Un promoteur grenoblois, responsable de la société Cosmos, spécialisée dans la construction de parcs d'entreprises et de maisons individuelles, Mr Vincent Rivier, cinquante-quatre ans, également maire (divers droite) de la commune de Noyarey (Isère), a été inculpé vendredi 20 octobre de présentation de faux bilans, d'abus de biens sociaux, d'escroquerie et de faux en écriture privée. Il a été écroué à la prison de Varces.

Personnalité influente au sein des milieux économiques de l'agglomération grenobloise, Mr Vincent Rivier exerçait, jusqu'à ces derniers jours, les fonctions de trésorier de la chambre de commerce et d'industrie de Grenoble ; il était également membre du bureau de l'Union patronale de l'Isère, émanation locale du CNPF. Il fut exclu, il y a deux semaines, du syndicat patronal, lorsque commença à s'ébruiter dans la cité dauphinoise les premières conclusions de l'enquête menée par la brigade financière de la police judiciaire, faisant état d'un " trou " de plusieurs dizaines de millions de francs dans la comptabilité des sociétés qu'il dirigeait.

L'une des entreprises du groupe SDE (Société de développement économique) contrôlée depuis le mois de mai 1988 par le groupe Dumez, la société Patrimo, est, au côté de la Caisse des dépôts et consignations et de la SORMAE, le principal opérateur intervenant dans la construction, au centre de Grenoble, du quartier d'affaire, Europole. Mr Rivier, qui fut, dès l'origine du projet en 1985, le principal conseiller du maire RPR de Grenoble, Mr Alain Carignon, prenait, depuis deux ans, une part très active dans sa réalisation à travers Patrimo, qui détient, à égalité avec la Caisse des dépôts et la SORMAE, 8 % du capital de la société d'économie mixte (SEM) Grenoble 2 000, les autres partenaires étant la ville de Grenoble et la chambre de commerce.

Acteur et metteur en scène anglais, directeur de troupe, Anthony Quayle est mort le 20 octobre d'un cancer. Il était âgé de soixante-seize ans.

Sir Anthony Quayle - il avait été anobli en 1984, - un grand de la scène britannique, avait fait ses débuts au théâtre dans les années 30, et c'est lui qui, dirigeant le Shakespeare Memorial Theatre, a donné à Stratford-upon-Avon sa réputation internationale. C'est lui qui a su reconnaitre le talent de Richard Burton, Robert Shaw, Rachel Roberts, entre autres. C'est lui qui a amené à Stratford les John Gielguld, Ralph Richardson, Laurence Olivier, avec qui on a pu le voir à Paris dans le mémorable spectacle de Peter Brook, Titus Andronicus.

Avec sa carrure physique et mentale, Anthony Quayle ne pouvait être oublié par le cinéma. Il a tourné avec Laurence Olivier dans son adaptation de Hamlet en 1948, mais surtout dans les Canons de Navarone, dans Lawrence d'Arabie, l'Incompris de Comencini, entre autres.

Pendant la seconde guerre mondiale, il avait combattu sur le front d'Albanie et la guerre lui a inspiré deux romans; mais, en bon Anglais, c'est toujours le théâtre qui est resté sa passion.

Voici les principales modifications apportées au projet du gouvernement dans la nuit de vendredi à samedi.

Plus-values des entreprises.

Le prélèvement fiscal sur les plus-values réalisées par les entreprises a été relevé de 15% à 19%, à l'exclusion de celles réalisées dans le cadre de vente de brevets ou de licences. Cette mesure, proposée par le groupe socialiste pour compenser la baisse de l'impôt sur les sociétés (de 39% à 37%), a été dénoncée par l'opposition. Mr Gilbert Gantier (UDF, Paris) a qualifié cet amendement de "scélérat". Son coût supplémentaire pour les entreprises a été fixé à 1,4 milliard de francs.

Taxe professionnelle.

Le plafond de la taxe professionnelle a été abaissé de 4,5% à 4% pour les impositions établies au titre de l'année 1990 et des années suivantes. Le gouvernement a, en outre, accepté le principe de la proposition socialiste d'asseoir le calcul de la part départementale de la taxe d'habitation sur la valeur ajoutée.

Dotation globale de fonctionnement.

