Fédération internationale du sport automobile (FISA) a refusé, mercredi 10 janvier, d'accorder au pilote brésilien Ayrton Senna la super-licence indispensable pour disputer le championnat du monde de formule 1 en 1990. A l'issue du dernier Grand Prix du Japon, où il avait été condamné à une amende de 100 000 dollars et à une suspension de six mois avec sursis pour conduite dangereuse, le pilote brésilien avait accusé Jean-Marie Balestre, le président français de la FISA, d'avoir manipulé le championnat du monde pour faciliter la victoire finale d'Alain Prost.

Convoqué à la FISA le 7 décembre 1989, Ayrton Senna avait refusé de se rétracter. La FISA lui accorde un délai, jusqu'au 15 février, pour faire des excuses publiques s'il veut pouvoir participer au championnat 1990.

L'étape du mercredi 10 janvier a conduit les deux cent vingt-six concurrents du douzième rallye Paris-Dakar encore en course à Gao (Mali). La 405 Peugeot d'Ari Vatanen, le leader de l'épreuve, a pour une fois franchi la ligne d'arrivée à la quatorzième place, en raison de problèmes intestinaux du navigateur, d'une panne de compas et d'une sortie de piste.

Quitter le Niger pour le nord du Mali signifie également abandonner une relative abondance pour côtoyer la pauvreté. Le Sahel est là, avec sa végétation clairsemée, ses maigres chèvres et son vent de poussière. Gao, ville martyre des années de sécheresse, a du mal à retrouver sa prospérité passée.

Cette année, le fleuve est au plus haut. La pluie a gorgé les rizières, ajouté du vert aux arbres et humidifié quelques mares. Comme l'an dernier, ce don du ciel a ravi une population habituée aux privations. Les pirogues sont plus nombreuses sur le Niger et le commerce semble prospère sur les quais ensablés. Mais les salles de l'Atlantide restent désespérément vides. Le grand hôtel de la place centrale n'attire plus les clients. Sa terrasse, ses fauteuils défoncés, ses patios ombragés, n'abritent que des souvenirs. On imagine les passagers des premiers vols transsahariens sur des chaises longues, on entend de dignes Anglaises commander leur thé. La réalité est plus triste. Elle est dans ces pales de ventilateurs à jamais immobilisées. Dans ces toiles d'araignée. Dans la volaille qui picore sur le carrelage.

Il n'y a plus d'électricité à l'Atlantide. Il n'y a presque plus de chambres à l'hôtel. La princesse Azai, égérie des lieux, avec son éternel boubou bleu, serait partie en Libye, ou ailleurs. Le vieux gardien ne s'en souvient guère. Gao, la porte des déserts, l'étape sur la route qui relie le Sud algérien au Mali, a perdu un lieu de rendez-vous.

Il reste le marché, où les femmes exposent des légumes, les boutiques, portes ouvertes dans les façades d'argile rouge, la prison et le " palais " du gouvernorat. Il y a aussi des échoppes de vendeurs de souvenirs, coussins touaregs et couteaux de berger à visiter. Mais les touristes semblent bouder la halte de Gao, préférant brûler les étapes pour atteindre plus vite Mopti.

Gao a mauvaise réputation. Ses petits voleurs, comme les commerçants malhonnêtes, lui ont forgé une image détestable. La ville en souffre. Comme si les malheurs du ciel ne suffisaient pas, vient s'y ajouter la rareté des caravanes de voyageurs. " Notre saison dure de la fin novembre au mois de mars, explique un " antiquaire ", inquiet de la baisse de ses ventes.

" La ville est pauvre, même si les récoltes ont été abondantes ", explique Hamidou S. Maiga. Le grand jeune homme sait de quoi il parle, puisqu'il est originaire de Gao. Il connait les problèmes alimentaires qui se posent dans cette cité de trente mille habitants. Il est inquiet pour l'avenir. Hamidou a eu le privilège de faire des études secondaires au collège local, puis supérieures à Bamako, avant de fréquenter l'université de Dakar. Sa culture lui permet d'affirmer que l'aide internationale peut " faciliter la vie " de ces concitoyens. La ville se replie sur elle-même. Le bureau d'Air Mali a fermé son volet depuis longtemps, les autobus sont rares. Mais les mendiants sont toujours nombreux et le regard triste d'un gamin de huit ans qui active le feu d'une forge, fait regretter cette situation.

Il a observé l'action des Canadiens et des missions confessionnelles américaines implantées dans sa ville. Et, en janvier 1985, lors d'un passage du rallye, il a décidé de rencontrer Thierry Sabine. A l'organisateur de la course, il a expliqué que les populations du Sahel avaient besoin d'assistance pour maitriser leur environnement et ainsi améliorer leurs conditions de vie. Le " Pari du cÓur " était né.

Cinq ans plus tard, sous le nom de Thierry Sabine Association, l'organisation de solidarité poursuit son action. " L'an dernier, nous avons installé une pompe à eau, près de Gao, qui a permis d'effectuer deux récoltes de riz au lieu d'une, avec des rendements à l'hectare supérieurs ", assure Hamidou. Mercredi 10 janvier, dans le village de Tacharan-Gourma, des représentants de l'association ont installé une nouvelle pompe, ainsi qu'une décortiqueuse de riz. " Des dons rendus possibles grâce à la participation de sociétés françaises et l'aide de municipalités ", poursuit l'un des responsables.

Le rallye passe et il apporte des dons. Il offre aussi au commerce local les billets de banque des concurrents et des accompagnateurs en quête de souvenirs ou de nourriture. Les bolides intéressent moins la jeunesse des lieux que lesrestes des popotes d'Africatours. La chasse aux bouteilles vides et aux boites de conserve bat son plein au bivouac de Gao, malgré les vingt gendarmes supplémentaires réquisitionnés par le commandant de la garnison.

Pendant ce temps, un concurrent poursuit sous sa tente un jeûne forcé. Le pauvre Suédois Bruno Berglund, le navigateur d'Ari Vatanen, victime de la nourriture de Niamey, souffre d'une " tourista ". Un terme peu médical pour désigner une maladie qui oblige le passager de la 405 Peugeot à effectuer de nombreux arrêts. Cette défaillance, associée à une panne de compas et à une sortie de piste contre un arbre, explique l'événement du jour : le retard de quarante minutes du leader à l'arrivée de l'étape. Mais l'écurie jaune n'est pas en péril. Ses quatre Peugeot occupent toujours les premières places du classement général.

La démission de Mr Bertrand Eveno, président de Canal Enfants, met en lumière les incertitudes qui pèsent sur ce projet de chaine thématique auquel le CSA a attribué un des canaux du satellite TDF 1.

Le projet de Canal Enfants, choisi en avril 1989 par le CSA pour occuper un canal du satellite TDF 1, avance avec une lenteur... désespérante. Est-ce la seule raison de la démission de son président Mr Bertrand Eveno, par ailleurs PDG des Editions Nathan, et donc représentant CEP Communication, actionnaire à 20 % de Canal Enfants ? Le mutisme observé par la CEP laisse penser à certains observateurs que cette démission est un coup de semonce vis-à-vis du CSA et des autres actionnaires, qui pourrait précéder un retrait de la CEP si une solution n'est pas trouvée pour la diffusion hertzienne et par câble de la chaine.

Le fait est que, depuis avril, le dossier n'a guère progressé. " On ne travaille sur une grille de programmes que si on connait le public potentiel ", résume un des protagonistes. Or Canal Enfants a depuis toujours demandé pour compléter sa diffusion des fréquences hertziennes terrestres que le CSA tarde à lui accorder. Son économie serait évidemment très différente si la chaine était diffusée non seulement via TDF 1, mais aussi dans quelques grandes villes et sur les réseaux câblés.

Les trois grands opérateurs du câble (Caisse des dépôts, Générale des eux et Lyonnaise des eaux) sont tous actionnaires de Canal Enfants. Leurs réserves face à une diffusion hertzienne (la Générale des eaux est aussi opérateur d'Euromusique et de chaines locales candidates aux mêmes fréquences) pourraient s'estomper : offerte gratuitement ou à prix réduit sur le câble, Canal Enfants pourrait être un atout commercial, une sorte de vitrine hertzienne du câble. Encore faut-il s'entendre sur les tarifs appliqués aux réseaux câblés. Cet obstacle levé, le CSA ne verrait pas d'inconvénient à l'attribution de fréquences à ce projet " bien sous tous rapports ", bannissant la violence, et qui réunit, outre la CEP et les câblo-opérateurs, Antenne 2, Bayard Presse, Canal Plus et des financiers. Mais aucun appel d'offres n'a encore été lancé par le CSA.

Il resterait encore à régler l'éventuelle fusion de Canal J, actuellement diffusée sur les réseaux câblés, avec Canal Enfants. Or, si les trois câblo-opérateurs, majoritaires dans Canal J, sont d'accord pour cette fusion, Hachette, fondateur et actionnaire important de cette chaine, attend d'en connaitre les conditions exactes pour se décider. De cette décision dépend l'accès de Canal Enfants aux réseaux câblés, Canal J ayant passé des accords d'exclusivité pour un programme destiné aux jeunes.

Si, lassés d'attendre le bon vouloir du CSA et l'agrément des câblo-opérateurs, certains partenaires de Canal Enfants abandonnaient le projet, une participation pourrait être proposée à Hachette en compensation, estiment certains observateurs - même si Mr Jacques Lehn, PDG d'Europe 1 Communication, affirme n'avoir reçu aucune offre. L'impatience des actionnaires principaux de Canal Enfants ne fait, en tout cas, plus de doute, et devrait s'exprimer lors du conseil d'administration prévu dans l'après-midi du 11 janvier.

REMPLACEMENT de Mr Henri Tézenas du Montcel à la présidence de Radio-France internationale par Mr André Larquié, conseiller du premier ministre. Nomination à l'Institut national de l'audiovisuel de l'ancien ministre socialiste Georges Fillioud. Désignation de Mme Christiane Doré, militante socialiste, à la régie d'A2 et de FR3. ManÓuvres tardives et maladroites pour remplacer, à la tête de l'AFP, Mr Jean-Louis Guillaud par une personnalité plus conforme aux vÓux du président de la République. En quelques semaines, le gouvernement a retrouvé les mauvaises habitudes de tous ses prédécesseurs, prompts à considérer la communication comme un terrain de chasse réservé.

On est loin de l'esprit de la Lettre à tous les Français , où le candidat François Mitterrand, en 1988, proclamait : "Tout gouvernement a besoin de fonctionnaires d'autorité qui lui soient dévoués. Ce n'est pas une raison pour qu'il installe ses partisans dans les rouages de notre société où ils n'ont rien à faire : information, justice, police, etc." On est loin de la volonté de réforme affichée par Mr Michel Rocard à son arrivée à Matignon, lorsqu'il écrivait à ses ministres : "Le remplacement, contre la volonté des intéressés, d'agents loyaux et compétents, relève donc de ces mauvaises mÓurs qu'à la suite du président de la République je vous demande d'éliminer" (le Monde du 27 mai 1988).

Le premier ministre, lui, n'estime pas s'être renié. Lors de la présentation des vÓux à la presse, il déclarait, le 9 janvier : " Le seul moyen qu'une nomination soit jugée apolitique serait-il de nommer un proche de l'opposition ? (...) Avoir une sensibilité de gauche n'est pas une preuve d'incompétence et de servilité. Avoir une sensibilité de droite n'est pas une preuve d'indépendance et d'efficacité. "

Le raisonnement de Mr Rocard, qui reprend une idée déjà agitée par de nombreux responsables socialistes, est troublant. A l'entendre, le gouvernement serait condamné à choisir entre militants de gauche et militants de droite pour pourvoir aux hauts postes de l'audiovisuel. Si Mr Rocard dit vrai, force est d'en déduire que l'engagement politique est la seule façon de faire carrière dans la communication. Ou bien que nos élites ont toutes désormais en poche la carte d'un parti. Soit les professionnels du quatrième pouvoir deviennent automatiquement des militants politiques. Soit la traditionnelle neutralité de la haute fonction publique n'est plus qu'un mythe. Reste à choisir entre ces deux hypothèses la moins inquiétante pour la santé de notre démocratie.

- Dans un communiqué, la direction générale de TF1 se déclare " scandalisée " des déclarations contre les chaines de télévision privées françaises du ministre de la culture et de la communication, Mr Jack Lang. Lors d'un récent voyage à Prague (le Monde du 9 janvier), celui-ci avait mis en garde les Tchèques contre les télévisions commerciales qui, " au nom de la liberté, imposent une autre dictature, celle de la médiocrité et de la rentabilité immédiate ". TF1 demande un démenti formel du ministre, ou, à défaut, un débat contradictoire public sur la réalité de la télévision en France.

Les menaces lancées récemment par le gouvernement contre le président de l'Agence France Presse (AFP), Mr Jean-Louis Guillaud, se sont transformées en véritable déclaration de guerre.

Il y a un mois, sur ordre du gouvernement, les cinq représentants de l'Etat et de l'audiovisuel public au conseil d'administration de l'agence votaient contre le budget 1990 présenté par le président en exercice, dont la candidature à un second mandat doit être examinée le 18 janvier (le Monde du 7 décembre). Le 10 janvier, au cours de la présentation de ses vÓux à la presse, Mme Catherine Tasca, ministre délégué chargé de la communication, a rouvert les hostilités.

"Nous sommes à la fin du mandat du président de l'AFP, a-t-elle déclaré. Je souhaite que ce moment soit pour cette entreprise l'occasion de conforter sa place de première agence française dans l'information mondiale et de se donner de véritables perspectives de développement", qui correspondent "à deux objectifs essentiels : ouvrir la perspective d'un équilibre financier réel qu'aucune agence au monde n'obtient sur le seul marché des médias ; tirer les leçons des formidables changements survenus à l'Est pour retracer ses perspectives de présence internationale". "Sans réponse à ces deux questions, a conclu le ministre, c'est la mission fondamentale de l'AFP qui serait à terme compromise."

Ces manÓuvres du gouvernement se heurtent à l'opposition de la plupart des patrons de presse. Or ceux-ci disposent de la majorité au sein du conseil d'administration de l'AFP (huit sièges sur quinze). Les représentants de la presse ont d'ailleurs donné à Mr Jean-Louis Guillaud, lors du dernier conseil d'administration de l'agence, quitus de sa gestion. " Mr Guillaud n'a pas démérité en trois ans de gestion, explique un patron de la presse quotidienne régionale, il a remis l'AFP sur ses rails. Nous n'avons aucune raison de ne pas lui renouveler notre confiance. " Ceux qui n'avaient pas supporté la pression exercée, en 1986, par Mr Jacques Chirac, alors premier ministre, pour imposer Mr Guillaud, ne souhaitent pas, aujourd'hui, un coup de force du gouvernement.

A Matignon, comme dans les ministères intéressés, l'embarras est perceptible. La bataille de l'AFP est mal engagée et on aurait préféré en faire l'économie. Mais il semble que des consignes soient venues de très haut et que l'Elysée continue à souhaiter ardemment le départ de Mr Jean-Louis Guillaud.

Les personnels techniques CGT, CFDT, FEN de l'Opéra-Bastille étaient appelés à observer une " grève totale " jeudi 11 janvier. Mercredi soir, ils avaient accepté d'assurer une soirée de gala organisée au profit du conseil Pasteur-Weizman, qui recueille des fonds pour la recherche sur le cancer.

Le réalisateur polonais Andrzej Zulawski a été condamné, mercredi 10 janvier, par la première chambre civile du tribunal de grande instance de Paris, à insérer au début de son film Boris Godounov, une bande-annonce exprimant la réprobation de Mstislav Rostropovitch qui a dirigé l'enregistrement musical de l'opéra de Moussorgski (le Monde du 21 décembre 1989).

Le musicien, estimant son travail gravement dénaturé par le cinéaste, exigeait la suppression de certains éléments visuels et sonores du film. En revanche, Zulawski accusait Rostropovitch d'avoir, par ses déclarations, porté préjudice à l'exploitation du film, sorti sur les écrans parisiens le 20 décembre dernier. Le tribunal a refusé de suivre la demande du metteur en scène comme celle du musicien en jugeant que le choix des images et des variations sonores - étant l'essence même de l'art cinématographique, - relevait de l'auteur du film et de lui seul. Il a cependant estimé que certains sont utilisés par Zulawski pouvaient " dénaturer l'appréciation de l'Óuvre interprétée par Rostropovitch ".

Mr Robert Diet, président du tribunal de grande instance de Paris, lors de l'audience solennelle de rentrée, mercredi 10 janvier, en présence de Mr Pierre Arpaillange, a, dans son discours, mis en évidence la pénurie d'effectifs concernant cette juridiction et relancé la proposition qu'il avait faite l'an dernier à la même époque de réunir en un lieu unique les vingt tribunaux d'instance de la capitale.

Mr Diet a également insisté sur la situation d'une justice " toujours aussi mal perçue, aussi décriée ". Sur ce plan, il a évoqué les rapports avec la presse, tenue pour largement responsable de cette image. " La presse doit informer avec des faits précis, établis. J'ai le sentiment que la source d'information n'est pas toujours appréhendée avec la rigueur nécessaire. Je reconnais l'ambiguité de notre position. Nous sommes avares d'informations qui sont obtenues de sources diverses, incontrôlées, permettant des conclusions hâtives, voire désobligeantes ". Aussi, Mr Diet a-t-il proposé " d'établir un modus vivendi, au cours d'une rencontre avec la presse judiciaire, dans le respect d'une information fiable et sûre à son origine ".

Pour sa part, Mr Pierre Bézard, procureur de la République de Paris, après avoir rappelé à ses collègues un principe, le devoir de doute - " car je dirais que le magistrat qui n'éprouve aucun doute dans ses choix et qui ne se pose aucun problème de conscience sur son rôle ne peut être qu'un magistrat mort " - a fait état des statistiques sur l'activité du parquet parisien en 1989. Mr Bézard a indiqué que ce parquet avait été saisi, durant l'année, de 389 523 affaires nouvelles.

Enfin, le procureur de la République de Paris a évoqué le départ-mutation de Mme Laurence Le Vert, substitut qui dirigeait la section antiterroriste du parquet (le Monde du 23 décembre 1989) et qui doit prendre ses fonctions vendredi 12 janvier comme juge du siège à Paris. Selon Mr Bézard, la quatorzième section va ainsi " perdre un magistrat de grande valeur et d'expérience avec lequel je travaillais en confiance et dont je regrette le départ ".

Le parquet de Grenoble a présenté, mercredi 10 janvier, à la chambre criminelle de la Cour de cassation une requête qui fait suite aux investigations menées depuis le mois d'octobre 1989 par la police judiciaire dans l'affaire qui concerne le promoteur grenoblois Mr Vincent Rivier, inculpé et écroué pour présentation de faux bilan, abus de biens sociaux, escroquerie et faux en écritures privées. Dans un communiqué, le parquet a indiqué que " dans le cadre de la procédure concernant Mr Rivier sont apparus des faits nouveaux susceptibles de mettre en cause des élus municipaux ".

Ces " éléments nouveaux " qui ont été mis au jour par la police judiciaire à la mi-décembre concernent Mme Christiane d'Ornano, présidente départementale du RPR, conseillère municipale démissionnaire depuis le 29 décembre 1989 et vice-présidente de l'Office public de HLM (OPALE), qui gère dix mille logements sociaux à Grenoble. Comme l'a établi le procès-verbal de la commission d'appel d'offres de l'OPALE qu'elle préside, Mme d'Ornano serait intervenue à la demande du maire, Mr Alain Carignon, pour que soit signé au mois de septembre 1988 un contrat d'ingénierie avec le bureau d'études GLITEC, filiale de la Société de développement d'entreprises que dirigeait jusqu'en juin 1989 Mr Vincent Rivier.

Si au parquet de Grenoble on n'infirme ni ne confirme officiellement que le nom de Mr Carignon figure dans le document adressé à la chambre criminelle de la Cour de cassation, il semble désormais certain que parmi les requêtes nominatives se trouve également le nom du maire RPR de Grenoble, élu pour la première fois en 1983 et d'autre part président du Conseil général de l'Isère depuis 1985.

La chambre criminelle de la Cour de cassation devra, dans les prochains jours, désigner une cour d'appel. Au vu des éléments fournis par le parquet de Grenoble, la juridiction choisie pourra soit effectuer une enquête préliminaire, soit ouvrir une information judiciaire et entendre les éventuels inculpés.

Jeudi matin on affirmait dans l'entourage du maire de Grenoble qu'" aucun élément nouveau le concernant ne lui a été signifié, et qu'il ne répondra que lorsque tout cela sera éclairci ".

Le Mexique et les banques créancières ont signé, mercredi 10 janvier à New-York, l'accord établi en application du plan Brady de réduction de la dette.

Le négociateur mexicain a affirmé que l'accord " offre au Mexique le soutien des banques commerciales dont le pays a besoin pour mettre en Óuvre son programme de réformes économiques et relancer la croissance, qui permettra de tirer un trait sur la crise de la dette, et de regarder l'avenir avec confiance ".

Les banques commerciales, dont les représentants s'étaient engagés en juillet à réduire de 35 % leurs créances sur le Mexique, ont privilégié deux des trois options proposées afin d'atteindre cet objectif. Selon Mr Gurria, 41 % des établissements créditeurs auraient choisi la réduction du principal de la dette par l'achat d'obligations à valeur nominale décotée et 49 % auraient préféré celle de la réduction du service de la dette par l'acquisition de titres à taux d'intérêt réduit. Seuls 10 % des banques auraient décidé d'accorder des prêts nouveaux au Mexique. Au total, les spécialistes estiment que le service de la dette mexicaine devrait être allégé de 27 % environ.

La Communauté européenne a proposé, mercredi 10 janvier, que l'URSS puisse prendre une participation de 8,5 % au capital de la Banque européenne de reconstruction et de développement dont la création a été décidée au sommet de Strasbourg de décembre dernier pour venir en aide aux pays de l'Est. Cette part serait donc sensiblement équivalente à celle des autres Etats européens. Une réunion de haut niveau à laquelle participeront l'ensemble des Etats associés à la nouvelle banque (dont le capital devrait être de 70 milliards de francs) aura lieu à Paris les 15 et 16 janvier.

Scandale de la vérité ! Le film de Brian de Palma n'est pas un reportage sur le Vietnam, ni même sur la guerre, mais une fable vraie sur le terrible usage de la vérité. Comme le colonel Picquart, découvrant les preuves des iniquités commises contre Dreyfus, s'était battu contre toutes les hiérarchies pour faire éclater le scandale, le soldat Eriksson, témoin impuissant du viol d'une adolescente vietnamienne par ses compagnons de patrouille, passe outre aux pires menaces, à la complicité des officiers, et n'a de cesse que l'horreur vienne au grand jour, avec le châtiment.

Le parallèle s'arrête là : Picquart finit ministre. Eriksson, lui, se cache quelque part, depuis plus de vingt ans. Sous un nom d'emprunt, pour échapper à la vengeance des brutes.

Que cette terrible histoire soit vraie, que son protagoniste en vive encore les séquelles, devrait faire de ce film une Óuvre suffocante, intolérable. Non. De tous les films consacrés au Vietnam par les grands cinéastes américains - Coppola, Stone, Cimino, Kubrick, - qui ne sont que de longues dégringolades aux enfers, celui-ci est le seul qui porte en lui sa lumière, celle qui émane du protagoniste.

Eriksson semble surgir du lac de Lancelot. Qu'au pays de Richard Nixon, il se soit trouvé un homme de cette intégrité est proprement exaltant. Heureux les peuples où vit un citoyen de cette trempe - et j'allais dire, louées soient les armées qui savent leur rendre justice contre le crime et la solidarité classique, l'"omerta" militaire !

Brian de Palma ne s'est pas contenté de donner vie à ce juste. Ila a su aussi montrer les Vietnamiens. Où étaient-ils, autrement que sous la forme d'insectes meurtriers dans les films de Cimino, de Coppola ? Campagnes à l'aube, villages endormis, rizières au travail, on voit enfin ce pays et ce peuple, fût-il truffé des farouches combattants souterrains à la grenade dégoupillée.

Il est navrant que cette puissante fable morale soit défigurée, aux yeux du public français, par la ridicule traduction d'un titre pour une fois digne du sujet : Casualties of war. Le pluriel, ici, dit bien que la guerre ne fait pas que des victimes qu'on enterre ou qu'on décore de lauriers posthumes, mais aussi des guerriers mués en bêtes de haine et suant le racisme à pleine peau, affolés par l'insupportable tension qu'impose le combat de jungle et d'embuscade. Au lieu de quoi on nous propose cet Outrage, qui vaudrait aussi bien pour une histoire de cocuage banlieusard ou de gifle au Jockey-Club...

Les Américains ont fait ce film, et pas nous. Est-ce à dire que, des combattants de la frontière de Chine aux patrouilleurs des Aurès, nous ne pourrions retrouver un Eriksson - un seul homme qui aurait refusé le viol ou la torture ? Je ne me résignerai pas à le croire.

Mais le fait est qu'excepté l'excellent Schoendörffer, qui a osé montrer " nôtre " Indochine et " nôtre " Algérie, le silence du cinéma français, sur ces sujets, est tonitruant. Et quand un jeune cinéaste, avec trois sous, a le courage de raconter l'Algérie, comme naguère Gérard Mordillat, avec Cher Frangin, on accueille sa tentative avec une indifférence méprisante.

Le formidable film de Brian de Palma ne nous jette pas seulement à la figure une exigence de vérité, il nous lance aussi un défi.

Le gouvernement Sarney avait lancé, voilà quelques jours, une opération de sauvetage des Ianomami, indigènes qui vivent aux confins du Brésil et du Venezuela, et qui sont menacés d'extinction. Il semblait vouloir racheter plusieurs années d'immobilisme devant les abus dont était victime cette ethnie, la plus importante de toutes celles qui, en Amérique, ont gardé leurs caractères d'origine.

L'illusion n'aura pas duré longtemps. Après avoir envoyé quelques infirmiers pour soigner les Indiens qui meurent de malaria dans la jungle et annoncé qu'il ferait partir, par la force, si besoin était, les chercheurs d'or qui ont violé le territoire des Ianomami, et leur ont transmis diverses maladies, le gouvernement vient de revenir en arrière. Le ministre de la justice, Mr Saulo Ramos, a annoncé que les chercheurs d'or seraient simplement transférés d'une zone à une autre, à l'intérieur du domaine indigène. Cette annonce, qui va à l'encontre d'une décision judiciaire, prise il y a quelques mois, a provoqué des remous à Brasilia. Le conseil indigéniste missionnaire parle d'incitation au "génocide". A Boa-Vista (Etat de Roraima), les défenseurs des Ianomami disent que le génocide a déjà commencé.

Les images diffusées depuis une semaine ne laissent aucun doute sur la triste situation où se trouve, après plusieurs années d'un laisser-faire criminel, l'une des peuplades indigènes autrefois les mieux préservées. Les équipes sanitaires et les journalistes qui sont entrés dans les huttes des Indiens ont vu des familles entières prostrées, en proie à la malaria, maladie qu'elles ignoraient quand elles vivaient loin des Blancs. Les femmes et les enfants sont les plus atteints. Les hommes malades n'ont plus la force de chasser. Avec la fièvre vient la dénutrition. Les infirmiers ont soulevé dans leurs bras des petits corps qui faisaient peine à voir.

Nul n'est en mesure de dire le nombre de victimes. A la Maison de l'Indien de Boa-Vista, qui sert de dispensaire, une soixantaine de Ianomami sont actuellement soignés. La malaria n'est pas la seule maladie "blanche" qui sévit parmi les tribus. Il y a aussi la tuberculose, les maladies vénériennes. "Tous les jours, des Indiens meurent", dit l'évêque du diocèse, dom Aldo Mongiano.

Les indigènes, s'ils ne sont pas soignés à temps, ne résistent pas aux microbes ou aux virus apportés par les Blancs, car même contre la grippe la plus bénigne ils ne possèdent pas d'anticorps.

Les Ianomami ont été longtemps isolés, ce qui assurait leur survie. Vivant dans une région difficilement accessible, à cheval sur deux pays, leur population s'était maintenue à un chiffre enviable, 22 000 individus, dont environ 9 000 au Brésil : aucune autre nation indigène n'est aussi nombreuse. Dans tout le territoire brésilien, il n'y a guère plus de 200 000 Indiens, alors qu'ils étaient plusieurs millions au temps de la conquête. Les Ianomami sont des semi-nomades, qui vivent de la chasse, de la pêche, de la cueillette : un large espace leur est nécessaire pour vivre. La Fondation nationale de l'Indien (FUNAI), organisme gouvernemental, a établi que leur territoire traditionnel s'étendait, du côté brésilien, sur 94 000 kilomètres carrés de montagnes et de forêts, où l'Orénoque prend sa source, ainsi que plusieurs affluents de l'Amazone, tels que le rio Branco.

Malheureusement pour les sylvicoles, cette région est riche en minerais : or, minerais radioactifs, étain, cuivre, nickel... Le pactole n'a été révélé qu'à la fin des années 70, grâce à des photos aériennes. Il a aussitôt attiré les garimpeiros, aventuriers qui font pour leur compte la prospection de l'or et des diamants. La ruée en masse s'est produite à partir de 1987. Aujourd'hui, ils sont plusieurs dizaines de milliers de garimpeiros à tamiser l'eau des rivières, le long des affluents du rio Branco, en territoire ianomami, ou dans la serra de Surucucus, connue pour ses richesses en cassitérite (minerai d'étain). Leurs équipements sont primitifs. Ils utilisent du mercure, qui empoisonne l'eau, les poissons et ceux qui les consomment.

Leur survie en pleine jungle nécessite un appui logistique. Plus d'une centaine de pistes clandestines ont été construites, à la barbe des autorités (ou avec leur complicité) pour permettre aux avions d'apporter vivres et outils. L'une des activités les plus prospères à Boa-Vista est celle des taxis aériens, qui embouteillent l'aéroport. La fièvre de l'or a provoqué un boom du commerce et créé un puissant syndicat qui réunit prospecteurs, commerçants, élus locaux, gouverneur, police, armée et les grandes compagnies minières, qui comptent bien profiter de la présence des garimpeiros pour pénétrer à leur tour en territoire indien.

Le gouvernement Sarney a favorisé la spoliation. Il y a quelques années, en effet, il a décrété que la zone de protection légale des Ianomami se limiterait à dix-neuf ilots de forêt séparés les uns des autres, et correspondant à 30 % de leur aire traditionnelle de chasse et de cueillette. Dans les autres zones, les chercheurs d'or pouvaient donc s'installer. En fait, ils étaient déjà à pied d'oeuvre. Comme les Indiens ignorent les frontières, de même que les garimpeiros, le contact était inévitable. Et avec lui la contagion.

Vols, viols, brutalités de toutes sortes : les incidents se sont multipliés. En octobre dernier, une décision de justice a reconnu aux Ianomami leur territoire traditionnel, conséquence logique des droits accordés aux sylvicoles par la Constitution de 1988 sur les terres qu'ils occupent depuis des temps immémoriaux.

Quand le gouvernement a annoncé ces derniers jours une opération de retrait des garimpeiros pour sauver les Ianomami en voie de disparition, on a cru que c'était en application de cette décision. Mais la révolte a grondé immédiatement à Boa-Vista. Des manifestants ont menacé d'envahir la maison de l'évêque, qui recevait à ce moment-là le directeur national de la police, venu de Brasilia. Dom Aldo Mongiano et les missionnaires présents dans la région sont les bêtes noires des chercheurs d'or, qui les accusent de favoriser les Indiens à leurs dépens.

Finalement, le ministre de la justice a annoncé que les garimpeiros, invités à abandonner les lieux qu'ils occupent actuellement, pourraient s'installer dans trois autres zones situées en territoire ianomami. C'était ce que demandaient les intéressés, mais cette décision a été contestée à Brasilia par l'adjoint du procureur général de la République, et à Boa-Vista elle a provoqué l'éloignement des indigénistes de la FUNAI, qui participaient à la prétendue opération de secours et qui ne veulent plus cautionner, apparemment, une mascarade.

Mr Gorbatchev est arrivé, jeudi 11 janvier en fin de matinée, à Vilnius, capitale de la Lituanie. Il doit, durant trois jours, rechercher un compromis avec le Parti communiste local, qui s'était déclaré le mois dernier indépendant du PCUS. Le mouvement nationaliste Sajudis a appelé à un rassemblement de masse en faveur de l'indépendance, jeudi après-midi dans le capitale.

AUTOS. - 1. Shinozuka-Magne (Jap.-Fra., Mitsubishi), 3 h 1 min 12 s de pénalité ; 2. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 6 min 21 s ; 3. Prieto-Juncosa (Esp., Nissan), à 6 min 40 s ; 4. Waldegaard-Fenouil (Suè., Peugeot 405 T-16), à 6 min 58 ; 5. Auriol (Fra., Buggy), à 9 min 9 s.

MOTOS. - 1. Arcarons (Esp., Cagiva), 5 h 56 min 43 s ; 2. De Petri (It., Cagiva), à 17 s ; 3. Picco (It., Yamaha), à 2 min 45 s ; 4. Orioli (It., Cagiva), à 2 min 53 s ; 5. Mas (Esp., Cagiva), à 3 min 3 s.

AUTOS. - 1. Vatanen-Berglund (Fin.-Suè. Peugeot 405 T-16), 20 h 56 min 33 s de pénalité ; 2. Wambergue-Da Silva (Fra., Peugeot 205 T-16), à 1 h 23 min 43 s ; 3. Waldegaard-Fenouil (Suè.-Fra., Peugeot 405 T-16), à 1 h 24 min 49 s ; 4. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 3 h 51 min 29 s ; 5. Cowan-Delferrier (G-B-Bel., Mitsubishi), à 4 h 18 min 48 s.

MOTOS. - 1. Orioli (It., Cagiva), 58 h 45 min 53 s ; 2. Mas (Esp., Yamaha), à 1 h 11 min 21 s ; 3. Picco (It., Yamaha), à 2 h 26 min 11 s ; 4. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 2 h 41 min 3 s ; 5. Picard (Fra., Sonauto-Yamaha), à 2 h 56 min 39 s.

Vingt ans après la fin de la guerre civile, les Ibos, qui vécurent une éphémère indépendance, se considèrent toujours comme défavorisés Le 12 janvier 1970 tombait la République du Biafra. Trois jours auparavant, les troupes fédérales du Nigéria étaient entrées dans la capitale de ce qui était devenu le réduit biafrais, Owerri. Le chef de la sécession, Ojukwu, s'était enfui en Côte-d'Ivoire. Sur les ruines d'un pays affamé et détruit allait commencer un long crépuscule.

Vingt ans après, la guerre civile semble n'être qu'un mauvais souvenir. Le Blanc de passage, l'Ohibo, se voit proposer des timbres et des billets de banque biafrais : souvenirs de guerre. Mais le rappel du conflit n'est pas omniprésent. Le musée de la guerre, à Umahia, est désespérément désert. Il abrite quelques chars déglingués de fabrication locale, la carcasse du petit avion du mercenaire suédois, C. von Rosen, reconverti en bombardier, et... la photo, planquée dans un coin de bunker, de l'irréductible Bob Denard, qui fit sur cette terre ses premières armes.

Apparemment au moins, tout est calme. Manière de parler, dans ce Nigéria où la violence est érigée en mode de vie. Comme chaque année à l'époque de Noël, il y a eu recrudescence d'attaques à main armée. Des bandits de grand chemin ne se gênent plus pour barrer les routes en plein jour. Dans le sud de l'Etat de Bendel, à Warri, ils utilisent les armes lourdes abandonnées par les soldats biafrais, que les troupes fédérales ne parvinrent jamais à récupérer totalement.

Les Ibos de l'ex-Biafra fêtent dans l'indifférence ces vingt années de retour dans la Fédération nigériane. Aba, la capitale économique du pays ibo, prospère : les camions Mercedes-Benz, bariolés d'inscriptions telles que " Jesus loves you " ou " Man proposes, God disposes ", convoient des marchandises passées en contrebande.

A l'heure où le programme d'ajustement structurel mis en Óuvre par le président Ibrahim Babangida sous l'égide du FMI resserre son étau sur les classes sociales défavorisées, l'est du Nigéria se tient coi. Les émeutes de mai-juin dernier sont parties de l'université de Benin-City et se sont propagées à l'ouest, à Lagos et à Ibadan. Mais de l'autre côté du fleuve Niger, les universités de Nsukka ou de Port-Harcourt n'ont presque pas bougé.

Alors, d'où vient ce sourd ressentiment chez ces Ibos qui furent indépendants du 30 mai 1967 au 12 janvier 1970 ? Les doléances en faveur d'une autonomie accrue sont peu nombreuses et revêtent surtout un caratère économique. Pas question de se lancer dans une guérilla ; les Ibos n'ont déjà que trop connu les souffrances de la guerre civile qui fit un million de morts. Tout juste a-t-on entendu, un jour, sur le parvis de la cathédrale d'Owerri, le président de la très influente Association chrétienne du Nigéria réclamer le rétablissement des relations diplomatiques avec Israël.

Dans un Nigéria dominé politiquement par les Haoussas-Fulanis musulmans, l'argument parait logique. Après tout, le gouverneur de la région Est, Ojukwu, prit la décision de faire sécession à la suite des pogroms anti-Ibos de 1966 dans le Nord musulman et du renversement, la même année, de son compatriote au pouvoir, le chef d'état-major Ironsi. Mais ce souhait trahit aussi l'admiration des Ibos pour le modèle juif qu'un temps l'éphémère terre promise du Biafra avait été tentée de prendre en exemple par sa résistance acharnée à un ennemi supérieur en nombre.

Aujourd'hui, des Israéliens viennent creuser des puits à Umahia ou faire du commerce en pays ibo. En vue d'instaurer un système bipartisan à l'américaine, qui risque, selon beaucoup, de déboucher sur un affrontement entre le Sud chrétien et le Nord musulman, le général Babangida a supprimé d'un seul coup de crayon les treize formations politiques qui s'étaient déclarées en vue de prendre la relève du régime militaire en 1992. Plus grave, c'est le mode de répartition des pouvoirs au sein de la Fédération qui est contesté. Les Ibos remarquent que les pouvoirs législatif et exécutif sont concentrés entre les mains du groupe haoussa-fulani.

Le problème est aussi économique, à savoir le mode de partage du national cake (gâteau national), autrement dit, des ressources tirées à 90 % du pétrole. Faut-il répartir la manne pétrolière en fonction de la population de chacun des vingt et un Etats, ou d'après un système qui avantagerait le Sud, plus industrialisé que le Nord et où se trouve l'or noir ? Actuellement, il semble que le premier mode de distribution prévaut. En tout cas, les ressources des Etats dépendent, jusqu'à hauteur de 90 %, de leurs revenus, de l'allocation fédérale versée par la junte militaire, ce qui renforce évidemment le pouvoir central.

Le célèbre écrivain Chinua Achebe, dans son pamphlet intitulé The Trouble with Nigeria, accuse Mr Obasanjo, au pouvoir pendant le " boom " pétrolier, de s'être arrangé avec les Yoroubas de l'Ouest du pays pour leur attribuer, à population égale, quatre Etats et demi contre seulement deux pour les Ibos. Pareillement, il est significatif que les cinq aciéries dont dispose le Nigéria soient localisées dans l'Ouest et dans le Nord, alors que les conditions naturelles étaient plus favorables dans l'Est.

A la fin de la guerre civile, on tempéra cependant les ardeurs anti-Ibos. Le gouvernement Gowon, celui-là même qui fut accusé d'avoir perpétré le génocide du peuple ibo, entreprit d'indemniser les victimes de la guerre et des pogroms de 1966. On laissa tranquille l'écrivain Cyprian Ekwensi, finalement plus connu pour ses romans sur la prostituée au grand cÓur Jagua Nana que pour son rôle de ministre de l'information auprès de La voix du Biafra et de l'agence Markpress qui popularisèrent la cause ibo en Occident.

Avec une population évaluée entre dix et quinze millions d'habitants (les chiffres de la population totale du pays vont de quatre-vingt-dix à cent trente millions d'habitants), les Ibos ne sont pas représentés proportionnellement à leur importance démographique et économique. Les Haoussas-Fulanis du Nord, accusés d'avoir été favorisés par les Britanniques et d'avoir retardé la décolonisation, craignent d'autant plus la mainmise des " sudistes " sur le pouvoir central que, pendant longtemps, faute de cadres compétents à cause de l'interdiction des missions religieuses et des écoles non coraniques, ce furent des Ibos ou des Yoroubas qui occupèrent les rouages de l'administration.

A l'inverse, les groupes ethniques du Sud brandissent le spectre de la djihad (guerre sainte) d'Ousman dan Fodio au dix-neuvième siècle et parlent de l'infiltration du système par la " mafia de Kaduna ". Cette mafia insaisissable réunirait des " pontifes " du Nord dans la ville de Kaduna, où l'on préparerait coups d'Etat et remaniements ministériels. Ce lieu commun de la vie politique nigériane sert à expliquer tout et rien. Notamment que l'on ne risque pas de voir un jour un Ibo à la présidence.

Alors, les Ibos manifestent leur mécontentement autrement. Dans Port-Harcourt, ville-dortoir créée de toutes pièces par la ruée vers l'or noir, ville-fantôme qui se disperse dans les méandres de la lagune et où personne n'habite, puisque tout le monde vient " d'autre part ", ville sans cimetières puisqu'on retourne se faire enterrer dans son pays natal, " cité-jardin " dont les torchères de gaz trouent la nuit, les groupements ibos organisent des cérémonies sans chanter l'hymne national du Nigéria.

La résurgence de ces prétendues sociétés culturelles, sur les traces des fameuses unions tribales qui firent et défirent les gouvernements de la Ire République nigériane, de 1960 à 1966, est significatif. Ainsi, les Ibos natifs de Mbaise et installés à Port-Harcourt ont-ils formé une association de femmes en vue de se réunir " comme avant la guerre civile ".

L'interdiction de groupements politiques sur une base tribale après la chute de la IIe République en 1983, et de tout parti politique en général avec les militaires au pouvoir, n'a jamais pu et ne pourra jamais distendre l'attachement culturel du Nigérian à son terroir. Et les Ibos sont les premiers à le démontrer...

Le secret bancaire helvétique a beau ne plus être tout à fait ce qu'il était, chaque fois qu'une dictature s'effondre à travers le monde revient la même lancinante question : combien d'argent le despote déchu détiendrait-il en Suisse ? Après Duvalier et Marcos, c'est maintenant au tour de Ceausescu et de Noriega de s'inscrire au tableau d'honneur des banques suisses.

Une fois n'est pas coutume : à la requête de réfugiés roumains, Berne avait fait bloquer, dès le 24 décembre, les avoirs que la famille Ceausescu posséderait dans la même Confédération. Depuis lors, dans une note diplomatique, le nouveau gouvernement roumain a communiqué à la Suisse son intention de lui adresser prochainement une demande formelle d'entraide judiciaire afin de récupérer ces fonds, évalués à 400 millions de dollars en or par la presse helvétique.

En réponse à une demande des Etats-Unis, la Suisse a également gelé, à partir du 27 décembre, les comptes dont disposerait dans des banques de Genève et de Zurich l'ancien dictateur du Panama, le général Manuel Noriega. Le département fédéral de justice et police a indiqué que, dans leur requête, les autorités américaines " allèguent que Noriega aurait soutenu, contre paiement, le trafic de stupéfiants de Colombie vers les Etats-Unis en fournissant un appui logistique aux trafiquants de drogue colombiens agissant au Panama. Les fonds ainsi obtenus auraient été placés sur des comptes en Suisse notamment ". Il s'agit, en l'occurrence, de mesures provisoires, précise-t-on à Berne, la demande d'entraide formulée en anglais devant encore être traduite dans une des langues officielles de la Confédération pour être acceptée.

Pour l'heure, il est difficile de savoir quelle part de la fortune de Noriega, estimée entre 200 et 300 millions de dollars, se trouverait en Suisse. Certains journaux helvétiques ont cependant publié un fac-similé d'un ordre de virement signé par le général Noriega en 1988 demandant à la Banque de crédit et de commerce international à Luxembourg de transférer 3 millions de dollars sur un compte de la Banque nationale du Panama auprès de l'Union des banques suisses à Zurich.

En vertu du traité d'entraide judiciaire en vigueur avec les Etats-Unis, la Confédération est directement compétente tandis que les autres pays doivent passer par les cantons, ce qui rend la procédure plus compliquée.

Après de longues tergiversations, et suivant l'exemple de Fribourg et de Genève, un juge de Zurich vient de décider, le 4 janvier, de bloquer quelque 400 millions de francs suisses, soit environ les deux tiers des fonds placés dans les banques helvétiques par l'ancien dictateur Marcos. Mais, avant de pouvoir récupérer cet argent, le gouvernement philippin devra apporter la preuve qu'il est d'origine délictueuse et il n'est pas exclu que la famille de Marcos fasse appel. A la fin de l'année, le tribunal fédéral suisse avait décidé d'accorder l'entraide judiciaire au gouvernement haitien, qui tente de rapatrier les sommes détournées par la famille Duvalier.

Enfin, dans le tumulte des bouleversements des dernières semaines, on avait quelque peu oublié l'ex-dictateur du Paraguay, le général Alfredo Stroessner, chassé du pouvoir en février 1989 après avoir gouverné sans partage durant trente-cinq ans. Or, nous a-t-on confirmé lundi 8 janvier, au département de justice et police, le nouveau gouvernement d'Asuncion vient de se rappeler au bon souvenir de Berne en lui faisant parvenir, à la mi-décembre, une demande d'entraide judiciaire en bonne et due forme pour savoir si Stroessner et quelques-uns de ses comparses n'avaient pas touché des pots-de-vin en Suisse. Le Paraguay souhaiterait faire la lumière sur des détournements de fonds dans le cadre d'un contrat entre l'industrie nationale paraguayenne de ciment et un consortium d'entreprises français dirigé par le Bureau central d'études pour l'équipement d'outre-mer, et pour lequel Mr Jacques Soustelle avait servi d'intermédiaire (le Monde du 20 juillet 1989).

A la suite de l'article " Les comptes d'un maire sous les feux de la rampe ", consacré à Mr Jacques Médecin, maire de Nice, et publié dans le Monde du 28 novembre 1989, nous avons reçu de Mr Georges X. Marguerita, architecte, la lettre suivante.

La question mérite donc d'être posée : par quel cheminement des documents administratifs établis par des autorités policières ou douanières sont-ils en possession de journalistes ? La question mérite d'être posée et permet d'éclairer les faits que vous portez à la connaissance de vos lecteurs.

Ces projets n'ont jamais eu de suite. Etant architecte de mon métier, je ne vois rien là d'anormal, même si ces esquisses - au demeurant jamais rémunérées, ce qui arrive souvent dans la profession - ont été commandées par Mr Fratoni qui envisageait à l'époque de créer des casinos dans cette région où il en existe déjà beaucoup. Je n'ai pas à porter de jugement sur des projets qui me sont demandés, dès lors qu'il s'agit de clients éventuels - qui ne le sont d'ailleurs pas devenus.

J'ai indiqué ne rien savoir de la société Costa Real, ce que je confirme. Je n'ai jamais traité d'affaires avec cette société ; je n'ai jamais versé la moindre somme à cette société. Je n'ai rien reçu d'elle. Il s'agit d'une société qui m'avait été indiquée comme susceptible de faire des investissements immobiliers, et les références bancaires m'avaient été données, à ma demande, pour vérifier éventuellement sa surface financière.

J'ai indiqué et je confirme n'avoir jamais versé la moindre somme sur un " soi-disant " compte de Mr Jacques Médecin aux Etats-Unis.

Je pense qu'ainsi les choses sont clairement dites et ne souffrent aucune ambiguité.

Réunis en synode au patriarcat de Bucarest les 3 et 4 janvier, pour la première fois depuis la révolution, les vingt-deux évêques orthodoxes roumains se sont livrés à une large autocritique de leur attitude sous la dictature Ceausescu : " Nous regrettons que certains d'entre nous n'aient pas eu le courage des martyrs et n'aient pas reconnu publiquement la douleur cachée et la souffrance du peuple roumain ", écrit le synode, qui ajoute : " Pour beaucoup de réalisations positives de l'Eglise, nous regrettons qu'il ait fallu payer le tribut des louanges obligatoires et artificielles adressées au dictateur. "

" Dieu nous a délivrés de la peur et du mensonge élevé au rang de vérité officielle ", poursuivent les évêques orthodoxes qui, " après les années d'esclavage d'une dictature monstrueuse ", ont adopté un programme de " renaissance " de la vie de l'Eglise roumaine. Il comprend la reconstruction des églises démolies, l'enseignement religieux, la remise en état des organismes caritatifs, " la commémoration des héros martyrs tombés pour la liberté ". Toutes les sanctions prises contre les prêtres contestataires du régime Ceausescu sont levées.

Les Roumains sont, dans leur grande majorité, orthodoxes (16 millions environ sur 23 millions d'habitants). Le pays compte également 500000 à 600 000 protestants (surtout en Transylvanie), 1 million de catholiques de rite latin et, selon certaines estimations, 2 millions de catholiques " uniates ", c'est-à-dire de rite oriental mais unis à Rome. L'Eglise uniate a été liquidée en 1948, rattachée de force à l'Eglise orthodoxe. Huit évêques uniates auraient été clandestinement ordonnés par le nonce apostolique depuis quarante ans.

Le pape vient d'envoyer à Bucarest son ambassadeur itinérant dans les pays de l'Est, Mgr Colasuonno, à qui Mr Dimitru Mazilu, vice-président du Conseil du Front du salut national, a donné toutes assurances quant au rétablissement des libertés religieuses, y compris la nomination des évêques par le Vatican. L'Eglise " uniate " a été autorisée à nouveau par le gouvernement. Le patriarche orthodoxe Teoctist de Bucarest a également reçu l'envoyé spécial du Vatican, à qui il a promis de restituer les églises et les biens de l'Eglise " uniate ".

La défense de l'environnement a le vent en poupe. Dans le cadre de leur quatrième forum étudiants-entreprises, qui doit se tenir à Paris les 17 et 18 janvier, les élèves de trois grandes écoles de chimie ont décidé d'aborder le problème sans fausse honte. Etudiants à l'Ecole nationale supérieure des industries chimiques de Nancy (ENSIC), à l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielle (ESPCI) et à l'Ecole nationale supérieure de chimie de Paris (ENSCP), les organisateurs ont prévu une conférence sur les thèmes " Chimie et environnement, à qui de jouer ? " Cette rencontre, qui aura lieu le 18 janvier à 17 heures à la Maison de la chimie, devraient réunir des spécialistes de la chimie et de l'environnement, sous la présidence de Guy Ourisson, membre de l'académie des sciences. " La conférence fait suite à un sondage effectué auprès des étudiants des trois écoles, explique Jérôme Sallard, étudiant à l'ENSIC. Nous avons découvert que l'environnement était leur première préoccupation, juste avant la sécurité dans les industries chimiques. " Les organisateurs veulent promouvoir l'idée que la chimie n'est pas forcément polluante, mais peut au contraire aider à la protection de l'environnement.

D'autre part, le secrétariat d'Etat chargé de l'environnement vient de publier un manuel sur les Technologies propres à l'usage, notamment, des enseignants du supérieur. Conçu par une équipe d'universitaires, l'ouvrage se compose d'une série de définitions, d'une partie méthodologique pour la mise en Óuvre d'un projet de technologies propres et de plusieurs études de cas. Le manuel est complété par des " transparents " qui peuvent apporter une aide visuelle.

La vogue de l'Europe de l'Est ne connait pas de limites. Dernier en date, le Club Méditerranée a saisi l'occasion.

Il propose d'aller, en une semaine, se rendre compte de l'évolution actuelle des pays de l'Est, en visitant Prague, Berlin-Est, Varsovie, Budapest, Sofia, Bucarest et Moscou. " Nous voulons que nos clients vivent cette période vitale de l'histoire ", a déclaré le directeur commercial du Club.

La vivre confortablement tout de même. Pour 12 000 francs, les heureux voyageurs, accompagnés par le PDG du Club Med lui-même, Mr Gilbert Trigano, auront droit à des " tables rondes avec des personnalités importantes dans toutes les villes ", et à être logés dans des hôtels de luxe.

La volonté de faire " vivre " la situation de ces pays ne va pas jusqu'à faire partager aux voyageurs les difficultés de l'existence...

Le tableau le plus cher du monde, les Iris de Van Gogh, va être remis en vente, révèle le New-York Times du mardi 9 janvier. Selon le quotidien américain, l'acquéreur, Mr Alain Bond, et Sotheby's négocieraient actuellement sa vente avec plusieurs acheteurs potentiels, mais aucune décision n'a été prise.

Le magnat australien de la bière avait acheté les Iris en 1987 pour un prix record de 310 millions de francs. A l'époque, il avait pu acquérir l'Óuvre grâce à un prêt de 27 millions de dollars consenti par Sotheby's.

" On va surmonter cette situation ", déclarait Nicolae Ceausescu cinq jours avant la révolution roumaine, le dimanche 17 décembre, à la veille de son départ pour Téhéran, au cours d'une réunion d'urgence de son proche entourage.

Au lendemain de la manifestation de Timisoara qui a déclenché les événements en Roumanie, Nicolae Ceausescu a voulu reprendre la situation en main, au cours d'une réunion du comité politique exécutif du comité central du Parti communiste, dont le Nouvel Observateur publie les minutes dans son édition du 11 janvier.

Lorsque le ministre de l'intérieur intervient en affirmant que la milice était armée, Nicolae Ceausescu rétorque : " Si elle était armée, elle devait tirer. (...) Comment une telle situation est possible ? Que des vagabonds entrent dans le siège du comité départemental du Parti ! Qu'ils frappent les soldats et les officiers ! Et que les autres n'interviennent pas !" S'adressant au général Vasile Milea : " Que font tes officiers, Milea ? Pourquoi ne sont-ils pas intervenus immédiatement ? Pourquoi n'ont-ils pas tiré ? Ils devaient tirer ! Qu'ils les foutent par terre ! D'abord qu'ils fassent les sommations et puis qu'ils tirent dans les jambes ! (...).

"Ah ! l'ennemi, ce n'est pas avec des sermons qu'on le calme... Il faut le brûler. On ne construit pas le socialisme avec de la désinformation, et des prières. Mais avec la lutte ! Il faut le construire par la lutte. Maintenant, en Europe, on est en train de capituler, de pactiser avec l'impérialisme, pour liquider le socialisme."

Nicolae Ceausescu destitue ensuite les ministres de la défense et de l'intérieur, ainsi que le chef de la Securitate : " Ces gens n'ont plus ma confiance. (...) Vous savez ce que je devrais faire ?... Vous mettre face à un peloton d'exécution ! C'est tout ce que vous méritez ! Parce que ce que vous avez fait veut dire pactiser avec l'ennemi ! ". Puis il donne ses instructions en confiant la direction des opérations à son épouse : " Donc, mesure immédiate, liquidez vite Timisoara, mettez les troupes en état d'alerte, en état de lutte, tant les unités du ministère de l'intérieur que celles de la défense nationale, et si quelqu'un essaie d'agir n'importe où (dans le pays), qu'on intervienne d'une façon radicale, sans discussion aucune. (...) Aucun touriste ne doit venir de l'étranger, entrer dans le pays, parce que tous sont devenus des agents d'espionnage. (...) Que personne n'entre, même pas des pays socialistes, sauf la Corée du Nord, la Chine et Cuba. Parce que tous les pays socialistes voisins n'inspirent pas confiance. (...) J'ai l'impression qu'au Congrès (le 14e Congrès) on n'a pas compris les choses comme il se devait. Les décisions n'ont pas été prises pour faire de la parade. Tous doivent savoir que nous sommes en état de guerre. Tout ce qui s'est passé, qui se passe en Allemagne, en Tchécoslovaquie, en Bulgarie maintenant et dans le passé proche en Pologne, en Hongrie sont des choses organisées par l'Union soviétique avec l'aide américaine et l'Occident. "

Le Français Franck Piccard a remporté jeudi la descente de Schladming, (Autriche), comptant sur la Coupe du monde Caffé Lavazza de ski alpin. Dans le temps de 2 min. 01 sec. 31/100, il a devancé l'Italien Christian Ghedina et le Suisse Daniel Mahrer, c'est la première fois que le Français, champion olympique du super-G et médaillé de bronze dans la descente, s'impose dans une épreuve de vitesse de la Coupe du monde. Il y a vingt ans qu'un skieur français (Henri Duvillard à Sestrières, en Italie, en 1970) ne s'était imposé dans une descente.

" On ne transforme pas en quelques jours la mentalité d'un peuple qui a subi un demi-siècle de communisme. " Au téléphone, la voix lointaine de Mme Doina Cornea est toujours aussi fluette, plus faible même que d'ordinaire puisque l'héroine de Cluj est " fatiguée, malade, à bout de forces ". Mais le solide bon sens de l'ancien professeur de français, brutalisé par le régime Ceausescu, n'a pas pour autant disparu.

Changer les mentalités. Alors que le pays se remet cahin-caha au travail, alors qu'à coups de décrets quotidiens le gouvernement du Conseil du Front de salut national installe le cadre local d'une indéniable démocratie, les vieux réflexes ont parfois tendance encore à étouffer les bonnes intentions.

De sa froide maisonnette de Cluj, Mme Doina Cornea menace indirectement de quitter le CFSN. " Pour l'instant j'y suis encore, déclare-t-elle au Monde, mais, vraiment, ce n'est plus possible. Il se passe un peu partout des choses qui me déplaisent. Il faut que le CFSN ajourne les élections, il faut que les autres partis politiques aient un meilleur accès à la télévision. La démocratie n'existe pas encore, vous savez, et nous en voulons une de type occidental, pluraliste. "

Que faire contre la manie de tous ceux, dans les médias, les administrations, les services publics, l'armée, la police, sans parler de la population, pour qui la Révolution se résume au simple remplacement d'une autorité - celle du Parti communiste - par une autre, celle du mythique CFSN ? " C'est simple, nous dira le tout nouveau vice-ministre de la culture, Mr Dan Petrescu, célèbre écrivain dissident de Iasi, il faut que nous nous donnions les moyens de changer la mentalité des gens. " C'est devenu, dans l'intelligentsia, un leitmotiv. " Il faut désidéologiser les médias, l'enseignement, la culture. "

Pour cela, ajoutera le vice-ministre à l'intention de France-Inter dans les studios de la radio de Bucarest, " nous avons besoin de livres, de journaux, de moyens techniques et, d'une façon générale, de culture... ". Pour commencer, précise Mr Lorin Antohi, jeune directeur général de trente-trois ans de l'enseignement pré-universitaire, " nous allons procéder, dans un premier temps, à coups de directives. Nous allons expurger des livres de classe tout ce qui fleure l'ancien régime. Les enseignants vont être invités à arracher de tous les ouvrages scolaires la première page qui présentait systématiquement une photo de l'ancien dictateur ". Les soi-disant " poèmes " de Ceausescu que l'on trouve notamment dans les livres d'apprentissage de l'écriture destinés aux enfants de six ans, genre " O ! mon parti bien-aimé, toi qui es la centrale hydraulique qui nous donne la lumière... ", tout cela, ainsi que les fadaises sur les mérites du " matérialisme historique et dialectique " sera bien entendu effacé.

D'ailleurs, à en croire un jeune professeur, les Roumains, qui ne manquent pas d'humour, rectifiaient parfois d'eux-mêmes, et les plaisanteries sur " le matérialisme hystérique et diététique de Ceausescu " couraient certains campus. Reste que le problème de fond est sérieux. " Il demeure à l'intérieur de nous-mêmes, confiera Mr Anton Uncou, rédacteur en chef du premier quotidien national Romania Libera, " des retenues, des craintes qui font que nous ne sommes pas encore vraiment libres dans notre tête ".

Romania Libera, qui tire à un million d'exemplaires - " sans aucun retour de vente depuis dix-huit jours " - se flatte pourtant d'avoir obtenu, la semaine dernière, à la suite d'un article, la démission du général Constantin Bostina, ex-ministre adjoint de l'économie.

" L'homme fut secrétaire particulier de Ceausescu et il avait des liens étroits avec la famille régnante. Ce n'était pas possible. De même, poursuit le journaliste - licencié début 1989 pour avoir tenté, avec quelques amis, de publier une gazette libre - nous faisons campagne pour le report des élections. Les partis d'opposition n'ont pas le temps de s'organiser. Or, une démocratie sans opposition, cela n'a aucun sens. " Les réflexes de l'intelligentsia sont bons. Reste au pouvoir en place, afin d'aider à l'évolution des esprits, à cesser de monopoliser l'unique chaine de télévision nationale.

Certes, plusieurs partis embryonnaires ont obtenu ici et là quelques minutes d'antenne. Certes, les étudiants semblent disposer depuis plusieurs jours d'une tribune quotidienne d'expression. Certes encore, les présentateurs, qui ont, pour l'essentiel, conservé ce ton déférent, propre aux zélateurs de l'ancien régime, lisent parfois en direct des communiqués et des appels émanant de simples citoyens, quelquefois agressifs à l'égard du CFSN.

Mais le nouveau pouvoir - c'est une critique courante à Bucarest - s'appuie encore beaucoup trop sur les hommes et les structures anciennes. On dira qu'il n'est pas possible pour l'instant de faire autrement. On dira que le gouvernement travaille et qu'il faut bien qu'il annonce ses décisions régulièrement et rapidement à la nation. Mais est-il bien nécessaire de répéter, plusieurs fois par jour, à l'antenne que le 12 février est décrété jour de deuil national et que l'ex-place du Palais devient à partir d'aujourd'hui la place de la Révolution ?

Le transport aérien mondial, passé de 750 millions de passagers à 1,1 milliard au cours de la dernière décennie, devrait plus que doubler d'ici l'an 2000, pour atteindre 2,5 milliards, selon le directeur général de l'Association du transport aérien international (IATA), Mr Günter Eser. Pour faire face à une telle demande, les compagnies aériennes devront acquérir plus de quatre mille appareils à réaction, dont 70 % destinés à couvrir les besoins liés à la croissance. Il faudra également compléter l'infrastructure, qui " n'a pas été capable de suivre la croissance de la demande, en Europe et aux Etats-Unis, mais également dans certaines zones importantes d'Asie et du Pacifique ", a-t-il déclaré. Il est enfin indispensable, selon Mr Eser, de mettre en place " un plan de développement cohérent pour chaque région et de pouvoir compter sur une communication constructive entre toues les parties concernées ".

Les prix à la consommation ont augmenté de 1,1 % en moyenne annuelle aux Pays-Bas l'an dernier, a indiqué le ministère de l'économie le mercredi 10 janvier. Le dernier mois de l'année s'est soldé par une stabilité des prix. En 1988, l'inflation aux Pays-Bas avait été limitée à 0,7 %.

Près de 15 millions de touristes étrangers - chiffre record - ont visité le Royaume-Uni pendant les dix premiers mois de 1989, mais le déficit de la balance touristique s'est accru, selon les statistiques publiées mercredi 10 janvier par le ministère du tourisme.

L'augmentation de 9 % du nombre des visiteurs étrangers, doublée d'un accroissement égal de leurs dépenses, qui atteignent 5,8 milliards de livres (55 milliards de francs environ), est contrebalancée par l'augmentation de 6 % du nombre des touristes britanniques à l'étranger et par l'accroissement de 13 % de leurs dépenses, qui s'élèvent à 8,4 milliards de livres.

Le prix du timbre, qui n'avait pas bougé depuis août 1985, a augmenté de dix centimes à compter du jeudi 11 janvier. La lettre passe de 2,20 francs à 2,30 francs, le tarif lent passant de 2 francs à 2,10 francs.

D'autre part, conformément à sa politique de rééquilibrage des tarifs, France Telecom va abaisser de 5,9 %, à compter de vendredi, le prix des communications interurbaines de plus de 100 kilomètres.

" Les événements en cours sont loin de nous inciter à une sorte de désarmement unilatéral ", a déclaré le ministre de la défense, Mr Jean-Pierre Chevènement, en présentant, jeudi 11 janvier, ses vÓux de Nouvel An à la presse. " La France a trouvé un juste équilibre, a-t-il ajouté, en limitant bon an, mal an son effort de défense à quelque 3,7 % de son PNB, en se dotant d'une panoplie complète mais raisonnable, en appliquant toujours au plus près le principe de stricte suffisance tout en maintenant un dispositif moderne et crédible. Souhaiter que cesse la course aux armements revient à souhaiter que chaque puissance sache mesurer son effort de défense nucléaire et conventionnel. ".

Evoquant la programmation militaire 1990-1993 approuvée l'an dernier par le Parlement, Mr Chevènement considère que " la France ne baisse pas sa garde ". " Notre budget d'équipement augmente à un rythme satisfaisant, même si ce rythme est légèrement moindre que prévu. L'essentiel est que nous ayons réussi à maintenir tous nos programmes, au prix, pour certains d'entre eux, de quelques étalements dans le temps justifiés par la complexité de certains développements de la technologie. "

Le ministre de la défense a ensuite expliqué sa conception de " l'Europe des peuples ". " Défendre l'idée de nation dans le monde d'aujourd'hui, a-t-il affirmé, c'est défendre toutes les nations, c'est défendre tous les peuples, ce qui est le contraire même du chauvinisme, de la xénophobie et du nationalisme (...). C'est cette Europe des peuples qu'a clairement choisie le président de la République en appelant de ses vÓux la constitution d'une large confédération européenne rassemblant tous les pays d'Europe sous la bannière de la liberté (...). Choisir le parti des nations, c'est souhaiter que chaque peuple reste lui-même, chacun enrichissant l'autre. "

Mr Chevènement a enfin annoncé que le gouvernement français venait de donner son accord au principe du rapprochement entre les sociétés Thomson-CSF et British Aerospace pour créer une société commune, Eurodynamics, dans le domaine des missiles. La création de cette société a été rendue nécessaire par la décision britannique (le Monde du 12 décembre 1989) de participer, aux côtés de la France et de l'Italie, au projet de conception d'une famille de missiles anti-aériens et antimissiles, qui sera concurrente d'un programme conduit par l'OTAN.

Annabel Markov, la veuve de l'écrivain Georgi Markov - tué en 1978 à Londres par un parapluie à la pointe enduite de poison - a demandé, mercredi 10 janvier, aux autorités bulgares - qu'elle tient pour responsables du meurtre - de "reconnaitre leur responsabilité" et de faire toute la lumière sur l'affaire.

"Il s'agissait d'un des crimes les plus noirs de la guerre froide", a ajouté Mme Markov, qui est née en Grande-Bretagne et effectue actuellement son premier voyage en Bulgarie.

Georgi Markov, un célèbre auteur bulgare, avait profité d'un déplacement en Italie en 1969 pour faire défection. Il avait été tué le 29 septembre 1978 à Londres, où il travaillait pour le service en langue bulgare de la BBC.

Il avait été piqué alors qu'il attendait un autobus. Mme Markov s'est entretenue mercredi avec Alexandre Lilov, un des membres de la nouvelle direction bulgare.

Mr Danny Morrison, vice-président du Sinn Fein, le parti politique qui sert de couverture légale à l'IRA, a été inculpé mercredi 10 janvier d'enlèvement par un tribunal de Belfast (nos dernières éditions du jeudi 11 janvier). Mr Morrison, qui avait été arrêté dimanche, est accusé d'avoir participé à la séquestration, du 4 au 8 janvier, de Mr Alexander Lynch, que la police a finalement libéré après un raid sur une maison du quartier catholique de Belfast ouest où celui-ci était, selon elle, retenu.

Mr Morrison restera en détention au moins jusqu'au 26 janvier. Il proclame qu'il n'a rien à voir avec cet enlèvement et met au défi les policiers de prouver le contraire. La police l'a interpellé au moment même où elle libérait Mr Lynch, mais en un autre point du quartier catholique.

La règle veut que les dirigeants du Sinn Fein ne participent jamais aux opérations militaires menées par l'IRA. Mr Morrison l'aurait-il enfreinte, faisant ainsi un formidable cadeau au RUC ? On avance une autre version dans les milieux républicains de Belfast. Mr Lynch, retourné par l'IRA, était prêt à raconter, au cours d'une conférence de presse comment le RUC espionne les catholiques. Il s'y préparait dans une maison jugée sûre de Belfast ouest. Le RUC aurait monté ce raid pour faire capoter l'opération.

A l'occasion de sa conférence de presse de rentrée, mercredi 10 janvier, le chancelier Kohl a répondu sans détour à toutes les critiques qui lui avaient été adressées pendant la trêve des fêtes de fin d'année : il poursuivra ses conversations avec Mr Hans Modrow, le premier ministre est-allemand, afin d'aboutir le plus rapidement possible, à la signature d'un traité établissant une " communauté contractuelle " entre les deux Etats allemands.

Comme il l'a fait jusqu'à présent, le gouvernement veut continuer de parler avec tous ceux qui assument une responsabilité en RDA, gouvernement et opposition. " En effet, ce n'est qu'ainsi que nous pourrons influer durablement sur la poursuite du processus de réformes dans tous les secteurs et sur le respect des règles démocratiques. " Le chancelier a d'autre part confirmé la venue à Bonn, début février, de Mr Hans Modrow.

Dans les rangs de l'opposition social-démocrate, et même chez le partenaire FDP, des voix s'étaient élevées ces derniers jours pour que le gouvernement fédéral " gèle " les négociations avec Berlin-Est tant que les exigences formulées par l'opposition n'auront pas été acceptées. Il s'agit de l'adoption d'une loi électorale garantissant l'égalité des chances à toutes les formations politiques, et du refus, par les groupes d'opposition, de laisser se reconstituer un service de renseignement sur les ruines de la défunte Stasi (sécurité d'Etat). Ces conflits qui se traduisent par des affrontements autour de la " table ronde " gouvernement-opposition qui siège à Berlin-Est ne sauraient, dans l'esprit d'Helmut Kohl,remettre en cause le processus engagé depuis le changement à la tête de l'Etat est-allemand. " Quiconque, a-t-il déclaré, ne veut pas qu'un nombre croissant de nos compatriotes quittent la RDA doit maintenant contribuer de manière concrète et avec détermination à ce que les habitants de la RDA puissent avoir une perspective convaincante pour leur avenir politique et économique. Que chaque jour plus de mille personnes quittent la RDA constitue une saignée qui rend de plus en plus difficile un assainissement économique de la RDA. "

Il a, à plusieurs reprises, insisté sur le caractère urgent des mesures à prendre pour éviter un écroulement économique de la RDA consécutif à une hémorragie de cadres et de personnel qualifié : " Les jours et les mois qui viennent seront décisifs. " Mr Kohl a balayé de quelques mots ironiques les objections des " donneurs de conseils ", qui, comme le social-démocrate, Mr Egon Bahr, ou le président du Parti libéral, Mr Lambsdorff, veulent influencer son comportement vis-à-vis du gouvernement de la RDA : " Toutes ces déclarations sont ennuyeuses à lire ", a-t-il remarqué.

Le chancelier a été par ailleurs soumis à un feu roulant de questions sur son attitude concernant la question de la ligne Oder-Neisse. Il a contesté avoir une attitude ambiguë sur la question du caractère définitif de cette frontière, et a réaffirmé qu'en la matière il était lié par le respect de la loi fondamentale et des traités internationaux. Il répondait ainsi indirectement aux critiques de Mr Genscher pour qui "ceux qui laissent ouverte la question de la frontière occidentale de la Pologne ferment la porte à l'unité allemande". Mr Kohl a contre-attaqué en accusant ceux qui mettent ce thème de la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse en avant de se livrer à des manÓuvres électoralistes pour renforcer l'extrême-droite au détriment des chrétiens-démocrates.

Le chancelier a par ailleurs exposé les grandes lignes de son action internationale pour l'année à venir. Il a annoncé qu'il se rendrait en URSS au cours de cette année pour rencontrer Mikhail Gorbatchev. "Nos rapports avec l'Union soviétique continuent pour nous d'avoir une importance vitale", a-t-il souligné, en ajoutant qu'il "paierait de sa personne" pour que la déclaration commune signée au mois de juin dernier "soit mise en pratique intégralement", notamment dans le domaine des relations économiques. En ce qui concerne l'avenir de la Communauté européenne, le chancelier a réaffirmé sa volonté de "faire des progrès rapides dans les secteurs clés du marché unique, mettre en pratique la charte sociale et nous voulons préparer minutieusement et exhaustivement la conférence gouvernementale pour l'union économique et monétaire". Pour ce faire, Helmut Kohl entend entretenir avec la Bundesbank une "coopération aussi étroite et confiante que possible".

Enfin le chancelier s'est également déclaré favorable à une réunion au sommet des chefs d'Etat et de gouvernement participant à la CSCE, comme l'ont proposé François Mitterrand et Mikhail Gorbatchev, mais il a encore une fois insisté sur la nécessité de préparer "minutieusement et exhaustivement cette conférence". Mr Helmut Kohl, pour qui l'année électorale sera décisive, ne tient pas, en effet, à ce que des décisions prises trop rapidement dans le cadre d'instances internationales viennent parasiter un débat intérieur où il a su affirmer une maitrise soulignée jeudi matin par la plupart des commentaires de la presse ouest-allemande.

L'Albanie accuse les Albanais en exil de fomenter un soulèvement populaire analogue à ceux qui ont récemment bouleversé les régimes communistes en Europe de l'Est. Dans un article intitulé "L'Albanie socialiste ne laissera personne la déstabiliser", le quotidien du PC, Zeri i Popullit, a accusé, mercredi 10 janvier, les exilés de vouloir restaurer la monarchie en faisant appel au fils du roi Zog. Ce dernier fut renversé par les troupes italiennes et allemandes en 1939. Son fils Leka, qui vit en Afrique du Sud, a annoncé, selon l'agence Reuter, que son "gouvernement en exil" se préparait à brouiller les ondes de la radio albanaise pour donner le signal de l'insurrection contre le régime de Tirana.

Le journal dénonce également comme une tentative de déstabilisation les appels lancés en Grèce en faveur de la liberté religieuse en Albanie. "Inspirés par les changements qui se sont produits en Europe de l'Est, écrit Zeri i Popullit, les milieux réactionnaires et les chefs de clans de l'Eglise orthodoxe grecque ont cru que l'heure était venue d'intervenir en Albanie." Ces accusations sont lancées après que des sources orthodoxes à Athènes eurent annoncé que quatre jeunes frères albanais d'origine grecque, les frères Prassos, avaient été arrêtés et tués le 11 octobre dernier pour avoir tenté de franchir la frontière gréco-albanaise (le Monde du 16 décembre). Cette information est fermement démentie à Tirana. Selon l'agence albanaise ATA, l'ambassade d'Albanie à Athènes a même projeté le 5 janvier pour les journalistes grecs et étrangers un document télévisé tourné le 31 décembre et montrant les frères Prassos fêtant en famille le Nouvel An.

Les autorités de Tirana sont d'autre part engagées dans une polémique avec Belgrade où la presse avait fait état de " désordres " courant décembre, dans la ville de Shkoder, non loin de la frontière avec la Yougoslavie. L'ambassade d'Albanie à Belgrade avait aussitôt qualifié ces informations de " pures spéculations ". Le journal yougoslave Politika revient cependant jeudi sur ce sujet, affirmant que des " mesures d'urgence " ont été décrétées dans la région de Shkoder, où, toujours selon le même journal, cité par l'AFP, plusieurs manifestations de mécontentement, violemment réprimées, se sont déjà produites au cours des dernières années. Politika décrit d'autre part la situation à Tirana où, dit-il, la garde a été quadruplée autour des résidences du président Ramiz Alia et de la veuve de son prédécesseur Enver Hodja.

Il va de soi que les informations concernant l'Albanie publiées en Yougoslavie doivent être accueillies avec la plus extrême réserve. Les deux pays sont en effet engagés dans un contentieux à propos des habitants de souche albanaise résidant dans la province yougoslave du Kosovo. Belgrade accuse Tirana d'encourager les désordres dans cette province et de nourrir à son égard des ambitions irrédentistes. Tirana, de son côté, dénonce périodiquement les persécutions dont seraient victimes les Albanais du Kosovo.

Le premier ministre est-allemand, Mr Hans Modrow, a proposé jeudi 11 janvier à l'opposition de jouer un rôle dans son gouvernement de coalition conduit par les communistes, avant les élections libres du 6 mai prochain. Devant le Parlement, Mr Modrow a déclaré que : " L'opposition pourrait, par le biais de personnalités compétentes, prendre part au gouvernement de façon directe et responsable. "

De retour du sommet du COMECON, à Sofia, le premier ministre est-allemand, Mr Hans Modrow, a défendu, jeudi matin 11 janvier, devant le Parlement son action gouvernementale attaquée de tous côtés depuis la rentrée. Il est notamment sévèrement mis en cause pour son projet de remplacer l'ancienne sécurité d'Etat (STASI) par un nouvel office de protection de la Constitution, sur le modèle ouest-allemand.

Tant les groupes d'opposition que les anciens partis du Bloc national, membres de la coalition gouvernementale, reprochaient surtout au chef de gouvernement de ne pas les associer réellement aux décisions, de ne pas aller assez vite et assez loin dans la démocratisation. On le soupçonne de chercher avant tout à conserver la mainmise du Parti communiste sur les structures du pouvoir et de ne pas vouloir donner de chances égales à tous pour les prochaines élections.

Le Parlement devait débattre jeudi de la réforme économique et d'un projet de loi sur les joints-ventures. Plusieurs autres projets de loi importants, notamment la nouvelle réglementation des médias et une nouvelle législation électorale, sont également en cours de discussion actuellement. Chacun cherche à renforcer sa position. Ainsi trois des formations de l'ex-Bloc national, la CDU, le Parti libéral, démocrate et le Parti national démocrate viennent de faire savoir que la poursuite de leur participation à la coalition jusqu'aux élections du 6 mai dépendait de la démonstration par le gouvernement de sa volonté de coopération. L'opposition, qui avait menacé lundi de quitter la table ronde, devait organiser jeudi après-midi 11 janvier une chaine humaine autour du Palais de la République, siège du Parlement. Les milieux proches du premier ministre brandissaient de leur côté ces derniers jours la menace d'un recours à un référendum sur l'action gouvernementale s'ils devaient faire face à trop d'opposition.

Le ministre français des affaires étrangères, Mr Roland Dumas, est arrivé mercredi soir 10 janvier à Bucarest pour une visite officielle de quarante-huit heures, la première d'un chef de la diplomatie occidentale en Roumanie depuis la chute de Nicolae Ceausescu. Mr Dumas devait rencontrer jeudi Mr Iion Iliescu, président du Conseil du Front de salut national (CFSN). Il est accompagné du ministre français de l'agriculture, Mr Henri Nallet, qui avait annoncé mardi l'attribution d'une aide alimentaire d'urgence de 5 millions de francs à la Roumanie.

A Bucarest, une table ronde entre le CFSN et les partis naissants ou renaissants en Roumanie se tiendra la semaine prochaine, à une date non précisée, pour aborder la préparation des élections générales, a-t-on appris mercredi de source informée. Ce sera la première fois depuis la chute du régime Ceaucescu que le CFSN entamera des négociations avec les différents partis d'opposition roumains pour discuter de l'avenir politique du pays.

Cette table ronde devrait être consacré au projet de loi électorale en vue de la consultation prévue en avril. Des dirigeants de l'opposition se sont déjà prononcés pour un report des élections de quelques mois, afin de donner le temps à leurs formations de s'organiser. Les partis politiques qui désirent se faire enregistrer doivent, selon un décret publié par le CFSN, avoir au minimum 250 membres, s'inscrire au tribunal de la localité où ils se déclarent et payer une taxe de 2 000 lei (225 dollars).

Par ailleurs, le premier procès d'un haut responsable de la Securitate, celui du général Neagoe, le chef des gardes du corps de l'ancien dictateur Nicolae Ceausescu, s'ouvrira " dans les tout prochains jours " à Bucarest, a-t-on appris mercredi de source informée. L'arrestation du général Neagoe n'avait pas été annoncée jusqu'ici. Les procès politiques où seront jugés des membres du clan Ceausescu, dont Nicu, le fils du dictateur, auront lieu dans une phase ultérieure, a-t-on indiqué de même source.

Dans une interview diffusée mercredi soir par la chaine de télévision française TF 1, un avocat désigné pour les défendre, Mr Nicolai Federescu, a estimé que les époux Ceausescu ont cru " jusqu'au bout que quelqu'un pourrait les sauver " de l'exécution. Mr Federescu a indiqué qu'ils avaient commencé par collaborer avec la défense, mais avaient cessé toute coopération lorsque celle-ci a voulu invoquer l'irresponsabilité mentale. Mr Federescu a estimé avoir fait " en conscience son devoir d'avocat dans le strict respect des lois ".

Rapportant des propos de l'avocat, qui n'ont toutefois pas été diffusés à l'antenne, TF 1 a enfin indiqué que le procès avait duré trois heures et que Mr Federescu avait reçu une balle à l'épaule en en revenant. La chaine n'a pas donné de précisions sur cet incident.

L'Arabie saoudite connait depuis quelques années une recrudescence des cas de détention politique arbitraire et de torture, affirme Amnesty International dans un rapport rendu public à Londres.

Selon ce document, plus de sept cents prisonniers politiques ont été, depuis 1983, incarcérés sans jugement, la plupart étant gardés au secret pour des périodes allant de deux semaines à six mois. En 1989, au moins cent personnes - dont certaines auraient été torturées - ont été détenues dans ces conditions. Ces procédures arbitraires visent surtout, selon Amnesty, les membres de l'Organisation de la révolution islamique - Hezbollah (pro-iranienne) et ceux du Parti de l'action socialiste arabe (d'inspiration marxiste).

L'organisation, qui cite de nombreux témoignages d'opposants disant avoir été torturés ou détenus au secret sans même savoir de quoi ils étaient accusés, ainsi que plusieurs cas de personnes décédées en cours de détention, demande au gouvernement saoudien de prendre des mesures pour mettre fin à ces violations des droits de l'homme.

Le président américain George Bush a assuré, mercredi 10 janvier, son homologue colombien, Mr Virgilo Barco, que les Etats-Unis ne prendraient aucune mesure pour lutter contre le trafic de drogue en Colombie sans un total accord et la coopération de ce pays, a annoncé la Maison Blanche. Mr Bush a appelé Mr Barco au téléphone, lui exprimant ses " regrets " pour les " récents malentendus " entre les deux pays, résultant d'informations de presse " erronées ", a précisé la Maison Blanche.

Les Etats-Unis avaient fait part de leur intention d'effectuer au large de la Colombie une surveillance aérienne et maritime du trafic de drogue. Le porte-avions américain John-Kennedy et le croiseur Virginia avaient quitté leur base de Norfolk (Virginie) la semaine dernière, laissant à penser qu'ils se rendraient au large de la Colombie, alors que ce pays n'avait pas donné son accord. Bogota avait vivement protesté après que la presse colombienne eut affirmé que ces navires entendaient se livrer à un " blocus " du pays.

Selon le communiqué de la présidence, Mr Bush a affirmé au président Barco qu'il n'avait pas approuvé de manÓuvres maritimes au large de la Colombie, qu'aucun blocus n'avait été envisagé, que les Etats-Unis n'avaient " jamais eu l'intention de conduire de quelconques activités dans les eaux territoriales colombiennes ".

Deux personnalités de l'ancien régime panaméen, Mme Belgica Castillo (ex-directrice des services d'immigration) et son mari, ont quitté mercredi 10 janvier les locaux de la nonciature apostolique où ils s'étaient réfugiés à la suite de l'intervention des troupes américaines le 20 décembre. Le couple a aussitôt été arrêté par les soldats américains qui encerclent la représentation du Vatican. Mme Castillo est accusée d'avoir commis de très nombreuses irrégularités dans l'exercice de ses fonctions, en particulier la vente de faux passeports et de visas à plus de vingt mille étrangers (Cubains et Chinois surtout) qui devaient payer jusqu'à 10 000 dollars en échange de ses " faveurs ". La nonciature n'abrite plus qu'un seul réfugié, le capitaine Eliecer Gaitan, ancien chef de la sécurité du général Noriega. L'épouse de l'ancien homme fort du Panama, ses trois filles, son gendre et son petit-fils sont toujours réfugiés dans la résidence de l'ambassadeur cubain dans la capitale panaméenne.

Mme Noriega est furieuse : " Les Américains, dit-elle, n'ont pas respecté leur promesse. Ils s'étaient engagés à nous accorder des sauf-conduits pour quitter le pays en échange de la reddition de mon mari. Nous n'avons pas eu de nouvelles depuis. " Les Etats-Unis affirment ne pas avoir pris cet engagement mais Mme Noriega est catégorique. Felicidad - c'est un fait connu au Panama où on l'appelle par son prénom - a du caractère et la rumeur populaire évoquait régulièrement ses prodigieuses colères à propos des frasques de son mari. Malgré la précarité de sa situation actuelle, elle n'a pas perdu de son agressivité : " Qui commande dans ce pays ?, s'exclame-t-elle. C'est Bush, n'est-ce pas ? Alors c'est à lui que je dois m'adresser pour obtenir justice ? "

Mme Noriega soutient qu'elle n'a " rien à voir " avec les accusations portées contre l'ancien pouvoir. Ce n'est certes pas l'avis des nouvelles autorités, qui veulent des explications sur l'origine des fonds déposés à l'étranger sur des comptes à son nom. A la demande du Panama, la France, le Luxembourg, la Suisse et l'Autriche ont gelé plusieurs millions de dollars dans des comptes appartenant aux différents membres de la famille Noriega.

Des sauf-conduits?

" Cette maison m'appartient ", dit-elle à propos de la superbe résidence où elle vivait dans la capitale panaméenne, à quelques centaines de mètres à peine de son refuge actuel. " Elle est à mon nom ! De quel droit me l'enlève-t-on ? Le nouveau gouvernement s'est emparé de tous mes biens et de ceux de ma fille, Sandra. Et maintenant, on veut m'obliger à quitter mon pays ! "

Les Noriega occupent une aile entière de la résidence relativement modeste de l'ambassadeur cubain. Les dix-huit autres réfugiés sont moins bien lotis et dorment sur des matelas jetés par terre. Deux anciens députés du Parti révolutionnaire démocratique (PRD, formation créée par les militaires), MM Luis Gomez et Reynaldo Rodriguez, sont là ainsi que l'ancien ambassadeur du Panama à La Havane, Mr Reynaldo Rivera. Aucun n'a cherché à organiser la résistance contre les troupes américaines auxquelles l'ancien régime avait pourtant promis " un Vietnam " si elles osaient violer la souveraineté panaméenne. Aujourd'hui Mr Gomez - connu sous le nom de " Lucho ", - qui faisait trembler ses administrés de l'immense quartier populaire de San-Miguelito, dénonce la " chasse inhumaine menée par les Américains " contre les partisans du général Noriega.

L'ancien député qui est considéré comme un " crypto-communiste " du PRD, souhaite partir pour Cuba ainsi que six autres réfugiés de l'ambassade. Quant à la famille Noriega, sa destination la plus probable serait la République dominicaine du fait de sa relation avec une personnalité de ce pays, le général Beauchamp, beau-père de Sandra Noriega, qui est à Panama pour tenter de convaincre le gouvernement d'accorder les sauf-conduits nécessaires.

Selon l'ambassadeur de Cuba, Mr Lazaro Mora, les autorités locales ne peuvent pas s'opposer à la sortie du territoire de personnes ayant obtenu l'asile dans une ambassade. " La convention de Caracas (1954), dit-il, stipule que c'est au pays-hôte - en l'occurrence Cuba - de déterminer si un individu est persécuté. A partir du moment où nous avons décidé d'accorder l'asile à des Panaméens, le gouvernement local est obligé d'accorder les sauf-conduits pour leur permettre de quitter le territoire, même s'il y a rupture des relations diplomatiques entre nos deux pays ". Seul problème : la convention de Caracas ne donne pas de limite de temps et le président Endara, qui a mis en garde les pays d'Amérique latine contre " l'utilisation de l'ancienne politique pour protéger de vulgaires assassins ", a visiblement décidé de prendre son temps.

Dans un remarquable souci de symétrie, l'Union soviétique a, mercredi 10 janvier, fait un double geste en direction d'Israël et des Palestiniens. Le jour même où le ministre soviétique des affaires étrangères, Mr Edouard Chevardnadze recevait le ministre israélien de la science et de la recherche, Mr Ezer Weizman, Moscou a annoncé que la représentation de l'OLP en URSS était élevée au rang d'ambassade. Et cela au moment où nombre de pays arabes - mais surtout l'organisation de Mr Yasser Arafat - ne cachent pas leurs appréhensions devant la rapidité avec laquelle les pays de l'Europe de l'Est renouent avec l'Etat hébreu et leur inquiétude devant l'augmentation du nombre de juifs soviétiques autorisés à émigrer en Israël (le Monde du 11 janvier).

De son côté, l'URSS va nommer un ambassadeur auprès du comité exécutif de l'OLP, à Tunis. Les Soviétiques s'étaient contentés, après la proclamation de " l'Etat palestinien ", par l'OLP en novembre 1988, à Alger, de reconnaitre cette proclamation et non " l'Etat " lui-même.

Parallèlement, l'agence TASS a annoncé, à l'issue de la rencontre - de deux heures - entre MM Weizman et Chevardnadze, que l'URSS était prête à engager des négociations pour " régler le statut des groupes consulaires dans les deux pays ". Depuis plus d'un an, un groupe consulaire israélien (dont le chef, Mr Ariyeh Levine, n'a pas été autorisé à assiter à l'entretien de mercredi) est présent à Moscou sous pavillon néerlandais. Un groupe similaire se trouve en Israël. Les Soviétiques ont rompu leurs relations diplomatiques avec l'Etat hébreu lors de la guerre des six jours, en 1967.

Washington a fait le même effort de symétrie mais pour marquer son impatience devant la persistance des obstacles auxquels se heurtent ses tentatives d'organiser un dialogue israélo-palestinien.

Le secrétaire d'Etat James Baker est prêt à poursuivre ses efforts " aussi longtemps que les parties seront décidées à faire des progrès " mais " il y a beaucoup d'autres régions du monde qui réclament son attention, des régions où les circonstances produisent des changements ", a averti le porte-parole du Département d'Etat au moment où l'on parle de plus en plus, d'une annulation pure et simple du projet de rencontre égypto-israélo-américaine destinée à définir les modalités du dialogue israélo-palestinien.

Trente et une personnes, parmi lesquelles quatre Afghans, accusées de "trafic de stupéfiants " et de " corruption", ont été pendues, mercredi 10 janvier, en Iran, rapporte l'agence officielle IRNA. Ces pendaisons, qui ont eu lieu dans la prison de Ghezel-Hessar, près de Karaj, à l'ouest de Téhéran, ainsi que dans les villes de Chiraz (Sud), Sabzevar (Est) et Saveh (Sud), portent à mille le nombre des personnes exécutées en vertu d'une loi antidrogue entrée en vigueur le 21 janvier 1989.

- Une majorité des chefs de clinique assistants et d'internes des hôpitaux de Paris ont participé, mercredi 10 janvier, à la première journée de la " grève illimitée " des soins non urgents , décidé pour protester contre le gel de l'accès au secteur libéral à honoraires libres et contre les difficultés que connaissent les médecins pour s'installer dans le centre des villes (le Monde du 11 janvier). L'Assistance publique de Paris faisait état d'un mouvement suivi à 58,6 % par les chefs de clinique et à 64 % par les internes. L'intersyndicale des chefs de clinique affirmait de son côté que la grève était suivie globalement par 81,5 % des médecins concernés.

- Un homme a été tué et treize autres personnes blessées, dont cinq grièvement, lors d'une explosion due au gaz qui a ravagé, mercredi 10 janvier, l'Hôtel de Toulouse situé 7, rue d'Austerlitz dans le douzième arrondissement de Paris. Le corps de Kamal Ajjouri, quarante-sept ans, réceptionniste de l'hôtel, a été découvert, dans la nuit de mercredi à jeudi par les sapeurs-pompiers, enseveli sous les gravats. Les blessés sont essentiellement des ouvriers travaillant à la réfection de ce bâtiment de quatre étages, situé à deux pas de la gare de Lyon. Selon les spécialistes de GDF arrivés sur les lieux, la déflagration pourrait avoir été provoquée par la crevaison accidentelle d'une conduite à moyenne pression mise au jour par les ouvriers.

Les jours d'Olivier Grouès, PDG de Rank Xerox France, blessé par balle à l'issue de la prise d'otages effectuée, mardi 9 janvier, dans le quartier de la Défense, par Daniel Vielle, ancien employé de la société, ne sont plus en danger. Alors que les négociations menées par Mr Jean Trouillet, directeur départemental des polices urbaines des Hauts-de-Seine, se terminaient sur une issue positive, un gardien de la paix affecté comme chauffeur s'est affolé, visant en fait au jugé l'un de ses collègues inspecteurs qui tenait le fusil arraché au ravisseur. Agé de quarante-huit ans, ce gardien, Mr Pedro Rico, a été suspendu et, après avoir été entendu par l'inspection générale de services (IGS), devait être inculpé dans la journée de jeudi.

Le dénouement de la prise d'otages aurait dû être heureux. Conduites par le directeur des polices urbaines des Hauts-de-Seine, Mr Jean Trouillet, les négociations avec le ravisseur, Daniel Vieille, ancien chef des ventes de Rank Xerox, licencié en 1982, avaient abouti à un accord. Une voiture était mise à la disposition du preneur d'otages, à qui la société remettait un chèque de 1,5 million de francs pour satisfaire ses demandes, et Mr Trouillet était " échangé " contre les deux otages. Tout était donc fini en apparence. Mais le comportement des deux otages, qui se sont jetés sur l'ex-employé de Rank Xerox au moment d'être libérés, a provoqué des réactions en chaine. En une quinzaine de secondes, on est passé d'une négociation rondement menée à une " bavure " policière.

Voici le film des événements. Les deux otages, parmi lesquels Mr Olivier Grouès, PDG de Rank Xerox France, bousculent leur ex-employé au moment où celui-ci se rend en acceptant de sortir du bureau où il retient les deux hommes sous la menace de son fusil " Riot gun ". Trois coups de feu partent du fusil à canon scié, sans blesser personne. L'arme tombe à terre. Des policiers, depuis une pièce voisine, interviennent, maitrisent Daniel Vielle ; un inspecteur s'empare du fusil. Tout va très vite. Affolés, les deux otages s'enfuient par un escalier de secours, en hurlant " au secours ! ". L'inspecteur de police les suit dans l'escalier, le fusil à la main. Quand les trois hommes arrivent au dix-huitième étage, ils tombent sur un gardien de la paix en civil qui ne participait pas directement à l'opération. Cet homme, Mr Pedro Rico, chauffeur du chef d'état-major de la direction départementale des polices urbaines, assurait la liaison radio dans la salle de négociations située au dix-huitième étage.

Quand il entend les coups de feu qui viennent d'éclater un étage plus haut, il sort précipitamment dans le couloir. Il est alors armé d'un revolver qu'il a emprunté à l'un de ses collèges avant de partir sur les lieux de la prise d'otages. Normalement doté d'une arme dans le cadre de ses fonctions sur la voie publique, il avait oublié son revolver de dotation chez lui.

Brusquement, il se retrouve nezà nez avec trois hommes en train de courir. Pedro Rico, qui n'a rien, disent ses collègues, d'un " détraqué de la gâchette ", tire au jugé sur l'homme porteur d'un fusil, mais c'est le PDG qui sera atteint par la balle, à l'abdomen. Au moment où il se penche sur le corps du blessé, Pedro Rico apprend sa méprise.

Les cinq policiers du RAID, présents dans la tour de la Défense tout au long des événements ne sont pas intervenus dans une opération qui, dit-on au ministère de l'intérieur, aurait dû se terminer sans problème. Le policier auteur de la " bavure " a été entendu par l'inspection générale des services (IGS) et a été suspendu de ses fonctions.

Le réalisme a finalement prévalu, mercredi 10 janvier à Sofia, à l'issue de la 45e session du COMECON, l'organisation économique des pays socialistes : malgré une belle offensive de la délégation tchécoslovaque, auréolée de son prestige démocratique tout neuf, les dix pays participants se sont sagement rangés derrière un compromis, même si certains d'entre eux ont dû ravaler quelques velléités de bouleversements.

Les optimistes retiendront de cette session de deux jours qu'" un accord unanime s'est dégagé sur la nécessité de changer le COMECOM ". Plus cynique, un délégué soviétique observait en souriant dans les couloirs : " Tout le monde est finalement d'accord sur une chose, c'est que le COMECON doit exister. " C'est ça, l'interdépendance... Quel pays socialiste peut actuellement envisager de se fournir en pétrole ou en gaz ailleurs qu'en URSS, c'est-à-dire en devises fortes ? Difficile de ne pas respecter des accords multilatéraux en vigueur " lorsque la moitié de son économie en dépend ", reconnait le ministre du commerce extérieur de Tchécoslovaquie, Mr Andrej Barcak. Son collègue des finances, Mr Vaclav Klaus, finissait d'ailleurs par expliquer, après la cérémonie de signature des protocoles, l'une des raisons pour lesquelles il plaidait si vigoureusement en faveur de changements radicaux. " Sinon, nous risquerions de perdre notre crédibilité en Tchécoslovaquie ", a-t-il dit, un Óil peut-être sur les élections libres prévues dans son pays en mai ou juin.

Pour le même délégué soviétique, les Tchécoslovaques, avec leur attitude d'" enfants terribles ", ont simplement fait preuve de " romantisme ". " Mais quand ils comptent leurs sous, ajoutait-il, ils réalisent qu'ils ont toujours besoin de nous "...

Réalisme aussi quant aux tentatives hongroises d'encourager une intégration régionale restreinte des trois pays tournés vers l'économie de marché : Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne. Là, ce sont surtout les Polonais qui tempèrent, apparemment soucieux de ne pas avoir l'air d'isoler l'URSS. " Aucune organisation spécifique n'a été créée, a souligné le premier ministre Tadeusz Mazowiecki. Nous avons parlé de coopération plus étroite entre nos trois pays, de l'idée d'un laboratoire économique ; des experts vont étudier cela ensemble. " " Nous avons tous trois une situation économique différente, a renchéri le Tchèque Vaclav Klaus, il nous serait donc difficile de signer un accord dès demain ".

Aujourd'hui, la seule réalité concrète, c'est toujours le COMECON. Pour parvenir aux " changements radicaux " dont parle le communiqué final fort succinct, quelles procédures et quel calendrier adopter ? Ces questions ont occupé la plus grande partie de ce qui semble avoir été surtout un round d'observation entre nouveaux venus.

La proposition polonaise de créer une commission spéciale pour examiner les projets des différents pays a été retenue. Elle bouclera ses travaux " dans les meilleurs délais " (en mai prochain, d'après Mr Marcin Swiecicki, le ministre du commerce extérieur polonais, qui en fera partie). Une autre querelle de procédure a porté sur la prochaine réunion du COMECON : la Tchécoslovaquie souhaitait une session extraordinaire, si possible vers le mois de juin ; elle sera ordinaire et se tiendra à Budapest à une date non précisée.

Quid alors des questions de fond - la formation des prix, les moyens de paiement et, la décentralisation des échanges ? Le communiqué final n'en souffle mot, mais les commentaires des différentes délégations aux nombreux journalistes, présents pour la première fois, permettent de se faire une idée des positions respectives.

Les Soviétiques ont adouci leur projet de passer dès l'an prochain au commerce en devises fortes et aux prix du marché mondial. L'année 1991 ne verra que le début d'un processus qui sera négocié avec chaque pays, en tenant compte des diverses situations. Seuls les Hongrois semblent prêts à relever le défi, selon le vice-premier ministre, Mr Peter Medgyessy, même si cela doit leur coûter cher (la facture pourrait atteindre 1,5 milliard de dollars par an).

Les Polonais, en revanche, rejettent énergiquement l'idée de payer cash et en devises leurs importations de matières premières en provenance d'URSS. Ces fervents de l'économie de marché en sont réduits à défendre bec et ongles les mécanismes de compensation qui leur permettent d'avoir au moins un commerce extérieur équilibré avec l'Est. Ils ont cependant insisté pour que les prix pratiqués dans les échanges au sein du COMECON soient formés à l'échelon des entreprises.

Les remuants Tchécoslovaques ont de leur côté expliqué que le paiement en devises convertibles ne devait pas être un simple changement d'unité de compte, mais le moyen d'établir des relations commerciales normales dans le COMECON. Et la RDA, qui se pose en défenseur idéologique du COMECON, n'en demande pas moins " qu'il ne soit pas séparé des autres communautés existantes " (la CEE appréciera...).

Au-delà des morceaux d'éloquence technocratique sur les principes de l'économie de marché, affleure la dure réalité. La normalisation des échanges se traduira, dans un premier temps, par un énorme avantage financier pour l'URSS (le vice-premier ministre, Mr Stepan Sitarian, a refusé de commenter le chiffre de 10 milliards de dollars par an avancé par certains experts). Ce déficit commercial, les pays de l'Est déjà endettés jusqu'au cou ne peuvent pas se le permettre. Il va leur falloir négocier, et les Soviétiques le savent. C'est peut-être pourquoi ils ont affiché à Sofia une sérénité de Raminagrobis.

- Une instruction a été ouverte par les autorités judiciaires bulgares pour vérifier si les soupçons de détournement de fonds par l'ancien numéro un bulgare Todor Jivkov, déchu le 10 novembre dernier, sont justifiés, a-t-on appris officiellement mardi 9 janvier à Sofia.

- Le père Patrick Ryan, cinquante-neuf ans, a été destitué de la prêtrise pour " absence illégale et refus persistant d'obéir à ses supérieurs ", a annoncé mercredi 10 janvier, à Dublin, la pieuse Sociétés des missions. Recherché par Scotland Yard pour tentative de meurtre et préméditation d'attentats, le père Ryan est selon la police britannique un sympathisant de l'IRA.

La société des élèves, anciens élèves et amis de la section des sciences religieuses de l'Ecole pratique des hautes études organise le 19 janvier, à 18 h 15, une conférence sur le thème de " La fonction sociale du mythe ", donnée par Jean Guiart à l'Ecole pratique des hautes études, 17, rue de la Sorbonne, Paris-5e, escalier E, premier étage à gauche.

Les troisièmes rencontres professionnelles média-étudiants en communication aborderont, le 17 janvier, le problème de " La presse en Europe ". Les représentants de plusieurs quotidiens européens, parmi lesquels le Monde, seront réunis de 9 heures à 18 heures, au 3, boulevard de Stalingrad à Lyon-Villeurbanne. Seront aussi représentées des entreprises d'édition et de communication.

La firme allemande Dyckerhoff und Widman AG (Munich) serait désignée comme chef de file d'un consortium chargé de construire une voie ferrée rapide de 200 kilomètres entre Berlin et Hanovre, selon le quotidien de Berlin-Ouest Berliner Morgenpost. Le projet, destiné à améliorer les communications entre les deux Etats allemands, représente un investissement de 3 milliards de deutschemarks (plus de 10 milliards de francs) ; la voie, parallèle à celle qui existe actuellement, permettrait aux trains d'atteindre des vitesses de 200 à 250 kilomètres/heure. Une commission inter-allemande ad hoc avait été mise en place à la suite de la visite du chancelier Kohl en RDA à la mi-décembre.

Le gouvernement soviétique a créé la surprise le mardi 9 janvier en décidant une augmentation de 50 % des prix des bijoux et de l'or en URSS. Cette mesure inattendue vise à décourager les achats massifs de pierres et de métaux précieux de la part des ménages soviétiques, qui cherchaient ainsi à se protéger contre la forte inflation et contre une possible réforme monétaire. Il s'agit là de la première hausse significative des prix de détail depuis qu'à l'automne dernier le Soviet suprême s'était refusé à augmenter les tarifs de la bière, du tabac et des cigarettes. Pris de court par cette annonce, les joailliers de Moscou ont dû, mardi, fermer précipitamment leurs boutiques pour recalculer leurs prix, indique le Financial Times du 10 janvier. Les ventes d'or et d'argent en URSS ont quasiment doublé en 1989.

La compagnie nationale des pétroles saoudiens, Aramco, va investir plus de 20 milliards de dollars ( 114 milliards de francs) dans les prochaines années pour accroitre les capacités et la qualité de production du royaume dans le cadre d'une nouvelle politique du gouvernement saoudien, ont indiqué, le mardi 9 janvier, des sources pétrolières à Ryad.

La recherche de nouveaux gisements de pétrole et de gaz fait partie de cette nouvelle politique, ont ajouté ces sources.

Cette nouvelle politique a déjà permis la découverte, annoncée le 8 janvier, d'un nouveau gisement pétrolier et gazier à Al-Ragheb, à 120 km au nord-est de Ryad. " Selon nos estimations, le gisement contient 280 000 m3 de gaz de bonne qualité et peut produire 3 650 barils par jour ", a indiqué Aramco dans un communiqué.

NUES sous leurs blouses, des blouses courtes, décolletées et fendues sur les côtés, sans rien qui dépasse, pas de faux-cils, pas de poil aux jambes, voilà l'uniforme - c'est le règlement - des petites boulangères du groupe Holder, une chaine de cent cinquante magasins, dont un dans le centre commercial de Mériadec à Bordeaux. Ça vous rappelle rien ? Moi, si. L'affaire du tchador. A l'envers. Là, elles sont pas voilées, les filles, elles sont dévoilées pour obéir non pas au Coran, mais à la bible de Paul, du nom du gérant, brochure distribuée à toutes les nouvelles employées.

Voici, piquées parmi les vingt-six commandements de l'évangile selon saint Patron, les règles à ne pas enfreindre sous peine d'être soumise à la corvée de chiottes dans l'arrière-boutique, pareil qu'à l'armée, sauf qu'ici la tenue réglementaire, c'est la petite, la légère. Tu ne porteras ni jupe ni pantalon. Tu ne te suceras pas les doigts. Tu ne te gratteras ni le nez ni les oreilles ni la tête ni toute autre partie du corps... Hou la la !

Et puis là, il y en a une, Fabienne elle s'appelle, que ça a mise en boule. Et en grève. Avec trois de ses copines, elle distribue des tracts pour attirer l'attention des passants sur cet outrage à l'image de la femme. Et pour leur faire signer des pétitions contre la direction. Si ça marche ? Et comment ! Sept cents signatures en trois jours. Surtout des nanas. Elles, elles s'indignent. Les mecs, eux, ils se gondolent. C'est plutôt rigolo, non ?

Non, c'est scandaleux. Et faut pas avoir peur de le dire, de le crier haut et fort jusqu'à ce que vous vous mettiez bien dans le crâne, messieurs, qu'on est pas des poupées gonflables à foutre à poil ou à couvrir d'une housse selon l'usage. L'usage et les usages.

ACCUEILLIE avec satisfaction par les grandes capitales occidentales, la levée de la loi martiale à Pékin, annoncée mercredi 10 janvier par un premier ministre chinois manquant d'enthousiasme, va-t-elle alléger la chape de plomb qui pèse sur un pays soumis, depuis juin dernier, à une sévère répression? On peut en douter en lisant l'éditorial au vitriol du "Quotidien du peuple" de jeudi. Car si les forces de l'ordre ont quitté la place Tiananmen, la police n'en reste pas moins aussi active. Les arrestations et les condamnations n'ont pas cessé.

Pourquoi donc ce soulagement? D'abord parce que les affaires sont les affaires et que beaucoup de dirigeants occidentaux craignent que leurs concurrents ne profitent de leur absence pour leur tailler des croupières. Etrange myopie, alors que le régime de Pékin, dernier rempart du "socialisme", en pleine crise politique et économique, n'a plus guère les moyens de conclure de gros contrats et se voit contraint de vivre à crédit.

PAR ailleurs, les dirigeants japonais et le président Bush estiment qu'il ne faut pas isoler les vieillards de Pékin, mais plutôt les inciter à faire des concessions, si minimes soient-elles. La levée de la loi martiale en est une, longuement attendue par certains comme justification pour une reprise de l'aide et des crédits.

Sept mois après les massacres de la place Tiananmen, l'Occident, qui avait condamné la répression et qui a donné asile - en particulier en France et aux Etats-Unis - à de nombreux dissidents fuyant la prison, peut-il se contenter de la mesure purement formelle annoncée par Pékin? Surtout à un moment où il fait d'une véritable démocratisation fondée sur des élections libres la condition préalable à une aide massive aux pays d'Europe de l'Est.

POURQUOI donc y aurait-il deux poids et deux mesures et pourquoi les derniers alliés de Ceausescu seraient-ils mieux traités que ceux qui l'ont renversé? Pourquoi perpétuer à l'égard de la Chine un favoritisme dont les résultats sont discutables? Pourquoi Tokyo, Washington, et maintenant Paris - qui avait pourtant été jusqu'à présent à l'avant-garde du combat pour les droits de l'homme en Chine - cèdent-ils devant les faux-semblants ou les pressions des vieux autocrates de Pékin?

L'attitude de la France parait, dans ces circonstances, manquer de cohérence. Soumise depuis des mois au pilonnage incessant d'une propagande chinoise hostile, elle avait annoncé la semaine dernière sa décision de vendre quelques coques de frégates non armées à Taiwan. Décision économique en faveur d'une ile qui paie comptant alors que les affaires avec la Chine se font rares, et qui a fait de réels progrès sur le chemin de la démocratie. Quelques jours plus tard, Paris revenait sur sa décision.

Cette reculade est-elle due à un cafouillage bureaucratique ou bien a-t-on cédé à l'intervention de certains milieux ou devant les menaces de Pékin? La France n'en sort pas grandie. Les dirigeants chinois vont s'en trouver confortés - ils n'en avaient certes pas besoin - dans leur certitude que les Occidentaux restent envers et contre tout des "tigres de papier" et qu'ils plient toujours quand les pressions sont suffisamment fortes.

La Cour des comptes critique sévèrement la gestion des Óuvres sociales d'EDF-GDF, la fameuse Caisse centrale d'action sociale (CCAS), généralement considérée comme un " fief " de la CGT, qui a recueilli près de 54 % des voix aux dernières élections d'octobre 1989 aux conseils d'administration des caisses d'action sociale.

Dans des lettres adressées, le 19 décembre dernier, aux présidents de la CCAS et du comité de coordination, que les quatre syndicats CFDT, FO, UNCM et CFTC devaient commenter jeudi 11 janvier après que le Parisien libéré en eut donné des extraits, la Cour des comptes épingle à plusieurs reprises la gestion du fonds de compensation de la CCAS et le fonctionnement du comité de coordination. Elle relève entre autres à ce sujet que " certaines dépenses auraient dû être financées par les CAS et que d'autres ne pouvaient légalement l'être - certaines, en particulier celles qui se rapportent aux études exécutées par la société Ariès, sont syndicalement orientées (...) ". En outre, les sages de la Rue Cambon critiquent l'utilisation des réserves des CAS et préconisent une amélioration de la gestion de la caisse.

Les Óuvres sociales d'EDF sont alimentées par les cotisations des gaziers-électriciens ainsi que par un reversement par EDF de 1 % de son chiffre d'affaires. Elles avaient déjà fait l'objet de critiques de l'IGAS (inspection générale des affaires sociales) il y a plusieurs mois.

Participant le jeudi 11 janvier au Forum de l'Expansion, le premier ministre, Mr Michel Rocard a lancé un appel en faveur de la poursuite d'une politique monétaire rigoureuse.

" Le choix de la stabilité monétaire, qui guide avec constance l'action gouvernementale, est aussi celui de la construction européenne ", a déclaré Mr Rocard, ajoutant cependant qu'" il serait dangereux que la politique monétaire soit seule sollicitée ". Le premier ministre a en outre affirmé qu'il " n'accepterait pas qu'un dérapage de la demande compromette ce rétablissement (des grands équilibres économiques) car le dérapage de la demande entrainerait l'accélération de l'inflation, l'érosion du pouvoir d'achat, l'affaiblissement de la monnaie ".

Taxe d'habitation allégée pour les personnes disposant de faibles revenus mais alourdie pour les contribuables aisés ; nouveau barème de l'impôt de solidarité sur la fortune ; réduction d'imposition de l'épargne mobilière ; plafonnement de la taxe professionnelle ; réduction des droits de mutation sur fonds de commerce ; plan d'épargne populaire... La loi de finances pour 1990, publiée au Journal officiel du 30 décembre 1989, aura rarement été aussi riche en mesures fiscales nouvelles. Sans doute faut-il chercher l'explication de cette abondante floraison dans le souci d'équilibrer, avec des mesures de justice fiscale, les dispositions allégeant les impôts sur les revenus de l'épargne mobilière, dispositions qu'impose la libre circulation des capitaux à l'intérieur de la CEE. On trouvera ci-dessous l'analyse des principales dispositions de cette loi de finances.

Article 2 : nouveau barème de l'impôt sur le revenu.

Comme chaque année, les tranches du barème de l'impôt sur le revenu sont relevées, pour éviter que la partie purement nominale des hausses de revenus encaissés (celle qui est annulée en terme de pouvoir d'achat par l'inflation) n'entraine un alourdissement de la pression fiscale. En 1990, les tranches du barème permettant de calculer l'impôt dû sur les revenus de 1989 sont relevées de 3,3 %.

Le paragraphe IV du même article 2 indique que la somme de 13 000 F qui pourrait, au maximum, ouvrir droit à une réduction d'impôt pour les frais de garde des jeunes enfants (jusqu'à sept ans) est portée à 15 000 F.

Le paragraphe V concerne également les frais de garde des jeunes enfants. La réduction n'était accordée que si les deux conjoints travaillaient, ou étaient infirmes, ou étaient en longue maladie. Désormais, la réduction sera également accordée lorsque l'un des conjoints remplira l'une des conditions précédentes, et que l'autre poursuivra des études dans l'enseignement supérieur. Cette disposition nouvelle revient à assimiler la poursuite des études à un emploi.

Le paragraphe VIII modifie le régime de la pension alimentaire institué en 1989, qui concerne les enfants majeurs étudiants, non rattachés au foyer fiscal. L'avantage minimum en impôt que les parents pourront tirer de la pension alimentaire versée ne pourra être inférieur à 4 000 F par enfant, au lieu de 3 500 F jusqu'à présent. Mais cet avantage ne pourra excéder 35 % des sommes versées.

Article 3 : frais d'amélioration des locaux professionnels.

Le code des impôts n'autorise pas la déduction sur les revenus fonciers des frais d'amélioration des immeubles professionnels pour les propriétaires qui donnent en location ces locaux. Cette règle générale subira une exception quand les travaux auront été effectués pour faciliter l'accueil des handicapés.

Article 4 : cotisations à des régimes volontaires de retraites.

Les cotisations versées par les conjoints, collaborateurs des professionnels libéraux, à des régimes volontaires de retraites pourront être déduites du bénéfice imposable, comme c'était déjà la règle pour les commerçants et artisans, à condition qu'ils participent effectivement à l'activité de leur conjoint.

Article 5 : nouveau régime des dons.

Les versements et les dons qui pourraient être déduits par les particuliers de leur revenu imposable (1,25 % de ce revenu ou 5 % si les organismes bénéficiaires sont reconnus d'utilité publique) donneront droit désormais à une réduction d'impôt représentant 40 % de leur montant, pris dans les mêmes limites de 1,25 % et de 5 % du revenu imposable.

Les dons faits aux associations qui procèdent à des fournitures gratuites de repas à des personnes en difficulté ou qui aident à leur logement (disposition connue sous le nom d'amendement Coluche), ouvrent droit à une réduction d'impôt égale à la moitié de leur montant, pris dans une limite de 500 francs.

Article 6 : la taxe d'habitation largement modifiée.

Le dispositif fiscal réduisant la taxe d'habitation a été largement modifié par rapport à la législation existante. Celle-ci prévoyait trois mesures. La première était un dégrèvement total pour les contribuables de plus de soixante ans non imposables à l'impôt sur le revenu. La deuxième, était un dégrèvement partiel pour les personnes âgées de moins de soixante ans non imposables à l'impôt sur le revenu (dégrèvement égal à 30 % de la partie de la taxe d'habitation dépassant 1 305 francs en 1989). La troisième mesure était une réduction de 15 % de la taxe d'habitation pour sa partie dépassant 1 305 francs, cela pour les contribuables dont l'impôt sur le revenu était inférieur de 1 500 francs au titre de l'année précédente (1988 pour une taxe d'habitation payée en 1989, par exemple).

On voit que les avantages étaient accordés selon un système à trois étages : plus de soixante ans non imposable à l'impôt sur le revenu ; moins de soixante ans non imposable à l'impôt sur le revenu, moins de 1 500 francs d'impôt sur le revenu.

Cet ensemble de réductions a été transformé de la façon suivante dans la loi de Finances pour 1990. Pour les contribuables âgés de plus de soixante ans, et non imposables à l'impôt sur le revenu, l'exonération totale de taxe d'habitation est maintenue. Pour les contribuables âgés de moins de soixante ans non imposables à l'impôt sur le revenu, le dégrèvement de taxe d'habitation porte désormais sur la partie de la taxe dépassant 1 370 francs. L'impôt dû ne pourra donc plus dépasser cette somme. Pour les bénéficiaires du revenu minimum d'insertion (RMI), la taxe d'habitation ne pourra dépasser 457 francs. Pour les contribuables dont la cotisation d'impôt sur le revenu est inférieure à 1 550 F, le taux de dégrèvement partiel est porté à 50 % de la fraction de cotisation de taxe d'habitation qui excède 1 370 F.

Le paragraphe III du même article 6 indique que la taxe d'habitation est plafonnée à 4 % du revenu imposable pour tous les contribuables dont l'impôt sur le revenu ne dépasse pas 15 000 francs au titre de l'année précédente (1989 pour la taxe d'habitation de 1990). Cette limite de 15 000 francs sera relevée chaque année, comme la septième tranche du barème de l'impôt sur le revenu (c'est-à-dire approximativement du taux de l'inflation).

Tous ces dégrèvements sont à la charge du budget de l'Etat. Pour récupérer une partie de leurs coûts, la loi de finances pour 1990 institue un prélèvement sur les seuls locaux d'habitation dont la valeur locative dépasse 30 000 francs. Ainsi, pour les résidences principales, cette taxe sera de 0,2 % de la valeur locative. Pour les résidences secondaires, la taxe sera de 1,2 % pour les locaux dont la valeur locative sera comprise entre 30 000 francs et 50 000 francs et de 1,7 % au-delà de 50 000 francs.

Article 7 : nouveau plafonnement de la taxe professionnelle.

Article 8 : réduction à 25 % du taux majoré de la TVA.

Le taux majoré de la TVA est réduit de 28 % à 25 %. Cette réduction est entrée en application dès le 8 septembre 1989 pour les voitures et les motos de plus de 240 centimètres cubes, dès le 15 septembre 1989 pour les matériels électroniques comme la hi-fi.

Le paragraphe III du même article, majore de 3 % en moyenne le prix de vente des tabacs, la hausse devant s'appliquer au plus tard le 15 septembre 1990.

Article 9 : baisse de la TVA sur les médicaments.

Les médicaments remboursés par la Sécurité sociale supportent désormais une TVA au taux de 2,1 % (le taux de 2,1 % existant déjà pour la presse quotidienne, les hebdomadaires, le théâtre).

Article 10 : taux maximum de 1,5 % pour l'ISF.

Le paragraphe II du même article 10 est important, dans la mesure où il met fin à un débat qui s'est développé à la suite d'un arrêt rendu le 18 avril 1989 par la Cour de cassation, concernant les usufruitiers, arrêt qui battait en brèche la doctrine et la pratique administratives.

Lorsque fut créé, en 1982, l'impôt sur les grandes fortunes, le principe général voulu par le législateur était qu'en cas de démembrement de la propriété (le conjoint survivant jouit du bien et les enfants en ont la nue-propriété), l'usufruitier intégrait la totalité de la valeur du bien dans sa déclaration et payait l'impôt en conséquence, s'il y avait lieu. Cette règle générale, qui se justifiait notamment par le fait que l'usufruitier disposant effectivement des revenus de la propriété pouvait payer l'impôt, subissait deux exceptions admises par le fisc.

La première exception, visait le cas où il n'y avait pas eu de donation. L'article 767 du code civil, prévoit un " droit d'usufruit ", c'est-à-dire un usufruit minimum pour le conjoint survivant. Dans ce cas, dit " d'usufruit légal ", c'est-à-dire concrètement d'usufruit imposé, chacun (parent survivant et enfants) déclare séparément au fisc ce qu'il possède et paie éventuellement l'ISF.

Deuxième exception admise par le fisc au principe de pleine propriété supporté par l'usufruitier : il y a eu donation entre les époux, mais ceux-ci n'ont pas d'enfants. La moitié des biens doit alors revenir aux ascendants, le propriétaire ne disposant librement pour l'établissement de son testament que de l'autre moitié (quotité disponible). Mais l'article 1094 du code civil permet au propriétaire de réduire le droit qu'ont les ascendants sur la moitié de l'héritage au seul usufruit et d'en donner la nue-propriété à son conjoint.

Le fisc admet, là encore, le partage de la propriété lors de la déclaration de la valeur du patrimoine et du paiement éventuel de l'ISF, puisque l'usufruit est en quelque sorte imposé aux ascendants sans que ceux-ci aient la nue-propriété d'une partie de ce bien.

La Cour de cassation avait, dans un arrêt du 18 avril 1989, ajouté un autre cas où l'usufruitier n'aurait pas supporté la pleine propriété : celui d'une donation formelle entre époux (article 1094-I du code civil), donnant au conjoint survivant avec enfant(s) plus que l'usufruit légal, ce qui est le cas le plus fréquent. La doctrine de l'administration fiscale était claire : l'usufruitier déclare et paie sur la totalité du bien. La Cour de cassation, dans cet arrêt du 18 avril 1989, qui avait fait grand bruit, avait dit le contraire : l'assiette de l'impôt doit être partagée entre l'usufruitier et le nu-propriétaire comme dans le cas d'usufruit légal, c'est-à-dire imposé.

La loi de finances pour 1990, dans son paragraphe II de l'article 10, maintient la doctrine fiscale et passe outre l'arrêt de la Cour de Cassation : en cas de donation formelle entre époux, l'assiette de l'impôt et son paiement éventuel sont supportés par l'usufruitier et par lui seul.

Articles 11 et 12 : taxation alourdie sur les stock-options.

Les entreprises peuvent offrir à certaines catégories de personnels des actions de la société à prix préférentiel. Les réductions accordées peuvent atteindre 20 %, depuis la loi du 17 juin 1987 sur l'épargne, et génèrent donc de fortes plus-values éventuelles (les actions doivent être conservées au moins un an par le salarié, qui a quatre ans pour " lever " la proposition à partir du moment où la société a lancé un plan d'achat d'actions également appelé stock-options, la revente ne pouvant intervenir que cinq ans après l'offre). L'article 11 prévoit que la plus-value (taxée à 17 % ou exonérée si les cessions annuelles de titres sont inférieures à un certain seuil) ne sera plus calculée sur la différence entre prix de revente de l'action et cours de l'action au moment où le salarié l'a acquise, mais entre prix de revente et prix où l'action a effectivement été proposée lors du lancement du plan.

Cette mesure fait donc disparaitre l'éxonération d'impôt qui s'appliquait au gain résultant de la différence entre le prix effectif auquel l'action avait été achetée et son cours au moment ou cet achat était intervenu. Ce nouveau dispositif s'applique aux cessions d'actions acquises après le 1er janvier 1990.

D'autre part, l'article 12 prévoit que si la réduction du prix de l'action proposée au personnel dépasse 10 % de la valeur des titres, la différence sera imposée comme un traitement et salaire, au titre de l'impôt sur le revenu. Cette disposition sera officielle pour les plans d'option offerts à partir du 1er janvier 1990.

Article 13 : réduction de l'abattement forfaitaire sur les revenus fonciers.

Les propriétaires d'immeubles urbains qui louent des chambres ou des appartements, peuvent pratiquer sur le revenu brut de leurs immeubles une déduction forfaitaire fixée à 15 % depuis 1982, et représentant les frais de gestion, d'assurance, d'amortissement. Cette déduction est ramenée à 10 %.

En outre, la déduction forfaitaire de 35 % sur les revenus fonciers accordés aux contribuables louant à usage d'habitation principale des immeubles neufs (loi Méhaignerie) est ramenée à 25 % pour les investissements réalisés à compter du 1er janvier 1990.

Article 14 : allégement de la fiscalité de l'épargne.

Cet article est l'un des plus importants de la loi de Finances pour 1990. Il allège très sensiblement les prélèvements fiscaux sur les revenus mobiliers. L'imposition des revenus d'obligations passe de 25 % à 15 % (27 % à 17 % avec le prélèvement social) celui des placements à revenus fixes (comptes de dépôts, bons de caisse, bons du Trésor, etc.) de 45 % à 35 % (47 % à 37 % avec le prélèvement social). Le taux de 32 % sur les titres de créances négociables (certificats de dépôts, billets de trésorerie) passe à 15 % (ou 17 %).

Article 16 : les SICAV-actions peuvent capitaliser sans impôts sur le revenu.

Les SICAV d'actions peuvent, pour les exercices clôs après le 29 septembre 1989, capitaliser les dividendes non distribués sans que ceux-ci soient soumis à l'impôt sur le revenu. Lors de cessions de titres, c'est l'impôt sur les plus-values à 17 % qui s'appliquera. Encore, les cessions inférieures à 298 000 francs en 1989 seront-elles exonérées (cette disposition en faveur des SICAV-actions existe déjà pour les SICAV-obligations).

Le paragraphe IV du même article 16 concerne les moins-values réalisées par les copropriétaires de fonds communs de placements (FCP), ou par les détenteurs de SICAV. Pour certains placements - notamment l'emprunt de la Caisse nationale de l'énergie, - l'essentiel du coupon attaché au titre est consitué par une prime de remboursement exonérée d'impôt sur le revenu. Certains gestionnaires de FCP avaient conseillé aux épargnants d'acheter ces emprunts d'un genre particulier, et une fois le coupon encaissé, de revendre les titres qui, en eux-mêmes (c'est-à-dire sans la prime), ne valaient plus grand-chose et faisaient donc apparaitre une importante moins-values sur le capital. Celle-ci pouvait s'imputer sur des plus-values mobilières réalisées par ailleurs. Le paragraphe IV de l'article 16 fait disparaitre l'avantage entrainé par l'imputation de cette moins-value en soumettant, à partir du 1er janvier 1989 (effet rétroactif) à l'impôt sur le revenu les primes de remboursement lorsque celles-ci " représentent plus de 10 % du montant de la distribution ou de la répartition ".

Article 19 : imposition à 19 % des plus-values à long terme des sociétés.

Les plus-values à long terme réalisées par les sociétés (plus de deux ans) sont imposées à 19 %, au lieu de 15 % précédemment, même quand ces plus-values restent dans l'entreprise.

Article 27 : moindre imposition sur les transmissions d'entreprises.

Les mutations à titre onéreux de fonds de commerce, jusqu'à maintenant soumises au taux de 11,8 %, sont assujetties au taux de 0 % pour la fraction inférieure à 100 000 francs, au taux de 6 % pour la fraction comprise entre 100 000 et 300 000 francs, et au taux de 11,80 % pour la fraction supérieure à 300 000 francs. Les apports de fonds de commerce à une société ne sont plus soumis qu'à un droit de 3,80 % (au lieu de 8,60 %). Ce taux s'applique également aux apports d'immeubles ou droits immobiliers compris dans l'apport des éléments d'actif immobilisés affectés à l'exercice d'une activité professionnelle.

Article 78 : nouvelle péréquation à l'étude pour la taxe professionnelle.

Article 79 : vers une taxe d'habitation calculée à partir de l'impôt sur le revenu.

Le gouvernement devra également soumettre au Parlement, avant le 2 avril 1990, un rapport présentant les résultats de la simulation réalisée sur la base d'un nouveau mode de calcul de la taxe d'habitation, pour sa part versée au département. Celle-ci, appelée " taxe professionnelle sur le revenu perçue au profit des départements ", serait assise chaque année sur le montant des revenus et des plus-values pris en compte pour l'établissement de l'impôt sur le revenu de l'année précédant celle de l'imposition. Le revenu imposable à cette taxe proportionnelle sur le revenu serait diminué d'un abattement pour charges de famille. Elles serait établie, contrôlée et reconnue selon les mêmes règles et sur les mêmes garanties et sanctions que l'impôt sur le revenu.

Article 95 : déduction des versements retraite.

Les salariés peuvent déduire de leur revenu imposable les versements obligatoires effectués pour la retraite, dans la limite de 19 % de huit fois le plafond de la Sécurité sociale (contre douze fois pour l'imposition des revenus de 1989). Rappelons que les versements effectués par l'entreprise s'ajoutent à ceux du salarié pour le calcul des 19 %.

Le paragraphe 11 du même article précise que les rachats de parts à l'AGIRC (Association générale des institutions de retraites des cadres) et à l'Association des régimes de retraite complémentaires seront néanmoins déductibles lorsqu'ils ddépasseront la limite. Il en sera de même pour les écarts entre le taux d'appel et les taux contractuels de cotisation à ces régimes.

Article 98 à 109 : contrôles fiscaux facilités.

La loi de Finances pour 1990 comprend une série de mesures facilitant le contrôle fiscal : sur les signes extérieurs de richesse (les chevaux de course, locations de droits de chasse, clubs de golf sont réintégrés dans les éléments du train de vie), sur le contrôle par l'administration fiscale des fichiers informatiques des entreprises. D'autre part, il sera possible, dans les affaires judiciaires, non seulement pénales, mais également civiles et commerciales, de remonter dix ans en arrière quand des informations auront été révélées au cours d'un procès.

Le régime des perquisitions est précisé : pour les procédures déjà engagées, les éventuelles erreurs, si elles ne sont pas graves, ne font pas perdre au fisc le montant des impôts récupérés mais empêchent d'engager d'éventuelles poursuites pénales et rendent impossibles les pénalités.

Enfin, l'administration fiscale a désormais trois ans pour réparer un vice de forme dans une procédure de contrôle.

Article 96 : aide à domicile facilitée.

Les personnes âgées de plus de 70 ans peuvent bénéficier de l'aide à domicile, avec les avantages fiscaux qui lui sont attachés, même si elles sont hébergées en dehors de leur domicile par les personnes qui sont tenues envers elles à une obligation alimentaire (les enfants notamment). L'aide à domicile peut être cumulée avec l'hébergement dans un établissement médicalisé.

Article 109 : création d'un plan d'épargne populaire.

Le PEP (plan d'épargne populaire), qui remplace le PER (plan d'épargne retraite) depuis le 1er janvier 1990, est un compte ouvert pour une durée de dix ans, prorogeable, auprès d'un intermédiaire financier. Les versements sont limités à 600 000 par plan. Il donne droit à des avantages fiscaux (les intérêts capitalisés sont exonérés d'impôt sur le revenu) et, pour les personnes non imposables, à une prime d'épargne égale au quart des versements annuels, sans pouvoir excéder 1 500 francs par an.

La sortie du plan après huit ans ne supprime pas l'exonération fiscale sur les intérêts, la prime et la rente viagère. Mais une sortie avant huit ans entraine clôture du plan.

Article 113 : incitation fiscale à l'investissement locatif.

Les personnes qui achètent ou font construire un logement neuf pour le louer non meublé à usage d'habitation principale, bénéficieront, jusqu'au 31 décembre 1992, d'une réduction d'impôt égale à 10 % du prix du logement, dans la limite de 300 000 francs pour une personne seule, et de 600 000 francs pour un couple marié. La réduction d'impôt est répartie sur deux années.

Article 114 : réduction d'impôts pour grosses réparations.

La réduction d'impôts existante pour les grosses réparations est prorogée jusqu'au 31 décembre 1992. Elle s'applique également à nouveau aux dépenses d'isolation thermique.

Après deux mois d'interruption, les négociations pour l'établissement d'une nouvelle convention collective ont repris à la Bourse de Paris peu avant Noël. Une réunion entre les organisations syndicales et les sociétés de Bourse représentées par l'AFSB (Association française des sociétés de Bourse), s'est déroulée le 4 janvier dernier. L'objectif est de tenir une séance plénière tous les quinze jours car, si accord il y a, il doit impérativement être ratifié avant le 27 octobre 1990, soit quinze mois au maximum après la dénonciation de la précédente convention.

Au mois de juillet dernier, l'AFSB rejetait la convention collective régissant les cinq mille cinq cents salariés travaillant sur le marché boursier français. Avec les organisations syndicales débutaient alors des discussions pour élaborer une nouvelle charte. Le 24 octobre dernier, les rencontres étaient suspendues sine die par les syndicats, à la suite d'un différend opposant Mr Michel Isabelle, secrétaire du syndicat FO des sociétés de Bourse, à son employeur, la société Meunier, à propos de sa carte professionnelle. Bien que ce conflit n'ait pas de rapport direct avec les débats, les rencontres ne purent reprendre qu'une fois cette affaire portée devant la commission paritaire. Ce qui fut fait en décembre.

"La parenthèse est finie, souligne l'un des négociateurs, nous reprenons nos travaux sur le même mode qu'auparavant, mais avec deux mois de retard." Après avoir réglé quelques chapitres, les partenaires sociaux ont évoqué la rupture du contrat de travail et entrent dans le vif du sujet avec les rémunérations et le nouveau système de classification (le Monde du 14 décembre).

DOMINIQUEGALLOIS.

Le groupe britannique de loisirs European Leisure a annoncé, mercredi 10 janvier, l'achat, pour un montant global de 64 millions de francs, de la discothèque parisienne Le Palace, qu'il compte rouvrir au public dès le printemps. Le groupe a également acquis un restaurant-bar multisalles situé à proximité du Palace, le Sweet World Café. La société britannique a indiqué qu'elle allait investir 2 millions de francs dans la rénovation du Palace et faire de l'actuel restaurant de la discothèque, Le Privilège, un night-club haut de gamme ouvert quatre soirs par semaine. Ces opérations portent à trois discothèques et trois restaurants les intérêts d'European Leisure dans la capitale française.

Mr Jenkins Scott, le ministre libérien de la justice, a reconnu, mardi 9 janvier, lors d'une conférence de presse, que l'armée avait tué des civils dans le comté de Nimba, dans le nord-est du pays, mais il a souligné que les soldats, menacés, avaient été obligés de tirer. Ces soldats, a-t-il précisé, recherchaient des rebelles qui auraient participé à une tentative de coup d'Etat dirigée contre le président Samule Doe, le 24 décembre. Il a ajouté que les opérations de "nettoyage" continuaient dans la région pour retrouver et éliminer les derniers "dissidents" qui s'y cachent.

Présentés à la presse par Mr Scott, deux opposants arrêtés au Liberia il y a une semaine ont affirmé avoir été entrainés en Libye avec une centaine de leurs compatriotes et avoir reçu une formation de commando en vue de mener des opérations au Liberia pour renverser le président Doe. Les deux hommes se sont identifiés sous les noms d'Alfred Sommah et de Harrison Duopu.

En outre, les responsables ivoiriens ont refusé, mercredi, à des journalistes étrangers l'autorisation de travailler dans la région de Danané, dans l'ouest du pays, où plusieurs milliers de Liberiens, fuyant les troubles, ont trouvé refuge. C'est la première fois que des interdictions de circuler en Côte-d'Ivoire sont ainsi imposées à des journalistes étrangers accrédités auprès du ministère de la communication.

Six mois après l'abandon du marxisme-léninisme, le président Joaquim Chissano a choisi de dévoiler, mardi 9 janvier, les grandes lignes de la future Constitution, lors d'une réunion publique à Maputo. Le projet prévoit une amorce de séparation entre l'Etat et le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), le parti unique au pouvoir, le suffrage universel direct, le droit de grève, et l'indépendance du pouvoir judiciaire.

Le FRELIMO restera le seul parti autorisé, mais le débat sur la Constitution se doublera d'un débat sur l'opportunité de maintenir un régime à parti unique. Lorsque le Parlement aura adopté la nouvelle Constitution, dans quelques mois, le chef de l'Etat sera élu au suffrage universel direct, alors qu'auparavant le président du FRELIMO devenait automatiquement président de la République. Cet amendement reflète le nouveau souci d'ouverture du FRELIMO, manifesté lors du Ve congrès en juillet lorsqu'il avait décidé d'abandonner son rôle de " parti d'avant-garde ".

Mr Chissano s'est, néanmoins, prononcé contre l'abandon du parti unique : " Réaliser l'unité nationale est pour nous tous une tâche fondamentale. La création de plusieurs partis pourrait faire obstacle à cet objectif stratégique vital. "

Les autorités comoriennes ont déclaré ouvertes, mercredi 10 janvier, les candidatures pour l'élection présidentielle, qui a été reportée du 14 janvier au 18 février. Cette élection fait suite à l'assassinat du président Ahmed Abdallah, le 26 novembre. Son report a provoqué la colère d'une partie de l'opinion publique comorienne, et environ cinq cents personnes ont manifesté, lundi à Moroni, avant d'être dispersées sans ménagements par la gendarmerie.

Parmi les candidats possibles à la présidence figurent MM Mohamed Taki, ancien président de l'Assemblée nationale et membre de l'Union nationale pour la démocratie aux Comores, et le prince Said Ali Kemal, petit-fils du dernier sultan des Comores, fondateur du Parti Chuma. Le chef de l'Etat par intérim, Mr Djohar, qui est président de la Cour suprême, pourrait aussi se porter candidat.

D'autre part, le mercenaire français Bob Denard, expulsé le 15 décembre des Comores vers l'Afrique du Sud, a demandé aux autorités de ce pays une prolongation de son permis de séjour, a annoncé mercredi la radio sud-africaine. Pretoria avait accordé à Bob Denard un permis de séjour temporaire jusqu'au 15 janvier, pour lui donner le temps de négocier avec les autorités françaises sa destination finale.

- Les personnes arrêtées récemment au Burkina-Faso pour complot " seront jugées suivant des normes légales et normales ", a assuré Mr Jacques Pelletier, ministre français de la coopération, qui était interrogé lors d'une conférence de presse réunie le mardi 10 janvier, à Ouagadougou, sur les arrestations opérées après la découverte, le 23 décembre, d'un complot. La France a accordé au Burkina-Faso sept prêts et subventions d'un montant total de 176,4 millions de francs français (8,820 milliards de francs CFA) aux termes de conventions signées, mardi, à l'issue d'un séjour de trois jours à Ouagadougou de Mr Pelletier.

Le commissariat de police du huitième arrondissement, dans le centre d'Alger, a été attaqué par une centaine de militants islamistes qui voulaient obtenir la libération d'un des leurs, interpellé pour " commerce illégal sur la voie publique ", selon les journaux algériens du mercredi 10 janvier.

" L'intervention " des " barbus ", dans l'après-midi de mardi, qui a été confirmée de source policière et par des témoins, a permis aux intégristes de " libérer " de force et par surprise leur ami surnommé " Omar commando ", selon un journal, les quelques policiers de service ayant été rapidement débordés. Des renforts de police sont ensuite arrivés sur place pour ramener le calme. Plusieurs ikhouas (frères musulmans) attroupés devant le commissariat ont été interpellés et devraient être poursuivis pour atteinte à l'ordre public.

Les islamistes estiment qu' "Omar commando ", très connu dans le quartier, s'adonnait légalement à son activité de commerçant ambulant, et que son arrestation est " une provocation visant à dénaturer l'image du Front islamique du salut " (FIS).

Pour sa part, le président et porte-parole du FIS, Mr Abassi Madani, a rejeté " tout lien avec cette affaire " et réprouvé l'attaque du commissariat, qu'il considère comme une " pratique de voyous ".

Par ailleurs, la première journée de la conférence nationale de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA) a été marquée, mercredi, par des incidents illustrant les divisions et le désarroi à l'intérieur de la centrale syndicale, qui éprouve des difficultés à s'adapter aux réformes politiques. Des images de la télévision algérienne ont montré, dans la soirée, une salle de conférence à moitié vide, la plupart des délégués présents plongés dans les journaux. L'essentiel se déroulait ailleurs. Une bonne partie des quelque mille participants avaient rejoint les coulisses du Palais des nations (à 25 kilomètres d'Alger), où se tient la réunion, pour y organiser un rassemblement parallèle. La veille, un responsable syndical, Mr Benmeridja, secrétaire général de l'union territoriale de Dar-el-Beida (à l'est d'Alger), avait dénoncé l'absence de démocratie dans la préparation de cette conférence. Celle-ci, considérée comme un " test " de la crédibilité de l'UGTA (qui revendique plus d'un million d'adhérents), avait été reportée à plusieurs reprises en raison des crises qui secouent la centrale syndicale, en perte de vitesse face aux associations professionnelles autonomes qui se constituent depuis la démocratisation du pays.

Des badauds, emmitouflés dans leurs lourds vêtements d'hiver, sont venus dès jeudi matin sur la place Tiananmen contempler les traces encore visibles du drame de la nuit du 3 au 4 juin. Les marches de pierre menant au Monument des héros, qui reste interdit d'accès, portent les cicatrices creusées par les chenilles des blindés, qui posent une question sans réponse : pourquoi le pouvoir n'a-t-il pas voulu effacer ces stigmates ?

On se pousse du coude en se pressant pour examiner du plus près possible les escaliers, au sommet desquels se tiennent encore quelques policiers de faction. Des propos interrogatifs - " Et là, cette marque, c'est quoi ? ", " Tu vois la quatrième marche, là ? ", se dit-on à voix basse. Des pancartes énoncent les règlements de la visite : afin de respecter l'atmosphère " solennelle et digne " qui sied au plus sacré des symboles de la République populaire, il est interdit de pénétrer dans son enceinte, ou de parler trop fort. On craint visiblement un regain de la contestation dans ces lieux pourtant étroitement surveillés.

Le premier ministre, Mr Li Peng, l'a admis sans ambages dans son intervention sur le ton d'une déclaration de guerre : " Des facteurs d'instabilité existent toujours dans notre société. Les forces hostiles de l'intérieur et de l'extérieur n'entendent pas renoncer à leur tentative visant à subvertir le système socialiste dans notre pays. " Il ne s'est pas expliqué sur les véritables raisons qui l'ont amené à accepter de lever la loi martiale, deux cent trente-cinq jours après l'avoir décrétée dans plusieurs districts de Pékin.

Mr Li ne pouvait pas reconnaitre que la levée des sanctions économiques de l'Occident et les gestes de conciliation que les Etats-Unis et le Japon, notamment, attendaient de lui, étaient liés. Il a seulement évoqué la restauration d'un ordre social et politique " stable " pour mieux souligner son refus de toute ouverture politique, en dépit des changements intervenus dans le reste du monde socialiste : " Quoi qu'il se passe dans le monde, nous suivrons la voie socialiste ", a-t-il dit dès les premières phrases de son intervention. Avant de conclure sur des vÓux de Nouvel An : " Nous sommes convaincus que, quels que soient les changements dans la situation internationale, notre peuple ira fermement de l'avant, sous la direction du PCC, en direction de la grande cause du socialisme aux caractéristiques chinoises. "

Pas plus que dans de précédentes interventions, il n'a eu un mot pour les victimes de la répression. Au contraire, il a chanté les louanges de la troupe pour ses actions " héroiques ", sans lesquelles le pays " aurait éclaté et des centaines de millions de gens auraient été plongés dans l'abime de la misère " faute d'avoir pu préserver " les fruits de la révolution ". Il a remercié les " amis étrangers " qui avaient apporté leur soutien à l'usage de la manière forte, sans relever qu'un certain nombre d'entre eux - Allemands de l'Est et Roumains en particulier - avaient entre-temps perdu le pouvoir...

A minuit, la presse chinoise et étrangère a été invitée à assister à la levée définitive de la garde policière sur l'immense place, par dix degrés en-dessous de zéro. Sous les flashes et les projecteurs de télévision, l'officier de service a apostrophé chacun des gardes d'un ordre tonitruant : " Le premier ministre a décrété la levée de la loi martiale, vous êtes relevé ! "

L'éditorial du Quotidien du peuple de jeudi consacré à cette mesure en relativisait la portée, soulignant qu'elle " ne signifie nullement que tout va bien ". " Cela ne change pas grand-chose, au fond ", disait quant à lui un Chinois anonyme. " La police est toujours là. La répression aussi. La démocratie n'est toujours pas là... ". Les phrases faussement enjouées de Mr Li Peng à la gloire des " actes émouvants d'amour de la troupe pour les civils et des civils pour la troupe ", durant la terrible nuit qui a meurtri Pékin, montrent en tout cas que la double pensée totalitaire est toujours au pouvoir.

Le président Roh Tae-woo a déclaré, mercredi 10 janvier, que la Corée du Sud était favorable à la proposition de libre passage au travers du 38e parallèle, faite dans son message du Nouvel An par son homologue du Nord, Mr Kim Il-sung. Il a d'autre part relancé l'idée d'une rencontre au sommet entre les dirigeants des deux parties de la péninsule. Mr Roh a toutefois ajouté laconiquement que les conditions attachées à cette initiative lui semblaient " difficiles à comprendre ".

Tout en rappelant que " les jours où la Corée du Nord était une rivale sont finis " (thème de son discours de juillet 1988 sur la réunification), le président sud-coréen a suggéré que, dans un premier temps, les deux Corées établissent des liaisons postales et téléphoniques. Depuis 1950, tous les contacts entre les deux pays sont rompus.

Reste à savoir comment la proposition de Pyongyang pourra se concrétiser. Les initiatives de dialogue intercoréen ont toujours achoppé sur les conditions mises à leur réalisation. S'agit-il cette fois encore d'une offensive de propagande de part et d'autre ? Pyongyang cherche, semble-t-il, à sortir de son isolement, ce qui aurait incité Séoul à ne pas refermer la porte entrebaillée par Mr Kim Il-sung. Ce dernier n'a fait aucune mention de la présence des troupes américaines au Sud, pourtant une référence obligée de la rhétorique nord-coréenne. Mr Roh a pour sa part annoncé que la Corée du Sud et les Etats-Unis réduiront l'importance des manÓuvres militaires " Team Spirit " qui ont lieu chaque année en février.

Le Foreign Office a qualifié de " pas positif " la décision de Pékin de lever la loi martiale. Le ministre japonais des affaires étrangères, Mr Nakayama, a vu dans ce geste " un signe que la situation en Chine évolue vers la stabilité ".

Toujours en peine de justifier sa politique de la main tendue à la Chine, face à un Congrès très critique et à une presse sceptique, l'administration américaine a sauté sur l'occasion que lui a fourni Pékin en annonçant la levée de la loi martiale : " Vous commencez à voir les dividendes de la politique du président Bush " à l'égard de la Chine, a déclaré sans détour le vice-président Dan Quayle, mercredi 10 janvier.

Six mois après la première mission secrète à Pékin du général Scowcroft, conseiller national de sécurité, et un mois après une seconde visite, annoncée mais qui avait suscité beaucoup de protestations, le temps commençait à se faire long. Donc, tout comme le vice-président mais en des termes un peu plus prudents, les porte-parole de la Maison Blanche et du département d'Etat se sont empressés de saluer à leur tour cette " mesure positive ", et de rappeler que ce n'était pas la première.

Les autres motifs de satisfaction trouvés par Washington sont pourtant modestes : en décembre, immédiatement après la visite de Mr Scowcroft, le ministère chinois des affaires étrangères avait assuré que Pékin ne vendrait pas de missiles au Proche-Orient.

Washington avait fait grand cas de cet engagement, qui ne faisait pourtant que reprendre une promesse déjà faite par le passé.

Pour le reste, la Voix de l'Amérique a été autorisée à envoyer un nouveau correspondant à Pékin, pour remplacer celui qui avait été expulsé au lendemain de la répression du mouvement étudiant. L'administration fait aussi valoir que les responsables chinois sont désormais disposés à discuter d'une reprise des échanges d'étudiants ; et que les attaques contre les Etats-Unis se sont faites un peu moins nombreuses dans la presse chinoise.

Même soigneusement recensés et présentés sous leur meilleur jour, ces résultats restent maigres et ce n'est peut-être pas un hasard si Mr Bush n'a pas jugé utile de se mettre en avant pour commenter la bonne nouvelle. Il a laissé ce soin à son vice-président, qui n'y est pas allé avec le dos de la cuiller, voyant dans la levée de la loi martiale une " avancée positive pour les droits de l'homme ", déclaration qu'un éditorial du Washington Post a aussitôt estimée " ridicule ".

Mr Bush est parfaitement certain d'avoir raison d'agir comme il le fait pour ne pas " isoler " la Chine. Mais le simple retrait des militaires de la place Tiananmen, alors que tout le dispositif répressif reste en place, pourrait ne pas suffire à dissuader le Congrès de voter de nouvelles sanctions contre la Chine lors de la prochaine rentrée parlementaire.

Pour l'heure, seuls restent en vigueur l'embargo sur les ventes de matériel militaire et la suspension des échanges de missions gouvernementales ; par un subtil distinguo, les visites de Mr Scowcroft n'entraient pas dans cette catégorie. La Maison Blanche a annoncé mercredi que les Etats-Unis assoupliraient leur position concernant l'attribution de prêts de la Banque mondiale à la Chine.

L'ancien premier ministre soudanais, Mr Sadek el Mahdi, détenu depuis le coup d'Etat du 30 juin 1989, a été libéré mercredi 10 janvier et placé en résidence surveillée, au domicile d'un parent dans le quartier de Ryad, à Khartoum. La principale personnalité politique encore en prison est Mr Ibrahim Nogoud, secrétaire général du Parti communiste.

La " libération " de Mr Sadek el Mahdi est apparemment la réponse de la junte de Khartoum aux démarches effectuées par certains pays arabes. On estime à plusieurs centaines - l'AFP citait récemment le chiffre de mille cinq cents - le nombre des opposants détenus.

Les atteintes aux droits de l'homme ont conforté les pays de la Communauté européenne dans leur attitude de réserve vis-à-vis de la junte et elles ont fini par émouvoir les Etats-Unis, qui avaient soutenu le nouveau régime dès son avènement. Washington pourrait être amené à suspendre son aide au Soudan dès le mois de mars prochain en vertu du " Foreign Appropriation Act ", qui prévoit la suspension dans les huits mois de l'assistance américaine à tout régime issu d'un coup d'Etat ayant renversé un gouvernement démocratiquement élu.

Nixdorf a trouvé son sauveur : c'est son compatriote Siemens qui va voler à son secours. Nul ne peut nier que, devant les périls encourus par un des leurs, les industriels allemands aient cherché une solution nationale. Plus fondamentalement, cette concentration - qui sera examinée par l'Office des cartels et par la Commission européenne - est le premier épisode d'une série de restructurations dans l'informatique.

Cinquième opération d'importance en un peu plus d'un an pour Siemens, numéro deux de l'industrie ouest-allemande : le groupe munichois vole au secours de Nixdorf, en butte à de graves difficultés financières. En plein accord avec les héritiers du fondateur de l'entreprise informatique - sans lesquels l'opération n'aurait pu se faire, - Siemens va en effet prendre le contrôle de Nixdorf, qui fut pendant des années une des valeurs fétiches de la Bourse avant de plonger dans le rouge en 1988, deux ans seulement après la mort de son fondateur, Heinz Nixdorf.

Trente-huit ans après sa création, l'entreprise Nixdorf perd donc son autonomie. Elle entre chez Siemens en fort piteux état : selon Der Spiegel, elle aurait perdu l'an passé un milliard de deutschemarks (3,4 milliards de francs), à comparer avec un chiffre d'affaires de 5,35 milliards de DM en 1988.

Plusieurs facteurs expliquent cette déconfiture : d'abord, Nixford est spécialisée dans les mini-ordinateurs qui traversent une crise, talonnés par des micro-ordinateurs de plus en plus performants. Ensuite, ses difficultés ont été aggravées par le ralentissement dont souffre toute l'informatique mondiale. Enfin, Mr Klaus Luft, le successeur que Heinz Nixdorf avait lui-même choisi, n'a pas vu venir la crise et a laissé trop longtemps la société vivre sur un grand pied. La sanction n'a pas tardé : 60 millions de DM perdus en 1988, 465 millions au cours des neuf premiers mois de 1989... Pour la première fois de son histoire, Nixdorf décidait donc, en août dernier, de ne pas verser de dividende à ses actionnaires.

En novembre, Mr Luft, quarante-huit ans, quittait ses fonctions, tandis que la société reconnaissait qu'elle examinait ce qu'elle appelait encore des " coopérations ".

Les rumeurs sur l'état réel des comptes qui circulent depuis quelques jours avec persistance outre-Rhin ont-elles amené les dirigeants et les fondateurs de l'entreprise à aller plus loin ?

On est tenté de le penser puisqu'on assiste en réalité à une prise de contrôle pure et simple par Siemens, un groupe assez peu habitué au demeurant à se contenter d'une participation minoritaire : en effet, Siemens rachète la majorité des actions ordinaires (les seules intéressantes car elles sont assorties d'un droit de vote) détenues jusqu'alors par la famille Nixdorf et deux fondations à but non lucratif situées dans son orbite.

Dans un deuxième temps, une augmentation de capital réservée permettra à Siemens de détenir " largement les 51 % " du capital d'une nouvelle société qui sera constituée par l'agrégation de Nixdorf et de l'informatique de Siemens.

L'entreprise commune - qui sera dénommée Siemens-Nixdorf Informations-systeme AG - réalisera un chiffre d'affaires mondial de 12 milliards de marks. Siemens revendique donc, à l'issue de cette opération, la place de numéro un de l'informatique en Europe qu'elle aurait ainsi raflée au français Bull. En réalité, les deux groupes se tiennent dans un mouchoir de poche. Mais nul ne peut nier que le colosse allemand (200 milliards de francs de chiffre d'affaires) - qui a déjà racheté l'an passé une autre entreprise de mini-ordinateurs, le français IN2 - fait une nouvelle avancée dans l'informatique... En rachetant Nixdorf, au nez et à la barbe des autres constructeurs européens comme Bull et Olivetti - Siemens signe son cinquième beau coup en treize mois, après le rachat d'IN2 (décembre 1988), l'OPA conjointe avec GEC sur le Britannique Plessey (finalisée en septembre dernier), la reprise de Rolm, filiale d'IBM (décembre 1988), et la coopération avec Framatome (avril 1989).

Siemens aura-t-il la bénédiction de l'Office ouest-allemand des cartels ? Pourquoi pas, puisque Daimler-Benz a pu racheter MBB (Messerschmitt-Bölkow-Blohm)...

Enfin, l'absorption de Nixdorf par Siemens risque d'être le premier épisode de ce qui pourrait être le feuilleton informatique de l'année : les observateurs s'attendent à une vague de rachats dans ce secteur, plongé dans une nouvelle crise. Et leur petit jeu favori consiste à dresser la liste des entreprises à " croquer ". Nixdorf figurait en bonne place dans leurs prévisions.

Arrivé à Paris mercredi soir 10 janvier pour une visite officielle de vingt-quatre heures, le premier ministre japonais, Mr Toshiki Kaifu, devait être jeudi 11 l'hôte de Mr Mitterrand pour un " déjeuner de travail ". Il devait ensuite être reçu par Mr Rocard, avant de gagner Londres, prochaine étape de sa tournée européenne.

" La gesticulation est l'arme des faibles. " Mr Roger Fauroux, le ministre de l'industrie, a répondu, mercredi 10 janvier en présentant ses vÓux à la presse, à Mme Edith Cresson, ministre des affaires européennes. Le jour de la visite du premier ministre japonais à Paris, Mme Cresson avait violemment critiqué les Japonais dans un entretien accordé à la Tribune de l'Expansion. " Le Japon est un adversaire qui ne joue pas le jeu et qui a la volonté absolue de conquérir le monde ", avait-elle déclaré.

Mme Cresson réclame des " règles sévères " sur l'entrée des produits japonais en Europe, en particulier l'automobile et l'électronique. Elle estime aussi que les " investissements japonais ne sont pas comme les autres (...) ils sont destructeurs (d'emplois) ". " Je ne partage pas le point de vue de ceux qui disent : plutôt des investissements japonais que le chômage. Nous risquons d'avoir et les Japonais et le chômage. "

Mr Fauroux, qui était explicitement visé, a répondu " qu'on ne réglait pas les problèmes à coup d'interview. Le Japon, c'est plus compliqué que cela. Le Japon mérite le respect. Si nous ne vendons pas de voitures au Japon, c'est peut-être parce que les leurs sont meilleures. Le problème est qu'ils sont plus performants, comme les Etats-Unis l'étaient après-guerre."

" Je préfère les analyses aux incantations, a poursuivi Mr Fauroux. Ce qu'il faut déterminer, ce sont les secteurs où se protéger - et l'automobile en fait partie - et les autres où les entreprises sont défaillantes et où nous avons besoin des investissements japonais. " Le ministre de l'industrie estime que la France ne peut pas se passer des investissements étrangers. Si les Français investissent désormais plus, " il reste un gap à combler et il n'y a pas d'autre solution pour créer des emplois et combler le déficit extérieur ". En outre, il faut refuser la politique de " gribouille ", a conclu Mr Fauroux. " Si nous n'attirons pas les Japonais, on les retrouvera en Hongrie, en Irlande, en Afrique... "

En 1989, le déséquilibre des échanges commerciaux entre la France et le Japon devrait légèrement s'aggraver par rapport à 1988. Le déficit bilatéral enregistré par la France devrait en effet s'élever à 30 milliards de francs, contre 27 milliards en 1988. La structure des échanges ne devrait pas subir de modification notable. Plus de 60 % des exportations françaises vers le Japon sont constitués par des biens de consommation, dont une part importante de produits de luxe. Le Japon exporte pour sa part vers la France principalement des produits d'électronique professionnelle.

A quelque chose malheur est bon! La menace de disparition du Fouquet's, il y a dix-huit mois, convoité par des investisseurs avides d'y implanter une activité plus juteuse, a sonné le tocsin. Le célèbre établissement où "Raimu avait son bureau", c'est-à-dire sa table, a été sauvé grâce au classement par Mr Jack Lang comme "lieu de mémoire". Mais l'image a surgi d'une avenue tout entière livrée aux fast-foods graisseux et aux néons brouillons. Du coup, tous les périls sont apparus. Les plus récents - l'envahissement par les autos et les vendeurs à la sauvette - comme les plus anciens, puisque déjà en 1912 la commission du Vieux Paris dénonçait la "banalisation" des Champs-Elysées.

Un comité de défense s'était créé et une étude avait été demandée par Mr Jacques Chirac à Mr Pierre-Yves Ligen.

C'est le rapport Ligen qui dicte les mesures présentées mercredi 10 janvier par le maire de Paris, dont l'application doit être achevée avant la fin du mandat de la municipalité, c'est-à-dire avant 1995.

Pour que les Champs-Elysées redeviennent "la plus belle perspective et la plus belle allée de promenade du monde", selon le maire de Paris, les contre-allées du rond-point jusqu'à l'Etoile seront vidées de toute circulation et stationnement. Les piétons flâneront en maitres sur des trottoirs larges de 21,5 mètres revêtus d'un dallage de granit. Une deuxième rangée d'arbres - des tilleuls argentés ou des platanes - sera plantée, retrouvant l'histoire qui fit des Champs-Elysées et du cours La Reine les deux premiers mails plantés d'arbres de tous les jardins à la française.

Le débordement des terrasses sera réduit et contenu, peut-être par de petites haies comme l'on en voit via Veneto à Rome. Finies la prolifération des enseignes lumineuses et l'anarchie des modèles de corbeilles, kiosques à journaux, panneaux, bancs, Abribus, bornes de protection, horodateurs et lampadaires : le style des 588 pièces de mobilier urbains qui parsèment les rives de l'avenue sera unifié. Le soin de définir une "ligne Champs-Elysées" a été confié à Mr Jean-Marie Wilmotte, en association avec Mr Jean-Claude Decaux.

L'interdiction du stationnement dans les contre-allées supprimera 390 places. Comme les voitures ne pourront pas non plus se garer au milieu de l'artère, deux mesures sont annoncées en compensation : le stationnement payant sur les côtés de l'avenue, avec des places réservées aux taxis et aux véhicules de livraison, et la construction de parcs souterrains, dont le premier, d'une capacité de 350 places, serait creusé sous les arcades du Lido.

Outre le Fouquet's, seuls deux bâtiments du site sont inscrits à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques : l'Hôtel de la Paiva, au numéro 25, et la façade de l'ancien Hôtel Claridge. Mr Chirac demande le classement de six autres bâtiments : tout le groupe néo-haussmannien (Guerlain, Vuitton, Claridge et Lido), ceux du style 1930 : le Poste parisien et la " Maison de France ". Plus l'admirable escalier à double révolution du numéro 79. La municipalité classera, pour sa part, le site " zone de protection du patrimoine architectural et urbain ", afin de mieux coordonner les interventions de la Ville et de l'Etat et d'imposer des règles communes aux constructeurs. L'éclairage sera revu et corrigé ; développé surtout : les façades seront illuminées sur la totalité de l'avenue.

Le point le plus délicat est celui qui touche la destination économique des immeubles le long de l'avenue. Il n'est pas possible, en France, d'interdire une activité si elle " ne trouble pas l'ordre public ". Le maire de Paris se propose donc de chercher plutôt " à inciter l'émergence d'activités mieux adaptées au prestige des Champs-Elysées ". Il promet que la construction ou la transformation en grands hôtels, en salles de spectacles et en équipements culturels sera encouragée. Mais la municipalité compte aussi sur le très ancien Comité Champs-Elysées, présidé par Mr Robert Pozzo Di Borgo et qui regroupe les commerçants, pour peser sur les choix d'implantations nouvelles d'activités, puisque le goût et l'intérêt se conjuguent pour commander aux commerçants pour redorer le blason de l'avenue.

Les travaux commenceront dans un an, car si la décision est prise les crédits n'ont encore été ni chiffrés ni inscrits au budget 1990. Le chantier sera ouvert en plusieurs tranches pour ne pas paralyser la vie sur le site, d'abord entre l'Etoile et la rue Washington. Et pour couronner le tout, la Mairie de Paris ornera de bannières toute la longueur des Champs-Elysées. Elle parle même d'une fête annuelle le 28 août, à la date anniversaire de la signature de l'arrêté de Colbert. Comme si elle n'était pas persuadée que les Champs-Elysées sont eux-mêmes une fête permanente.

- Quatre-vingts céramiques signées Picasso et estimées à 2 millions de francs ont été dérobées, dans la nuit du 28 au 29 décembre 1989, dans une galerie de Vallauris (Alpes-Maritimes). Les propriétaires de la galerie Madoura, Suzanne et Georges Ramié, ne se sont aperçus de ce vol que le mardi 9 janvier, date de la réouverture de l'établissement, fermé depuis le 24 décembre. Les cambrioleurs se sont introduits dans l'atelier attenant à la galerie en fracturant une fenêtre, sans déclencher le système d'alarme. Ils ont emporté des assiettes, des plats, des pichets et autres pièces originales représentant des scènes de tauromachie et des portraits réalisés par Pablo Picasso.

Alfred Coste-Floret, président et fondateur de la Démocratie chrétienne française et ancien député est décédé, mardi 9 janvier, à l'âge de soixante-dix-huit ans.

Lorsqu' éclate la deuxième guerre mondiale, Alfred Coste-Floret est chargé de cours à la faculté de droit de Strasbourg. Mobilisé en 1939, il rejoint après l'armistice Clermont-Ferrand où s'était repliée l'université de Strasbourg. C'est là qu'il crée le premier réseau de renseignements au service des alliés.

En janvier 1941, il participe à la création du mouvement de Résistance Liberté, puis l'année suivante à celle de Combat avec notamment, Georges Bidault. Dès 1943, il participe aux travaux du Comité général d'études du CNR (Conseil national de la Résistance). Relevé de ses fonctions par le gouvernement de Vichy en janvier 1944, il est réintégré par le gouvernement provisoire qui, en décembre 1944, l'a nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat. A la Libération, il devient directeur du cabinet du commissaire de la République à Strasbourg. L'année de son trente-quatrième anniversaire (il était né le 9 avril 1911 à Montpellier où son père était avocat), il est l'un des procureurs au tribunal international de Nuremberg, chargé de juger les dignitaires du parti et du régime nazis.

Directeur du cabinet d'André Colin, secrétaire d'Etat à la présidence du conseil dans le cabinet Georges Bidault de juin à décembre 1946, Alfred Coste-Floret est élu député de Haute-Garonne à la première Assemblée nationale. Il avait ajouté à ce mandat législatif, conservé jusqu'en 1958, celui de maire de Luchon, acquis en 1947 et perdu en 1971. Son échec aux municipales l'avait conduit à se démettre du siège de conseiller général qu'il détenait depuis 1948. Localement, il avait tenté en vain de prendre sa revanche dans la cité thermale à l'occasion d'une partielle, en 1974.

La spécialité de Luchon l'avait amené à s'intéresser au thermalisme : c'est ainsi qu'il avait exercé des responsabilités dans ce domaine d'activité, notamment celle de président du syndicat national des établissements thermaux.

Parlementaire, élu local, juriste - et plus précisément civiliste - Alfred Coste-Floret était aussi attiré par la politique internationale. Membre de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, il avait été le rapporteur du projet de pool charbon-acier (CECA). En 1952 et en 1954, il avait été délégué de la France à l'ONU.

C'est quelques années plus tard, en avril 1962, qu'Alfred Coste-Floret avait démissionné du MRP (Mouvement républicain populaire) à la fondation duquel il avait contribué après la guerre. Il avait ainsi tiré les conséquences de son désaccord avec une formation politique qui, au gouvernement, lui paraissait être, sur le problème algérien, " une annexe invraisemblable de l'UNR " (le parti gaulliste d'alors). A la mi-mai, les ministres MRP, qui partipaient au gouvernement depuis le retour du général de Gaulle en 1958, remettaient leur démission collective à Georges Pompidou, premier ministre, pour marquer leur désaccord avec les propos tenus sur l'Europe par le chef de l'Etat.

Toutefois, Alfred Coste-Floret avait retrouvé ses amis lors de la fondation de Centre démocrate en 1966, devenu depuis Centre des démocrates sociaux. Mais ces retrouvailles ne durèrent pas plus de dix ans et Alfred Coste-Floret fonda en 1977, avec notamment Mr Pierre de Bénouville, la Démocratie chrétienne qui se proposait d'élargir la majorité d'alors favorable à Mr Valéry Giscard d'Estaing, président de la République.

Cela n'avait pas pour autant conduit ce mouvement à soutenir le président sortant au premier tour de l'élection présidentielle de 1981 : Alfred Coste-Floret avait appuyé la candidature de Mr Jacques Chirac. Ce rapprochement là n'avait pas été remis en cause puisque, en 1984, le président du mouvement de la Démocratie chrétienne française figurait sur la liste européenne de l'union de l'opposition conduite par Mme Simone Veil et était élu au Parlement de Strasbourg où il siégea jusqu'en juin dernier.

Européen de conviction et atlantiste de sensibilité (il figurait parmi les dirigeants de l'Association française pour la Communauté atlantique (AFCA) qu'il avait d'ailleurs présidée en 1977), Alfred Coste-Floret faisait partie de cette génération de démocrates-chrétiens français qui, marqués par le gaullisme de la Résistance, s'étaient écartés de celui des débuts de la V République, notamment à cause du dossier algérien, pour se retrouver sur des positions voisines de celles du RPR. Alfred Coste-Floret avait un frère jumeau, Paul, décédé en août 1979, ancien ministre et membre du Conseil constitutionnel.

Le jour où Mr Georges Marchais a été longuement interrogé sur France-Inter, jeudi 11 janvier au matin, l'Humanité a publié une déclaration de la CGT dont l'objectif est de prendre la défense du parti. Le secrétaire général n'a rien cédé à ses opposants " reconstructeurs " qui maintiennent leur pression, il a indiqué à Mr Petre Roman, premier ministre roumain, qu'il " n'est pas le mieux placé " pour critiquer le PCF et il s'est défini comme " l'homme politique le plus proche de Mikhaïl Gorbatchev ".

Au cours de la conférence de presse qu'il a tenue, jeudi matin 11 janvier, en compagnie de Mr Philippe Séguin, Mr Charles Pasqua a notamment déclaré : " Nous voulons conduire la rénovation dans le gaullisme. Si nous voulons que l'alternance se produise, il faut constituer un grand parti à vocation majoritaire. "

L'ancien ministre de l'intérieur s'est dit " attristé par l'agitation frénétique, voire l'affolement, qui a saisi un certain nombre de dirigeants du RPR. On peut se demander si le débat n'est pas de mise au RPR. Le RPR a un message à délivrer. Va-t-il rester frileux, un mouvement gestionnaire, ou retrouver l'inspiration des grandes idées du gaullisme et être capable de récupérer son audience dans les milieux populaires ? (...) Mr Chirac n'est pas en cause , sauf si lui-même s'y met. L'unité du mouvement n'est pas menacée par nous. Je ne souhaite pas la moindre scission mais nous sommes pour l'unité dans la clarté. "

Selon le président du groupe RPR du Sénat, il " n'y a rien " (de consistant) dans la motion présentée par Mr Alain Juppé dans la perspective des assises du mouvement prévues le 11 février. Mr Pasqua a ajouté : " Il est encore temps pour la direction du RPR de redresser le tir pour que le débat démocratique puisse se dérouler. Dans les circonstances exceptionnelles Jacques Chirac est un homme résolu et il a les qualités qui font les hommes d'Etat. "

Mr Pasqua a ironisé sur la réunion du comité de coordination de l'opposition, en doutant de la sincérité de l'UDF quant à la désignation d'un candidat unique pour l'élection présidentielle, disant : " Ça ressemblait davantage à une réunion des comités Théodule fustigés par de Gaulle qu'à celle d'hommes responsables aspirant à diriger la France. " Mr Pasqua se défend d'avoir voulu un " putsch ", rappelant que celui qu'il a mené à bien dans le passé avait permis de " porter Jacques Chirac à la présidence du mouvement gaulliste ".

Pour Mr Pasqua, Mr Juppé a été " un très bon secrétaire général dans une situation difficile mais, en raison de l'absence de Jacques Chirac, le RPR avait besoin d'un leader charismatique. Alain Juppé ne pouvait pas jouer ce rôle ."

Interrogé sur Mme Barzach qui lui a reproché sa phrase sur les " valeurs du Front national ", qu'il déclare partager, Mr Pasqua répond : " Je n'ai aucune leçon à recevoir, de qui que ce soit y compris de Mme Barzach qui a peu de chances de rester le phare de la pensée politique contemporaine et d'avoir le prix Pulitzer. "

Mr Séguin a indiqué, pour sa part : " Aujourd'hui, la situation appelle les changements d'orientation les plus radicaux. Le RPR doit se régénérer et régénérer toute l'opposition. Il faut que les assises nationales fondent un nouveau rassemblement ouvert au-delà des limites qui sont les nôtres et qui propose aux Français les moyens d'une renaissance nationale. Notre motion n'est dirigée contre personne mais nous compterons sur un texte qui exprime une démarche politique. Mr Juppé nous oppose une sorte d'article 49-3 en disant aux militants : dès lors que vous ralliez la motion Pasqua-Séguin, cela veut dire que vous êtes contre Chirac. C'est complètement contraire à la démocratie. Or, pour nous, le président du RPR a pour vocation d'être un fédérateur et il n'aurait pas dû intervenir dans le débat interne, au jour le jour, surtout lorsqu'il est de surcroît un présidentiable. La rue de Lille affaiblit le président en refusant le débat interne. (...) Le moment d'arbitrer se situe, pour le président, après les assises et non pas avant. "

Quelle santé ! Auscultée par l'Office fédéral des statistiques, l'économie ouest-allemande présente un bilan 1989 que lui envient non seulement les économies malades de l'Est, mais aussi les convalescentes, comme celle de la France. Une fois de plus, les faits démentent les prévisions des " experts ". Au début de l'an dernier, ceux-ci annonçaient, pour la RFA, une croissance comprise entre 2 % et 2,5 %. Un rythme jugé insuffisant par les partenaires commerciaux de l'Allemagne, qui exigeaient alors de Bonn un coup d'accélérateur. En fait, l'activité a crû l'an dernier outre-Rhin de 4 %, la plus forte croissance depuis dix ans !

Mais ce n'est pas là la seule belle performance enregistrée par l'Allemagne. Cette très forte croissance ne s'est pas traduite par un retour de l'inflation. Les prix n'ont augmenté que de 2,8 % - contre 1,3 %, il est vrai, en 1988. Elle a permis la création d'emplois : la croissance de la population active a été la plus forte depuis 1979, grâce, en particulier, à l'arrivée de 720000 immigrants de l'Europe de l'Est. Le nombre des personnes qui ont un emploi a augmenté de 343000 mille, celui des chômeurs a diminué de 203800.

Non inflationniste et créatrice d'emplois, la croissance ouest-allemande a été tirée en 1989 par l'investissement et l'exportation plus que par la consommation. L'investissement a augmenté en volume de 9,1 %, les exportations de 10,8 % et la consommation privée de 1,6 % seulement. Malgré une progression sensible également des importations (de 6,4 %), l'Allemagne aura dégagé l'an dernier un nouvel excédent commercial record, proche de 135 milliards de deustchemarks (presque 460 milliards de francs) ! Bref, une excellente année.

Et pour 1990 ? Les experts de la Bundesbank craignent qu'à l'occasion des négociations salariales en cours le patronat ne cède aux revendications des organisations syndicales, au risque, disent-ils, de relancer l'inflation. D'ores et déjà, la consommation privée semble reprendre le dessus comme source de la croissance. Les nouvelles perspectives à l'Est ne manqueront pas de jouer comme un nouveau dopant. Ne faut-il pas cependant souhaiter que les chefs d'entreprise ouest-allemands acceptent de revaloriser les rémunérations de leur personnel ? Une consommation encore plus soutenue outre-Rhin permettrait sans doute de meilleurs équilibres, notamment commerciaux.