Le gouvernement a présenté, conformément à l'accord passé avec le groupe socialiste, un amendement modifiant le calcul de la DGF. A compter du 1er janvier 1991, la DGF évoluera en fonction d'un indice associant le taux d'évolution de la moyenne annuelle du prix de la consommation des ménages et le taux d'évolution du produit intérieur brut. Pour 1991, la DGF sera calculée en fonction de l'indice des prix et de la moitié du taux d'évolution du PIB en volume ; pour 1992 et les années ultérieures, la fraction du PIB prise en compte sera de 66%. Pour 1990, la DGF évoluera en fonction de l'indice des prix, plus une régularisation de quatre points. Le groupe socialiste souhaite aller plus loin en intégrant progressivement le plus grand nombre d'entreprises dans le calcul de la valeur ajoutée. Le gouvernement a accepté de réaliser une simulation sur une cotisation de péréquation nationale, dont les résultats seront présentés au Parlement au plus tard le 31 mars 1990.

Taxe d'habitation.

La taxe d'habitation est soumise à un plafonnement à 4% du revenu pour les ménages dont la cotisation au titre de l'impôt sur le revenu n'excède pas 15000 francs. Pour les ménages non imposables, le maximum de la taxe d'habitation ne peut être supérieur à 1370 francs. Les députés ont, en outre, adopté, à l'initiative du groupe socialiste, un amendement plafonnant à 456 francs (soit un tiers de 1370 francs), le montant maximal de la taxe d'habitation acquittable par les bénéficiaires du revenu minimum d'insertion (RMI). Le gouvernement s'est également engagé à réaliser une simulation sur l'introduction du revenu dans le calcul de la part départementale de la taxe d'habitation à partir de 1991.

Crédit impôt-recherche pour les dépenses de mise en conformité aux normes.

Les dépenses réalisées par les entreprises au titre de la mise en conformité des produits aux normes pourront être incluses à hauteur de 50% de leur montant dans les dépenses éligibles au crédit d'impôt-recherche. Ce nouveau dispositif s'applique y compris aux entreprises qui n'ont pas fait usage du crédit d'impôt-recherche dans les années précédentes.

Aide à la lutte contre la pollution.

Le taux d'amortissement exceptionnel des stations d'épuration annexées à une installation industrielle préexistante est porté de 66% à 75%.

Crédits d'impôts pour les étudiants.

Adoptée lors de la loi de finances pour 1989, cette disposition ouvrait un crédit d'impôt de 3500 francs pour les enfants suivant des études supérieures. Ce crédit d'impôt a été porté pour 1990 à 4000 francs.

Aide aux sinistrés de la Guadeloupe.

Cette mesure, identique à celle qui avait été adoptée dans la loi de finances pour 1989 après les inondations de Nimes, vise à exonérer les personnes domiciliées dans les zones sinistrées par le cyclone de la Guadeloupe des droits et taxes dus à l'occasion du remplacement des documents perdus ou détruits (passeport, cartes nationales d'identité, cartes professionnelles, permis de conduire, certificats d'immatriculation en cours de validité).

Caisse des dépôts et consignations.

Sur l'initiative du gouvernement, les députés ont adopté un amendement disposant que la Caisse des dépôts et consignations devra désormais verser annuellement à l'Etat une fraction du résultat net de son activité bancaire. Cette disposition se justifie, selon Mr Michel Charasse, par la croissance des activités bancaires de la Caisse des dépôts, qui a dégagé 4 milliards de résultats nets en 1988. Elle permettra d'assurer "une juste concurrence" avec les autres intermédiaires financiers. La fraction versée à l'Etat sera déterminée par le ministre de l'économie et des finances, après avis de la commission de surveillance de l'établissement, saisie par son directeur général.

Impôt de solidarité sur la fortune.

Les seuils de l'impôt de solidarité sur la fortune ont été relevés. Le taux d'imposition des patrimoines compris entre 20 millions de francs et 40 millions de francs a été fixé à 1,2% et celui des patrimoines supérieurs à 40 millions de francs à 1,3%.

Taux majoré de TVA.

Dans la perspective de l'harmonisation européenne, le taux majoré de TVA a été ramené de 28% à 25%.