Des affrontements à l'artillerie lourde entre les armées sénégalaise et mauritanienne de part et d'autre du fleuve Sénégal, qui sépare les deux pays, ont fait au moins deux morts au cours des derniers jours, a-t-on appris mercredi 10 janvier à Dakar et à Nouakchott.

Selon des sources sénégalaises, les tirs ont fait samedi au moins deux morts dans la population des villages sénégalais de Ngaoulé et Dondou, situés en bordure du fleuve, alors que quatre militaires sénégalais au moins étaient hospitalisés pour des blessures reçues lors de véritables pilonnages d'artillerie. L'armée mauritanienne aurait fait usage de mortiers et de canons, et les Sénégalais auraient répliqué avec des canons de 90 mm montés sur des blindés légers.

Déjà, un soldat sénégalais avait été tué, le 27 décembre, par un tir de grenade à fusil, selon les explications du ministre sénégalais de la défense, Mr Médoune Fall. Cette version avait ensuite été démentie par les autorités mauritaniennes.

La situation de guerre larvée sur le fleuve résulte du conflit sénégalo-mauritanien qui avait commencé, le 9 avril 1989, dans la même région, avec la mort de deux agriculteurs sénégalais tués par des éleveurs mauritaniens. Ensuite, les pillages de biens des boutiquiers mauritaniens du Sénégal, puis les massacres de ressortissants sénégalais en Mauritanie, suivis eux-mêmes de massacres de ressortissants mauritaniens au Sénégal fin avril, avaient abouti au départ de dizaines de milliers de Sénégalais de Mauritanie et de Mauritaniens du Sénégal.

Avant même la rupture des relations diplomatiques entre Dakar et Nouakchott en août 1989, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) avait mis sur pied une commission de médiation pour tenter de trouver une solution au conflit. Selon des sources diplomatiques, cette médiation se poursuit en terrain neutre, avec la participation des ministres sénégalais et mauritanien des affaires étrangères et pourrait être prochainement élargie à d'autres ministres des deux gouvernements. Un plan de négociations serait en cours d'élaboration, mais une éventuelle solution ne peut intervenir dans l'immédiat, tant sont vives les oppositions entre populations des deux pays.

PUISQUE cette initiative d'un " ordre de loi " visant à encadrer l'exercice de la psychanalyse nous a été connue d'abord par la presse quotidienne (le Monde 15 décembre 1989), on ne s'étonnera pas d'y trouver une réponse par lettre ouverte.

Pourquoi, d'ailleurs, toute cette orchestration, ce tintamarre ? Une nostalgie du Psy-Schow, peut-être ? Ce n'est en tout cas certainement pas le meilleur service à rendre à la psychanalyse, ni le meilleur moyen d'en résoudre les problèmes. On l'a bien vu, déjà, à propos d'autres débats publics, organisés par d'autres instigateurs. (Cf. André Green, 1988-1989).

Il est significatif d'autre part, que la presse soit réticente à publier les réponses qui peuvent lui parvenir. Elle fait silence, elle ajourne ou rejette les réponses, les argumentations autres que celles qui peuvent faire un scoop ou provoquer un scandale.

Le premier reproche à adresser à Serge Leclaire et aux quelques autres dont il s'est entouré pour cette " initiative ordinale " est précisément celui-là : ils s'adonnent à la publicité préalable au lieu de commencer par étudier les problèmes, en tenant compte - bien entendu - de ce que d'autres qu'eux-mêes ont pu en dire et surtout en faire, parfois même depuis des années.

Si bien que les intentions ne sont sans doute pas si pures que les déclarations ne le proclament.

Là où existent des ordres professionnels, chez les médecins, les avocats ou les architectes, les critères d'adhésion sont simples et univoques : a) posséder le diplôme d'Etat ; b) avoir une pratique professionnelle. Bien. Mais c'est justement le premier critère sélectif qui ne peut s'appliquer à la psychanalyse. Car personne n'a jamais pu sérieusement soutenir que la qualification psychanalytique puisse s'acquérir par quelque diplôme que ce soit. Conclusion : proposer un ordre des psychanalystes, c'est inverser les données, c'est supposer résolu un problème qui ne l'est pas. Et qui d'ailleurs ne le sera jamais en ces termes. Les psychanalystes n'ont pas à légiférer. C'est incompatible. S'ils légifèrent, ils ne sont plus psychanalystes. Ils sont députés, délégués, présidents, secrétaires généraux, dictateurs peut-être, mais pas analystes. C'est à choisir.

Et si on les exclut, on va créer une catégorie de martyrs. Les martyrs de la Cause ! Encore une fois, attention au piège de la législation en psychanalyse. Si les analystes y entrent, ils n'en sortiront plus.

La vérité est beaucoup plus simple, et tous les comités d'éthique, les conseils des sages, les hautes autorités, que l'on voit actuellement se multiplier à foison n'y changeront rien : c'est que sans morale, il n'y a pas non plus d'éthique. Vu que l'éthique, c'est la philosophie de la morale. Rien d'autre. Il ne peut donc y avoir - comme le dit S. Leclaire - d'éthique opposée à la morale ou de morale opposée à l'éthique. C'est une absurdité.

L'ANNÉE dernière certains psychanalystes demandèrent à être exonérés du paiement de la TVA, comme leurs confrères médecins et psychologues cliniciens. Formés à des disciplines aussi diverses que les mathématiques, le droit, la philosophie, ils entendaient faire valoir qu'ils ne s'en trouvaient pas moins psychanalystes à titre égal. Certes, ni la recherche scientifique, ni l'exercice d'un art, ni aucun diplôme de sciences humaines ne sauraient habiliter à la pratique de l'inconscient. Mais l'apprentissage de l'anatomie, de la psychophysiologie, et même de la pédagogie, bien que celles-ci touchent de plus près à la clinique médicale, n'est pas plus susceptible d'y former les candidats. Chacun le sait : il faut faire le voyage intérieur avant de prétendre y accompagner autrui. Et quant à cette sorte initiatique de formation, d'autres que les psychologues et les médecins sont en droit de soutenir qu'elle fut aussi bien la leur.

Cause plaidée, cause entendue, à titre provisoire tout au moins : l'Etat réunit une commission ouverte de psychanalystes. Chaque institution a le loisir d'y dépêcher un représentant. On la prie, non pas de décider - elle n'en a pas le pouvoir, mais de donner son avis : les dossiers présentés en vue de l'exemption de la TVA permettent-ils ou non de décider si le candidat exerce la profession de psychanalyste ? Il ne s'agit pas de porter un jugement de valeur sur la pratique des postulants, mais de vérifier, cas par cas, si leur travail et leur formation ressortissent bien de la psychanalyse. A cette fin, la commission fixe trois critères principaux : cure psychanalytique poursuivie suffisamment longtemps, contrôles, activité professionnelle, avec notamment la prise en compte du temps de travail en hôpital et en institution. Dans certains cas, publications et enseignements sont pris en considération.

L'intérêt de cette commission est d'avoir mis l'accent sur plusieurs points essentiels.

L'urgence de notre participation, inventive et dynamique, à une future législation est suffisamment apparue aux psychanalystes pour que certains d'entre eux aient voulu, ces dernières années, y intéresser leur association. Premier pas qui en appelle aujourd'hui un second, celui d'une plus large concertation. Ce qui décevrait l'opinion et empêcherait un dialogue avec les représentants de l'Etat serait la constatation que les psychanalystes ne peuvent pas s'accorder pour définir les conditions de formation et d'exercice de leur profession. Qu'à l'inverse, celles-ci s'énoncent clairement et fermement, elles auront toutes les chances d'être entendues. Depuis plus d'un demi-siècle, les institutions freudiennes n'utilisent-elles pas les mêmes critères fondamentaux de formation et d'habilitation, ceux-là mêmes qui furent adoptés spontanément par la commission ?

Le document proposé en vue de la création d'une " instance ordinale des psychanalystes " n'incite pas seulement les analystes à " définir le mode d'inscription de la psychanalyse dans l'ordre d'un Etat de droit et dans la société civile ". Il affirme aussi à juste titre la nécessité qu'ils veillent eux-mêmes à la défense et à l'application de leurs intérêts. Une instance ordinale, et elle seule, permet à l'Etat de leur déléguer le droit de s'autogérer. En acceptant de l'exercer, les analystes accepteront d'assumer leurs responsabilités.

IL est de bonnes surprises. L'arrivée inattendue du texte signé de Serge Leclaire et de ses quatre collègues proposant la création d'une instance ordinale des psychanalystes en est une. La qualité de l'écriture, la précision et la clarté de la pensée témoignent de la longue réflexion qui a précédé cet envoi.

On sait combien la psychanalyse française est vivante, riche et diversifiée, mais on sait aussi à quel point elle est déchirée par des oppositions et des conflits qui ont abouti à la création de quelques institutions en vue et d'une pléiade de groupements divers, qui se caractérisent pourtant par leur vitalité et la qualité de leurs travaux. Cette diversité est garantie de richesse mais aussi source de conflits stérilisants ; voici longtemps que se trouve irréalisable le vÓu de réunion de ces tendances et même celui, plus modeste, de leur confrontation.

Cette situation, tout à fait propre à la psychanalyse française, comporte de graves inconvénients. L'image qui en résulte dans l'opinion publique est obscure et disparate, et les sociétés étrangères, si elles sont désireuses de communiquer avec le mouvement français, ne le peuvent que de manière partielle et sélective. La psychiatrie, dont tout un pan a été inspiré pendant plusieurs décennies par la psychanalyse, avec, il faut bien le dire, de fréquentes distorsions conceptuelles, est en voie de s'en détourner. Les jeunes psychiatres sont sollicités par la montée de la psychiatrie biologique, du comportementalisme et du cognitivisme qui offrent un front apparemment plus homogène que les multiples références de l'héritage freudien.

Mais d'autres préoccupations viennent encore aggraver cette situation alarmante ; elles concernent le rapport, actuellement inexistant, de l'exercice de la psychanalyse avec l'Etat de droit, situation de vide réglementaire dont on sait qu'elle ne pourra persister au-delà de l'ouverture des frontières européennes, puisque d'autres pays ont pris des mesures qui seraient d'ailleurs loin d'être satisfaisantes pour les psychanalystes français. La nécessité d'un minimum de cohésion entre les diverses institutions psychanalytiques est indiscutable, afin que les pouvoirs publics trouvent un interlocuteur. Cette instance ordinale des psychanalystes devrait donc être en mesure de recueillir les points de vue pour, comme il est dit dans le texte, " affirmer, soutenir et défendre le caractère spécifique et original de l'éthique psychanalytique ". Faute de quoi l'exercice de la psychanalyse risque d'être assimilé notamment à des modèles d'ordre médical, qui ne lui conviennent pas. Le projet ainsi présenté recueille volontiers l'adhésion, car on perçoit bien qu'il s'agit d'une nécessité inhérente à l'époque, mais il suscite aussitôt des questions dont on peut explorer les contours.

La première de ces questions résulte de l'intensité des oppositions théoriques et doctrinales des diverses institutions psychanalytiques, oppositions qui se renforcent à l'approche des problèmes posés depuis l'origine du mouvement psychanalytique, par les méthodes de formation et les procédures d'habilitation. Il faut alors souhaiter que l'institution ici proposée se maintienne en quelque sorte au-dessus du débat, en position tierce, pour que les divers courants puissent s'exprimer en regard des pouvoirs publics sans qu'il y ait rétroaction sur les choix fondamentaux de chaque institution participante.

Il existe un risque inhérent à tout organisme dont la vocation est de fédérer ses orientations diverses, voire contradictoires, et qui réside dans l'élaboration d'un accord de surface, destiné à donner l'apparence de l'unité en regard du monde extérieur alors que les oppositions se font d'autant plus violentes à l'intérieur. Le seul remède à ces situations consiste en la possibilité pour chaque partie de définir et d'affirmer sa doctrine et son identité et, dans le cas considéré, ses modalités de formation et d'habilitation à l'exercice de la psychanalyse. Il est donc absolument nécessaire qu'un tel ordre des psychanalystes ne dérive pas vers la constitution d'une société psychanalytique de plus, et qu'il reste strictement limité à sa fonction d'interface avec la société civile, chaque groupe constituant gardant sa spécificité.

D'autre part, on peut se poser la question de la nécessaire distinction entre un ordre professionnel et un syndicat de défense de la profession ; comme il n'existe pas de " syndicat des psychanalystes ", l'ordre qui doit rester par vocation un instrument d'élaboration et de réflexion réglementaire risque d'être amené à revêtir les fonctions de défense d'un syndicat, qui sont d'une autre nature, et de quitter par conséquent la " position tierce ", seule garantie de l'autonomie des sociétés participantes.

Enfin, ne serait-ce qu'en raison de l'identité des termes, l'esprit opère un rapprochement inévitable entre ordre des psychanalystes et ordre des médecins et l'on perçoit aussitôt l'étendue des réserves à l'égard d'une telle assimilation. C'est la raison pour laquelle la partie du texte consacrée à présenter la psychanalyse comme " discipline du conflit et de la contradiction " est essentielle, car elle détermine le point de vue éthique.

Que la profession s'organise en regard de la société civile, certes ! Que ce soit par la création d'une institution de type ordinal, pourquoi pas ? Mais, comme l'établit le texte de Serge Leclaire et de ses collègues, que ce soit en raison d'une éthique définie par la profession elle-même.

LA psychanalyse est-elle la seule activité professionnelle à pouvoir échapper au droit de l'Etat ? Cette utopie a longtemps animé la plupart des psychanalystes. Parce que la psychanalyse est née à côté de la médecine et s'est développée en ancrant son indépendance vis-à-vis de toute autre science ou pratique légalement reconnue qui l'aurait réduite ou détruite, les disciples de Freud se sont tenus longtemps à l'écart des institutions établies. Parce que les psychanalystes se sont installés dans une zone sauvage non balisée par l'Etat, ils ont voulu créer une société à part qui s'est organisée selon les lois de l'histoire, d'abord en hordes, promptes à exploser en factions fondatrices de nouvelles bandes de plus en plus sophistiquées. En 1980, on comptait quatre tribus principales : la Société psychanalytique de Paris, l'Association psychanalytique de France, le Quatrième Groupe et l'Ecole freudienne de Paris animée par Jacques Lacan. Jamais sans doute avait-on poussé si loin l'idéalisme que dans cette école lacanienne puisque, comme dans une république platonicienne, le pouvoir politique n'était pas distingué du savoir. L'Ecole comptait trois catégories de citoyens : les analystes praticiens (AP), les analystes membres de l'école (AME), les analystes de l'école (AE) dont la hiérarchie reposait sur le degré d'initiation. La logique était évidemment celle de la dictature puisque le sujet supposé savoir était Jacques Lacan, seul à pouvoir recouvrir entièrement le cercle du pouvoir avec celui de la connaissance. Quand il constata que cette unité utopique ne pouvait échapper à la mécanique de tout groupe social qui génère du politique comme catégorie indépendante du savoir, il décida de dissoudre son association. Lorsque, en 1980, son avocat, Roland Dumas, lui apprit que certains de ses disciples avaient introduit un référé devant Mme Simone Rozès, président du tribunal de Paris, pour que cette dissolution fût faite selon les règles de droit en vigueur, Jacques Lacan éclata d'un long rire, puissant, irrépressible, qui marquait peut-être la fin d'une époque, celle de la horde sauvage.

Cet éclat de rire, suivi de peu par la mort du grand homme, fit exploser l'Ecole freudienne en plus d'une dizaine de groupuscules qui, avec le Quatrième Groupe et l'APF, regroupent les deux tiers des psychanalystes, le dernier tiers demeurant régi par la très discrète Société psychanalytique de Paris. Alors, pourquoi ne pas en rester là ?

Tout d'abord parce que l'analyse historique démontre qu'aucune activité qui compte dans la société et qui s'implique dans la culture ne peut échapper à un minimum d'insertion sociale par le droit. Ce n'est pas une croyance, mais un constat. Le processus commence d'abord par la fiscalité. C'est ainsi que l'Etat, ne voulant pas encore le faire lui-même, a laissé en 1989 un groupe de psychanalystes condidérés comme des notables décider qui aurait droit au titre de psychanalyste afin de permettre de judicieuses exonérations de TVA. Ensuite, le danger vient de la responsabilité civile et pénale en cas de sinistre, mort, suicide, meurtres des patients, scandales sexuels, scandales financiers dont l'origine est le fait de vrais ou de faux psychanalystes. En outre, dans les cinq années qui viennent, l'unification européenne va accroître la circulation des hommes, ce qui met en danger les professions non réglementées qui ne disposeront d'aucun moyen de défendre l'authenticité de pratiques auxquelles elles tiennent.

Enfin, l'hygiène même des groupes psychanalytiques implique à partir d'un certain niveau de développement l'objectivation de la fonction politique et sa possibilité de détachement de la fonction du savoir pour permettre la démocratie nécessitant le jeu, au sens ludique mais aussi mécanique du terme. A défaut pour les psychanalystes de le comprendre, l'Etat, tôt ou tard, sur une pression accidentelle de l'opinion ou sur celle d'un groupe de praticiens plus ambitieux que d'autres, bouclera la psychanalyse dans le premier corset légal venu avec tous les risques inhérents à la précipitation, la brutalité ou la partialité. C'est pourquoi le volontariat légaliste des professionnels de la psychanalyste en France tel qu'il se manifeste dans l'appel à la création d'une instance ordinale par Philippe Girard, Lucien Israël, Serge Leclaire, Danièle Lévy et Jacques Sédat est une initiative heureuse. C'est le seul moyen pour les psychanalystes français d'abandonner l'âge des tribus pour entrer dans l'âge de l'Etat de droit sans renoncer à leur vertu.

Le Monde publiait dans son numéro du 15 décembre dernier de larges extraits d'une longue lettre adressée par quatre psychanalystes à tous leurs confrères - quels que soient les écoles ou les courants dont ils se réclament. Les auteurs de cette lettre proposaient d'instaurer une discussion en vue de la création d'une " instance ordinale " des psychanalystes. Nous publions aujourd'hui plusieurs réflexions en réponse à cette suggestion.

LES trains ont recommencé à passer avec fracas sur le pont. Il est un peu plus de 5 heures. Dans l'épaisseur de l'aube qui se dilue, ils sont plusieurs milliers sur le préau couvert situé au-dessous du centre de bien-être. Telles des mouches, des centaines de camionnettes sont agglutinées autour du bâtiment de béton gris, rangées en batterie le long du terre-plein ou embouteillant les rues adjacentes. Toutes portent sur le pare-brise une affichette proposant un travail, indiquant un lieu et un salaire à la journée. A côté, les marchands de travail, aux allures de marlous, racolent : " Genkin, genkin ! " (du cash, du cash !). " Ikokana ! " (Alors, on y va !).

Le préau bourdonne comme une ruche : une foule d'hommes, dense et mouvante, s'y côtoient au coude à coude. Certains sont penchés sur un bol de soupe au comptoir d'un estaminet, d'autres, assis sur des journaux, ont commencé à boire, à se disputer ; des solitaires adossés aux colonnes regardent sans voir ceux qui passent, les errants, les yeux au sol, pauvres et sales. Corps refermés sur la colère ou la fatigue. Beaucoup portent des jikatabi (sorte de chaussures de toile) et d'amples pantalons rappelant les culottes de cheval. Cette foule où dominent les visages creusés, vieillis prématurément, s'écarte inopinément sur le passage des " milans noirs " (tobi), c'est-à-dire des charpentiers de grande hauteur, aux corps jeunes et sveltes, portant de larges pantalons caractéristiques, serrés aux chevilles comme ceux des Zouaves : sorte de funambules travaillant au sommet des charpentes métalliques, les tobi sont les " aristocrates " du marché de la main-d'Óuvre journalière.

Des vieux papiers, du verre brisé et des détritus de toutes sortes jonchent la chaussée. L'odeur lourde des corps, des haleines de saké mêlées à des relents divers : sur quelque six cents mètres carrés, le quartier de Kamagasaki, au sud d'Osaka, est une des enclaves de pauvreté du Japon prospère : c'est le plus grand des cinq marchés du travail intermittent (yoseba). Quelque trente mille journaliers y transitent.

Il est difficile d'évaluer le nombre des journaliers : la mobilité est grande, l'absence de domicile fixe, le vagabondage et les fluctuations de la conjoncture rendent les estimations hasardeuses. Selon le ministère du travail, ils sont un million et demi. Quatre cent mille environ, travaillant surtout pour la construction, se vendent sur le marché " libre " des yoseba. Les autres sont recrutés pour des travaux à durée limitée et vivent en dortoirs sur les chantiers. Une frange des journaliers est désormais constituée par les immigrés (soixante mille officiellement, sans doute plus), dont beaucoup sont en situation irrégulière. Recrutés à travers les réseaux clandestins, ils sont placés directement en dortoirs, où on ne les remarque pas trop.

Depuis quelques mois, le marché des journaliers de Kama (abréviation argotique) est florissant. Les grands travaux de la région du Kansai (construction de l'aéroport d'Osaka, exposition florale internationale et cité scientifique) sont générateurs d'une énorme demande en main-d'Óuvre (rien que la construction de l'aéroport a pour retombées quelque 3 000 milliards de yens en travaux). Et le " peuple " de Kamagasaki en profite. Beaucoup de doya (auberges-dortoirs) sont devenus de petits hôtels flambant neufs, aux chambres certes minuscules (3,3 mètres carrés) mais où les cafards sont moins prolifiques qu'avant. La demande de travail dépasse l'offre et les salaires sont en hausse (10 500 yens, soit plus de 500 francs, pour un manÓuvre). Mais il faut faire la part des choses : les frais d'hébergement et de nourriture absorbent près de la moitié des gains.

Depuis les émeutes dont le quartier fut le théâtre au début des années 60, le marché des journaliers, qui était aux mains des marchands de travail (tehaishi, littéralement, " celui qui met la main dessus ") liés à la pègre, a été réorganisé. Ces derniers en sont certes toujours les maitres, mais l'agence d'emploi constitue désormais un amortisseur à leur arbitraire. L'employeur doit obtenir une affichette de l'agence sur laquelle il indique les clauses du contrat. Il est ainsi contraint de respecter le SMIG et certaines conditions de travail : en cas de litige, l'ouvrier peut faire appel à l'agence, qui requiert l'intervention de l'inspection du travail. Théoriquement, ce sont les employeurs qui doivent venir recruter directement sur le marché dès l'aube. Mais ils délèguent cette tâche aux marchands de travail traditionnels, moyennant une commission. Autrefois cette commission était prise sur le salaire du journalier. C'est encore parfois le cas.

Il existe trois petits syndicats à Kamagasaki. " A condition de ne pas protester contre les jeux clandestins, il y a un modus vivendi et les tehaishi acceptent nos demandes. Mais le rapport de forces est tel que l'on ne revendique guère ", explique un permanent. Les marchands de travail contrôlent les jeux et les paris clandestins sur les courses de chevaux. Pendant notre conversation sous un portrait de Lénine, dans un petit local sombre et suintant la crasse, un vieil ouvrier à l'accent rocailleux est venu se plaindre qu'il ne touchait plus son allocation chômage. Quatorze mille personnes sont inscrites au bureau de chômage du quartier.

" Il est plus facile de trouver du boulot, les conditions de vie se sont améliorées, et jusqu'en 1991-1992 il ne devrait pas y avoir de problème. C'est le calcul des marchands de sommeil (hôteliers), qui comptent amortir leurs investissements en trois ou quatre ans. Après, personne ne sait. Mais, ici, on vit au jour le jour ", nous dit un journalier habitant la chambre-boite (hakoshitsu) voisine de la nôtre. Il travaillait sur un petit chantier naval de Kizugawa, près d'Osaka, qui a fait faillite, et il s'est retrouvé, à quarante-neuf ans, sur le marché " libre " du travail. Il envoie de l'argent à sa famille et vit à Kamagasaki depuis trois ans, ne retournant chez lui que quelques jours deux fois par an.

Malgré ces nouveaux hôtels aux façades d'un modernisme kitsch, une demande de travail en expansion, comparable à celle qui prévalut sur le marché des journaliers de Sanya à Tokyo à la veille des Jeux olympiques de 1964, et de meilleurs salaires, Kama demeure le repaire de ceux qui ont trébuché sur l'espoir. Héritier des bas-fonds qu'était la zone de Nagomachi avant l'époque Meiji (milieu du dix-neuvième siècle), où s'étaient agglutinés voleurs, chiffonniers et joueurs, puis quartier des journaliers, Kama est l'un des pôles de cette " trinité infernale " des villes japonaises : un quartier populaire animé, un quartier de plaisir et des bas-fonds. Kama jouxte la vieille zone de prostitution de Tobita, où les filles sont encore agenouillées dans l'entrée des maisons de passe en compagnie de vieilles maquerelles qui négocient avec le client, et le quartier de Shinsekai, populeux et truculent.

A première vue, Kama tend à se fondre dans l'uniformité du paysage urbain. Le quartier ne s'apparente en rien à un bidonville ou à un quartier de taudis, mais ce n'en est pas moins un ghetto sans murs : on entre et on sort de Kama. Rien de caché en apparence, et pourtant une touffeur de misère, d'une misère moins matérielle - bien qu'elle ne soit pas absente - que psychologique. Misère d'êtres rompus, humiliés, brisés quotidiennement, aux visages plissés d'amerture ou boursouflés par l'alcool et aux corps harassés, avariés, que l'on côtoie au bain public du quartier lorsqu'ils se débarrassent de la crasse incrustée dans les sillons de la peau.

" Il faut être fort ici, si on tombe, personne ne vous ramassera ", nous dit un vieil homme à barbiche confucéenne en train de mariner dans la baignoire commune du bain public. " On croit qu'on vient ici pour survivre, sans savoir que c'est pour y mourir ", ajoute-t-il. Comment lui-même est-il arrivé ici ? Un signe évasif de la main, sans hostilité, las, met fin à la conversation. La mémoire est ici le seul bien que l'on possède encore, et rares sont ceux qui la partagent. Comme les rêves.

Kama vit trois rythmes : la fébrilité de l'aube, l'apathie de la journée et la violence sourde de la nuit. On se couche tôt à Kama. Mais la nuit n'étouffe pas la vie des rues aux relents de crasse et d'urine. C'est le gite de ceux que le marché a rejetés : les vieux, les faibles, les malades. Plusieurs centaines dorment " sous la voûte bleue " (aokan), émigrant jusqu'à la gare de Tenno-ji, à un kilomètre. Ils ne peuvent même pas se payer un dortoir aux lits superposés. Chaque hiver, près de deux cents d'entre eux meurent de froid malgré les couvertures distribuées par les organisations caritatives (chrétiennes). La nuit appartient à ces êtres dont l'avenir est écrit en noir : ultime espace de solitude comme celui qu'ouvre l'ivresse dans sa quête d'un ailleurs qui se dérobe. Des cris vrillent parfois le silence, assourdissant comme la détresse ; plaintes de la nuit qui résonnent comme des appels ; odeur acide, épaisse, poisseuse des corps suintants d'alcool.

Deux habitants sur dix sont alcooliques et un sur dix tuberculeux, estime un missionnaire allemand qui a créé un centre de réhabilitation à Kama. Mélangé souvent à des amphétamines, l'alcool devient source d'hallucinations et de violence. Une violence entre les sans-espoir, comme s'ils réglaient des comptes avec eux-mêmes, avec cette image d'eux-mêmes que leur renvoie leur alter ego.

Les marchés du travail journalier répondent à deux exigences sociales : avoir à disposition une main-d'Óuvre corvéable, bon marché, quasiment non syndiquée, dont on peut se débarrasser au moindre retournement conjoncturel, et offrir à la société des " dépotoirs " où parquer la faune des laissés-pour-compte, des paumés, de ceux qui n'ont pu, ou ne veulent pas, s'intégrer, de ceux qui fuient. Pour eux, Kamagasaki ou Sanya sont une trappe : le marché opère une sélection impitoyable entre le faible et le fort, accentuée ces derniers temps par le boom du marché, qui a fait monter le prix des nuités. Les ghettos de la pauvreté constituent en outre l'arrière-cour de la prison ou de l'asile : les anciens taulards, les fous et les vieux abandonnés (un sur dix des errants a plus de soixante ans) y sont nombreux. Plus de la moitié des morts des nuits d'hiver de Kama ne peuvent être identifiés.

" A Kama, on fuit jusqu'au moment où l'on tombe ", commente Sen Arimura, qui travaille au centre de bien-être. Il est aussi le talentueux auteur d'une bande dessinée sur la vie de Kamagasaki, dont un volume a été traduit en anglais, qui renoue avec le courant engagé de la BD japonaise des années 60. Avec son héros, Kamayan, il montre avec perspicacité que l'âpreté des conditions de vie des journaliers, leur combat quotidien pour la survie, engendrent aussi chez eux des attitudes individualistes, frondeuses, peu courantes au Japon.

Débarrassés des contraintes sociales, certains d'entre eux véhiculent un puissant esprit libertaire relevant d'un courant de fond, trop souvent négligé, de l'histoire nippone, poursuit Sen Arimura : " Leur comportement est une satire acerbe de la vie de la majorité. " Kamayan est un " ultra-optimiste " qui louvoie avec la vie et possède une sérieuse dose d'ironie. Seuls les optimistes ont une chance de se dégager de la masse des " cités du non-retour ". Chez Peperumoko (Pépé le Moko), un troquet sous la voie ferrée, dont la chaleureuse patronne Sachiko a aimé le film de Jean Gabin, certains tentent de réinventer l'espoir tandis que la bière mousse dans les verres et qu'ils s'égosillent au micro sur une musique en play back. Sachiko applaudit toujours et même l'édenté, aux doigts de receleur, rit, rit comme si le monde lui appartenait, tandis qu'au-dessus de nos têtes passe un train dans un bruit de tonnerre qui fait trembler les murs.

L'HOMME qui gravit la pente, le sourire posé sur la chaine des puys d'Auvergne, ne ressemble plus tout à fait au responsable agricole en complet sombre qui officiait naguère au 14, rue La Boétie, le siège parisien du Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA). A l'ancien refuge de Stavisky, et aux bûches de plastique qui remplissaient une cheminée monumentale, au parquet et aux dorures, Michel Tesseydou a préféré son métier à plein temps : la reprise en main de son exploitation, 30 hectares de terres graniteuses et sableuses situées à Parlan, village voisin d'Aurillac, où il élève trente-cinq vaches laitières et gère un atelier de veaux pour boucherie.

Elu président du CNJA en 1984 - il avait tout juste trente ans, - cet Auvergnat au visage volontaire a dirigé pendant quatre ans l'organisation avant de se retirer discrètement, en juin 1988, au congrès de Saint-Flour. Les statuts internes lui permettaient de solliciter un nouveau mandat de deux ans qu'il aurait probablement obtenu. Le besoin de se mettre " en réserve " de l'agriculture l'a emporté. C'est dans une ferme-auberge, où il a déjà attiré Jacques Chirac et Laurent Fabius, qu'il reçoit à la bonne franquette, au coin d'un vrai feu, le col ouvert et le débit rapide.

Dix-huit mois de silence ne l'ont pas pour autant rendu impatient. Michel Tesseydou s'est discrètement fait élire, en juin, à la présidence de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) du Cantal. Une marque de confiance du " terrain ", précieuse pour qui voudrait entrer au conseil d'administration de la FNSEA lors de son prochain congrès électif de Versailles, en mars... Mais l'intéressé reste discret sur son avenir au sein de la première organisation syndicale agricole du pays. " Je crois que nous allons sauter une génération de responsables ", se contente-t-il de dire, remarquant que " ceux qui sont là y sont depuis longtemps ". Briguera-t-il le moment venu, comme beaucoup de ses amis l'espèrent, la succession de l'actuel président de la FNSEA, Mr Raymond Lacombe ? Et avec quelle équipe ? Michel Tesseydou est enclin à temporiser : " Vous écrirez cela quand ce sera fait ! "

En attendant, l'ancien chef de file des jeunes agriculteurs met " un coup de collier " sur son exploitation, regarde ses enfants pousser en songeant à ce vieux mot d'ordre du CNJA : " Quand ton fils a grandi, fais-en ton frère. " Mais pour quel avenir ? En agriculture, les modèles uniques ont vécu. L'ère du productivisme a montré ses limites et ses dangers, tant pour les sols que pour la santé financière des exploitations.

Michel Tesseydou plaide pour un passage " de l'agroalimentaire à l'agroenvironnement, à l'agrotourisme, à l'agrogastronomie, à l'agrosylviculture, mâtinée de pastoralisme. Pour réussir dans cette voie, il faut réorganiser le travail de l'exploitant et lui permettre de réussir parfaitement sa seconde activité. Il n'est pas question de tomber dans le travers de trente-six métiers, trente-six misères. Je crois à la relation forte entre un produit et un pays. La Communauté doit s'enrichir de la totalité de ses particularismes, privilégier les produits de haute qualité, spécifiques à des régions. Il n'est pas question de recevoir des subventions publiques mais de rémunérer cette activité à haute valeur ajoutée par des prix corrects, susceptibles de garantir un revenu à l'agriculteur. Nous avons pris conscience depuis longtemps des questions d'environnement. Je crois même que les vrais écologistes, c'est nous. "

S'il incarne une paysannerie traditionnelle, de terroir, à échelle humaine, Michel Tesseydou n'a pas peur d'un avenir différent pour l'agriculture, enraciné dans de nouvelles tâches, comme la production de biens non alimentaires pour l'industrie et les services. " Une molécule d'amidon de mais permet de déneiger les routes plus efficacement que le sel, et sans polluer les nappes phréatiques. Quand on voit les quantités de sel épandues l'hiver, les débouchés ne sont pas négligeables ! " Pour accomplir ces évolutions, il faut un syndicalisme fort, " capable de s'auto-arbitrer s'il veut être défendu ".

De son coin d'Auvergne, cet homme tranquille de l'agriculture a vu le syndicalisme changer, dans le bon sens. " Notre discours a évolué plus vite que ne le croient les hommes politiques et la société. Notre difficulté réside dans notre capacité à convaincre. Les méthodes que nous sommes contraints d'utiliser, comme les manifestations, ne sont pas les meilleures. Mais la violence n'est pas toujours du côté des paysans. Elle est aussi chez ceux qui se bouchent les oreilles. "

La politique agricole, qu'il continue de suivre au jour le jour, le laisse sur sa faim. " Ça m'a mordu la langue plus d'une fois... Je n'ai pas voulu participer au débat, mais je suis choqué par le manque de courage politique indispensable à la mise en place d'une stratégie agricole préparant les quinze à vingt prochaines années. La France a reçu en 1989 un retour de 6 milliards de francs sur les économies budgétaires de Bruxelles. Il s'agissait d'économies réalisées sur le dos de l'agriculture et de sa très forte restructuration. Aucun véritable plan d'accompagnement social n'a été mis sur pied pour accompagner les agriculteurs âgés prenant leur retraite ou leur préretraite. J'ai du mal à comprendre cette lacune. On croit que la situation démographique de l'agriculture va tout régler. C'est une erreur ! Plus les gens sont en difficulté, plus ils s'accrochent à leurs biens. En se privant d'un plan d'accompagnement social, on retarde les mutations, on perd des parts de marché et de productivité. "

Avec moins de 7 % des actifs, l'agriculture française ne pèse certes plus très lourd sur le marché du travail. Mais Michel Tesseydou corrige la brutalité des chiffres : " Si on ajoute tous les employés en amont et en aval de l'agriculture, celle-ci occupe un actif sur cinq. Les exploitants agricoles assurent aussi la gestion gracieuse de l'espace rural. Ne pas le prendre en compte est irresponsable. "

Sur ses terres de Parlan, Michel Tesseydou attend la pluie - l'hiver n'empêche pas la sécheresse, - attend son heure, espère une osmose avec d'autres hommes de bonne volonté, d'une autre génération, gardiens des valeurs et garants d'un avenir ouvert. " Il faut savoir gérer le temps. Notre combat est un combat de société. "

LES saumons viennent du Canada, les encornets d'Indonésie, les crevettes et les moules de Hollande. Et depuis quelques mois, c'est d'Alaska que Cuisimer, leader industriel des spécialités cuisinées de la mer en France, importe du kamaboko, une sorte de faux crabe pour fabriquer du surimi à la sauce normande. Aujourd'hui, en effet, la drôle de pâte à base de poissons blancs arrive surgelée à Carentan (Manche).

En bâtonnets, miettes ou chippettes adéquatement aromatisés pour satisfaire le goût français, le kamaboko nippon rejoint les nombreuses spécialités de poisson cuisiné que l'usine de Carentan propose depuis 1982 à sa clientèle de charcutiers-traiteurs, poissonniers et chaines de restauration collective ou d'hôtels. Une aventure étonnante qu'André Nolleau, le PDG qui a fait passer le chiffre d'affaires de Cuisimer de 3 millions de francs à 200 millions de francs, raconte sans jamais se lasser.

Cuisimer a été créée par deux mareyeurs et un chef cuistot. Alain Enguerrand, Pierre Nolleau et Jean-Luc Bigot mirent 400 000 francs dans leur projet. La chambre de commerce de Granville leur apporta son aide ainsi que l'Association nationale pour la valorisation de la recherche (ANVAR).

Ajoutant les techniques les plus modernes de production et de commercialisation à un réel effort d'imagination innovante, la nouvelle marque de plats cuisinés frais (vingt et un jours de conservation au réfrigérateur) s'est d'abord taillée une solide réputation au niveau des grossistes, traiteurs et restaurateurs normands. Elle a ensuite visé l'ensemble du marché français qu'elle est aujourd'hui capable de livrer en moins de quarante-huit heures à partir de quatre agences qui lui permettent de quadriller l'Hexagone.

Mais, comme tout le monde, André Nolleau se prépare à 1993 et c'est dans cette perspective qu'il développe son usine à surimi, achetée clés en main à la société Bibun. Un investissement de 20 millions de francs que les nippons viennent de mettre en route à Carentan. Originaires du bocage normand, une cinquantaine d'ouvriers et d'ouvrières masqués et gantés travaillent la pâte de poisson blanc, en lui donnant le goût de crabe ou de homard.

Chez Cuisimer les emplois progressent en fonction du chiffre d'affaires. Douze personnes pour 3 millions de francs en 1982, cinquante pour 30 millions de francs en 1985, cent soixante pour 115 millions de francs en 1988. En 1989, on devrait arriver à deux cent cinquante postes de travail, pour un chiffre d'affaires de plus de 200 millions de francs, note André Nolleau.

Dès 1983, Cuisimer avait accru son capital avec l'entrée du charcutier breton Stalaven, qui lui permettait de s'assurer une bonne place dans la distribution. Puis ce fut le rachat de la Société des produits de la Manche (SPM), spécialiste du haddock, du saumon et du hareng fumés à Fécamp. Le changement d'actionnaires s'est achevé le 1er janvier 1988 avec l'entrée dans le groupe d'International Fish and Meat, une filiale du groupe Bongrain. André Nolleau reste le patron de l'entreprise à la tête d'une équipe de cadres débauchés chez les plus grands de la chimie ou de l'alimentation : Rhône-Poulenc, Nestlé ou Lesieur...

Les salariés, intéressés aux bénéfices, pratiquent le système des horaires flexibles et sont passés aux trente-cinq heures. Trouver des idées, éliminer les pertes de temps, assurer la transparence : " On fait le maximum pour les motiver, assure André Nolleau. Les délégués ne servent pas à grand-chose lorsque les livres de comptes sont ouverts. Il est bon que chacun sache combien la société paie d'impôts. " C'est pour cela qu'à Cuisimer les ouvriers peuvent monter dans les bureaux et les secrétaires descendre à la fabrication au moins une fois par an. Quant aux plats qui sortent de la chaine, ils son testés chaque mardi, à l'occasion d'un déjeuner qui rassemble tout le personnel.

Grand amateur d'art moderne, André Nolleau a poussé son souci de l'esthétique jusqu'à offrir 60 000 francs à un artiste peintre du Havre pour décorer son usine. Une bande dessinée de 360 mètres carrés représentant toutes les espèces, épaves et visiteurs palmés qui peuplent le fond de la mer.

IL y a du Jacques Chancel chez René Maury. Les chefs d'entreprise japonais qu'il interroge sont tous formidables, étonnants, ils ont tout compris et savent exactement comment faire pour triompher demain sur les marchés qu'ils se seront choisis. Il est vrai qu'il ne s'est pas adressé aux hommes des coulisses. On trouve sur son carnet de rendez-vous les patrons de Sony, d'Hitachi, de la Nippon Electrical Corporation (NEC), de Mitsubishi, de Minolta, de Toyota, de Nissan, de la Sanyo Securities Company, de Toshiba, de Shiseido, de Sumitomo 3 M, de Fujitsu, etc. Quelques responsables de PME très performants et deux ou trois brillants économistes ferment la boucle.

On comprend que notre auteur, lui-même bardé de titres et spécialiste du management japonais, ait été séduit par cette brochette.

René Maury a eu la sagesse de ne pas faire défiler ses personnages, mais de classer les réponses par grands sujets. Ce qui n'évite pas toujours les doublons mais limite les risques. Son travail, en tout cas, permet de brosser une fresque très vivante de la mentalité de ces nouveaux " conquistadors ".

Passons rapidement sur les motifs connus pour nous attarder sur ce qui change en ce moment dans les firmes japonaises. Oui, du haut en bas de l'échelle, les participants sont des " drogués du travail " ; les vacances perdent leur sens " parce que leurs désirs s'accomplissent au sein de l'entreprise ". Et il est sans doute vrai que " ce qui fait courir " nombre de responsables, c'est " de rendre heureux leurs employés ".

Mais attention ! Ici, l'on commence à entendre une approche nouvelle. Le rabâchage sur l'emploi à vie dans les grandes entreprises, sur la promotion à l'ancienneté n'a plus la même insistance. On admet aujourd'hui que la mobilité ne s'exerce plus seulement à l'intérieur du groupe, mais que le départ, au bout de dix ou vingt ans, des ouvriers ou des cadres vers un concurrent peut être tout à fait normal. Les Japonais sont même prêts à s'expatrier aujourd'hui, beaucoup plus qu'il y a quelques années. Surtout, l'avancée au mérite est davantage considérée.

Ce qui bouge aussi dans la société japonaise, c'est l'arrivée massive depuis 1985 d'immigrés clandestins non seulement de Corée, mais du Bengladesh, du Pakistan et d'Indonésie. Ils s'insèrent dans les petites unités de sous-traitance ou font monter les chiffres du chômage qui était jusqu'alors très bas.

La réussite ne " paie " pas autant qu'en Europe ou aux Etats-Unis. L'éventail des salaires est beaucoup moins ouvert. Ainsi le président de Fujitsu, Mr Yamamoto, ne gagne que sept fois la rémunération d'un débutant fraichement embauché.

La foi des dirigeants dans l'économie japonaise parait inébranlable. Pour conquérir le monde, la spécialisation des industries dans les secteurs de haute technologie ne cesse de croitre (le graphique publié p. 142 est l'un des plus impressionnants du livre) et ce que l'auteur appelle le " marketing instantané " grâce aux réseaux de communication les plus sophistiqués, est une force de frappe redoutable. Les concurrents les plus dangereux pour les Japonais ? Ni l'Europe, même après 1993, ni les Etats-Unis, mais les " nouveaux pays industriels " de l'Asie.

Cette confiance en soi n'empêche pas les dirigeants japonais de se poser des questions. Le Japon, " numéro un " ? " En termes financiers, en terme de flux, peut-être, dit l'un d'eux. Mais si l'on considère les choses en termes de stocks, de richesse accumulée et sur d'autres critères, tels que les aspects sociaux, l'éducation et certaines valeurs incorporelles, nous nous situons toujours derrière bien d'autres pays. " La mentalité de " nouveaux riches ", de parvenus, ressort de nombreuses réponses. C'est cette boulimie, où les moyens finissent par être confondus avec les fins, qui pousse Fabio R. Fiallo, économiste auprès de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, à jeter un cri d'alarme dans son dernier livre, Labeur et Rareté. Sa thèse est celle-ci : ce qu'il appelle l'" intégrisme panéconomiste" mène au gaspillage des ressources et du temps, ainsi qu'à l'appauvrissement culturel. Nous sommes passés du modèle Apollon (le paradigme de l'équilibre des économistes classiques, perdant de plus en plus de sa crédibilité) au modèle Dionysos, celui de la "maximisation" de l'utilité et du profit (école néoclassique), des facteurs de production (Keynes), de l'expansion économique à travers le temps (théories de la croissance).

Mais, à son tour, ce modèle est secoué parce que les résultats escomptés se font attendre : dans la plupart des pays industrialisés, le chômage continue à se répandre et les déséquilibres commerciaux s'affichent. Ailleurs, c'est la persistance des difficultés économiques, voire la détérioration des conditions de vie des couches les plus défavorisées de la population.

A l'exact opposé de la sublimation japonaise du travail (provoquée aussi par l'effroyable déficit du logement dans les grandes villes), Fabio R. Fallo parle de notre "soumission aux diktats du labeur", fardeau qu'" aucune machine, aucun robot ne seront en mesure d'alléger... si nous continuons à créer artificiellement de nouveaux besoins".

Nous sommes là au cÓur d'une dialectique fondamentale. Faut-il se laisser emporter sur le tapis roulant de l'économie à tout va, qui rejette de chaque côté de plus en plus de monde, ou tâcher de modérer cette exubérance? Mr Fiallo, on s'en doute, se range du côté de ceux qui voudraient ralentir la course productiviste.

Mr Fiallo ne prêche pas pour la croissance zéro. Il ne s'agit pas d'enserrer l'économie dans un corset contraignant son développement. Simplement, il faudrait que l'expansion soit compatible avec la protection de l'environnement et l'amélioration de la qualité de la vie. Cette modération permettrait de s'attaquer aux inégalités sociales et internationales.

La critique vient aussitôt sous la plume : si l'on freine la création de richesses, comment espérer réduire le fossé entre les nantis et les autres? La réponse est donnée, hélas! par les faits. L'augmentation de pouvoir d'achat a certes profité au plus grand nombre dans les pays industrialisés, mais les quelque 10% de laissés-pour-compte vivent du coup dans un désarroi plus grand qu'auparavant. Quant aux fruits d'un certain partage avec les pays pauvres du sud de la planète, ils sont dérisoires.

Dionysos - il n'est pas seulement japonais, - qui sortit de la cuisse de Jupiter, est un bon accélérateur de particules économiques. Mais, dans son ivresse, il n'est pas étonnant qu'il ait perdu le cap des finalités.

COMMENT peut-on être un Australien asiatique ? Pour incongrue qu'elle soit, cette question d'identité s'apprête pourtant à devenir, avant la fin du siècle, un grand dilemme national en Australie. C'est, en tout cas, le défi qu'appelle à relever le gouvernement travailliste de Mr Bob Hawke : choisir sa géographie contre son histoire, se référer à son environnement asiatique plutôt qu'à ses racines européennes. En clair, les Australiens sont invités, le plus officiellement du monde, à goûter aux délices de la schizophrénie.

Il est vrai que cette dérive du pays-continent s'inscrit sur les comptes du commerce extérieur : l'Australie destine 55 % de ses exportations à ses voisins asiatiques, lesquels lui fournissent 40 % de ses importations. Faisons donc de nécessité vertu, plaide-t-on en substance dans les ministères de Canberra. Et jouons plus franchement encore la carte de l'intégration. L'économie australienne, endettée et sous-industrialisée, peut-elle se payer le luxe de rater le train de la croissance dans une région Asie-Pacifique en plein décollage, où les échanges commerciaux ont progressé à un rythme deux fois supérieur à la moyenne mondiale (17 % contre 9 %) ?

C'est dire si l'Australie, en quête de reconnaissance régionale, pouvait légitimement se féliciter d'avoir accueilli, début novembre, à Canberra, la première conférence de l'Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC) (1). " L'Australie n'était pas considérée par certains comme partie intégrante de la région, a lancé Mr Bob Hawke dans son discours d'ouverture, mais cette époque est révolue, et pour toujours. " Lors d'une tournée asiatique l'an dernier, il avait lancé l'idée de mettre sur les rails une organisation régionale de type OCDE, suscitant alors plus de scepticisme que d'engouement.

Mr Bob Hawke disposait d'un argument de poids pour emporter l'adhésion des plus réticents : l'urgence pour les économies de la zone de se regrouper face à la double menace créée par l'accord de libre-échange américano-canadien et la perspective du marché unique européen de 1992.

En fait, l'ironie de l'histoire fut que les Etats-Unis et le Canada, initialement désignés comme des fauteurs de troubles avec les Européens, aient réussi à se faire admettre dans ce nouveau club régional en se réclamant de leur façade pacifique. Si les Douze de l'Asie-Pacifique n'ont pas pour l'instant réussi à se doter de structures formelles - l'ASEAN, ombrageuse, craint de voir son identité " diluée ", - ils entendent se constituer en groupe de pression pour tenter de sortir les négociations commerciales multilatérales de l'Uruguay Round de l'impasse. Le danger pour l'Europe serait, en cas d'échec, que l'APEC envisage des mesures de rétorsion anti-CEE.

Mais l'élan impulsé par le rendez-vous de Canberra devrait surtout permettre à l'Australie de mieux se positionner dans les réseaux d'échange, d'informations et de flux de capitaux dans la région. " Il s'agit, explique un haut fonctionnaire du ministère du commerce et des affaires étrangères, de faire prendre conscience à nos hommes d'affaires que notre avenir se situe dans le Pacifique. " Le paradoxe, en effet, n'est pas mince : si le gouvernement ne jure plus que par l'Asie-Pacifique, les patrons australiens continuent de cultiver un européocentrisme incurable, suivant en cela la sensibilité d'une opinion publique peu décidée à changer d'ancrage, comme en témoignent les controverses qui ont récemment éclaté à propos de l'immigration asiatique (selon des sources officielles, entre 12 et 14 % de la population seront d'origine asiatique en 2030).

Hasard du calendrier : le sommet Asie-Pacifique a coincidé avec la publication d'un rapport iconoclaste commandé par Mr Bob Hawke à un universitaire de renom et ancien ambassadeur australien à Pékin, Mr Ross Garnault. Chargé d'explorer l'avenir des relations entre l'Australie et l'Asie-Pacifique, le document préconise des solutions radicales : abolition de toutes les barrières douanières à l'échéance de l'an 2000 ; incitation à l'immigration asiatique, en particulier des cadres et autres têtes chercheuses ; plan de bataille scolaire destiné à généraliser l'apprentissage des langues asiatiques dans les lycées. Celui qui prêche ce douloureux volte-face culturel a tout de même l'oreille du premier ministre.

A l'heure des études prospectives, c'est toute la technocratie australienne qui semble aujourd'hui saisie de ferveur pro-asiatique. La mobilisation autour du projet nippo-australien d'une " Multi-fonction-polis " en fournit la dernière illustration. Partant du constat d'une interdépendance croissante des deux économies en termes d'échanges commerciaux mais aussi de flux de capitaux - les investissements japonais en Australie ont doublé de 1987-1988 à 1988-1989, - l'idée est d'implanter en Australie une gigantesque technopole qui deviendrait, à l'aube du XXIe siècle, une sorte de carrefour des hémisphères nord et sud du Pacifique. Cité résidentielle idéale, temple de la " high-tech ", siège de sociétés multinationales, laboratoire de recherches, centre de loisir : le projet est tout cela à la fois.

Elucubrations futuristes ? Des propositions précises - en particulier le choix du lieu - seront soumises au gouvernement de Canberra en mars prochain. Tout risque d'aller très vite.

Plusieurs réflexions en réponse à cette suggestion.

IL y a maintenant quatre mois que Francis Bouygues a passé à son fils cadet, Martin, trente-sept ans, les rênes de l'empire fondé en 1952. Une succession qui s'est accomplie sans heurt parce qu'elle avait été mûrement réfléchie et patiemment préparée.

Dans l'entretien qu'il nous a accordée, Martin Bouygues, PDG d'un groupe qui pèse 59 milliards de francs de chiffre d'affaires, nous explique sa stratégie, ses projets de diversification et sa philosophie vis-à-vis des pays de l'Est.

" L'année 1989 s'est-elle terminée pour le groupe selon vos vÓux et selon vos prévisions ?

- Les résultats sont satisfaisants et nous affichons un franc optimisme. Par rapport aux prévisions, on note même une légère amélioration. Le chiffre d'affaires atteindra près de 57 milliards, soit une hausse de 14 %, alors que nous escomptions 7 % ; et cela en dehors des Grands Moulins de Paris. Les bénéfices (pour la part du groupe) atteindront 570 millions (+ 10 %), et au total 780 millions. Bouygues dispose aujourd'hui d'une trésorerie disponible de 5,5 milliards de francs.

- Sous quels auspices se présente 1990 ?

- Aucune raison qu'elle ne soit pas satisfaisante, et ce dans tous les domaines d'activité du groupe. Le secteur de l'offshore n'est, certes, pas florissant mais le chiffre d'affaires progresse et 1990 devrait faire apparaitre une sensible amélioration. Il s'agit d'un secteur en surcapacité ; nous avons proposé à nos confrères dans ce domaine une rationalisation, voire des accords, mais ils sont restés sourds à nos appels. Nous demeurons toutefois ouverts à toute négociation à ce sujet.

- Et les bénéfices prévus du groupe ?

- En fait, l'exercice 1990 devrait enregistrer une progression des bénéfices d'exploitation plus forte qu'en 1989. Presque toutes nos commandes sont déjà enregistrées, avec un chiffre d'affaires qui devrait progresser de 11 %, à 63 milliards de francs, englobant tout ce dont nous avons la responsabilité. A ce sujet, Bouygues a vu tomber à 34 % sa participation dans Maisons Bouygues, dont la Saur (traitement des eaux) est filiale, au profit de la famille Bouygues, qui en détient maintenant 66 %. Ces deux sociétés vont logiquement sortir du périmètre de consolidation du groupe pour le chiffre d'affaires comptable et seront intégrées uniquement pour leurs résultats après mise en équivalence.

" Quant aux résultats, certains analystes financiers pronostiquent un chiffre dépassant 700 millions de francs. Cette estimation me semble à l'heure actuelle élevée, en particulier parce que les investissements réalisés fin 1989 entraineront des frais financiers en 1990, alors que les bénéfices qui en résulteront ne seront comptabilisés qu'au cours des années suivantes.

- Bouygues embauche ?

- Oui. Nous sommes 65 000 environ, et nous comptons progresser de 5 % à 6 %. Nous avons un grand besoin d'ingénieurs, d'ouvriers, de cadres commerciaux, de gens qui parlent plusieurs langues.

- Le secteur du BTP en France est divisé en cinq grands groupes. N'est-ce pas un paysage trop dispersé ? Faut-il pousser plus loin la rationalisation ?

- Il s'agit d'un secteur peu compétitif, dont les marges dépassent rarement 1,5 %. Cinq grands groupes, beaucoup de moyens, une infinité de petits : c'est trop, manifestement. Régulièrement, circulent des rumeurs sur la vente de la SAE...

- Votre schéma d'organisation idéal, ce serait...

- ... Un seul grand groupe, vous voyez lequel. Pour être sérieux, disons que s'il y avait un rapprochement à opérer, ce pourrait être entre Spie-Batignolles et SAE ; cela ferait un groupe de moins...

- Pourquoi ne rachetez-vous pas la SAE ?

- Il n'y aurait aucun intérêt, nous faisons le même métier, nos équipes se déchireraient. Non, 1 + 1 ne font pas 2. Il n'y a aucune complémentarité. C'était différent il y a trois ans, lorsque nous avions des visées sur Spie, car Spie est présent dans des domaines, comme l'électricité, où nous ne sommes pas très actifs.

- Avez-vous des alliés européens ?

- Ma philosophie est très claire. Il faut faire le distinguo entre les stratégies par pays et celles par branche d'activité, par métier. Sachons être pragmatiques et adapter la stratégie cas par cas. Un exemple : l'investissement de 900 millions de francs pour l'acquisition de 3,5 % du Banco Central en Espagne est doté pour nous d'une rentabilité convenable et ouvre des synergies de développement importantes, non seulement en Espagne mais aussi en France et en Amérique latine, où le Banco Central est bien implanté, comme il l'est en URSS, pays qui l'intéresse particulièrement.

- Votre récente acquisition des Grands Moulins de Paris, pour 1,4 milliard de francs, relève-t-elle d'un " coup " financier et immobilier ou s'inscrit-elle dans une stratégie de diversification mûrement réfléchie ?

- Bien sûr, le côté immobilier de l'opération, le long de la Seine, face à Bercy, ne peut être nié, ce serait idiot. Nous espérons bien y construire, en étroite intelligence avec la Ville de Paris. Mais pour ce qui est de l'activité propre de la meunerie, mon idée est de la conserver. Elle représentera d'ailleurs 3 milliards de chiffre d'affaires en 1990.

" Mais c'est une branche à réorganiser et à moderniser. Il s'agit d'un très vieux métier, qui a souffert longtemps d'avoir été trop protégé. Les positions sont restées figées. Nous allons, à travers un groupe qui occupe 20 % du marché, donner le coup d'envoi à une vaste opération de restructuration de la meunerie en France, c'est clair. Et n'oubliez pas le surgelé, qui se développe très vite.

- Donc, l'agroalimentaire constitue une diversification solide et sérieuse.

- Pourquoi pas ? On s'est bien lancé dans la télévision...

- C'est la seule ?

- Nous réfléchissons à long terme à une diversification majeure à côté du BTP, qui représente encore 56 % du chiffre d'affaires. Pourquoi pas les télécommunications, qui sont en plein boom ?

- Quel sens donnez-vous à l'acquisition récente de la Saudi European Bank ? Est-ce seulement pour " occuper " votre père Francis Bouygues ?

- Réalisée, à titre personnel, par la famille Bouygues et surtout par Francis Bouygues, qui la présidera, elle est destinée à " faire un petit peu de banque " et à réaliser des affaires. En tout cas, cet établissement ne sera pas une banque de groupe et il ne vivra pas de l'entreprise Bouygues qui maintiendra ses relations bancaires actuelles.

- Le capital du groupe est-il correctement verrouillé pour le mettre à l'abri de toute OPA hostile ?

- Oui. Nous sommes inopéables, même si nous pouvons encore améliorer nos dispositifs de défense dans cette optique. A l'heure actuelle, après les derniers réajustements, et compte tenu des droits de vote doubles, le contrôle de 59 % du capital du groupe Bouygues est assuré. Le noyau dur, c'est-à-dire le bloc familial, représente 24 % des voix aux assemblées. Quant au tour de table des " amis ", il est composé du Crédit lyonnais (15,7 %), de la Société générale de Belgique (du groupe Suez) pour 9,5 %, de la Caisse des dépôts pour 4,9 %, de l'UAP pour 1,5 %, de Nippon Insurance pour 1,7 %, de Fininvest (groupe Berlusconi) pour 1,6 %. Mr Maxwell ? Il n'a jamais détenu que quelques pour cent, en tout cas pas plus de 5 %.

- En tant que chef d'entreprise, comment appréciez-vous les bouleversements récents dans les pays de l'Est ?

- Je vous dirai que Bouygues a été la première entreprise française du BTP à créer une société d'économie mixte en URSS, à la faire fonctionner et à ouvrir un chantier. C'est à Moscou, où nous construisons (avec la BNP et le Crédit lyonnais), en association avec le professeur Fiodorov, une clinique ophtalmologique. Ce sera l'hôtel Iris. Tout va bien. Nous avons aussi dans ce pays de très nombreuses négociations en cours dont certaines - dans les domaines des hôtels ou des aéroports, car les besoins sont immenses, - sont arrivées à leur terme. Les dossiers sont prêts. Les banquiers se sont engagés. Il ne reste qu'une chose à obtenir de la part du gouvernement français : c'est la garantie du risque politique pour la mise en place des financements. Il est dommage de tergiverser et de laisser croire aux Soviétiques : " J'y va-t-y ? J'y va-t-y pas ? ". Savez-vous que notre groupe a déjà engagé, en 1989, dans les pays de l'Est, plus de 50 millions de frais commerciaux ? C'est énorme. On ne peut pas tout faire tout seul. Nous prenons suffisamment de risques.

- Etes-vous optimiste sur ces négociations ?

- Oui. dans les prochains jours, nous attendons des réponses favorables du gouvernement français. Les industriels français traversent une conjoncture plutôt meilleure et pensent à investir pour l'avenir. Les pays de l'Est ont des besoins d'équipement gigantesques ; ils disposent de ressources minérales ; certains sont riches de leur " non-dette ". La France a donc une carte maitresse à jouer. Ne perdons pas de temps. Ne soyons pas paralysés par une nouvelle pseudo-affaire d'emprunts russes...

" Bref, les opportunités se multiplient et la France est, avec la RFA, le pays le mieux placé.

" TF1 ?

- L'Est, c'est bien. Mais sur le continent américain, Bouygues brille, si l'on peut dire, par sa discrétion...

- Faux ! Notre activité aux Etats-Unis, avec 2,7 milliards de chiffre d'affaires (routes, ingeniering, avec Colas et SCREG) représente 22 % de notre chiffre international.

- Et au Canada ?

- Nous sommes engagés dans les études d'un grand ouvrage dans la baie James, et aussi d'un lien fixe (tunnel ou pont) entre l'ile du Prince-Edouard et le continent. Mais ce ne sont que des projets, comme il y en a d'autres que nous suivons au Bangladesh, au Koweit, en Grèce ou en Turquie...

- Vous arrive-t-il d'être tenté, parfois, de vendre TF 1 ?

- Non. Même si cela nous coûte 100 millions de francs par an, on garde. Et avec beaucoup de plaisir... "

Un homme de passion, Michel Garcin, aujourd'hui patron de RDE (Réseaux pour le développement de l'entreprise), un bureau de conseil parisien qui intervient dans le cas d'essaimage d'entreprises, mais qui met aussi au point des actions de développement local ou essaie de populariser le partenariat. Bref, un chef d'orchestre de toutes les formules innovantes, imaginées afin d'aider à la création d'emplois ou dont l'objectif est de dynamiser le tissu économique.

Banquier, à New-York s'il vous plait, le voilà séduit par Claude Neuschwander, alors éphémère patron de Lip, qui tente de convaincre les milieux d'affaires américains, sans grand succès à vrai dire, quand la France entière se passionne pour les " paroissiens de Palente ". Nous sommes en 1973 et Jean Riboud veille encore dans l'ombre sur ce qui sera la dernière expérience aventureuse des années de croissance.

Ni une ni deux, Michel Garcin plonge, enthousiasmé. " On défendait l'idée que le maintien de l'emploi devait être une donnée intangible à laquelle toutes les autres se plieraient ", rappelle-t-il, à peine surpris, avec le recul, de l'inconscience de l'époque. Aujourd'hui, le plus fort de la crise passé, on regarde à nouveau du côté de la Suède pour y prendre les mêmes enseignements...

L'euphorie ne durera pas. Quelques mois plus tard et plusieurs épisodes plus loin, Claude Neuschwander et les autres oubliés, Michel Garcin se retrouvera au milieu de la tourmente autogestionnaire. Seul cadre dirigeant, il deviendra le directeur général de la coopérative ouvrière. Et, pendant dix ans, sa vie se confondra avec l'invraisemblable rebondissement de l'utopie des Lip, de plus en plus anachronique dans le contexte de la récession économique.

Il vit au milieu d'un village gaulois retranché dont l'Obélix aurait été Charles Piaget, tombé dans la potion magique du PSU, et expérimente toutes les formules alternatives sans se soucier des Romains - la modernité - qui l'entourent. " Autant nous avions su donner une image forte dans la première phase, celle des ventes sauvages de montres, autant nous avons été par la suite incapables de conserver un courant de sympathie, reconnait-il avec regret. Notre cheminement a été perçu comme un parcours de renoncement, un abandon progressif des idéaux d'origine et, pour tout dire, un échec. "

Pour lui, " Lip, ce n'est toujours pas fini ", contrairement à ce qui s'est encore dit récemment quand le dernier symbole, la coopérative, a été racheté et transformé en société anonyme. L'ancienne usine est devenue une pépinière d'entreprises. La marque appartient toujours aux fondateurs du mouvement, et plusieurs des entités créées à cette époque existent encore, parfois dédoublées comme l'imprimerie. Piaget, en préretraite après un ultime débat de fond qui l'a blessé, cultive son jardin. A Besançon, des salariés vivent de ce qui subsiste des morceaux épars de la grande entreprise horlogère, trop facilement oubliée.

Il ne le dira pas mais, à condition de ne pas juger du passé à l'aune des rêves d'antan, le bilan est, à l'entendre, positif. Pour garder le moral, la longue épopée tragique des Lip, conflit des " purs " égarés dans un monde en plein bouleversement, doit être lue différemment. Simplement ramenée à une histoire banale de survie industrielle, sans ses mythes, elle témoigne de la capacité d'hommes et de femmes à s'adapter, à inventer d'autres conditions au maintien de l'activité. En fait, Michel Garcin, même pas marqué par une décennie de galère, ne veut maintenant voir, dans ce que sont devenus les restes de Lip, que les prémices des techniques mises à la mode dans les années 80 pour reconstruire l'emploi. Un pionnier contre son gré de tout ce qui s'imagine aujourd'hui, hors de l'idéologie, et qui, de ce point de vue, demeure présentable avec ses emplois maintenus et son arborescence de structures, proches de l'essaimage.

D'une passion l'autre. Il y a trois ans, notre homme lance RDE et vient défendre l'idée que l'on peut reconstituer de l'emploi si l'on sait faire éclore les projets. Ce qu'il parviendra à démontrer avec près de huit cents opérations réussies que sa société, financée par les entreprises pour son intervention, aura contribué à faire naitre. " Il n'y a pas que les grands groupes qui soient intéressés mais aussi les PME et les PMI ", dit-il, au vu d'un résultat qui l'entraine de plus en plus loin. Les collectivités locales, mais aussi les pouvoirs publics trouvent dans sa méthode le moyen de lutter contre l'inéluctable. Associé au Centre de recherche en économie industrielle de Paris-Nord (CREI) et à l'université de technologie de Compiègne, il offre désormais des services pour entreprendre des actions de développement local et de partenariat mais sert également de lieu de réflexion pour le ministère de l'industrie et de l'aménagement du territoire ou pour la DATAR. D'ailleurs, il organise, le 18 janvier, au ministère de la recherche, une journée de discussion sur ces thèmes qui exigent une clarification.

" Il faut se méfier des mots-valises ", prétend en effet ce VRP de l'innovation sociale et économique. " Un concept flou n'aide pas à la prise de décision ", poursuit-il, fort de son expérience. Quand il est associé à un plan social de réduction d'effectifs, l'essaimage doit se limiter à des choses simples, directement opérationnelles, qui ne concerneront au mieux que 2 % du personnel en cause. Il s'agit alors de favoriser la réalisation de vieux espoirs assoupis sans chercher à monter des dossiers sophistiqués. Le travailleur licencié utilisera ses compétences industrielles, ou même ses capacités enfouies, pour s'assurer un emploi et rien de plus.

En revanche, d'autres cas sont plus passionnants, qui peuvent également apparaitre dans des entreprises moyennes. Là, c'est une activité qui ne correspond plus aux objectifs principaux et dont on se sépare en la confiant à un ancien cadre salarié ; ici, c'est une technologie qu'on sait ne pas pouvoir développer et qu'on laisse partir avec celui qui la défend avec tellement de détermination qu'il ne comprendrait pas d'en être sevré. Tous les cas de figure coexistent, qu'il convient de mettre en ordre. Pourvu que les modalités retenues ne reviennent pas à créer un réseau de sous-traitance trop dépendant, ou qu'on ne cherche pas à se débarrasser ainsi d'une branche vouée à l'échec, tout est possible.

L'intervention de RDE consiste justement à éviter les écueils et, bien souvent, on peut considérer que l'essaimage est une bonne façon de répondre aux exigences d'une saine gestion des ressources humaines alliée aux conditions du développement harmonieux d'un réseau de PME plutôt orienté vers les nouvelles technologies ou des marchés complémentaires. Bien souvent, le résultat final est profitable pour tous, dès lors que le travail préparatoire a été bien mené. Une belle démonstration d'efficacité et une sorte de revanche pour Michel Garcin qui ne saurait renier l'acquis des Lip. Une façon pour lui de remettre les pendules à l'heure et d'avoir raison contre les jugements du temps.

Régulièrement, Roger B. Smith à les " honneurs " de la presse américaine. Depuis sa nomination a la présidence de General Motors en janvier 1981, tant le Wall Street Journal que l'hebdomadaire Business Week n'ont toujours pas compris comment un personnage aussi falot avait pu se hisser à la tête de la première entreprise mondiale. Petit, rondouillard, avare de paroles, cet ancien responsable des comités exécutifs de l'administration et des finances - la voie traditionnelle, chez General Motors, pour accéder au fauteuil présidentiel - est on ne peut moins médiatique. A l'évidence, ce n'est pas lui qu'on verrait imiter Lee Iacocca, transfuge de Ford, posant en maillot de bain, les biceps gonflés, pour prouver combien il était prêt à remuscler Chrysler, le constructeur moribond qu'il allait sauver de la faillite en 1980.

Cette fois-ci, ce ne sont pas les gazettes qui s'intéressent à Roger Smith, mais le grand écran. Depuis quelques jours, quatre salles new-yorkaises et le Los Angeles Theater, de la métropole californienne, présentent un nouveau film qui s'inscrit déjà en bonne place au box-office. Dans Roger and... (c'était un documentaire à l'origine ; rapidement transformé en long métrage, qui sera projeté à partir du 26 janvier dans 247 villes des Etats-Unis), General Motors en prend pour son grade.

Avec pour décor cette interminable banlieue de Detroit qui sue l'ennui par tous les pores de ses six autoroutes, Michael Moore, un journaliste de trente-deux ans au moment des faits (en 1986), a choisi de planter sa caméra dans l'usine de Flint, à une heure de voiture du " centre-ville " de Detroit, aujourd'hui transformé en " petit Beyrouth " et où seule une population noire trouve encore refuge dans les immeubles désaffectés. Si Michael Moore a choisi la " Buick City " de General Motors, ce n'est pas seulement parce que son père y a travaillé, mais surtout parce que Flint, où des milliers de " cols bleus " et " blancs " ont perdu leur emploi lors de la crise de 1980-1984, est un peu le symbole de ces entreprises qui se restructurent. Parfois à l'aveuglette. Quelquefois avec de mirifiques projets. Toujours en brisant des vies.

Micro en main, ce reporter aujourd'hui qualifié de " gauchiste " a cherché à comprendre. En s'adressant d'abord à celui qui avait pris les décisions incriminées : Roger Smith. Mais le patron de General Motors fuit les interviews comme la peste. Pas plus au Yacht-Club que dans les moments où le numéro un de General Motors se livre à la culture physique, Michael Moore ne parvient à le coincer. Finalement, il réussira à forcer l'entrée à la petite fête de fin d'année que donne traditionnellement GM et où se presse tout le " 14e étage " (celui de la direction) du siège de Detroit. Pour se trouver quelques instants face à face avec le " boss ", avant de se faire reconduire fermement vers la sortie.

Ce sont ces épisodes, entrelacés de scènes au travail à l'usine de Flint et de témoignages, qui hérissent le poil de General Motors. Officiellement, la firme n'a exercé aucune pression pour empêcher la sortie du film. Et elle n'a pas cherché à monnayer quelque accord avec l'impertinent reporter. Attachés à conserver l'image de la GM, ses dirigeants se bornent à mettre en avant les efforts entrepris pour moderniser l'usine de Flint.

Le principal intéressé, Roger Smith, " n'a pas vu le film ". Mais, l'esprit toujours pratique, cet ancien enfant comptable a pesé le pour et le contre : " De toute façon, je ne vois pas qui se déciderait ou non à acheter une voiture après être allé au cinéma... "

Les prochains chiffres sur le nombre d'entrées à Roger and Me lui donneront peut-être raison. En tout cas, la critique a aimé. Et elle n'est pas loin de trouver dans ces images sur la difficile reconversion de la capitale de l'automobile matière à un Oscar au titre du meilleur film documentaire de l'année.

Au-delà de la personnalité de Roger Smith et du côté briseur d'icônes de Michael Moore, de nombreux Américains se disent troublés par le sujet. " Après avoir vu ce film, je me sens coupable d'avoir un emploi. Il est vrai que, quand une direction a décidé de fermer son usine, de supprimer une division, personne ne se soucie de ce qui se passera après pour les gens concernés. Je suis prêt à adopter une famille de Flint... ", assure un cadre de quarante-cinq ans, responsable d'une maison de vente par correspondance. Invité par Business Week qui a eu l'heureuse idée de faire réagir au film un échantillon d'une dizaine de personnes, il se dit aujourd'hui " en colère ".

Simon, un avocat de quarante-quatre ans, plaide pour l'économie de marché : " Quand les usines sont obsolètes, il faut les fermer ! Si vous étiez actionnaires de GM, vous n'aimeriez pas savoir qu'une usine continue à tourner alors qu'elle n'est pas efficace... " Mina, une jeune Japonaise, affirme avoir compris le message. " Mais je ne pense pas que ce type de film puisse être diffusé au Japon... " Michael Moore, lui, est catégorique : Roger and Me est destiné à réveiller l'Amérique. Et si son film agace, tant mieux...

Grâce à des usines implantées localement, les constructeurs nippons ont acquis une part significative du marché automobile des Etats-Unis. L'offensive a été menée scientifiquement.

"C'est vrai, les Japonais nous refont le coup de Pearl Harbour. Mais cette fois, l'offensive a lieu sur notre sol. Et c'est le porte-drapeau de l'industrie américaine qui est attaqué : l'automobile... " Sans chercher à cacher sa préoccupation, ce vendeur de l'une des grandes marques produites sur les chaines de Detroit regarde passer quelques uns des 600 000 visiteurs du traditionnel salon qui, chaque année, se tient dans la capitale du Michigan (le Monde du 9 janvier).

Garry avoue sa perplexité. Sont-ils bien les mêmes, ces Américains qui, à 75 % d'entre eux, si l'on en croit un récent sondage du magazine Times, considèrent l'expansion commerciale nippone comme une menace directe pour leur économie et qui, quelques jours plus tard, se précipitent chez le concessionnaire pour acheter des voitures japonaises ? Car, enfin, à qui la Honda " Accord " doit-elle de s'être hissée fin 1989 en tête des voitures les plus vendues aux Etats-Unis (avec plus de 360 000 unités), sinon aux consommateurs américains ?

A ces mêmes acheteurs qui, sensibles à l'allure des cylindrées nippones, à leur tableau de bord bourré de gadgets électroniques et... à leur prix, ont permis à cette même firme - Honda - de figurer l'année dernière au quatrième rang des constructeurs américains. Loin derrière General Motors et Ford, certes, mais à quelques roues de Chrysler... Une véritable gifle pour Detroit qui, pour la première fois de son histoire, n'est plus en position de quasi-monopole sur " son " secteur automobile.

En dix ans - pas plus - le paysage de la première industrie automobile mondiale s'est radicalement transformé. Au profit des seuls Japonais. Début 1980, on comptait aux Etats-Unis 31 marques de voitures importées, 8 aponaises et 23 européennes. Aujourd'hui, elle sont au nombre de 33, mais leur composition a changé. Le Vieux Continent, qui ne représente plus que 4 % environ des ventes, se contente d'aligner des modèles éprouvés en Europe. Comme s'il avait fait une croix sur le Nouveau Monde. Seuls les représentants du luxe " à l'allemande " (Mercédes, BMW) s'efforcent encore de faire bonne figure au salon de Detroit.

Mais il faut avoir le cÓur bien accroché ! Pour la deuxième année consécutive, c'est l'Acura legend de Honda, très prisée en Californie, qui emporte haut la main le classement annuel de satisfaction des consommateurs établi par un cabinet spécialisé, J.D. Power. Une confirmation, si besoin était, que la boucle est à présent bouclée. Les fabricants japonais capitalisent maintenant en termes d'image les efforts consentis en usine pour offrir des modèles qui plaisent. Généralement moins chers que leurs concurrents. En poussant l'audace jusqu'à innover sur le terrain publicitaire. Témoin la dernière campagne de l'Infinity (le dernier modèle de luxe de Nissan) qui a laissé sans voix les professionnels de la pub de Madison Avenue.

Conçu pour les magazines et pour le petit écran par une agence de publicité de Boston (Hill, Holliday, Connors, Cosmopulos Inc) le message s'est voulu très " zen ". Des paysages sereins, des oiseaux stylisés dans un ciel en demi-teinte, tout ce qui peut avoir allure d'espace ou d'infini. Tout sauf la moindre roue de voiture ! Aucune image de cylindrée. Simplement un " numéro vert " pour joindre le concessionnaire le plus proche. Si c'est vraiment nécessaire... Séduit ou intrigué, le public est tombé dans le tableau... de bord : 100 000 appels le premier mois et des milliers de curieux assiégeant les " showrooms " de Nissan pour mettre une carrosserie sur un nom.

Mais le Japon sait aligner d'autres divisions dans la guerre économique qui l'oppose aux constructeurs locaux. Ce sont les " transplants ", ces usines construites sur place et employant du personnel américain - de préférence non-syndiqué - encadré le plus souvent par des responsables nippons. En dix ans, cette politique a produit ses effets. Simples importateurs au début de la décennie, les émissaires de Tokyo se sont enveloppés dans la bannière étoilée pour produire sur place aujourd'hui plus de 1,3 million de véhicules de part et d'autre de la frontière avec le Canada. Avec pour objectif d'atteindre bientôt les 2,7 millions de voitures escomptés sur un marché désormais unique.

Déjà les " transplants " japonais raisonnent plus large. Plus bas, le Mexique fait aussi partie de leur zone d'influence, et on compte maintenant 14 implantations industrielles présentes dans ces trois pays. Dont la majeure partie, il est vrai, aux Etats-Unis et au Canada (voir tableau).

Ce qui constitue aujourd'hui une réelle menace pour l'industrie américaine était pourtant à l'origine un gage de bonne volonté de Tokyo à l'égard du déficit commercial croissant des Etats-Unis vis-à-vis du Japon. Depuis 1983, les importations de voitures nippones ont été limitées à 2,3 millions d'unités par an aux termes du Voluntary Export Restraint Agreement négocié entre les deux pays. En échange, les Nippons ont obtenu la possibilité de produire sur le sol américain.

A part donner quelques coups de poing sur les carrosseries des voitures japonaises de passage aux stations-service (une scène fréquente à cette époque), il était difficile de transgresser les saints principes du libéralisme économique pour la production locale. Surtout quand les élus locaux, s'abritant derrière le feu vert de Washington, ont cherché à tout prix - avec des subventions régionales très importantes - à séduire ces fournisseurs d'activité, et d'emplois.

" En réalité, c'est l'allemand Volkswagen qui a été le premier " transplant " aux Etats-Unis ", tient à rappeler Ahmed Boutebel, attaché commercial à Detroit. " Mais le constructeur installé en 1978 s'est retiré l'année dernière, sans faire de vagues..." Côté japonais, Honda avait pris les devants dès 1979 en créant une usine de motos à Marysville, dans l'Ohio. Du deux au quatre roues, le pas était vite franchi. Constructeur domestique dès 1982, Honda a été imité un an plus tard par Nissan, et les autres constructeurs ont suivi, entrainant dans leur sillage - le fait est important - toute la sous-traitance japonaise, autre source d'inquiétude pour les firmes américaines (et européennes) locales.

Les " trois grands " ont essayé de se hisser à la portière en concluant des accords de partenariat mais, outre qu'ils ne donnent pas toujours satisfaction aux intéressés (les véritables patrons semblent bien être les Japonais), ce sont les transplants nippons qui ont vu leur production croitre de 40 % en 1989, alors que leur propre activité patinait.

A l'heure des comptes, le bilan de cette " japonisation " de l'automobile américaine est éloquent. Pour les " natifs " c'est une succession de fermetures d'usines, de redistribution des effectifs, de recours au chômage technique et à des rabais sans précédent pour écouler de belles voitures que les Américains prisent de moins en moins. Avec, en annexe, de très bons résultats financiers ces dernières années (après la crise de 1980-1984), mais des parts de marché en constante érosion, notamment pour General Motors, le grand perdant de la décennie.

Côté japonais, avec ou sans faux-nez les " transplants "), la satisfaction est sans nuances : importation continue de cylindrées de milieu et haut de gamme (les voitures bon marché sont laissées aux Coréens, qui ont un peu moins de 4 % du marché), montée en puissance des usines aux Etats-Unis et nouvelles méthodes commerciales et de gestion sociale que les " majors " s'efforcent maintenant de copier... Et des courbes de vente qui comblent d'aise l'empire du Soleil Levant.

A l'ombre de ce gigantesque marché automobile de 700 milliards de dollars par an, où la concurrence ne fera que s'amplifier, figure la dégringolade de Detroit, le berceau de l'industrie américaine, boudé par les " transplants " japonais qui lui ont préféré la campagne américaine et ses salaires horaires plus aisément discutables.

Certes, les fabricants nippons ont créé des emplois. Un peu plus de 23 000 au lieu des 26 000 escomptés. Mais dans le même temps, la capitale du Michigan a perdu son âme. Et ses " cols bleus ". Au début des années 80, l'automobile employait encore un million de personnes pour produire 11,5 millions de voitures et de camions par an. Dix ans plus tard, cette industrie a perdu le tiers de ses ouvriers alors qu'elle aura fabriqué en 1989 environ 15,8 millions d'unités (dont 5,2 millions de véhicules utilitaires).

Mais, après tout, n'est-ce pas le même cimetière que l'on pourrait survoler à Pittsburgh, victime de sa sidérurgie, ou à Houston, que l'immobilier ne fait plus vivre ? Sans doute, mais l'automobile a ceci de particulier qu'elle constitue un excellent champ d'expérimentation commerciale et technologique. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont un point de passage obligé pour les constructeurs japonais.

En attendant les petits " Dragons " taiwanais ou malaisiens. Demain ? L'Europe.

Le décalage éventuellement important qui existe entre le " bouclage " d'un numéro de revue et sa parution induit parfois des effets spectaculaires. Ainsi cette livraison de décembre de Lignes qui publie une interview de Vaclav Havel réalisée en juillet 1989 par Michel Bongiovanni (1).

L'actuel président de la République tchécoslovaque y explique comment la société de son pays est en train de changer : " En Tchécoslovaquie, depuis le début des années 70, deux cultures ont coexisté : l'une officielle et autorisée, l'autre non (indépendante donc), qui s'est peu à peu développée. Jouissant de moyens modestes, elle a aujourd'hui une importance majeure. Ces dernières années... les frontières aiguës qui séparaient les deux cultures existantes ont commencé à s'estomper. Il existe aujourd'hui une zone, qu'on appelle parfois " zone grise ", faite de l'infiltration de l'une par l'autre de ces deux cultures.

" C'est, je crois, le résultat d'une pression interne immanente à ces deux cultures, qui perçoivent maintenant qu'elles ne sont pas chacune d'elles la seule culture possible... et non pas celui de la libéralisation culturelle des dirigeants du pays. " Manière de rappeler à ceux qui auraient tendance à l'oublier le rôle que peuvent jouer les intellectuels dans les processus de résistance ou de capitulation aux contraintes les plus pesantes de l'ordre établi.

C'est en fin de compte dans une perspective assez voisine que s'inscrit M - mensuel, marxisme, mouvement - qui consacre sa parution de novembre-décembre à la Pologne. Ce n'est pas parce que le " socialisme réel " est à l'agonie et qu'il a massacré des millions de communistes, écrit Jean-Loup Englander, qu'il faut refuser l'idéal communiste et jeter aux poubelles de l'histoire, sans examen, toute la pensée de Marx. L'auteur du Manifeste communiste a partagé avec les savants de son époque une conception de la science reposant sur des lois inexorables de la nature et de l'histoire. Cette conception est aujourd'hui invalidée : l'avènement du communisme n'est pas une nécessité.

Mais les analyses que mène M sur le rôle des différentes composantes sociales en Pologne, sur les contradictions au sein de l'Eglise, sur les différentes logiques en Óuvre dans l'évolution de Solidarité, sur l'illusion que constitue l'idée d'une réforme du système polonais qui évoluerait vers une sorte de social-démocratie intégrant les acquis sociaux du socialisme et l'économie de marché, tout cela montre qu'une réflexion qui s'inscrit résolument dans un marxisme dédogmatisé demeure un outil remarquable pour comprendre ce qui est en Óuvre dans l'histoire de notre temps.

L'Autre Europe s'interroge également à propos des pays de l'Est sur " Religion et politique ", et c'est Patrick Michel - qui dans M analysait la recomposition du champ politique polonais - qui ouvre ce numéro avec un article sur " Religion et politique dans l'Europe soviétisée ", dans lequel il montre comment en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie l'Eglise et le pouvoir totalitaire se sont à la fois combattus férocement - comme deux systèmes concurrents auxquels rien de ce qui est humain ne saurait échapper - et comment ils se sont appuyés l'un sur l'autre, négativement pourrait-on dire, pour gagner leur légitimité et parler au nom de la société tout entière.

Le deuxième roman de Martine Robier confirme brillamment les promesses du premier.

Une violoniste, un peintre qui finit par se réfugier dans l'écriture : un couple voué à la discordance, en quête d'une impossible harmonie. C'est avec cette impossibilité même qu'a voulu jouer Martine Robier dans son deuxième roman, le Vol du grisard. Une entreprise ambitieuse pour cette romancière dont le premier livre, le Veilleur du marais (1), était riche de promesses.

Serge, le peintre, a un jour compris qu'il n'était qu'un " faiseur " et décidé de s'éloigner de ceux qui le confortaient dans la médiocrité. Il s'est installé près du lac d'Enghien - le comble de l'exil pour ses très parisiens amis ! Il a rencontré Marthe, une violoniste, et l'a emmenée vivre dans sa maison, lui qui n'aime pas le violon, " son impudeur, sa complaisance ", sa manière de " fatiguer les nerfs ".

Serge a remisé toutes ses anciennes toiles. De son travail, Marthe n'a rien vu. Le son du violon, en revanche, emplit toute la maison. Serge ne peint plus. Et Marthe refuse de poser nue pour lui. Serge croit retrouver le goût de peindre quand, un jour, Marthe lui parle de " ses oiseaux ", ceux de son enfance maritime, les goélands rayés, les grisards au nom portant en lui le gris, la dilution du noir et du blanc, qui entraine le peintre vers un impossible tableau.

A l'image, qui le taraude, des goélands rayés qu'il voudrait fixer sur la toile, Serge tente d'opposer un faux souvenir d'enfance, un cochon égorgé sous ses yeux : du sang, du rouge, de quoi animer la toile, faire surgir la couleur. Mais le grisard a déjà gagné. Marthe part sans un mot. Recherche de " thèmes " communs, tentative pour " se mettre à l'unisson ", accords provisoires et improbables : c'est apparemment ce qui reste de la courte vie commune de Serge et de Marthe. Serge sait qu'il peut retrouver Marthe, puisqu'elle donne un concert trois mois plus tard. Entre-temps, il redevient " artiste peintre ". On s'étonne de son retour, puis on s'extasie sur sa nouvelle manière : " Toujours des nus. Mais sans lumière. Des nus qui sortaient de la toile. Sombres. Epais. Le sang au bord des lèvres. " Serge assiste au concert de Marthe et disparait.

De gare en gare, de train en train, d'hôtel en hôtel, à force de chercher Marthe, sans espoir, en scrutant des visages inconnus, il arrive à l'Hôtel de la Plage, on ne sait où, mais certainement sur les lieux de l'enfance de Marthe, sur le lieu du vol des grisards. Lui qui n'avait jamais quitté Paris que pour " descendre vers le Sud " découvre enfin la mer : " Je ne savais que la gloire du soleil, la ronde lourde des reflets, des parfums, des végétaux. Alors qu'ici. La mer ne reflète pas. Elle emporte. Elle refuse. C'est une mer opaque. Elle tient le soleil à distance. "

Serge s'installe à l'hôtel, fait même venir son matériel de peintre et regarde les oiseaux, les paysages, probablement ceux du Cotentin, où la mer est austère et son odeur forte. " Quand je pense que l'on parle de l'odeur du large, dit-il, ce n'est pas sur l'eau que l'on sent cette odeur mêlée de sel, de sable, de coquillages, d'oiseaux hurlants, cette odeur de bave marine, mais au large de la terre, quand on quitte les champs enclos, les fermes plantées d'hortensias bleus. "

Serge ne peindra plus. Quand arrive l'été et ses cohortes de touristes, il songe à partir. Mais, bien sûr, il reste et se met à écrire. Il attend la tempête d'équinoxe, celle après laquelle, comme le lui racontait Marthe, " on transportait les oiseaux morts dans une crique déserte, derrière la plage ". Une tempête nécessairement fatale, dont il faut laisser à Martine Robier le bonheur du récit. Car, dans le Vol du grisard, elle déploie ce qu'on avait aperçu de son talent dans le Veilleur du marais : le goût des couleurs, des odeurs, tout un univers de la sensation dont elle joue avec jubilation - et parfois quelque démesure. Mais aux charmes et aux sortilèges de la mémoire s'ajoute ici la frayeur - et la tentation - de l'impuissance créatrice.

Ainsi cette jeune romancière passe-t-elle, avec fermeté et élégance, le difficile cap du deuxième livre. On aimerait qu'elle soit encouragée à continuer et que les lecteurs ne réservent pas leur curiosité aux débutants un peu trop péremptoires et désolants d'esprit de sérieux, comme certains de ceux qu'on a pu voir sur le plateau d'" Apostrophes " vendredi 5 janvier.

La meilleure preuve de sa réussite est que (comme pour le Veilleur du marais), dès qu'on a terminé le Vol du grisard, on a envie de relire, au hasard, quelques phrases, quelques pages, pour retrouver les violences marines, les douceurs éphémères de l'enlisement, de la démission, l'étrange envoûtement du désastre ; on est tenté de refaire avec Serge le trajet de son échec, le parcours obsédé de ce qui est pourtant, par-dessus tout, mortel : le consentement à la faiblesse.

A moins qu'à force d'avoir des visions, d'halluciner le petit Gregory, elle n'ait rêvé encore de Le Pen trop fort. Elle aurait perdu les pédales, oui, du côté de Vitry.ÇA s'appellerait la Pluie d'été, ce serait le nouveau Duras. Et ce ne serait pas le meilleur. On resterait là, pendant que le roman s'égosille vers l'ineffable, ébloui, là sur le bord de la route entre le cri et la bavure, interdits. Sans doute elle a voulu leur montrer à tous qu'elle seule était capable de pasticher Duras plus fort que Duras. C'est ce qu'on se dit quand on veut croire que tout cela a été conscient.

Car c'est à Vitry qu'on excursionne, chez les pauvres. Dans une bicoque où vivent de pauvres étrangers depuis vingt ans avec leurs sept enfants. Le père et la mère lisent des livres qu'ils trouvent près des poubelles. Ils ont beaucoup aimé la Vie de Georges Pompidou. Ernesto et Jeanne, les ainés, s'occupent des petits qu'on appelle globalement "les brothers and sisters". Ce ne sont pas des Anglais pour autant. Des Espagnols ? Comme le suggère la page 19 "Sans lui (Ernesto), jamais les brothers et les sisters ne rejoignaient la casa." Pas sûr. On est plutôt dans le non-dit, comme pour l'âge. Ernesto a entre douze et vingt ans. Un jour, il trouve un livre avec un trou dedans. Il ne sait pas lire, il voudrait apprendre. Mais après quelques jours d'école il revient à la casa en déclarant : "Je ne retournerai pas à l'école parce qu'à l'école on m'apprend des choses que je ne sais pas." Il s'énerve vite Ernesto. Il en a marre que la mère épluche des patates (" Tu ne peux pas changer d'légume à la fin ?) et la mère aussi s'énerve quand Ernesto dit que les brothers et les sisters sont à Prisu en train de lire alors qu'ils ne savent pas (" Où c'est qu'elle est la criture qu'ils lisent ?").

Et Dieu dans tout ça ? Mais il est là aussi. Ernesto en parle, ainsi que de l'inexistence du monde. Et les parents méditent en continuant d'éplucher et la mère de se dire en pensant à Tintin au Prisu que les écrivains, ils se foulent pas pour trouver les sujets. Si, madame, il y en a qui se foulent énormément.

MILAN KUNDERA, par exemple, qui revient en grande forme, dans la plénitude séduisante de ses soixante ans soigneusement entretenus dans un club de gymnastique à Montparnasse. C'est là du reste qu'il invente son héroine, Agnès, en observant le geste allègre de la main qu'une vieille dame adresse à son maitre nageur. Ce geste dont il fait aussitôt cadeau à l'un de ses personnages (il construit, dirait-on, leur personnalité chemin faisant, au fil de l'écriture, en les habillant, les dotant de ce qui lui tombe sous la plume, le regard), il le repère dans toute une série de gestes semblables, en d'autres circonstances, et c'est de l'un à l'autre qu'il procède, comme en analyse, par association d'idées, avec une forte volonté de construction musicale.

De fait, rien ne ressemble aussi magnifiquement au rêve et à la musique que ces variations aériennes, libres, sur quelques thèmes qui se croisent et s'amplifient sans qu'on soit jamais prisonnier d'une fiction linéaire mais, au contraire, tenus dans le creux de la main d'un maitre auteur qui aime jouer et nous donner de temps à autre une chaise pour y poser un peu notre réflexion.

Kundera lézarde volontiers dans son lit en écoutant la radio, le matin. Les catastrophes des informations sont toujours édifiantes, surtout quand elles sont serinées d'une voix plaisante par un certain Bernard, sur une station qui a décidé d'être gaie et dynamique quoi qu'il arrive. De ce Bernard, il fait l'amant de Laura, la sÓur d'Agnès, et aussi l'ami de Paul, le mari d'Agnès. Il regarde ces quatre-là évoluer, depuis le bain à remous de la piscine où il attend son ami Avenarius, et d'un coup tourne la page, attaque le chapitre sur l'immortalité, avec la rupture entre Goethe et Bettina von Arnim en 1811 et l'épisode des lunettes de Bettina cassées par Christine, la femme de Goethe.

Après quelques considérations sur les diverses formes de l'immortalité (la petite, la grande et la risible, celle de l'astronome Tycho Brahé, mort de n'avoir pas osé aller pisser), la visite de François Mitterrand au Panthéon et la mort bêtement sportive de Robert Musil (en soulevant des haltères), on revient à l'histoire de Goethe et Bettina, qui n'est pas une histoire d'amour comme Bettina voudra le faire croire, mais d'immortalité. De son désir de devenir immortelle à travers lui, qui l'était déjà à soixante ans quand il rencontrait Napoléon à Erfurt.

Le portrait de Goethe est plein de sympathie, Kundera se sent en accord avec cet homme qui maitrise son temps et le comprend, qui peut encore le connaitre en entier, ce que le progrès technique rendra impossible par la suite, créant un monde opaque, effrayant, séparé de l'homme romantique incarné en Beethoven.

IL aime moins Bettina en revanche, même s'il salue sa ténacité. Elle est prête à tout pour ses fins, y compris à la falsification de sa correspondance avec Goethe après la mort du poète, et à l'invention d'une anecdote en faveur de Beethoven contre Goethe. Et de tout cela, Goethe en pantoufles, un châle sur les épaules, une visière verte sur le crâne, s'entretient dans l'au-delà avec Ernest Hemingway. Avec la même délicieuse désinvolture qu'il les avait quittés pour près de cinquante pages, Kundera nous dit "Souvenez-vous d'Agnès, etc." et nous replonge avec ses personnages dans le Paris d'aujourd'hui.

Agnès et Laura sont en lutte depuis toujours, et c'est à cette lutte à mort entre deux sÓurs que l'auteur va consacrer son plus ample développement. Ce long combat qui s'étend sur toute une vie, au-delà même, est magnifiquement agencé. Il y a tant de pages admirables, surprenantes, justes, qu'on serait en peine de les citer ou de les résumer. D'autant que Kundera donne déjà un texte dense, concentré, avec beaucoup de digressions, de reprises, mais pas de bavardage, et c'est ce qui rend ce livre si puissant, si fort, si bien conçu. Enfin on nous parle de ce monde où nous vivons en aveugles et en sourds et posément on nous l'explique, le démonte et le refait comme un oiseau de papier.

BIEN sûr, toute leçon ne va pas sans revers. D'abord le professeur n'a pas bon caractère, il n'aime pas les Français qui lui ont ouvert les bras, ils sont superficiels, bruyants, trop bons avec les étrangers ; il déteste les journalistes, vulgaires et agressifs, vomit les publicitaires, les " imagologues " ; refuse le diktat de la modernité, etc. Ensuite la leçon, même si on en admet, masochistement parfois, le fond, est assez lourdement administrée. Kundera nous livre une kyrielle de petites dissertations que l'intrigue entre les personnages ne réunit qu'assez lâchement par moments. On les perd de vue entre deux démonstrations annoncées sans ambages : " reprenons notre exemple, examinons le cas suivant... ".

Mais comme il s'agit là d'un grand écrivain, incontestablement, il se rattrape avec une virtuosité de funambule, par les mêmes ficelles dont on avait cru qu'il allait s'entraver, en véritable Houdini romancier. Et ce qui nous semble pesanteur lui est sans doute indispensable pour creuser son sillon plus profondément qu'un autre, pour remuer tout un monde, entrecroiser deux cents considérations diverses sur le visage, le nom, les lunettes noires, le suicide, le mystère de notre propre image, le désir mué en droit, la notion européenne de l'amour, et le destin de ces couples qui se font et se défont.

En évoquant les Trois Mousquetaires qu'il apprécie, Kundera indique sa différence, la souligne, se démarque du roman linéaire, en revendiquant la liberté chère à Diderot et l'art du contrepoint : " Le roman ne doit pas ressembler à une course cycliste mais à un banquet où l'on passe quantité de plats. " Peut-être, à condition de maintenir intacte la faim, l'appétit. Le dernier tiers de l'Immortalité repasse un peu trop les mêmes plats, affadis, réchauffés, les réflexions sont moins aiguës, les démonstrations plus solennelles, la lecture du menu et des recettes étouffante. Un roman immortel ? Ce n'est pas impossible, après tout, ce n'est pas assuré non plus. C'est le geste de la nageuse, le geste d'Agnès qui sont immortels, la fameuse légèreté de l'être. L'angoisse de durer passe souvent plus vite.

Le simple est deux. Toute unité contient en elle-même une force contraire qui l'accompagne et la combat. Mais cette force contraire elle-même est divisible en deux éléments contradictoires, et cela jusqu'à l'infini, jusqu'au plus subtil de l'analyse. Chez Tahar Ben Jelloun, ce dualisme généralisé fonde à la fois une vision de l'histoire - individuelle et collective, - une éthique et une esthétique ; elle dessine aussi les figures, sans cesse renouvelées, d'un drame.

Dans les romans et les récits qu'il a publiés jusqu'à présent - depuis Harrouda, en 1973, jusqu'à la Nuit sacrée, qui lui valut le Goncourt il y a deux ans, - cette dynamique du duel entre l'ancien et le nouveau, le principe masculin et le principe féminin, l'enfance et l'âge adulte, la langue d'origine et la langue d'adoption, les racines et les branches, le conte et le récit réaliste, etc., était en partie masquée, travestie par une surabondance de signes littéraires riches qui avaient eux-mêmes une fonction contradictoire : ils racontaient une histoire, forte, dramatique, déchirée, mais ils manifestaient également une volupté d'écrire, un désir de séduire le lecteur, de résoudre les termes du combat dans un partage de la beauté. Le charme des mots pouvait faire croire à une manière de réconciliation.

Avec Jour de silence à Tanger, Tahar Ben Jelloun s'est volontairement privé de tous les ornements de la littérature, de toutes les séductions de l'exotisme. C'est un texte nu qui ne permet aucune échappatoire.

Un décor unique : une chambre dans une grande maison délabrée de Tanger où souffle le vent. Un seul personnage : un vieil homme orgueilleusement solitaire qui repousse le visage de sa mort prochaine. Un temps unique : celui d'une vie commencée avec le siècle et qui va s'achever dans le sentiment d'une injuste défaite. Des mots simples, rudes et gris comme la vie quotidienne, ressassés comme les jours, usés comme les espérances. Les mots d'un homme qui a rêvé de construire sa vie, malgré le temps, malgré l'Histoire, comme un moment d'éternité, et qui ne se résigne pas à dresser un bilan négatif de ce qui est, malgré tout, " sa " vie.

Mais le schéma linéaire de ce récit se dédouble, dès la première ligne du livre, de la manière la plus évidente : il y a l'homme dont on parle, l'homme qui parle et qui se parle, mais - sans que son existence soit jamais mentionnée, - il y a aussi celui qui peint le vieil homme, qui écrit à sa place, qui lui donne ses mots, ses pensées, ses sentiments : l'auteur lui-même, Tahar Ben Jelloun. Et il n'a pas besoin d'écrire " mon père " pour que nous sachions, d'emblée, d'évidence, que le vieillard de Tanger est celui-là.

Dès lors, le monologue explicite se double et se creuse d'un dialogue implicite d'autant plus bouleversant, âpre, exaspéré, qu'il est totalement silencieux.

A l'envers des mots, il y a le silence ; c'est le silence qui donne son titre au livre, c'est lui qui en est à la fois la matière, le mouvement et la blessure. Le texte est composé des mots qui n'ont jamais été dits entre le père et le fils. Parce qu'on ne réplique pas aux mots du père, parce qu'un père n'a pas à se justifier devant son fils. C'est du moins ainsi que le père conçoit l'exercice de son rôle et de son autorité, ainsi qu'il voit le monde et la place qui lui est attribuée dans ce monde.

La parole tranchante, définitive, impérieuse, butée, c'est la seule manière qu'il ait trouvée de vivre debout, de refuser, de résister, de maintenir ses valeurs et son orgueil, de ne pas se dissoudre dans l'amoralisme mou de Tanger " où règnent le vent, la paresse et l'ingratitude ". Le père refuse les discussions et les effusions de la famille moderne comme il refuse le réfrigérateur, les ruses malhonnêtes du commerce ou les médicaments : parce que la nouveauté, le changement sont des manières d'accepter l'idée de la mort et de modeler sa vie sur l'éphémère et non sur l'éternel.

Mais cette crispation hautaine, murmure l'auteur, est aussi une manière de faire son malheur et de se couper des autres. Sans jamais accuser, mais sans davantage justifier, dans cette confrontation où la tendresse est du côté du silence et l'empoignade du côté des mots, l'auteur décrit la manière dont la rigidité du père fait le vide autour de lui et transforme sa vie en désert ; sa femme renvoyée dans le non-lieu des travaux ménagers, ses amis écartés par ses sarcasmes, ses enfants accusés d'être du parti de leur mère, il ne lui reste plus qu'à feuilleter un vieux carnet d'adresses pour égrener le compte de ses anciens amis morts ou définitivement éloignés, à remâcher quelques images d'un bonheur vécu ou fantasmatique, à rêver d'une douceur et d'une présence qu'il s'est acharné à rendre impossibles.

Mais en ce jour de silence à Tanger, dans la solitude de l'écriture, l'écrivain s'interroge aussi lui-même sur cette part du père qui est en lui : le dialogue se dédouble et se déchire. Si le père peut parler avec les mots du fils, si le fils, par-delà l'antagonisme des choix, peut s'installer dans la solitude du père, c'est qu'ils habitent aussi un territoire qui leur est commun et qui est bien plus vaste que l'espace d'une vieille maison, bien plus vaste qu'une ville battue par les vents de l'Atlantique, bien plus précise et profonde et aiguë qu'une culture.

Jour de silence à Tanger est aussi, plus que l'acceptation, la revendication douloureuse et fervente d'un héritage.

Armé d'une vaste culture, d'un grand courage et de quelques idées simples, Paul Kennedy s'est attaché à décrire le jeu des grandes puissances durant les cinq siècles qui séparent la Renaissance européenne de la perestroika soviétique : nourri des travaux de Braudel et de nombre de ses confrères, scrupuleusement cités dans quelque cent vingt pages de notes, l'historien britannique n'a pas craint de se lancer dans une ambitieuse synthèse dont le lecteur le moins indulgent ne peut que saluer la maitrise.

Pourtant, le gros succès remporté par son livre aux Etats-Unis en 1988, année de sa parution, tient sans doute moins à cette ample vision rétrospective de l'histoire des cinq cents dernières années qu'aux vues prospectives développées dans le dernier chapitre sur l'avenir prévisible des cinq Grands d'aujourd'hui et, plus précisément, aux considérations relativement pessimistes que lui inspire le cas américain. Pour l'auteur, en effet, dans l'état mouvant des rapports de forces internationaux, les Etats-Unis et l'URSS sont plutôt en perte de vitesse, alors que le Japon et la Chine sont en ascension et que la Communauté européenne, le cinquième Grand de cette fin du vingtième siècle, est encore " une énigme ", même si elle a plus de chances de reculer que de progresser.

Ces divers pronostics sont assez solidement argumentés, mais ils se fondent en dernière analyse sur un paramètre tenu par Paul Kennedy pour déterminant dans la marche des sociétés : la relation entre la puissance militaire et les capacités économiques. Relation à double sens puisque, dans un premier temps, la croissance économique est la condition de la force militaire et qu'à l'inverse, dans un deuxième temps, les dépenses d'armement nuisent au développement de la production. L'URSS et les Etats-Unis auraient atteint cette seconde phase, au point que les responsables américains les plus lucides se rendraient compte, selon l'auteur, " que, si les deux Super-Grands continuent à consacrer des parts grandissantes de leur richesse nationale au domaine improductif que sont les armements, la question-clé risque d'être bientôt celle-ci : " Quelle est la puissance dont l'économie déclinera le plus vite par rapport à des Etats en expansion comme le Japon, la Chine, etc. ? " Au contraire, affirme Paul Kennedy, la Chine et le Japon ont su, par choix ou par nécessité, contenir leurs dépenses militaires dans des limites raisonnables, favorisant ainsi l'essor, présent ou futur, de leur économie. Quant à l'Europe, certaines de ses composantes - la France, la Grande-Bretagne - sont placées devant le même dilemme, que seule la construction communautaire peut aider à résoudre : en bon Britannique, Paul Kennedy n'y croit pas trop.

Ces prédictions sont données par l'auteur pour ce qu'elles sont : des conjectures soumises aux aléas de l'actualité, qui a déjà commencé - en Chine et en URSS notamment - à leur infliger quelques démentis. Mais les éléments d'informations et de réflexion fournis par Paul Kennedy à l'appui de ses hypothèses sont assez nombreux pour que le lecteur dispose de repères utiles et pour que le public américain, en particulier, puisse se préparer au nécessaire " réajustement " de la diplomatie de son pays.

Les fluctuations qui vont affecter, au tournant du vingt et unième siècle, les positions relatives des grandes puissances ne sont que l'aboutissement provisoire de celles qui, au cours des siècles passés, ont provoqué tour à tour la grandeur et la décadence de l'Espagne, de la France ou de la Grande-Bretagne ; et si la phase actuelle de cette histoire mouvementée est celle qui suscite le plus d'interrogations, les précédentes ne sont pas moins dignes d'intérêt. En prenant pour guide son idée directrice sur les rapports entre force militaire et prospérité économique, Paul Kennedy les parcourt l'une après l'autre, des tentatives hégémoniques des Habsbourg aux seizième et dix-septième siècles jusqu'au monde bipolaire né de la dernière guerre mondiale.

Les principaux épisodes de cette longue suite d'événements, racontés avec autant de clarté que d'attention aux détails significatifs, illustrent bien la double thèse de l'auteur : l'inégalité des rythmes de croissance selon les pays et les conséquences de cette inégalité sur l'importance stratégique des différents Etats. Thèse qui apparait moins comme une théorie de l'histoire que comme une règle de méthode donnant au réel sa cohérence sans l'enfermer dans un carcan réducteur. Ainsi le primat accordé à l'économie n'empêche-t-il pas que soit reconnue la diversité des autres facteurs qui concourent à la vie des peuples.

Quand les empires s'affaiblissent, les nationalismes relèvent la tête. On le voit aujourd'hui en Europe, alors que chancelle l'empire soviétique, comme on l'a vu au siècle dernier lorsque déclinait l'empire austro-hongrois. Pour mieux comprendre ces évolutions et en mesurer les effets, il faut se reporter à l'étude d'Ernest Gellner, Nations et nationalisme, qui distingue la phase aiguë du nationalisme, propre aux débuts de l'industrialisation, de sa version modérée correspondant à " une société industrielle assouvie ", où apparait " un certain niveau de convergence culturelle globale ". Aussi les risques sont-ils moins grands aujourd'hui qu'hier. Selon l'auteur, " il ne faut pas s'attendre que la période nationaliste arrive à son terme ; mais on peut s'attendre que le conflit nationaliste voie sa violence diminuer ". La thèse centrale d'Ernest Gellner, assez convaincante, est en effet que le nationalisme, défini comme la volonté de faire coincider frontières politiques et frontières ethniques, est lié à l'avènement de la société industrielle, fondée elle-même sur la prise en charge par l'Etat d'un système éducatif qui donne naissance à une culture homogène. En ce sens, comme l'écrit l'auteur, " c'est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire ". Lorsqu'une telle culture devient commune à plusieurs Etats, les rivalités nationales s'atténuent, sans disparaitre. Tel serait, selon l'auteur, l'état du monde actuel.

LE dernier roman de Milan Kundera, l'Immortalité, le démontre encore avec éclat : le roman n'est ni un genre ni une forme. Il ne se réduit pas à l'art de raconter, encore moins à celui de bâtir une intrigue et de faire exister des personnages. Le roman est un mode de la pensée. Bien entendu, tous les romans ne répondent pas à cette définition. Toute défense du roman doit donc être, aujourd'hui, en même temps que la tentative de définir la pensée du roman, contre toutes les autres formes de la pensée, une défense du roman contre lui-même.

Pour cette raison, l'Óuvre de Milan Kundera occupe une place tout à fait éminente dans l'histoire de la littérature et de la pensée modernes. Cela tient à ce que son Óuvre, par ses thèmes, sa forme, sa nature, pose à la pensée moderne autant qu'à la littérature les questions essentielles et urgentes dont elle-même se nourrit. En exposant ce qu'est le roman, ce qu'il doit être, ce qu'il a peut-être déjà cessé d'être, cette Óuvre romanesque est dans le même temps un dispositif interne à la réflexion et à la pensée. Dans son principe, comme dans ses méthodes et ses thèmes, le roman selon Kundera est ce que Descartes, dans la Deuxième méditation, appelle "une chose qui pense : une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent".

On se défie de la pensée dans le roman. On dit que ce n'est pas sa place. On la croit contraire à l'art. On a raison quand la pensée dans le roman signifie l'écrasement de l'intrigue sous le poids de la thèse, et la soumission de l'histoire à une vérité préétablie. Mais on a tort aussi de croire que l'art doit n'être qu'instinct, spontanéité, ou pur travail de la forme. Car c'est en devenant un mode de la pensée que le roman moderne, le roman européen, est né, offrant à l'homme problématique issu de la Renaissance le lieu irremplaçable d'une méditation sur son existence dans le monde.

Pourquoi? Est-ce que la science, est-ce que la philosophie ne suffisent pas? Non : le roman dit que non. Pour penser l'existence, il faut d'autres modes et d'autres figures : le roman inaugure un état de la pensée où ce n'est pas l'auteur, mais le roman lui-même qui pense, à travers ses figures propres, singulières, spécifiques : le narrateur, le personnage, les thèmes. "Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs Óuvres devraient changer de métier" (l'Art du roman) (1).

Comment les choses se sont-elles passées? Comment le roman est-il devenu cette "chose qui pense"? Le roman moderne est le résultat d'un arrachement : il a fallu d'abord que le roman se débarrasse de la figure (traditionnelle) du "conteur", pour lui substituer la figure (philosophique) du "narrateur". Pour atteindre à l'universel, le roman s'est soustrait aux communautés et aux sols; aux veillées; aux antiques sagesses; aux héritages des temps révolus, anté-historiques, où l'homme démêlait mal sa présence de celle des dieux.

Comme désormais ses personnages, et sûrement son lecteur, le narrateur est l'homme des temps modernes, des vérités non révélées, de la culture problématique, de la solitude : un être protéiforme, qui joue de tous les registres de l'invention littéraire, onirique, philosophique, théorique, poétique.

Il y a dans tous les romans de Kundera une véritable mise en scène des multiples figures que peut prendre le narrateur, ce " grand combinateur ", maitre de ses références et de ses langages, disant le sens ou le suspendant à son gré. Cela n'est pas sans conséquence pour le personnage : comme dans la ronde des lézards dessinés par Escher, les personnages passent par tous les degrés de l'existence, depuis la froide esquisse jusqu'aux reliefs illusionnistes de la vie. " Dans le même roman, me dit Milan Kundera comme nous parlons de l'Immortalité, certains personnages sont présents physiquement, d'autres naissent d'un rêve. Certains ont un passé ; d'autres non. On raconte toute la biographie de Rubens, et seulement deux jours de la vie d'Agnès. " Cette différence de statut ne nuit pas à la cohérence du livre, elle la renforce au contraire. Pour le lecteur, la source des plus grandes joies est ce régime merveilleusement ambigu, cette consistance variable du personnage, tantôt support d'aventures vécues dans le monde, tantôt incarnation d'un thème, d'une proposition, d'un regard sur le monde et sur l'existence.

C'est au dix-huitième siècle (anglais et français), d'abord, que le roman a découvert ces formes ludiques et réflexives où le récit pense le monde et se pense lui-même, et mis en place les procédures nouvelles d'un dialogue entre le narrateur et le lecteur qui confère au personnage une légèreté incomparable, dont Jacques le Fataliste demeure le modèle auquel Kundera n'a cessé de rendre hommage.

Mais la force de l'Óuvre de Kundera, c'est d'avoir associé cet héritage avec une autre idée du roman, issue celle-là des débuts du vingtième siècle en Europe centrale. En vérité, c'est un coup de force que d'oser combiner une vision du roman issue de l'optimisme rationaliste (à peine tempéré, chez Voltaire, par la certitude que le mal l'emporte) et son envers sombre, que dessinent, chez Musil ou chez Broch, le thème de la dégradation des valeurs, la certitude qu'une crise affecte désormais l'héritage des Lumières et que le développement des sciences de l'homme oblige le roman à une nouvelle définition de ses objets. Ce qui donne leur force singulière aux romans de Kundera, c'est que, dès les Risibles Amours (1960), ils ont maintenu la rigueur et la tension de ce paradoxe : continuer et approfondir l'héritage du grand roman d'Europe centrale par le recours à l'ironie de Voltaire et à la liberté joyeuse des récits de Diderot. Thomas Mann revu par Italo Calvino : le roman, " science de la vie " (Doderer) ? " impatience de la connaissance " (Broch) ? Sans doute, mais science sceptique ; connaissance relative ; expérimentation ludique.

Méditer l'existence, c'est en effet en concevoir le modèle expérimental : et tel est bien le sujet inépuisable du roman, ce que n'ont compris ni le roman réaliste (qui se soumet aux critères rigides de la vraisemblance) ni le roman formaliste (que le travail de la forme dispense de penser le monde). Aux expériences, l'existence ne se prête en aucun cas. " Einmal ist keinmal " (l'Insoutenable Légèreté de l'être) : aucune des expériences de " la vie " n'est répétable. Mais dans le roman l'existence peut déployer des possibilités illimitées, inconnues de l'expérience vécue : les " variations sur des egos expérimentaux " (l'Art du roman) transgressent ses limites naturelles. Par le recours au songe, au fantastique, l'existence se médite elle-même dans la fabuleuse architecture de la construction romanesque. Le roman devient comme une expérience qu'on aurait faite en songe et qui illuminerait les chemins secrets d'une vie revisitée.

Mais, encore une fois, raconter n'est pas le but. Le roman, c'est l'allégresse dansante de la pensée en acte, de toutes les formes de la pensée la plus haute, la plus aiguë, la plus vive. Cela s'est traduit, de la Plaisanterie à l'Immortalité, par un dépouillement croissant de l'intrigue sous la poussée de la méditation. " Le dépouillement, me dit Kundera, libère de nouveaux espaces de liberté. " C'est ainsi que La vie est ailleurs peut s'ouvrir à l'histoire de la poésie européenne, le Livre du rire et de l'oubli à celle de la Tchécoslovaquie, et l'Immortalité devenir une interrogation puissante et douloureuse sur la modernité, où la rigueur de la construction est comme la musique : nécessité, jeu et joie.

Ainsi défini, le roman comme état de la pensée est nécessairement fragile et menacé. Ce qui l'avait rendu possible, c'est la grande opération par où l'Europe avait mis un point d'orgue et d'achèvement à l'entreprise commencée avec les Grecs, en soustrayant l'espace de la culture et de la pensée aux dominations du clan et des dieux. Restait à l'arracher aussi aux sciences. C'est ce qui a été fait : mais pour quel résultat ?

La belle, la courte, l'éclatante histoire du roman plane au-dessus de l'Europe qui l'a inventée, comme le fait aussi la belle histoire de la musique européenne, elle-même si courte et peut-être déjà achevée. Rencontre et coincidence significatives. Il y a quelque chose qui fait craindre que, dans l'avenir, la musique ne retourne à son état primitif et sombre de rythme vital (le Livre du rire et de l'oubli). Mais rien n'interdit non plus de penser que le roman, oubliant qu'il fut l'exercice libre et ludique d'une pensée de l'existence où s'accomplissait le beau mouvement d'objectivation du monde, en vienne à se dissoudre dans l'infini caquetage graphomane (mot apparu dans la langue française avec l'Art du roman) des subjectivités innombrables hurlant sans se voir et sans s'écouter : " Moi, moi, moi ! " jusqu'à l'explosion finale, l'anti-big-bang - et le noir.

L'apparente désinvolture de Jean-Luc Benoziglio, qui cite plus volontiers Bobby Lapointe que Stendhal, ne suffit pas à masquer une vraie passion de l'écriture. Donné par l'exergue de Braque, le ton ne déçoit pas : " Le portrait, c'est dangereux. Il faut faire semblant de songer à son modèle. On se presse. On répond avant même que la question soit posée. On a des idées. "

Aussi ces Tableaux d'une ex, et non tableaux d'une exposition avec ou sans Moussorgski, vous enchanteront-ils par la manière dont Benoziglio sait faire sentir, sans emphase ni pleurs, la douleur d'une rupture, la fuite d'un passé, la mort de l'amour. Le narrateur s'emmêle dans les pots de peinture, les pinceaux, les rouleaux, dès qu'il veut aider sa compagne à rafraichir le logis. En fait, sous les couleurs qui dégoulinent, c'est son âme qui disparait.

Ce roman est un étonnant voyage entre le rire et les larmes réprimées. Vous vous demandez pourquoi se dissout ce couple qui semblait avoir tout pour que la complicité le cimente. L'installation saisonnière et follement drôle dans une ile grecque laissait pourtant bien augurer de l'avenir : " La maison d'Ernestos, bon, était ce qu'elle était. On apprend à dormir ou à faire l'amour sur un lit de camp. Tous les généraux en campagne le savent bien. Et Napoléon et Joséphine. A la guerre comme à la guerre... "

L'incertitude qui vous vient des voyages et les périls qu'offre cette vacuité qu'on appelle vacances sont ici alignés comme une armée en ordre de bataille. Et, comme le proclament volontiers les militaires, aucun détail n'est insignifiant. L'auteur a le sens du mot juste, de la vision nette. Son héros, après la parenthèse de l'ile grecque, se voit éliminé de l'appartement citadin qui appartient à sa compagne. C'est encore un degré dans la déchéance. Tout s'écroule autour de lui. L'humour des descriptions est décuplé. Le spectacle de son futur logement, découvert en compagnie de la taulière et de la locataire précédente, est un morceau d'anthologie.

L'aller et retour entre le " je " et le " il ", qui promène le personnage entre l'introspection et la vision de son propre reflet, le rend vulnérable. Et, de là, fraternel. La construction du roman, aussi libre que les parcours de la mémoire, véhicule une drôlerie souvent forcée à plaisir.

L'écrivain de Cabinet portrait (1) confirme une fois de plus un talent singulier. L'acuité de son regard, la jonglerie de ses phrases, lui confèrent ce talent d'artisan qui n'appartient qu'aux meilleurs. Vous déplorez que la maitresse du narrateur soit lasse de lui, mais, ayant appris à connaitre cette femme sensuelle, fantasque, non conformiste, vous vous êtes mis à l'aimer. Ainsi voguez-vous sur les vagues qui portent l'esquif d'un clown triste. " Mmmm ", pour ponctuer comme l'auteur. Et, pour lui laisser le mot de la fin : " Mmmm. Suffit de savoir, en effet. Que midi est quatorze heures. Que le billet de 1 000 F en vaut 10. Que mercredi est jeudi. Qu'un feu vert signifie : " stop ". Qu'un soleil sur une carte météo veut dire qu'il va pleuvoir et " bois-moi " une tête de mort sur la bouteille. "

Fayard, 810 p., 250 F.

Dans l'Empire ottoman, perestroika se disait tanzimat, les " réorganisations ", dont la charte fut promulguée il y a tout juste cent cinquante ans, le 3 novembre 1839. Un livre rédigé par les meilleurs spécialistes français, fait enfin le point sur cet Etat si mal connu et si important : il fut la plus grande puissance de l'Europe au seizième siècle. Sa disparition en 1923 a laissé en suspens, dans les Balkans, au Proche-Orient, dans le Caucase, une bonne part des problèmes qui les déchirent aujourd'hui (1).

Voici donc la fresque de l'essor, puis de la crise d'un Empire. Un essor rapide, présenté par Irène et Nicoara Beldiceanu et par Nicolas Vatin : la tribu turque des compagnons d'Osman apparait dans l'histoire, contre les Byzantins, au tout début du quatorzième siècle ; cent cinquante ans plus tard, en 1453, ayant conquis Constantinople, ils sont une puissance mondiale. Un siècle encore et, à la fin du règne de Soliman (mort en 1566), ils atteignent l'apogée de leur puissance (Nicolas Vatin, Jean-Louis Bacqué-Grammont, Gilles Veinstein). Les premiers signes de la crise - dès 1566 - sont analysés par Gilles Veinstein, le processus jusqu'aux Tanzimat de 1839 par Robert Mantran. Durant cette période, la situation dans les provinces balkaniques et arabes est décrite par Gilles Veinstein d'une part et André Raymond de l'autre. Après 1839, Paul Dumont et François Georgeon exposent les réponses apportées par les sultans et les cercles dirigeants, leur échec final à préserver l'Empire, leur large réussite à ouvrir les esprits à l'Occident, préparant la Turquie d'Atatürk.

Chemin faisant, le lecteur sera frappé par un jeu, qui n'est pas complètement fortuit, de miroirs avec le présent. Un Empire mélange les peuples et confond les frontières, à défaut de fondre les nationalités. Il crée par là une forme de solidarité : la sauvegarde de leur Etat multiracial et multinational a associé un temps les différentes catégories de sujets ottomans. En même temps, les tensions liées au développement économique se doublaient de rivalités ethniques. Les Occidentaux y jouaient leur rôle, intéressé à la conservation de l'Empire leur débiteur, mais non à son redressement. Il faut espérer que d'indéniables analogies entre le présent et ce passé si proche, lorsque le pouvoir central manifestait son incapacité à maintenir l'ordre entre les peuples, lorsque les révoltes avaient des effets de contagion, de la Bulgarie à l'Arménie ottomanes, en resteront là...

Ce livre vient à son heure, celle où le dernier Empire du continent parait vaciller. Deux siècles de conflits entre Istanbul et Moscou, du début du dix-huitième siècle à 1917, marquent encore profondément la physionomie de l'Europe orientale et caucasienne. Les comptes de l'effondrement des Ottomans ne sont pas soldés et, si certains sont sanglants, tous ne sont pas négatifs. Pour l'ensemble du monde musulman, malgré la " révolte arabe " de 1916, le pouvoir ottoman est resté un symbole de résistance réussie à la mainmise politique européenne et a offert un modèle pour la nécessaire adaptation à la culture occidentale.

Bilan d'un Empire mort ? Ce sont les derniers chapitres, par Jean-Paul Roux et Louis Bazin, sur l'art et la littérature des Ottomans, qui, dans leur domaine, le dresseraient. Mais dans le domaine politique et social, nous sommes bien trop proches des Ottomans pour cela : la contribution majeure de ce livre est de nous aider à comprendre des situations confuses vues de France, à ordonner les faits par un simple changement de perspective.

Quand la jeunesse et l'utopie sont, un jour, enterrées du côté de Barcelone...

Michel Ragon aime ces francs-tireurs de l'Histoire dont les noms figurent bien rarement dans les dictionnaires. "L'Histoire, dit-il, a été accaparée par des acteurs qui sont des imposteurs et elle est écrite par d'autres imposteurs." Au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que, déjà, sa sensibilité le poussait vers ceux qu'il nomme joliment les "irrespectueux", il rencontra un bouquiniste de vingt-cinq ans son ainé qui, tout en le confortant dans ses révoltes, lui enseigna le doute.

L'homme avait adhéré à toutes les illusions du siècle, mais, bien que trahi en apparence par les événements, il n'avait renoncé à aucune de ses idées et demeurait un révolutionnaire. Alfred Barthélemy - tel est le nom que Michel Ragon lui prête dans son roman La Mémoire des vaincus - est mort en 1985. Il aurait aimé, je crois, ce livre, qui, de Paris à Barcelone en passant par Moscou, nous fait voyager au bout de l'utopie.

Né presque avec le siècle, Alfred Barthélemy apprend très tôt les techniques de la survie quotidienne dans le Paris des inondations de 1910. Ce Gavroche a la chance de découvrir presque en même temps l'amour et l'anarchie. Il faut peu de pages à Michel Ragon pour mettre en scène des personnages aussi différents que Raymond la Science et Charles Péguy, Victor Serge et Georges Sorel. Malgré le côté "Sans famille" à la mode libertaire des premiers chapitres, jamais on ne doute de la véracité des faits.

Comment d'ailleurs ne pas être séduit par cet enfant qui fait ses humanités chez le libraire Delesalle. Le temps d'apprendre le russe avec le futur Voline et d'assister à la mise à mort de la bande à Bonnot, et le jeune Barthélemy voit ses amis anarchistes s'entre-déchirer en 1914. Si la plupart demeurèrent pacifistes, quelques-uns - et non des moindres - versèrent dans le bellicisme. Kropotkine, Jean Grave, Gustave Hervé et quelques autres seront alors surnommés "anarchistes de tranchées" par Malatesta.

Fred, lui, n'a pas d'opinions bien arrêtées, ou, plutôt, il n'a pas encore - qui le lui reprocherait ? - le courage d'aller jusqu'au bout de ses idées. Il se laissera donc incorporer en 1917, au grand désespoir de Flora, sa compagne. Celle-ci disparaitra de sa vie, pour bien des années, avec leur fils Germinal. Michel Ragon ne cherche pas à faire de Fred Barthélemy un héros sans peur et sans tache. Tout au long d'une vie tumultueuse, Fred ne sera qu'un homme, avec ses grandeurs et ses faiblesses. Rien de plus.

Quelques mois passés dans la boue des tranchées et Fred gagne Moscou, en tant qu'interprète, avec la première mission militaire française envoyée auprès du gouvernement soviétique. Malgré la misère ambiante, il est séduit - leurré, pourrait-on dire - par le bouillonnement permanent de clubs où se réunissent mencheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche et de droite, bolcheviks, anarchistes, etc. Il ne perçoit rien du pouvoir absolu qui, progressivement, se met en place et déserte pour se mettre, croit-il, au service de la Révolution.

"Tous les arts ont produit leurs merveilles, l'art de gouverner n'a produit que des monstres." Michel Ragon corrobore cette pensée de Saint-Just en décrivant le cercle des dirigeants soviétiques comme un "nÓud de vipères". Si Lénine est portraituré en Jupiter laique et aimable, ressemblant quelque peu au Monsieur Madeleine des Misérables, Trotski reçoit quelques boulets noirs. Hautain, déplaisant, infatué de sa personne, mais énergique, le fondateur de l'Armée rouge n'était, à en croire Ragon, "qu'un homme de théâtre" dont les slogans auraient été "travail, discipline et ordre". Le doux et timide Staline n'a malheureusement droit qu'à quelques lignes distraites, moins que Zinoviev et Kamenev !

Fred, tout en collaborant avec le régime, se prétend toujours anarchiste, et il n'est pas insensible aux arguments des libertaires russes, lesquels raillent une révolution "qui abolit l'inégalité en instituant la pauvreté universelle". Pourtant, tout à ses amours avec une Soviétique, il joue à cache-cache avec la réalité qui l'entoure. Il faudra l'anéantissement, en mars 1921, des révoltés de Cronstadt, qui réclamaient "des soviets sans bolcheviks", pour qu'il ouvre les yeux.

Alfred Barthélemy regagne la France, en novembre 1924, à la faveur de l'amnistie décrétée par le président Doumergue pour les transfuges français de Moscou. Il n'a que vingt-cinq ans, mais il a déjà vécu plusieurs vies. De nouvelles amours l'éloignent un temps du militantisme, mais, bientôt, tout en travaillant aux usines Renault, il se laisse à nouveau aspirer par ses exigences.

D'une plume toujours allègre, Michel Ragon dresse bien des portraits et évoque nombre d'événements. "Les aventures de l'utopie", tel pourrait être le sous-titre de son roman. Mais à toute aventure il faut une fin, même si celle-ci ne peut être que provisoire.

Fred Barthélemy vécut la guerre civile en Espagne comme un cauchemar. Il se battit, avec son fils Germinal, aux côtés de Durutti et assista, impuissant, à la mise à mort par Staline et Franco de sa vieille amante, l'utopie. Par la suite, il sera interné en 1939 au camp de Gurs en tant que pacifiste et il frémira d'espoir en mai 68, mais sa jeunesse avait été à jamais enterrée, quelque part près de Barcelone...

LONGTEMPS, on nous a laissé croire que la France de la Révolution avait été, philosophiquement, stérile. Les grands sont morts avant : Voltaire et Rousseau en 1778, d'Alembert en 1783, Diderot en 1784. Les philosophes ne renaitraient qu'après : Maine de Biran, Antoine-Augustin Cournot, Auguste Comte, par exemple. Entre-temps ? Rien, nous disait-on. Aurait-il donc été possible aux Français d'inventer la république, les droits de l'homme, la terreur et autres nouveautés modernes, sans faire, en même temps, Óuvre de philosophes ? Rien, vraiment ?

Ah si... Condorcet. On se souvient depuis peu qu'il fut grand. Et puis ? les idéologues : Destutt de Tracy, Cabanis, Volney. Ceux-là, tout conspire à les laisser dans l'ombre. Leurs Óuvres n'ont presque jamais été rééditées (1). L'Empire, la Restauration, plus tard le spiritualisme officiel, leur jouèrent de sales tours. Même Marx, sans le vouloir, leur a porté un mauvais coup. Il inventa la notion d'idéologie, qui eut la fortune que l'on sait. Elle a fait oublier qu'un demi-siècle plus tôt le terme désignait tout autre chose. C'était simplement la connaissance, qui se voulait scientifique, de la formation des idées dans l'esprit humain. Les " idéologues " n'avaient rien de propagandistes politiques. Ils cherchaient avant tout à comprendre comment nos sensations engendrent des notions que des signes de convention servent à désigner. Dans la mémoire des philosophes, ces auteurs sont demeurés bien mal lotis, en dépit de quelques rares et beaux travaux qui leur furent consacrés (2).

Et pourtant, quels bons- hommes ! Ce n'est pas pour rien que Stendhal, qui avait du flair, les affectionnait tant. Même s'ils fréquentent les salons (ceux de madame d'Helvétius ou de madame Condorcet), ils conservent quelque chose d'une altière solitude. Ce ne sont pas pour autant des contemplatifs. Plutôt des philosophes d'action : ils construisent, administrent, innovent. Dans un monde bouleversé, ils parent au désordre par le maintien de techniques solides, médecine, jurisprudence, géographie, administration. Ils organisent l'instruction publique ou l'Institut, réforment le Collège de France ou les hôpitaux. Rien ne leur est plus étranger que le fanatisme : " Je me préserve surtout du tétanos de l'intolérance ", écrit joliment Volney. Evidemment, ce sont aussi des stylistes.

Ne sont-ils que cela ? Certes non. Leur refus des subtilités de la métaphysique, jugées obscures ou vaines, les place aux antipodes de leurs contemporains allemands. Ceux-ci rêvent souvent à la perfection des premiers âges. Nos idéologues s'en gaussent. Mais ils font mieux que railler : avec eux naissent les sciences humaines. Si on voulait bien les lire, on verrait que plus d'un trait les rend modernes, et presque parents des logiciens positivistes : scepticisme critique, goût des méthodes plutôt que des spéculations, réflexion attentive au langage, aux grammaires, aux clarifications des termes et des pensées. Même leur conception d'une morale " physique ", sorte d'hygiène des désirs soumise à des lois naturelles, pourrait de nouveau nous les rendre proches.

ENCORE faut-il pouvoir les lire. Pour Volney, c'est chose faite, avec un bon millier de pages ressuscitées, grâce au Corpus des Óuvres de philosophie en langue française, sous la direction de Michel Serres. Une tête froide, dit-on, ce Constantin-François Volney (1757-1819), qui sera fait sous l'Empire comte de ChassebÓuf. Ses voyages ne lui font jamais perdre la vue scientifique des choses. D'Egypte et de Syrie, où il partit jeune plusieurs années, ayant appris l'arabe, il revient sans tableaux lyriques. Il préfère édifier une somme de connaissances positives, géographiques et économiques. La publication le rend célèbre, à trente ans. Elle servira en outre à l'expédition de Bonaparte. Député en 1789, Volney est emprisonné après Thermidor. Il s'embarque peu après pour le Nouveau Monde. Au retour, il se confirme que l'homme est d'une autre époque, voire d'une autre trempe, que Chateaubriand. Il publie simplement un exact et austère Tableau du climat et du sol des Etats-Unis.

Il est vrai qu'à ses yeux une existence se justifie d'abord par son héritage pratique : " Quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ces agitations, si elles ne laissent la trace de l'utilité ? " Mais ce pragmatisme un peu court n'interdit pas à Volney la hauteur de vues. Au contraire : son flegme excelle dans les vastes surplombs de l'histoire et les vues panoramiques des problèmes éthiques et politiques. Dès qu'il voit le monde depuis Sirius, il est à son affaire.

Pour s'en convaincre, il suffit de lire les Ruines ou Méditation sur les révolutions des Empires, ouvrage publié en 1791. Volney s'y interroge sur les causes qui ont fait disparaitre à jamais tant de civilisations autrefois prospères. Ce n'est pas le hasard, dit-il, qui les fit mourir. Ce n'est pas non plus la volonté de Dieu. Elles dépérissent dès que l'ignorance et les passions déstabilisent ou rompent les équilibres existant universellement entre la nature, les individus et la collectivité. Pour que s'établisse enfin une société harmonieuse et durable, il faudrait que tout pût s'y régler sur une connaissance précise des lois naturelles et de leur action dans l'homme (" La morale est une physique "). En méditant sur l'histoire, Volney dessine donc l'épure d'une analyse conjuguant physique et psychologie, économie et politique, morale et utilité.

Evidemment, bon nombre de ces thèmes (auxquels il faudrait ajouter le déisme antichrétien) peuvent paraitre datés. Cela ne devrait pas masquer la nouveauté de la réflexion de Volney sur l'histoire, et sur " l'étude philosophique des langues ", seul moyen de " visiter les hautes régions historiques ". Soucieux d'universalité vraie, Volney ne cesse de se préoccuper de l'Orient, proche ou extrême. Il est l'un des premiers à soupçonner les généalogies qui aboutiront à la découverte du domaine indo-européen, l'un des premiers aussi à " orientaliser " les Grecs, qui " n'ont été que les cousins germains des Gètes et des Thraces ".

PIONNIER de cette " Renaissance orientale " qui traverse tout le dix-neuvième siècle, Volney plaide avec vigueur pour une ouverture de l'enseignement et de la réflexion au-delà des humanités classiques : " Si vous comparez le vaste théâtre géographique des langues ci-devant inconnues à l'étroite sphère de celles où nous n'avons cessé de rouler, vous penserez qu'il ne suffit plus de savoir le grec et le latin pour raisonner sur la philosophie du langage, pour bâtir de ces théories que l'on appelle des grammaires universelles ; vous sentirez que votre exclusive admiration du grec et du latin n'est qu'un tribut irréfléchi payé par notre enfance à la vanité scolastique de nos instituteurs et à l'orgueil militaire des peuples anciens, qui tinrent pour non existant ce qu'ils ignoraient. "

Quelques remarques donnent un simple aperçu des facettes de ce philosophe oublié. Au fil de ces deux forts volumes (que complète utilement le numéro spécial de la revue Corpus consacré à Volney, avec plusieurs de ses lettres et inédits, et des études sur sa pensée), on découvre le politicien pamphlétaire, le polémiste froid ou le professeur de l'Ecole normale. On goûte également le plaisir d'une écriture qui joue avec sobriété, et souvent avec bonheur, de mises en scène très diverses, allant du dialogue aux fragments de fiction. Décidément, avec ce cinquantième titre, c'est à une belle découverte que nous convie le Corpus des Óuvres de philosophie en langue française. Cela vaut bien, pour la fêter, qu'on lui adresse une brève lettre ouverte.

"MERCI, Monsieur Corpus, mais, de grâce, n'en restez pas là. Vous tenez les idéologues ? Ne les lâchez plus ! Offrez-nous aussi Destutt de Tracy, et surtout, oui, surtout Cabanis ! N'est-ce pas le plus oublié de tous ?

" Vous avez certes, en fort peu de temps, fait beaucoup de bon travail, en dépit de quelques erreurs de jeunesse. A certains volumes qui purent sembler vains ou obscurs vous sûtes promptement ajouter Jean Bodin, La Mothe le Vayer, Condillac, d'Alembert... Pardonnez les oublis.

" Permettez-vous quelque requête ? N'y a-t-il pas mieux à publier d'Edgar Quinet que le titre que vous choisites ? Tolérez qu'on vous suggère le Génie des religions (1841). Et de Taine, ce merveilleux prosateur, n'y a- t-il pas plus relevé que la Philosophie de l'art ? Et de Renouvier, rien de plus consistant que l'Uchronie, bel ouvrage, mais frivole, au regard du reste ? On s'autorise ces remarques dans la seule mesure où vous en appelez, depuis vos débuts, et encore à présent, aux suggestions de tout un chacun.

" Vous donc qui êtes ouvert, abordable, qui savez travailler en équipe et n'avez pas, à ce qu'il semble, l'esprit par trop prévenu, sachez avant tout durer. Ce ne sera pas le moindre de vos mérites. Ceux qui aiment la philosophie vous y aideront toujours, sans quoi ils se desserviraient eux-mêmes."

Les situations réalistes ne sont que l'envers, le très mince écran, d'un univers qu'elles ont charge de dissimuler. Univers dérobé à la conscience et à la claire perception ; univers infiniment proche mais auquel ne donnent accès que certains états de l'esprit : à l'instant, par exemple, où le sommeil n'a pas encore totalement soustrait le dormeur à la réalité sensible, mais où déjà la pensée, avant de sombrer, suit son cours propre, libéré des contraintes de l'état de veille.

C'est en deçà de ce frêle écran, à l'envers de la cohérence visible, que Bruno Bayen a agencé un bien curieux et complexe récit, au titre non moins étrange, comme suspendu hors de la phrase dont il aurait été prélevé : Restent les voyages. Homme de théâtre reconnu - on a pu voir ces dernières semaines à Paris sa superbe adaptation du Torquato Tasso, de Goethe (le Monde du 25 novembre 1989), - Bruno Bayen avait publié un premier roman, chez Gallimard, en 1987, Jean 3 Locke (" le Monde des livres " du 2 mai 1987) dans lequel les fils du réel étaient reliés à cet univers où se nouent des correspondances secrètes et inattendues.

" Il voyait que ce qui s'était terminé se poursuivait dans un autre espace, avec constance, qu'une résonance invariable nous attachait les uns aux autres, qu'il n'y avait pas de fin, mais nous nous connaissions si mal qu'il n'y avait pas eu de commencement davantage. "

Le deuxième roman de Bruno Bayen, qui parait cette fois au Seuil, est le récit de cette " poursuite ", la tentative de fixer par l'écriture une idée floue - ou l'inverse : de brouiller une idée fixe ; celle qui restituerait à la mémoire, délivrée de l'oubli, affranchie surtout de cette circonstance notoirement aléatoire qu'est la mort, une manière de pouvoir absolu.

Bruno Bayen construit dans son récit un lieu imaginaire où aucun visage ne s'efface, où aucun événement ne se perd, où toute parole enfin vient s'inscrire dans un texte toujours déjà commencé, poursuivi, inachevable. Ce lieu est celui d'un cercle d'amis que tente de réunir le narrateur autour de la figure de sa sÓur morte.

" Elle croyait dans la vérité de ce qui fut pensé tôt, et que les choses auraient dû continuer ainsi à avancer sans jamais se chevaucher l'une l'autre, comme si elle s'était promis d'être continue, de ne jamais rien perdre, et d'aller d'une traite, déroulant jusqu'à la fin une seule phrase commencée depuis longtemps. "

Mais ce " rite " funèbre destiné à remonter le cours naturel du deuil, à conjurer la mort et à la " prendre en défaut ", est voué à l'échec. Il faut repasser le seuil de l'imaginaire, revenir de ce voyage immobile ou bien partir vers de plus tangibles contrées. Le temps est un ordre que le rêve ou le désir peuvent perturber, mais non abolir... " non plus la certitude de revoir un jour un visage, non, la certitude d'un début et d'une fin, portée par tout visage ".

Il y a dans le roman de Bruno Bayen une beauté secrètement fièvreuse ; une émotion portée jusqu'au tragigue et à l'irrémédiable de toute existence. Mais si ce livre excite l'émotion du lecteur, il la déçoit également. Le tremblement constant du sens et des sonorités, et donc de l'écriture, a pour conséquence de faire osciller dangereusement le récit sur ses bases. Offert à une lecture rêveuse, presque somnolente, le livre de Bruno Bayen exige contradictoirement une attention de tous les instants. Entre ces deux attitudes de lecture demeure le risque de l'égarement.

La bibliographie de François Coupry présente la particularité d'une classification très rigoureuse puisque les ouvrages y sont répertoriés en trois volets : contes, cycle romanesque, essais. Cette volonté affirmée de diviser l'Óuvre selon des catégories va cependant de pair avec un fort souci d'unité et de cohésion. Si l'on sait par ailleurs que l'auteur mène souvent de front l'écriture de plusieurs livres relevant de genres distincts, on aura compris que le paradoxe est son terrain de prédilection.

Il vient donc de publier simultanément un essai, Faust et Antigone, ou le roman-spectacle, et son sixième conte paradoxal, Une journée d'Hélène Larrivière, deux textes qui s'épaulent, s'étayent, se confortent et témoignent de la cohérence d'une pensée. Mais le " penser ", chez ce farfadet de la littérature, se couvre des flamboyants oripeaux de l'imaginaire, se grime, se travestit sans cesse et ne succombe jamais à la tentation didactique. Mû par son " ludisme débridé ", François Coupry vagabonde entre fiction et réalité et, caracolant entre ces deux pôles, démontre que l'on peut philosopher ou théoriser en évitant tout propos fastidieux.

Faust et Antigone, ou le roman-spectacle est une manière de parabole, une fable où l'auteur convoque, pour servir ses desseins, tous les personnages inventés depuis le commencement de l'humanité, les héroines, les héros nés de mots ou d'images. Ainsi, outre Faust et Antigone, voit-on défiler Phèdre, La Joconde, Figaro, Cyrano de Bergerac, Don Quichotte, Hamlet, Ali Baba, etc., peuplant ce paradis où l'on monte "lorsqu'on a bien mérité de la fiction". Et chacun de ces grands personnages intervient dans le débat sur l'art de raconter.

Cette fois, les entités toutes puissantes n'évoluent pas dans un ailleurs céleste mais dans un "ailleurs intime", dans le corps d'une femme, Hélène Larrivière. Cette belle rousse est-elle vraiment une hypocondriaque qui s'invente toutes sortes de maux ou abrite-t-elle vraiment ces étranges petits êtres, microbes peut-être, qui la dévorent de l'intérieur et qu'on appelle alphabêtes ? Ce turbulent peuple qui mène grand tapage dans les organes et le sang de la belle rousse, grignotant un os par ci, un muscle par là, manie le langage à la diable, insoucieux de l'adéquation du mot à la chose désignée. Faut-il dire "avec parcimonie" ou "avec patrimoine", doit-on parler des "sources" ou des "soutes" de la vérité ? Qu'importe, puisque François Coupry, inventif, malicieux, pose, mine de rien, les questions essentielles. A vous de répondre...

Professeur à l'université Columbia de New-York, Fritz Stern est respecté en Allemagne et en France aussi bien qu'aux Etats-Unis comme un maitre de l'histoire allemande contemporaine. C'est qu'il a toujours su combiner, pour reprendre l'expression utilisée dans l'introduction, " la distance et l'implication ", celle-ci provenant de ses origines. " Le hasard de ma naissance allemande et l'expérience, dans mon enfance, de cinq ans de vie sous le national-socialisme ont ajouté à l'intérêt professionnel une nécessité personnelle impérieuse ", écrit-il.

La diversité des sujets traités permet au lecteur de prendre rapidement une vue synthétique et claire de problèmes compliqués tels que " Les juifs en Allemagne " ou " L'Allemagne et les Etats-Unis ". Cela vaut en particulier pour les chapitres biographiques. On aura raison de lire par priorité " L'Allemagne d'Einstein " : on apprendra beaucoup sur le grand homme dont on avait déjà entendu beaucoup parler. On aurait tort de négliger les trente pages à tous égards remarquables consacrées à un Prix Nobel aujourd'hui largement oublié, Fritz Haber. Parce que le rejet par l'Allemagne national-socialiste de ce savant jusqu'alors célébré et puissant a été en quelque sorte exemplaire. Plus encore parce que, comme chef du département chimie du ministère de la guerre, Haber a été le père et même l'organisateur de la guerre menée à coup d'ypérite. A-t-il été ainsi patriote ou criminel, patriote et criminel ? Pour mettre son cas en perspective et le rendre contemporain, il faut lire par ailleurs la ferme et lucide réflexion " La terreur et le scrupule " que Jean-Jacques Salomon vient de publier en introduction au recueil Science, guerre et paix qu'il a dirigé (Economica, 209 p.).

Au-delà de la diversité des thèmes, le sujet central demeure l'Allemagne contemporaine, avec l'inévitable articulation ternaire : avant Hitler, sous Hitler, après Hitler, les trois périodes se trouvant traitées avec une sorte de sérénité à la fois informée et engagée qui rend la lecture aisée et l'adhésion facile. Parfois un peu trop : il n'est pas toujours certain que Stern ait raison dans les affirmations auxquelles il parvient en cours d'analyse ou en conclusion, qu'il s'agisse de 1933 - où il néglige la date décisive de l'abdication du Reichstag - ou de l'après-guerre - où son éloge sans réserve de quelques hommes contraste trop avec sa sévérité pour la classe politique de Weimar et pour telle ou telle évolution de la République fédérale.

Mais chacun, qu'il soit expert ou novice en " allémanologie ", tirera profit d'un livre aussi substantiel et aussi humain, ne serait-ce qu'en lisant, à l'époque de la chute du mur de Berlin, le grand discours prononcé pour la commémoration, en 1987, du soulèvement du 17 juin 1953.

Un parfum de rose et d'iris, des cernes mauves qui lui donnent la beauté lasse d'un modèle de Botticelli : telle est, bien malgré elle, Serenella, que Muriel Cerf, dans son quatorzième roman, a voulu peindre dans sa " nymphescence géniale ". Celle-ci tente en effet, à force de privations, de préserver en elle-même une grâce anguleuse d'éphèbe pour plaire à son père, Giovanni Procacci, un érudit misogyne que les femmes n'intéressent que comme planches d'anatomie. " Jeune scribe " à la tendresse quelque peu incestueuse, Serenella se passionne pour l'optique, la géométrie " et tout l'orgueilleux savoir de la Renaissance toscane ".

Fillette précoce, anorexique et crispée, Serenella Procacci est, pour Muriel Cerf, à l'image de sa ville, " toute d'arêtes vives, décharnée jusqu'à la transparence " : la Florence du Quattrocento dont la romancière décrit non seulement les palais rectilignes à la fraicheur ocre, le campanile, les fenêtres géminées du Bargello, mais aussi les tournois sur la place Santa-Croce, les ateliers de tisserands, les boutiques d'apothicaires, les cloches qui sonnent à la volée dans l'" acide soleil printanier " et les ours apprivoisés qui dansent sur la place du Marché-Vieux.

Elle montre aussi dans la ville des Médicis des banquets d'artistes et de savants se gobergeant et se délectant de grives et de paon bouilli, discutant aussi bien des intrigues de la cour que des lois de la perspective. Parmi eux, elle donne une place de choix à Giovanni Procacci, dont elle fait l'ami de Marsile Ficin et de Paolo Uccello, et dont elle évoque avec humour l'enthousiasme et la curiosité universelle. Procacci, qui rêve de rivaliser avec Brunelleschi en bâtissant une coupole de pierre ponce, s'intéresse tout autant au sommeil des chauves-souris et aux tentacules des méduses " tout en mûrissant de façon synchrone un projet de bombarde explosive et celui d'un aqueduc ".

Ce savoir fascine Serenella jusqu'au jour où, âgée de treize ans, elle découvre l'amour en rencontrant un jeune peintre de l'atelier de Fra Filippo Lippi, Lorenzo, qui croit d'abord trouver en elle un modèle idéal pour une fresque inspirée de l'Ancien Testament. Fiévreuse Schéhérazade, Serenella revient chez elle parler nuit après nuit avec son père de ce savoir dévorant qu'ils finissent, chacun à sa manière, par renier. Dans une écriture savoureuse au charme ironique et précieux, Muriel Cerf évoque superbement la transfiguration amoureuse, aussi bien que la " pulsion létale " qui pousse son héroine à son propre anéantissement.

Les remous qui agitent en ce début d'année de nombreuses maisons d'édition n'ont que très secondairement des raisons littéraires ou intellectuelles. On parle beaucoup plus de chiffres que de mots et, en arrière-fond des départs, des mutations et des alliances, se profilent de vastes restructurations financières et industrielles.

Chez Hachette, on se réjouit de l'arrivée, au sein du groupe livre, des éditions Michel Lafon. Avec Carrère d'abord, puis seul, Michel Lafon s'est spécialisé dans la publication d'ouvrages signés par des vedettes. Avec quelques réussites spectaculaires comme les recettes de santé de Rika Zarai ou la Valise en carton de Linda de Suza. D'après le communiqué publié le 8 janvier par Hachette, Michel Lafon va créer de nouvelles collections dites " populaires ", qui seront diffusées et distribuées par le numéro un français de l'édition.

Aux éditions Balland, on parle, encore à mots couverts, du départ du patron-fondateur de la maison, André Balland. Celui-ci avait créé son entreprise en 1967, mais avait dû céder la quasi-totalité de son capital au fil des années, notamment à Flammarion. Ses actionnaires viennent de lui imposer un nouveau directeur littéraire, Maurice Partouche, transfuge de Lieu commun (voir plus loin), et André Balland pourrait bien quitter définitivement l'édition dans les jours qui viennent.

Dans le groupe Isola, fondé en 1987, la situation est encore plus floue. Le fondateur de ce groupe, un notaire solidement établi, Gérard Voitey, s'était lancé dans l'aventure éditoriale en créant, " par amour des livres ", les éditions Quai Voltaire dont il avait confié la direction littéraire au journaliste Daniel Rondeau. Au début de cette année, Rondeau a annoncé son départ. Et Isola, que Gérard Voitey avait créé pour regrouper un certain nombre de maisons d'édition petites et moyennes (Lieu commun, le Terrain vague, Clancier-Guénaud, Londreys, Fanval, le Promeneur filiale de Quai Voltaire, la Désinvolture), va être dissous, sans qu'on sache encore bien ce qui pourra survivre de ce gâchis ni dans quelles conditions.

Chez Stock (groupe Hachette), Thérèse de Saint Phalle s'en va (elle va sans doute créer sa propre maison), Daniel Radford arrive comme directeur littéraire avec pour mission de donner un souffle nouveau à une marque autrefois très prestigieuse, mais qui avait perdu, peu à peu, l'essentiel de son identité.

Chez Payot, il semble au contraire que les grandes ambitions affichées il y a deux ans, lors de l'arrivée d'Olivier Cohen à la direction littéraire de la maison, soient fortement révisées à la baisse. Payot, propriété du groupe suisse Edipresse, a rompu le contrat d'Olivier Cohen dont la politique de diversification dans le domaine du roman, des sciences humaines et des documents de qualité a été jugée trop onéreuse. Olivier Cohen part, Payot va se replier sur sa " Petite Bibliothèque " et les ouvrages scientifiques. Reste une cinquantaine d'auteurs sous contrat, venus chez Payot pour s'y inscrire dans une ligne éditoriale définie et stable et qui se retrouvent liés à une maison qui va changer de visage. Il y a six mois, des bruits avaient couru du rachat de Payot par le groupe Masson (qui, depuis, a racheté Belfond). Ces rumeurs avaient reçu un démenti formel. A suivre.

Son nom est cité dans les histoires de la révolution russe, à commencer par celle de Trotski. La plupart des acteurs qui ont fait 1917 à Petrograd ou à Moscou le mentionnent dans leurs Mémoires. Il apparait dans le livre de Kerenski et dans le classique de Nicolas S. Sukhganov la Révolution russe de 1917 (1). On le trouve encore dans la grande Histoire de Russie à laquelle collabora Milioukov. Il fréquenta Ehrenbourg, Apollinaire, Cendrars, Somerset Maugham, Churchill, Lloyd George. Il eut même une conversation avec Mussolini. En ces années, il est partout et il semble n'être resté nulle part, même pas dans le souvenir de ceux qui ont survolé l'Histoire. C'est le sort des seconds rôles qui, par on ne sait quel caprice du destin, manquent l'accès à la classe supérieure, mais, au bout du compte, ont beaucoup plus d'importance que les éphémères premiers.

Il s'appelle donc Boris Victorovitch Savinkov pour l'état civil et Ropchine pour la littérature. Mais l'écriture fut pour lui l'occupation seconde. Il emprunta sans doute d'autres pseudonymes pour exercer sa profession principale : révolutionnaire ou plus exactement terroriste à plein temps. Il naquit en 1879, fit un bref séjour chez les sociaux-démocrates - d'où allait sortir le bolchevisme - et bifurqua dès 1903 chez les socialistes-révolutionnaires, héritiers de ces populistes qui espéraient abattre l'autocratie en multipliant les attentats individuels.

En 1917, il fut farouchement opposé aux bolcheviks et, aux côtés de Kerenski, il dirigea le ministère de la guerre. Il eut, avant la tentative d'insurrection de Kornilov, de la sympathie pour le généralissime et après il ne le hait point. Pendant la guerre civile, il participa aux combats contre les communistes puis essaya de constituer un mouvement agrarien - les Verts, - qui aurait trouvé sa place entre les blancs et les rouges. Il s'exila à nouveau après la défaite, mais revint clandestinement en Russie pour nouer des contacts avec d'autres opposants. Attiré dans un traquenard, il fut condamné à dix ans de détention. Il mourut en prison en 1924 ; la version officielle fait état d'un suicide.

Tel est l'homme dont Jacques-Francis Rolland raconte la vie. Au début, il faut s'y retrouver, avec tous ces personnages qui, conspiration oblige, changent de nom et qui, pour tout simplifier, en bons Russes, se désignent par leur prénom et par le patronyme du père. Une fois les acteurs bien répertoriés et bien placés, le livre se lit comme un roman. C'est pourtant de l'histoire. Le biographe a étudié tous les auteurs qui parlent de Savinkov, il a épluché les livres de son héros. Il a interrogé les membres de la famille.

J.-F. Rolland a eu le mérite d'entrer dans la peau de son personnage pour mieux le comprendre et le faire comprendre. On va donc se trouver à l'intérieur d'un homme qui, dans la première partie de son existence, vit pour tuer les dignitaires de l'empire. Savinkov est comme hanté par son chiffre d'affaires : ce n'est certes pas l'argent qui compte pour lui, mais le nombre et l'importance des victimes.

S'il est un reproche que l'on peut faire à J.-F. Rolland, c'est de n'avoir pas toujours pris suffisamment de distance. L'essentiel y est, mais trop proche pour être bien discerné. Le terrorisme que pratiquait Savinkov est explicable. Il s'agit tout de même d'assassinats. Sans même parler d'éthique, on peut essayer d'imaginer l'évolution d'une Russie à laquelle aurait été épargné le terrorisme pendant tout le règne d'Alexandre II.

Dès avant la guerre, Savinkov semble avoir perdu beaucoup de ses illusions révolutionnaires. Mais pourquoi cet ennemi acharné des tsars accepta-t-il de coopérer avec des généraux plutôt tsaristes ? Parce qu'en dépit de tout il était viscéralement russe. Dans son roman le Cheval noir, il fait dire à un de ses personnages : " Là, dans ces champs, je sais, je sens jusqu'au plus profond de moi-même que je suis russe... l'Europe n'a pas de place ici et l'on n'a pas besoin d'elle, de son rationalisme parcimonieux, de son sang appauvri, de ses chemins battus parcourus d'un bout à l'autre. Ici ce sont les " neiges blanches ", la témérité, la révolte et la violence. "

S'il avait pu empêcher la mésentente entre Kerenski et Kornilov, Savinkov aurait changé le cours de l'Histoire, brisant le léninisme et par contrecoup le nazisme. Il aurait pu le faire encore si les puissances s'étaient intéressées à son mouvement de résistance " verte ". Telle est du moins l'impression que donne le livre de Jacques-Francis Rolland. Mais Savinkov, cet être seul et indéfinissable, avait-il de quoi maitriser l'Histoire ?

Un recueil de nouvelles dont la morale serait : " Il faut toujours laisser un espace derrière les chaises pour l'ange gardien. "

Ecrivain mexicain née à Paris en 1933, Elena Poniatowska fait ses premières armes de journaliste dans les années 50 et participe activement à la vie culturelle de son pays en collaborant à la Revue mexicaine de littérature et à El Espectador, aux côtés de Carlos Fuentes, entre autres. En 1968, elle refuse le prix Villaurrutia pour Nuit de Tlatelolco, ouvrage où elle relate les révoltes estudiantines et la répression qui s'ensuivit.

On aura compris que les problèmes sociaux préoccupent Elena Poniatowska au premier chef. Au demeurant, son Óuvre littéraire, ne serait-ce qu'à travers les nouvelles de la Fille du philosophe, témoigne largement de ce souci chez cette " petite femme blonde, au nez mutin, aux grands yeux bleus d'enfant " et dotée d'un " humour terrible ", selon la description que nous en fait sa traductrice, Rauda Jamis. La capacité à l'humour, voire à la causticité, ne saurait, pas plus que le militantisme, définir Elena Poniatowska et ne livrerait d'elle qu'une image réductrice, peu conforme à la réalité.

Pour la lire et la comprendre, il faudrait se représenter le genre humain formant une grande ronde où l'amoureuse sur le point d'être délaissée tient la main de l'homme si démuni qu'il n'a que son nom à offrir à l'inconnu de passage, lequel crochète la menotte de Lucita, radieuse d'innocence alors qu'elle comparait devant ses juges pour " délit d'adultère quintuplé ", et qui se pend au bras de Pancho, le mécanicien épris de sa locomotive à vapeur... Bien sûr, c'est Elena Poniatowska qui mène la ronde ou, plutôt, c'est elle qui, avec la vigilance d'un ange gardien, se déplace autour de cette ronde pour surprendre ici quelque travers et, plus loin, accompagner une souffrance, une solitude. Ne dit-elle pas qu'" il faut toujours laisser un espace derrière les chaises pour l'ange gardien " ?

Ange gardien doué d'ubiquité, capable d'explorer à sa guise le temps et l'espace, l'écrivain peut s'arroger le rôle de témoin et, parfois, celui de redresseur de torts. Mais Poniatowska sait aussi baisser le ton, renoncer à sa verve et à sa belle présence pour s'effacer et se montrer alors d'une discrétion exemplaire, comme elle le fit avec Cher Diego, Quiela t'embrasse (1), suite de lettres imaginaires, toutes vibrantes de souffrance retenue et de passion créatrice...

" Cette année-là, il s'est passé bien des choses dans ce pays. Entre autres, Andrés et moi, nous nous sommes mariés. " Catalina est une Mexicaine de quinze ans, qui a trouvé l'occasion d'échapper à sa famille nombreuse, en épousant Andrés Ascencio, un général de quarante ans. Ce sont les années 30, et la Révolution mexicaine de 1910 file un bien mauvais coton.

L'Histoire très ordinaire de la générale Ascencio fait penser de prime abord aux romans de Miguel Angel Asturias ou à certains livres de Vargas Llosa : la satire, le mordant, la passion déçue sont au rendez-vous. Mais Angeles Mastretta a une tendance particulière pour le petit côté des choses qui la rapprocherait plutôt de certaines Américaines contemporaines, une sorte d'incapacité à prendre quoi que ce soit au sérieux qui entraine à rire avec ses personnages, à rire aux éclats, alors même qu'ils vont prendre une balle dans la tête à quelques pages de là.

Donc au début, c'est la rencontre et le mariage d'Andrés et de Catalina. Il vend sa salade : pas de batailles qu'il n'ait gagnée, ni de mort qu'il n'ait tué de ses mains pour avoir trahi la Révolution, le chef suprême, ou qui que ce fût. Elle sait que tout cela finira mal. Déjà elle ne croit pas grand-chose de ce qu'il raconte, mais elle se soucie plutôt d'avoir du vrai jus d'orange, de vérifier les cheveux mal gominés - seulement sur le devant - de ses frères. Elle dit : " Un crapaud m'a attrapée ", mais ce qui lui importe, c'est qu'il lui offre des jours toujours différents, lui évite les réveils monotones. La première fois où l'on vient accuser Andrés d'homicide, elle se demande simplement, qui désormais va la réveiller le matin.

C'est donc une histoire d'amour assez moderne, l'histoire du combat entre deux égoismes, deux cynismes. Rapidement la situation s'alourdit et se tend. Catalina, qui aimait tant courir les quatre coins du pays aux côtés de son général, se retrouve matrone, à pouponner, à faire des gâteaux, à passer des après-midi avec de soi-disant " copines ", tandis que le général collectionne les maitresses, leur fait des enfants, que Catalina doit élever. Catalina l'insolente, la pétillante, est en train de sombrer, et le fait qu'elle le raconte avec infiniment d'humour n'y change rien.

Premier acte, l'amour. Deuxième acte, la défaite. Troisième acte, la revanche. Catalina, à force d'observer, de connaitre le dessous des cartes et l'envers du décor en carton installé par son général devenu gouverneur de la province de Puebla, ne croit plus une syllabe articulée par Andrés, mais elle ne le craint plus non plus. Elle tombe amoureuse d'un chef d'orchestre légèrement oppositionnel ; Andrés le fait assassiner, dans un grand déploiement de mensonges. Les apparences sont sauves, la situation pourrit chaque jour davantage, et Mastretta a un peu de mal à conserver le rythme désinvolte qu'elle a choisi.

Parce qu'elle n'espère plus de matins différents, qu'elle a changé, vaincue non pas par Andrés Ascencio, mais par la vie elle-même, corrompue et fatiguée, la Catalina qui triomphe en fin de compte ressemble plus qu'elle ne le croit à son époux. Quelqu'un qui a lutté toute sa vie contre une seule chose, l'ennui, et pour qui tous les moyens étaient bons. Ce qu'on appelle couramment un monstre.

Est-ce le soleil qui vrille les esprits et mêle du rêve aux réalités les plus anodines ? Est-ce le souvenir de légendes anciennes qui fait vaciller les heures et les paysages ? Est-ce la terre, enfin, qui lègue un peu de sa violence à ceux qui l'habitent ? Les personnages des Histoires étranges et fantastiques d'Amérique latine sont le siège de visions étranges et d'obsessions singulières, les acteurs plus ou moins volontaires de situations discrètement inquiétantes. Ces héros pourtant ne sont pas des monstres à mille têtes ou d'effrayants sorciers, mais de simples citoyens plongés dans un monde où la réalité semble bâtie en trompe-l'Óil.

Malgré leurs différences, la plupart de ces auteurs manifestent cependant une commune passion pour les effets de miroir et les propriétés hallucinogènes de la mémoire. L'Óil des héros transforme le monde alentour et découvre des portes là où les murs semblaient lisses à leurs contemporains. Une bonne définition, en somme, de la littérature...

Poème après poème, recueil après recueil, sans jamais déroger, sans jamais renoncer, la poésie de Roberto Juarroz a poursuivi sa quête singulière, à l'écart des repères convenus, des chants répertoriés, des espaces déjà entrevus. D'emblée, un titre comme une injonction engage l'Óuvre entière : Poésie verticale, et tous les textes depuis lors, c'est-à-dire depuis 1958, se succèdent avec chacun pour signe distinctif un simple numéro. Cet ordonnancement délibérément austère, sans parure ni mise en scène, souligne que l'élan initial ne cesse de hausser la parole, mais pas le ton, et de vivifier le sens.

Alors que ses premiers livres avaient été publiés à compte d'auteur à Buenos-Aires, Juarroz est édité désormais dans le monde entier et reconnu, pour reprendre une formule d'Octavio Paz, comme " un grand poète d'instants absolus ". Sa voix est en effet porteuse de plénitude fragile. On dirait que Juarroz a fait de la pensée la musique même de ses poèmes, que ses questions et ses doutes ouvrent et découvrent des harmonies secrètes, des dissonances recluses et d'infinis silences. " Seule la musique/peut occuper le lieu de la pensée./Ou son non-lieu, son propre espace,/son vide plein./La pensée est une autre musique. "

Voués à l'abrupt, nés du vertige et y retournant comme s'il s'agissait d'une source intense et lucide, les mots de Juarroz ont une fonction d'effraction : ils dérangent, déroutent, détonnent. A propos de tout, de presque rien - événement ou perception - ils se jouent du monde et du jeu incertain des hommes et du jeu truqué des dieux.

Souvent, le timbre net et rigoureux du poète argentin semble changer le poème en sentence, mais il apparait alors que la maxime est piégée, qu'elle vient de l'envers des choses, des zones d'incertitude et laisse chacun en alerte, démuni.

Roger Munier, qui présente et traduit admirablement Juarroz depuis dix ans, note d'ailleurs que cette poésie " reste poésie dans son questionnement. Juarroz n'est pas un penseur, toujours tenté de prolonger la question dans un système qui l'assure. Il interroge sans plus, sans horizon comme sans système. Aussi loin, au fond, de la " poésie " que de la " pensée ", dans une sorte de suspens et " d'immédiateté verticale ". C'est précisément cet état de suspens renouvelé qui, par-delà l'effroi qu'il fomente, mène au bord de l'éveil ou, à tout le moins, à la fraternité de l'inconnu. Car, dans le dos de Dieu, Juarroz vole la lumière.

Publié en 1956, le roman de Marcel Schneider, les Deux Miroirs, est un petit récit d'apprentissage, une parabole légère sur l'affrontement entre le diable et le bon Dieu, qui emprunte, sur un mode mineur, sa matière aux conteurs fantastiques du romantisme allemand.

Bien mené, joliment tourné, le roman de Marcel Schneider n'a cependant pas la puissance mystérieuse de certains récits de Marcel Brion qui se situent dans les mêmes contrées de l'imaginaire.

Proche de la quarantaine, un homme se remémore son enfance. Il se souvient du petit démon intérieur, Malalice, sous l'emprise pernicieuse duquel il avait commis quelques menues méchancetés, quelques péchés qui ne risquent guère de peser très lourd dans la balance du Jugement dernier. Arrivé à l'âge adulte, il s'engagera néanmoins dans la Résistance. Engagement qu'il semblera regretter en constatant, non sans quelque légèreté, que " la France de 1949 était redevenue la France de 1939... "

Malgré ces réserves et ses limites, le roman de Marcel Schneider, d'une lecture agréable, méritait cette réédition.

Dans le domaine fantastique, signalons deux rééditions en " GF-Flammarion " : Trilby et la Fée aux miettes, de Charles Nodier, présenté par Jean-Luc Steinmetz (no 548) ; les Habits neufs de l'empereur et autres récits, d'Andersen, traduit par D. Soldi et P.-G. La Chesnay, introduit par Maurice Gravier (no 537).

Nous avons dit à plusieurs reprises tout le bien que l'amateur et le curieux de poésie pouvaient penser de la collection " Orphée ", publiée aux éditions de La Différence et dont le catalogue s'enrichit et s'universalise tous les jours. Après juste un an d'existence, près de quarante volumes ont déjà paru tous en bilingue. Se constitue ainsi, grâce à Claude-Michel Cluny, une sorte de bibliothèque poétique idéale, maniable, accessible et dont l'éclectisme est un gage d'ouverture et de qualité. Elle comble un manque, même si celui-ci n'était pas manifeste. Dans le domaine anglais, vient de paraitre, outre le grand poème mythologique de Christopher Marlowe, Héro et Léandre (traduit et présenté par Claude Dandréa, no 33), une belle anthologie des poèmes de William Blake, divisée en Chansons et Mythes ; c'est Pierre Boutang qui traduit (superbement) et présente avec beaucoup de finesse l'Óuvre du grand visionnaire (no 33). Notons également les trois autres derniers titres : Des jours anciens, du Québécois Emile Nelligan (1879-1941) (no 36), présenté par Jean-Pierre Issenhuth ; un choix de poèmes de l'Italien Alfonso Gatto, mort en 1976, traduit et présenté par Bernard Simeone sous le titre Pauvreté comme le soir (no 34) ; enfin, James Sacré présente les admirables poésies complètes de Jean de Sponde, poète de la seconde moitié du seizième siècle : D'amour et de mort (no 32).

Dans l'autre grande collection de poésie en poche chez Gallimard, la sortie des Óuvres d'Henri Michaux se poursuit avec un livre paru en 1972, la Vie dans les plis ; récemment publié également, le rassemblement des derniers recueils de René Char, sous le titre du poème posthume : Eloge d'une soupçonnée.

Signalons enfin, parmi les derniers titres de la collection " Lire et voir les classiques " en Presses-Pocket : l'Odyssée d'Homère, dans la belle et classique traduction de Leconte de Lisle (préface et commentaire de Paul Wathelet) et la Peau de chagrin de Balzac, présenté par Gabrielle Malandain (no 6017).

- La maison des écrivains organise le jeudi 11 janvier à 18 h 30 une lecture d'Óuvres en cours de Daniel Pennac en présence de l'auteur (53, rue de Verneuil, 75007 Paris).

- La Maison de la poésie consacre une série de manifestations à l'auteur du Cornet à dés : une exposition, du 12 janvier au 18 mars ; deux lectures-conférences, les 25 janvier et 8 février à 20 h 30 ; un spectacle, les 30, 31 janvier et 1er février, à 20 h 30. (Maison de la poésie, 101, rue Rambuteau, 75001 Paris).

- Une exposition-parcours autour de Milena Jesenska a lieu jusqu'au 25 février au Grand Foyer du Centre Pompidou.

Dans la Bibliothèque de Babel - l'univers total -, tous les livres existent déjà. La lecture précédera donc toujours l'écriture, et il n'y a pas d'auteur a priori. Mais alors, qui a écrit le premier livre ? Et à quoi bon en écrire un supplémentaire qui ne peut jamais faire que répéter, commenter ou déchiffrer inutilement un de ceux qui sont enfouis de toute éternité dans quelque recoin du labyrinthe littéraire ? Raphaël Lellouche prend le risque de pulvériser l'aporie borgésienne et malgré la certitude que tout est écrit persiste à se glisser, comme lui, sur un rayonnage de la bibliothèque. Il fait bien, car cet essai-là n'a sûrement pas été rédigé, du moins aussi magistralement.

L'Hypothèse de l'auteur s'appuie sur une autre hypothèse, ou une autre conviction, borgésienne elle aussi : celle selon laquelle l'écriture restera toujours " indigne ", en deça de ce qui la suscite. L'illumination qu'engendre " l'Aleph " dans le conte de Borgès, " ce point de l'espace qui contient tous les points " et qui est aussi la première Lettre, c'est le vertige de l'infini auquel ne pourront succéder que la mort ou l'oubli absolu, et face à quoi l'écriture est sans voix. D'où l'impossible transmission de la Lettre : l'ineffable ne se dit pas, ne s'écrit pas et reste sans auteur. Reste à lever l'hypothèse : et si l'auteur était lui aussi dans la fiction, dans l'infini littéraire où le texte s'écrit ? Peut-être qu'en dépit des apparences, " Borgès est un autre ". Ni seulement l'auteur, ni seulement le personnage, mais, dans le conte, l'auteur qu'invente le personnage pour les besoins de la cause. " Borgès n'est pas seulement une " vaste littérature ", c'est aussi l'autre fameux, le personnage fictif " Borgès " que l'écrivain Borgès a créé, doublant ses lettres et considéré officiellement comme leur auteur. On confond généralement les deux, mais Borgès, lui, les distingue soigneusement. " L'Hypothèse de l'auteur part du principe que, chez Borgès, l'auteur renverse les valeurs de la gloire (" fama ") épique : il n'est plus " fameux " mais infâme, indigne de tout témoignage authentique, impuissant à se distinguer de son récit et à en garantir la vérité. L'auteur ne trouve son salut qu'en s'effaçant, dans " l'infamie ".