Le CDS, que préside Mr Pierre Méhaignerie, a réuni samedi 21 octobre son conseil politique. Les travaux de cette instance devaient être consacrés pour l'essentiel à une réflexion sur la stratégie d'autonomie du centre, qui doit naviguer au plus près entre ses vélléités d'indépendance et son appartenance aux nouvelles structures unitaires de l'opposition.

Au-to-no-mie, tel est le mot qui devait être abondamment commenté par le conseil politique du CDS convoqué, pour la première fois depuis la rentrée, samedi 21 octobre. Ce débat promettait d'être singulièrement complexe : il est patent, depuis un certain temps déjà, que ce mot, ce concept politique d'autonomie suscite plusieurs interprétations.

On distingue très nettement deux lignes. Tirant les leçons de leurs propres expériences du printemps dernier et de la déconvenue de la liste Veil aux élections européennes du 18 juin, mais rassérénés dans le même temps par l'élection d'un des leurs, Mr Charles Millon, à la présidence du groupe UDF, MM Bernard Bosson, Dominique Baudis et François Bayrou, le trio rénovateur, ont plutôt une conception restrictive de l'autonomie. L'autonomie, à les en croire, n'est plus que question de sensibilité. Dans une des dernières parutions de Démocratie moderne, le journal militant du CDS, Mr Bayrou expliquait que, pour la bonne marche de l'opposition, il fallait " qu'il devienne clair que deux grandes sensibilités - l'une plus autoritaire et conservatrice, l'autre plus démocrate et sensible aux évolutions - forment les deux piliers de l'opposition et que ces deux sensibilités en traversent toutes les formations ". Selon cette conception, le centre aura vocation à n'être plus qu'un des courants parmi d'autres de l'opposition unie.

L'autre ligne consiste à défendre, toujours selon le vieux barriste, l'idée de l'émergence à moyen terme d'un grand parti du centre, deuxième pôle actif de l'opposition, libre et indépendant, une fois démontré dans les faits que la fusion de l'opposition avec le RPR est une utopie. Un vÓu auquel sont fortement sensibles les militants du parti et que continuent de caresser MM Jacques Barrot, Bernard Stasi, Edmond Alphandery, Bruno Durieux ou encore Frannçois Froment Meurice, entre autres.

Ils ne croient pas au parti de l'union tel que le propose Mr Giscard d'Estaing et continuent de s'interroger sur l'utilité de l'intergroupe parlementaire. Leur inquiétude est d'autant plus forte que le président du CDS a depuis longtemps semblé naviguer à l'aveuglette entre ces deux lignes. Son rapprochement, à la fin de l'été, avec Mr François Léotard, sa bonne entente affichée avec Mr Charles Millon, son accord de principe pour sièger à nouveau, aux côtés de Mr Giscard d'Estaing au bureau de l'UDF, son empressement à faire fonctionner l'intergroupe malgré la première entorse au pacte de confiance de Mr Bernard Pons, tout ce zèle a paru à certains centristes bafouer la politique d'autonomie établie en juin 1988 avec la création du groupe UDC à l'Assemblée nationale.

Mr Méhaignerie se défend aujourd'hui de tous ces reproches. Il explique que l'intergroupe est une ardente obligation pour favoriser la décantation des idées à droite, qu'il convient d'" aller jusqu'au bout de ce test " et qu'à ce jour le CDS n'a que pour ambition prioritaire d'accélérer la recomposition de l'opposition sans renoncer jamais à l'émergence dans le paysage politique d'une grande force centriste.

Après avoir donné le sentiment de se rapprocher des rénovateurs, Mr Méhaignerie semble décidé à rassurer son aile gauche. La direction du CDS devait se rallier à un texte produit par MM Stasi, Alphandery et Froment-Meurice qui réaffirme la nécessité d'" un centre fort et autonome dans la fidélité de ses alliances " et précise que " le CDS n'entend nullement renoncer à la liberté qui l'a conduit en 1988 à créer le groupe UDC ". Mr Méhaignerie devait annoncer la publication d'" une note de synthèse philosophique " assortie d'un questionnaire détaillé, expédié à tous les responsables centristes de province en vue de la préparation d'un " congrès d'idées " en septembre 1990.