Loin de se contenter d'une analyse des morceaux thématiques récurrents chez Borgès, le superbe essai de R. Lellouche se lit comme un roman policier où l'énigme serait le plaisir de la raison, ou plutôt de l'humble inquiétude de la raison devant le mystère insoluble. Il s'engouffre dans le puzzle de l'Óuvre sans prétendre le reconstituer et, en traçant la totalité continue de son mouvement, il donne la raison d'être des fictions. Comme sur un dessin d'Escher et à la manière de l'univers de Borgès, les entrées sont multiples. La parole rebondit avec fulgurance, pénètre sans scrupule les paradoxes borgésiens et le casse-tête qui définit l'inclusion réciproque entre l'histoire et son écriture.

Nous avons reçu de Mr André Lwoff, Prix Nobel de médecine 1965, le texte suivant, en réponse à l'intervention de Mr René Thom au colloque du Mans, dont nous avons publié des extraits dans le Monde du 10 novembre.

Mon confrère de l'Académie des sciences est un éminent mathématicien. Les mathématiques, on le sait, ne sont pas une science, mais une logique. René Thom a voulu cependant s'intéresser à la science. On lui doit en particulier une " théorie des catastrophes ", laquelle, comme c'était son devoir, a fait rapidement naufrage. Quoi qu'il en soit, une remarque préliminaire s'impose. La science, contrairement à ce qu'écrit René Thom, n'est pas " un organisme " mais un ensemble d'observations, de données expérimentales, d'hypothèses, de concepts et de problèmes. Il est bien évident que la science en tant que telle - moderne ou non - ne peut penser. Seuls des êtres vivants peuvent penser et donc comprendre. Cela dit, René Thom a sur la science et les scientifiques des idées originales, sinon singulières.

" La science contemporaine, un organisme décérébré, écrit le mathématicien, se présente comme une hydre polycéphale où chaque tête cherche jalousement à étendre son domaine au détriment de son voisin. " Ce à quoi René Thom ajoute : " Le seul centre existant est constitué des instances politiques qui procèdent aux répartitions budgétaires. "

Il est évident que toute recherche exige des crédits et que la plupart des laboratoires sont tributaires d'un " centre " qui est soit le CNRS (le Centre national de la recherche scientifique), soit l'INSERM (l'Institut national de la santé et de la recherche médicale). Notons que ni l'un ni l'autre ne sont des " instances politiques ", et que c'est grâce à eux que la science française a connu depuis 1932 son très remarquable développement.

Il est parfaitement clair que René Thom ignore tout de la recherche scientifique, de la science et des scientifiques. Le " moteur " d'un scientifique n'est pas " une lutte contre son voisin " mais la passion pour la recherche et un problème à résoudre. Et la science - contrairement à ce qu'écrit René Thom - " n'est pas un organisme ".

Pour terminer son article, René Thom propose un programme, une nouvelle forme de " philosophie naturelle ", sur lequel il est inutile d'insister. Mieux vaut, pour un scientifique - et aussi pour un mathématicien - ne pas s'immiscer dans des domaines qui lui sont étrangers.

Ce texte, contrairement à ce que l'on pourrait penser, est une simple défense de la science et des scientifiques.

On s'embrasse beaucoup entre compagnons.

La scène se passe en décembre 1986, au lendemain de la " bavure " policière qui a coûté la vie à Malik Oussekine. Au Palais-Bourbon, à l'occasion d'un pot de fin d'année, Charles Pasqua tombe affectueusement dans les bras de Philippe Séguin . Le ministre de l'intérieur n'oubliera jamais le soutien fraternel que le ministre des affaires sociales lui a témoigné en ces circonstances difficiles où il s'était senti si seul.

Les deux hommes, depuis toujours, se portent une estime réciproque. Ils le savent : leurs racines politiques personnelles sont enfouies dans le même terreau, celui du gaullisme populaire. Ils éprouvent la même méfiance à l'égard des technocrates et des petits penseurs parisiens qui font de la politique en chambre. Ils partagent le goût de l'action, du verbe et du panache.

Trois ans plus tard, don Pasqua, grand pourfendeur des apprentis " rénovateurs ", et Sancho Séguin, chantre de ladite " rénovation ", se retrouvent gaillardement bras dessus, bras dessous pour dénoncer la dérive bourgeoise de leur mouvement et appeler les autres compagnons à un retour aux sources du gaullisme. Le paradoxe n'est qu'apparent. Les remous provoqués au RPR par l'aventure " rénovatrice " n'ont pas affecté leurs relations. Aux yeux de Charles Pasqua, chez Philippe Séguin, de toute façon, l'esprit de famille a toujours fini par l'emporter. Mieux, il a su, en contrant Michel Noir, éviter la rupture du RPR. De son côté, le maire d'Epinal adhère à la conviction pasqualienne selon laquelle " ce qu'il faudrait à la France, c'est la synthèse des valeurs pures du gaullisme et des valeurs pures du socialisme ".

Autre lieu, autre scène : dans la cour de l'Hôtel de Ville de Paris, il y a quelques semaines, Jacques Chirac, raccompagnant Charles Pasqua à sa voiture, l'embrasse chaleureusement. Un baiser de réconciliation, du moins selon l'interprétation des entourages. Illusion... Entre l'ancien premier ministre et celui qui l'avait fait roi, quelque chose s'est cassé depuis l'élection présidentielle de mai 1988. Qui a été le seul, cette fois-là encore, à applaudir Charles Pasqua quand celui-ci a commis le sacrilège de suggérer que Jacques Chirac " prenne du recul " en quittant la présidence du RPR ? Philippe Séguin ! Les accusations de " trahison ", déjà, n'avaient pas manqué de pleuvoir...

Jacques Chirac, don Pasqua l'a couvé pendant quinze ans comme son propre fils. Il a mis à son service toute sa rouerie de grognard, et personne ne se serait permis de mettre en doute sa sincérité lorsqu'il proclamait, avant la réélection de François Mitterrand : " Si Jacques Chirac était élu président de la République, je serais le plus heureux des hommes et ma tâche serait terminée... " Mais, en politique, qui connaît un fils mieux que son père adoptif ? Autant Charles Pasqua a toujours adoré en Jacques Chirac l'homme d'action autant le flou de cette âme pressée l'a toujours déconcerté. Et depuis vingt mois le Jacques Chirac indécis qui ne sait plus comment réagir est celui-là même qui a toujours eu le don d'agacer Charles Pasqua. Il espérait de sa part un sursaut pour pouvoir rendre une âme au gaullisme.

Déçu par cet homme qu'il juge décidément trop flottant dans ses convictions, il a décidé de franchir le pas. S'il ne reste qu'un seul et vrai gaulliste, il veut être celui-là. Il l'a expliqué, en substance, à Jacques Chirac, dans la lettre qu'il lui a fait parvenir mardi matin avant son communiqué commun avec Philippe Séguin. Officiellement, il ne s'agit pas d'un putsch.

En vérité, Charles Pasqua suit aujourd'hui les conseils de ses proches qui, tentateurs, lui susuraient, avant même la fin de la campagne présidentielle : en cas de défaite de Jacques Chirac, qui apparaîtrait comme le plus apte à relever le flambeau aux yeux des militants ? Qui pourrait se prévaloir de ses racines pour briguer la succession au nom d'un renouveau ? Qui serait le mieux placé pour jeter les bases d'un rassemblement élargi à tous les horizons de la droite française ? Qui, sinon le nouveau Charles Pasqua, celui qui avait réussi à devenir, place Beauvau, une star de la sécurité, qui avait appris à parler au nom de la République, qui avait, surtout, perdu son odeur de soufre, malgré un certain " vrai-faux passeport " qui lui colle encore à la peau...

Alors, maintenant, Charles Pasqua roule pour lui. En tandem avec Philippe Séguin. Mais c'est lui qui tient le guidon, d'abord pour cette course à la reconquête du parti, avant de songer à d'autres échéances... C'est au numéro trois boulevard de Latour-Maubourg, à Paris, qu'il a préparé son " coup " de mardi. Un local qui abrite aussi l'amicale Présence et action du gaullisme, qui regroupe les " purs et durs " du mouvement, ainsi que l'inévitable Jean-Charles Marchiani, l'homme des missions délicates.

Charles Pasqua fait l'analyse suivante : " Un tiers de nos électeurs va vers le Front national ; un autre louche vers le PS ; le troisième finirait par juger Giscard pas si mal... " Avec Philippe Séguin, il pense pouvoir ratisser large. Plutôt partisan d'une direction collégiale, il se défend de briguer la présidence du mouvement. L'essentiel, pour lui, est que les couleurs gaullistes reviennent un jour au fronton des palais nationaux.

Est-ce le mariage contre nature de la carpe et du lapin, comme l'affirme Alain Juppé ? Autrement dit, l'aile droite du RPR peut-elle durablement faire programme commun avec l'aile gauche ? Même si le problème des éventuelles alliances électorales avec le Front national a été réglé, Charles Pasqua et Philippe Séguin pourront-ils harmoniser leurs discours publics sur l'immigration, sur l'intégration des étrangers, sur l'identité de la France ?

Leurs affinités personnelles suffiront-elles à gommer leurs divergences sur la meilleure façon de mener le combat politique ? Entre le bretteur Pasqua, qui va jusqu'à dire que " la politique se fait à coups de pied dans les couilles ", et le gentil Séguin, qui refuse tous les manichéismes et prêche pour un débat politique apaisé, peut-il y avoir plus qu'une alliance de circonstances contre Jacques Chirac ? Enfin, les coéquipiers de l'un et de l'autre nourrissent tant d'animosité réciproque que leur cohabitation risque de contrarier l'ambition de ce duo. Il y aura sans doute un dindon de la farce. Au moins un...

" A quelques semaines de ses assises nationales, notre mouvement n'a toujours pas retrouvé confiance en lui-même et, par conséquent, n'a jamais semblé aussi éloigné de regagner celle des Français.

" La raison en est simple. Depuis son origine, le mouvement gaulliste a su se distinguer des partis politiques par l'affirmation claire des objectifs sur lesquels il entendait rassembler. Or il apparaît incapable aujourd'hui de tracer un nouvel objectif, c'est-à-dire une ambition collective à proposer aux Français.

" Certes, ce phénomène n'est pas particulier au RPR. L'ensemble de la classe politique a recréé un système clos dans lequel elle se complaît et dont se détournent globalement les Français. Mais il nous atteint plus que d'autres, parce que l'idée de la France dont nous étions les porteurs est, elle, toujours vivace et que nous sommes en train d'en être dépossédés.

" L'abandon de notre identité a été d'autant plus rapide que certains, chez nous, s'en sont facilement accommodés, quand ils n'ont pas cherché à y contribuer eux-mêmes. La conséquence est que nous avons accrédité la perspective de notre propre effacement, et ce au moment même où les idéaux pour lesquels nous nous battons - la souveraineté populaire, l'indépendance des nations, l'organisation commune d'une Europe affranchie de la tutelle des blocs - s'imposaient partout en Europe.

" Le moment est venu de réagir. Nous avons, quant à nous, chacun à sa façon, constamment affirmé notre volonté de renouer avec la vocation du mouvement gaulliste qui est de s'adresser directement au peuple français dans sa diversité et dans son unité, pour le convier à s'associer à un grand dessein pour la France.

" Aujourd'hui, nous avons décidé d'agir ensemble pour proposer aux adhérents du RPR et, à travers eux, à tous ceux qui partagent la même conviction de rassembler une majorité de Français fiers des valeurs de la nation française, confiants dans sa pérennité et son destin, décidés à la rétablir dans sa mission européenne et universelle.

" Le sens de notre démarche est clair. Convaincus de la modernité de notre message, conviction régénérée par la formidable démonstration qu'apportent les peuples de l'Est aux vues du général de Gaulle, nous voulons que notre mouvement, renouvelé, transformé, élargi, devienne le cadre naturel dans lequel les Français se retrouveront, parce qu'ils y reconnaîtront le goût renaissant de la France.

" C'est dans cet esprit que nous présenterons à nos assises, avec tous ceux qui nous rejoindront d'ici là, notre proposition commune pour un nouveau rassemblement. "

" Soucieux que chacun puisse librement exprimer son point de vue, j'ai suivi attentivement les travaux qui se sont déroulés au sein du mouvement depuis le conseil national du 2 décembre 1989.

" Ces travaux ont été de qualité. Ils ont conduit à un texte, élaboré par le secrétaire général, qui me semble bien tenir compte des aspirations qui se sont exprimées au sein du mouvement depuis plusieurs mois. Il trace la voie du renouveau dans la fidélité à notre idéal gaulliste.

" J'y retrouve la ligne et le projet politiques qui sont les miens et que je présenterai aux assises du mouvement le 11 février prochain.

" A l'occasion de ces assises, je serai candidat à la présidence du Rassemblement pour la République ".

Mr Juppé, et aussi Mr Chirac, n'ont-ils pas ouvert la boîte de Pendore en acceptant, le 22 juin dernier, que le RPR soit animé de courants dûment reconnus et que des motions diverses soient déposées en vue des assises nationales du 11 février ? S'il n'y a eu qu'un seul courant formellement constitué par Mr Alain Carignon, en revanche, neuf motions avaient été préparées par les principaux chefs des diverses sensibilités, Mr Alain Juppé n'a réussi, mardi 9 janvier, à réaliser qu'une synthèse partielle avec ceux qui sont les plus proches de la direction du mouvement (MM Chamard, Giraud, Godfrain, Toubon et Mme Michaux-Chevry). Quatre autres signataires refusaient la synthèse, conservaient leur autonomie et maintenaient leurs propositions (MM Kaspereit, Carignon, Séguin et Boratra). A cela rien en somme que de très normal, sinon que Mr Juppé espérait tout de même une synthèse plus large.

La surprise est venue, aussitôt après cette réunion, du communiqué publié conjointement par Mr Pasqua et Mr Séguin annonçant qu'" ils unissaient leurs efforts " pour présenter aux assises " une proposition commune pour un nouveau Rassemblement renouvelé, transformé et élargi ". Ainsi, le RPR n'échappe pas aux remises en cause que connaissent tous les grands partis politiques sur lesquels soufflent, avec des forces diverses, les vents de la rénovation.

Le matin même, Mr Pasqua et Mr Séguin avaient informé Mr Chirac de leur décision en précisant que celle-ci se plaçait dans le cadre du libre débat que lui-même avait décidé d'ouvrir au sein de son mouvement. Après s'être longuement concerté avec Mr Juppé, le maire de Paris réagissait avec une certaine vivacité annonçant sans plus tarder qu'il soutenait le texte du secrétaire général et qu'il serait de nouveau candidat à la présidence du RPR le mois prochain. Mr Juppé, dans la soirée, exprimait à Antenne 2 à la fois sa " surprise " et sa " déception " et dénonçait dans l'accord Pasqua-Séguin " l'alliance de la carpe et du lapin ". Excipant, par contraste, de sa loyauté, il parlait aussi d'un " mauvais coup " et disait sa confiance dans les militants.

Or c'est en s'appuyant aussi sur le sentiment de ces derniers que Mr Seguin et Mr Pasqua ont décidé de franchir le pas et de passer à l'étape de la contestation ouverte contre la direction de leur mouvement. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, sinon encore d'une tentative de putsch ou d'un coup d'Etat annoncé. Ils remettent formellement en cause la gestion politique de Mr Chirac, plus encore que celle de Mr Juppé, lorsqu'ils assurent que " jamais le mouvement gaulliste n'a semblé aussi éloigné de regagner la confiance des Français et qu'il est aujourd'hui incapable de proposer une ambition collective ".

Les deux anciens ministres, qui s'étaient rencontrés, lundi matin, pour mettre au point leur ultime démarche démarche s'étaient sensiblement rapprochés depuis les élections législatives de 1988. Mr Pasqua n'avait pas alors caché qu'il soutenait discrètement la candidature de Mr Séguin à la présidence du groupe RPR de l'Assemblée nationale que celui-ci n'avait manqué que d'une voix. Les deux hommes étaient alors également partisans que Mr Chirac abandonne la présidence du RPR pour devenir davantage présidentiable " en prenant du recul ".

Dans le livre d'entretiens avec Mr Pierre Servant qu'il vient de publier sous le titre : la Force de convaincre (1), Mr Séguin cite plusieurs domaines de convergences avec Mr Pasqua pour souligner que l'ancien ministre de l'intérieur " incarne une fibre populaire intrinsèque au mouvement gaulliste " et qu'il existe même entre eux une " réelle complicité ". Il juge comme une " hypothèse absurde " celle d'une alliance du RPR avec le Front national.

Si, au RPR, on insiste cependant sur leurs divergences, Mr Séguin et Mr Pasqua les minimisent. Ainsi, la perspective d'une formation unique de l'opposition, que récusait le sénateur des Hauts-de-Seine et que le député des Vosges souhaitait, serait désormais admise par les deux hommes si une condition préalable était remplie : qu'un candidat unique soit d'abord désigné pour l'élection présidentielle. Or, sur ce sujet, Mr Juppé tient le même langage.

Les relations de Mr Séguin avec Mr Chirac ont toujours été chaotiques et cycliques, le maire de Paris, disant en boutade, que le maire d'Epinal était avant tout " séguiniste ". Ce dernier a, lui, toujours protesté de sa " fidélité " assurant même : " Tuer Chirac c'est signer notre propre arrêt de mort " puisqu'il est " notre meilleur candidat possible à la présidence de la République ". Il ajoutait toutefois : " Il est possible qu'il passe un jour le flambeau mais on ne pourra pas le lui arracher. "

Pour Mr Pasqua, la rupture avec Mr Chirac est d'autant plus spectaculaire qu'il avait accompagné avec constance et efficacité toute la carrière du député de la Corrèze jusqu'à la dernière élection présidentielle. Depuis celle-ci, Mr Pasqua a pris progressivement ses distances alors, que l'influence acquise par Mr Balladur pendant la cohabitation semblait se maintenir. Mr Pasqua, qui connaît bien la population RPR, a perçu mieux que d'autres les effets du découragement que Mr Chirac n'avait pas caché après son échec présidentiel.

La lassitude du maire de Paris s'est muée en désaffection et en démobilisation dans son électorat. Le flottement s'est accentué même parmi les élus et les cadres tiraillés entre les sirènes du Front national et les appels brouillons des rénovateurs, alors que Mr Chirac prolongeait ses silences ou se repliait sur son Hôtel de Ville. Le président du groupe sénatorial cessant d'être un mentor prenait davantage d'initiatives personnelles et accentuait même ses reproches à Mr Chirac. Pour lui, le RPR devait d'abord réaffirmer sa personnalité, assumer son originalité par rapport aux autres partis de l'opposition et contraindre ceux-ci à démontrer leur volonté d'union. Sur tous ces points, Mr Chirac ne lui semblait pas animé d'une rigueur absolue. En somme, le mouvement gaulliste s'essoufflait et se diluait faute d'ambition.

Un certain nombre de parlementaires des deux Assemblées partageaient ces sentiments, et surtout mesuraient leur confiance à un leader déjà battu deux fois à l'élection présidentielle. C'est pour cela, notamment, que Mr Kaspereit et surtout Mr Borotra ont refusé la synthèse et pourraient rallier la position du " ticket " Pasqua-Séguin. Et pourtant, aussi bien l'ancien ministre de l'intérieur que l'ancien ministre des affaires sociales se défendent de vouloir évincer Mr Chirac de la prochaine course à l'Elysée. Au contraire ! A les en croire, ils souhaitent même que le maire de Paris s'y prépare mieux en quittant la présidence du RPR et en changeant de discours pour rassembler davantage les Français au-delà de son seul parti. Selon eux, l'unité du RPR ne devrait pas être mise en cause parce qu'un débat s'y déroule.

Ce n'est évidemment pas l'analyse que font les amis de Mr Chirac, qui voient dans cette offensive brusque mais préméditée une volonté de conquérir la direction du mouvement. Le reproche principal adressé aux nouveaux " conjurés " est d'avoir couru le risque de provoquer une division au sein du RPR avec même un danger de scission. Si à l'intérieur du Parti socialiste, les courants font partie de la culture ordinaire, ils prennent, dans le mouvement gaulliste, la forme d'affrontements fondamentaux .

Mr Pasqua et Mr Séguin se sont-ils sentis assez forts pour éliminer Mr Chirac et disposent-ils de candidats de remplacement suffisamment crédibles ? Ne risquent-ils pas de fournir des arguments au Parti socialiste ou de faire le jeu de leurs partenaires de l'opposition alors qu'ils se gaussaient des divisions et des querelles des autres ? N'ont-ils pas sous-estimé le réflexe légitimiste et affectif des gaullistes - Mr Noir a dit son étonnement et sa désapprobation - et ranimé l'instinct grégaire du " compagnonnage " ? Mr Chirac, piqué au vif, contraint, pour la première fois depuis quatorze ans, de combattre le schisme de certains de ses fidèles ne va-t-il pas " rebondir " ? Le président du RPR, cette fois-ci, ne semble plus décidé à faire le dos rond et à laisser passer l'orage.

Au lendemain de l'élection de Mr Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, en mai 1974, le mouvement gaulliste UDR (Union pour la défense de la République)- abattu par la défaite au premier tour de son champion, Mr Jacques Chaban-Delmas, et divisé par la "trahison" de Mr Chirac qui avait choisi de soutenir Mr Giscard d'Estaing- paraissait destiné au mieux à une longue traversée du désert, au pire à la décrépitude.

Numériquement dominant au sein de la majorité parlementaire - Mr Giscard d'Estaing n'a pas dissout l'Assemblée nationale - le mouvement gaulliste semble voué au soutien morose à l'homme qui, selon les gaullistes orthodoxes, avait poignardé le général de Gaulle dans le dos en 1969 lorsqu'il avait refusé d'appeler à voter "oui" au référendum, précipitant ainsi le départ du général; à moins qu'il ne s'engage dans une stratégie de " harcèlement ", de " contestation ", dans le " jeu mortel " des partis politiques contre lequel il a construit sa force et sa réputation. Mr Chirac, nommé premier ministre par Mr Giscard d'Estaing, est soupçonné de vouloir "giscardiser" l'UDR. Les "barons" du gaullisme - MM Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas, Jacques Foccart, Olivier Guichard - ne savent comment rendre sa cohérence à leur mouvement. Ils souhaitent remplacer Alexandre Sanguinetti, alors secrétaire général - antigiscardien de choc converti de fraîche date à la loyauté envers le nouveau président de la République - par Mr Guichard, Mr André Fanton ou une direction collégiale.

Le 12 décembre I974, les " barons " auxquels se sont joints deux anciens premiers ministres, MM Maurice Couve de Murville et Pierre Messmer, ainsi que Mr Chirac, dînent au Palais-Royal, dans les appartements de Mr Roger Frey, président du Conseil constitutionnel, afin d'examiner l'avenir de l'UDR. Irrité par l'absence de toute solution cohérente pour la direction du mouvement gaulliste, Mr Chirac quitte la table à 22 h 3O en lançant: " Il va falloir que je me présente moi-même! " Les " barons " rient de ce qu'ils comprennent comme une boutade, une plaisanterie de grand jeune homme facétieux. Mr Guichard restera sceptique jusqu'au bout, y compris lorsque, le lendemain, Mr Chirac lui confirmera officiellement, par téléphone, ses intentions alors que le maire de La Baule dînait, dans sa ville, avec l'ennemi juré des gaullistes, Mr Michel Poniatowski.

Le 13 décembre, un vendredi 13, Mr Charles Pasqua expédie à chacun des 117 membres du comité central de l'UDR un télégramme de convocation, pour le lendemain matin, dans un grand hôtel parisien. Ordre du jour: " communication importante du sécrétaire général sur l'avenir du mouvement ". La veille, après avoir quitté les " barons ", Mr Chirac s'en était allé convaincre Alexandre Sanguinetti d'abandonner le secrétariat général sans plus attendre.

Le 14 décembre, à 9 h 45, le comité central de l'UDR, réuni dans la salon l'Aiglon de l'hôtel Intercontinental, apprend, éberlué, qu'Alexandre Sanguinetti a donné sa démission et que Mr Chirac est candidat. Mr Chaban-Delmas parle de "pantalonnade" et de " coup de force ". Pour tenter de faire échouer ce que Mr Robert-André Vivien avait qualifié, au choix, de " golpe ", de " 18 brumaire " ou de " 2 décembre ", Mr Debré propose de nommer un secrétariat général à têtes multiples. Mr Pasqua, lui, a fait le compte des voix pro-chiraquiennes et des mandats qu'il a enfouis au fond de ses poches afin d'assurer la réussite d'une opération dans laquelle René Tomasini, secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, avait joué un rôle déterminant. " Ne t'en fais pas ", dit-il, sûr de son fait, à Mr Chirac qui, effectivement, sera élu par 57 voix contre 27 à Mr Jacques Legendre et 4 abstentions.

L'après-midi, MM Chirac et Sanguinetti seront accueillis, lorsqu'ils se présenteront devant le conseil national de l'UDR (convoqué de longue date et qui les attendait depuis le début de la matinée, porte Maillot à Paris) par une volée d'injures: " traîtres ", " salauds ", " tartufes ". Mais, par un de ces retournements dont le mouvement gaulliste a le secret, seul Mr Chaban-Delmas refusera publiquement de voter la motion finale du conseil national soutenant le "coup de force" démocratique de Mr Chirac.

Mme Anne-Marie Dupuy, ancienmaire de Cannes et ancien directeur de cabinet de Georges Pompidou à l'Elysée, a annoncé, mardi 9 janvier, sa démission du RPR. Mme Dupuy entend protester " contre la constitution d'une liste commune UDF-RPR " pour la prochaine élection municipale partielle du 28 janvier, contraire, selon elle, aux promesses qui lui avaient été faites par Mr Jacques Chirac et les instances parisiennes du RPR. Mme Dupuy a confirmé son intention de figurer en dernière position sur la liste déposée par son ancien adjoint (CDS), Mr Lucien Jarry.

Le Conseil constitutionnel a continué, mardi 9 janvier, l'examen des dix textes de loi qui lui ont été soumis à la fin de la session parlementaire. Il a estimé conforme à la Constitution ceux sur la programmation militaire, sur l'amnistie en Nouvelle-Calédonie et sur les conditions d'expulsion des étrangers.

Les neuf sages du Palais-Royal ne sont pas hommes à se déjuger à quelques jours d'intervalle. A propos de la loi de finances pour 1990, ils avaient estimé que le ministre assurant l'intérim du premier ministre avait parfaitement le droit d'engager la responsabilité du gouvernement à la tribune de l'Assemblée nationale (le Monde daté 31 décembre 1989-1 janvier 1990). Ils n'ont pu que confirmer cette réponse aux députés CDS, qui contestaient, pour cette raison, la constitutionnalité de la loi de programmation militaire.

Un autre point de doctrine avait été soulevé par les députés RPR et UDF, et particulièrement par Mr Pierre Mazeaud : une loi simple peut-elle contredire une loi adoptée, précédemment, par référendum ? En effet, la loi, soumise à l'ensemble du corps électoral le 6 novembre 1988, excluait du bénéfice de l'amnistie en Nouvelle-Calédonie les auteurs principaux du crime d'assassinat, alors qu'un texte, adopté par le Parlement le 20 décembre, prévoit justement l'amnistie pour ces mêmes auteurs.

Mr Mazeaud fait remarquer qu'en 1962 le Conseil constutionnel avait refusé de se prononcer sur la constitutionnalité de la réforme de la Constitution (élection du président de la République au suffrage universel) adopté par référendum et cela parce que, selon l'article 3 de la loi fondamentale, " la souveraineté appartient au peuple qui l'excerce par ses représentants et par la voie du référendum ". Il en déduisait que " quand on consulte le peuple, on ne saurait le contredire qu'en le consultant à nouveau ".

Le Conseil lui répond que " le principe de la souveraineté nationale ne fait nullement obstacle à ce que le législateur, statuant dans le domaine de compétence qui lui est réservé par l'article 34 de la Constitution, modifie, complète ou abroge des dispositions législatives antérieures ; il importe peu à cet égard, que les dispositions modifiées, complétées ou abrogées résultent d'une loi votée par le Parlement ou d'une loi adoptée par la voie du référendum ".

Les députés de l'opposition estimaient aussi que cette nouvelle amnistie n'établissait pas une règle générale, comme l'impose la Constitution aux lois, mais concernait " des inculpés parfaitement déterminés ". Là encore, le Conseil refuse de les suivre, en expliquant que le législateur peut " déterminer, en fonction de critères objectifs, quelles sont les infractions, et s'il y a lieu, les personnes, auxquelles doit s'appliquer le bénéfice de l'amnistie ". En se contentant de cette réponse, il n'a pas tranché une question, juridiquement délicate, posée par la Constitution de 1958 : jusqu'à quel niveau de précision peut descendre une loi, alors qu'il lui est interdit de régler des cas personnels ?

Le dernier dossier traité par le Conseil mardi lui est familier. Le 28 juillet dernier, il avait estimé contraire à la Constitution la possibilité pour les étrangers expulsés, après un arrêté préfectoral, de faire appel de cet arrêté devant les tribunaux judiciaires. Un texte voté en décembre prévoit donc que l'appel se fera devant le juge administratif . Les députés UDF et RPR estimaient que le fait que cet appel soit suspensif rompait l'égalité avec les Français qui, eux, n'ont pas cette possibilité quand on leur refuse un passeport. Les " neuf sages " ont considéré que la situation juridique particulière des étrangers permettait de les soumettre à une procédure spécifique.

Mr Michel Rocard s'est adressé, mardi 9 janvier, à Arras, à quelque huit cents militants socialistes du Pas-de-Calais, auxquels il a expliqué que le seul souci du PS, à trois mois de son congrès, devrait être de réfléchir aux conséquences des événements de l'Est, aux chances du socialisme démocratique en Europe et à la nécessité de " redonner au socialisme un contenu ", plutôt que de se diviser pour " des raisons artificielles et inavouables ".

Le premier ministre a choisi Arras pour s'engager à son tour dans la préparation du congrès de mars prochain . Arras, c'est la fédération du Pas-de-Calais, qui revendique seize mille adhérents et le rang de première fédération du PS par le nombre. C'est, aussi, la ville où le jeune Michel Rocard avait participé, en 1954, à son premier congrès socialiste. Ce fut surtout, longtemps, le fief de Guy Mollet, dont la politique à la tête de la SFIO et du gouvernement de Front républicain de 1956 avait convaincu Mr Rocard de quitter le parti et d'entreprendre, comme Mr François Mitterrand, mais par d'autres voies, de régénérer la gauche.

Mr Rocard n'a évoqué l'histoire que pour mesurer le chemin parcouru depuis dix ans, en France et dans le monde, en faisant la part belle, bien sûr, au " formidable embrasement de la volonté des peuples ", qui a " libéré " les pays d'Europe centrale et orientale du joug du communisme. Pour le premier ministre, qui combattit longtemps l'ascendant du communisme sur les esprits de gauche, la faillite de cette idéologie consacre la " prescience " de Léon Blum et des autres socialistes qui, en 1920, avaient refusé le modèle léniniste . Elle exige des socialistes d'aujourd'hui qu'ils chassent " de (leur) discours et de (leurs) références les derniers vestiges d'une antique soumission de la pensée " et qu'ils sachent "redonner au socialisme démocratique sa dimension d'espérance, sa capacité d'entraînement, son poids d'idéal, sans lesquels les valeurs s'affadissent et les principes se délitent dans la routine de l'administration des choses ".

" Un des enjeux majeurs qui se posent à nous, a expliqué Mr Rocard, dans la décennie qui commence, est de redonner au socialisme un contenu, une perspective, une ambition mobilisatrice qui ne se réduise pas au souci de conserver le pouvoir ou d'empêcher que la droite revienne. Il n'y a pas, à mes yeux, à quelques semaines du congrès de Rennes, d'autre sujet de débat qui mérite de retenir l'attention des socialistes et de l'opinion. " Parlant dans une fédération dont la majorité des responsables a choisi de soutenir Mr Laurent Fabius, le premier ministre a formulé une nette mise en garde qui, à l'évidence, visait en priorité le président de l'Assemblée nationale : " Ceux, a-t-il dit, qui provoqueraient des clivages et des affrontements sur d'autres terrains, pour des raisons artificielles et inavouables, même si chacun peut les pressentir, prendraient le risque considérable de faire manquer à notre parti les rendez-vous indispensables de son propre renouvellement et de ses futurs succès. "

" Où sont les références? "

Mr Rocard s'est montré sévère à l'égard d'un PS qui, à ses yeux, manque à ses devoirs. De quoi ce parti, a-t-il demandé, sera-t-il porteur en 1992, vingt ans après avoir incarné l'espérance de ceux qui voulaient " changer la vie " ? A ceux qui critiquent le gouvernement, il a rappelé que ce dernier s'appuie, pour conduire son action, sur " le mandat que François Mitterrand a proposé au pays et pour lequel les Français lui ont massivement renouvelé leur confiance en mai 1988 ". " Où sont, a observé le premier ministre, les références du Parti socialiste pour lui permettre de se déterminer par rapport à l'action gouvernementale, de la mettre en perspective, d'en être un relais efficace auprès de l'opinion et de continuer lui-même à l'alimenter en inventions? " Les socialistes croient-ils n'avoir rien de mieux à faire que de " vouloir 10 % de plus que ce que permettent les marges de manoeuvre de la croissance retrouvée " ?

La volée de bois vert ne s'est pas arrêtée là. Mr Rocard a subtilement tiré parti de ce qui avait été compris comme une critique de la part du président de la République, lorsque ce dernier, recevant, la semaine dernière, les voeux des Assemblées, avait souhaité que le gouvernement usât moins souvent de la contraignante procédure d'engagement de responsabilité prévue à l'article 49, alinéa 3 de la Constitution. " Voilà de ces consignes que l'on a plaisir à recevoir et à accepter ! " s'est exclamé Mr Rocard, exprimant le " vif soulagement " que lui avait procuré le souhait présidentiel. Il ne reste plus aux socialistes qui, ne jurant que par Mr Mitterrand, reprochent au premier ministre de trop rechercher l'adhésion ou l'abstention des centristes et voient dans le recours au " 49-3 " la garantie d'une politique de gauche qu'à réviser leur credo.

Expliquant minutieusement l'action du gouvernement qu'il dirige - " J'espère que les fauteuils sont bons, a-t-il lancé, car nous sommes là pour un moment ! " -, le premier ministre a réglé leur compte, au passage, à quelques " rêves " qui traînent dans la plupart des contribution, rédigées en vue du congrès de Rennes, sauf, naturellement, dans celle de ses amis, tels que que la " grande réforme fiscale, si complète, si énorme, si complexe et si globale qu'elle ne voit jamais le jour ".

A quelques jours d'une réunion du comité directeur qui débouchera vraisemblablement sur la présentation de plusieurs motions différentes aux militants socialistes, le premier ministre a montré qu'il saura être combatif lorsque le moment sera venu, imposé non par lui-même mais par les mitterrandistes divisés de défendre son propre texte. Chef d'un gouvernement populaire, pionnier d'un socialisme réaliste, Mr Rocard se fait fort d'être au rendez-vous de l'Histoire. A ceux qui conspirent pour le lui faire manquer, il prédit le sort des traînards, auxquels il ne reste à se mettre sous la dent que des os.

LE " nous ne savions pas " de Georges Marchais et de Maxime Gremetz étonne beaucoup de monde. Comment un parti qui, pour être communiste, a entretenu et entretient encore des relations privilégiées avec les pays socialistes, qui a eu pendant des décennies ses entrées là où d'autres trouvaient portes closes, peut-il prétendre ne pas avoir entendu les voix qui s'élevaient pour dénoncer les atteintes des droits de l'homme, les crimes mêmes ?

C'est dans une tradition profonde, une pratique héritée de la lutte pour l'autonomie au sein de l'Internationale communiste d'abord, puis du mouvement communiste international néostalinien ensuite, qu'il faut chercher la réponse, solution du paradoxe suivant : par une étrange perversion du marxisme, les communistes français ne questionnent pas la réalité des pays socialistes ; ils interrogent leurs dirigeants !

Une anecdote pour illustrer ce propos. Au printemps 1982, Georges Marchais, qui passe quelques jours de vacances à Cuba, rencontre Fidel Castro. Les deux hommes décident que le PCF éditera en France un livre sur la révolution et le socialisme cubains. Jean Ortiz, alors proche collaborateur de Maxime Gremetz et responsable de l'Amérique latine auprès du comité central, est chargé de la rédaction de cet ouvrage très officiel, que publieront les Editions sociales.

Sur l'épineuse question de l'absence de liberté de presse à Cuba (pays qui possédait pourtant jusqu'aux années 60 les journaux les plus variés et de meilleure qualité de tout le sous-continent américain), voilà comment il procède : il rencontre au comité central du PC cubain le fonctionnaire chargé des relations avec la France. (J'assistais à l'en tretien.) Il lui pose la question. Celui-ci répond : " S'il n'y a plus de presse d'opposition, c'est parce que les patrons de presse boourgeois ont choisi l'exil et la contre-révolution. " Ortiz ne cherche pas plus loin. Il ne demande pas à son interlocuteur ce qu'a fait et ce que compte faire le PC cubain pour rétablir et garantir le pluralisme de la presse dans le pays. Il ne posera ces questions à personne d'autre.

Aussi peut-on lire dans le Socialisme à la cubaine (p. 128) : " En réalité, depuis 1959, aucun organe de presse n'a été interdit. Le phénomène d'autodisparition des journaux réactionnaires s'explique par l'émigration vers les Etats-Unis des grands potentats de la bourgeoisie cubaine. Les riches propriétaires de Prensa libre, El Païs, Excelsior, Carteles, El Diario de la Marina, etc., quittèrent le pays de leur propre gré, dès les premiers mois de la révolution... "

Pour anecdotique qu'elle soit, cette histoire est révélatrice d'un comportement profond. Les communistes français considèrent que chaque parti communiste " national " dispose, seul, de la connaissance de la réalité de son pays, et des outils d'analyse pour disséquer, comprendre et expliquer celle-ci. Pour eux, ce n'est que plongé dans la lutte des classes d'une société donnée que l'on peut valablement analyser celle-ci. De l'extérieur, on va immanquablement à l'erreur.

Les directives successives du PCF, depuis Maurice Thorez jusqu'à Georges Marchais, ont dépensé énormément d'énergie pour imposer ce point de vue au mouvement communiste international. C'était, pour elles, le meilleur barrage contre les tendances interventionnistes que les " grands frères " de l'Est ont héritées du stalinisme.

L'ironie de l'Histoire peut-être, la roublardise de la direction du PCUS en tout cas, ont voulu que Georges Marchais ne réussisse finalement à arracher à Leonid Brejnev la reconnaissance officielle de ces principes que lors d'un voyage du secrétaire général du PC français à Moscou... le jour même de l'invasion soviétique en Afghanistan !

L'affaire roumaine et la polémique autour du séjour de Georges Marchais dans ce pays à l'invitation de Ceausescu en 1984 montrent à leur tour combien une telle conception est néfaste. Non seulement elle ne permet pas d'appréhender correctement la réalité, mais elle rend complice de ceux qui, au nom du socialisme, oppriment. Comment la dépasser ?

Une véritable révolution culturelle s'impose aux communistes français. Elle passe par un retour à la critique au sens marxiste du terme, c'est-à-dire à l'analyse des réalités concrètes uniquement en ce qu'elles ont de contradictoire, parce que c'est là que se cache leur mouvement.

Elle passe par plus de marxisme, un retour au marxisme.

Au plan international, elle impose de ne plus considérer les partis réputés révolutionnaires (les fameux " partis frères ") comme a priori doués de raison, mais au contraire comme des réalités elles aussi contradictoires ; de considérer toute analyse comme inachevée tant qu'on n'a pas été à l'écoute des contradicteurs et des oppositions ; de ne plus rejeter ceux-ci dans le camp infréquentable des " adversaires de classe ". Et tant pis si la " diplomatie communiste " en devient très compliquée.

C'est pour mettre en pratique cette nouvelle pensée qu'il faut sans doute des têtes nouvelles à la direction du PCF. Pas pour faire payer aux anciennes des erreurs que nous avons tous commises.

Le secrétariat général du RPR va adresser à toutes les fédérations du mouvement l'ensemble des motions déposées en vue des assises du 11 février (elles se réunissent statutairement tous les trois ans). Les fédérations départementales ont procédé depuis la fin de 1989 à l'élection de leurs mandataires aux assises au prorata du nombre des adhérents.

Ces mandataires constituent le corps électoral des assises, auquel se joignent les membres du conseil national, les parlementaires et les membres du Conseil économique et social.

Les comités départementaux et cantonaux du mouvement ont tous été renouvelés depuis trois mois et leurs membres ainsi que leurs présidents élus par les militants. Ils ont également reçu les textes des diverses contributions et ont transmis au secrétariat général leurs remarques et contre-propositions.

- Pour le renouvellement du mandat du président du mouvement, que Mr Chirac sollicitera de nouveau.

Après cette élection, le secrétaire général, Mr Alain Juppé, remettra son mandat à la disposition du nouveau président. C'est, en effet, ce dernier qui nomme le secrétaire général, qui, à son tour, nomme les secrétaires départementaux. Toutefois, les statuts ont été réformés en juin 1989 pour soumettre chaque année le secrétaire général à un vote de confiance du conseil national et les secrétaires fédéraux à celui des comités départementaux qui peuvent ainsi les démettre.

Le CA Saint-Etienne, qui évolue en nationale 1 B du championnat de France de basket-ball, est en état de cessation de paiement. Le tribunal de grande instance de Saint-Etienne devrait donc prononcer sa mise en liquidation judiciaire dans les prochains jours. Cette décision pourrait provoquer le licenciement des huit joueurs professionnels, de l'entraineur Djordje Andrijasevic et de deux employés administratifs du club.

Les dirigeants stéphanois estiment que leurs difficultés financières sont directement liées au boycottage dont leur équipe a fait l'objet en début de saison pour ne pas avoir respecté les " accords de Cholet " sur l'utilisation des joueurs naturalisés. Le CA Saint-Etienne avait déposé son bilan en février 1987. Le tribunal de grande instance de Saint-Etienne avait alors prononcé l'ouverture d'un redressement judiciaire avec un paiement des créances sur neuf ans.

PREMIERE parmi les puissances occidentales, la France vient de rendre publique sa décision de rouvrir son ambassade à Kaboul. Même si, comme l'a déclaré mardi 9 janvier à Islamabad Mme Edwige Avice, ministre délégué aux affaires étrangères, il s'agit d'un "non-événement" qui n'a "pas de signification politique", ce geste, près d'un an après le rappel du dernier chargé d'affaires français dans la capitale afghane pour des raisons de "sécurité", n'en revêt pas moins une valeur symbolique.

Tout d'abord parce qu'il ouvre une brèche dans le front des pays occidentaux. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou le Japon n'ont toujours pas l'intention de renvoyer leurs diplomates à Kaboul. Et Washington s'inquiète d'une décision qui risque d'apparaitre comme un soutien implicite au régime pro-soviétique de Mr Najibullah, et qui pourrait faire boule de neige.

ENSUITE parce que cette décision met en relief l'impuissance et l'échec de la résistance - il faudrait plutôt parler des résistances - à un régime qui met désormais son idéologie dans sa poche, tout en continuant de bénéficier d'une aide massive de Moscou. Divisée en groupes rivaux qui n'hésitent pas à se décimer à coups d'assassinats, d'embuscades ou de pendaisons, qui placent leurs loyautés de personnes, de clan, de province ou de secte au-dessus de tout le reste, cette résistance a perdu beaucoup de sa crédibilité. Le gouvernement de coalition laborieusement constitué l'an dernier est resté factice depuis le début; son renouvellement, annoncé pour le printemps prochain, ne devrait guère améliorer la situation.

Quand, en février 1989, au moment du retrait du corps expéditionnaire soviétique, les ambassades occidentales fermaient l'une après l'autre leurs portes, rares étaient ceux qui donnaient au très impopulaire régime de Mr Najibullah une chance de survie. L'appui de l'URSS, l'habileté du dictateur, les sanglantes querelles de ses adversaires et leur choix d'une stratégie désastreuse d'attaque frontale contre la ville de Jalalabad ont eu raison de ces prédictions par trop rapides.

AUJOURD'HUI, Mr Gorbatchev parait en passe de gagner son pari. Pour un dirigeant soviétique qui a, tous ces derniers mois, plutôt subi que conduit les bouleversements dans le camp "socialiste", le succès est notable.

Un succès que la France prend en compte en décidant unilatéralement de renvoyer un chargé d'affaires à Kaboul, au risque d'apparaitre comme "lâchant" les moudjahidins. Pour un pays qui a été, pendant des années, à la pointe du soutien politique, humanitaire et parfois même matériel à la résistance, dont plusieurs ressortissants, journalistes et médecins, venus témoigner sur la résistance du peuple afghan, ont séjourné dans les geôles de Kaboul, c'est pour le moins un changement de cap.

Si populaire que demeure le nouveau président, Mr Vaclav Havel, les premières démarches, décisions ou déclarations des autorités tchécoslovaques n'ont pas été entièrement exemptes de faux pas - que l'opinion commence à observer d'un Óil critique.

" Big Brother vous regarde " : sur un des murs de Prague, où s'étale le sourire du nouveau président de la République tchécoslovaque, Mr Vaclav Havel, une main irrévérencieuse a tracé la célèbre citation du roman de George Orwell 1984. " C'est vrai qu'il commence à devenir un peu envahissant, notre cher président. A la radio, à la télé, dans les journaux et sur les murs, on ne voit et n'entend plus parler que de lui ", constate Jana, une jeune étudiante en médecine qui se dit toutefois choquée par ce graffiti moqueur.

" On ne se débarrasse pas facilement du culte de la personnalité dans un pays qui y a été habitué durant quarante ans de régime communiste ", soupire Karel Srp, qui a purgé dix-huit mois de prison pour avoir présidé une association culturelle indépendante, la section de jazz, " mais notre Vasek (prononcer Vachek) n'a pas changé ", assure-t-il en utilisant le diminutif affectueux par lequel ses amis désignent Mr Havel. " Il est toujours aussi simple et proche de nous. J'ai pu m'en rendre compte à sa cérémonie d'investiture où il est venu, comme d'habitude, me taper sur l'épaule devant tout le monde malgré ses habits neufs de chef d'Etat ", ajoute-t-il.

Après l'euphorie de la "révolution de velours" de novembre-décembre, "le conformisme a bien vite repris le dessus", regrette l'étudiante Jana. Sitôt Mr Havel installé au château de Prague, siège de la présidence de la République, les étudiants ont arrêté leur grève et, "mis à part les cours obligatoires de marxisme-léninisme qui ont heureusement disparu, le train-train a pratiquement repris comme avant", regrette-t-elle.

Moins de deux semaines après l'élection de Mr Havel à la magistrature suprême, l'état de grâce dure encore pour le nouveau régime, mais la population évoque avec une pointe d'inquiétude ses premiers faux pas.

La très large amnistie décrétée le 1er janvier par le nouveau président, qui s'est traduite par la libération de quelque vingt mille prisonniers - soit près des deux tiers du nombre total, - a sans doute permis d'éviter une révolte généralisée dans les maisons d'arrêt du pays, qui avait déjà menacé fin décembre.

Mais ces libérations massives et mal préparées ont provoqué de sérieux problèmes d'ordre public. De nombreuses rixes ont notamment éclaté dans les gares par lesquelles transitaient des détenus amnistiés désÓuvrés et souvent pris de boisson ; ce qui a amené Mr Vaclav Havel à "recommander", quelques jours plus tard, aux services de police toute la fermeté nécessaire à leur égard, "afin de protéger les biens et les personnes".

L'ampleur de cette amnistie n'a pas empêché une grave mutinerie dans la prison de Leopoldov, en Slovaquie, où sont réunies les personnes les plus lourdement condamnées qui n'ont bénéficié que d'une réduction de peine. Le quotidien du Parti communiste, Rude Pravo, a rapporté, avec moult détails, cette mutinerie qui a pratiquement été passée sous silence par le reste des médias. La mesure de clémence prononcée par le président Havel a également provoqué une quasi-paralysie dans le secteur de la construction automobile qui employait plusieurs milliers de prisonniers.

Une autre affaire, concernant d'éventuelles " excuses " pour la manière dont ont été expulsés de Tchécoslovaquie plus de trois millions d'Allemands des Sudètes après la seconde guerre mondiale, a secoué le Landerneau politique pragois pendant une bonne semaine. Mr Havel avait envisagé de telles excuses dans une déclaration faite avant d'être élu président. Après une série de mises au point embarrassées, le nouveau pouvoir a finalement réussi à éluder la question en rejetant la responsabilité de cette querelle sur les journalistes, coupables, selon lui, d'interprétations erronées. Le président Havel a reçu un vieil homme qui avait entamé une grève de la faim pour protester contre ces excuses et les deux hommes se sont quittés bons amis après avoir admis qu'il s'agissait d'un malentendu.

Malgré ces quelques bavures, somme toute mineures, le mouvement démocratique tchèque Forum civique et son équivalent slovaque " Le public contre la violence " abordent avec confiance la période électorale qui s'annonce. Les premières élections législatives libres depuis 1946 sont normalement prévues en juin prochain. Chaque jour, de nouveaux partis sont créés, des chrétiens-démocrates aux " Verts " en passant par un " Parti républicain ".

" Nous allons gagner les élections ", prédit Mr Jaroslav Jiru, chef du service étranger de Lidove Noviny (les Nouvelles populaires), le journal de Forum civique, que les Pragois s'arrachent dès sa parution. " Ce qui va nous poser le plus de problèmes, c'est l'économie. Il existe notamment un véritable lobby dans l'industrie lourde en Tchécoslovaquie qui va s'opposer aux réformes indispensables. "

Le très libéral et peu conformiste ministre des finances, Mr Vaclav Klaus (sans parti), répète à qui veut l'entendre que le gouvernement d'" entente nationale " formé le 10 décembre dernier, pour provisoire qu'il soit dans l'attente des élections, n'hésite pas à prendre des mesures drastiques et éventuellement impopulaires " même s'il risque de scier la branche sur laquelle il est assis ". Pendant ce temps, le Parti communiste tchécoslovaque poursuit sa descente aux enfers. Les responsables communistes, qui contrôlaient voici moins de deux mois encore l'ensemble de la vie du pays, espèrent obtenir au mieux 20 à 25 % des voix aux élections. Une prétention que la plupart des Tchécoslovaques jugent aujourd'hui largement exagérée, même si les nouveaux dirigeants du PCT essaient de prendre en marche le train des réformes, en ayant déjà beaucoup infléchi leur programme dans un sens libéral.

" Terroristes ! Criminels ! ". Le colonel Constantin Tanase a le verbe haut, le regard sombre et l'embonpoint arrogant des dictateurs de bandes dessinées. Il ne lui manquerait qu'une épaisse moustache pour figurer dans un album d'Hergé. Désignant deux kalachnikovs posées négligemment sur une table basse, il s'accoude à la fenêtre et, mimant des scènes de combat, tire sur d'imaginaires ennemis en embuscade de l'autre côté de la rue. Les balles fusent. Ils tombent un à un. Tous des terroristes ! Tous des criminels ! " Ils étaient partout ! Dans l'immeuble, en face. Dans ces modestes cabanes aussi ! Ils voulaient envahir la caserne mais mes gars ont été héroiques. " Les impacts de balles sur l'encadrement de bois attestent la dureté des combats. La façade délavée du bâtiment voisin porte elle aussi de multiples cicatrices.

Le colonel regagne son bureau. D'une armoire, il sort des papiers d'identité et un revolver. Ils appartenaient à un agent de la Securitate abattu par ses hommes alors qu'il escaladait le mur de la caserne. Volubile, il les exhibe comme autant de preuves irréfutables de son héroisme, donc de sa bonne foi. Jusqu'à la révolution, il était de ces militaires très liés au régime qui croyaient ne jamais avoir à faire la guerre. A cinquante-cinq ans, il s'attendait d'autant moins à entrer en action qu'il occupait depuis quatre mois un poste envié car très confortable : celui de président du Steaua-Bucarest, le puissant club omnisports de l'armée, dont les vingt-trois sections, de la gymnastique au handball, dominent le sport roumain. Ces sportifs ont du s'improviser soldats et repousser les assauts des sbires de Ceausescu. C'est ainsi que Radu Durbac, capitaine de l'équipe de Roumanie de rugby, est mort les armes à la main dans la nuit du 22 au 23 décembre.

Comment le siège d'un club de sport s'est-il retrouvé sous le feu des fidèles du Conducator ? La rumeur publique, très active dans ce " pays du grand mensonge ", où la vérité ne s'achète même pas au marché noir, certifie que le tyran y a été détenu. Les membres de la Securitate, l'auraient repéré grâce à un émetteur miniature dissimulé dans sa montre. Le colonel dément cette version des faits et avance une explication plus plausible : " Nous détenons un important stock de munitions et de matériel qui les intéressait. "

Avec le recul, cette participation du monde du sport à la révolution parait aussi hautement symbolique. Rarement en effet un régime totalitaire ne s'est autant servi de ses athlètes que celui du Conducator. Certes celui-ci ne passait pas pour un grand amateur de sport. L'idée qu'il avait de sa personne lui interdisait ces passions trop terre à terre. Mais il savait en user, en particulier par l'intermédiaire de ces deux fils, Nicu et surtout Valentin, l'ainé, dont c'était la chasse gardée. L'armée, la Securitate et la police étant également de la partie, le sport de haut niveau n'était que corruption et tricheries. Aujourd'hui, tout éclate, le système se disloque mais, dans ce domaine comme ailleurs, le pouvoir reste entre les mains d'opportunistes qui ont su tourner casaque à temps, à l'image du colonel Tanase.

L'ensemble du système reposait en fait sur deux clubs omnisports de renommée internationale : le Steaua-Bucarest, club de l'armée, et le Dinamo-Bucarest, celui du ministère de l'intérieur (police et Securitate). Tous deux régnaient sans partage sur toutes les disciplines. Mais leurs plus beaux fleurons restaient les équipes de football.

Jusqu'en 1985, le Dinamo a volé la vedette à son rival. L'équipe, soutenue par un ministère dont le Conducator avait grand besoin pour tenir le pays imposait sa loi aux autres équipes. Souvent, aussi, aux arbitres... Cette suprématie a pourtant été remise en cause à partir du moment où Valentin Ceausescu s'est intéressé au football. Cette passion - sincère selon la plupart des observateurs - l'a amené a changer le cours de l'histoire sportive de son pays. Le football est devenu le jouet préféré de cet héritier volontiers frondeur qui pratiquait par ailleurs le bridge, une activité pourtant interdite par son père car trop intellectuelle.

Après un coup de téléphone de Nicolae Ceausescu au ministère de l'intérieur pour calmer les ardeurs et les ambitions du Dinamo, Valentin est très vite devenu le président officieux du Steaua, menant à la baguette les militaires officiellement chargés de l'équipe de football. Les joueurs l'ont vu intervenir lors des séances d'entrainement, en survêtement, chronomètre en main. Les arbitres l'ont entendu prodiguer ses " conseils " avant les matches. Les spectateurs d'un derby entre le Steaua et le Dinamo se souviennent l'avoir vu adresser des gestes obscènes aux joueurs adverses.

De même, tous les amateurs de football évoquent-ils le résultat de la finale de la Coupe de Roumanie 1988 : images truquées à l'appui, Valentin avait facilement convaincu la fédération qu'un but justement refusé à ses joueurs par l'arbitre (pour une fois honnête) était valable et le résultat avait donc été inversé en faveur du Steaua. Dans ces conditions, est-ce vraiment surprenant si cette équipe, qui pouvait à loisir enrôler les meilleurs éléments du pays en plein championnat, est restée invaincue pendant plus de trois ans entre 1986 et 1989 ?

Mais il ne tirait pas que des satisfactions sportives des performances de ses protégés. Ses multiples séjours à l'étranger avec la délégation du club lui donnaient l'occasion de parader aux côtés des grands noms du football européen. Surtout, les succès du Steaua (vainqueur de la Coupe d'Europe des clubs champions en 1986 et finaliste en 1989 contre le Milan AC) lui auraient permis d'arrondir son pécule : l'argent gagné par le club à l'étranger (indemnités diverses, retransmissions télévisées...) était versé sur deux comptes. L'un, en monnaie roumaine, alimentait le budget du club. L'autre, réservé aux devises, échappait au contrôle des dirigeants. Des centaines de milliers de dollars ont ainsi mystérieusement disparu. Les joueurs en auraient en partie bénéficié. Certaines victoires en Coupe d'Europe étaient tarifées à 1000 dollars de récompense, sans compter divers avantages (produits étrangers, salaires en devises) qui faisaient d'eux des privilégiés du régime.

Tout cela n'échappait pas au public. Mais il avait fini par s'y habituer. Témoignage éloquent d'Ovidiu Ioanitoaia, responsable de la rubrique internationale de Sportul, un quotidien sportif qui vient d'adresser ses excuses à ses lecteurs pour leur avoir menti : " Le championnat de football était divisé en deux grandes familles dignes de la Mafia. Les équipes proches du Steaua d'un côté et celles affiliées au Dinamo de l'autre. On pouvait prévoir la plupart des résultats à l'avance. Il suffisait d'un coup de téléphone entre dignitaires du parti pour que tout soit arrangé. La compétition se jouait sur les matches entre les deux rivaux. Alors, Valentin faisait la différence en conseillant les arbitres. "

L'essentiel, dans cette vaste entreprise de corruption, était de jouer le jeu du pouvoir. " Lors des conférences de presse, il importait d'abord de brosser le régime et le parti dans le sens du poil, car la salle était truffée de micro ", raconte Radu Demian, secrétaire général de la Fédération de rugby avant d'avouer, un peu penaud, que le nombre des pratiquants n'a jamais été de seize mille comme il l'a toujours certifié, mais de six mille...

" Tout est à revoir. Nous devons lancer un plan de sauvetage du sport roumain. Trouver des moyens pour sortir de la misère. " Installé dans son bureau du ministre des sports, Mircea Anghelescu savoure ses nouvelles fonctions. Pour cet ingénieur âgé de cinquante et un ans qui occupe également le poste de président de la Fédération de football, il s'agit là d'une promotion inespérée. Il a beau afficher ses amitiés pour le président du Front de salut national, Ion Iliescu, et traiter le Conducator de " criminel " l'homme ne peut faire oublier ses affinités avec l'ancien régime. Il n'y a pas si longtemps, il se vantait encore de tutoyer Valentin et de l'appeler par son surnom, " Vale ".

Sa nomination au poste de ministre des sports illustre à la perfection la situation actuelle du pays : le pouvoir est resté aux mains de ceux qui le détenaient déjà. Certes, Mircea Anghelescu se défend de vouloir orchestrer une " chasse aux sorcières ", mais ses premières décisions prouvent le contraire : le Victoria-Bucarest (club de la police) et le FC Olt (région natale des Ceausescu) ont été dissous, le Dinamo devrait changer de nom (il s'appellera désormais Union tricolore) et son avenir est en péril. Surtout, tous les postes importants sont petit à petit attribués à des sympathisants du Steaua, donc proches de l'armée.

Comme l'avoue un athlète pourtant membre du Steaua, " les sportifs, comme tous les Roumains, craignent d'avoir porté au pouvoir une dictature militaire qui ne dit pas encore son nom ".

" J'ai failli être foudroyé en apprenant ces informations ! " Istvan Horvan, le ministre hongrois de l'intérieur, a été obligé d'interrompre ses vacances à la suite du scandale qui vient d'éclater à Budapest. Pour sa part, le chef du gouvernement, Mr Miklos Nemeth, s'est déclaré " surpris " lorsque les représentants du Forum des jeunes démocrates libres (FIDESZ) et l'Alliance des démocrates libres (SZDSZ) déposèrent sur son bureau, vendredi 5 janvier, les photocopies de plusieurs rapports " top-secrets ". Et il décida illico de convoquer d'urgence un conseil des ministres extraordinaire.

Les deux partis d'opposition FIDESZ et SZDSZ ont présenté ensuite à la presse les résultats de leur enquête sur les activités illégales des services de sécurité : sept minutes d'une bande vidéo, des documents de la troisième division de la sécurité intérieure, avec, notamment, des fiches d'" indics " sur les manifestations politiques et les mésententes dans les rangs sociaux-démocrates, des listes de candidats possibles pour les élections de mars prochain.

Le rapport comportait également l'enregistrement d'une conversation téléphonique entre Mr Ferenc Koszeg, l'un des dirigeants de la SZDSZ, et un journaliste est-allemand. Mr Koszeg lui proposait d'être le correspondant à Berlin de son journal, Beszeloe, moyennant une certaine rémunération.

Ces documents dataient du mois de septembre dernier. Mais ils ont été rendus publics quelques jours seulement après que le chef de la sécurité eut affirmé à Mr Ferenc Koszeg, au cours d'un débat télévisé, que les écoutes téléphoniques des opposants avaient été supprimées... Le FIDESZ et la SZDSZ ont immédiatement réclamé l'ouverture d'une enquête sur une affaire qu'on appelle maintenant le " Dunagate ", par référence à la Duna, nom hongrois du Danube. Ils exigent également la suspension de Jozsef Horvadh (chef de la sécurité intérieure), Ferenc Ballagi (vice-ministre de l'intérieur, responsable de la sécurité d'Etat), ainsi que la démission de Istvan Horvatch, le ministre de l'intérieur.

A la demande du premier ministre, le procureur militaire a ouvert une enquête - ce qui est juridiquement correct - et saisi toute la documentation de la fameuse troisième division. Le ministre de l'intérieur, qui, lui aussi, a demandé une investigation, a déclaré tout ignorer des rapports de cette troisième division et se présente comme une " victime " d'une manipulation politique avant les élections. A travers lui, dit-il, c'est le Parti socialiste qui est visé.

C'est la raison pour laquelle Mr Imre Pozsgay, leader de plus en plus isolé du PS, rejette en bloc - non sans une certaine nervosité - toutes ces accusations et prétend que ces rapports ont été faits à la demande de ses adversaires pour renforcer leur position en vue du scrutin.

" Vous savez, moi aussi, j'ai souvent l'impression d'être écouté ", déclarait Mr Rezso Nyers, président du Parti socialiste, aux questions des journalistes relatives au scandale. Au nom de sa formation, il s'est désolidarisé des activités illégales des services de sécurité. Cette affaire montre en tout cas qu'il convient, comme le propose le gouvernement, de dissocier la sécurité d'Etat du ministère de l'intérieur et de la placer sous contrôle parlementaire.

Une chose est sûre : le "Dunagate" a gravement ébranlé le ministère de l'intérieur. Reste à savoir maintenant si cette affaire a définitivement compromis les espoirs électoraux du Parti socialiste, en chute libre depuis le congrès de l'année dernière.

L'aventure continue pour les soixante et onze motos et les cent soixante et un camions et autos qui ont parcouru, mardi 9 janvier, la 11e étape du rallye Paris-Dakar. Entre Tahoua et Niamey, au Niger, la course sur les pistes de la brousse africaine n'a pas modifié un classement général qui semble figé. Mais, après sa victoire d'étape, l'Espagnol Carlos Mas menace les motards italiens.

La capitale semble somnoler au bord du fleuve Niger. Niamey paresse en ce début d'après-midi. Le soleil traverse les nuages et fait monter la température dans les rues. Mieux vaut emprunter les avenues bordées d'arbres et de lauriers rouges pour tenter de saisir cette grande ville.

Mais l'heure de la sieste ne se prête guère aux confidences. Il n'y a que les chauffeurs de taxi, et leur vigilant syndicat, pour répondre aux questions des étrangers. La poussière, la brume et, bien sûr, le niveau de l'eau sous le pont J.-F.-Kennedy occupent l'essentiel de ces discussions, où la langue française domine. Bien sûr, aussi, il y a toujours un auditeur de Radio-France internationale pour poser une question sur l'élimination de Cyril Neveu, lorsque l'on cherche à savoir si la population de la ville augmente.

Le rallye passionne la communauté européenne. Il est devenu l'un des rendez-vous de l'année. L'épreuve intéresse aussi une partie de la population locale, sensible aux exploits des Peugeot (prononcer " Pigeot ").

Les curieux veulent savoir le pourquoi des décisions des commissaires sportifs, qui, le matin même, ont décidé de mettre hors course quatre camions d'assistance, dont un de l'écurie Peugeot, et trois voitures. Une mesure semblable à celle qui avait frappé Neveu, pour des motifs identiques : " non-respect de l'itinéraire du road-book ".

Loin de ces querelles, les motards étrangers s'en donnent à cÓur joie. Une fois les bolides bleus des leaders français rentrés au pays, après l'abandon de Gilles Lalay, la course s'offre aux autres nations. Les Italiens de l'équipe Cagiva dominent, grâce à leur champion Edi Orioli, premier au classement général.

Son compagnon d'écurie Alessandro de Petri essaye de regagner quelques points à chaque étape, pour se hisser sur le podium. Cet ancien dentiste de trente-trois ans réalise une superbe course. Le docteur n'exerce plus depuis longtemps, et il a oublié ses années d'études médicales pour ne se souvenir que de ses exploits en moto-cross. Toujours à fond sur son engin, le vainqueur du Rallye des Pharaons en 1986 et 1989 dévore le sable africain avec maestria. Ses prestations enchantent les reporters des radios de la Péninsule, qui rivalisent au micro avec leurs confrères des chaines espagnoles.

Car, mardi 9 janvier, la victoire d'étape de Carlos Mas leur a fourni l'occasion de belles envolées. Deuxième au classement général, le citoyen de Barcelone a profité d'une collision d'Edi Orioli avec un chien pour "passer et tirer", selon l'expression du milieu des deux-roues. Agé de trente-trois ans, le champion espagnol d'enduro profite des avantages d'une équipe Yamaha officielle pour améliorer ses prestations dans le troisième Paris-Dakar qu'il dispute.

"Les Espagnols investissent de gros moyens dans la moto, un sport très populaire dans leur pays, aussi bien pour la vitesse que pour l'endurance", assure Gilles Lalay. Selon lui, le public, au-delà des Pyrénées, se passionne plus pour la compétition des deux-roues. L'enfant du Limousin semble regretter cette situation. Le vainqueur du Dakar 1989 se souvient, avec un brin de tristesse, qu'il n'a pas tiré grand profit de ses lauriers, chèrement acquis.

AUTOS. - 1. Vatanen-Berglund (Fin.-Suè., Peugeot 405 T-16), 1 h 19 min 31 s de pénalité ; 2. Cowan-Delferrier (G-B-Bel., Mitsubishi), à 1 min 57 s ; 3. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 2 min 7 s ; 4. Waldegaard-Fenouil (Suè., Peugeot 405 T-16), à 2 min 37 s ; 5. Wambergue-Da Silva (Fra., Peugeot 205 T-16), à 4 min 31 s.

MOTOS. - 1. Mas (Esp., Yamaha), 2 h 21 min 46 s ; 2. De Petri (Ita., Cagiva), à 39 s ; 3. Orioli (Ita., Cagiva), à 46 s ; 4. Picard (Fra., Sonauto-Yamaha), à 1 min 36 s ; 5. Picco (It., Yamaha), à 1 min 53 s.

AUTOS. - 1. Vatanen-Berglund (Fin.-Suè., Peugeot 405 T-16), 17 h 14 min 45 s de pénalité ; 2. Wambergue-Da Silva (Fra., Peugeot 205 T-16), à 1 h 54 min 7 s ; 3. Waldegaard-Fenouil (Suè.-Fra., Peugeot 405 T-16), à 1 h 58 min 27 s ; 4. Ambrosino-Baumgartner (Fra., Peugeot 205 T-16), à 4 h 25 min 44 s ; 5. Cowan-Delferrier (G-B-Bel., Mitsubishi), à 4 h 49 min 51 s.

MOTOS. - 1. Orioli (It., Cagiva), 52 h 45 min 17 s ; 2. Mas (Esp., Yamaha), à 1 h 12 min 11 s ; 3. Picco (It., Yamaha), à 2 h 27 min 19 s ; 4. Magnaldi (Fra., Yamaha), à 2 h 41 min 34 s ; 5. Picard (Fra., Sonauto-Yamaha), à 2 h 46 min 36 s.

Le pilote toulousain Olivier Grouillard, qui avait débuté en formule 1 en 1989 avec l'écurie Ligier, pilotera cette saison une Osella. Olivier Grouillard succède à l'Italien Nicola Larini, passé chez Ligier, où il fera équipe avec Philippe Alliot.

Après dix années de fidélité à la firme Adidas, le tennisman Ivan Lendl va changer de vêtements et de raquette en 1990. A trente ans, le Tchécoslovaque vient de signer un nouveau contrat de six ans avec la société japonaise Mizuno, spécialisée en articles de sport. Ce contrat lui assurerait 20 millions de dollars (près de 115 millions de francs).

C'est toutefois avec sa raquette Adidas qu'Ivan Lendl disputera les prochains Internationaux d'Australie qui débuteront lundi 15 janvier à Melbourne. " Il ne serait de l'intérêt de personne que je change de raquette juste avant un tournoi du Grand Chelem ", a-t-il indiqué. Il retournera aussitôt après aux Etats-Unis pour se familiariser avec sa future raquette. " Il va falloir que j'adapte mon jeu, estime-t-il. C'est très difficile pour moi de changer de raquette à ce stade de ma carrière. "

Mr Michel Delebarre, ministre de l'équipement, et Mr Jacques Fournier, président de la SNCF, devaient présenter jeudi 11 janvier, aux organisations syndicales et à la presse, le contrat de plan qui liera l'Etat et la Société nationale de 1990 à 1994. En cinq ans, la SNCF investira, sans compter la banlieue parisienne, 79,6 milliards de francs dont 43,5 milliards de francs pour les TGV. Pour l'aider à mettre fin à sa dépendance à l'égard de l'Etat, celui-ci annulera 38 milliards de francs de dettes de la Société nationale.

Le contrat de plan 1985-1989 signé par l'Etat et la SNCF n'a pas si mal réussi. Son but essentiel était d'obliger celle-ci à redresser des comptes dont les déficits devenaient vertigineux. Mission accomplie. Les pertes n'ont cessé de reculer d'année en année : 4 370 millions de francs en 1985, 4 052 millions en 1986, 1 986 millions en 1987, 971 millions en 1988 et enfin, grosso modo, un excédent de 200 millions de francs en 1989.

Ce résultat a été obtenu surtout grâce à une réduction des effectifs (sans licenciement) de plus de 9 000 agents par an, qui a ramené aux environs de 200 000 le nombre des cheminots contre 246 000 en 1984. Les bons résultats du TGV, des gains de productivité importants, un recul moindre que prévu du trafic marchandises et les évolutions favorables du cours du franc ont apporté leur contribution à ce redressement.

Le précédent contrat de plan a eu aussi pour mérite de sortir la SNCF d'une logique de subventions et de clarifier ses rapports avec le ministère de l'économie et des finances. En fixant des droits et des devoirs réciproques, il a permis d'identifier les responsabilités et il a redonné à la SNCF une nouvelle crédibilité par rapport à sa tutelle.

Le contrat 1985-1989 présentait toutefois le défaut d'être exclusivement financier. Tout à leur désir de mettre fin au déficit, ses auteurs n'avaient pas vu qu'il risquait de désespérer le personnel en ne lui donnant pour objectifs que des sacrifices et des gains de productivité. Cette tonalité inspira aux syndicats des mots très durs à l'égard d'un contrat qualifié par eux de " contrat de déclin ". Elle ne fut pas étrangère au déclenchement de la " grande " grève de six semaines qui paralysa la SNCF en décembre 1986 et janvier 1987.

Aujourd'hui, il s'agit de conforter l'autonomie et l'équilibre atteints. Pas de résultats financiers rigoureux : " La SNCF se fixe pour objectif d'obtenir chaque année un résultat net comptable de son exploitation au moins équilibré ", lit-on dans le nouveau contrat de plan. Les orientations stratégiques arrêtées sont celles que la Société nationale a élaborées dans le cadre de son projet de plan d'entreprise. Par exemple, il n'y a pas de surprise en matière de train à grande vitesse ; sont prévus le TGV Nord, le contournement de Lyon et le prolongement du TGV Sud-Est jusqu'à Valence, l'interconnexion en région parisienne des lignes de TGV Atlantique, Nord et Sud-Est. En matière de tarifs, la SNCF reçoit " une liberté complète de nuancement ", c'est-à-dire qu'elle modulera ses prix pour obtenir un remplissage optimum de ses trains, comme elle le fait sur le TGV Atlantique, étant entendu que son tarif moyen évoluera au rythme des prix à la consommation.

Dans le domaine du fret, la SNCF se recentrera sur ses points forts, les trains entiers et le transport combiné rail-route. Cela veut dire que de nombreuses dessertes terminales pour wagons isolés seront fermées. Les tarifs fret sont libres.

D'autre part il est demandé à la Société nationale de poursuivre ses efforts pour renforcer la sécurité de circulation et la sûreté des personnes. Elle devra améliorer la qualité de ses prestations : accueil en gare, confort et régularité des trains, information donnée aux voyageurs. Elle s'associera aux programmes de recherche visant à définir une nouvelle génération de TGV.

Pour harmoniser les conditions de concurrence avec les autres modes de transport, l'Etat maintiendra sa participation aux charges d'infrastructure (10,1 milliards de francs pour l'année 1990) et accroitra sa contribution aux charges de retraite des cheminots (850 millions de francs de plus en 1990). Il compensera les missions de service public imposées à l'entreprise au titre des services régionaux de voyageurs (statu quo), des transports parisiens - pour lesquels un avenant est en préparation - et des tarifs sociaux (130 millions de francs de plus en 1990).

La politique sociale n'est plus absente : la décentralisation des responsabilités sera poursuivie, de même que le renforcement de la politique de formation ; il est prévu de négocier une modernisation de la grille de rémunération et un accord d'intéressement. Mais aucune allusion n'est faite aux hypothèses du plan d'entreprise prévoyant une poursuite de la réduction des effectifs au rythme de quatre mille cinq cents par an.

La SNCF s'engage à autofinancer, en 1994, 34% de ses investissements sans tomber au-dessous de 20% au cours des différents exercices. Elle investira en cinq ans 79,6 milliards de francs, sans compter la banlieue parisienne, dont le programme devrait dépasser les 10 milliards de francs. Si l'on ajoute les contributions de l'Etat et des collectivités locales, le total des investissements de la SNCF (banlieue comprise) s'élèvera à 104,3 milliards de francs en cinq ans (au lieu de 66,5 milliards pour la période 1985-1989) se décomposant en 43,1 milliards de francs pour le réseau classique (au lieu de 41 milliards), 45,5 milliards de francs pour le TGV (au lieu de 18 milliards et 15,7 milliards de francs pour la banlieue parisienne (au lieu de 7,5 milliards).

La mesure la plus spectaculaire se trouve à la fin du contrat de plan. Considérant qu'il n'était pas sain de laisser à la charge de la Société nationale le poids d'une dette qu'elle a dû contracter pour financer ses déficits, le ministre de l'équipement, Mr Michel Delebarre, a obtenu que soient " effacés " 38 milliards de francs d'emprunts : le 31 janvier 1991 cette dette sera transférée à un " Service annexe d'amortissement " chargé de la gérer et de l'éteindre en une douzaine d'années grâce aux contributions de l'Etat (3,8 milliards de francs valeur 1989 par an) et de la SNCF (100 millions de francs).

Le concours exceptionnel de l'Etat versé à la Société nationale pour lui permettre de supporter cette dette disparaitra. Autrement dit, l'opération sera financièrement blanche mais psychologiquement essentielle pour la SNCF. " Nous avons obtenu ce que nous souhaitions, explique Mr Jacques Fournier, président de la SNCF. La dette que nous ne parvenions pas à amortir va disparaitre. Nous ne serons plus assistés par l'Etat. La situation est désormais saine : au lieu d'emprunter pour combler des déficits antérieurs, nous le ferons uniquement pour financer des investissements productifs. D'ailleurs l'ensemble de ce contrat de plan va dans le sens d'une clarification de nos rapports avec l'Etat. Il nous met à l'abri des foucades de la direction de la concurrence et des prix. Nous ne recevons plus aucune subvention. Nous allons donc pouvoir mener à bien les trois grandes orientations de notre plan d'entreprise : les liaisons rapides, les transports de la vie quotidienne et la consolidation du trafic fret. "

Mr Fournier ne devrait pas avoir trop de mal à faire partager sa satisfaction à son conseil d'administration. En revanche, le comité central d'entreprise et les syndicats exprimeront sans doute leur franche hostilité à l'égard d'un contrat qu'ils jugent toujours orienté vers le repli. D'ici à la signature officielle du contrat, qui devrait intervenir avant la fin du mois de février, il n'est pas exclu que des mots d'ordre de grève tentent de faire pression sur le gouvernement pour l'amener à l'amender dans le sens souhaité par les organisations syndicales.

Suzuki a annoncé, le mardi 9 janvier, qu'il allait construire une usine d'automobiles en Hongrie, alors que le premier ministre, Mr Toshiki Kaifu, qui a entamé une visite en Europe, est attendu lundi prochain à Budapest. Il s'agit du plus gros investissement japonais (20 milliards de yens soit 800 millions de francs) dans un pays de l'Europe de l'Est et de la première usine de voitures japonaises dans cette région.

L'accord, obtenu après cinq ans de négociations difficiles, permettra la construction de 15000 petites voitures, à partir de 1992, de 1 à 1,3 litre de cylindrée. Le capital de la société sera partagé entre Autokonszern, un holding hongrois, pour 50 %, Suzuki pour 30 %, le groupe nippon Itoh pour 10 % et International Finance Corp (IFC), une filiale de la Banque mondiale, pour les 10 % restants.

La production annuelle montera à 50 000 au bout de trois ans et pourrait atteindre 100 000. Selon Suzuki, les automobiles seront essentiellement réservées au marché hongrois. La Hongrie ne fabrique pas de voitures et en importe seulement 120 000 par an des autres pays de l'Est. Mais, selon l'agence de presse hongroise MTI, 40 % de la production devraient être exportés à l'Ouest. Pour la Hongrie, ce serait un moyen d'obtenir des devises et pour Suzuki, de pénétrer par l'Est en Europe occidentale.

- Notre article " Quand General Motors s'électrise " (le Monde du 9 janvier 1990) provenait de Detroit et non pas de Los Angeles comme indiqué par erreur.

L'usine de Toulouse, qui assemble les Airbus, risque de se retrouver, dès la fin de la semaine, en chômage technique, en raison des neuf semaines de grève du personnel de l'usine de Chester (Grande-Bretagne), de British Aerospace (BAe), qui fabrique les voilures de tous les modèles d'Airbus.

Mr Jean Pierson, administrateur gérant du consortium européen Airbus Industrie, qui confirmait officiellement, mardi 9 janvier à Paris, les bons résultats de l'année 1989 (421 commandes fermes, contre 167 en 1988), a lancé un appel à la responsabilité de la direction et des syndicats de BAe, ajoutant que cette grève risquait de mettre aussi à court terme en chômage technique les usines allemandes de MBB (fuselage), les ateliers français de l'Aérospatiale (cockpits et fuselage) et les ateliers espagnols de Casa (volets). Les chaines d'assemblage de Toulouse ont déjà ralenti les cadences de production, qui étaient de sept avions A-320 en octobre, à 3,5 en novembre et à 1,2 en décembre.

Dans le même temps, la grève se durcit à Chester. A la suite d'une campagne lancée à l'automne dernier dans toute l'industrie mécanique pour réduire le temps de travail, trois des quatre sociétés visées sont parvenues à des accords (Rolls-Royce, NEI-Parsons et Smith Industries). " Tous nos efforts sont maintenant concentrés sur BAe ", a averti, lundi 8 janvier, Mr Bill Joardan, président du syndicat de l'industrie mécanique, AEU (Amalgamated Engineering Union).

"Ce que vous avez fait dans l'appartement de Mme Longden est scandaleux et prouve que vous êtes incapable de vous contrôler sous l'emprise de la colère, ce dont vous devriez avoir totalement honte !" Le juge n'a pas mâché ses mots en condamnant Mr Ron Brown, député travailliste écossais d'extrême gauche, à 1000 livres d'amende (10000 F) pour avoir mis à sac, au printemps dernier, l'appartement de sa petite amie qui venait de le quitter.

Mr Brown devra payer en outre 628 livres de dommages et intérêts à Mme Longden et les frais de justice, qui s'élèvent à 2500 livres. Le juge n'a cependant pas retenu l'accusation de vol. L'honorable parlementaire avait été interpellé par une patrouille de nuit alors qu'il quittait le domicile de son ancienne maitresse en laissant dépasser de ses poches deux petites culottes appartenant à cette dernière. "En guise de souvenir", avait-il dit aux policiers.

Le député travailliste d'Edimbourg avait déjà fait parler de lui l'an dernier lorsqu'il avait jeté à terre la masse d'armes qui symbolise le pouvoir du Parlement et avait pour cette raison été exclu pour vingt jours (le Monde du 22 avril). Il avait ensuite été surpris par des collègues en compagnie de Mme Longden dans les douches (pour hommes) du même Parlement. Les frasques de Mr Brown occupent régulièrement la première page des journaux populaires. Il a frôlé cette fois-ci la condamnation pour vol (il avait récupéré quelques bijoux avec les petites culottes), laquelle l'aurait contraint à abandonner son mandat.

Agé de cinquante et un ans, Mr Brown habitait en semaine dans la région londonienne chez Mme Longden, documentaliste aux Communes, de douze ans sa cadette, et revenait passer le week-end à Edimbourg chez sa femme, qui était aussi son agent électoral. Cet arrangement s'est trouvé bouleversé lorsque la première a pris un autre amant.

Mr Brown s'est rendu chez Mme Longden pour une explication qui est vite devenue orageuse. L'intéressée est allée chercher son nouvel ami, qui se trouvait à proximité. Les objets ont commencé à voler. Mr Brown affirme qu'il en a davantage reçu que lancé.

L'épouse du député a assisté intégralement aux six jours du procès. Mr Brown lui-même a estimé qu'il avait remporté une "victoire morale" puisque l'accusation de vol avait été retirée. Il n'est pas question pour lui en tout cas de quitter le Parlement. "Pourquoi démissionner ? Je n'ai pas été pris en train de me droguer ou de conduire en état d'ivresse. C'était seulement une sorte de scène de ménage, dont normalement la justice n'aurait pas dû avoir à connaitre..."

S'il ne paie pas son amende, Mr Brown ira passer quatorze jours en prison. Il la versera, bien sûr, même s'il lui en coûte. Mais il n'a pas apprécié les propos sèvères du juge, qu'il attribue au fait que ce dernier est anglais et, selon lui, sûrement conservateur. "C'est plutôt dur par ici pour quelqu'un qui est écossais et de gauche", a-t-il conclu mardi soir en fêtant, une coupe de champagne à la main, la conclusion de son procès.

Mr Gorbatchev est attendu cette semaine à Vilnius - la date exacte de sa visite n'a pas été confirmée - où il va être confronté à l'une des situations les plus délicates qu'il ait connues depuis son arrivée au pouvoir. Les nationalistes lituaniens ont en effet prévu de l'accueillir par des manifestations de masse destinées à soutenir leur revendication en faveur de l'indépendance de l'Etat balte.

Mr Gorbatchev est attenu jeudi 11 janvier en Lituanie, selon toute vraisemblance. Ce voyage, qui n'avait toujours pas été définitivement confirmé à Moscou mercredi matin, constituera l'une des parties les plus délicates que le dirigeant soviétique aura à jouer depuis son accession au pouvoir, en raison notamment de l'aspect fondamental que revêt l'affaire lituanienne pour l'avenir des relations entre Moscou et les diverses Républiques de l'URSS.

Il s'agit pour Mr Mikhail Gorbatchev de trouver un compromis sur la proclamation d'indépendance, le mois dernier, du Parti communiste de Lituanie par rapport au Parti communiste soviétique. Moscou n'accepte pas une telle indépendance, sans précédent en URSS, tandis que les communistes lituaniens refusent de revenir sur leur décision. Le Kremlin redoute en particulier que l'exemple lituanien ne se propage à d'autres Républiques. Mr Alexandre Iakovlev, un proche de Mr Mikhail Gorbatchev connu pour ses prises de position résolument réformistes, a lui-même regretté que les " communistes lituaniens ne prennent pas en compte l'effet de dominos " que peut avoir leur décision au sein de l'Union.

La marge de manÓuvre de Mr Mikhail Gorbatchev est des plus réduites et vient encore de diminuer avec l'appel du Sajudis, le mouvement indépendant lituanien, à manifester de façon massive mercredi et jeudi à Vilnius en faveur de " la liberté et de l'indépendance " de l'Etat balte.

Le dirigeant soviétique risque de se retrouver confronté pour la première fois directement à des manifestations nationalistes d'envergure et on peut faire confiance au Sajudis pour rassembler des foules considérables. Certains de ses porte-parole misent déjà sur 1 million de personnes, un chiffre énorme puisque la Lituanie comprend 3,7 millions d'habitants, dont 80 % de Lituaniens.

Le mouvement nationaliste lituanien compte également réclamer, lors des rassemblements de Vilnius, " la dénonciation de l'agression contre l'Etat indépendant lituanien le 15 juin 1940 et de son incorporation illégale et par la force à l'URSS ". Il appelle au " retrait de l'armée d'occupation soviétique, à la compensation des pertes dues au génocide du peuple lituanien et à la destruction de l'environnement ". Le Sajudis demande enfin au Soviet suprême lituanien d'" engager des négociations amicales entre les deux pays, sur la base du traité de paix " signé entre la Lituanie et Moscou, en juillet 1920. La Lituanie a été indépendante de 1919 à 1940.

Le Sajudis a rarement tenu officiellement un langage aussi ferme. Cette brusque radicalisation du mouvement nationaliste lituanien, et à un tel moment, suscite des interrogations. Loin de calmer le jeu, le Sajudis a fait monter les enchères d'un cran supplémentaire. Les nationalistes lituaniens souhaiteraient empêcher la visite de Mikhail Gorbatchev ou la faire échouer qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. Il est vrai que, depuis sa création en 1988, le Sajudis a toujours manÓuvré à l'extrême limite de ce qui était possible et qu'il n'a pas relâché un instant sa pression sur les dirigeants de la République balte.

La vie politique en URSS s'est très nettement crispée ces derniers semaines, alors qu'approchent les élections locales qui risquent d'être catastrophiques pour tous ces responsables de province agrippés depuis des éternités à leurs fonctions et qui n'ont jamais ressenti la nécessité d'adapter l'URSS à des temps nouveaux. Les signes de ce durcissement politique sont nombreux. Les nationalistes russes tentent de se mobiliser, en faisant appel aux sentiments slavophiles dans la plus pure tradition de l'histoire des idées politiques russes. Lors de son rapport de fin décembre devant le plénum du comité central consacré à la Lituanie, Mr Mikhail Gorbatchev a dû lui-même s'élever contre les nostalgies pour un " pouvoir fort " qui se font jour actuellement non seulement dans la population, mais aussi dans les rangs du Parti communiste. L'agitation nationale se déve- loppe enfin en Géorgie et en Azerbaidjan.

Les communistes lituaniens ont condamné l'appel du Sajudis à manifester. Le deuxième secrétaire de la République, Mr Vladimir Beriozov, a affirmé mardi à Vilnius que les responsables lituaniens avaient été surpris par un tel appel. " Nous pensons que ce n'est pas une décision juste, a-t-il dit, nous voulons une situation normale dans la ville pour la visite de Mikhail Gorbatchev pour qu'il ait une impression objective de la situation. "

Mr Mikhail Gorbatchev est condamné à réussir. Il ne peut se permettre de revenir les mains vides à Moscou où l'attend une deuxième réunion du comité central, le parlement du Parti communiste soviétique. S'il se rend à Vilnius, il y a cependant de bonnes raisons de penser que Moscou et les Lituaniens sont parvenus à une solution de compromis, fût-elle provisoire. Mais les manifestations du Sajudis risquent de rendre cette solution encore un peu plus hypothétique.

L'année 1989 s'était mal terminée pour le parti social-démocrate (SAP) au pouvoir, avec un sondage qui traduisait une forte chute de sa popularité : 35,6% des intentions de vote, la cote la plus basse enregistrée depuis vingt ans. Un projet de réforme fiscale mal compris ; des troubles dans la fonction publique avec une grève des enseignants qui paralysa les établissements scolaires durant cinq semaines en novembre et en décembre ; un débat qui traine sur la politique énergétique future de la Suède, préoccupante pour les grandes industries exportatrices ; une économie qui stagne ; des prix qui ne cessent de grimper : autant de facteurs qui ont fait perdre des sympathies à un parti en mal de recettes de redressement.

C'est la carte maitresse du remaniement ministériel partiel, annoncé mardi 9 janvier à Stockholm, qui voit également arriver un nouveau ministre du marché du travail, Mme Mona Sahlin, trente-deux ans, la benjamine de l'équipe, remplaçant Mme Ingela Thalén, nommée aux affaires sociales. Mme Birgitta Dahl perd la double fonction problématique qu'elle avait assumée depuis 1985 de ministre à la fois de l'environnement et de l'énergie, pour ne conserver que la première.

Mr Carlsson a aussi décidé de réorganiser le travail au sein de son cabinet en créant trois groupes ministériels, " les questions que nous devons affronter exigeant le rassemblement des forces et une intensification de la collaboration " : un groupe de politique étrangère et de sécurité, présidé par le ministre des affaires étrangères, Mr Sten Andersson, qui comprendra également la coopération, le commerce extérieur, la défense et l'environnement ; un groupe " bien-être ", dirigé par Mme Thalén, réunissant les affaires sociales, le travail, le logement, les affaires civiles, l'éducation nationale et l'environnement ; un groupe pour le développement industriel, présidé par Mr Molin, dans lequel entreront l'industrie, l'énergie, l'agriculture, les communications et, encore une fois, l'environnement.

La coordination du travail de ces trois groupes sera assurée par une cellule comprenant le premier ministre, le ministre des finances, Mr Kjell-Olof Feldt, et le ministre de la justice, Mme Leila Freivald, ainsi que les présidents des trois groupes. Mais c'est du groupe spécial qui doit étudier la faisabilité ou non du démantèlement des deux réacteurs nucléaires et donner ses conclusions en avril prochain que l'on attend le plus. Les discussions promettent d'être serrées entre Mr Carlsson et Mme Dahl, partisan de la fermeture des installations, d'un côté, et MM Molin et Stig Malm, patron de LO, de l'autre. Ces derniers entendent veiller à ce qu'aucune mesure susceptible de compromettre l'emploi et la production ne soit prise. Si les industriels, le patronat et les conservateurs ne sont pas mécontents de cette redistribution des cartes au sein du gouvernement, l'électorat " vert " de tous bords redoute, en revanche, une trahison de la gauche.

La rumeur d'une levée imminente de la loi martiale à Pékin, qui courait avec insistance ces derniers jours, a été confirmée officiellement mercredi 10 janvier par le premier ministre, Mr Li Peng. Elle prendra effet à partir de jeudi. Ces hésitations trahissent la formidable partie de bras de fer à laquelle ce débat donne lieu dans les coulisses du pouvoir.

La ligne de partage au sein du pouvoir se situait entre ceux qui souhaitaient un assouplissement, au moins dans la forme, de manière à permettre la reprise de la coopération économique avec l'Occident à un moment où l'argent fait cruellement défaut, et ceux qui craignaient une explosion sociale à la faveur des bouleversements en Europe de l'Est venant s'ajouter aux rancÓurs nées du drame du printemps dernier. Ces derniers insistent pour ne pas céder aux pressions du monde capitaliste.

La rumeur sur la fin de la loi martiale s'était amplifiée dans la journée de mardi du fait de l'annonce par Tokyo du début de la levée des sanctions japonaises décidées en juin 1989. Le département d'Etat américain s'est lui aussi félicité, par avance et au conditionnel, de la levée de la loi martiale. Pourtant, l'annonce, initialement attendue mardi soir au bulletin d'information télévisé, n'était pas venue. A la place, le public avait eu droit à une intervention, mal filmée et montée à la hâte, de Mr Li Peng, devant un parterre de responsables de la réforme de l'économie.

En apparence, Mr Li voulait afficher un air de totale satisfaction pour le travail accompli dans ce domaine depuis dix ans. En fait, les compliments du chef du gouvernement, qui paraissait fort agité, étaient assortis de remontrances sévères : " Dans ces départements se trouvent quelques personnes éprises de libéralisme bourgeois, ainsi que des conspirateurs ", a-t-il dit. Et d'insister sur le fait que la réforme économique ne doit en aucun cas " modifier fondamentalement le socialisme ".

Ces reproches constituaient une nouvelle attaque contre l'héritage de l'ancien secrétaire général du parti, Mr Zhao Ziyang, dont plusieurs collaborateurs avaient cru pouvoir utiliser la plateforme de la réforme économique pour parvenir à une libéralisation politique du système.

La loi martiale a été décrétée le 20 mai 1989 à Pékin par Mr Li Peng, agissant pour le compte de la vieille garde communiste, après des semaines d'agitation ayant tourné à l'insurrection pacifique.

Dans la foulée d'une nouvelle loi interdisant virtuellement toute manifestation sous couvert d'en garantir le droit, les deux principaux foyers potentiels d'agitation, Pékin et Shanghai, ont adopté des réglements excluant tout cortège revendicatif. Mais les autorités ont par là même indirectement légalisé un nouveau droit pouvant servir d'arme à la contestation, en particulier sociale : celui consistant à déposer une demande - obligatoire - d'autorisation de manifester.

Des dizaines de demandes en ce sens auraient été enregistrées dans plusieurs villes, en particulier de la part d'ouvriers frappés par le chômage. Un mécontentement qui terrorise l'appareil bien plus encore que le mal de vivre des intellectuels.

La France a renoncé à son projet de vente de six frégates à Taiwan. Cette décision, annoncée à Paris de source autorisée et à Pékin par l'agence Chine nouvelle, citant les propos du porte-parole de l'Hôtel Matignon mardi 9 janvier, met fin à deux semaines de spéculations sur d'éventuelles mesures de rétorsion chinoises envers la France (voir le Monde du 30 décembre 1989 et des 5 et 7-8 janvier). La Chine avait, en effet, fait connaitre discrètement, par le biais de son ambassadeur à Paris, qui avait demandé audience à Mr Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, son profond mécontentement devant ce qu'elle considérait comme une " ingérence ".

La semaine dernière, Matignon avait donné son accord à la Commission interministérielle d'études pour l'exportation des matériels de guerre (CIEEMG) pour qu'elle réponde positivement à un appel d'offres lancé par Taiwan pour l'achat de six frégates. Ce contrat était d'importance puisqu'il portait sur un montant d'environ 11 milliards de francs. Les bâtiments, de la classe La Fayette, n'auraient pas été vendus armés, les arsenaux français devant livrer une coque avec un équipement électronique, à charge pour l'acheteur, en l'occurrence la marine nationaliste, de l'équiper de missiles.

On laissait entendre à Paris la semaine dernière qu'il ne s'agissait pas là d'un changement de politique - en dépit d'un net refroidissement des relations franco-chinoises dû en grande partie au soutien apporté par la France aux dissidents chinois - mais uniquement d'un ajustement à des conditions objectives. La France voulait avant tout profiter du matelas de devises accumulé par Taiwan pour rééquilibrer sa balance commerciale par une augmentation de ses exportations, y compris militaires, et ce en dépit non seulement du mécontentement prévisible de Pékin, mais aussi des objections du ministère de la défense, qui reste hostile aux ventes d'armes à l'" autre " Chine. Pékin en avait été averti, ajoutait-on alors.

Les choses ont donc changé et, du moins dans la forme, le revirement français parait spectaculaire. La décision en reviendrait à l'Elysée, qui a remis en cause l'attitude arrêtée sous l'égide de Mr Rocard. Comment expliquer ce revirement ? Paris a-t-il cru nécessaire de céder aux pressions de Pékin pour éviter une détérioration irrémédiable des relations franco-chinoises ? Toujours est-il que la manière dont les choses se sont déroulées pourrait conforter les dirigeants chinois dans l'opinion qu'ils ont de la faiblesse à leur égard des pays occidentaux.

L'un des plus hauts responsables de la police du Pendjab a été tué, mercredi 10 janvier, dans l'explosion d'une bombe dans son bureau, ont rapporté des agences de presse indiennes. Le commandant Gobind Ram et deux officiers de police sont morts sur le coup. L'attentat s'est produit au quartier général de la police à Jullundur, à 300 kilomètres au nord-ouest de New-Delhi.

Les Roumains découvrent chaque jour un peu plus les ramifications du système Ceausescu. Le sport n'échappe pas à la règle. L'ancien régime a parfaitement su se servir de ce formidable outil pour soigner son image de marque. Ni les petites gymnastes émules de Nadia Comaneci qui devaient s'entrainer dans des conditions très difficiles ni les joueurs de football souvent brillants dans les compétitions européennes, n'ont pu échapper aux corruptions et aux tricheries diverses. Certains en ont largement profité, notamment à l'initiative de Valentin Ceausescu, l'un des deux fils du Conducator, qui dirigeait le club de l'armée, le Steaua-Bucarest. A l'image de l'ensemble de la société, le sport roumain découvre aujourd'hui la démocratie sans trop savoir comment l'utiliser. Cette situation très confuse bénéficie aux anciens responsables, qui sous couvert de changement se livrent déjà à des purges très efficaces. Dans les mois à venir, de nombreux sportifs de haut niveau pourraient donc imiter la gymnaste Comaneci, les joueurs de tennis Ion Tiriac ou Ilie Nastase, et partir à l'étranger.

Une vingtaine de chefs d'état-major des armées de pays membres de l'alliance atlantique, du pacte de Varsovie ou de pays européens neutres se réuniront à Vienne, du 16 au 18 janvier, pour exposer la doctrine de défense de chacun des Etats concernés. La France sera représentée par le général Maurice Schmitt, chef d'état-major des armées. C'est la première fois qu'une telle rencontre est organisée en Europe entre l'Est et l'Ouest, dans le cadre des mesures de confiance prévues par la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE).

Ce séminaire sur les doctrines militaires aura lieu dans la capitale autrichienne, où se poursuit, depuis 1986, le processus entamé treize ans avant à Helsinki par trente-cinq pays participant à la CSCE. Les Etats-Unis, le Canada et tous les pays européens, à l'exception de l'Albanie, sont convenus d'appliquer toute une série de mesures en matière de sécurité, de coopération économique et de respect des droits de l'homme.

En matière de sécurité Est-Ouest, qui constitue l'une des trois "corbeilles" de la CSCE, les trente-cinq Etats concernés ont plus spécialement adopté plusieurs mesures dites de confiance et de sécurité, comme par exemple la notification préalable des manÓuvres d'une certaine importance, l'annonce de mouvements de troupes d'envergure ou l'invitation d'observateurs étrangers à de grands exercices.

C'est dans un tel cadre que se situe le prochain séminaire des chefs d'état-major des armées. A ce jour, il est prévu la participation de délégations militaires de vingt pays. Du côté de l'alliance atlantique seront représentés les Etats-Unis, l'Allemagne fédérale, la France, le Canada, les Pays-Bas, l'Italie, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Norvège. Pour le pacte de Varsovie, la Bulgarie, l'Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et l'Allemagne de l'Est.

D'autres Etats européens, qui n'appartiennent à aucune des deux alliances ou qui sont neutres mais membres de la CSCE, se joindront au séminaire de Vienne : la Suède, la Suisse, l'Autriche, la Finlande, la Yougoslavie et Malte.

Pendant ces deux journées et demie de travail, chaque chef d'état-major, entouré de plusieurs de ses collaborateurs permanents, exposera la structure des forces qu'il commande, les conditions de leur entrainement, les problèmes budgétaires et, le cas échéant, la planification pluriannuelle de leurs équipements. Il s'agit d'une présentation réciproque de l'organisation présente des forces et de leur évolution, qui sera ainsi mise à plat par chacun des chefs d'état-major devant ses homologues. Cette présentation tout à fait exceptionnelle est destinée à "positionner" chacune des forces armées présentes en Europe pour éviter les malentendus ou les erreurs d'interprétation sur leurs capacités respectives.

De cette rencontre de Vienne on n'attend aucune conclusion, notamment en matière de désarmement, ni d'accords militaires, puisque les chefs d'état-major ne sont pas habilités à négocier.

Le général Schmitt sera principalement accompagné de ses sous-chefs d'état-major, l'un habituellement chargé des opérations au Centre opérationnel des armées (COA), enterré sous le ministère de la défense, et l'autre chargé des relations internationales. A l'occasion de son déplacement à Vienne, le chef d'état-major français aura une série d'entretiens en tête-à-tête notamment avec ses homologues soviétique (le général Mikhail Moisseiev), polonais, suisse, hongrois, autrichien, yougoslave, tchécoslovaque et finlandais.

Hargeisa, l'ancienne capitale du Nord, que se disputent militaires et maquisards, n'est plus qu'un champ de ruines...

D'abord, crevant la nuit, il y a un éclair blanc. Notre colonne s'immobilise. Plus un pas, plus un geste. Pendant quelques fractions de seconde, la lumière crue, violente, déchire le flanc de la montagne tapie au-dessus de la ville comme un animal aux aguets. Puis, dans l'obscurité soudainement revenue, retentit comme un coup de gong : l'éternité d'un instant, on croit que les étoiles vont toutes se décrocher du ciel. Ce n'est pourtant que le bruit du mortier. Le bruit banal de la guerre que se livrent, jour après nuit, les maquisards du Mouvement national somalien (MNS) et les troupes gouvernementales du président Syaad Barre.

Depuis la fin de mai 1988, depuis les premières fusillades et les premières bombes qui ont marqué ce qu'on appelle ici "la bataille d'Hargeisa", l'ancienne capitale du nord de la Somalie, fief du clan insoumis des Issaks, Hargeisa-la-rebelle, n'est plus qu'un champ de ruines. On se les dispute âprement. "Ce sont les nôtres qui ont tiré", souffle une voix dans la colonne.

Chacun de nous, déjà, reprend sa marche de funambule, évitant les bosquets de ronces et les éboulis de rocailles. A l'horizon, des fusées de reconnaissance - deux ou trois filins de lumière rose lancés du fin fond de la nuit - indiquent la direction à suivre. Encore une demi-heure de marche, une murette à franchir, la ville est là : une maison éventrée nous salue, sentinelle grimaçante, immobile, sous la clarté lunaire.

Il faudra attendre près de deux heures, cachés dans l'ombre d'une bâtisse des quartiers nord, avant que les jeunes maquisards, envoyés en éclaireurs vers le centre de la capitale, reviennent pour donner le feu vert.

Ce luxe de précautions est, parait-il, inhabituel : quand ils sont seuls, les combattants du MNS disent entrer dans Hargeisa comme dans du beurre. Il n'empêche : notre arrivée de nuit, le tir de mortier et cette "planque" forcée au milieu des décombres attestent de l'insécurité qui règne encore. Prétendre Hargeisa "libérée", comme l'a fait la radio des rebelles au début de décembre, n'était-il donc que pur mensonge?

La nouvelle, diffusée sur les ondes clandestines du MNS, aura fait le tour des maquis, semant le faux espoir comme une trainée de poudre parmi les "moudjahidine" ("soldats de Dieu", qui rêvent d'en découdre, une bonne fois, avec "l'armée des phacochères" - surnom couramment usité pour désigner les troupes de Mr Syaad Barre. L'offensive semble, il est vrai, avoir été à deux doigts de réussir. Selon le responsable militaire du secteur d'Hargeisa, le commandant Mohammed Ahmed Ibrahim, "plusieurs parties de la ville" sont désormais sous le contrôle des maquisards. Le quartier général de l'armée gouvernementale et l'aéroport l'ont été "brièvement" avant que les rebelles ne décident, par souci tactique, de s'en retirer. Est-ce cette victoire éphémère qui explique le lapsus de la radio du MNS?

Le réveil, en tout cas, aura été amer : l'assaut de décembre aurait provoqué, à lui seul, plusieurs centaines de morts, dont "environ quatre-vingt-dix, côté MNS". Une telle boucherie pour rien? Pas tout à fait. "Nous jouons deux cartes à la fois : la carte militaire et celle de la négociation", explique le commandant Ibrahim. Ce lent travail d'infiltration à l'intérieur du camp ennemi aura ainsi permis de rallier "vingt-cinq officiers et près de mille cent soldats" - lesquels auraient choisi de sortir d'Hargeisa pour rejoindre les troupes rebelles.

Ces hommes, souligne-t-on, ne sont pas sortis les mains vides. Selon le major Dahir Mohamoud Ibrahim, ancien commandant de la 7e brigade de tanks et qui servit pendant dix ans dans l'armée somalienne, "six tanks, quatre batteries anti-aériennes, quinze véhicules militaires" seraient tombés, dans la foulée, aux mains du MNS. Un butin jalousement gardé, dont on nous montrera quelques échantillons, parqués dans la brousse, à quelques kilomètres de la ville.

Bien que les dirigeants du MNS, au sein duquel les Issaks sont majoritaires, insistent sur le caractère massif et multi-clanique des redditions ("trois cents à quatre cents officiers et des dizaines de milliers de soldats de toutes origines" auraient changé de camp depuis un an et demi), il semble que le puissant clan Hawyie participe de plus en plus activement à cette évolution et au déclin de l'armée gouvernementale. Il formerait le plus gros bataillon des "ralliés de décembre" : c'est ce que reconnaissent, sans malice et sans fard, les " maquisards de base " du MNS, plus indifférents que leurs ainés hiérarchiques au fait de voir les autres clans retourner leur treillis et venir renforcer le maquis Issak. Les rapports de forces entre tribus ou clans constituant, en Somalie comme partout en Afrique, un des ingrédients-clés de la vie politique, on comprend, cependant, que le poids grandissant du clan Hawyie au sein du MNS puisse, si la tendance se confirme, soulever des inquiétudes chez les Issaks et aiguiser, ailleurs, de soudains appétits.

"Notre motivation n'a rien de clanique", dément avec force le major Mohamoud Ibrahim, lui-même d'origine Hawyie. "Notre objectif est politique et national : nous voulons chasser Syaad Barre du pouvoir", répète-t-il. Certes. Mais le clan Hawyie n'est-il pas précisément majoritaire dans la région de Mogadiscio, siège du gouvernement central? "Qui tient le manche, dirige le couteau" dit un proverbe somalien. L'heure, il est vrai, n'est pas encore au "partage du Chameau".

Car "l'ennemi", agonisant peut-être, bouge et frappe encore. Les forces régulières, que l'on considérait (déjà) comme "affaiblies" en 1988, ont réussi, cette même année, leur plus terrible exploit : défigurée par les bombardements aériens, Hargeisa-la-belle, la ville aux verts jardins et aux splendides maisons où les riches familles Issaks venaient en villégiature, Hargeisa n'est plus que l'ombre mutilée d'elle-même. Des 600 000 à 700000 habitants qui y résidaient autrefois ne restent plus que quelques milliers, terrés dans les décombres.

"Vous voyez, là, ce grand bâtiment? C'était l'hôtel d'Orient", indique, d'un geste bref, un de nos guides. "Un des plus fréquentés d'Hargeisa", ajoute le second, une pointe de fierté dans la voix. La façade de l'établissement offre à la nuit son visage édenté : toutes les portes et les fenêtres ont été arrachées. Des gravats encombrent l'entrée. La revue funèbre se poursuit à pas lents, à travers les rues désertes, jonchées de bouts de tôle ou de contreplaqué, d'éclats divers, de détritus.

La plupart des toits d'Hargeisa ont été soufflés par les bombes. Pas une maison intacte. Pas un mur qui n'ait été mitraillé. Parfois, il n'en reste qu'un pan, absurde, où l'on devine le souvenir d'une chambre à cause des décorations maladroites, peintes à la main. "Là-bas, c'était un des plus grands garages de la ville, c'était toujours plein de voitures", continue le vieux résident, imperturbable. Un amas de vagues ferrailles surgit, en effet, faiblement baigné par la Lune...

Des hurlements de chiens errants s'élèvent à quelques pâtés de ruines d'ici, mais les deux hommes les ignorent : nous voici parvenus dans ce qui fut le "quartier des affaires", le cÓur de l'ancienne capitale marchande. La route goudronnée, la "grande route", qui traverse Hargeisa et qui va, d'un côté, vers Borama, de l'autre, vers le port de Berbera, garde la trace des chenilles des blindés gouvernementaux. Il n'y a plus désormais que la mort qui circule. Très rares sont les convois - de vivres ou d'armes - qui osent s'aventurer sur le bitume : de jour en jour, la vigilance des troupes du MNS en rend l'usage plus difficile.

Dahir Mira Jimale a mis longtemps avant de réaliser qu'il était du "mauvais côté", comme il dit, et qu'il lui fallait sauter le pas. Il a fallu les bombes et ces scènes atroces, les femmes qui hurlaient en serrant dans leurs bras leurs enfants mitraillés, cet homme, mourant, que l'hôpital renvoie "parce qu'il était Issak", il a fallu l'horreur pour que Dahir Mira Jimale, quarante-cinq ans, ancien officier militaire, se décide à passer "de l'autre côté". Celui des rebelles.

"Ce n'était plus possible de comprendre. Quand vous voyez un gouvernement qui a collecté des impôts auprès des gens, qui a acheté des armes avec cet argent, et qui se met à tuer ces mêmes gens avec ces mêmes armes, grâce à ce même argent. Je ne pouvais plus admettre", explique-t-il simplement. Toute sa famille vit aujourd'hui en Ethiopie, dans les camps de réfugiés. Quand on lui demande d'évoquer ces jours affreux de 1988, il ne trouve que deux mots : "J'avais peur." Lui est resté pourtant. Il n'est pas sorti d'Hargeisa depuis un an et demi.

Son compagnon non plus. Abdilahi Abdi Musa, cinquante ans, porte une barbe maigre, roussie par le henné, et, dans son cÓur, la conviction d'avoir fait "le bon choix". Cet ancien commerçant d'origine Hawyie connait la ville comme sa poche. "Entre 5000 et 7000 personnes vivent aujourd'hui dans Hargeisa, assure-t-il. Les forces gouvernementales, qui tiennent l'aéroport, représentent environ huit cents hommes. Côté MNS, on est entre trois mille et quatre mille en permanence. Le reste, ce sont des civils - y compris des femmes et des enfants."

Parmi ces "civils", beaucoup sont des anciens réfugiés éthiopiens, d'origine ogaden, que le régime de Mogadiscio a armés pour qu'ils se battent contre le MNS : Syaad Barre leur avait promis la terre, ils y ont cru." Mais la guerre s'éternise. Au fil des mois et des désertions, l'espoir de prendre la place des Issaks s'évanouit. Les anciens réfugiés, floués, trahis, assiégés, n'ont plus que la kalachnikov comme credo. Les "négociations" tentées auprès d'eux par les officiers ogadens ralliés au MNS, ont jusqu'à ce jour échoué.

"On leur raconte des tas d'histoires, on leur fait croire que, s'ils sortent d'Hargeisa, ils seront massacrés. On leur raconte même que les Moudjahidine sont des cannibales, qu'on va les égorger et les manger...". Savamment distillée, cette propagande gouvernementale a-t-elle vraiment transformé ces anciens réfugiés en redoutables desperados, comme on l'affirme dans les rangs du MNS? "Ils sont plus dangereux que les vrais militaires", insiste-t-on.

Cette nuit-là, en tout cas, les rues d'Hargeisa sont vides et silencieuses. "La nuit, c'est nous qui contrôlons. Le jour, c'est l'armée", indique Abdi Musa. L'espace aussi est divisé : "Pour chercher l'eau à la rivière, chacun a sa zone." Malgré ce partage précaire, chacun reste sur ses gardes : personne, dans un camp comme dans l'autre, ne sort sans son fusil.

Marcher dans les rues, se ravitailler, laver son linge, toute la vie quotidienne exige des ruses de Sioux. Vers 2 heures du matin, l'immense ville fantôme se nappe de brouillard. Sans un mot, la colonne se reforme. Il faut avoir quitté cet étrange cimetière habité avant que l'aube se lève. "Quand Hargeisa aura été libérée, on pourra reconstruire, nettoyer... Vous verrez. La vie redeviendra normale", jurent les deux hommes dont les silhouettes, déjà, se fondent dans la nuit.

Le " chasseur de maharadjahs " est en train de passer des vacances auxquelles un maharadjah ne trouverait rien à redire. Telle est la réflexion faite ces jours-ci dans les milieux politiques et la presse qui ont estimé que Mr Fernando Collor, le vainqueur de la récente élection présidentielle, avait dépensé une véritable fortune pour se reposer des fatigues de la campagne.

Le futur président, qui prendra ses fonctions le 15 mars, achève, vendredi 12 janvier, à Paris un voyage commencé dans les iles Seychelles - un paradis pour milliardaires, selon la presse brésilienne - et continué en Italie après une escale égyptienne à Louksor (1). Aucun détail n'a été épargné sur le train de vie du " candidat des pauvres " pendant cette escapade entamée à la veille du Nouvel An. Hôtels de luxe, soupers fins (à Paris, c'est l'Hôtel Ritz qui a été choisi) : on a tout su des goûts culinaires et touristiques du vacancier.

Mais celui-ci ne s'est pas contenté de bien se loger. Plutôt que d'emprunter les vols commerciaux, il a affrété un avion, l'un des plus chers dans son genre, le Falcon 900, qui lui coûte la bagatelle de 30000 dollars par jour, selon la compagnie suisse Aeroleasing qui a fourni l'appareil et qui est citée par le quotidien de Rio Jornal do Brasil. Le même journal précise que Mr Collor aura dépensé pendant ses vacances, rien que pour se déplacer avec sa suite, la somme de 300000 dollars.

D'où vient l'argent ? demandent les mauvais esprits. Mr Fernando Collor a une fortune personnelle, mais pour financer son entreprise électorale il a reçu des appuis sonnants et trébuchants des milieux bancaires et de l'industrie. De là à supposer qu'il dépenserait pour se distraire ce qui est resté des fonds de la campagne...

Comme toujours, dans de pareils cas, la comparaison est faite entre les difficultés du pays et les dépenses ostentatoires de ceux qui le dirigent ou sont appelés à le faire. Comparaison facile, sans doute, mais qui ne manque pas de sel s'agissant de Mr Fernando Collor. Celui-ci s'est présenté, en effet, comme le défenseur des descamisados- des sans-chemise -en empruntant cette dénomination au vocabulaire péroniste. Il a fait son ascension dans les sondages en attaquant les cumulards et les privilégiés de l'administration, appelés ici marajas, par contraction du mot hindou, et est devenu définitivement populaire en promettant d'enlever aux ministres leurs maisons et voitures de fonction. Au cours d'un face-à-face télévisé avec Lula, son adversaire du deuxième tour, on l'a même vu affirmer qu'il ne possédait pas les appareils hi-fi que le candidat ouvrier avait chez lui...

Tous les hommes politiques ne ricanent pas au sujet des vacances du prince. Certains se montrent compréhensifs, tels Mr Antonio Carlos Magalhaes, ministre des communications, qui trouve que le nouvel élu a bien le droit de dépenser " son " argent comme il veut. Mr Arnaldo Prieto, ministre du travail sous le régime militaire, aujourd'hui député, qui justifie le coût du voyage par le fait qu'il a servi aussi à travailler. Il faut dire qu'il s'agit là de spécialistes en nomenklatura, le premier ayant courtisé tous les pouvoirs, le second s'étant rendu célèbre, quand il occupait son ministère, parce qu'il faisait venir sa viande par avion depuis le Rio-Grande-do-Sul, sa terre natale.

Le gymnase du 23-Août n'est guère plus attrayant qu'une usine désaffectée, livrée à la rouille et aux courants d'air. Ses quatre murs de béton cachent leur désuétude dans les sous-bois enneigés d'un parc de Bucarest. Quelques tapis effrités, un cheval d'arçon et divers autres appareils de gymnastique s'y alignent modestement sous les rangées de néons à la lumière blafarde. Seule la voix de Michael Jackson, diffusée tant bien que mal par des haut-parleurs enroués, vient réchauffer cette salle dont les radiateurs, économes de leurs efforts, ne daignent donner plus de 10 degrés.

L'endroit est gris, triste et froid, roumain jusqu'à la caricature, à l'image des quinze fillettes qui l'occupent en cette soirée d'hiver révolutionnaire. Elles ont entre six et treize ans, arborent des justaucorps râpés et des chaussons tricotés à la main. Toutes enchainent pirouettes et triples sauts sans sourciller, avec ce visage de poupée de cire qu'elles affichent d'ordinaire sur les podiums.

Surplombant ce ballet d'athlètes miniatures, des lettres géantes rappellent que " sportifs et entraineurs doivent travailler dur pour atteindre l'idéal olympique ". Le mot d'ordre a survécu à la révolution, comme pour certifier que ce sport a bien été un élément primordial de la propagande du régime Ceausescu. Dès 1976, au lendemain du triomphe de Nadia Comaneci aux Jeux de Montréal, le Conducator l'avait parfaitement pressenti : il s'était empressé de faire distribuer des centaines de milliers de photos le représentant au côté de l'enfant prodige promue " héroine du peuple " à quinze ans.

L'héroine en question, entrée en disgrâce une fois devenue femme, a quitté le pays avant la chute du régime. Réfugiée en Floride, elle n'est plus qu'une matrone boursouflée dont les amours avec un impresario douteux, marié et père de quatre enfants, ont déçu les Roumains. Mais ses diverses aventures n'ont jamais entamé son prestige sportif et si, depuis 1976, des milliers de fillettes se sont ruées vers les gymnases de Bucarest ou de Brasov, c'est avant tout pour suivre son exemple. Dans l'esprit de leurs parents, il s'agissait aussi d'un moyen de voyager à l'étranger et de rapporter des produits introuvables en Roumanie (négociés à prix d'or au marché noir) donc, plus généralement, d'accéder à un certain niveau social. Nadia, reconvertie entraineur, ne faisait-elle pas figure de " bourgeoise " avec son logement, sa voiture d'occasion et son salaire équivalant à vingt paquets de cigarettes Kent (1) ?

Jusqu'à la révolution, tout n'était que rumeur et secret autour de ces gymnastes roumaines qui, dans la foulée de Nadia Comaneci et de son entraineur Bela Karoly (lui aussi aux Etats-Unis), sont restées les seules au monde à pouvoir concurrencer les Soviétiques. Aujourd'hui, les langues se délient, et les portes s'ouvrent sur leur préparation.

" Il ne fait pas très chaud mais les gamines sont résistantes. " Christina Ioan se frotte les mains, tapote un radiateur fainéant et remonte le col de son chandail. Responsable avec son mari, Petru, de la salle du 23-Août, cette femme d'une quarantaine d'années réfute toutes les accusations entendues en Occident à propos de châtiments corporels infligés aux élèves récalcitrantes. Au contraire, elle se targue en souriant de produire " avec leur consentement " des championnes de haut niveau dont certaines iront parfaire leur formation en province, au centre national de gymnastique d'Odeva au côté de la vedette actuelle, Daniela Silivas. La recette du couple Ioan est simple : deux à trois heures d'entrainement quotidien, des exercices répétés jusqu'à la perfection, de la rigueur et du respect. Ils certifient que les gamines l'acceptent sans rechigner. Mais reconnaissent également que, depuis 1979, les conditions de travail n'avaient cesser d'empirer pour les six cents gamines qui constituent l'élite de ce sport en Roumanie.

Il aura fallu attendre la fin du clan Ceausescu pour que les carences du système éclatent au grand jour. Depuis une dizaine d'années, la gymnastique était soumise, comme les autres sports, à d'importantes restrictions budgétaires. C'est ainsi que le matériel n'a pas été renouvelé depuis 1981. Les gymnastes ne découvraient donc les nouveaux engins mis au point en Occident qu'au dernier moment, à l'étranger, à quelques jours du début des compétitions. Des compétitions de plus en plus rares puisque le calendrier avait été " allégé " pour limiter les dépenses et les risques de défection à l'étranger.

Plus grave : elles ne mangeaient pas toujours à leur faim. Christina et Petru Ioan admettent ainsi que l'argent indispensable pour nourrir les stagiaires arrivait plus facilement à l'approche des épreuves importantes. En dehors de ces périodes d'intense activité, il fallait se débrouiller avec les moyens du bord... Des moyens dérisoires, ainsi que le confirme Ovidiu Ioanitoaia, journaliste du quotidien sportif Sportul : " Lors des stages des sélections nationales, chaque fédération disposait d'un budget de 56 lei (l'équivalent de 3 francs au change non officiel) par jour et par sportif. Avec cette somme, on peut à peine s'offrir un petit déjeuner ! Il était impossible de nourrir des gaillards comme les judokas ou les lutteurs. Le ministère, donc le pouvoir, n'a pas voulu augmenter son aide. Simplement, un inspecteur chargé des problèmes financiers a trouvé une solution délirante : les budgets alloués aux gymnastes et aux haltérophiles ont été regroupés. Puisque les gamines étaient censées manger beaucoup moins que les gros costauds, elles durent leur céder une part de leur ration ! "

Les chaines italiennes, qui n'avaient pas ménagé la sensibilité des téléspectateurs avec la "TV Verita" - ces documents-choc montrant les ravages de la drogue ou de la prostitution (le Monde du 20 mars 1989) - viennent de subir la douloureuse épreuve de la "TV Falsa".

La voix l'apostrophe : "Sandra, que fais-tu là ? Tu ne sais pas que ton fils, Ciro, vient d'être emmené à l'hôpital San-Giovanni. Il est très grièvement blessé, Sandra !" La victime du choc est, cette fois, la célèbre Sandra Milo, plantureuse actrice recyclée dans le courrier du cÓur sur la RAI Due, deuxième chaine publique italienne. Le 8 janvier, à 15 h 40, l'animatrice prend en direct sur l'antenne la communication téléphonique d'une téléspectatrice.

Boulerversée, l'actrice abandonne immédiatement le studio et, pour des millions de téléspectateurs, l'émission s'interrompt brutalement. Après un moment de confusion, la direction de la RAI diffuse en catastrophe un téléfilm comique. Renseignement pris, l'alerte est sans objet : le fils de Sandra Milo est paisiblement chez lui.

La mystérieuse téléspectatrice a donné au standard un faux nom et le numéro de téléphone d'une entreprise romaine. L'actrice en est quitte pour un solide choc nerveux et une peu de repos. La police enquête sur cette étrange agression télévisée.

Le projet de loi sur les télécommunications présenté à la session de printemps du Parlement devrait être l'occasion d'un " toilettage " de quatre articles de la loi de 1986 sur la communication, qui concernent les réseaux câblés.

Le Service juridique et technique de l'information (SJTI, qui coiffe l'Agence câble) mène en ce moment des consultations avec les câblo-distributeurs et les élus municipaux, pour modifier quelques aspects de la télévision par câble - un texte devrait être soumis d'ici à fin février à la concertation interministérielle.

Les modifications envisagées, pour tenir compte de l'expérience des trois dernières années, touchent essentiellement à trois points : le régime d'autorisation des services, le statut juridique des opérateurs, et celui des antennes collectives. Sur le premier point, le gouvernement souhaiterait ajouter à l'autorisation actuelle par le CSA d'un plan de services sur chaque site (c'est-à-dire l'approbation de la liste des chaines diffusées sur ce réseau) l'autorisation nationale de chaines câblées, selon une procédure calquée sur le modèle des chaines nationales hertziennes.

Ce double régime d'autorisation permettrait au CSA de mieux contrôler les obligations des chaines distribuées uniquement par câble. Il a aussi pour but d'ouvrir le marché du câble à des éditeurs de programmes qui ne sont pas liés à des opérateurs, en distinguant mieux les deux métiers d'éditeur et de distributeur. Les problèmes rencontrés par TV Mondes pour se faire diffuser ne sont sans doute pas étrangers à cette innovation... (le Monde du 15 septembre 1989). Mais certains câblo-distributeurs voient cette modification comme une menace sur leurs prérogatives de choix des programmes.

En autorisant des " personnes morales de droit public " à être opérateurs de réseaux, alors que seules des sociétés le sont actuellement, la nouvelle loi permettrait à des régies municipales, ou même à France Télécom, de gérer directement un réseau, comme elles le souhaitent, et comme c'est souvent le cas à l'étranger. Mais, du même coup, les offices publics d'HLM pourraient aussi solliciter une autorisation. Or ces offices, bien souvent, possèdent déjà ou souhaitent réaliser des réseaux reliés à des antennes collectives, qui peuvent être concurrents des réseaux câblés de ville, et distribuer des chaines captées directement par satellite.

Pour éviter le développement anarchique de réseaux incompatibles ou concurrents, la loi modifiée prévoirait donc l'obligation d'autorisation pour tous les réseaux d'antennes collectives (en dehors de la télédistribution de chaines hertziennes déjà autorisées), alors que la pratique actuelle d'autorisation se limite aux réseaux " franchissant le domaine public ". Ainsi serait évité le risque " d'écrémage " du marché,dans sa partie la plus rentable, par des réseaux " sauvages " de lotissements ou de grands immeubles.

Dernière disposition, et non des moindres : le projet de loi " remettrait les compteurs à zéro " en obligeant les exploitants actuels de réseaux à demander ou redemander une autorisation au CSA, lequel aurait six mois pour statuer. Un retour devant les sages qui poserait des problèmes, et pas seulement dans les villes où la municipalité a changé de bord depuis la première autorisation...

Sous des dehors techniques, le texte en gestation doit donc fixer les futures frontières des responsabilités entre éditeurs de programmes, opérateurs de réseaux de ville, exploitants de réseaux " privés " et municipalités. Et cette cartographie juridique pourrait aussi ouvrir la voie à une nouvelle " géographie " de ce média en France, en canalisant l'arrivée de nouveaux intervenants.

De telles modifications incitent d'autant plus les opérateurs à la prudence qu'en parallèle pourraient sortir de nouveaux décrets. Un alignement des chaines câblées sur le régime commun (par exemple pour le nombre de films diffusables annuellement) aurait pour conséquence, estiment-ils, de réduire les avantages compétitifs de ces chaines.

Deux des plus importants groupes de presse néerlandais, VNU et ELSEVIER, vont prendre une participation minoritaire dans le capital de la chaine de télévision commerciale RTL-Véronique qui émet depuis le 2 octobre 1989 au Luxembourg et aux Pays-Bas. Les deux éditeurs ont annoncé, mardi 9 janvier, le rachat des parts de la société European Media Investors, filiale de la banque NMB qui possédait 38 % de la chaine. RTL-Véronique reste cependant une filiale de la Compagnie luxembourgeoise de télévision (CLT) qui est son principal actionnaire (40 %).

En entrant dans le capital de RTL-Véronique, les groupes VNU et ELSEVIER, respectivement numéro un et numéro trois du marché de l'édition aux Pays-Bas, mais tous deux fortement implantés à l'étranger, concrétisent leur volonté de s'intéresser de près à l'audiovisuel. Ils étudiaient depuis plusieurs mois la possibilité de créer une télévision privée en association avec une chaine émettant actuellement sur le réseau public néerlandais. Le projet n'a désormais plus lieu d'être : les éditeurs ont préféré courir au-devant du succès en rejoignant RTL-Véronique qui dispose de solides atouts pour devenir la première et probablement la seule chaine commerciale des Pays-Bas.

- La délégation française au synode mondial des évêques, qui aura lieu au Vatican en octobre 1990 sur le thème de la formation des prêtres, a été rendue publique mardi 9 janvier. Outre Mgr Decourtray, président de la conférence épiscopale, la hiérarchie catholique française sera représentée par Mgr Gabriel Poulain, président de la commission épiscopale du clergé et des séminaires, Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, et Mgr Emile Marcus, évêque de Nantes. Deux autres évêques (Mgr René Picandet à Orléans et Mgr Georges Soubrier, auxiliaire de Paris) ont été désignés comme suppléants.

Mr Lionel Jospin, ministre de l'éducation nationale, a présenté au conseil des ministres du mercredi 10 janvier un ensemble de mesures d'urgence destinées à préparer la prochaine rentrée universitaire. Ce plan prévoit une rallonge de 500 millions de francs pour la construction ou la location de 200 000 m de locaux supplémentaires et la création de 400 nouveaux postes d'enseignant.

A toute chose malheur est bon ! La laborieuse rentrée universitaire de l'automne 1989 et les mouvements de grogne ou de grève des personnels administratifs et des étudiants dans de nombreux campus ont conduit le gouvernement à prendre une conscience plus aiguë de l'ampleur des besoins de l'enseignement supérieur. Le 19 décembre 1989, le premier ministre évoquait ainsi les " moyens exceptionnels " nécessaires pour faire face à une " situation exceptionnelle ".

Le 31 décembre, c'est le président de la République qui inscrivait, à l'occasion des vÓux de Nouvel An, la rénovation de l'Université au rang des grands chantiers de 1990. De tous côtés, la crainte est claire : les nouveaux bataillons de bacheliers qui viendront dans quelques mois frapper à la porte d'universités déjà saturées risquent de provoquer une situation explosive.

C'est pourquoi, quelques semaines seulement après le vote du budget de 1990 (27,5 milliards de francs pour l'enseignement supérieur, soit une augmentation de 9,5 %), le gouvernement vient de décider de donner au ministre de l'éducation nationale de nouveaux moyens (500 millions de francs) pour parer au plus pressé.

Les plus spectaculaires de ces mesures d'urgence portent sur l'aménagement de nouveaux locaux. Au total, Mr Jospin espère pouvoir disposer, à l'automne prochain, d'une " enveloppe " correspondant à 200 000 m supplémentaires. Là où c'est possible, le ministère envisage tout d'abord de louer des locaux (de l'ordre de 40 000 m). L'essentiel de l'effort portera cependant sur des constructions nouvelles, légères mais de " bonne qualité " et qui viendront s'ajouter aux réalisations déjà programmées pour l'automne 1990 (60 000 m). Une rallonge budgétaire de 400 millions de francs est prévue à cet effet.

En outre, pour multiplier ces constructions, étoffer leur financement et faciliter leur réalisation dans des délais très rapides, le ministre de l'éducation est déterminé à s'appuyer sur le dynamisme des collectivités locales. Le gouvernement a donc décidé de déléguer aux régions, aux départements ou aux municipalités qui le souhaitent la maitrise d'ouvrage des nouveaux bâtiments, et de leur accorder le remboursement de la TVA sur ces réalisations, à condition toutefois que leur participation financière soit très significative (au moins les deux tiers de la facture) et que les collectivités s'engagent à assurer durablement une partie du fonctionnement. Cette disposition nouvelle suppose une modification législative qui sera proposée au Parlement lors de la session de printemps.

Accueillir les étudiants ne suffit pas. Encore faut-il les encadrer. Et les 1 100 emplois d'enseignant créés au budget 1990 apparaissent déjà insuffisants. Mr Jospin a donc décroché, là encore, une rallonge : 400 emplois d'enseignant en surnombre devraient faciliter la rentrée (120 emplois d'enseignants-chercheur, 200 d'agrégé du second degré et 80 de lecteur). D'autre part, l'enveloppe des heures complémentaires est augmentée de 100 millions de francs.

Enfin, le ministre de l'éducation s'efforce à nouveau d'apaiser le malaise des personnels administratifs. Aux 1 500 transformations d'emploi initialement prévues pour 1990 et qui sont notamment destinées à assurer la promotion de fonctionnaires de catégories C et D, il prévoit d'en ajouter 200. En outre, un plan d'équipement bureautique (25 millions de francs) est destiné à améliorer la gestion des établissements.

En corrigeant à la hausse, dès maintenant, le budget 1990 pour les universités, le gouvernement s'efforce donc de désamorcer les menaces qui pèsent sur la prochaine rentrée. Ces mesures nouvelles porteront à 12 % la croissance du budget de l'enseignement supérieur d'une année sur l'autre. L'effort sera-t-il suffisant ? Selon les normes que le ministère a lui-même fixées (5 m par étudiant en moyenne), les 200 000 m annoncés permettront d'accueillir 40 000 étudiants supplémentaires. Or les prévisions du ministère laissent penser que le flux sera plus important dans quelques mois.

" Je présente, ici, ce soir, les excuses du gouvernement de la République au corps enseignant. " Pareille démonstration d'humilité est rare de la part d'un premier ministre, mais finalement bien dans la manière d'un Michel Rocard toujours adepte du " parler vrai ", aussi abrupt soit-il. Raison de cet insolite mea culpa gouvernemental, prononcé mardi 9 janvier, devant un parterre de militants socialistes du Pas-de-Calais ? Le premier ministre s'étonnait, a-t-il expliqué, qu'après tous les efforts financiers consentis par le gouvernement, la grogne et la morosité perdurent chez les enseignants. Il a découvert vendredi le pot aux roses : " Il a fallu cinq mois pour que ces décisions officielles passent dans les feuilles de paie. "

Pourtant, personne n'a failli à sa tâche. Mr Rocard, au contraire, a rendu hommage à la qualité et aux " scrupules " des comptables publics " efficaces et intègres " et qui, en l'espèce, ont commis " presque l'inverse d'une faute professionnelle ". Responsables, " sur leurs propres deniers " de l'exactitude de leurs comptes, beaucoup, pour cette raison, ont refusé de " faire confiance à la machine à signer ". Le premier ministre a expliqué que toutes les académies, tous les rectorats de France, ne sont pas équipés pour faire face à des modifications " à la main " sur 700 000 feuilles de paie. Pour des raisons de sécurité, l'informatique est hyper-centralisée, a-t-il ajouté. Bref, " on ne bouscule pas, a dit Mr Rocard, l'Himalaya de l'Etat sur une simple décision du conseil des ministres " et cette fois-là, ce sont les enseignants qui en font les frais. Le premier ministre en a été " malheureux pour eux ".

Ils y auront gagné les excuses publiques de l'Etat. Mr Rocard, lui, aura découvert la nécessité d'ouvrir un nouveau " grand chantier " : celui de la " modernisation ultra-rapide " des procédures de la comptabilité publique.

Coups de sirènes, petits véhicules rouges tirés comme des jouets : quelque trois mille pompiers ont manifesté mardi 9 janvier après-midi, à Paris, à l'appel de plusieurs syndicats (CFDT, FO, CFTC, CGC, Autonomes). Le matin, ils étaient un millier, encadrés par la CGT. Venus de province, ils représentaient les vingt mille quarante-quatre pompiers professionnels qui servent dans les grandes villes, à l'exception de Paris et Marseille où les soldats du feu, ayant un statut militaire, ne sont pas autorisés à manifester.

La revendication porte sur la reconnaissance de la profession comme " dangereuse et insalubre " et, plus précisément, sur l'intégration au traitement de la prime de feu, soit 17 % du salaire de base environ, afin que la retraite s'en trouve revalorisée. Les pompiers demandent aussi une augmentation des effectifs et l'élaboration d'un nouveau statut intégré à la fonction publique territoriale.

Recrutés par les communes et les départements, les pompiers professionnels n'ont pas le droit de grève et les manifestants étaient en congé. Ils dépendent de la Sécurité civile, c'est-à-dire du ministère de l'intérieur. Leur traitement mensuel va de 6 000 francs pour un débutant à 8 000 francs pour un gradé confirmé et leur durée hebdomadaire de travail dépasse souvent soixante heures.

La récupération, vendredi 12 janvier, d'un satellite en perdition constitue la phase la plus spectaculaire d'une mission de dix jours de la navette spatiale Columbia qui a décollé de Cap Canaveral (Floride), mardi 9 janvier à 13 h 35 (heure française).

Prévu à l'origine le 18 décembre 1989, ce trente-troisième vol d'une navette spatiale américaine - et le neuvième de Columbia, la plus ancienne de la flotte de la NASA - avait été retardé plusieurs fois, d'abord en raison de problèmes d'adaptation de nouveaux systèmes installés sur le pas de tir, puis à cause des conditions météorologiques.

Le LDEF est un satellite " passif " qui sert de support à cinquante-sept expériences scientifiques et technologiques (dont onze françaises) destinées à étudier les effets d'un séjour prolongé en orbite de matériaux divers, des graines de légumes aux fibres optiques. Certaines de ces manipulations visent également au recueil de poussières cosmiques, à l'analyse du gaz interstellaire ou à la mesure des radiations cosmiques.

Lancé en avril 1984, le LDEF aurait dû normalement être récupéré un an plus tard. Mais un premier retard avait reporté cette opération à 1986 puis, l'explosion de Challenger, le 28 janvier de cette année-là, avait entrainé un gel prolongé des missions. Depuis, l'orbite du satellite abandonné s'était lentement dégradée, notamment ces deux dernières années, sous l'action des " vents de particules " engendrés par les éruptions solaires particulièrement nombreuses durant cette période. La NASA s'était engagée l'été dernier dans une course contre la montre pour le récupérer avant sa chute sur Terre, que l'on prévoyait pour fin février ou début mars.

Les chercheurs américains - civils et militaires - espèrent tirer des expériences embarquées sur le LDEF de nombreux enseignements qui leur seront précieux pour la mise au point de structures destinées à rester très longtemps en orbite, comme la future station spatiale Freedom ou les engins associés à l'initiative de défense stratégique (IDS ou " guerre des étoiles ").

Farid Saidani, responsable départemental de SOS-Racisme pour le Val-d'Oise, a été inculpé, mardi 9 janvier, d'infraction à la législation sur les stupéfiants par un juge d'instruction de Pontoise et laissé en liberté. Convoqué vendredi 5 janvier au commissariat de Sarcelles, il avait été entendu dans une affaire de trafic de haschisch qui a eu lieu entre octobre et décembre 1988 dans cette ville.

SOS-Racisme, qui dénonce une " affaire montée de toutes pièces ", a demandé, mardi 9 janvier, au ministère de l'intérieur de saisir l'IGPN (Inspection générale de la police nationale).

Des hommes qui effectuaient dans le métro parisien une mission de sécurité " non autorisée par la direction de la RATP " ont été interpellés, le 21 décembre 1989, par la surveillance générale à la station Nation. Selon Libération, cette équipe avait sur elle un bon de commande du service des aménagements et de l'entretien leur demandant d'effectuer " des missions ponctuelles d'accompagnement de personnels RATP sur le réseau de nuit ".

La RATP a annoncé, mardi 9 janvier, qu'une enquête avait été ordonnée auprès du service concerné et que le commanditaire avait été déchargé des responsabilités qu'il excerçait dans ce domaine. Les résultats de cette enquête seront communiqués à la direction de la RATP cette semaine " afin que toutes mesures nécessaires soient prises pour éviter que se renouvellent de telles pratiques ".

- Le cambrioleur qui avait dérobé huit Óuvres de Matisse dans l'ancien appartement du peintre, à Nice, le 29 décembre dernier (le Monde du 2 janvier), a été arrêté mardi 9 janvier. Franck Cochet, vingt-cinq ans, déjà poursuivi pour plusieurs vols, a été interpellé lors d'un contrôle de routine dans le centre de Nice. Les huits toiles, estimées à 75 millions de francs, ont éte retrouvées sur la banquette arrière de la voiture. Franck Cochet, qui a été placé en garde à vue, ignorait, semble-t-il, la valeur de ces Óuvres qu'il avait dérobées onze jours auparavant.

- Le corps de Yang Diep, gérant cambodgien d'un restaurant du deuxième arrondissement, et celui de l'un de ses employés sri-lankais ont été retrouvés assassinés, dans la salle du restaurant, mardi 9 janvier, rue de la Michodière. Les enquêteurs de la brigade criminelle pensent qu'il s'agit d'un règlement de comptes lié à une affaire de racket. La veille, deux ressortissants chinois avaient été retrouvés assassinés dans un appartement du dix-neuvième arrondissement, à Paris. Tous deux avaient des blessures à la gorge et les mains liées dans le dos avec du papier collant. L'appartement où vivaient les deux hommes avait été fouillé, mais les policiers y ont retrouvé une somme de 43 500 F et des devises étrangères. La brigade criminelle, qui ne voit aucun lien entre les deux affaires, a été chargée de l'enquête.

Le PDG de la société Rank-Xerox France a été grièvement blessé par balle, mardi 9 janvier, après avoir été pris en otage par un ancien employé au siège social de cette firme, dans une tour du quartier d'affaires de la Défense à Puteaux (Hauts-de-Seine). Le PDG, Mr Olivier Groues, est dans un état critique, apprend-on de source médicale.

Sous la menace de son arme, Mr Daniel Vielle, licencié de Rank-Xerox huit ans plus tôt, a retenu en otages, durant tout l'après-midi de mardi, le PDG de la firme, ainsi que le chef du personnel, Mr Bernard Reibell, et trois employées. L'ancien employé contestait les modalités de son licenciement pour " faute grave " et exigeait le versement d'une indemnité (1,5 million de francs). Vers 18 heures, les négociations engagées entre cet homme de quarante-cinq ans et les policiers - le directeur des polices urbaines des Hauts-de-Seine, Mr Jean Trouillet, et des membres du RAID - ont permis la libération d'une partie des otages.

Seuls MM Groues et Reibell étaient encore séquestrés, dans le bureau de celui-ci, au dernier étage de la tour Bellini, quand le forcené fut maitrisé par les hommes du RAID. C'est lors de cette intervention des policiers que, dans des circonstances confuses, le preneur d'otages aurait tiré sur le PDG de Rank-Xerox.

Mr Vielle, qui n'a pas été blessé dans l'opération, a été placé en garde à vue au commissariat de Puteaux.

Après une journée de grève des soins organisée le vendredi 5 janvier par le syndicat des chefs de clinique-assistants des hôpitaux de Paris (1), les chefs de clinique et les internes de la capitale entament, mercredi 10 janvier, une " grève illimitée " des soins. Celle-ci devrait s'élargir, les 15 et 16 janvier, à une grève nationale. Ce mouvement trouve son origine, pour l'essentiel, dans l'impasse où sont, depuis plusieurs mois, les négociations sur la convention médicale qui régit les rapports entre les médecins libéraux et la Sécurité sociale.

Selon un rituel parfaitement codifié depuis que l'hôpital public est en crise - soit depuis le début des années 80, - les syndicats des chefs de clinique et des internes des hôpitaux de Paris commencent " une grève illimitée des soins " qui, pour l'essentiel, consiste à ne pas assurer l'activité médicale hospitalière (consultations, visites, interventions chirurgicales) dès lors que celle-ci n'est pas considérée comme urgente.

Seule différence par rapport aux années passées, les grévistes demandent, cette fois, que " la retenue sur salaire occasionnée par les journées de grève soit versée, pour la Roumanie, à des organisations non gouvernementales : Médecins du monde, Médecins sans frontières et Aide médicale internationale ".

Le mouvement actuel est tout d'abord, pour les internes et les chefs de clinique de Paris, une manifestation contre les conséquences de la loi du 6 janvier 1989 qui rend en pratique très difficile leur installation, au sortir de l'hôpital public, dans certains arrondissements - les plus huppés - de la capitale. Une loi visant à lutter contre la réduction des locaux d'habitation au profit de locaux professionnels.

Plus généralement, le mouvement revendicatif trouve son origine dans les conséquences que ne manquerait pas d'avoir - si elle s'éternisait - la situation actuelle du blocage des négociations sur la convention médicale.

Cette situation et le " gel " du secteur II (ou secteur " à honoraires libres ") qu'elle impose pourraient contraindre, à l'avenir, les internes et les chefs de clinique des hôpitaux publics de s'installer en secteur I, ce qui ne correspond nullement au souhait du plus grand nombre d'entre eux. On retrouve ainsi, parmi les revendications formulées par les médecins grévistes : " la liberté d'accès au secteur II sans quota ; la liberté pour les spécialistes comme pour les généralistes de s'installer dans des locaux professionnels au sein des grandes villes ; la revalorisation attractive et promotionnelle du secteur I", ainsi que, revendication plus difficile à accepter par les pouvoirs publics, "l'intégration des actes de biologie dans les négociations conventionnelles".

L'extension de ce mouvement revendicatif ne pourrait que gêner le gouvernement. Le milieu hospitalier public est fragile, victime d'une "sinistrose" que ne cherche nullement à nier la direction des hôpitaux.

Dans l'entourage de Mr Claude Evin, on souligne que le ministre de la santé ne détient pas toutes les clés du problème. Mr Evin, qui a reçu mardi 9 janvier les représentants des internes et des chefs de clinique en grève, estime que le "gel" actuel du secteur II ne constitue pas une " solution durable " et fait en sorte que la nouvelle réglementation en matière d'installation professionnelle, qui ne concerne que quelques rares arrondissements parisiens, soit interprétée de manière souple pour les médecins s'installant en secteur libéral.

A cet égard, Mr Evin a fait publiquement état, lundi 8 janvier devant la presse, de la situation conflictuelle opposant la Mairie de Paris - qui, selon lui, serait plus rigoriste dans l'interprétation des textes en vigueur - à l'Etat qui, en la matière, adopterait une position plus souple.

" Je veux que les investisseurs étrangers soient encore plus libres de s'installer en France ", avait déclaré Mr Pierre Bérégovoy le 23 novembre dernier. Un dispositif visant à encourager les créations d'usines et d'emplois dans l'économie française a été présenté le mercredi 10 janvier au conseil des ministres.

Aux termes de ce projet, les investissements en provenance de pays de la Communauté européenne, déjà largement libres, seront soumis à des procédures administratives encore allégées. Une " reconnaissance permanente communautaire, sorte de " visa permanent " serait délivré aux investisseurs communautaires établis souhaitant mener des opérations en France, les dispensant de toute déclaration préalable. Les entreprises de taille plus modeste seront toujours tenues de déclarer préalablement leur intention d'achat, afin de permettre la vérification de l'origine véritablement communautaire de l'investissement, mais le délai de réponse ne devra pas être supérieur à quinze jours.

Pour autant, l'article 223 du traité de Rome permettra toujours de se protéger contre des investissements jugés " sensibles ", principalement dans les secteurs de la défense nationale et de la santé.

Quant aux investissements en provenance de pays extérieurs à la Communauté, les procédures doivent, au terme du nouveau dispositif, bénéficier de procédures administratives plus rapides. Si, au bout d'un délai d'un mois, le Trésor, qui doit donner son aval à toute acquisition d'entreprise française d'une valeur supérieure à 10 millions de francs, n'a pas réagi, cette non-réponse vaudra accord tacite. Quai de Bercy, on ne cache pas que la longueur de la procédure n'est pas sans rapport avec l'accueil réservé par le pays demandeur aux investissements français sur son propre territoire.

En adoptant ce nouveau dispositif, dont l'impact se veut largement psychologique, la France entend se dégager de sa réputation de pays protectionniste en matière d'investissements étrangers : " Il ne s'agit pas de vendre l'industrie française à l'étranger, mais de jouer la carte de l'ouverture internationale " , souligne-t-on au ministère de l'économie et des finances. Une volonté qui s'explique largement par la dégradation récente des résultats du commerce extérieur et l'écart croissant entre les investissements réalisés par les Français à l'étranger et ceux effectués par les étrangers en France. En 1985, les deux courants étaient sensiblement égaux, avec 20 milliards d'investissements français à l'étranger contre 19,9 milliards d'opérations étrangères en France. En 1988, l'écart s'était creusé à 76 milliards contre 43 milliards. L'année 1989 devrait se solder par un résultat encore plus préoccupant, puisqu'au cours des neuf premiers mois de l'année les investissements français à l'étranger ont totalisé, selon des données provisoires calculées par la Banque de France, 71,7 milliards de francs, alors que les investissements étrangers en France étaient limités à 27,8 milliards.

Mr Fauroux, ministre de l'industrie, partage entièrement l'avis de Mr Bérégovoy. Il était allé dès cet été au Japon puis aux Etats-Unis, faire savoir l' " accueil chaleureux " que la France réserve désormais aux investisseurs. Un cas d'école avait même été pris dans l'automobile, où Mr Fauroux avait essayé, en dépit de l'opposition de Renault et de Peugeot, d'attirer l'usine que Toyota voulait bâtir en Europe. Cette usine, comme celles des autres constructeurs automobiles nippons, ira finalement en Grande-Bretagne, les Japonais ayant encore, à l'évidence, l'image d'une France protectionniste.

De retour d'URSS (où il n'existe ni assurance automobile obligatoire ni responsabilité civile en droit commun), Mr Michel Albert annonce l'ouverture aux AGF de dix emplois pour jeunes assureurs de l'Europe de l'Est.

" Nous sommes la première entreprise française à le faire ", dit-il, en comptant déjà sur un Polonais, un Hongrois, un Tchèque et un Allemand de l'Est. Avec l'idée que ces jeunes assureurs, basés au département international de la compagnie, pourront tout aussi bien y faire carrière que retourner dans leur pays d'origine, préparer des joint-ventures ou créer des filiales... A l'image de ce que fit, dans les années 10, un collaborateur de la société, en partant avec une valise remplie de francs-or pour le Brésil, où les AGF ont aujourd'hui une part de marché presque aussi forte qu'en France.

L'ancien secrétaire d'Etat est-allemand au commerce extérieur, Mr Alexander Schalck-Golodkowski, l'éminence grise d'Erich Honecker chargée de la chasse aux devises, a été libéré mardi 9 janvier par la justice de Berlin-Ouest à laquelle il s'était livré le 6 décembre dernier.

Le procureur général de Berlin-Ouest, Mr Dietrich Schultz, a indiqué qu'il avait opposé une fin de non-recevoir aux autorités est-allemandes qui réclamaient l'expulsion de l'ancien secrétaire d'Etat vers la RDA. Mr Schalck-Golodkowski est poursuivi dans son pays pour " abus de confiance aggravés au détriment de la propriété socialiste. "

La justice est-allemande reproche à l'ancien secrétaire d'Etat son rôle de " coordination commerciale " auprès de diverses firmes douteuses, dont les activités s'étendaient du commerce des antiquités à celui des armes, pour se procurer des devises fortes. On lui reproche aussi d'avoir donné l'ordre de faire construire, sur le budget du ministère du commerce extérieur, des maisons pour l'ancien chef de l'économie est-allemande Günther Mittag, aujourd'hui incarcéré.

- Mr Egon Krenz, successeur de Mr Erich Honecker et chef de l'Etat est-allemand durant une quarantaine de jours jusqu'à sa démission le 6 décembre, a remis son mandat de député, à la demande de son parti, le SED-PDS (parti communiste), a-t-on appris officiellement mercredi 10 janvier.

Le Conseil supérieur du pacte national que le président Ben Ali a décidé de créer (le Monde du 2 janvier) a tenu, mardi 9 janvier, sa première réunion sous la présidence du premier ministre, Mr Ahmed Karoui, mais en l'absence de trois des six partis de l'opposition et du représentant du courant islamiste, qui ont refusé d'y participer. Cette instance doit permettre de relancer le dialogue qui a repris entre les signataires du pacte national, paraphé le 7 novembre 1988, afin d'accélérer le processus démocratique par diverses initiatives dont un réexamen de certaines lois qui, lors de leur adoption, ont été critiquées par l'ensemble des courants politiques.

Lors de cette première rencontre, il a été décidé de demander au chef de l'Etat de réviser le code électoral qui avait largement favorisé le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti au pouvoir, lors des élections législatives d'avril dernier. Il a aussi été recommandé d'organiser une consultation nationale sur la politique éducative " ouverte sur les sciences modernes et les droits de l'homme " mais " à même de conforter l'identité arabo-islamique " du pays.

Tout en réaffirmant leur " attachement au dialogue ", le Mouvement des démocrates-socialistes (MDS) et le Parti communiste tunisien, les deux formations de l'opposition les plus anciennes, ont justifié leur boycottage par l'absence de contacts préliminaires à la création de ce Conseil supérieur.

- La grève d'environ vingt-six mille cheminots noirs sud-africains, qui a débuté il y a près de dix semaines, s'est soldée par un bain de sang, mardi matin 9 janvier à Germiston, dans la banlieue sud-est de Johannesburg, lors d'affrontements violents entre centaines de grévistes et de non-grévistes, tous noirs, qui ont fait au moins six morts et plusieurs dizaines de blessés. Ce sanglant règlement de comptes porte à au moins dix-neuf le nombre officiel des victimes de la grève, qui a débuté, le 2 novembre, pour des questions salariales.

Brasilia. - Mr Saulo Ramos, ministre de la justice, a annoncé, le mardi 9 janvier à Brasilia, une " solution pacifique " pour l'évacuation des chercheurs d'or (garimpeiros) des territoires des Indiens Yanomami (Etat de Roraima, nord du Brésil). Lors d'une conférence de presse, le ministre a indiqué qu'" en trois jours seulement " un accord était intervenu à Boa-Vista (capitale du Roraima) entre la police fédérale, la Fondation nationale de l'Indien (FUNAI), l'Institut brésilien de l'environnement (IBAMA), les garimpeiros et les représentants des transports aériens de la région " pour un retrait pacifique " des quelques quarante mille chercheurs d'or qui opèrent illégalement dans la région.

" Ils seront autorisés à s'installer dans trois zones délimitées des " Forêts nationales " (dans la même région), mais hors des territoires indiens ", a indiqué le ministre. Aux termes de la décision judiciaire d'octobre dernier, qui a précipité l'" Opération Yanomami " pour l'évacuation des garimpeiros par la police, les chercheurs d'or devaient être expulsés de la région, y compris des " Forêts nationales ", qui font partie de l'aire traditionnelle de circulation des neuf mille Yanomami, nomades, vivant dans la région. Le gouverneur de l'Etat de Roraima, Mr Romero Juca, ancien président de la FUNAI, et aujourd'hui l'un des plus farouches défenseurs des garimpeiros, a déjà donné son assentiment au repli de ceux-ci vers les zones contrôlées.

Les organisations de défense des Indiens, interrogées mardi soir, se déclarent pour leur part " extrêmement préoccupées par le plan du ministre de la justice ". Elles soulignent que les zones contrôlées " encerclent " les Yanomami, et qu'il sera facile pour les chercheurs d'or de revenir dans les territoires indiens.

A deux mois de la passation des pouvoirs, Mr Patricio Aylwin a rendu publique, mardi 9 janvier, la composition de son gouvernement. Y seront représentés les principaux partis de la Concertation pour la démocratie, la coalition de centre-gauche qui a remporté les élections générales du 14 décembre dernier.

Avec la moitié des ministères, la démocratie chrétienne, à laquelle appartient le futur président de la République, se taille la part du lion. L'intérieur, dont le ministre fait office, au Chili, de chef du gouvernement, est confié à l'un des dirigeants de la formation centriste, Mr Enrique Krauss, qui fut l'organisateur de la campagne électorale de Mr Aylwin.

Les portefeuilles " sensibles " sont presque tous attribués à des hommes du premier parti de la majorité présidentielle. Les finances reviennent à Mr Alejandro Foxley, le plus en vue des économistes démocrates-chrétiens, qui a su, par sa modération, se concilier les bonnes grâces des milieux d'affaires. Représentant de l'aile droite de la démocratie chrétienne, Mr Patricio Rojas, nomme ministre de la défense, sera le premier civil à superviser les forces armées depuis le coup d'Etat de 1973.

Le ministère des affaires étrangères, en revanche, sera occupé par le dirigeant radical, Mr Enrique Silva Cimma. Quant aux socialistes, ils obtiennent cinq postes, dont celui de l'éducation, confié à Mr Ricardo Lagos, président du parti pour la démocratie et candidat malheureux au Sénat. Le plus populaire des leaders du PS joue là sa carrière politique à quitte ou double. En effet, le passif laissé par le régime militaire en matière d'enseignement public est considérable et les moyens financiers dont disposera le futur ministre seront limités.

Coordonateurs de cette équipe gouvernementale très politique, MM Krauss et Foxley sont chargés de limer les aspérités avec les autorités en place. Ils ont d'ailleurs multiplié, dès le lendemain des élections générales, les rencontres avec l'actuel ministre de l'intérieur, Mr Carlos Caceres. C'est ainsi que la loi sur l'organisation des forces armées, qui a donné lieu à une polémique intense - y compris entre militaires - en raison des prérogatives exorbitantes réservées aux commandants en chef dans son projet originel, pourrait finalement faire l'objet d'un accord. Encore faudra-t-il pour cela vaincre les dernières réticences du général Pinochet et de l'armée de terre, qui en retardent l'approbation.

Intérieur : Mr Enrique Krauss Rusque, avocat, (DC) ; Relations extérieures : Mr Enrique Silva Cimma, avocat, social-démocrate ; Economie : Mr Carlos Ominami Pascual, économiste, socialiste ; Finances : Mr Alejandro Foxley Rioseco, économiste (DC) ; Education : Mr Ricardo Lagos Escobar, avocat et économiste, socialiste ; Justice : Mr Francisco Cumplido Cereceda, avocat (DC) ; Défense : Mr Patricio Rojas Saavedra, médecin (DC) ; Travaux publics : Mr Carlos Hurtado Ruiz Tagle, ingénieur, centre-droit ; Agriculture : Mr Juan Agustin Figueroa Yanez, avocat, social-démocrate ; Equipement : Mr Luis Alvarado Constella, géographe et sociologue, socialiste ; Travail : Mr René Cortazar Sanz, économiste (DC) ; Santé : Mr Jorge Jimenez de La Jara, médecin (DC) ; Ressources minières : Mr Juan Hamilton Depassier, avocat (DC) ; Logement : Mr Alberto Etchegaray Aubry, ingénieur, indépendant ; Transports et télécommunications : Mr German Correa Diaz, sociologue, socialiste.

A ces nominations s'ajoutent celles du secrétaire général du gouvernement, Mr Enrique Correa Diaz, socialiste, et celles de quatre autres secrétaires avec rang de ministre : Secrétaire à la présidence : Mr Edgardo Boeninger Kausel, ingénieur (DC) ; Bureau de la planification nationale : Mr Sergio Molina Silva, économiste, (DC) ; Corporation d'aide à la production : Mr René Abeliuk Manasevic, avocat, social-démocrate ; Commission nationale de l'énergie : Mr Jaime Toha Gonzales, socialiste.

Le département américain de la Défense a estimé que le nombre des civils panaméens tués lors de l'invasion américaine du mois dernier ne dépassait pas deux cent vingt, chiffre nettement inférieur aux estimations officieuses faisant état d'un millier de morts. Mr Bob Hall, porte-parole du Pentagone, a déclaré mardi 9 janvier que ce chiffre avait été fourni par le commandement militaire américain à Panama et que celui-ci travaillait en collaboration avec les autorités panaméennes pour établir un bilan exact. Le Pentagone avait avancé la semaine dernière un bilan de 314 soldats panaméens tués et 124 blessés, de 23 morts et 323 blessés parmi les militaires américains (trois civils américains ont été tués également).

Au sujet des proches du général Noriega, plusieurs officiers ont trouvé l'asile diplomatique dans la résidence de l'ambassadeur du Pérou à Panama, qui a été encerclée par les forces américaines. Trois des vingt-sept citoyens panaméens réfugiés à l'ambassade de Cuba ont pour leur part quitté le bâtiment où se trouvent encore l'épouse du général, Mme Felicidad Sieiro, ses trois filles, et son gendre. Mr Gaspar Wittgreen, ambassadeur du Panama en France et ami personnel de Manuel Antonio Noriega, a lui été destitué par le nouveau gouvernement panaméen, mais n'a pas été inculpé.

A Miami, le juge fédéral William Hoeveler a reporté au 26 janvier une audition - initialement prévue mardi - du général Noriega.

Le président Chadli Bendjedid s'est prononcé contre " toutes les interdictions " visant la culture berbère , a déclaré, mardi 9 janvier, Mr Hocine Ait-Ahmed, l'un des dirigeants historiques de la Révolution algérienne, après sa première rencontre avec le chef de l'Etat. De retour en Algérie le 15 décembre, Mr Ait-Ahmed est le troisième chef de parti reçu par Mr Chadli Bendjedid qui avait réservé, la veille, ses premiers entretiens au président du Front islamique du salut, Mr Abassi Madani, et au président du Parti social-démocrate, Mr Abderrahane Adjerid.

D'autre part, des affrontements ayant fait " des blessés " ont opposé, lundi 8 janvier à Oran, la gendarmerie nationale et des étudiants qui manifestaient contre la diminution de leurs bourses décidée récemment par les autorités, a rapporté l'agence algérienne APS. Les étudiants, en grève depuis quarante-cinq jours, avaient bloqué la route entre Oran et l'aéroport de la Senia, en signe de protestation contre cette mesure qui continue de susciter des remous au sein de plusieurs instituts.

"L'assurance est en pleine mutation. Comment se situent les AGF dans ce mouvement?

- L'assurance est en pleine mutation, mais pas comme vous le croyez. L'assureur est un producteur net d'épargne, et à cet égard l'assurance va jouer dans les années à venir un rôle de turbo de l'économie. Il y a vingt ans, l'épargne était abondante et les taux d'intérêt étaient bas. Aujourd'hui l'épargne est rare et les taux réels atteignent des sommets historiques. Conséquence : la puissance économique des nations ne sera pas seulement fondée sur l'informatique ou les biotechnologies, mais sur leur capacité à fabriquer de l'épargne longue. C'est là le sens du clivage entre les Etats-Unis et le Japon. L'un est producteur net de dettes et l'autre producteur net d'épargne.

" Qui fabrique de l'épargne dans les pays où l'Etat et les consommateurs s'endettent? Essentiellement les systèmes d'assurances. Or, malgré un premier effort budgétaire en 1989 et 1990, la France continue à surtaxer son assurance. De plus, dans l'ensemble des financements sociaux, elle privilégie l'impôt par rapport à l'épargne, autrement dit le percepteur par rapport à l'assureur. Après les progrès accomplis depuis six ou sept ans, c'est là le vice structurel le plus grave de notre politique économique. Année après année, il imprime sa marque rouge sur le solde de nos échanges extérieurs.

- Dans ce cadre, on voit certaines compagnies s'activer, jouer la part de marché en France et à l'étranger. Les AGF ne sont-elles pas inertes?

- De 1981 à 1988, notre chiffre d'affaires a triplé globalement et a quadruplé à l'étranger; notre bénéfice a été multiplié par vingt et la valeur de l'action AGF par trente. Pour 1989, notre chiffre d'affaires va encore croitre de 17% (de 33 à 39 milliards) et notre bénéfice de 20 % (de 2 à 2,4 milliards). Voilà notre manière d'être inertes.

- Comment y êtes-vous parvenus?

- La force de la maison, c'est d'abord sa continuité. Le symbole en est Mr Roger Papaz, notre directeur général, présent aux AGF depuis quarante-trois ans. De plus, il n'y a eu que deux présidents entre 1970 et 1989 : à la suite de Bernard Chenot, Georges Plescoff est resté onze ans, et moi huit ans.

" Deuxième point fort du groupe AGF, son unité. Il y a chez nous un esprit d'équipe qui constitue un puissant facteur d'efficacité : mieux, c'est tout simplement pour moi un but, un but de la vie. Ce but, je suis persuadé que nous allons l'atteindre aussi avec les deux nouveaux directeurs généraux, Jean-Daniel Le Franc et Yves Mansion.

- Il n'empêche. Dans le classement des compagnies européennes, les AGF n'ont-elles pas rétrogradé?

- C'est la question que j'attendais. Il y a cinq ans, nous étions treizième dans la Communauté plus la Suisse, nous sommes onzième aujourd'hui. Mais la délectation avec laquelle vous m'interrogez sur la taille est un syndrome caractéristique du PAF, le "paysage assuranciel français". La quintessence du bon genre à la française en matière d'assurance tient en effet à deux principes. Le premier est celui de la citrouille : plus c'est gros, plus c'est beau. Le second est celui de la grenouille, qui doit gonfler et devenir aussi grosse qu'un bÓuf. Toute compagnie non citrouille et qui aurait une stratégie non grenouille serait par définition une compagnie gribouille.

- Pourquoi la taille ne serait-elle pas un élément positif dans la stratégie d'un assureur comme elle l'est pour l'industrie?

- Pour deux raisons. Primo : l'assurance n'est un marché mondial que dans les grands risques industriels, les transports et la réassurance. Il est donc peu probable qu'elle subisse le phénomène de concentration qu'ont connu l'industrie pétrolière, le ciment ou le pneumatique. Secondo : les coûts d'investissement pour le lancement d'un produit d'assurance sont très faibles en comparaison de ceux d'un produit industriel.

- N'y a-t-il aucune corrélation entre la taille et la rentabilité?

- Les plus gros ne sont pas les plus rentables. Dans notre métier, il est facile de croitre, si l'on accepte de s'appauvrir. Soit par croissance interne, en abaissant les tarifs sans sélection. Soit, de manière beaucoup plus rapide, par croissance externe. Actuellement, presque personne ne se préoccupe de la valeur intrinsèque d'une compagnie d'assurances, à savoir son actif net économique, et il est à la mode de dire qu'elle vaut entre une fois et demie et deux fois son chiffre d'affaires. Sur ces bases, la croissance externe ne rapporte en général pas plus de 1% à 2%. Or le taux des obligations est de 9%. Ainsi, chaque fois qu'une compagnie d'assurances investit 1 milliard pour sa croissance externe dans les conditions banales du marché, elle se prive de 70 ou 80 millions de revenus par an. Pendant combien de temps la progression du chiffre d'affaires suffira-t-elle à consoler les actionnaires de la maigreur des dividendes?

- Alors, quand Mr Peyrelevade, PDG de l'UAP, dépense 14 milliards de francs pour prendre 34% de Victoire...

- Alors là, je dis bravo! Cette opération est remarquable. Elle transcende les contingences financières et commerciales à moyen terme car elle revient, pour un prix de 14 milliards, à prendre le pouvoir sur une pyramide de compagnies qui, de l'UAP à Colonia, additionnent plus de 100 milliards de chiffre d'affaires.

- Mais la croissance externe n'est pas le seul fait des compagnies d'assurances françaises...

- Il n'y a guère plus de huit ou dix grandes compagnies d'assurances dans le monde (sur dix mille...) à pratiquer à vaste échelle la croissance externe : Allianz, la première compagnie allemande; Zurich et Winterthur, les deux premières compagnies suisses; Generali, le numéro un italien, et quatre françaises, le Midi, qui a aujourd'hui disparu dans AXA, et Victoire, qui a été intégrée dans l'ensemble UAP-Suez. Ne restent plus sur cette liste que deux françaises, AXA et l'UAP. Aucune compagnie, ni anglaise, ni américaine, ni japonaise, ne pratique la croissance externe à pareille échelle. L'Europe compte quatre mille compagnies d'assurances et je fais le pari que dans dix ans il en restera plus de deux mille. C'est pourquoi, aux AGF, nous récusons le "panurgisme" de la croissance externe tous azimuts. Notre stratégie est la stratégie de l'optimum croissance-rentabilité.

" Cela explique que, selon l'étude de McKinsey-l'Expansion portant sur seize compagnies françaises depuis dix ans, les AGF apparaissent comme le numéro un du combiné taille-rentabilité. De même, une toute récente analyse de Strategic Planning Associates classant vingt-cinq compagnies européennes au combiné croissance-rentabilité situe les AGF dans le triangle d'or : le gagnant toutes catégories est le britannique Prudential et le deuxième, Victoire; les AGF sont troisièmes. N'oublions pas qu'à l'international nos investissements au cours des cinq dernières années ont dépassé 3 milliards de francs, soit plus que pendant les cent cinquante années précédentes.

- En fonction de votre raisonnement antérieur, vous perdez donc de ce fait environ 200 millions par an...

- Pas du tout, car notre croissance externe est extrêmement sélective. Nous attendons le temps qu'il faut pour n'acheter que des sociétés comportant des synergies rapides, en procédant soit par étapes (Angleterre), soit par regroupements (Espagne), soit par souscription à des augmentations de capital (Italie). Résultat : en 1989, l'augmentation de notre chiffre d'affaires, soit 6 milliards (17%), correspond à un coût d'investissements par milliard de chiffre d'affaires qui représente le tiers des 6,5 milliards que l'Allianz a payés pour acquérir 4 milliards de chiffre d'affaires de Via et Rhin-et-Moselle. Mais le plus plaisant est ici l'incrédulité qu'exprimaient certains, l'été dernier, quand nous disions que nous n'avions vraiment pas envie d'acheter à un tel prix les compagnies d'assurances de la Mixte...

- La "bancassurance" ne vous a pas tenté non plus, semble-t-il?

- L'idée selon laquelle on bâtit des groupes banque-assurance par des prises de participation croisées ou par une prise de contrôle dans le but de mélanger produits et métiers est encore au stade expérimental. Le seul modèle réel de "bancassurance" est offert par le groupe Sears aux Etats-Unis, et ce n'est pas un succès.

" Par rapport à ce courant, les AGF ont une idée claire. Dans le néologisme "bancassurance", ce n'est pas un hasard si la banque passe avant l'assurance. C'est elle qui est la grande gagnante puisqu'elle a des problèmes de fonds propres (ratio Cooke) et d'emploi de son personnel. En revanche, l'assureur qui souhaite se développer à l'aide de guichets bancaires risque de concurrencer ses propres réseaux.

- Aux AGF, nous avons donc choisi d'investir en priorité non pas dans les réseaux des autres mais dans nos propres réseaux, de les moderniser et de mériter leur confiance en leur donnant le meilleur de nous-mêmes. Nos agents généraux ne seront guère tentés de devenir courtiers car ils seront contents de travailler pour les AGF. La liste des onze produits financiers AGF-finance que nous lançons en ce moment-même pour les réseaux-vie intéresse également les agents généraux."

Avec le concours des gouvernements, la SNCF avance dans la voie de la modernisation de sa gestion : la suppression de 38 milliards de francs de dettes ne contribuera pas peu à la disparition de l'" administration du chemin de fer ", qu'elle a trop souvent incarnée.

En supprimant 38 milliards de francs de dettes ferroviaires, le gouvernement va plus loin et met fin à une situation stupide, qui le conduisait à donner 3,8 milliards de subventions chaque année à la SNCF, que celle-ci reversait aussitôt à ses créanciers... sans que ce système permette de rembourser le capital dû. Voici une inutile prothèse budgétaire supprimée et la fin d'un système malsain de cavalerie.

Si le gouvernement veut dénouer quelques-uns des liens qui empêchent encore de croire que la SNCF est devenue une entreprise à part entière, il faudra qu'il accepte de faire preuve de la même clairvoyance dans le domaine social que dans les secteurs tarifaires ou financiers. Il n'y aura pas de " gestion moderne des ressources humaines " tant que la société nationale n'aura pas reçu la pleine responsabilité de ses dépenses de personnel, pour faire face aux adaptations du grand marché européen et à la concurrence effrénée de la route.

Une association de sourds, Symbiose, a décidé de sous-titrer des films français en français pour permettre aux quatre millions de mal-entendants, recensés en France, d'aller au cinéma. La première aura lieu le 3 février à 15 heures au cinéma le Galilée à Argenteuil, avec la projection de Camille Claudel.

La Ve édition des Victoires de la Musique aura lieu le 3 février et comportera seize catégories. Parmi les nominations, citons Francis Cabrel, Johnny Hallyday et Michel Sardou (artiste interprète masculin de l'année), Elsa, Patricia Kaas et Vanessa Paradis (interprète féminine), C'est écrit, de Francis Cabrel, Quand j'serai K.O., d'Alain Souchon, Le soleil donne, d'Alain Souchon et Laurent Voulzy (chanson de l'année), Cadillac, Sarbacane et Ultra moderne solitude (album de l'année), Gipsy Kings, Kassav et Mano Negra (groupe de l'année), Claude Bolling, Didier Lockwood et Michel Petrucciani (musicien de jazz), Guy Bedos, Les Inconnus et Smain (humoriste de l'année), la Création du monde, de Bernard Parmegiani, Montségur, de Marcel Landowski et Requiem pour alto solo, chÓurs mixtes et orchestre, de Marc Eychenne (création de musique contemporaine).

Mme Christiane Doré devrait être prochainement portée à la présidence des régies publicitaires d'Antenne 2 et de FR 3 par les conseils d'administration de ces deux sociétés. Après des semaines d'affrontements feutrés (le Monde du 25 novembre), Mr Philippe Guilhaume, président commun aux deux chaines, et Mme Catherine Tasca, ministre délégué à la communication, sont en effet tombés d'accord sur le nom de cette femme de quarante-sept ans, qui commença sa carrière comme journaliste spécialisée dans la défense des consommateurs.

Militante socialiste, déléguée nationale du PS pour les problèmes de consommation, elle fait un bref passage au cabinet de Mme Catherine Lalumière en 1981, avant d'être propulsée en 1982 à la présidence de la Sofinco, établissement de crédit nationalisé en 1982. Limogée par Mr Jacques Chirac en 1986, Mme Doré présidait jusqu'à maintenant la SCAC, une filiale du groupe Bolloré.

Le vice-président du Sinn Fein (branche politique légale de l'Armée républicaine irlandaise), Mr Danny Morrisson, a été inculpé d'appartenance à l'IRA, de tentative d'enlèvement et de tentative de meurtre, a annoncé mercredi 10 janvier la police d'Ulster (RUC). Il devait comparaitre le même jour devant un tribunal de Belfast avec quatre autres personnes inculpées sous les mêmes chefs.

Mr Danny Morrisson, l'un des porte-parole les plus en vue du Sinn Fein, a été plusieurs fois candidat du Mouvement républicain irlandais aux élections législatives et européennes.

A Issy-les-Moulineaux, la rue Jean-Pierre-Timbaud s'appelle désormais boulevard des Iles. Sur chacun des bras de Seine, des promoteurs vantent sur des panneaux de 4 mètres sur 3 mètres peints en couleur pastel la douceur de vivre demain à "Saint-Germain en l'Isle". Côté plaine, c'est-à-dire côté Boulogne, ce sont de petits pêcheurs qui taquinent des poissons dans une eau où le maire de Paris a promis de se baigner bientôt ; côté Issy, face aux collines de Brimborion et aux coteaux de Meudon, la maquette du groupe SEERI, exposée au CNIT de la Défense, prévoit même un petit port de plaisance. Au pied des grues et de la Tour aux figures de Dubuffet, dans ces jardins plantés sur un premier terrain libéré par l'armée, l'ile Seguin, en aval, ressemble de plus en plus à un vaisseau fantôme.