EVIDEMMENT, les Français ne connaissent que l'Afrique francophone, constatait l'autre jour un confrère, formé pour moitié à la culture britannique, en relevant que personne, parmi nous, n'était capable de situer exactement le Malawi. C'était une boutade. L'Afrique francophone, garde, même pour nous, ses mystères, et lui n'était pas davantage en mesure de nous donner des nouvelles de Hasting Kamuzu Banda, le leader de ce pays de l'Afrique sud-tropicale, qui, pourtant, " vit dans la crainte des lendemains de la succession de son vieux président ".

Or le Malawi doit affronter parallèlement la sécheresse et les problèmes posés par l'afflux de réfugiés mozambicains. Si le lecteur n'est pas déjà impressionné par ces détails, on lui fournira aussi le pourcentage des médecins dans la population et le nombre de livres publiés en 1984 (dernière statistique connue) : il est de cent trente-quatre !

Cette science, aussi spontanée que récente, est empruntée à la dernière édition (1989-1990) de l'Annuaire économique et géographique mondial publié sous le titre l'Etat du monde par les éditions de La Découverte.

L'Etat du monde propose un deuxième type de regroupement par continent et sous-continent et, pour les plus grands Etats (URSS, Etats-Unis, Chine, Inde, Brésil) des études de géopolitique interne. Il s'ouvre sur l'examen de questions stratégiques (les rapports Est-Ouest, l'évolution de l'Europe de l'Est, le renforcement de la CEE, le problème palestinien, l'état du Maghreb) et tente de cerner les tendances et les événements significatifs de la dernière période dans les principaux domaines où s'affirme l'existence des sociétés et des peuples.

Cette étude par thèmes s'est ouverte, dans ce volume, à la démographie et au " Droit et à la démocratie " ; elle propose un dossier spécial et substantiel sur l'environnement.

On retrouvera dans cet ouvrage compact et d'un maniement aisé l'appareil habituel de statistiques et de cartes. Ces dernières ont été entièrement renouvelées et vont jusqu'à donner les délimitations administratives, politiques et territoriales de certains Etats. L'Etat du monde met le monde à portée de main. Il permet de surmonter ce paradoxe de la culture moderne qui fait que, par la grâce de la communication sous toutes ses formes, nous sommes de plus en plus informés sur ce que nous ignorons, à moins de posséder une singulière érudition.

Lorsque ce n'est pas le cas, l'actualité déborde vite la culture de l'honnête homme en portant à sa connaissance des faits et des événements qu'il n'est pas en mesure d'apprécier spontanément et qui risquent de solliciter en vain sa curiosité s'il ne s'entoure pas de quelques instruments de référence : ce petit annuaire en est un. Ne nous rappelle-t-il pas fort à propos, pour revenir au cas de figure évoqué ci-dessus, que la capitale du Malawi est - bien sûr - Lilongwé, au nom si charmant...

Ce que les interventions massives des banques centrales avaient eu bien du mal à obtenir les dernières semaines, à savoir un repli indispensable du dollar, l'accès de faiblesse de la Bourse de New-York du vendredi 13 octobre le fit avec rapidité et efficacité. Le lundi suivant, les cours de la devise américaine perdaient 2 % à l'ouverture. Wall Street, c'est la vitrine de l'Amérique et, la plupart du temps, les variations du billet vert s'alignent sur celles du fameux indice Dow Jones, celui des valeurs mobilières à revenu variable.

Théoriquement, la remontée partielle du cours à la Bourse de New-York aurait dû doper un peu la devise américaine, mais l'annonce d'une rechute de la balance commerciale des Etats-Unis, avec un déficit de 10,77 milliards de dollars en août contre 8,24 milliards en juillet et une prévision initiale portant sur 9 milliards, avait déjà jeté un froid. Paradoxalement, une autre nouvelle, rendue publique le jeudi 19 octobre, la hausse modeste des prix de détail en septembre, 0,2 %, n'eut pas pour effet de revigorer le dollar. C'était, pourtant, une bonne nouvelle : l'inflation, on le sait, ronge les monnaies. Mais c'est compter sans les calculs à l'envers des opérateurs.