Dans le "croissant d'or" des Hauts-de-Seine, où le tissu urbain est de plus en plus dense, le mot d'ordre se retrouve dans toutes les bouches : il faut re-conquérir les bords de Seine. Les rives, ce sont aussi les iles, puisque, en cet endroit, le fleuve, de plus en plus indolent, a parsemé ses méandres de nombreux bancs de terre. Aidée par la loi de décentralisation, qui a donné plus de pouvoirs et donc plus d'idées aux maires, la ruée a commencé il y a quelques années déjà. "C'est d'ailleurs un phénomène mondial, commente un promoteur familier de l'Hudson. Les fleuves sont les derniers espaces imprenables des villes, juste avant les bois et les cimetières. "

Une descente de la Seine en péniche a d'ailleurs de quoi susciter les plus folles ambitions. La traversée de Paris et celle de l'Ile-de-France ressemble à celle d'un désert. Sur les berges, peu de promeneurs, sauf aux beaux jours, mais alors ils stationnent, histoire de bronzer. Les centrales à béton jaunes viennent interrompre la monotonie de rives empierrées. Les chemins de hâlage ont disparu et, au loin, derrière les voies rapides, les immeubles de front de Seine font grise mine. Les villes boudent le fleuve et lui tournent le dos.

L'histoire est vieille. Celle des berges se mêle avec celle des iles. Espaces " hors la ville ", les rives du fleuve ont toujours été le lieu des exclus ou des marginaux. Eugène Sue parlait de l'ile aux Chiens, à Asnières, comme d'un repère de " gens sans aveu, de vagabonds en rupture de ban ". Avant la création du cimetière, en 1899, elle s'appelait d'ailleurs l'ile aux Ravageurs, du nom de ces dragueurs de Seine que la municipalité payait pour les cadavres qu'ils repêchaient.

L'ile de la Jatte, au dix-huitième siècle transformée en jardins pour le roi, haut lieu de jeux nautiques, de galanteries et de feux d'artifice, n'était au début du siècle qu'un dépotoir noyé dans un égout, un coupe-gorge et un terrain de duels. Et il faut voir aujourd'hui, au 45 rue Pierre-Poli, sur le petit bras de Seine, les derniers bidonvilles de l'ile Saint-Germain : une étroite allée aveugle et boueuse, des maisons de bois brinquebalantes où tentent de vivre des familles d'immigrés exclusivement ma- ghrébines. Les Portugais, arrivés avant, louent aujourd'hui à prix d'or les petites maisons de banlieue à un étage achetées pour une bouchée de pain il y a dix ou quinze ans.

La forteresse Seguin, elle, est le symbole des années 30. Erigée dans une ile qui avait mis les guinguettes à la mode, la citadelle ouvrière s'affiche fièrement comme la figure de proue de l'ère industrielle. Les iles suivent les rives et, ici et là, presque toutes les nouvelles ZAC (zones d'aménagement concerté) correspondent à l'emplacement d'anciennes usines, souvent aéronautiques ou automobiles, naguère séduites par le faible coût du terrain et la proximité d'un moyen de transport et d'un égout fort utiles. Issy a continué à accueillir les industriels dont le Paris d'Haussmann avait commencé à se débarrasser et, comme l'ile de la Jatte, s'est muée en un assemblage baroque de maisons, de ferronneries, de hangars, d'ateliers qui n'ont pas tous encore disparu.

Pourtant, les marteaux-piqueurs vont bon train. Renault annonce la fermeture de l'ilot Seguin. Sur les 7,6 hectares de ses terrains boulonnais du " trapèze " entre Marcel-Sembat-Billancourt et face au parc des Glacières - que la Régie a déjà cédés en 1986 et 1989, les ventes de la COGEDIM (des bureaux, quatre immeubles d'appartements vendus en quelques jours entre 22 000 F et 25 000 F le mètre carré, une résidence-service) sont pour ainsi dire bouclées. Sur la pointe aval de la Jatte, d'immenses grues achèvent de dresser pour la SATIS des immeubles d'habitation de six ou sept étages sur l'emplacement des anciennes usines Couzinet (fournisseur attitré du Neuilléen Jean Mermoz), devenues, plus tard, le siège d'une société de construction de cloisons amovibles.

Enfin, sur les terrains des anciennes usines Citroën de Levallois, entre le pont du même nom et une piscine municipale, la SEMARELP, société d'économie mixte chargée par la ville d'aménager le site, caresse d'ambitieux projets. Outre les programmes d'habitation notamment confiés à la COGEDIM (" Levallois grand place ", 30 000 F le mètre carré) le long du quai Michelet, elle souhaite aménager un port de plaisance, un club d'aviron, voire un restaurant sur les berges mêmes de la Seine, et négocie pour cela avec le Port autonome de Paris le départ de son locataire, les Bétons de Paris.

Un symbole, évidemment. La preuve que, en une décennie, la civilisation du tertiaire et des loisirs a supplanté la civilisation industrielle, que le fleuve n'a plus seulement un rôle économique à jouer pour toutes ces villes qui ont pignon sur Seine. Une idée qui fait bondir Bruno Grange, le directeur du Port autonome de Paris, chargé dans toute l'Ile-de-France de gérer et de défendre 500 kilomètres de voies navigables, mais aussi 700 hectares de zones " industrielles " et une soixantaine de ports, et à ce titre sans cesse sollicité par les communes qui souhaitent avoir accès à l'eau. " La crise économique nous oblige à privilégier les problèmes économiques. Or, et malgré une baisse du trafic conjoncturelle, on oublie trop souvent que près d'une tonne sur quatre des approvisionnements de la région Ile-de-France arrive par voie d'eau, et que la voie fluviale, aménagée pour des convois de 3 000 à 5 000 tonnes (c'est-à-dire, pour chacun, autant de charge transportée que 200 camions), est la seule voie à ne pas être saturée. Il y a d'ailleurs une forte demande orientée vers les entrepôts " clés en main " au bord de l'eau, et il faut y répondre en priorité. "

Plus qu'un problème administratif d'occupation des berges, par ailleurs fort complexe, l'enjeu concerne à la fois l'économie, l'écologie et l'urbanisme du fleuve. A la mission fleuves, créée par le secrétaire d'Etat chargé des transports, Georges Sarre, on souhaite faire de la Seine un espace " vivant et habité ", puisque, juge-t-on, " l'animation industrielle a bel et bien disparu ".

On cite en exemple l'urbanisation de Conflans-Sainte-Honorine, seule commune de l'agglomération parisienne où la ville (côté bras mort) soit ouverte sur le fleuve, avec ses escaliers, ses anneaux et son marché. " N'y aurait-il que deux types d'urbanisation : les centrales à béton et la Seine de Neuilly, de l'ile des impressionnistes ou du golf de Carrières-sur-Seine ?, demande Michel Cantal-Dupart. Il faut faire avec les deux, garder les chalands, peindre les centrales à béton, retracer les chemins de halage et ouvrir des espaces sur l'eau en accrochant des anneaux."

Architectes et promoteurs, sensibles à l'extraordinaire demande "d'eau et d'espaces verts, les deux atouts les plus vendeurs ces cinq dernières années", s'ouvrent donc sur le fleuve, soit directement, lorsque c'est encore possible (Alfortville), soit, lorsque les voies ferrées ou les voies rapides les en empêchent, d'une manière détournée. A Issy-les-Moulineaux, on compose avec la future et possible VRGS (voie rapide gauche Seine) tandis que sur les bords de Seine, entre Suresnes et Asnières, on traite au cas par cas. "Les bureaux sont très demandeurs parce que au-dessus du fleuve et de la voie rapide, une simple enseigne devient vite une extraordinaire vitrine commerciale", explique le président de la SEERI Ile-de-France, Jean-Michel Pasquet. A Courbevoie, le groupe immobilier a choisi de construire des immeubles d'habitation sur dalle, qui permet la vue sur fleuve mais évite les nuisances de la circulation.

Habitations de luxe, bases de loisirs et tertiaire, telle semble donc la vocation des berges et des iles. La première (et la dernière) ZAC de Neuilly, sur la Jatte, ne comprend pas de logements sociaux et le prix au mètre carré, dit l'un des architectes lui-même, "pourrait même s'envoler vers les 100 000 F". Ailleurs, c'est un "promoteur fluvial", appelé Fleuve concept et premier de l'espèce, qui construit en bord de Seine, près des jardins Robinson d'Asnières, un "port d'affaires urbain spécialement adapté à notre ère de loisirs". Le port Van-Gogh accueillera une capitainerie, un restaurant, quarante canots et "yachts fluviaux" (comprenez péniches) que boites de pub et cabinets d'architectes s'arrachent déjà pour 2,5 millions de francs.

Il reste en Ile-de-France des kilomètres de sites qui font rêver les plus fous. On aimerait bien faire bouger Gennevilliers, bastion du Port autonome ; ou encore les friches industrielles de la Seine-Saint-Denis. François Spoerry (l'architecte de Port-Grimaud) s'est attaqué à Port Cergy, cité lacustre chargée de redonner une âme à la ville nouvelle, mais n'a pas encore touché à la Seine. Qui un jour fera de l'Ile-Saint-Denis un village ? Qui construira l'ile Seguin ? Pour cette dernière, une certitude : elle sera de toute façon moins insulaire qu'aujourd'hui.

L'ile aux Chiens est aujourd'hui rattachée à la terre, la Jatte jette un nouveau pont vers Neuilly, et le conseil général veut élargir le pont de Billancourt à dix voies. Est-ce parce qu'elles ont eu la même histoire ? Les iles, depuis toujours, rejoignent les berges. Comme si leur vocation n'était, finalement, que de s'échouer.

Fermer Billancourt, l'idée était dans l'air depuis plus de vingt ans (le Monde du 22 novembre 1989). La décision est apparue inéluctable, après la " restructuration " de Renault opérée par Georges Besse en 1985, puis à cause de l'obligation édictée par Bruxelles de réduire la capacité de production en compensation de l'aide publique à l'entreprise, mais plusieurs mois ont passé avant l'annonce officielle, le 21 novembre dernier. Direction de la Régie, hauts fonctionnaires des ministères, conseillers à Matignon, tout le monde a utilisé la durée pour que les esprits évoluent.

Voici que plus de 30 hectares vont se trouver libres dans une région où la rareté des terrains constructibles est une donnée radicale. Au moment, qui plus est, où le gouvernement ouvre le " chantier de l'Ile-de-France ", avec la volonté affichée et insistante, de mettre un frein au développement anarchique de la région.

Matignon opte pour la prudence et l'ouverture. Prudence qui confirme la volonté politique de " ne pas laisser faire n'importe quoi ". Le 6 décembre dernier, répondant à des questions au gouvernement, Michel Rocard déclare à l'Assemblée nationale... " Ce même souci d'intérêt national nous guide pour l'utilisation du site de Billancourt. J'entends que l'Etat lance une opération d'intérêt national après s'être assuré de la maitrise foncière pour éviter tout risque de spéculation. " La précaution majeure prise, il n'est que plus facile, désormais, de ne rien précipiter. " J'ai demandé, ajoutait le chef du gouvernement, que soient préparées les modalités de mise en Óuvre en vue d'ouvrir une concertation avec les collectivités locales. "

Autrement dit, Matignon et, du coup, les ministres intéressés, celui de l'Equipement en particulier, se bornent pour l'instant à ouvrir les oreilles et non la bouche. Dès lors, insistent-ils, que la spéculation foncière est bloquée, l'Etat rachetant lui-même les terrains dont la Régie n'aura pas besoin, l'important est de favoriser l'éclosion des projets. Chez le premier ministre, l'on n'en écarte aucun a priori. Construire des logements sociaux ? Probablement. Le site de Billancourt représente une opportunité foncière tellement exceptionnelle qu'il serait absurde de ne pas en profiter. Mais, précise-t-on, sûrement pas des logements sociaux et rien d'autre. Les mêmes ne repoussent pas davantage la suggestion d'une nouvelle université ou à celle du " grand stade ". Mais on le répète : " Rien ne presse puisque Renault ne libérera pas ses terrains avant 1993. "

Les élus municipaux grenoblois d'opposition, tant ceux du Parti socialiste que ceux du Front national ou du groupe Ecologie-Autogestion, ont demandé, mardi 9 janvier, lors de trois conférences de presse distinctes, la réunion d'un conseil municipal extraordinaire pour débattre de la situation actuelle au sein de l'office HLM de la ville. Les activités de cet office font l'objet d'une enquête, et l'inspection générale de l'équipement examine depuis deux mois les conditions de passation de marchés de cet office, appelé OPALE. Le parquet général de Grenoble a saisi mercredi la chambre criminelle de la Cour de cassation, afin qu'elle désigne une cour d'appel chargée de traiter ce dossier. Des inculpations pourraient intervenir concernant des élus locaux, inculpations de nature à inquiéter le maire RPR de la ville, Mr Alain Carignon.

" Si le torrent de rumeurs continue à enfler, je me verrais dans l'obligation de l'endiguer et, croyez-moi, ceux-là mêmes qui sont aux commandes des vannes auraient alors tout intérêt à fermer la porte et veiller à mettre bien au sec leur appétit de pouvoir. " Le maire RPR de Grenoble, Mr Alain Carignon, également président du conseil général de l'Isère, se présente comme la " victime " d'une série d'" affaires " qui, depuis quelques semaines, empoisonnent la cité qu'il dirige depuis 1983.

La première de ces affaires débuta le 20 octobre 1989 lorsque Mr Vincent Rivier, l'un des principaux promoteurs immobiliers de la région Rhône-Alpes, spécialisé dans la création de parcs d'entreprises mais également maire de la commune de Noyarey (Isère), fut inculpé d'abus de biens sociaux, d'escroqueries et de présentation de faux bilan. Il fut ensuite écroué à la prison de Varces pour n'être finalement remis en liberté que cinquante-deux jours plus tard.

Entre Mr Rivier et Mr Carignon des liens étroits d'amitié s'étaient tissés, le maire de Grenoble ayant confié notamment à son ami la réalisation d'un tiers du programme du futur centre d'affaires (Europôle), d'une superficie de 250 000 mètres carrés, situé dans le centre de la cité dauphinoise.

Mr Rivier, ancien trésorier de la chambre de commerce et d'industrie de Grenoble, ne cachait pas, en outre, le rôle important qu'il jouait auprès de Mr Carignon en matière d'aménagement urbain et l'influence qu'il prétendait exercer dans les milieux économiques locaux en faveur de son ami. Ce dernier, malgré les affirmations des enquêteurs de la brigade financière de la police judiciaire qui qualifiaient alors l'" affaire Rivier " " d'escroquerie énorme " - d'après eux le montant du trou creusé par le promoteur avoisinerait les 40 millions de francs, - ne se départit pas de son soutien envers l'inculpé. " En aucun cas, ce n'est dans des circonstances de ce type qu'une amitié de longue date peut prendre fin ou être reniée par faiblesse ou, pis, par démagogie ", écrivait Mr Carignon dès le lendemain de l'incarcération de Mr Rivier.

" Depuis lors, toute la PJ tournait autour d'Alain Carignon ", affirme aujourd'hui un proche du maire qui a eu connaissance des investigations très poussées faites sur le projet Europôle conduit par la ville. Quelques mois auparavant, lors des " affaires " impliquant cette fois la SORMAE, également opérateur sur le site d'Europôle, les mêmes fonctionnaires s'étaient penchés sur le dossier afin de rechercher la présence d'éventuelles fausses factures. " A ma connaissance, on n'a rien trouvé ", déclare Mr Carignon.

Toutefois, les recherches policières ont finalement abouti à la mi-décembre à un organisme, l'OPALE, ancien office public d'HLM de la ville de Grenoble. Sur commission rogatoire délivrée par le juge d'instruction Mr Régis Vanhasbrouck, les policiers ont épluché les comptes de cet organisme dans lequel siègent sept représentants de la ville, membres uniquement de la majorité municipale, six personnalités nommées par le préfet de l'Isère, les autres membres étant élus par les locataires des HLM (trois) et désignés par les associations familiales (trois).

Les enquêteurs devaient constater l'existence de contrats signés avec le bureau d'études GLITEC, filiale du groupe Société de développement d'entreprises (SDE) que dirigeait Mr Vincent Rivier. Cette société avait été chargée au mois de septembre 1988, sans qu'il y ait eu au préalable d'appels d'offres, de la coordination des chantiers de réhabilitation des deux quartiers HLM Moyrand et Jouhaux, situés à Grenoble, moyennant une rémunération de 4,4 millions de francs. Dans le procès-verbal de la commission d'appels d'offres qui s'est tenue le 15 septembre 1988, présidée par Mme Christiane d'Ornano (RPR), conseillère municipale de Grenoble chargée des travaux, il a été mentionné expressément que cette dernière, " en accord avec Mr le maire (de Grenoble), demande que l'OPALE travaille avec GLITEC ".

Ces faits sont-ils suffisamment graves pour expliquer, à eux seuls, la démission précipitée de Mme d'Ornano, annoncée le 29 décembre en fin d'après-midi devant un parterre d'élus et de journalistes convoqués en toute hâte (le Monde daté 31 décembre 1989-1er janvier 1990). Le contrat avec GLITEC, selon Mr Jean-François Parent, l'un des membres de l'OPALE, désigné par le préfet, a-t-il été surfacturé ou a-t-il servi à autre chose qu'à rémunérer une mission d'ordre technique ? Le GLITEC était-il d'ailleurs vraiment utile pour la bonne marche des opérations de réhabilitation alors que d'autres bureaux d'études, notamment celui de l'OPALE, étaient engagés dans les mêmes travaux ?

Ces questions ont, pour partie, reçu des réponses : le coût comparatif des participations du GLITEC entre plusieurs offices d'HLM, notamment celui de Lyon, fait apparaitre que le prix moyen d'intervention par logement a été de 12 700 F pour la première tranche de l'opération " La sauvegarde ", à Lyon, de 12 153 F pour le programme Moyrand et de 14 133 F pour celui de Jouhaux, à Grenoble. Quant au rôle joué par l'entreprise sur le terrain, les habitants des quartiers concernés estiment qu'il n'a nullement été " fictif " et " inutile ", comme le prétendent les enquêteurs de la PJ.

Une requête a été déposée la semaine dernière par le parquet de Grenoble auprès de la chambre criminelle de la Cour de cassation, demandant l'inculpation de Mme d'Ornano et la désignation d'un juge d'instruction au sein d'une autre circonscription judiciaire en raison des fonctions municipales occupées par l'élue au moment des faits. Rien pour l'instant n'est cependant venu confirmer ou infirmer l'éventuelle demande d'inculpation de Mr Carignon. " On veut m'atteindre. On ne l'a pas pu lors des élections cantonales de 1988 et des municipales de 1989. On essaie de s'y prendre autrement aujourd'hui. N'ayant pas pu me battre, on veut m'abattre ", affirme le maire qui prétend n'être " attaqué que par des rumeurs ". Il se déclare d'ailleurs prêt à répliquer : " Les guéguerres politiciennes m'ont toujours donné des haut-le-cÓur : mais, voyez-vous, il n'est ni dans mon tempérament ni dans mon expérience d'homme public, vieille de vingt ans, d'opposer longtemps le silence à l'injustice, à la bêtise et aux divagations indignes. Je dis simplement attention, que tout cela n'aille pas trop loin. "

Attaqué par la gauche lors des dernières élections cantonales et municipales pour le coût élevé de ses campagnes (celle des municipales se serait élevée à 20 millions) et pour " le manque de transparence de ses comptes ", selon le Parti socialiste, Mr Carignon entend se défendre bec et ongles pour prouver qu'il n'a pas utilisé de procédés répréhensibles par la loi.

Des faisceaux de lumière balaient la salle et la scène, une musique tonitrue. Surgit un couple, lui en veston doré, elle en mousseline multicolore ; micro en main, ils nous annoncent en substance que le spectacle qui va suivre n'en est pas vraiment un, que l'incohérence sera reine, qu'il vaut mieux ne pas chercher à comprendre...

Nous voilà prévenus. Etait-ce bien la peine ? Jean-François Duroure possède une vertu qui n'est pas la chose du monde la mieux partagée, c'est la vertu poétique ; il lui suffit de disposer sur le plateau trois petits bateaux en papier pour que nous soyions prêts à embarquer à sa suite.

Peu importe. Les belles lumières d'Eric Wurtz, dans lesquelles on s'épuise à suivre d'improbables aurores et de douteux crépuscules, achèvent de nous désorienter. Tout va délirer, éclater, dans ce spectacle hautement fantaisiste où se mêlent l'esthétique de cabaret, la nostalgie des années 60, de malicieux hommages à Pina Bausch (chez qui Duroure est passé) et la bande dessinée.

Deux garçons en vestes agressives, à carreaux et rayures, entament un numéro drôlatique avec une chaise, font des signes de croix et se lancent des cacahuètes. Duroure, en culotte grise sur bas de soie blancs et boléro de velours cerise, transporte ses bateaux à l'avant-scène. Ruissellement de harpes (bande-son de Christophe Séchet est elle aussi plaisamment extravagante, avec pas mal d'airs classiques ou " légers ", du genre mais-qu'est-ce-que-c'est-déjà- je-ne-connais-que-ça).

Au sommet d'un rocher s'installe un paisible pêcheur, qui ne semble pas prendre garde aux étranges poissons qui batifolent sur scène. Une fille portant une valise et une loupe s'agite, Duroure, perché sur l'autre rocher, envoie des signaux dans l'espace.

Un garçon portant un ballon-globe terrestre, apostrophe le public : " Où sommes-nous, monsieur ? A Mexico ? Répondez : oui ou non ? " Des guirlandes lumineuses s'allument sur la crête des rochers, et la troupe entonne le fameux " America " de West Side Story...

La chorégraphie est vive, ample, nerveuse, souvent belle - où drôle, par exemple, celle des crabes, qui sortent de derrière les parasols, dans une séquence " tropicale " avec bathing-beauties, serviettes de plage, sacs et journaux. Après une brève conférence sur le comportement sexuel des moineaux, on reviendra au cabaret avec un finale où les couples se multiplient magiquement... Ce spectacle léger et frais en bouche possède une autre vertu rare par les temps qui courent : l'absence de prétention.

Le patron de presse britannique Robert Maxwell a acquis la totalité de l'imprimerie Cino Del Duca de Blois (Indre-et-Loire), dont il avait déjà acheté 49 % en juin 1988 au propriétaire d'alors, les Editions mondiales. Mr Maxwell contrôle donc désormais deux imprimeries en France, puisqu'il possède déjà l'imprimerie François, à Ozoir-la-Ferrière (Seine-et-Marne). La seconde acquisition de Mr Maxwell imprime en héliogravure des magazines des Editions mondiales (Nous deux, le Nouvel Intimité, Auto Plus, ect.) mais aussi des titres extérieurs (Ici Paris, Télé-Magazine), des catalogues. Son chiffre d'affaires est de 520 millions de francs. Un programme d'investissement de 250 millions de francs avait été récemment décidé pour cette imprimerie.

" L'agence Jules-Verne a pour mission d'être une véritable maison d'édition de l'émission scientifique télévisée ou radiodiffusée. " Pour son président, Mr Jean Audouze, cette association, inaugurée officiellement le lundi 8 janvier, a en effet pour vocation d'accueillir tous les projets d'émissions. Un comité de lecture composé de dix membres (du philosophe Michel Serres au compositeur Michel Fano, en passant par la journaliste Martine Barrère) délivre alors aux meilleurs d'entre eux un " label " et décide d'une aide à l'écriture - 100 000 francs en moyenne - ou à la production.

Dotée d'un budget modeste - 5,8 millions de francs en 1989, - l'agence ne sera pas, ou rarement, coproducteur, mais aidera plutôt les promoteurs d'un projet à boucler leur plan de financement et à trouver un diffuseur.

L'agence, dont la création est l'une des mesures adoptées en conseil des ministres pour encourager le développement des émissions scientifiques à la télévision (le Monde du 6 mai 1989), a déjà accordé des " aides au développement " (pour un film sur Champollion, par exemple), des aides à l'écriture (pour un documentaire sur l'âge du fer), des aides à la réalisation (" Drôle de planète " ou encore " Dis-moi pourquoi ", une série de courts sujets pour enfants...).

Le groupe Chargeurs de Mr Jérôme Seydoux et ses trois partenaires britanniques (les groupes Pearson, Reed et Granada) ont décidé d'augmenter le capital de British Satellite Broadcasting (BSB). Le consortium de télévision par satellite, qui doit lancer cinq chaines anglophones au printemps, pourrait ainsi bénéficier d'un apport de 5 à 6 milliards de francs.

Cette augmentation de capital à laquelle devraient participer divers établissements financiers complétera les quelque 4 milliards de francs déjà réunis par BSB.

Cette décision montre que les actionnaires de BSB gardent une entière confiance dans le projet malgré la concurrence de Sky Television, les quatres chaines de Mr Rupert Murdoch qui arrosent déjà le Royaume-Uni grâce au satellite Astra. Le financement de BSB a néanmoins dépassé les prévisions, notamment à cause de la hausse du prix des programmes due à la concurrence de Mr Murdoch.

Reste à résoudre le problème posé par le cinquième actionnaire, Mr Alan Bond. L'industriel australien, endetté au point de perdre son empire, est incapable de suivre l'augmentation de capital. Sa participation de 36 % sera donc réduite de moitié.

Mais, entre-temps, les parts de Mr Bond pourraient être rachetées par Mr Robert Maxwell ou par le groupe britannique Carlton qui cherchent, tous deux, à entrer dans BSB.

L'éditeur Michel Lafon vient de signer un accord de partenariat avec Hachette Groupe Livre, aux termes duquel il s'engage à développer avec Hachette des " nouvelles collections grand public et promises à de forts tirages, le Groupe Livre Hachette en assurant la diffusion et la distribution ", a annoncé Hachette le lundi 8 janvier.

La maison d'édition, créée en 1980 par Michel Lafon, a notamment publié Ma médecine naturelle, de Rika Zarai (2,4 millions d'exemplaires) et la Valise en carton, de Linda de Suza (1,2 million d'exemplaires). Après s'être associé avec Claude Carrère en 1983 au sein des éditions Carrère-Lafon, Michel Lafon est désormais unique propriétaire de l'intégralité du fonds éditorial Carrère-Lafon.

" Cet accord, indique le communiqué, constitue pour la société de Michel Lafon, l'accès à la dimension du Groupe Livre Hachette, implanté dans trente-deux pays et publiant près de 150 millions de livres dans les trois langues les plus parlées du monde : français, anglais et espagnol. "

Fidèle à son créneau " rétro-moderne " (les variétés des années 50 à 80), Radio-Nostalgie cherche désormais son public parmi les plus de vingt-cinq ans au lieu de s'intéresser, comme par le passé, plus de quarante ans. ce repositionnement décidé par Mr Hervé Bourges, président de la Sofirad, maison mère de RMC et de Nostalgie, sera souligné par un logo et des couleurs " plus jeunes et plus attractives " et par une campagne de publicité sur le thème " Radio-Nostalgie, ça change ". Les responsables du réseau espèrent 50 millions de francs de recettes publicitaires cette année et 5 % d'audience sur l'ensemble du territoire. Ils se disent d'autre part en négociation avec différents pays pour étendre hors des frontières la diffusion de Nostalgie (Maroc, Val d'Aoste, URSS).

Le quatrième Festival de danse contemporaine " Danse-émoi " rassemble, du 12 janvier au 3 février, dix compagnies françaises et étrangères : Daniel Larrieu, Jel-Joseph Nadj, Nadine Hernu, François Verret, Suzanne Linke, Christine Arcor, Dobbels, Bagouet, Metros, Michel Kelemenis.

Ce festival " éclaté " dans cinq lieux de la ville (le Centre dramatique national du Limousin, le Grand Théâtre, la compagnie " Expression 7 " et deux salles municipales) présentera en outre plusieurs expositions, films et rencontres avec les artistes.

Le groupe Hollinger de Mr Conrad Black est sur le point d'acheter 25% à 27% du troisième quotidien espagnol, Diario 16. Cette participation, qui se ferait à la faveur d'une augmentation de capital, représente 750 millions de francs. Le quotidien ibérique a besoin de capitaux frais afin de faire face au développement du secteur de la presse quotidienne et à son nouveau rival, El Mundo. Avant de faire appel à Hollinger, groupe qui contrôle une vingtaine de titres au Canada, mais aussi le Daily Telegraph et le Spectator en Grande-Bretagne, ainsi que le Jerusalem Post, Diario 16 avait eu des discussions avec MM Murdoch et Maxwell. Il avait finalement accepté une prise de participation (10%) de l'éditeur italien Rusconi, au niveau de sa société éditrice, Grupo 16, mais avait repoussé le groupe de Mr Hersant, désireux d'en détenir 30%. La prise de participation du groupe de Mr Black dans Diario 16 signifierait qu'il s'attaque maintenant à l'Europe continentale.

" Etes-vous, oui ou non, pour la dissolution du Comecon, comme un journal polonais vous l'a fait dire ?

- Pour des changements radicaux, oui ; pour sa dissolution, non. D'ailleurs, ce n'est pas nécessaire. Il pourrait très bien subsister comme une sorte de club de discussions sur les politiques économiques - c'est une possibilité parmi d'autres.

- La Tchécoslovaquie a proposé à Sofia que les projets de réformes du Comecon soient élaborés dans les deux mois, mais certains pays semblent craindre d'aller trop vite...

- Ce n'est pas si difficile de changer les statuts du Comecon. Trois bons économistes peuvent faire ça en deux jours. La difficulté réside dans le calendrier d'application. Mais, du point de vue technique, on a le choix entre trois options : une intégration étroite, une intégration lâche ou une organisation qui se contenterait de proposer des économies diversifiées.

- Et votre préférence ?

- Je suis pour une Europe à géométrie variable. Rien n'empêche de conserver trois types de relations économiques : le multi-latéralisme pour un cetain nombre d'aspects ; des relations particulières par groupes de pays (je pense à la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Pologne, qui sont des petites économies comparables, ouvertes, manquant de matières premières) ; et, enfin, une bonne dose de bilatéralisme, notamment pour les fournitures de matières premières.

- Vous voulez dire avec l'URSS ?

- Probablement, surtout avec l'URSS, oui.

- Attendiez-vous des révisions déchirantes de cette réunion de Sofia ?

- Engagés comme nous le sommes dans le passage à l'économie de marché, la coordination des plans quinquennaux - qui était la question centrale du Comecon - perd de son importance. Les problèmes cruciaux sont désormais les mécanismes de paiement, les taux de change, les prix. La semaine prochaine, se tient à Prague une réunion que je préside du Comité financier du Comecon. C'est là que nous ferons des propositions techniques et on verra si les idées larges exprimées à Sofia le sont vraiment.

- Pourtant, tous les pays semblent d'accord pour transformer le Comecon ?

- Ils le disent mais quand j'entends le premier ministre soviétique parler toujours de coopération internationale, je dis, moi, qu'il faut parler business. Nous proposons de décider les changements très vite, d'ici mars. Si les décisions sont renvoyées à la prochaine session, à l'automne ou plus tard, ce sera un signe très clair qu'on ne veut pas vraiment aller de l'avant. "

S'ils sont tombés d'accord pour considérer que le COMECON - cette organisation qui régit leurs relations économiques depuis 1949 - n'est plus viable sous sa forme actuelle, les chefs de gouvernement des pays membres réunis les 9 et 10 janvier à Sofia ne sont pas parvenus à s'entendre sur l'avenir de cette institution. Sa dissolution n'est pas à l'ordre du jour. Mais les critiques sont très vives, notamment de la part des dirigeants des pays les plus engagés dans la voie de l'économie de marché, la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Cette quarante-cinquième session du COMECON a donc débouché sur la mise en place d'une commission chargée de proposer de nouveaux statuts pour l'organisation. Dans l'entretien qu'il a accordé au Monde, Mr Vaclav Klaus, le ministre tchécoslovaque des finances, précise la conception de son gouvernement sur l'avenir du COMECON.

La dissolution du COMECON, organisation conçue en 1949 par l'URSS comme un outil d'intégration économique et commerciale du monde socialiste, n'est pas encore pour cette fois. Mais sa quarante-cinquième session, ouverte mardi 9 janvier à Sofia, aura permis de dresser un sérieux constat d'échec, sous l'impulsion des pays qui se sont résolument engagés ces derniers mois sur la voie de l'économie de marché. En tête : les Tchécoslovaques qui, pour être entrés tardivement dans la course à la démocratisation, n'en sont pas moins les plus offensifs.

Mr Stepan Sitarian, représentant permanent de l'URSS auprès du COMECON, ne voit pas de " grande différence " entre la position de la Tchécoslovaquie et celle de son pays. Ce n'est pas l'avis de son jeune collègue tchèque, Mr Vladimir Dlouhy, vice-premier ministre depuis un mois, qui ne va pas se gêner pour le reprendre devant la presse internationale : " La différence entre nous se résume à ce qui distingue la coopération du business. Nous, on voudrait faire du business, quelque chose d'efficace et qui soit profitable à tous les membres du COMECON. Et on ne voit pas comment cela peut se faire dans le cadre d'une coopération multilatérale. "

En quelques mots, ce débutant de trente-quatre ans, a posé le problème. L'ère du COMECON, organisme créé par et pour les Soviétiques et réglementant les rapports économiques entre pays socialistes au moyen de mécanismes aussi absurdes qu'artificiels, c'est terminé ! Tout le monde le savait : ça ne marchait pas ; mais seuls pendant longtemps les Hongrois osaient le dire, comme l'ancien numéro un, Mr Rezsö Nyers, qui comparait le COMECON au roi nu. Aujourd'hui, les Hongrois ne sont plus seuls ; au terme d'une année qui a changé la face de l'Europe, tous les participants (1) à cette réunion de Sofia - à une exception près, quand même, celle des irréductibles Cubains - sont tombés d'accord mardi sur une chose, une seule d'ailleurs, semble-t-il : le COMECON, sous sa forme actuelle, n'est plus viable.

Les Tchécoslovaques, qui paraissaient la semaine dernière prêts à toutes les audaces, avaient finalement mis un peu d'eau dans leur vin et personne n'est allé mardi jusqu'à remettre en cause l'existence même du COMECON. A l'issue de cette première journée de travaux, on décidait plus sagement la création d'une commission chargée de proposer de nouveaux statuts pour l'organisation. L'idée des nouveaux statuts émane de la délégation tchécoslovaque : le premier ministre, Mr Marian Calfa, membre du PC, a fait remarquer que certaines dispositions des statuts actuels, comme les références à l'édification du communisme, étaient en contradiction avec les principes constitutionnels de quelques Etats membres. L'idée d'une commission ad hoc vient des Polonais, et le premier ministre soviétique, Mr Nikolai Ryjkov, pour lequel l'efficacité du travail en commission n'a sans doute aucun secret, s'est empressé de proposer d'y nommer son compatriote Mr Sitarian.

Selon toute vraisemblance, il ne sortira donc rien de très concret de cette session du Comecon, et Mr Klaus prévoyait mardi soir que la seconde et dernière journée de travaux se solderait par " un compromis sur l'ampleur et la rapidité des transformations " à apporter.

Pourtant, la réunion de Sofia a été marquée par quelques remarquables nouveautés. Celle des hommes, d'abord, puisqu'il y avait là, réunis pour la première fois, les hommes que les bouleversements de ces derniers mois ont portés au pouvoir : Mr Tadeusz Mazowiecki, premier ministre polonais et seul chef de gouvernement non communiste ; Mr Hans Modrow, son nouveau collègue réformateur est-allemand ; Mr Petre Roman, leur collègue roumain encore plus récent, qui s'est payé le luxe d'improviser son discours car - comprirent les autres participants en en appréciant la " fraicheur " à défaut du contenu - il avait eu d'autres chats à fouetter. Il y avait aussi toute cette équipe de ministres économistes aux allures d'étudiants de troisième cycle, le Tchèque Dlouhy, le Polonais Balcerowicz Swicickj, auxquels il faut ajouter le premier ministre hongrois Nemeth, tous issus de leurs partis communiste respectifs mais adeptes forcenés de l'économie de marché.

Et c'est là la seconde nouveauté : l'émergence d'un peloton de tête, composé de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie, déterminé à rejoindre le modèle occidental et l'Europe. L'URSS, à laquelle la Hongrie et la Pologne s'ancraient volontiers lorsqu'elles étaient encore isolées, parait désormais larguée et, lorsque les Hongrois évoquent la création possible d'un " second cercle " ou d'une " seconde intégration " à l'intérieur du COMECON, l'URSS ne fait pas partie du projet : il s'agit de la Pologne, de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie, " les trois pays qui sont vraiment décidés à créer une économie de marché, relève le vice-premier ministre hongrois, Mr Peter Medgyessy ; parmi les autres, certains savent à peine ce que cela veut dire... " Le même Mr Medgyessy confie sa déception à l'égard des propos " très conservateurs " tenus par ses collègues est-allemands pendant la réunion. Mme Christa Luft, vice-premier ministre de RDA, s'en défend avec véhémence, tout en déclarant que sa délégation était " fermement opposée à toute tentative d'ébranler le COMECON ".

Et les Soviétiques ? " Ils ne disent pas grand-chose non plus ", relève un délégué hongrois. La seule position adoptée par la délégation soviétique a consisté à accepter une période de transition pour le passage au règlement des échanges en devises fortes et non plus en " roubles transférables ", que Mr Ryjkov avait annoncé pour 1991. Car, si les partisans de la loi du marché admettent le principe de cette décision, ils en redoutent les effets à court terme puisque les importations de gaz et de pétrole soviétiques leur reviendront alors très cher. Les Hongrois, tout en réalisant que l'URSS sera la grande bénéficiaire de cette mesure, étaient prêts à jouer le jeu. Légèrement amers, les Polonais regrettent que les Soviétiques ne proposent pas de véritable réforme de la fixation des prix, s'ils veulent vraiment s'orienter vers un système de marché. Même moribond, le COMECON tient encore ses Etats membres, tous confrontés, à des degrés divers, à de sérieuses difficultés économiques.

Selon le Financial Times du mercredi 10 janvier, le club de Paris (qui représente les créanciers publics des Etats endettés) aurait demandé la tenue, vendredi à Paris, d'une réunion conjointe avec le club de Londres (composé des banques commerciales) consacrée à la Pologne. Ce serait, selon le Financial Times, la première fois que les deux institutions organisent une réunion conjointe pour débattre des problèmes d'endettement d'un seul pays.

La décision aurait été motivée par l'inquiétude que suscite au sein des gouvernements occidentaux la réticence des banquiers à accorder des prêts supplémentaires à la Pologne au cours des prochaines années.

La Pologne, dont l'endettement extérieur atteint 40 milliards de dollars (230 milliards de francs environ), a cessé de verser des intérêts sur la dette contractée auprès de sources officielles, alors qu'elle a continué, jusqu'à la fin de l'année dernière, à rembourser les banques commerciales.

Le premier ministre japonais était attendu mercredi 10 janvier à Bruxelles, où il devait s'entretenir avec Mr Jacques Delors. Mr Toshiki Kaifu arrivait de Berlin, où il a prononcé un important discours sur les relations entre son pays et l'Europe de l'Est (le Monde du 10 janvier). Au cours de son allocution, il a notamment déclaré : " Je suis convaincu que le Japon, en tant que membre important des démocraties industrialisées, est appelé à jouer un rôle majeur non seulement économique mais aussi politique. Nous sommes prêts à soutenir positivement la démocratisation en Europe de l'Est et à l'aider à établir un ordre nouveau. "

Le chef du gouvernement nippon a annoncé que Tokyo envisageait d'accorder à la Hongrie et à la Pologne une aide qui pourrait atteindre 1,85 milliard de dollars au cours des trois prochaines années et qu'il " se tenait prêt " à aider les autres Etats de la région, en collaboration avec les " démocraties industrialisées ". Mr Kaifu s'était aussi rendu mardi à Bonn, où il s'est entretenu avec le chancelier Kohl.

Au fil de visites officielles qui se succèdent à un rythme accéléré, Israël renoue avec l'Europe de l'Est.

Il ne s'agit pas seulement du rétablissement de relations diplomatiques rompues en 1967 par l'ensemble des nations du pacte de Varsovie à l'exception de la Roumanie ; pour nombre d'Israéliens, il s'agit de retrouver une partie du monde avec laquelle les liens affectifs, culturels, voire spirituels, sont forts et nombreux.

" Si Israël a jamais eu une relation profonde avec l'Europe, c'est avec cette Europe-là : nos racines sont à Varsovie et à Vienne, à Prague et à Odessa, en Bessarabie et en Lituanie (...) et non à Paris, à Bruxelles ou à Londres ", commente le professeur Shlomo Avineri ; " au fur et à mesure que se retrouve cette Europe du Centre et de l'Est, nombre d'Israéliens peuvent rétablir des liens avec une culture européenne à laquelle ils ont été partie prenante, avec des langues, des littératures qu'ils ont pratiquées " ; avec des régions et des villes où habitèrent les juifs d'Europe depuis le quinzième siècle.

Signe des temps et d'une normalisation bien avancée, la visite cette semaine à Jérusalem du ministre hongrois des affaires étrangères - une première depuis 1967 - s'est déroulée dans une atmosphère qu'un diplomate israélien a qualifiée , de " quasi banale ". C'est tout juste si Mr Gyula Horn, dont le pays a renoué les relations diplomatiques avec Israël en septembre dernier (le Monde des 18 et 19 septembre), a fait la une de la presse locale.

Il a étudié les possibilités de développement économique bilatéral, préparé la visite en Israël, le mois prochain, du premier ministre hongrois, Mr Miklos Nemeth, et... complètement ignoré les nationalistes palestiniens de Jérusalem et des territoires occupés qu'aucun de ses homologues d'Europe occidentale n'aurait manqué de rencontrer.

L'Etat hébreu espère qu'il y a là un précédent de nature à encourager les autres gouvernements d'Europe de l'Est qui, à l'instigation de l'URSS, rompirent avec Israël au lendemain de la guerre de six jours en 1967.

Avant de quitter Jérusalem, mardi 9 janvier, Mr Horn a croisé une délégation de deux hauts fonctionnaires du ministère tchécoslovaque des affaires étrangères. Ceux-ci se sont rendus dans la matinée à Tel-Aviv pour inspecter les locaux qui abritaient l'ambassade tchécoslovaque jusqu'en juin 1967. Selon la radio israélienne, une entreprise a été chargée de rénover le bâtiment. Cette visite est interprétée comme un premier pas vers une reprise des relations diplomatiques, qui pourrait avoir lieu en février.

Le cas de la Tchécoslovaquie suscite d'autant plus d'intérêt que ce pays a noué des liens très étroits avec l'OLP. Nombre de responsables de la centrale palestinienne ont subi un entrainement politique et militaire en Tchécoslovaquie. Pas plus tard qu'en octobre dernier, à en croire des sources officielles israéliennes, Mr Yasser Arafat a signé à Prague un accord de coopération pour six ans.

Mr Moshe Arens se rendra à Varsovie en février pour élever au niveau de pleines relations diplomatiques les contacts officiels repris avec la Pologne au niveau consulaire il y a plus de trois ans.

Sans doute est-ce naturel lorsqu'il s'agit de l'Allemagne, mais les contacts avec la RDA - dont certains services ont été et sont encore très proches de l'OLP, de la Libye et de Yémen du Sud - sont plus compliqués et moins avancés. Israël n'a jamais entretenu de relations avec un pays dont les dirigeants se sont toujours refusés à reconnaitre la moindre responsabilité dans le nazisme et à verser des réparations aux victimes de la Shoah. Quelques signaux ont récemment été émis en direction d'Israël par les nouveaux dirigeants, mais, apparemment, on les juge encore insuffisants à Jérusalem.

Pendant ce temps, le rapprochement se poursuit avec l'URSS. A s'en tenir à cette semaine, la rubrique est fournie : le ministre de la science, Mr Ezer Weizman, devait être reçu à Moscou par le ministre soviétique des affaires étrangères, Mr Edouard Chevardnadze ; le ministre des finances, Mr Shimon Pérès a annoncé son départ pour l'URSS en février, cependant qu'une douzaine de journalistes soviétiques, dont l'un est aussi membre du Soviet suprême, participent à Jérusalem à un colloque international des médias juifs.

Lors d'une réunion, mardi 9 janvier, à Tunis - à la demande de l'OLP, - pour examiner l'état des relations entre le monde arabe et les pays d'Europe de l'Est à la lumière des bouleversements que ceux-ci viennent de connaitre, la Ligue arabe a évoqué implicitement les appréhensions que suscite en son sein le rapprochement observé ces derniers temps entre cette partie de l'Europe et Israël.

Tout en exprimant la volonté des pays arabes " de préserver et de développer " les rapports d'amitié et de coopération avec l'Est, les délégués arabes ont insisté sur leur " conviction " que " les peuples qui se sont soulevés pour défendre leur dignité et leur liberté apporteront leur soutien à la cause de la liberté des autres peuples du monde, y compris le peuple de Palestine ".

Le numéro deux du Fath de Yasser Arafat, Mr Abou Iyad, a été plus clair. " Nous sommes inquiets de l'ouverture qui se dessine dans les pays de l'Est en direction d'Israël, qui ne va pas manquer de mettre à profit les changements intervenus pour s'y implanter ", nous a-t-il déclaré. Abou Iyad voit dans cette " ouverture " l'influence de Washington. " Déjà, lorsque la Pologne a demandé une aide économique américaine, les Etats-Unis ont insisté pour que Varsovie révise sa position vis-à-vis d'Israël. Nous ne serions donc pas surpris que s'exercent d'autres pressions du même type ailleurs ", assure Abou Iyad, qui cite comme exemple de cette " influence " américaine la reprise des relations diplomatiques israélo-hongroises ainsi que l'augmentation de l'émigration des juifs soviétiques vers Israël.

" Une réflexion internationale s'impose pour éviter un nouveau bain de sang au Cambodge. Une aide humanitaire pourrait ne pas suffire ", a déclaré, mardi 9 janvier, le général Maurice Schmitt. Le chef d'état-major des armées françaises répondait à des journalistes qui l'interrogeaient sur l'éventualité de l'envoi d'une force multilatérale au Cambodge sous l'égide des Nations unies. Il a toutefois exclu toute intervention militaire de la France " seule ", soulignant qu'" une action diplomatique pourrait s'imposer pour éviter un génocide ". " Je m'exprime en tant que citoyen et j'en prends la responsabilité ; je pose le problème de l'ingérence dans un pays lorsqu'il y a risque de génocide ", a ajouté le général Schmitt, citant les cas de " la Roumanie hier, du Cambodge aujourd'hui et peut-être du Soudan demain ". " L'ONU a été créée " pour intervenir dans ce genre de circonstances, a-t-il estimé, tout en notant que " des problèmes considérables se posaient ", en raison notamment de " la position de la Chine ".

Mr Chirac a contre-attaqué après l'annonce par MM Pasqua et Séguin de leur volonté de créer un "nouveau rassemblement". Il a dénoncé, mercredi 10 janvier, " les intrigues " au sein du RPR. La veille, il avait déclaré qu'il serait de nouveau candidat à la présidence du mouvement lors des assises nationales le 11 février. Mr Juppé, secrétaire général, avait qualifié d'" agression " le comportement de MM Pasqua et Séguin.

IL y a trois siècles, en décembre 1689, fut créé à Berlin le " collège françois ". Aujourd'hui, le Lycée français de Berlin dispense un enseignement en deux langues à près de huit cents élèves. Un gros livre (1) - bilingue comme il se doit - évoque une centaine de figures sur environ 2 400 professeurs et élèves qui s'y sont succédé. En 1989, cette institution compte 87 enseignants ; sur 833 élèves, 298 sont allemands, 246 français et 65 d'autres nationalités.

L'édit de Potsdam (29 octobre 1685) favorisa, en Prusse et dans le Brandebourg, une grosse émigration parmi les huguenots expulsés par la révocation de l'édit de Nantes. Professeurs, savants, avocats, manufacturiers et talents de toutes sortes furent ainsi offerts aux Hohenzollern, qui leur devront une grande partie de leur efficacité et gloire futures. La communauté huguenote, repérable à Berlin dès 1672, fut autorisée à ouvrir un collège en 1689. Il s'y élabora alors, durant trois siècles, une alchimie originale, quelque chose comme une symbiose franco-allemande. C'est que la ville offrit longtemps ce que l'on faisait de mieux en Europe : une solide tradition calviniste et ses célèbres valeurs de vocation et de diligence, l'Aufklärung allemande harmonisant la raison avec la révélation et un non-conformisme créateur de tolérance qui fit longtemps de la Prusse une patrie des droits de l'homme.

Le collège français fut d'abord une institution de type plus universitaire que scolaire. Avec quatre chaires - philosophie, rhétorique, humanité et histoire classique, - on peut même y soutenir une thèse. On y enseigne le latin, le grec et l'hébreu. Son premier directeur, Charles Ancillon, doit aussi veiller à ce qu'y soient inculquées la " crainte de Dieu et les bonnes mÓurs ", et le Kurfürst souhaitait que les élèves " puissent un jour être utiles au bien public ".

Parmi les maitres des premières années, on recruta des savants de la plus grande renommée : le philosophe Etienne Chauvin, collaborateur de Bayle et de Leibniz, le mathématicien Philippe Naudé, habitué du salon de Spanheim, le théologien Isaac de Beausobre, que même Voltaire respectait, ou encore l'ex-bénédictin et bibliothécaire de la cour, Mathurin Veyssière de La Croze. Venue de Metz ou de Nimes, passée par Amsterdam ou Francfort, l'intelligence française va semer en terres allemandes. Très vite, les enjeux seront aussi politiques et philosophiques : Jean Barbeyrac, professeur de langues anciennes, traduit le Droit naturel de Pufendorf, et cette doctrine trouve dans ce milieu un écho très large. A cette époque, la moitié des élèves sont français et un tiers sont allemands.

Né comme une académie protestante - sur le modèle de Sedan ou de Saumur, - le collège devint, durant le dix-huitième siècle, un lycée berlinois francophone en voie d'assimilation : il s'ouvre aux Lumières allemandes et se détache lentement de l'autorité du consistoire, ce dernier cessant officiellement d'exister en 1809. Berlin gagnait son rang de capitale culturelle avec Frédéric le Grand, qui, avec Maupertuis, réactivait l'Académie royale des sciences et des belles-lettres fondée par Leibniz.

Un bon nombre d'enseignants y siègent et sont simultanément les précepteurs des princes de Prusse durant un bon siècle. Secrétaire, bibliothécaire et conseiller du roi philosophe, Charles Etienne Jordan sera même l'un de ses très rares amis. Jean Henry Samuel Formey, élève au collège, puis professeur de philosophie et secrétaire perpétuel de l'Académie, correspondra avec toute l'Europe savante ; il rédigea plusieurs dizaines d'articles de l'Encyclopédie de Diderot. Ce n'est d'ailleurs pas la seule trace allemande de cet ouvrage : Paul Jérémie Bitaubé traduit Homère en français ; ayant passé son enfance à Königsberg, il transitera par Berlin et passera en France la seconde moitié de sa vie. Pour cette génération de huguenots nés en Allemagne, la France n'est plus l'ennemie qui les a exilés. Les deux nations sont appelées à vivre ensemble, et le collège doit former des médiateurs.

La Révolution et la défaite de la Prusse poseront des cas de conscience aux élèves et aux professeurs. Ils choisiront majoritairement leur nouvelle patrie, mais tenteront désespérément d'éviter le déchirement : l'un des plus hauts diplomates prussiens, Jean Guillaume Lombard, futur secrétaire perpétuel de l'Académie, fera tout pour préserver la neutralité de la Prusse. De même, Jean-Pierre Frédéric Ancillon - présent à Paris durant l'été 1789 avec le fils de Formey et d'autres bons Prussiens - sera le précepteur de Frédéric Guillaume IV et conseiller d'Etat. Ministre des affaires étrangères en 1831, c'est lui qui devra panser les plaies franco-prussiennes après la chute de Napoléon, dont la famille désirait tant s'attacher les services de Louis Formey comme médecin ! Il est probable que ce sont aussi ces hommes et d'autres qui évitèrent un sac de Berlin par les armées de l'Empire.

Le grand philosophe Wilhelm Dilthey y enseignera un semestre. L'élite industrielle n'est pas absente, puisque Georges von Siemens dirigera trente ans la Banque allemande. Bien plus tard, Adolf Windaus obtiendra un prix Nobel de chimie. La tradition libérale reste très vivante au collège, et certains sont jugés parfois trop républicains : Charles Louis Michelet - éditeur de Hegel, - Georges Adolphe Erman ou Albrecht von Graefe. Avec la fréquentation des enfants de la bourgeoisie, la proportion d'Allemands au lycée devient supérieure à celle des Français. Ils seront de bons sujets prussiens, souvent célèbres. Le lycée sera une véritable pépinière de fonctionnaires, qui s'orienteront notamment vers la diplomatie. Enfin, de grands savants en sortent : Emile du Bois-Raymond, membre de l'Académie à trente ans, plusieurs fois recteur de l'université, ou bien le mathématicien et orientaliste François Woepke, qui achèvera sa carrière au Collège de France et à l'Institut.

Durant le dix-neuvième siècle et jusqu'en 1933, on compte un tiers des élèves issus de toutes les couches du judaisme, de la très haute bourgeoisie aux commerçants plus ou moins prospères, alors qu'ils ne représentent que 7 % dans les autres lycées prussiens : habités par la volonté de réussir, totalement en phase avec l'éthique du travail et du devoir, ils profiteront de la tradition de tolérance depuis longtemps greffée à Berlin sur celle de l'humanisme. Le lycée jouera pour eux le rôle intégrateur à la société prussienne qu'il eut pour les luthériens au siècle précédent : ces derniers représentaient, durant la seconde partie du dix-neuvième siècle, la moitié des élèves. Toutes les classes de la société se croisent sur les bancs de l'établissement ; même la noblesse prussienne ne dédaigne pas y envoyer ses rejetons, dans une proportion moindre toutefois qu'au dix-huitième siècle.

La guerre franco-prussienne de 1870 n'arrivera pas à avoir raison d'un établissement désormais parfaitement consubstantiel au tissu berlinois. Tout au plus la gallophobie y est-elle beaucoup moins cultivée qu'ailleurs. En 1890, l'empereur Guillaume II honore le collège de sa visite.

Fondé pour des enfants de réfugiés, le collège fut un "must" durant la République de Weimar, où certains fils de ministres deviendront célèbres, comme Sigismund von Braun, qui sera ambassadeur de la RFA à Paris. Une liste d'anciens élèves ressemble au gotha des universités américaines, puisque beaucoup durent fuir après 1933 : Erich Auerbach, professeur à Yale, Albert Otto Hirschman, à Princeton, et tant d'autres.

Pendant la période brune, le lycée resta longtemps une sorte d'oasis : des élèves furent parmi les conjurés du 20 juillet 1944, et d'autres choisirent le mauvais camp. C'est à ce moment que Hans Fürstenberg légua une partie de ses livres à la Bibliothèque nationale de Paris. Le 8 mai 1945, il restait trente élèves ! Le lycée se releva encore une fois, grâce à son nouveau directeur, Kurt Levinstein. Il reprenait le flambeau des grands médiateurs, comme le fut Paul Hartig, cofondateur de la Société franco-allemande en 1926. Après la guerre, il convenait d'élever ensemble les jeunes Français et les jeunes Allemands, afin d'en faire des Européens.

Cette identité culturelle, fondée sur le respect de la particularité de chacun et fécondée par l'échange avec l'autre, est restée depuis trois siècles le but de l'enseignement de ce lycée français. Il n'est pas indifférent, aujourd'hui, de se souvenir que Berlin fut et reste le lieu de cette grande aventure intellectuelle.

La coopération entre la France et le Maroc dans le domaine de l'éducation vient de franchir un cap important. Pour la deuxième année consécutive, des élèves français ou marocains (ou même d'une autre nationalité) se présenteront, en juin 1990, au Maroc, aux épreuves du baccalauréat français, option internationale, dans les sections littéraires ou scientifiques.

Même si le nombre des élèves concernés est modeste - une trentaine en juin 1989 répartie entre deux lycées français (Lyautey à Casablanca et Descartes à Rabat) et un établissement marocain qui préparait déjà au baccalauréat français (le Collège royal, à Rabat), - l'événement a une portée symbolique certaine, puisque le Maroc est le premier pays non européen, si l'on excepte les Etats-Unis, à accepter cette " coopération " avec la France. La mise en place de cette option internationale du baccalauréat français au Maroc a nécessité la rédaction de programmes spéciaux en langue et littérature arabes, en histoire et en géographie.

Le programme d'histoire en terminale comprenait, outre la seconde guerre mondiale, les relations internationales depuis la guerre, et la France depuis 1939, deux chapitres spécialement adaptés à l'environnement des élèves, à Casablanca et à Rabat : la décolonisation, et le Maroc depuis 1930.

Si les avantages d'un tel enseignement, dispensé moitié en arabe et moitié en français, peuvent sembler évidents pour les élèves marocains (qualité de l'enseignement dans les deux langues, accès aux universités françaises), les avantages pour les élèves français, moins immédiats, n'en sont pas moins réels : la connaissance sérieuse de la langue et de la culture arabes pourrait devenir " un plus " dans une carrière internationale.

Ces élèves sont également présentés comme les futurs " médiateurs " entre la France et le Maroc, médiateurs non seulement parfaitement bilingues, mais connaissant de plus les spécificités culturelles des deux sociétés (française et marocaine) à la compréhension desquelles ils auront été formés.

La démarche intéresse également la Tunisie : deux établissements français de Tunis devraient présenter, en juin 1990, les premiers candidats au baccalauréat français, option internationale, en Tunisie.

Les articles parus dans le Monde du 23 novembre 1989, consacrés à la situation de l'enseignement de l'arabe et d'autres langues " exotiques " dans les écoles publiques françaises, où l'on s'inquiète de voir s'instaurer un enseignement confessionnel dans les écoles de la République appellent quelques remarques.

L'article de Jean-Jacques Bozonnet débute par l'aveu d'un fonctionnaire du ministère de l'éducation nationale : " Nous avons fait preuve de légèreté et de naiveté. " De légèreté, sans doute, coupable, certes, mais de naiveté ? Il est bien difficile de l'admettre. En effet, l'exécution du programme de langues et cultures d'origine et l'accueil des enseignants chargés d'y procéder avait dès le début suscité l'opposition de nombreux professeurs d'arabe. Ils avaient mis en garde, dans une pétition, le ministère contre des difficultés qui leur paraissaient inéluctables et qui sont justement celles qu'expose l'article.

Se demander quel est l'arabisant distingué et subtil qui a participé à la négociation de ces contrats ne servirait pas à grand-chose. La question était en fait, et elle se repose dans les mêmes termes puisque la réponse par les langues et cultures d'origine est enfin apparue à tous comme inadéquate : le ministère français de l'éducation nationale est-il prêt à consentir l'effort nécessaire pour assurer la formation d'un corps d'enseignants d'arabe qui disposent d'une qualification égale à celle des enseignants des autres langues vivantes ?

Le système universitaire français, qui, depuis la fin de l'époque coloniale, n'est jamais arrivé à former des spécialistes de langue arabe, comptait sur des institutions étrangères, éventuellement religieuses (1), pour pallier ses carences : " Apprenez l'arabe, nous ferons le reste " semblait être sa devise. Les universités se contentaient d'apporter les " compléments " : d'enseigner l'histoire, la civilisation, la philosophie, la littérature, voire les arts des pays arabes et/ou islamiques, en faisant naturellement passer ces compléments pour l'essentiel.

Après les divers soubresauts qu'a connus le monde arabe ces derniers temps, il n'était plus possible de se décharger de cette tâche de formation linguistique sur des institutions étrangères, si bien que, le 16 décembre 1982, dans une lettre adressée au ministre de l'éducation nationale, les représentants de l'Association générale des arabisants des universités proclamèrent : " L'initiation à la langue, en matière d'études arabes, incombe à l'Université " (sic). Il était temps ! Malheureusement, cette belle déclaration, si elle témoignait d'une prise de conscience tardive, n'a toujours pas entrainé la mise sur pied de cycles de formation efficaces. Les tentatives effectuées ont été soit brutalement interrompues, soit étouffées lentement par réduction des moyens, si bien que, dans les dernières années, la situation s'est même un peu détériorée (s'il était possible), pour la bonne raison que les historiens, sociologues, philosophes, critiques littéraires ou islamologues qui composent l'écrasante majorité des professeurs des départements d'arabe, lesquels se sont emparés de tous les pouvoirs de décision en matière de constitution des programmes et d'orientation des carrières, ne veulent (ou plutôt, ne peuvent) justement pas s'improviser professeurs de langue. De sorte que l'on en revient au même point : apprenez l'arabe, nous ferons le reste. Jusqu'à quand tolérera-t-on une telle faillite, et au nom de quelle volonté politique ?

Enfin, je ne puis que souscrire à la déclaration de B.Tahhân. " L'arabe ne doit pas être considéré comme langue religieuse ", en précisant : dans notre enseignement laic, bien entendu. Celui qui apprend l'hébreu doit s'intéresser à la Bible, celui qui apprend le syriaque à la Peschitta, et celui qui apprend l'arabe au Coran. En tant que phénomènes linguistiques, littéraires et culturels, ce sont des monuments incontournables pour quiconque travaille sur ces langues. De même, la traduction de la Bible en arabe sera sans doute considérée bientôt comme un monument de l'arabe contemporain. Il n'y a pas besoin, en plus, d'être croyant pour le reconnaitre.

Je m'étonne de la façon dont est présenté dans le Monde du 23 novembre l'enseignement de l'arabe LCO à l'école élémentaire. Les cours de LCO d'arabe, comme les autres, sont dispensés par des enseignants à part entière, diplômés expérimentés, et qui doivent avoir une compétence réelle en français. C'est généralement le cas... Ces cours, " intégrés " dans le temps scolaire ou différés le mercredi ou le samedi, ne peuvent en aucun cas empiéter sur les disciplines fondamentales, grammaire française en particulier.

En outre, les inspecteurs arabes et les directions régionales de l'enseignement de l'arabe donnent explicitement des instructions et font des recommandations très précises aux enseignants pour que l'enseignement de la LCO fasse abstraction de l'éducation religieuse.

Les enseignants maghrébins de LCO, et tout particulièrement les jeunes instituteurs (au fait de la pédagogie différenciée dans leurs écoles au Maghreb même), s'efforcent de développper des activités interculturelles. Les enseignants marocains et turcs ne sont en aucun cas "inexpérimentés". Ils sont recrutés selon les mêmes critères que les autres et leur qualification est vérifiée par les autorités académiques comme celle de leurs collègues d'autres nationalités (une enseignante marocaine à Dijon dispose du CAP français d'instituteur, outre son CAP marocain). Les ELCO turcs (appartenant à une zone linguistique où le français n'est pas connu comme au Maghreb), encadrés par des inspecteurs départementaux de l'éducation nationale et des CPAIDEN (une formation et des cours de conversation pour les maitres étrangers fonctionne en Saône-et-Loire depuis 1975 !...), conscients des problèmes linguistiques qui se posent à ces enseignants venant d'un pays non francophone, progressent et réussissent à acquérir un bon maniement du français - comme il nous a été donné de le constater nous-mêmes auprès d'ELCO turcs de Mâcon.

D'une façon générale, les cours de LCO envisagés sous l'angle de l'ouverture culturelle sont une chance pour l'école française : de cet apport des cultures européennes ou du monde méditerranéen, dont les recommandations officielles suggèrent l'étude, les cultures arabe et arabo-berbère (avec ou sans le Coran) font intégralement partie.

"Il y a un débat dans mon administration sur les langues et cultures d'origine. Et j'ai vu qu'il a resurgi dans le Monde. Les textes qui régissent cette situation datent des années 70, donc ce ne sont pas les miens. Et ils résultent d'accords diplomatiques passés avec un certain nombre de pays qui fournissent les enseignants, ce qui évite à la France d'avoir à créer des postes. Dans certains cas, le problème est lié au fait que les enseignants qui nous sont envoyés - je pense à un pays, je ne le citerai pas, car ce n'est pas nécessaire - parlent mal le français (...).

"Peut-être y a-t-il aussi des problèmes de contenu dans certains cas. Les accords qui avaient été passés étaient plutôt laxistes de ce point de vue et ne donnaient pas vraiment le droit au système éducatif français, à l'inspection générale ou aux inspecteurs départementaux d'aller voir ce qui se passait. C'est un dossier sur lequel je ne veux pas m'exprimer de façon spectaculaire, mais sur lequel il va certainement falloir travailler (...).

"Edgard Pisani, président de l'Institut du monde arabe, attire mon attention sur ce qui lui parait être un recul de l'enseignement de l'arabe en France, et j'y suis tout à fait sensible, même si ce recul ne résulte pas forcément de décisions prises par l'éducation nationale. Il serait dommage de laisser s'accomplir par fatalisme cette évolution, parce que la présence en France d'une communauté d'origine maghrébine peut être une chance formidable pour nous dans le contact avec le monde extérieur. Et je suis préoccupé lorsque j'apprends qu'on trouve de moins en moins de spécialistes de grande qualité du monde arabe en France."

CONCOURS et élections. Novices en démocratie, les étudiants roumains s'en remettent à ces deux principes mythiques du vocabulaire révolutionnaire. Eux qu'on appelait avec résignation " les enfants de Ceausescu ", que peu d'adultes jugeaient capables de rébellion et de réflexion politique, ne cessent de surprendre. Combattants à Timisoara puis à Bucarest, ils ont en quelques jours troqué leurs habits de soldats de la liberté contre ceux de gestionnaires responsables. Organisateurs de la plus grande manifestation politique de l'après-Ceausescu à l'Institut polytechnique de Bucarest, le 7 janvier, ils semblent avoir appris la démocratie en moins de deux semaines. Novices dans l'art difficile de l'action syndicale, ils ont déjà prévu de fédérer en un système cohérent les innombrables comités de représentation d'étudiants nés dans le tumulte de la révolution. De toute la Roumanie, le 15 janvier, trente-cinq mille jeunes convergeront sur la capitale pour tenir leur premier congrès national libre et désigner leurs représentants.

En faisant mine de réclamer peu - " les moyens d'étudier vraiment, "- les étudiants savent cependant qu'ils réclament tout. Car pour remettre à flot l'outil universitaire roumain après les vingt-quatre années de règne du " Danube de la pensée " et de " la première scientifique du pays ", il leur faudra du passé faire table rase.

Plaie la plus profonde dans l'éducation roumaine, l'idéologie n'a pas uniquement envahi les programmes scolaires dès la crèche et abêti les esprits. Elle a conduit à l'inefficacité presque complète du système éducatif. Ainsi, sous prétexte de préparer à la vie active les lycéens qui rataient le concours d'entrée à l'université (il y avait une place pour cinq ou dix candidats, selon les matières), Ceausescu avait institué un partage du temps d'étude entre des stages en entreprise et les cours généralistes. " Le résultat immédiat a bien sûr été une baisse du niveau des étudiants et l'arrivée dans les usines de jeunes très mal formés ", note Michaela Slavescu, professeur retraitée et membre de l'Union des écrivains. Autre conséquence : l'enseignement parallèle, privé et souvent coûteux, s'est fortement développé. " Pour que je leur apprenne le français, des jeunes venaient me voir d'aussi loin que Brasov ou Timisoara ", raconte Michaela Slavescu.

A l'université, la situation s'est dégradée différemment selon les matières. " Dans le domaine scientifique, c'est la rupture presque complète des relations avec l'extérieur qui a causé le plus de dommages ", estime Razvan Theodorescu, aujourd'hui rebaptisé " le professeur soldat " par les étudiants qu'il a accompagnés sur un char pendant les combats. Les revues étrangères, commandées en nombre dans les premières années du régime, ont rapidement été interdites. Les crédits d'équipement ont disparu, laissant la plupart des scientifiques les mains nues. " Il n'y a aujourd'hui à Bucarest qu'un seul scanner ", constate, par exemple, Lucia Popescu, qui a tant bien que mal essayé de sauver du naufrage la documentation médicale. Autre point noir : la recherche, déconnectée volontairement de l'université et tributaire de contrats avec des entreprises d'Etat, ne pouvait plus être poursuivie que dans le domaine appliqué. Et suivant les strictes visées du régime. Seul vestige d'une volonté apparente de recherche fondamentale, un CNRS local était dirigé... par Elena elle-même (1).

Cibles privilégiées du Conducator, les études classiques ont principalement souffert du carcan idéologique imposé par l'Etat. Profitant des failles de ce système ubuesque, certains professeurs réussissaient cependant à maintenir une certaine dissidence, par exemple en faisant jouer des pièces de théâtre à double lecture. " La censure nous a autorisés à jouer le Bourgeois gentilhomme sans comprendre qu'il s'agissait d'une critique déguisée du Conducator ", se souvient en souriant Dolorès Ioma, professeur de français à l'université de Bucarest. Les rares visas accordés pour des voyages à l'étranger étaient aussi exploités du mieux possible. " Nous nous sommes maintenus au courant de l'évolution des théories occidentales grâce à des contacts individuels, se félicite Razvan Theodorescu, professeur d'histoire de l'art. D'ailleurs, la Roumanie est un des seuls pays de l'Est où toute la littérature majeure en histoire a été publiée. Le papier était horrible, les illustrations méconnaissables. Mais nous avons eu Duby et toutes les Annales. "

Le miracle est en effet que, malgré la désorganisation organisée, un bon niveau se soit maintenu dans nombre de disciplines. Il n'est pas un domaine de la pensée où on ne trouve encore des intellectuels, des professeurs, qui, au prix de privations de toutes sortes, ont réussi à maintenir le fil, ténu, qui les reliait à " l'Occident pensant ".

A plus court terme, les étudiants attendent des améliorations de leurs conditions de vie. Moins d'heures de cours, moins d'élèves par classe, tout cela a des résonances familières... Mais ils réclament en priorité " la suppression des cours idéologiques et politiques n'ayant pas de rapport avec les matières enseignées " et " l'autonomie des universités par rapport au gouvernement ". Sous le régime du Conducator, alors même que, depuis plusieurs années, le nombre d'étudiants stagnait autour de deux cent mille, les jeunes diplômés devaient obligatoirement passer les trois premières années de leur vie active dans un village, dans un poste ne correspondant ni à leur formation ni aux besoins du pays. Ils réclament l'institution d'un concours de sortie pour que " le mérite soit l'unique critère d'affectation dans un premier emploi ".

Dans le même esprit, les étudiants étaient contraints de suivre des " stages pratiques ", généralement synonymes de travaux aux champs ou à l'usine, sans rapport avec leur cursus : ils en exigent, bien entendu, la suppression immédiate.

Reste que, passée l'euphorie consensuelle de ces folles journées de décembre, un nouveau conflit fait son apparition : le clivage des générations. Sans le formuler, les étudiants crient à la gérontocratie. Non sans quelque raison : à Bucarest, par exemple, la majorité des professeurs a largement dépassé la cinquantaine... Protégés par leur notoriété - ou leur souplesse, - beaucoup ont traversé le régime sans trop de dommages. Sous ce règne de l'absurde, d'ailleurs, privilèges et lâcheté ne coincidaient pas plus que souffrance et courage.

Auréolés de leurs martyrs, les jeunes, en tout cas, n'entendent pas être floués de leur triomphe. L'ambiance est déjà à la suspicion dans la pièce enfumée de la faculté de philologie qui, depuis le 22 décembre, sert de quartier général aux meneurs locaux. " Les professeurs n'auront qu'une voix consultative dans les comités étudiants, affirme Iulan, étudiant en philologie à Bucarest, s'extirpant d'un lit de fortune, les yeux encore gonflés de sommeil. Nous ne voulons pas être infiltrés... " Voilà qui promet des lendemains délicats...

EN une semaine, Mihai Sora, le tout nouveau ministre de l'enseignement de la "Roumanie libérée", nommé le dernier jour de l'année, n'a dormi que quelques heures. Blouson de daim et col de chemise ouvert, cet intellectuel de soixante-treize ans, au regard et au verbe vifs, semble tout étonné de se trouver dans ce bureau. "Il est un peu ours, pas du tout politique, et il est impossible de lui faire mettre une cravate", observe en souriant Séverine Guttieres, une amie de la famille. Pour l'heure, dans ce ministère aux murs sans couleurs, il prend la mesure du travail de Titan qui l'attend : remettre en route un enseignement et une recherche "bloqués, dit-il, par une volonté sournoise d'abêtissement du peuple, par une centralisation excessive et une idéologisation à outrance". Une tâche qui, de l'avis général, prendra sans doute une dizaine d'années.

Essayiste et philosophe, peu connu hors des cercles intellectuels, le ministre est présenté par son entourage comme un ancien dissident. Il parle vite, dans un français que seul trahit son accent chantant. Car il connait bien la France. Après une licence de philosophie à Bucarest, où il est l'élève de Mircea Eliade, il obtient un prix de littérature française lors d'un concours organisé par l'ambassade de France. Il débarque à Paris pour y préparer son doctorat... en 1939. Après avoir passé la guerre à Grenoble - où naissent ses deux premiers enfants, - il revient dans la capitale et publie un livre de métaphysique (1). Mais, à l'étonnement de tous ses amis, il choisit de regagner son pays. "Il aurait fait une grande carrière de professeur à Paris, dit Cioran, qui le connait bien. Alors qu'il sait parfaitement le français, c'est la langue, cette chose mystérieuse, qui l'a attiré à Bucarest." Trente ans plus tard, tandis que sa famille, profitant du "dégel" consécutif aux accords d'Helsinki opte pour l'exil, Mihai Sora refuse de quitter la Roumanie, où pourtant le régime évolue déjà vers la caricature sanglante des dernières années. "Des dizaines de fois, j'ai essayé en vain de le retenir parmi nous", rapporte son fils André, quarante-quatre ans, établi à Paris. Pendant les années 60, il dirige les éditions d'Etat, où, selon son fils, il réussira à publier des poètes interdits. "Il est extrêmement diplomate, confirme son épouse Mariana, installée à Munich. Aussi a-t-il toujours réussi à échapper à la censure."

Comme nombre de ses collègues, ce n'est pourtant pas son premier passage aux affaires : au début des années 70, il est nommé conseiller par le ministre de la culture et de l'enseignement de l'époque, André Maliza. Après la disgrâce de celui-ci, il reste au ministère comme directeur des bibliothèques universitaires. "Malgré ses convictions, il n'a pas pu y faire grand-chose", note Radu Toma, professeur de littérature française à Bucarest. Après sa retraite, en 1976, il se consacre à ses recherches, et publie plusieurs livres. "Pas vraiment des ouvrages pour le grand public, précise Cioran. Je ne sais pas s'il est un bon administrateur, mais c'est un des plus grands esprits de son pays, légèrement sceptique, mais très positif. " Une qualité dont il va avoir besoin pour remettre la machine en marche.

Epaulé depuis le début de la semaine par une équipe de fonctionnaires, Mihai Sora, doit tout attaquer en même temps, de la maternelle à l'université. L'enthousiasme ne lui fait pas défaut : " L'immobilité se transformera en mobilité sociale ", assure-t-il, lyrique. Déjà, il pense à créer dans toutes les facultés économiques une section de management à l'instar de celle de Bucarest. Autre dossier, celui de la recherche : " Privée de tout contact avec l'étranger, elle est devenue purement appliquée, se désole-t-il. Il nous faut reconstruire une recherche fondamentale. " Mais la clé de voûte de la réforme sera l'enseignement secondaire. " Il faut rendre son caractère formateur au lycée qui ne servait qu'à doter les intelligences " adolescentines " de technologies vieillies et de connaissances périmées ", s'enflamme le ministre.

Dans l'immédiat, la rentrée du 14 janvier devrait avoir lieu normalement, " à l'exception, des changements imposés par la pression du peuple révolutionnaire ". Les cours idéologiques, les pseudo-stages pratiques en vigueur dans le secondaire, disparaitront, et un groupe d'intellectuels s'est proposé pour enseigner la démocratie. Mais les changements de structure n'interviendront qu'en septembre prochain. Tout en rappelant qu'il n'est qu'un ministre de transition, Mihai Sora se déclare favorable à l'autonomie des universités, " à condition, précise-t-il, qu'elle soit conquise et non octroyée. " Quant au problème de la sélection, le dossier n'est pas d'actualité immédiate. Les étudiants réclament bien, mollement, un assouplissement du régime, mais ils n'en font pas un point d'honneur. " Organisons déjà des concours non truqués ! ", lance l'un d'eux. Le ministre est presque plus pressé. " Dans certaines facultés, avance-t-il, nous remplacerons certainement les concours d'entrée par des barrages tout au long des études, qui pénalisent moins les émotifs. "

En tout cas - et alors même qu'il a toujours refusé d'enseigner, - il est visiblement apprécié des jeunes, nombreux, en cette période troublée, à lui rendre visite. L'ésotérisme même de ses préoccupations en fait une personnalité peu contestable, sa gentillesse bourrue fait le reste. " J'ai été surprise de sa popularité auprès des étudiants, confie Séverine Guttieres. Nous avons suivi à la télévision la manifestation de dimanche. Il applaudissait avec enthousiasme leurs revendications. " Etrange pays, où le ministre de l'éducation manifeste sa joie en voyant les étudiants dans la rue...

Pourquoi diable parlent-ils tous français ? Une fois passée l'excitation des premiers jours, on a soudain réalisé avec étonnement qu'un nombre impressionnant de Roumains manient avec dextérité la langue de Proust. Mais cette pratique n'est pas réservée au chef du gouvernement Petre Roman, qui a fait ses études à Toulouse, ou à l'intelligentsia. La Roumanie est peut-être le seul pays où l'on a autant de chances d'entendre une réponse positive quand on aborde un passant avec le rituel : " Parlez-vous français ? ". Surtout quand on s'adresse aux gens de plus de quarante ans.

Malgré la présence dans les universités d'excellents professeurs de langue et littérature françaises, le français est de plus en plus rarement choisi comme première langue obligatoire. Mais, pour compenser la médiocrité de l'école élémentaire, très nombreux sont les parents qui ont payé à leurs enfants des cours particuliers. Parmi les professeurs, rares sont ceux qui n'ont pas à Paris quelques relations et quelques souvenirs. Livres et revues dans notre langue ont circulé jusqu'à l'usure. " J'ai appris le français et la mécanique en lisant Science et vie ", explique Dinu Lazar, photographe, très fier de sa Trabant (une voiture est-allemande) qu'il rafistole lui-même, avec un certain talent. Un exemple parmi des centaines d'autres.

Héritage de l'histoire et de l'époque où Bucarest était le " petit Paris " ? Parenté des deux langues et des deux cultures ? Certes. Mais pendant l'entre-deux-guerres, autant de médecins roumains furent formés à Vienne ou à Berlin qu'à Paris. " Au-delà de l'histoire, les Roumains vouent à la France une admiration presque pathologique ", conclut Cioran, se souvenant que l'invasion de Paris par les Allemands en 1940 fut vécue à Bucarest comme une catastrophe nationale. En définitive, si les Roumains parlent autant le français, c'est... parce qu'ils aiment la France !

La France contribuera pour 19,9 % au budget de la Communauté européenne en 1990, indique une enquête réalisée par le Moniteur du commerce international (MOCI) (1), dans son édition du 25 décembre.

Dans un article intitulé "L'Europe 92, budget 90 : qui paie quoi ?", le tableau comparatif établi par l'hebdomadaire montre que le plus gros contributeur est la RFA (25,9 %), qui précède la France, elle-même suivie de l'Italie (15,4 %) et de la Grande-Bretagne (15,1 %). En bas de l'échelle : le Luxembourg (0,2 %), l'Irlande (0,8 %), la Grèce (1,3 %) et le Portugal (1,7 %).

Citant un récent rapport du Sénat présenté par Mr Jacques Chaumont (RPR), le MOCI souligne que la contribution française est évaluée à environ 63,5 milliards de francs, soit 4,6 % des recettes fiscales brutes, ou 10,3 % de la TVA, ou encore l'équivalent du budget du ministère de l'intérieur.

Ce que recoivent les pays de la Communauté reste malaisé à cerner, rappelle cette enquête, selon laquelle les dépenses communautaires dans chaque Etat, en pourcentage, sur une moyenne de quatre ans (1985-1988), se sont élevées à 19 % pour la France, 16,5 % pour l'Italie, 14,1 % pour la RFA, 11,1 % pour la Grande-Bretagne, 8,7 % pour les Pays-Bas, 7,9 % pour l'Espagne (dont l'adhésion ne date que de 1986), 6,1 % pour la Belgique, 5,8 % pour la Grèce, 4,6 % pour l'Irlande, 3,4 % pour le Danemark, 2,7 % pour le Portugal et 1,4 % pour le Luxembourg.

Pour répondre aux nouvelles techniques financières et élaborer d'ambitieux projets - TGV ou tunnel sous la Manche - les principales banques françaises embauchent de plus en plus d'ingénieurs issus des grandes écoles.

A la Société générale, où on a toujours recruté des ingénieurs-conseils, afin de réaliser des études monographiques sur telle matière première ou telle société multinationale, les nouvelles techniques financières accentuent la demande. Ainsi, au sein de la direction des produits financiers, le département options qui employait dix personnes en 1985 en occupe aujourd'hui une centaine, dont plusieurs polytechniciens, centraliens ou diplômés de l'Ecole des mines.

" Les nouvelles techniques financières nécessitent de construire de nouveaux modèles et de réaliser des logiciels très sophistiqués ", explique Jean-Louis Truchement, directeur des ressources humaines. " Pour dominer ces techniques, il faut de solides connaissances scientifiques. Ainsi, nos cadres de la direction du marché des capitaux doivent parfaitement maitriser le calcul mathématique afin de bâtir des logiciels calculant les risques ", précise Louis-René de Gigord, responsable du recrutement.

La réflexion est identique au Crédit lyonnais. Mr Joseph Musseau, directeur des relations sociales et du personnel, recherche à la fois des ingénieurs-systèmes, " une fonction qui s'est beaucoup développée ces dernières années ", et des ingénieurs connaissant bien le monde industriel. " Pour réaliser des montages financiers ou élaborer des grands projets tels que le TGV-Nord ou le tunnel sous la Manche, nous avons besoin d'ingénieurs connaissant bien leurs pairs ", explique Joseph Musseau. " De même, à la direction des études économiques et financières, nous avons de nombreux ingénieurs chargés de suivre différents secteurs professionnels. Ils doivent conseiller les banquiers et comprendre réellement les professionnels. "

Si les directions économiques, les services informatiques et les nouveaux produits financiers sont incontestablement les trois principaux domaines où évoluent les ingénieurs, les banques n'hésitent pas à en embaucher dans une filière commerciale lorsqu'une demande est faite. La BNP, qui a récemment nommé deux ingénieurs agro dans des agences, ne s'en plaint pas. Et si, à la Société générale, on estime que " les postes d'encadrement du réseau des agences ne sont pas a priori destinés aux ingénieurs ", on pense aussi que " ceux qui ont envie d'être attachés commerciaux pour avoir des contacts avec la clientèle sont souvent des candidatures de qualité ", et donc reçues comme telles.

A vrai dire, qu'ils le reconnaissent ou non, la plupart des spécialistes du recrutement estiment qu'il y a finalement peu de différences entre une tête bien faite sortie de HEC et une autre tête bien faite issue de Polytechnique. " Nous ne sommes pas crispés sur tel ou tel diplôme ", constate Jacques de Chaillé, responsable du recrutement à la BNP. " Je recrute les ingénieurs comme les commerciaux, non pour leurs connaissances spécifiques mais pour leur talent global ", affirme Ghyslain Brochant de Villiers, son homologue à Indosuez. " Je n'ai jamais vu un ingénieur qui ne puisse maitriser des problèmes de droit ou de fiscalité ", confirme Jean-Louis Truchement.

Les formations suivies sont-elles d'ailleurs si différentes ? " Si on prend la botte des grandes écoles, c'est très généraliste ", constate Ghyslain Brochant de Villiers. De plus, sentant le vent tourner, certaines écoles d'ingénieurs ont introduit depuis deux ou trois ans une option économie et finances au niveau de la troisième année. C'est le cas en particulier de Centrale, de l'Ecole des mines, où les anciens élèves travaillant dans la finance ont créé leur propre club, et des Ponts et chaussées.

Une responsable de cette école le reconnait : " Quand on s'aperçoit que nos élèves vont voir ailleurs, il faut soit s'adapter, soit mettre la clé sous la porte. " C'est heureusement la première solution qui a été retenue. L'option économie et finances, créée il y a trois ans, attire déjà 20 % des promotions. Parmi ses élèves, on note la présence de nombreux polytechniciens, qui viennent faire leur école d'application. Vingt en 1987, ils sont déjà trente cette année.

" Les milieux financiers intéressent de plus en plus les élèves ", constate le chef d'état-major, responsable des études à l'X. " De même que nous avons vu éclore des clubs d'investisseurs internes à l'école, nous remarquons qu'ils tentent souvent d'accomplir leurs stages dans des banques. De toute façon, ils savent qu'ils sont assez intelligents pour percer, même s'ils n'ont pas les bases commerciales. "

En cherchant à recruter de nombreux ingénieurs, à qui elles offrent des salaires souvent supérieurs à ceux de l'industrie, les banques font-elles de la concurrence déloyale au secteur industriel ? Détournent-elles des jeunes ingénieurs du secteur de la production, comme on le prétend parfois ? Joseph Musseau estime ce procès illégitime : " La banque n'est plus hermétique. Le travail en osmose avec nos clients me parait naturel. " " De plus, comme le constate Ghyslain Brochant de Villiers, si les jeunes sont attirés par la banque, c'est parce que nous leur proposons des postes intéressants et que nous leur faisons prendre des risques. Les industriels ne se rendent pas compte qu'en France - ce n'est pas vrai à l'étranger - 75 % des jeunes ingénieurs ne se sentent pas ingénieurs. Ils le sont devenus non par choix mais par hasard, en fonction de leur carnet scolaire entre la troisième et la terminale. "

Quelle que soit la valeur des arguments employés par les industriels, une constatation s'impose : les jeunes ingénieurs sortant des écoles les plus prestigieuses s'orientent de plus en plus vers les services (banques, consultants...), laissant l'industrie à leurs homologues moins brillants, moins chanceux ou issus d'une école spécialisée.

Réuni, mercredi matin 10 janvier, à l'Elysée, sous la présidence de Mr François Mitterrand, le conseil des ministres a entendu une communication de Mr Lionel Jospin, ministre d'Etat, ministre de l'éducation nationale, relative aux mesures d'urgence en vue des rentrées universitaires 1990 et 1991 (lire page 12).

Le président de la République a estimé, selon Mr Louis Le Pensec, porte-parole du gouvernement, que " quelles que soient les difficultés qu'il peut y avoir à trouver le financement dans le cadre de l'équilibre budgétaire, il faut le faire ".

Mr Pierre Bérégovoy, ministre d'Etat, ministre des finances, a présenté les grandes lignes d'une réforme visant à alléger la réglementation des investissements étrangers en France (lire page 33). Enfin Mr Jack Lang et Mr Emile Biasini, respectivement ministre de la culture et secrétaire d'Etat chargé des grands travaux, ont fait le bilan des grands travaux à Paris. Mr Le Pensec a précisé que, entre 1981 et 1988, neuf chantiers de grands travaux ont été engagés, auxquels il faut ajouter trois nouvelles opérations (Bibliothèque de France, Centre de conférences international, auquel sera adjointe une Maison de la presse, et rénovation des quatre musées de l'éducation nationale, dont la grande galerie du Muséum national d'histoire naturelle).

Mr Biasini a observé que " les grands travaux bénéficient d'une opinion très favorable et suscitent un grand intérêt à l'étranger. Les édifices réalisés ont permis de valoriser l'image de Paris et de la France et de donner un nouvel élan à l'architecture française ". De son côté, le chef de l'Etat a considéré, qu'" un tel programme donnait à la France une chance supplémentaire ".

Florissante jusque dans les années 60, l'industrie française du gant s'est faite balayer de la plupart des marchés de basses et moyennes gammes par les productions de pays à faible coût de main-d'Óuvre. Les derniers fabricants demandent la mise en place de quotas d'importation tout en misant sur la créativité, le " haut de gamme " et la délocalisation d'une partie de leurs activités.

La ganterie française peut-elle encore sauver sa peau ? Mondialement connu, ce fleuron du " bon goût " et du " savoir-faire " national employait près de 15 000 personnes au début des années 60 dans ses centres traditionnels de Millau (Aveyron), de Saint-Junien (Haute-Vienne), et, dans une moindre mesure, à Grenoble et à Niort. Il n'en occupe plus aujourd'hui que 1 200 qui produisent 1,2 million de paires de gants de ville par an pour un chiffre d'affaires de 120 millions de francs.

Industrie de main-d'Óuvre par excellence - les charges salariales rentrent pour moitié dans le coût du produit fini, - la ganterie de peau n'a pu résister à la concurrence des pays du Proche-Orient et d'Asie du Sud-Est. De 1974 à 1979, les importations ont doublé quasiment chaque année en volume et atteignent aujourd'hui, toujours dans la catégorie des gants de ville, les 2 millions de paires, surtout en provenance des Philippines, d'Italie, de Corée, de Hongkong et de Chine. De leur côté, les exportations ont plafonné, en 1988, à 280 000 paires en direction des Etats-Unis, du Japon et des pays de la CEE.

Le développement dans la région de Naples d'une véritable production clandestine - évaluée à 10 millions de paires par an par la Fédération européenne de la ganterie de peau (FEGAP) - n'a pas arrangé la situation. Résultat : des ganteries existant en France à la Libération, il ne restait plus qu'une centaine d'entreprises en 1981, et l'on n'en recense plus que trente-deux aujourd'hui.

Si l'on se base sur la production, le centre de Saint-Junien a repris, avec plus de 380 000 paires fabriquées en 1988, le titre de capitale française du gant à Millau (280 000 paires). Mais la sous-préfecture de l'Aveyron parvient à garder le meilleur si l'on raisonne en chiffre d'affaires. Dans le secteur du gant de sport, les fabricants de l'Hexagone pourvoient, avec 1,5 million de paires, à moins de la moitié de la consommation nationale ; et, dans le domaine du gant de protection, à seulement un tiers des besoins avec 8,5 millions de paires produites.

Créées pour la plupart au début du siècle et basées sur un fonctionnement paternaliste, les ganteries classiques (gants de ville) se sont fait exclure par la déferlante asiatique de la plupart des marchés de basse et de moyenne gamme. Les plus grosses unités, dont certaines, comme les gants Jonquet de Millau, dépassaient le millier de salariés, ont été les premières touchées.

Seules ont réussi à subsister quelques PME capables de s'adapter à cette évolution. " Ces quinze dernières années, ce sont près de 8 000 emplois qui ont disparu dans ce secteur d'activité, explique Véronique Siau-Cassière, secrétaire générale de la FEGAP. Comment peut-il en être autrement quand une paire de gants de ville d'importation arrive au prix moyen de 48 francs alors qu'elle se fabrique ici à 90 francs ? "

Dans cette production " à la main " où la mécanisation ne peut intervenir que dans une très faible proportion, le " haut de gamme " est apparu pour beaucoup d'entreprises comme la seule alternative face à une concurrence étrangère imbattable au niveau des prix. Danièle et Pierre Got, troisième génération de gantiers, ont repris l'affaire familiale des gants Norval à Millau, voici une dizaine d'années. " La ganterie française traversait à cette époque ses heures les plus noires avec les importations massives et des fabrications locales sans imagination. La haute couture et la mode en général nous avaient complètement oubliés, raconte Danièle Got. Nous nous sommes alors lancés sur des articles de très haut de gamme, en mettant la créativité au service de notre savoir-faire... Pour remonter notre handicap il a fallu quasiment faire du porte-à-porte chez les couturiers et leur mettre sous le nez ce dont nous étions capables... "

. " Paradoxalement, les gants Norval refusent aujourd'hui des commandes et la société est déjà limitée dans son développement par une pénurie de main-d'Óuvre qualifiée. Aujourd'hui les gants Norval emploient une trentaine de salariés comme aux temps glorieux et réalisent la moitié de leurs 6 millions de francs de chiffre d'affaires sous les griffes prestigieuses d'Hermès, Yves Saint Laurent, Dior et Montana, entre autres. Si le prix moyen de la paire de gants tourne ici autour de 300 francs, certains modèles sont vendus jusqu'à 3 000 francs. L'entreprise, qui effectue 40 % de son chiffre d'affaires à l'exportation, appréhende toutefois l'avenir avec prudence : "Même si ça marche bien pour nous, nous sommes sur un trop petit créneau ", déclare Danièle Got. " Il faut être honnête, ce n'est pas avec cela que l'on sauvera la ganterie française.

Louis Fabre, le PDG de la plus importante ganterie de Millau avec 90 salariés et 20 millions de francs de chiffre d'affaires, a choisi une tout autre voie pour son entreprise. Autrefois spécialisé dans les marchés administratifs et les gants de ville de bonne facture, il a monté une société commune avec un gantier portugais et installé une unité de fabrication de 50 personnes près de Lisbonne, il y a dix-huit mois. " Je produis maintenant des gants beaucoup moins chers, ce qui m'a permis de rafler dernièrement un marché de 50 000 paires aux Chinois dans le bas de gamme et de placer par la même occasion trois séries de 10 000 paires en moyenne gamme fabriquées à Millau ", affirme le PDG.

Tout en maintenant ses ateliers dans l'Aveyron pour ses productions de qualité et le service après vente, il envisage aujourd'hui de s'installer également au Maroc. Christian Causse, le patron de la société Gankos à Millau, a orienté son entreprise et ses 50 salariés dans la fabrication de gants de travail de grande finesse. Un créneau sur lequel il réalise la moitié de ses 10 millions de chiffre d'affaires. Une percée récente dans le sportswear, notamment sous la marque Chevignon, avec des gants de cow-boy au montage simplifié, devrait lui ouvrir des horizons nouveaux et représenter bientôt plus d'un tiers de ses 120 000 ventes annuelles.

Mais Christian Causse, qui préside également la chambre syndicale des gantiers millavois, envisage lui aussi la délocalisation d'une partie de ses activités vers le Portugal dans un avenir proche. " C'est comme cela qu'on se console, précise-t-il. Les pouvoirs publics n'ont jamais rien fait pour la ganterie et nous ne représentons plus un lobby comme autrefois... Alors, pour subsister, il va falloir se transformer en négociants qui gardent seulement la maitrise technique... "

Tout comme lui, Paul Rigaudy, le président des gantiers de Saint-Junien et de la fédération nationale, demande l'instauration de quotas européens pour limiter les importations dans les gammes moyennes afin de sauver ce qui peut l'être de la ganterie française. " On veut bien lutter avec nos concurrents de la CEE mais pas avec des pays qui vendent les gants au kilo ", affirme-t-il. Un dossier de demande de sauvegarde devrait être bientôt déposé à Paris et à Bruxelles, comme c'est le cas actuellement pour l'industrie de la chaussure.

En attendant cette mesure providentielle et à défaut d'une véritable dynamique d'ensemble, chaque gantier espère, du fond de son atelier, que l'hiver sera rude et long.

Depuis que les courses hippiques existent de façon officielle en Angleterre et en France (1833), une vive rivalité oppose les deux pays. Jusqu'à maintenant, elle s'exprimait uniquement sur le plan sportif des compétitions et de la valorisation des élevages. Or l'ouverture du grand marché européen de 1993 semble devoir lui donner une dimension et une tournure très différentes et une autre acuité. Sous forme d'un match serré, et à l'issue incertaine, entre les firmes privées de bookmaking britanniques et le seul organisme collecteur de paris en France, le Pari mutuel urbain. L'enjeu est de taille puisque, sur les douze pays de la Communauté, le chiffre d'affaires actuel dépasse les 95 milliards de francs par an.

Le Pari mutuel a été autorisé d'abord sur les hippodromes (PMH), ensuite " en ville " (PMU), respectivement par les lois du 2 juin 1891 et du 16 avril 1930. L'ouverture des guichets a été exclusivement concédée aux organisateurs de courses. Ipso facto, ils en sont devenus ainsi les gestionnaires. Une structure avantageuse pour les pouvoirs publics, qui maintiennent un droit de regard sur le système, tout en gardant les mains propres dans un domaine souvent moralement contesté ; ce processus assure aussi des ressources aux propriétaires et aux professionnels (3 % du total environ), au Trésor (20 %) et à différents attributaires de la Ville de Paris, les associations sportives et même l'adduction d'eau. Le tout est basé sur un principe mutualiste : 70 % de la masse monétaire restent aux parieurs, et Paul empoche ce que Pierre a perdu, la cote étant établie par la méthode des vases communicants.

Le " pari au livre " (bookmaking), totalement libre outre-Manche mais interdit et poursuivi chez nous comme un délit, s'inspire d'une tout autre conception : la cote fixe. Le rapport du gagnant est déterminé avant le départ de la course, établi au prorata de la chance théorique de chaque concurrent et du flux des sommes déjà enregistrées. De façon très spéculative, il est possible de miser huit jours, un mois ou un an avant la course, avec des espérances de gains très élevés, mais sans aucun remboursement si le cheval ne prend pas le départ. Le bookmaker endosse des risques mais encaisse aussi des bénéfices considérables dans le cas de forfait ou, plus encore, lorsqu'un grand favori est battu. Par exemple, la défaite d'un champion dans le Derby d'Epsom, où des sommes considérables sont engagées, constitue naturellement une aubaine pour les firmes privées.

C'est sur de telles bases que la société Ladbroke a bâti son empire. Créée dans un petit village du comté du Warwickshire portant ce nom, au siècle dernier, elle passait, en 1956, sous le contrôle d'un consortium mené par Mr Cyril Stein. Son développement était ensuite spectaculaire : introduction à la Bourse de Londres en 1966, puis diversification des activités avec quatre orientations principales : l'hôtellerie (chaine Hilton) et cent quarante-deux hôtels dans quarante-sept pays différents ; l'immobilier, avec des constructions en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et sur le continent européen ; les bricocenters (exploitation de grandes surfaces de bricolage et de décoration) et, enfin, les paris évidemment, non seulement sur les courses hippiques (70 %) mais également sur les lévriers (20 %) et d'autres types de sports et d'événements - de façon très moderne, avec l'appoint de satellites et des antennes en Belgique, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis (Detroit).

Une telle puissance financière implique forcément la poursuite de visées expansionnistes en direction notamment de l'industrie hippique française. Celle-ci est en flèche également puisqu'elle affiche une hausse de neuf points en 1988 et de plus de quatre points en 1989, où les 32 milliards d'enjeu ont été dépassés. Le PMU touche les dividendes d'une politique dynamique, enfin instaurée depuis 1983 : la réforme Rocard, alors ministre de l'agriculture, lui a donné davantage d'autonomie, une identité, avec la mise en place d'un groupement d'intérêt économique (GIE) alors qu'avant il n'avait pratiquement pas d'existence légale. Aiguillonné par la concurrence du Loto, connaissant des craintes pour sa situation de monopole, il a informatisé complètement son réseau, relancé de nouveaux jeux, rajeuni son image de marque, participé à des actions de mécénat originales, sinon innocentes. Ainsi, actuellement, sur cent millions de tickets figure une proposition de souscription en faveur de l'édification d'un monument " Europe-liberté ".

Ce sont donc bien deux entités puissantes et riches qui paraissent décidées à en découdre. Elles ont choisi de façon symbolique la Belgique comme théâtre de leurs premières escarmouches. Une zone-tampon, une zone-test aussi, car c'est l'un des pays d'Europe où PMU et agences se côtoient librement et légalement. Ici le PMU n'est concerné que par les courses belges, tandis que Ladbroke, lui, n'hésite pas à jouer sur les deux tableaux, prenant aussi des paris sur les courses françaises, plus attractives pour la clientèle.

Il n'en fallait pas plus pour déclencher l'ire de la Fédération nationale des sociétés de courses en France et du PMU, ainsi qu'une plainte devant le tribunal de commerce de Bruxelles en "cessation de concurrence déloyale". L'action s'appuie surtout sur l'accusation de piratage et de parasitage ainsi motivée : "Ladbroke, pour informer les turfistes belges, utilise, sans bourse délier, toutes les données techniques (performances, noms et numéros des chevaux, conditions de courses, programmes, etc.) appartenant aux sociétés françaises ; de même que les gagnants sont payés selon nos rapports."

Le tribunal, en première instance, a pourtant débouté le requérant, en s'appuyant sur un argument de procédure selon lequel il ne peut se prévaloir d'activités commerciales puisqu'il est dirigé par des bénévoles (association loi 1901). L'affaire n'est pas terminée pour autant. Appel a été interjeté pour plaider sur le fond, assorti d'une référence au Conseil d'Etat, qui a considéré, dans d'autres cas, le PMU comme opérateur économique et ayant droit à faire des bénéfices ; s'appuyant, d'autre part, sur une jurisprudence belge d'un procès de Canal Plus contre des fabricants de décodeurs sauvages. La seconde manche du procès est prévue cette année.

Ladbroke, piqué au vif et souhaitant maintenir son avantage tout en voyant plus loin et plus grand, a aussitôt contre-attaqué, avec une réponse du berger à la bergère : une demande d'enquête par la Commission de la Communauté européenne sur les aides financières substantielles qui seraient apportées par l'Etat français au PMU. Elles seraient non conformes au règlement du traité de Rome, n'ayant pas été notifiées à la Commission. Or elles auraient permis au PMU, non seulement de renforcer son monopole sur le marché national, mais aussi de mettre en place et de poursuivre un programme d'exportation dans d'autres Etats membres de la Communauté européenne.

La société britannique, selon la formule consacrée, déclare "faire confiance à la justice", en affirmant que les dispositions au sein de la Communauté sont suffisantes pour assurer dans le marché unique "une compétition ouverte et honnête à travers tous les pays intéressés".

Questionné de façon précise sur l'avenir proche, Mr Davidson, administrateur délégué chez Ladbroke, s'exprime à la fois avec prudence et sérénité. Au sujet des frais de gestion, qui seraient plus élevés au Royaume-Uni qu'en France, il indique : " Les conditions de travail sont différentes dans chaque pays. Il est donc quasiment impossible de faire des comparaisons. Néanmoins, il faut savoir que, partout où nous opérons, nos coûts d'exploitation sont moins élevés que ceux de nos concurrents. Nous pensons que le marché français est potentiellement rentable et qu'il n'est pas encore totalement exploité en ce moment. "

Mr Davidson semble repousser un partage du pactole européen moitié-moitié avec le PMU : " Nous n'avons pas du tout l'intention d'engager un pareil accord ; il serait contradictoire, avec les règles du marché et avec le bon fonctionnement du pari mutuel. "

Devant ces menaces, tous les défenseurs de l'institution hippique en France font front commun. MM Jean Romanet, chargé de mission à la Fédération pour les affaires internationales, André Cormier, directeur du PMU, François Clos, directeur des Haras nationaux, tiennent pratiquement le même langage. Ils rappellent d'abord que c'est " une réglementation d'ordre public qui, seule, autorise le jeu sur les courses de chevaux en France. Toute autre activité est poursuivie et condamnable. Elle a été établie et aménagée au cours des années dans un but de régularité et afin de contrecarrer les agissements des bookmakers justement, car ils viciaient la compétition avant 1891 ". Ils attendent, eux aussi avec confiance, les verdicts de Bruxelles. Ils excluent le scénario-catastrophe d'un achat par les Anglais d'un hippodrome clés en main, duquel les chevaux français seraient exclus... En revanche, ils reconnaissent, sur un autre aspect du problème, avoir " des craintes non négligeables ".

D'abord, au nom de la libre concurrence européenne et de l'interprétation des textes, ils savent que les pressions sont fortes. Ils s'inquiètent davantage encore d'une contre-attaque par la bande. Avec la levée du contrôle des changes depuis le 1er janvier, tout citoyen français a la latitude d'ouvrir un compte à l'étranger, de transmettre ses paris dans une officine de Londres ou de Bruxelles, sur des courses françaises. Avec les systèmes de communication actuels, l'échappatoire sera de plus en plus courante et facile.

Or " l'affaire courses " est économiquement fragile. Pratiquement au bord du déficit constant, la moindre baisse du chiffre d'affaires, même d'un demi-point, peut réduire à néant tous les efforts de redressement. Devant de telles perspectives, les responsables n'ont pas d'autre solution que de prospecter la RFA, les pays scandinaves, l'Italie, les Pays-Bas et même la Grande-Bretagne. Ils ont d'ailleurs créé une association des PMU européens. Il leur faudra se montrer encore davantage compétitifs sur leur pré carré, en continuant, d'une part, à développer l'éventail des paris et, d'autre part, à compresser leurs frais de gestion, que certains estiment toujours trop élevés ; ils espèrent surtout que les habitudes sociologiques du public - l'attachement de Mr Dupont à son café-croissant-PMU du dimanche matin - resteront les plus fortes. D'ailleurs, lorsqu'il est interrogé sur ce point, le parieur lambda déclare presque toujours : " Les books, c'est bon pour les English. "

La mobilité de la population française a-t-elle été freinée par la crise économique ? C'est la question posée par l'étude que le rapport de l'INED consacre aux migrations internes en France de 1954 à 1982 (date du dernier recensement).

Les Français sont encore relativement casaniers : chaque année 9 % à 10 % d'entre eux changent de logement, 2,5 % à 3 % de département et entre 1,3 % et 1,8 % de région. C'est peu par rapport aux Etats-Unis, où 18 % des habitants quittent leur logement chaque année. Pourtant, c'est déjà le résultat d'une longue évolution qui a marqué la sortie progressive de la société rurale traditionnelle : la proportion de personnes vivant à quarante-cinq ans hors de leur département de naissance était passée de 20 % environ vers 1810 à plus de 45 % vers 1950. Seules périodes de retour en arrière : le début du siècle, le " retour à la terre " des années 30 et, surtout, le retour de la guerre 1939-1945.

Depuis, la mobilité s'est encore accentuée jusqu'aux années 1968-1975, à l'achèvement des " trente glorieuses " de l'industrialisation et de l'urbanisation. Mais elle s'est ralentie entre 1975 et 1982 : au cours de ces huit années, 6 % des Français ont changé de département et 11,6 % de région, contre 20,4 % et 12,5 % respectivement au cours de la période précédente. Est-ce le développement de la propriété du logement plutôt que la crise qui ont entrainé ce coup de frein?

Est-ce aussi pour ces mêmes raisons que les mouvements entre les campagnes et les villes ont changé de sens entre les années 1954 et 1962 et les années 1975 et 1982 ? Au départ, ils se dirigeaient d'autant plus vers les villes qu'elles étaient plus grandes, notamment l'agglomération parisienne. Puis l'attraction des grandes villes, et surtout de Paris, a décliné, d'abord au profit des communes de 5000 à 10000 habitants en 1968/1975, des communes rurales ensuite.

En 1982, le " solde migratoire " est d'autant plus élevé que la taille de la commune est plus faible : ce n'est pas seulement la " rurbanisation ", l'invasion des villages périphériques, mais le retour à la campagne. Si à vingt ans/vingt-cinq ans on continue à partir en ville pour y faire des études ou y trouver un emploi, dès trente ans, avec la vie en couple ou la naissance des enfants, on revient s'installer à la campagne ou dans les petites agglomérations.

Au cours de ces trois décennies, les échanges entre les régions se sont modifiés aussi. Seule la Provence-Côte d'Azur a été récemment détrônée par le Languedoc-Rous-sillon. En revanche, l'Ile-de-France a perdu ses pouvoirs (au départ, ce fut le résultat d'une volonté de freiner le développement de l'agglomération parisienne). Devenue zone d'émigration, elle n'exerce plus d'attraction que sur des régions proches en difficulté économique et en perte de vitesse démographique comme le Nord et la Lorraine. Avec la Champagne-Ardenne et la Franche-Comté, ces régions alimentent en 1982 le reste de la France, notamment l'Ouest et le Midi aquitain aussi bien que méditerranéen. Aux migrations des retraités ou des jeunes en quête d'emploi se sont ajoutées la déconcentration économique et la recherche de zones avantagées par le climat.

Mr Pierre Joxe a reçu la première promotion de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), mardi 9 janvier, place Beauvau. Le ministre de l'intérieur en a profité pour préciser ses conceptions au sujet de l'instauration d'une " enveloppe budgétaire de sécurité intérieure ".

La France n'est pas en mesure de connaitre les moyens budgétaires qu'elle consacre à sa politique de sécurité intérieure, et Mr Joxe le regrette. De la police à la gendarmerie, des douanes à l'aviation civile, plusieurs ministères - l'intérieur, la défense, les finances, notamment - interviennent en la matière, sans que personne soit en mesure de préciser ni le volume ni la répartition de la dépense publique de sécurité entre ces diverses administrations. A quels coûts s'opèrent ces interventions ? Avec quelle efficacité ? Mystère.

Pour en finir avec ce flou, qui empêche la mise en Óuvre d'une politique cohérente et globale de sécurité, le ministre propose d'instaurer une " enveloppe sécurité intérieure " qui permettrait de connaitre de manière détaillée les crédits budgétaires affectés à la sécurité et de rationaliser les dépenses. Cette harmonie budgétaire est indispensable, assure le ministre, pour réduire, à terme, la délinquance et la criminalité.

Bien qu'il se définisse lui-même comme étant " congénitalement interministériel ", Mr Joxe se défend d'avoir à l'occasion des visées " impérialistes " sur d'autres administrations qui participent à la politique de sécurité. Loin de lui, assure-t-il, la volonté de " récupérer ou centraliser " les crédits. Simplement, il propose que l'on s'inspire, pour la sécurité intérieure, de la procédure budgétaire spéciale baptisée " enveloppe recherche " qui fut mise en Óuvre, il y a vingt-cinq ans, afin d'identifier les crédits que les différentes administrations affectaient à la recherche publique.

Jeu social complexe, la lutte pour la sécurité ne saurait, a insisté le ministre, se contenter des polémiques du passé, illustrées par des slogans simplistes (" Que fait la police ? ", " Les juges sont laxistes ") et, somme toute, stérilisantes. Créé à l'initiative de Mr Joxe et inauguré à l'automne 1989 (le Monde du 18 octobre), l'IHESI s'engage dans cette voie et entend " penser " la sécurité intérieure, comprise au sens large. Il s'agit de porter la réflexion au-delà des seules réponses policières, judiciaires et pénitentiaires : les politiques de formation et d'insertion sociale, de logement et d'urbanisme ne constituent-elles pas aussi des éléments positifs pour la sécurité ?

Lieu d'études et de recherches, l'institut privilégie l'approche pluridisciplinaire des phénomènes, ainsi que le partenariat entre les acteurs sociaux et administratifs. Elargir le champ de réflexion sur la sécurité supposera de s'intéresser aussi bien à la prévention et à la répression qu'à l'économie ou à la politique, sans oublier la science et la technologie, a précisé Mr Jean-Marc Erbès, inspecteur général de l'administration, qui dirige l'IHESI.

Forte de cinquante stagiaires venus d'horizons divers, la première promotion de l'IHESI va suivre un cycle de formation tout au long de l'année 1990. Une moitié de la promotion est composée de policiers, des commissaires divisionnaires pour l'essentiel, issus de différents services ; les autres auditeurs proviennent des douanes, de la magistrature et de l'administration pénitentiaire, du monde de la politique ou des entreprises, de la recherche comme du journalisme. Au cours des onze mois de la session, les auditeurs se pencheront notamment sur les stratégies des acteurs de la sécurité, ainsi que sur les rapports que cette dernière entretient avec la démocratie et avec l'économie. Ils plancheront sur les diverses politiques - sociale, familiale, éducative ou de l'emploi - à mettre en Óuvre en matière de sécurité. Preuve que le concept de sécurité intérieure comporte de multiples dimensions, les auditeurs s'attarderont aussi bien sur la drogue, la gestion des risques technologiques ou liés à l'environnement, que sur les différents types de sécurité, routière, domestique, urbaine, etc.

Une nouvelle collection, les Cahiers de la sécurité intérieure, éditée et diffusée par La Documentation française, rendra compte des travaux de l'institut et de son département " études et recherches ". Celui-ci ambitionne de développer les travaux sur l'organisation et le fonctionnement des services de sécurité et, aussi, d'impulser des recherches fondamentales en sciences sociales. Au sommaire du premier numéro, on trouve les Actes du colloque qui s'est tenu en novembre à Paris (le Monde du 5 novembre 1989) ; on lira aussi une série d'études comparatives avec les systèmes américains, allemand, anglais et belge.

Par bien des aspects, et spécialement par sa volonté d'ouvrir la réflexion à d'autres secteurs que les professionnels de la sécurité, le nouvel institut fait penser à l'IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) qui a vu, quant à lui, passer plus de trois mille auditeurs depuis sa première session, en 1948. Mr Joxe espère bien qu'avec le temps, l'IHESI contribuera à " rationaliser " les débats sur la sécurité de la même façon que l'IHEDN - dont le ministre fut auditeur - a permis, à ses yeux, de dépassionner les débats sur la défense nationale et la sécurité extérieure.

Le PDG d'UTA, Mr René Lapautre, a écrit au garde des sceaux pour lui demander " une mise au point urgente et autorisée " après la publication dans le Monde du 23 décembre d'informations qui lui laissent penser que l'information judiciaire ouverte sur l'attentat du 17 septembre contre le DC-10 de la compagnie, assurant le vol N'Djamena-Paris, pourrait être ralentie. Cette nouvelle polémique s'ouvre alors qu'une campagne rampante vise à accréditer l'idée que le gouvernement veut réduire les moyens de lutte antiterroriste.

Qui a intérêt à faire croire que l'on ne veut pas - que l'on ne veut plus - laisser, aujourd'hui, en France les magistrats chargés de la lutte antiterroriste travailler correctement ? C'est la question que l'on peut se poser après la polémique qui a suivi le " Journal télévisé " de La 5, diffusé lundi 8 janvier à 20 heures.

Sur le plateau, le chroniqueur judiciaire de La 5, Paul Lefèvre, a en effet affirmé que la compagnie UTA, dont un DC-10 reliant Brazzaville à N'Djamena avait été détruit en vol le 17 septembre dernier, selon toute vraisemblance à la suite d'un attentat, provoquant ainsi la mort de 170 personnes, se verrait réclamer par le ministère de la défense une somme avoisinant 40 millions de francs. Cette " facture " serait destinée à rembourser les frais engagés par la mise en Óuvre de matériels, et notamment d'avions, lors de la recherche des débris du DC-10.

De plus, dans une lettre datée du 3 janvier et dont le journaliste de La 5 a cité des extraits, le PDG d'UTA, Mr René Lapautre demande au ministre de la justice, Mr Pierre Arpaillange, de lui fournir des explications, et même de faire " une mise au point urgente et autorisée " après la publication d'un article du Monde du 23 décembre 1989 et qui lui faitnourrir les plus vives inquiétudes sur la suite de l'enquête.

Dans cet article, nous expliquions que le président du tribunal de grande instance de Paris, Mr Robert Diet, avait pris la décision administrative de confier, à partir du 1er décembre, des dossiers de droit commun à des juges jusque-là exclusivement chargés de la lutte antiterroriste. Dans une note, le vice-président chargé des affaires pénales, Mr Michel Carmet, justifiait cette mesure par le faible nombre de nouveaux dossiers de terrorisme (quatorze au cours des derniers mois) dont la plupart étaient ouverts contre X " quelquefois sans réelle gravité, en tout cas ne nécessitant pas, dans l'immédiat, d'actes répétés d'investigation ".

Ces indications ont, semble-t-il, fait bondir le PDG d'UTA qui écrit au ministre de la justice : " S'il est vrai que l'enquête relative à l'attentat commis contre notre avion ne peut, en l'état, être ouverte que contre X, l'importance de l'objectif de découvrir toute la vérité, d'éviter sans doute le renouvellement de tels actes criminels, les efforts considérables nécessaires à l'enquête (comme ceux consacrés par les Etats-Unis à l'attentat contre un avion d'une compagnie américaine en fin 1988) excluent totalement de notre point de vue que les recherches relatives à un acte de terrorisme ayant causé la mort de 170 personnes puissent être considérées comme ne nécessitant pas dans l'immédiat d'actes répétés d'investigation. Je puis, au contraire, vous dire combien non seulement les familles de victimes (dont seize appartenaient à notre personnel), non seulement la compagnie UTA, (...) mais aussi l'Organisation internationale de l'aviation civile (OACI) et l'ensemble des compagnies exploitantes (...), sont dans l'attente des résultats de l'enquête judiciaire dont vous avez décidé l'ouverture ; même dans l'opinion publique, française ou étrangère, en dehors de la profession, je suis persuadé que personne ne comprendrait que les efforts considérables entrepris soient réduits ou ralentis. "

Demander environ 40 millions de francs à des victimes - UTA s'est, bien entendu, constituée partie civile - et ralentir l'activité du juge d'instruction : si cela était exact, ce serait bien sûr de la plus extrême gravité. Au ministère de la justice, on n'a aucun mal - même si la note de Mr Carmet dans sa rédaction peut paraitre maladroite - à expliquer que l'on n'a pas, c'est le moins que l'on puisse dire, lésiné sur les moyens après la catastrophe.

L'information judiciaire confiée à un juge antiterroriste, Mr Jean-Louis Bruguière, a été ouverte le 23 septembre. Aussitôt, le juge délivrait trois commissions rogatoires au Congo, au Tchad et au Niger. Des policiers de la DST et de la direction centrale de la police judiciaire ont été dépêchés en Afrique, ainsi que des médecins légistes. Un collège d'experts a été désigné.

Le juge d'instruction, accompagné d'un magistrat du parquet, s'est rendu, à plusieurs reprises, sur le terrain. Une attention toute particulière a évidemment été donnée aux familles des victimes qui ont été reçues par le procureur général près la cour d'appel de Paris, Mr Pierre Truche. Certaines familles ont déjà pu être indemnisées. Tout, estime-t-on au ministère, aurait donc été fait pour qu'on ne perde pas de temps dans une affaire aussi tragique.

On ne cache pas, à la chancellerie, qu'on est choqué non par les inquiétudes du PDG d'UTA, à qui une lettre, destinée à dissiper " un malentendu fâcheux " a été adressée, mais par la campagne rampante qui veut accréditer l'idée que le gouvernement " sabre " les moyens de lutte contre le terrorisme. Mr Pierre Arpaillange répond que l'information " continuera à être traitée avec toute la diligence et la minutie qui s'imposent ". Le ministère de la défense, de son côté, dément avoir présenté par écrit une " facture " à UTA. Des représentants de la compagnie aérienne ont aussi démenti avoir jamais reçu une telle lettre. En revanche, nous ont-ils expliqué, ils ont eu des contacts téléphoniques avec des représentants de ce ministère qui ont évalué à environ 40 MF le coût de leur intervention. UTA a alors répercuté ces informations dans une lettre qui a été versée au dossier puisqu'elle a été directement adressée au juge d'instruction, le 5 janvier. Dans cette lettre, UTA expliquait que la compagnie ne voyait pas à quel titre elle pourrait être redevable d'une telle somme.

Les magistrats du tribunal de grande instance d'Evry (Essonne), protestant contre " la dégradation et la paupérisation croissante de l'autorité judiciaire " dans leur tribunal, ont refusé de siéger, mardi matin 9 janvier, lors de l'audience de rentrée. Se contentant de rester, sans leur robe, dans la partie de la salle réservée au public, ils entendaient dénoncer ainsi " la situation des effectifs de notre tribunal durant les deux dernières années ".

Comparant les effectifs du tribunal correctionnel d'Evry - soixante-dix-huit magistrats - à ceux des instances de Versailles - quatre-vingt-quatre - et de Créteil - cent sept - alors que la population est sensiblement égale dans les trois départements concernés, les protestataires considèrent que cette situation de sous-effectifs dans l'Essonne se traduit " par un allongement du traitement de procédure, un retard dans la mise en place des mesures nouvelles votées par le législateur et un taux de poursuites pénales le plus faible de la cour d'appel de Paris ".

Dans un texte signé par quarante-deux d'entre eux, ces magistrats s'affirment " résolus à ne plus tolérer que la loi soit dite aux justiciables dans des conditions peu respectueuses de celle-ci et indignes de ceux-là ". S'adressant au président de la République, au premier ministre et aux parlementaires, ils demandent d'" envisager de toute urgence un plan pour la justice " avec notamment " la création de six cents emplois de magistrats et de huit cents emplois de fonctionnaires dans chacun des trois prochains budgets ".

Le numéro vert d'écoute nationale sur l'enfance maltraitée (05-05-41-41) devait être officiellement mis en service mercredi 10 janvier, à 12 heures, par le secrétaire d'Etat à la famille, Mme Hélène Dorlhac.

Ce numéro gratuit fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et tous les jours de l'année. Il s'adresse à tous les mineurs en détresse ou victimes de mauvais traitements ainsi qu'aux parents qui connaissent des difficultés relationnelles avec leurs enfants. Mais c'est également "un lieu d'information et de conseils aux témoins de mauvais traitements et aux professionnels (éducateurs, enseignants, médecins, avocats, assistantes sociales...)".

L'équipe se compose de psychologues, d'assistantes sociales, de médecins et d'éducateurs, qui ont suivi une formation à l'écoute et seront aidés dans leur tâche par des personnes connaissant parfaitement le fonctionnement des institutions. Travaillant à temps partiel, ils feront le point tous les quinze jours sur leur travail et seront tenus au secret professionnel.

Il existe déjà en France des numéros d'écoute créés par certains départements ou par des associations, mais cette dispersion a de nombreux inconvénients : une couverture partielle du territoire français pour les uns et, notamment, un manque de suivi pour les autres. Le gouvernement et le Parlement, qui a voté à l'unanimité la loi sur la prévention des mauvais traitements à enfants et la création de ce service d'écoute, ont estimé qu'il appartenait à l'Etat, en collaboration avec les conseils généraux et des associations, de prendre en charge ce dossier.

Signaler tardivement qu'un enfant est maltraité peut entrainer de graves conséquences. Le nouveau service devrait permettre de raccourcir de façon significative le temps entre le signalement, la vérification et les mesures à prendre.

Les présidents de conseils généraux, qui sont responsables des services d'action sociale dans leur département, sont tenus de transmettre au service national d'écoute des renseignements concernant leur dispositif de lutte contre les mauvais traitements et de préciser les personnes à contacter. Munis de ces données, les écoutants alertent qui de droit lorsqu'ils l'estiment nécessaire et en informent le président du conseil général.

Pour gérer ce service, un groupement d'intérêt public a été créé. Le conseil d'administration comprend huit représentants de l'Etat, huit pour les départements et quatre pour les associations.

Des affiches et des autocollants destinés à faire connaitre le numéro d'appel seront diffusés dans tous les lieux fréquentés par les mineurs, ainsi que les mairies, les commissariats et les salles d'attente des médecins.

Ch. Ch.

Deux communiqués publiés dans la soirée du mardi 9 janvier ont donné l'impression d'un accord entre Mr Arnault et Mr Racamier. Après une réunion de son directoire, Louis Vuitton malletier décidait de " surseoir à toute décision relative à la convocation de l'Assemblée ", convoquée pour le 25 janvier pour permettre aux dirigeants de Louis Vuitton de s'expliquer sur le réseau de distribution en Asie du Sud-Est. Face à cette décision, les dirigeants de LVMH retirent leur référé mais annoncent que " le groupe LVMH va demander dans les prochains jours l'annulation pure et simple des contrats conclus par Louis Vuitton en mars 1988, avec le groupe Bluebell ". Dans l'entourage de Mr Henry Racamier, on n'a pas apprécié le ton de ce nouveau communiqué et, on envisage de rendre publics les comptes sur ces affaires avant le 25 janvier.

Eurotunnel, la société chargée de réaliser le tunnel sous la Manche, et Trans-Manche Link (TML), le consortium réunissant les dix entreprises françaises et britanniques de travaux publics engagées dans cette réalisation, sont parvenus à un compromis pour limiter la croissance des coûts. Ce premier accord va être soumis aux banques afin de continuer le financement de l'opération et de dégager des moyens supplémentaires, la rallonge des crédits devant être définie d'ici à la fin avril.

Le financement de la poursuite des travaux du tunnel sous la Manche progresse lentement, comme les engins qui ont accompli le tiers du chemin - 50 kilomètres de galeries au total entre la Grande-Bretagne et la France. Mais les coûts, eux, galopent. Au départ, le tunnel devait revenir à 48 milliards de francs au total. A l'automne dernier, Eurotunnel l'évaluait à 70 milliards de francs, tandis que TML demandait un minimum de 75 milliards.

Au-delà des aléas inévitables d'un tel chantier, les polémiques ont fusé. Les constructeurs ont accusé Eurotunnel d'être incapable de calculer et rejeté la responsabilité des surcoûts sur le perfectionnisme de ses projets : " On veut construire une Rolls pour le prix d'une Ford Fiesta. " De son côté, Eurotunnel a dénoncé les modalités d'un contrat sur mesure qui, effaçant toute pénalité au-delà d'un certain montant de dépassement des frais, n'incitent guère les entreprises à la modération.

Comment limiter la croissance des coûts et rassurer banquiers et actionnaires sans ralentir le chantier ? TML et Eurotunnel ont en quelque sorte conclu un accord de méthode pour limiter les surcoûts et continuer les travaux. Il porte sur le plus gros du contrat, le creusement du tunnel lui-même. Eurotunnel a accepté de relever l'objectif de prix prévu (14,4 milliards de francs en octobre 1988). En échange, les constructeurs consentent à partager équitablement les surcoûts sans limitation.

Pour les fournitures de matériel roulant, les constructeurs ont accepté de plafonner le montant de leur commission, qui était fixée au départ à 12 % du coût du matériel sans limitation. Eurotunnel, de son côté, a modifié ses exigences en ramenant de 160 à 130 km/h la vitesse des navettes transportant les véhicules dans le tunnel, ce qui doit permettre d'utiliser un matériel moins coûteux. Un système de pénalités et de bonus a été aussi adopté pour inciter les entreprises à achever les travaux dans les délais.

Les responsables d'Eurotunnel espèrent que ces engagements permettront aux banques de débloquer la tranche de crédits nécessaire (2,5 milliards de francs à partir de fin janvier) pour continuer sans à-coups le chantier, et, au-delà, d'accorder la rallonge prévue, Eurotunnel effectuant de son côté une augmentation de capital. Le compromis a, semble-t-il, été bien accueilli du côté des chefs de file du syndicat bancaire, mais il doit encore être ratifié par les autres membres. Surtout, il laisse de côté le domaine où les évaluations étaient les plus divergentes, celui des gares terminales et des équipements de signalisation et de gestion du trafic.

La réforme de la grille unique de la fonction publique s'annonce difficile. Mardi 9 janvier, tous les syndicats ont sévèrement critiqué les premières propositions chiffrées du gouvernement et évoqué la possibilité d'engager des actions.

La présentation n'a pas été négligée : 51 milliards de francs pour rénover les règles du jeu salarial dans la fonction publique. Même répartie sur sept ans, l'enveloppe budgétaire parait imposante. Cependant, à y regarder de plus près, elle se révèle beaucoup plus modeste. Ce chiffre, lancé dès l'ouverture des négociations par Mr Michel Durafour, ministre de la fonction publique, comprend en effet 20 milliards de mesures déjà programmées, essentiellement au titre de l'éducation nationale. En outre, il englobe pour les sept années 10 milliards recouvrant la partie variable de l'effort budgétaire que le gouvernement prévoit de consacrer chaque année à la réforme de la grille, à condition que la croissance dépasse 3 % (seuil à partir duquel des emplois sont créés). Au-delà, les agents de l'Etat bénéficieraient d'un budget de 100 millions de francs pour 0,1 point de croissance supplémentaire. Or, ces 10 milliards correspondent à une progression moyenne de 3,7 % du PIB sur sept ans. Une projection pour le moins volontariste.

Restent donc 21 milliards de mesures nouvelles qui, à coup sûr, seront consacrées à la réforme de la grille des trois fonctions publiques (Etat, collectivités locales, hôpitaux). Pour les syndicats, on est bien loin du compte.

Rapporté à chaque fonctionnaire, ils ont calculé que le " plus " ne dépasse pas 40 F par mois et ont dénoncé l'absence de " souffle " du projet gouvernemental. Il est vrai que, hormis la création d'un classement hors-catégorie et d'un effort de prise en compte de la technicité, les mesures proposées ressemblent fort à un saupoudrage. A la décharge du ministre, il faut aussi reconnaitre que celui-ci est confronté à une double contrainte : ne pas promouvoir des mesures susceptibles de déséquilibrer l'une des trois fonctions publiques et tenter de prendre en compte certaines des exigences - multiples et parfois contradictoires - de ses interlocuteurs.

Dans une déclaration commune, les syndicats CFDT, CFTC, FEN, CFE-CGC et FGAF (autonomes) se sont déclarés " très déçus ". " Il ne s'agit pas d'une négociation mais plutôt de réformes catégorielles. L'enveloppe est insuffisante et le gouvernement devra revoir sa copie. " Ce " groupe de cinq ", qui n'a pu obtenir la mise en place d'un niveau de recrutement spécifique aux bacs + 2 en catégorie B, envisage d'organiser des actions si aucune amélioration substantielle n'intervenait lors de la prochaine rencontre, le 19 janvier. L'accueil de FO n'a pas été plus favorable. (" C'est du vent ", a déclaré son porte-parole), alors que la CGT propose d'ores et déjà " une action unitaire ".

Pour sa part, Mr Durafour ne parait pas s'inquiéter outre mesure. Il considère que ces discussions - qui devront être bouclées début février - n'en sont encore qu'à leur début et note que les syndicats restent intéressés par la rénovation de la grille. A toutes fins utiles, il a cependant rappelé que " s'il n'y a pas d'accord entre nous, il n'y aura pas de réforme car celle-ci ne saurait être unilatérale ". Certes, on n'en est pas encore là. Mais il reste encore beaucoup à faire pour espérer trouver un consensus.

Catégorie D. Permettant aux non-qualifiés d'accéder à la fonction publique, cette catégorie serait maintenue. Son échelle serait majorée de douze points (280 F) et les emplois d'agents de bureau transformés en agents techniques.

Catégorie C. Fusion de plusieurs groupes et élargissement de l'espace indiciaire des échelles 2 à 5 (de 10 à 14 points). Amélioration des déroulements de carrière par la transformation de certains emplois (sténos, agents administratifs).

Catégorie B. Fusion des deux premiers grades, relèvement de 8 points des indices de début de carrière et création d'un nouveau troisième grade finissant avec un indice majoré de 15 points. Création d'un classement " hors catégorie " intermédiaire entre les catégories A et B attribué aux métiers pour lesquels le niveau bac + 2 ou une formation équivalente sont exigés.

Catégorie A. Répercussion du relèvement de l'indice terminal du B et revalorisation de celui des attachés d'administration centrale et des services extérieurs (+ 49 points).

Par ailleurs, seraient créés des " éléments de rémunération prenant en compte la technicité et les sujétions particulières de certaines catégories d'emplois " accordés individuellement.

En fonction de la croissance, l'enveloppe supplémentaire sera consacrée à d'autres mesures individuelles mais aussi à des transformations d'emplois et, notamment, à la fusion de certains corps.

Mr Michel Rocard, qui effectuait, mardi 9 janvier, une brève visite dans le Pas-de-Calais, a confirmé la création d'une université dans le département. Il a proposé aux élus locaux un ensemble de mesures pour s'attaquer au problème de la gestion du patrimoine immobilier des Houillères, qui représente quelque 86 000 logements (répartis sur 162 communes), dont 34 000 ont déjà été rénovés.

Mr Rocard propose " le transfert de la gestion du patrimoine à une société d'économie mixte rassemblant notamment les différents partenaires locaux et l'Etat (...), la gestion opérationnelle du patrimoine à partir de filiales locales afin de prendre en compte efficacement et quotidiennement les besoins différenciés des diverses zones d'habitation (...), une accélération du rythme de réhabilitation des logements ".

Mr Rocard a précisé que le cahier des charges de la société d'économie mixte " devra garantir les droits mineurs et en particulier la gratuité du logement dans les conditions fixées par le statut ". Le premier ministre souhaite que le nouveau dispositif soit opérationnel d'ici à la fin de l'année. Mr Jacques Chérèque, ministre délégué à l'aménagement du territoire, est chargé d'engager " très vite " les concertations nécessaires, notamment avec les élus locaux.

Certains des actionnaires français du groupe britannique d'agences de publicité, Saatchi and Saatchi, un des géants mondiaux de la spécialité, se sont regroupés dans l'ADASS (Association de défense des actionnaires de Saatchi and Saatchi), que préside l'un d'entre eux, Mr Joseph Marciano. Dans une lettre ouverte, celui-ci demande que la vérité soit faite sur la chute du cours de l'action, cotée mardi 9 janvier à la Bourse de Paris 25,85 francs contre 48 francs au cours de l'année 1988.

L'objectif de l'ADASS est aussi de mettre au jour " les véritables causes de la forte hausse des charges d'exploitation " et d'exiger la publication des comptes de résultats de la société-mère, qui n'est pas obligatoire en Grande-Bretagne.

Mr Karl Otto Poehl, président de la Bundesbank et du comité des gouverneurs des Banques centrales de la CEE, a déclaré mardi 9 janvier à Bâle qu'un " réalignement au sein du système monétaire européen n'était pas à l'ordre du jour car les principaux participants n'en veulent pas ".

" La position allemande est un sujet délicat ", a ajouté Mr Poehl, qui a précisé qu'il ne demandait pas de réalignement. Les douze gouverneurs ont entériné la désignation pour trois ans de Mr Poehl au poste de président du comité des gouverneurs. Ce comité publiera désormais un rapport annuel sur ses travaux, et son président assistera aux réunions de l'ECOFIN (conseil des ministres de l'économie et des finances de la CEE) lorsque celles-ci porteront sur des questions de politiques monétaires et de taux de change.

Interrogé sur la faiblesse du yen, Mr Poehl a répondu que la principale raison en était, selon lui, des taux d'intérêt trop bas ou relativement trop bas par rapport à d'autres pays.

Les Ateliers et Chantiers du Havre ont livré, le lundi 9 janvier, le navire Club-Med-One au PDG du Club Méditerranée, Mr Gilbert Trigano. D'une longueur de 187 mètres, il s'agit du plus grand paquebot de croisière à voiles du monde, qui pourra transporter 416 passagers, avec 176 membres d'équipage.

Dans cette opération, le Club Méditerranée est associé avec l'armateur havrais Mr Jean-Marc Poylo, PDG de la société Service et Transports. Son coût est évalué à 580 millions de francs.

Le Club-Med-One effectuera des croisières l'hiver aux Antilles et pendant l'été en Méditerrannée. Si le gouvernement prend des dispositions pour proroger les mesures de défiscalisation des investissements réalisés dans les DOM-TOM - au titre de la " loi Pons " de 1986, - un second paquebot semblable pourrait être commandé, a laissé entendre Mr Trigano.

Un modèle qui inspire avant tout la confiance.

Volvo, qui a connu bien des difficultés lors du lancement de ses modèles 440 et qui dispose maintenant d'un horizon à cet égard plus clair, lance le 12 janvier une nouvelle série baptisée 460.

On trouve dans ces nouvelles voitures, pour l'essentiel, les mêmes bases techniques. Mais les 460, berlines à trois volumes et cinq-portes, classiques et bien équilibrées s'adressent davantage à une clientèle dite " familiale ". L'espace intérieur est augmenté, le volume de bagages susceptibles d'être embarqués important (453 litres) avec un dossier arrière rabattable aisément par le tiers (70/30). L'ensemble est bien fini, et intérieurement l'instrumentation très complète autant que les sièges n'attirent aucun reproche. Le volant est réglable, le conducteur peut jouer sur la hauteur de l'assise.

La sécurité passive étant l'argument traditionnel de la marque, on notera que la " cage de sécurité ", autrement dit l'habitacle, est en acier, et que les portes contiennent chacune une barre de protection latérale également en acier. La motorisation (1 721 centimètres cubes fournis par Renault) apparait raisonnable dans sa version injection, et avec une turbine nettement plus nerveuse. Le " cirage " de l'avant - il s'agit d'une " traction " - est courant même par temps sec. Il faudra donc ne pas embrayer en accélérant avec trop d'ardeur au démarrage. Sur la route, le comportement de cette voiture, pourtant livrée avec un essieu arrière rigide à voie constante guidé par une barre Panhard, apparait agréable. Quelques précautions de remise en ligne de la voiture sont néanmoins à observer en sortie de virages accentués. L'insonorisation est par ailleurs soignée.

Ainsi cette berline peut-elle être classée à un bon niveau de concurrence pour les 405 Peugeot, les 80 d'Audi, voire le modèle de base des 190 Mercedes. Elle inspire avant tout la confiance.

Mr Chirac a contre-attaqué après l'annonce par MM Pasqua et Séguin de leur volonté de créer un " nouveau rassemblement ". Il a dénoncé, mercredi 10 janvier, " les intrigues " au sein du RPR. La veille, il avait déclaré qu'il serait de nouveau candidat à la présidence du mouvement lors des assises nationales le 11 février. M Juppé, secrétaire général, avait qualifié d'" agression " le comportement de MM Pasqua et Séguin.

On entend souvent dire que l'ère chrétienne n'ayant pas commencé par une année zéro, le siècle à venir ne débutera que le 1 janvier 2001. Selon ce raisonnement la décennie 90 ne commencerait que le 1 janvier 1991. En toute rigueur c'est exact, mais c'est cependant un défi au bon sens.

Ne vaut-il pas mieux admettre que la première décennie de notre ère n'a compté que neuf années, le premier siècle que quatre-vingt-dix-neuf ans ? Pardonnons à nos ancêtres leur erreur initiale et oublions-la.

Je crois qu'il est de mon devoir, dans la grande tâche de réflexion pour une rénovation de l'administration française, d'apporter ma petite pierre, sous forme de bouton sans doute, et quoique je ne sois pas fonctionnaire...

Il m'est tombé entre les mains plusieurs feuillets concernant un concours de lingère. Pas n'importe quelle lingère, puisqu'il s'agit d'une lingère de préfecture, prévue pour être attachée au service du préfet. Ce n'est pas rien !

Sur cinq épreuves, la première, de 9 heures à 9 h 45 : retourner un col de chemise. Voilà un bon sens de l'économie. Il faut savoir que nos préfets peuvent conserver leurs chemises plus longtemps grâce à une pratique que j'ai encore connue dans les années 50 et les familles économes...

Attention ! Cette épreuve " retourner un col de chemise " est affectée d'un coefficient 3, le plus élevé du concours. A comparer avec la cinquième épreuve : " coins jours Venise arrêtés à 2 cm du bord " (de 15 h 15 à 17 h 15) qui ne bénéficie que du coefficent 1. Tout se perd...

Mme Thatcher a tort, mais elle finira par avoir raison. Pour l'Europe entière, les événements dans les pays de l'Est vont incontestablement mener à une redistribution complète des cartes tant économiques que politiques.

Des accords agricoles, industriels, financiers vont devenir indispensables pour soutenir les économies chancelantes qui se tournent vers la liberté et l'Ouest. A leur tour ces aides, ces facilités, puis ces engagements vont diluer la cohésion économique des Douze. En effet cet écroulement à l'Est, ces obligations à l'Ouest vont entraîner des révisions fondamentales dans l'optique et la cadence du marché unique de 1993.

Tout aussi importantes seront les retombées politiques si l'Allemagne de l'Est fusionne ou s'associe à celle de l'Ouest. Au Conseil, à la Commission, au Parlement européen, l'Allemagne sera-t-elle une ou deux ? La même question politique se posera inéluctablement avec l'adhésion directe ou indirecte d'autres pays de l'Est, sans parler d'un ou de plusieurs membres de l'AELE qui font - ne pas l'oublier - partie intégrante de notre continent.

L'Europe des Douze a vécu. Une autre forme de construction européenne indubitablement prendra sa place. Laquelle ? Il est trop tôt pour le dire. Si esquiver le problème n'est pas une solution, l'esquisse n'est pas aisée non plus. La Maison Europe de 1995 sera radicalement différente de celle des Douze de 1993.

Vraisemblablement nous verrons naître une Europe moins homogène, moins cohésive, moins structurée. Elle sera probablement plus souple, plus informelle, plus décentralisée. Nous nous orienterons plus vers une confédération que vers une communauté.

Il y a six semaines, une telle optique était impensable et même indésirable. Le triomphe de la liberté nous entraîne à tout repenser et rend possible le rayonnement d'une Europe forte de près de 500 millions - voire 750 millions d'habitants.

LES socialistes ont gagné et s'en félicitent bruyamment. L'écroulement lamentable des régimes dits communistes règle une fois pour toutes la querelle ouverte en 1920 au congrès de Tours. Blum avait raison contre Lénine. Tandis que les communistes s'éloignaient sur les chemins sanglants de l'échec, la " Vieille Maison " un peu désertée gardait en dépôt sacré la tradition du socialisme humaniste. Il se trouve même, ces jours-ci, des plumes socialistes généreuses pour compatir à la honte et au désarroi que doivent éprouver les vieux militants communistes français à découvrir qu'ils ont été complices de l'une des plus sinistres aventures de l'histoire des hommes.

Si l'héritage ne remonte plus à Epinay mais à Tours, encore faut-il l'assumer dans sa totalité.

La génération née en France dans les années 30, chétive par le nombre, peu cohérente, incapable de produire, au contraire de la suivante, un monument de la dimension de mai 68, fut davantage objet que sujet de l'histoire. Aussi bien ne jouit-elle d'aucune existence médiatique. Nous conservons cependant mémoire de la jeunesse remplie d'événements que nous procurèrent des gouvernements successifs à forte participation ou même à direction socialiste.

Sans aller jusqu'à évoquer la non-intervention en Espagne et une collaboration vichyste où les notabilités socialistes furent longtemps plus nombreuses que dans la Résistance, l'après-guerre devait, en effet, fournir au socialisme humaniste français un banc d'essai à l'échelle mondiale. Les chiffres sont aussi approximatifs que ceux du Goulag, mais on évalue les victimes de la répression à Madagascar (1947) à 80 000 morts, celle de la guerre d'Indochine (1946-1954) entre 800 000 et 2 millions, celles de la guerre d'Algérie (1954-1962) entre 800 000 et 1 million. Les scores atteints en Tunisie et au Maroc sont peu dignes d'être mentionnés et la mémorable expédition de Suez tua surtout par le ridicule. Accessoirement, et conformément à la tradition social-démocrate, la police ouvrait le feu à huit reprises, de 1947 à 1955, sur la classe ouvrière française.

Si l'on rapporte le chiffre de ses victimes à celui - médiocre - de sa population, la France se place donc dans le peloton de tête, sinon en tête, des pays massacreurs de la deuxième partie du siècle.

Les socialistes n'étaient certes pas seuls au pouvoir, mais ils y étaient puissamment. La " Vieille Maison " fournit à la demande chefs de gouvernement, ministres, et maints proconsuls au menton lourd du type Lacoste chez lesquels la fréquentation du militaire déclenchait une irrépressible passion. Comme on sait, l'espèce n'est pas éteinte.

Le PCF était contre. Il n'était, certes, pas le seul, mais aucune formation politique importante ne s'associa à sa lutte contre l'horreur colonialiste. On lui reproche aujourd'hui de n'avoir pas été assez consistant dans son opposition (et par exemple d'avoir voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet, qui les avait demandés pour faire la paix et s'en servit pour envoyer le contingent en Algérie), mais enfin il était contre.

De sorte qu'un vieux militant communiste français, s'il s'est rendu coupable d'une inoubliable complicité idéologico-politique avec les régimes de l'Est, possède, lui, le privilège de n'avoir pas de sang innocent sur les mains. C'est peut-être un hasard (si le PCF avait été au pouvoir...), mais c'est un fait.

Il est vrai que les socialistes surent ne jamais théoriser leur pratique. Or - le sang sèche vite - l'opprobre s'attache moins durablement aux faits qu'aux systèmes idéologiques censés les produire. Tout au long de nos années de sang, le discours socialiste resta impeccablement humaniste. Ils ne faisaient pas la guerre : ils assuraient la pacification. Les guillotines algériennes ne décapitaient pas des résistants : elles châtiaient des criminels de droit commun.

C'est par glissements progressifs presque insensibles que la torture, par exemble, s'épanouit dans la République, puis s'éclipsa sans tambour ni trompette par la vertu - déjà - d'une amnistie. Ainsi nos Barbie abordent-ils le troisième âge dans le cliquetis de leurs honorables médailles.

Ils ont gagné, c'est vrai. Et tant mieux ! Mais nous n'oublierons pas notre jeunesse à cause d'eux perdue.

" La franc-maçonnerie se cache derrière des slogans trompeurs, à savoir : Liberté, Égalité, Fraternité. Qu'est-ce que ce mouvement et quelle est la vérité sur ces slogans ? "

Mon correspondant ne m'a malheureusement pas dit si les élèves qui ont défendu la devise française ont été collés...

AVEC le " droit d'ingérence " tel qu'il est préconisé par le ministre français des affaires étrangères, c'est un recours à la force - formellement interdit par le droit international en vigueur - auquel il est demandé aux juristes internationaux de " réfléchir "... Or ce qui manque, ce n'est pas du droit, et encore moins une " réflexion " débouchant sur de nouveaux colloques et de nouveaux concepts. Ce qui manque, c'est la volonté politique des Etats d'appliquer le droit international existant.

Puisque les voici enfin interpellés, les juristes internationaux doivent dénoncer l'hypocrisie des Etats en matière de droit international faire toute la lumière sur les moyens qui existent pour le faire appliquer et qui ont précisément la fonction d'éviter, ou d'interrompre, les situations de crise et d'urgence ; et ainsi imposer l'utilisation du système juridique mis en place par la Charte des Nations unies.

Les juristes internationaux ne sauraient en effet laisser plus longtemps les Etats qui composent le Conseil de sécurité de l'ONU prétendre que la communauté internationale est " impuissante et mal outillée ". Il n'est en réalité pas un seul rapport d'activité du secrétaire général de l'ONU, au cours des années 80, qui ne se plaigne officiellement, parfois en termes peu diplomatiques, du " manque de volonté politique des Etats " pour le bon fonctionnement de l'organisation.

" Le mépris du droit international marque la vie de la société mondiale ", écrit Mr Pérez de Cuellar dans son rapport d'activité de 1988. " Les cinq Etats membres du Conseil de sécurité se dérobent à mes propositions pour rendre le Conseil plus efficace ", notait-il en 1985. Or " si les pays membres avaient la volonté d'appliquer la lettre de la Charte - ne parlons même pas de son esprit ! - l'ONU pourrait marcher, et très bien ".

Le défi auquel les juristes internationaux doivent faire face aujourd'hui est donc l'application sérieuse du droit international et la remise en selle de l'ONU et de ses mécanismes juridiques. Si les gouvernements de la communauté internationale veulent les aider, ils le peuvent. lls doivent alors cesser de saper l'autorité de l'ONU, et de rendre dérisoire la pléthore de commissions et de sous-commissions qui travaillent depuis quarante-cinq ans à faire du droit international une réalité qui s'impose aux Etats.

Cette réalité devait par exemple, dans le cas du conflit Iran-Irak, conduire les Etats membres de l'ONU à cesser de prêter assistance militaire à ces deux pays, condamnés tout au long des années 80 par le Conseil de sécurité pour " violation des lois et coutumes de la guerre " ; cela d'autant que le Conseil ajoutait toujours à ces condamnations une demande expresse aux autres Etats de " s'abstenir de tout acte pouvant intensifier le conflit ", ne faisant d'ailleurs là que confirmer la double obligation des Etats, contenue dans la Charte, d'assistance à l'ONU et de non-assistance à ceux qui en bafouent les principes.

La Charte va jusqu'à permettre, au besoin, " l'exclusion d'un membre (qui) enfreint de manière persistante les principes énoncés " dans son texte. Sans aller forcément jusque-là, un recours systématique à la procédure d'avis consultatifs de la Cour internationale de justice sur tous les points de droit aujourd'hui " réglés " militairement permettrait de développer un système d'ingérence juridique dans la politique intérieure de certains Etats, et extérieure de certains autres.

La CEE a, en la matière, un rôle prédominant à jouer puisque le traité de Rome et l'Acte unique européen font du respect de la Charte des Nations unies un des objectifs fondamentaux de la Communauté européenne. La CEE, ni aucune autre organisation intergouvernementale d'ailleurs, ne saurait dès lors estimer faire suffisamment face à ses responsabilités en débloquant des fonds pour venir en aide - une fois les dommages causés - aux victimes de violations graves du droit international, lorsque ces violations sont patentes, officiellement et publiquement dénoncées par les instances habilitées à les dénoncer.

Le débat qui a lieu aujourd'hui au sujet de la Roumanie sur la non-assistance à personnes en danger, et sur ce que les " autorités-occidentales-qui-savaient " auraient pu et dû faire ne saurait rester exclusivement un débat médiatique. Il est effectivement temps que les juristes examinent sous l'angle du droit les compétences et responsabilités des gouvernements et des organisations intergouvernementales pour l'application du droit international.

Pendant longtemps, trop, dit-elle, Isabelle Huppert est restée la Dentellière. Puis on a ajouté quelques morceaux au puzzle : Violette Nozières, vivace et opaque, la Truite, cruelle et insaisissable, des garces, une courtisane, des victimes (mais pas de sainte). Pourtant, l'image d'Huppert est toujours restée mouvante, légèrement floue, sans qu'on puisse jamais l'identifier précisément, lui trouver sa place dans la galerie des stars françaises.

Elle dit (lire notre entretien pages 23 et 24) être née actrice, ne pouvoir connaitre d'autre condition. Malgré les prix d'interprétation (à Cannes pour Violette Nozières en 1980, à Venise pour Une affaire de femmes en 1988), malgré une filmographie qui se lit comme un Who's Who du cinéma contemporain, de Bertrand Blier à Jacques Doillon, en passant par Cimino, Godard ou Wajda, on sent à l'égard d'Isabelle Huppert, comme une vague exaspération. On lui en voudrait presque de son talent, de la force et de l'énergie qu'elle y consacre, de se soucier davantage de son travail et jamais de ses clients : pourquoi être belle, pourquoi jouer aussi bien, si c'est pour incarner les criminelles sordides, les avorteuses ?

En 1988, Isabelle Huppert a reparu. Pendant quatre ans, elle n'avait pas tourné en France, une absence qui avait encore un peu plus creusé la distance entre l'actrice et le public. Elle est revenue avec Une affaire de femmes, de Claude Chabrol, le destin d'une faiseuse d'anges sous l'Occupation. On a retrouvé le visage lisse, presque transparent, qui laisse tout voir d'un personnage et, en plus, une vulnérabilité nouvelle qui serre la gorge. Dans la Vengance d'une femme, de Jacques Doillon, qui sort le 10 janvier (lire la critique de Jacques Siclier page 22), elle reconnait qu'elle " pousse le bouchon un peu loin ". Et pourtant, Isabelle Huppert-bourreau y est aussi émouvante que Béatrice Dalle-victime. Cécile, son personnage, est une sainte diabolique, au paroxysme d'une ambiguité qui semble avoir été le seul repère sur le parcours d'un femme née actrice.

Christophe Lambert cherche à sortir de ses rôles tourmentés. Le voici escroc sympathiquement maladroit dans un polar-poursuite - une histoire de bijoux volés que les voleurs croient faux. Gags, rythme et loufoqueries.

Rencontre entre un éducateur et un jeune délinquant qui veut s'en sortir. Description objective des personnages, de leur milieu, de leur environnement, comme savent le faire les Anglo-Saxons : sans rhétorique ni pathétique.

Al Pacino revient au cinéma après quatre années d'absence, dans le rôle d'un flic au bord de la retraite, un solitaire qui pleure après son ex-femme et tombe fou amoureux d'Ellen Birkin, principale suspecte d'une série de crimes. Les méchants seront punis et les amoureux récompensés.

Encore un film sur l'aspect " sale guerre " de la guerre du Viet-Nam. Ou comment un héros peut se révéler tortionnaire. Ou comment un jeune soldat va combattre celui qui lui a sauvé la vie. L'intrigue est tirée d'une histoire vraie.

Affrontement pour deux actrices, (Isabelle Huppert et Béatrice Dalle), la Vengeance d'une femme est un grand film mystérieux et tourmenté, illuminé par deux comédiennes émouvantes et terrifiantes. Jacques Doillon passe ici du drame psychologique à la tragédie. De cette métamorphose, le spectateur ne ressortira pas indemne.

LA dernière fois que nous avons vu Jacques Doillon, c'était au soleil d'Ibiza pour un jeu de l'amour et du hasard entre deux adolescents (une fille et un garçon) et un adulte : lui-même. Le film s'appelait la Fille de quinze ans. C'était une chronique de l'adolescence et de la passion, peut-être pas vraiment sereine, mais apaisée, claire si l'on veut. Depuis, Jacques Doillon est rentré dans l'ombre.

Tapi derrière sa caméra, comme si s'être montré dans la Fille de quinze ans lui avait donné des idées de manipulation cinématographique, il a longuement et attentivement filmé deux femmes en présence, à peine entourées de quelques personnages secondaires. Deux femmes qui ne ressemblent ni à Jane Birkin ni à ces filles en fleurs, exigeantes et tourmentées, que l'on a connues chez lui depuis la Pirate et la Tentation d'Isabelle. Deux femmes dont l'une - suivez le titre, c'est le seul fil d'Ariane - va exercer une vengeance, mais laquelle, pourquoi et comment ?

Même si le générique précise que le scénario (écrit avec Jean-François Goyet, son compagnon de travail depuis cinq ans tout juste) est librement adapté de l'Eternel mari, de Dostoievski, cette référence n'est pas suffisante pour que l'on puisse répondre à ces questions ou deviner, très vite, les réponses. La mise en scène seule déliera à la fin les nÓuds d'une intrigue qui est en fait une énigme psychologique et morale.

La vérité alors révélée est si troublante et si cruelle que l'on se sent comme aspiré par les gouffres ténébreux de l'âme humaine. Le plus vertigineux des suspenses hitchcockiens sur le " crime parfait " n'a jamais conduit personne aussi loin que le fait ici Jacques Doillon au bout d'un peu plus de deux heures de fausses et vraies pistes enchevêtrées, de fausses et vraies confidences échangées, d'affrontements rarement violents mais comme joués sur des cordes de violon tendues pour donner des sons étranges, des fêlures de cristal, des grondements assourdis.

Si vous voulez savoir comment on peut tuer, sans tenir soi-même une arme, avec un pyjama d'homme en pilou, un bouquet de petites roses fanées et une photo encadrée posée, derrière d'autres objets, sur une cheminée, alors, regardez, écoutez.

Un jour, Suzy (Béatrice Dalle), qui ne peut plus supporter de vivre en province, décide de rentrer à Paris. Elle se fait conduire en voiture par une amie, Juliette (Laurence Cote), qu'on ne reverra plus et à laquelle elle confie qu'elle sent, dans sa gorge, la fève qu'elle avait volontairement avalée, enfant. Elle a besoin d'une épaule. A Paris, Suzy descend dans un hôtel où elle est déjà venue deux ans auparavant. Elle demande à la réception si Mr Trousovski vient toujours dans ce lieu. On lui dit non. Dans la nuit, Suzy, étendue toute habillée sur le lit de la chambre, entend frapper à la porte. Elle y va, ouvre. Personne. Quelques instants plus tard, elle retourne vers la porte.

Une femme est debout dans l'entrée, blonde, les cheveux sur les épaules. Une apparition. " Tu me reconnais ? ", demande-t-elle. " Oui, répond Suzy. Mais comment ça se fait que t'es là ? Je viens d'arriver. "Cécile (Isabelle Huppert) fait ainsi son entrée dans une atmosphère de mystère. A l'exemple de Suzy, elle est venue comme si elle avait été appelée. Entre ces deux femmes, la brune, plus jeune, la blonde, plus mûre, mais plus belle et plus lisse, il y a eu un homme, André Trousovski, le mari de Cécile. Deux ans plus tôt, Suzy a vécu quelque temps avec le couple. Elle est partie brusquement. Et maintenant, Cécile lui apprend qu'André est mort. Suzy s'effondre. André était son amant. Apparemment, Cécile ne le sait pas, et c'est elle qui a besoin d'être consolée, aidée.

Scénariste et réalisateur, Jacques Doillon organise le hasard de cette rencontre décisive en faisant croire qu'il peut exister une " correspondance " entre certains êtres. C'est lui, bien sûr, qui a tout machiné, mais sa mise en scène brouille les cartes. Suzy ou Cécile pourraient aussi bien avoir arrangé leur rencontre. L'ambiguité demeure sur ce point, comme elle marque tous les petits événements qui vont suivre. Deux chambres d'hôtel, un appartement inhabité dont on rouvre les portes et les fenêtres, un segment de route où eut lieu un accident, des coins de rue à Paris, les quais de la Seine, une promenade en bateau avec une " devinette africaine " , le jour, la nuit, les heures qui passent, un jour, deux jours, trois...

Jacques Doillon promène ses personnages dans divers espaces, pour mieux les tenir enfermés, même en plein air, même aux moments de détente. Plans-séquences et gros plans sur les visages, dialogues abondants comme au théâtre ou, plutôt, comme dans certains films de Mankiewicz. Mais ici, le langage n'est pas une explication psychologique : les mots sont offensifs et défensifs, les masques de deux personnalités possédées chacune par un secret et une culpabilité dont on se demande si elles vont les échanger. On se demande encore si un autre homme, Stéphane (Jean-Louis Murat), n'est pas une sorte de réincarnation d'André, le disparu dont on ne connait même pas l'image physique.

Il y a chez Doillon un art prodigieux pour vous mettre en état non pas de curiosité, mais d'attente de plus en plus angoissée, comme si, au-delà de ce duel de femmes dont les forces et la perversité semblent égales - avec des moyens et des tempéraments différents, - votre propre vie en dépendait. Sauf vers la fin, lorsque soudain l'un des masques craque sous la poussée d'un flot d'injures, une rage de frapper.

L'affrontement ne ressortit plus alors au psychodrame passionnel longtemps cher au cinéaste. Il est tragédie, avec des lames de poignards pointant sous les paroles, un arrachement des sentiments profonds, un combat de l'amour et de la haine, de la colère et de la souffrance, dans lequel l'ambiguité gagne même les rapports intimes de Cécile et de Suzy, liées l'une à l'autre comme des sÓurs siamoises dans quelques très beaux plans - des plans sublimes - où elles sont assises côte à côte, corps rapprochés et profils opposés, être à deux têtes.

On savait qu'Isabelle Huppert a autant d'instinct que de métier. Et pourtant, la voilà une fois de plus différente, comme neuve, dans ses paroles qui coulent comme miel et poison mêlés, ses gestes d'intellectuelle trempée comme une lame d'épée mais capable de se montrer femme-objet fragile. Isabelle la taciturne est loin. Celle-ci connait à fond la dialectique et brode des phrases terribles ou insidieuses. A Béatrice Dalle, qui n'a pas été gâtée depuis 37o 2 le matin et qui est surtout une nature, Doillon donne du métier, tout en lui conservant cet aspect brut, un peu primaire, de la fille qui ne se prend pas pour une actrice. Ici, Béatrice Dalle est une " bouche d'ombre " d'où nait un personnage inhabituel qu'elle semble enfanter en parlant. Cela émeut et cela fait peur. Cette direction d'actrices a quelque chose de diabolique. C'est tellement extraordinaire qu'on n'est plus fasciné, mais hypnotisé. On ne sort pas indemne de ce grand film-là.

Le personnage de Cécile dans la Vengeance d'une femme est le second grand rôle d'Isabelle Huppert (après Une affaire de femmes, de Claude Chabrol) depuis sa rentrée en France à la suite d'une absence de quatre ans. Elle fut une faiseuse d'ange, elle est une femme machiavélique et douloureuse. Pas vraiment l'étoffe dont on fait les héroines populaires, mais la preuve sans cesse renouvelée d'un talent hors du commun.

- " Qu'est-ce qui vous a décidée à tourner la Vengeance d'une femme ?

- J'avais toujours eu envie de tourner avec Doillon, de toute façon. Il m'a présenté un synopsis assez développé, très explicatif, pas au sens péjoratif du mot. Et j'ai vu que c'était vraiment intéressant. Je suis arrivée tout au début de l'écriture. Quand les rôles ont été écrits, ils l'ont été pour Béatrice et moi.

- Et vous avez suivi ce processus d'écriture ?

- Un petit peu, oui. J'ai beaucoup parlé du scénario et du personnage avec Doillon et Goyet. On était assez soucieux de ne pas tomber dans une caricature des personnages, en particulier du mien. Il fallait que le machiavélisme de Cécile soit un peu subtil. C'est vrai que le film est violent - il s'appelle la Vengeance d'une femme. Mais il y a des attirances, presque des élans de tendresse entre les personnages. Aussi, il ne fallait pas trop en savoir dès le début. En plus, il y a une dimension un peu ésotérique. Quand Cécile arrive, on ne sait pas très bien pourquoi ni comment. C'était intéressant de maintenir ce mystère. Dans l'accomplissement de cette vengeance, il y a de la part de Cécile des détours. Est-ce par machiavélisme ou parce qu'elle est entrainée par son plan vers des zones qu'elle-même ne soupçonnait pas ? C'est inéluctable, et dans cet inéluctable il y a presque une part d'innocence.

- Votre rôle dans la Vengeance d'une femme est presque celui d'un metteur en scène, de quelqu'un qui modèle la vie des autres. Sur le tournage, comment avez-vous travaillé avec Béatrice Dalle et Jean-Louis Murat ?

- J'ai beaucoup aimé la façon dont le film s'est déroulé. Contrairement à ce qu'on pourrait penser en le voyant, il n'y a eu aucune situation de psychodrame. C'est grâce à l'intelligence de Doillon. Il y a eu simplement un travail très artisanal sur le texte : l'apprendre par cÓur, le dire, le répéter. C'était la première fois que j'abordais un texte de cette épaisseur au cinéma. Et Doillon a une manière très particulière de tourner avec de longs plans-séquences, donc si c'était difficile pour les autres, c'était difficile pour moi. Mais jamais de manipulations médiocres et mesquines. Une manipulation certainement, mais à un plus haut niveau. Et c'est vrai que c'est une sorte de corrida, il y a une mise à mort dans laquelle j'étais l'Óil du metteur en scène. Je n'étais jamais regardée, c'est moi qui regardais.

- Une relation ambiguë et très forte se développe entre Suzy et Cécile. Et comment cela s'est-il passé entre les comédiennes ?

- Encore une fois, je serais tentée de dire qu'il y avait une obsession du travail, du texte. On s'est très bien entendues pendant le film, mais nous étions très concentrées sur l' apprentissage du texte. Je crois que c'est ça qui a déterminé notre relation. Nous avons réagi chacune à notre façon : il y a peut-être eu plus de résistance de la part de Béatrice et plus de plaisir de ma part. Mais nos personnages le voulaient. Dans le jeu, il y avait une vérité, une intensité, une grande évidence et par ailleurs une relation très simple entre nous, très courtoise, très gentille. Apparemment.

- Vous souciez-vous de l'image d'Isabelle Huppert actrice ou uniquement de vos personnages ? Une affaire de femmes et la Vengeance sont deux rôles qui, a priori, ne forcent pas la sympathie.

- Si ça suscite des réactions d'antipathie, je trouve ça plutôt rigolo. De toute façon, une image est la perception que les autres, le public et les médias, ont de vous. Mais je peux avoir une perception de cette perception. J'ai l'impression d'abord qu'elle est assez floue, et, si elle s'est dessinée plus nettement à certains moments, elle n'a jamais été très angélique.

" Ces deux films viennent peut-être renforcer cette image. C'est vrai que celui-là pousse le bouchon un peu loin. Pour Une affaire de femmes, il y avait un conditionnement social qui faisait que ce personnage était comme il était. Alors que celui-là est costaud. Mais quand même, c'est un film. Ma mission est de faire croire que c'est vrai. Evidemment, c'est peut-être tellement vrai qu'on croit que ça l'est. Mais ce n'est pas de ma faute si je l'ai joué comme ça.

- Une actrice comme Bette Davis a joué beaucoup de méchantes sans garder la part d'inexplicable qu'il y a chez vous et qui peut-être déroute encore plus.

- A une époque, vous récusiez la direction d'acteur, les indications sur les motivations du personnage.

- Oui, mais c'était un peu naif d'assimiler la direction d'acteur à des indications aussi primaires. A un moment, j'ai peut-être pensé que c'était ça la direction d'acteur et je l'ai récusée. Cela devait reposer sur un manque de confiance en moi, ou sur un orgueil imbécile de première de la classe. J'avais aussi l'impression que les metteurs en scène me prenaient un peu trop comme j'étais. Peut-être parce que je leur avais été présentée comme une personnalité assez dessinée et un peu compacte qu'ils n'essayaient pas de changer.

" Pendant longtemps, j'ai privilégié le non-dit entre le metteur en scène et l'actrice. Il y a des metteurs en scène avec qui ça marche encore. Claude Chabrol, par exemple : il me dirige, mais c'est une direction qui est presque invisible. Doillon m'a vraiment dirigée, avec des mots, d'une façon presque musicale, presque comme un chef d'orchestre : des points d'orgue, des silences, des accélérations, des montées vocales, des descentes. Il me semble que les accents de la Vengeance d'une femme ont toujours été là. Si on avait pu les identifier et les faire sortir dans d'autres films, ç'aurait été mieux.

- Etes-vous allée chercher en dehors du textes des éléments pour construire votre personnage ?

- Dans lesquels êtes-vous " tombée " ?

- La Dame aux camélias, les rôles qui touchent à la maladie... Mais avec ce dernier personnage, pas une minute. Un peu comme pour Une affaire de femmes. Paradoxalement, ce sont des rôles pour lesquels j'utilise énormément de moi. Pourtant, je demeure totalement de marbre, intacte, c'est bizarre.

- Vous n'avez pas tourné en France pendant quatre ans, jusqu'à Une affaire de femmes.

- J'ai tourné un film américain et un film australien, que l'on n'a pas beaucoup vus en France. Du coup, j'étais vraiment absente. Dans le deuxième, j'interprétais une aveugle. C'est peut-être pour ça que personne ne l'a jamais vu ! Bon, ce film m'a ouvert les yeux et, en ouvrant les yeux, j'ai eu peur. Du coup, quand j'ai joué Une affaire de femmes puis la Vengeance d'une femme, je n'avais plus peur de rien. Une fois qu'on a eu peur, on a deux solutions : soit disparaitre, soit crier, réagir fort.

- Et l'idée de disparaitre était forte en vous ?

- J'ai disparu parce qu'on m'a proposé des personnages à l'étranger et je suis partie les tourner. C'est vrai qu'on ne m'en a pas proposé en France au même moment, et je ne peux pas savoir si on m'en aurait proposé, étant donné que je n'étais pas là. Ça s'est fait comme ça. Peut-être qu'on flirte toujours avec l'idée de disparaitre, quand on apparait beaucoup. Je n'apparais que dans les films et j'essaie de n'apparaitre nulle part ailleurs. Et peut-être qu'à un moment les disparitions entre les films ne suffisent plus et qu'on a ce fantasme de disparaitre absolument. Certains ont accompli ce fantasme et en ont fait une réalité. Pour moi, j'ai compris que ça restera toujours à l'état de fantasme.

- Ce qui veut dire que vous avez dépassé le moment où vous disiez ne vivre qu'en tournant.

- Je n'ai absolument pas besoin de tourner douze mois sur douze. C'est une organisation des énergies un peu différente. Il y a des choses qu'on met longtemps à désirer et qu'on est content de voir arriver un peu lentement. Je serais peut-être plutôt dans cette dynamique en ce moment. J'ai peut-être été plus boulimique. L'organisation du désir est un peu différente mais le désir n'en demeure pas moins fort.

- Pour des rôles plus courts, comme Faux témoin ou les Possédés, comment travaillez-vous ?

- Faux témoin est typiquement le genre de film qu'il faut éviter de faire aux Etats-Unis. Le scénario n'était pas mal au départ, mais il y a une telle naiveté de la part des gens qui le font. On est distribuée comme " la Française " et, évidemment, il n'y a rien de pire. Il faut essayer de rentrer dans une espèce d'image d'Epinal dans laquelle je me sentais un peu gênée aux entournures. Une fois qu'on est là-bas, on peut espérer qu'ils vont vous utiliser autrement que comme une caricature, c'est-à-dire une salope intégrale, une fumeuse de Gitanes. Alors qu'il y avait une matière intéressante, au-delà de la citation hitchcockienne...

- Et dans ces cas-là vous êtes comme Chabrol : quand vous sentez qu'un film va être mauvais, vous en rajoutez ?

- Ah non, j'étais folle de rage ! Je voulais résister vaillamment jusqu'au bout et essayer de sauver ce que je pouvais sauver. J'étais plutôt malheureuse. L'idée de faire ce film me plaisait, et j'étais triste parce que je me suis dit que c'était inutile, que je n'avais pas besoin de faire ça.

" Dans les Possédés, mon rôle était presque un intermède au milieu du film. Je ne savais pas comment les autres jouaient. On avait composé un personnage un peu saccadé, avec des petites lunettes. Je suis restée huit jours sur le tournage. Je me souviens que j'étais assez contente de l'avoir fait. De toute façon, quand on aime jouer, il suffit de peu de chose pour être content.

- Quels sont les auteurs qui manquent à votre collection ?

- Quelques-uns, Resnais... Et puis, il n'y a pas que les Français. J'aime bien dresser une carte d'Europe : j'ai tourné en Hongrie, en Pologne, je vais peut-être tourner en Allemagne. J'aime bien aussi rentrer dans des univers plus inconnus, doublement étrangers, parce que je ne les connais pas et parce qu'ils le sont. C'est dans cette optique-là que j'ai fait le film de Wajda. J'ai bien aimé tourner avec lui, c'est vrai que j'ai été déçue par le film. Lui ne dit pas un mot, il est complètement silencieux, c'était amusant. Alors j'ai joué fort pour le réveiller.

- Il est donc plus important pour vous de tourner avec Resnais...

- Et la comédie en général. Après Signé Charlotte et Sac de noeuds, c'est un problème encore en suspens...

- Bien sûr, je l'ai déjà fait, avec Balasko ; avec ma sÓur, ce n'était pas une franche comédie, c'était un personnage qui avait des accents comiques, et j'ai fait aussi la Femme de mon pote. Et pourtant, ça reste à faire, et je ne sais pas avec qui. Au théâtre, je pourrais peut-être trouver ce côté un peu extravagant.

- Pour vous, le théâtre est un complément au cinéma ?

- Non, c'est un supplément, pas un complément. J'ai beaucoup aimé faire Un mois à la campagne. L'année prochaine, je jouerai Mesure pour mesure, avec Peter Zadeck, à Chaillot. J'ai l'impression qu'avec lui je pourrai faire ce genre de choses non retenues, plutôt que comiques. En France, c'est très difficile, et c'est vrai que ça se trouve dans des films américains. C'est pour ça aussi que j'aime bien essayer d'aller voir un peu partout. C'est le seul moyen d'avoir de bonnes surprises.

- Comment faites-vous, vous voyez tout ?

- Pas tellement, je vais plus au théâtre depuis que j'ai recommencé à en faire. Je vais au cinéma comme tout le monde, pas beaucoup.

- Par exemple, comment étiez-vous partie en Australie pour faire Cactus ?

- J'ai rencontré Paul Cox quand j'étais juré à Cannes en 1984. Il avait beaucoup aimé la Dentellière. Je rencontre encore beaucoup de gens qui avaient bien aimé la Dentellière, partout. J'espère que maintenant je vais rencontrer beaucoup de gens qui auront bien aimé la Vengeance d'une femme. Pas toujours la Dentellière.

- Vous devez tourner avec Chabrol bientôt ?

- Madame Bovary, j'avais bien envie de le faire depuis très longtemps et justement lui aussi, ça tombe bien. Je ne le savais pas et lui non plus. C'est lui qui va l'écrire.

- La littérature du XIXe siècle vous attire particulièrement ?

- C'est plutôt Flaubert qui m'intéresse. Il se prête plus à l'imaginaire collectif que Balzac ou Stendhal. Flaubert ne décrit jamais Madame Bovary. Comme il le disait, c'est lui, c'est vous, c'est moi. Et puis l'idée de la passion amoureuse vue à travers la frustration, un désir constamment inassouvi, c'est une vision plus moderne de l'amour que dans la littérature romantique.

- Et votre désir de comédienne ne s'est jamais mué en désir d'écrire ?

- Pas du tout. Je suis influencée par la littérature. Quand je joue un rôle, c'est un peu comme si j'écrivais un livre. Mais je n'ai jamais été attirée par l'écriture, encore moins par la mise en scène parce qu'elle suppose un rapport au monde totalement différent de celui dans lequel je me sens bien. Etre actrice, c'est une façon d'avoir un certain pouvoir sur son territoire sans en avoir les inconvénients.

" On fait quelque chose, parce qu'on en a le talent mais aussi le profil psychologique qui correspond. Et toutes les données de l'état d'actrice me correspondent tout à fait. Etre seule mais entourée, être regardée mais regarder aussi. Etre metteur en scène suppose un goût, un sens, un instinct du pouvoir que je n'ai pas du tout. Un metteur en scène n'est jamais pris en charge. C'est parce que je suis prise en charge, apparemment passive, que j'arrive quelquefois à quitter l'état d'objet pour devenir sujet. Si c'était l'essence de ce que je devais faire tous les jours, je n'aurais pas envie, je n'y arriverais pas.

- Donc vous avez une nature d'actrice.

- Oui, to make a long story short, et, pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne devient pas actrice, on nait actrice. "