Si l'inflation se ralentit, la Banque centrale pourra assouplir sa politique, donc abaisser ses taux, phénomène de nature à réduire l'attrait qu'avaient des taux élevés sur les détenteurs internationaux de capitaux. Si le flux de capitaux se dirigeant vers la zone dollar est moins fort, les cours du billet vert baissent et réciproquement. Ce sont ces raisonnements souvent compliqués, et parfois totalement inversés, qui motivent les comportements des opérateurs, et il faut convenir qu'ils sont parfois bien durs à suivre. Pour l'instant, ces opérateurs tablent sur un glissement de la devise américaine.

Le repli du dollar eut pour contrepartie la remontée du mark, dont le cours à Paris dépasse un moment le seuil de 3,40 F (voir plus loin). Il entraine également la livre sterling, qui restait faible en fin de semaine. Il est vrai que l'économie britannique est toujours en surchauffe, malgré les pronostics, et en dépit de la forte tension des taux d'intérêt. Dans le Royaume-Uni, le chômage ne touche plus que 6 % de la population active en septembre contre 6,2 % en août, les prêts des banques et des sociétés de crédit immobilier (building societies) ont augmenté de 10,2 milliards de livres (102 milliards de francs) le mois dernier, au lieu des 70 milliards prévus, le tout avec une inflation au rythme actuel de 7 % et une balance commerciale épouvantable.

Les échanges d'amabilités entre Francfort et Paris au sujet d'une indispensable réévaluation du deutschemark ont baissé d'un ton. En Allemagne, face aux très vives réactions de Mr Pierre Bérégovoy, ministre des finances, sur le thème "le franc suivra le deutschemark", le secrétaire d'Etat aux finances, Mr Hans Tietmayer, a jugé bon de réaffirmer que son pays ne cherchait pas à réévaluer sa monnaie vis-à-vis du franc. De son côté, le vice-président de la Bundesbank, Mr Helmut Schlesinger, atténuant les propos de son président, Mr Karl Otto Poehl, a déclaré que le franc français "ne constituait pas la question centrale dans le cadre d'un éventuel réajustement du système monétaire européen. Ce n'est pas la question du deutschemark et du franc qui nous occupe en priorité, mais plutôt les disparités de prix et de coûts dans d'autres pays européens". Sans doute, Mr Schlesinger vise-t-il l'Italie et l'Espagne où, effectivement, les prix et les coûts progressent plus vite qu'ailleurs.

On a pu noter, cette semaine, un affaiblissement de la lire italienne, attribué, par certains, au fait que la Banque d'Italie n'avait pas voulu relever ses taux d'intérêt il y a quinze jours, en même temps que les autres banques centrales européennes. En conséquence, la lire se trouve en queue du système monétaire européen, juste avant la couronne danoise, qui, elle, est carrément à son cours-plancher.

Il n'en reste pas moins que le cours du deutschemark à Paris est, à nou veau, collé au seuil de 3,40 F, seuil d'alerte pour la Banque de France, qui n'aime pas voir la devise allemande se rapprocher de son cours-plafond de 3,43 F.

On ne peut pas souffrir toutes les semaines avec la même intensité : cela épuise, et les marchés sont toujours en quête d'un nouvel espoir celui d'une baisse des taux, bien entendu.

Cet espoir, bien timide, est réapparu aux Etats-Unis, où l'annonce d'une hausse des prix de détail de seulement 0,2 % en septembre a mis du baume au cÓur des opérateurs. Ces derniers attendaient une augmentation de 0,4 %. Ils ont été heureusement surpris et en ont déduit, un peu vite sans doute, que la Réserve fédérale allait assouplir sa politique. Pour l'instant, celle-ci n'en fait rien. Jeudi et vendredi, elle a repris aux marchés américains les liquidités qui leur avaient été prodiguées lundi, mardi et mercredi, pour éviter un krach à la Banque de New-York.

La prudence de la Réserve fédérale s'explique, surtout après la hausse de 0,9 % du prix de gros américain en septembre due, en partie, à l'augmentation du prix du pétrole. Or la modération de la progression des prix de détail pour ce même mois de septembre s'explique par la diminution des tarifs du brut, donc il convient d'être prudent. De toute façon, les autorités monétaires attendent la confirmation du "bon" indice de septembre pour prendre une décision en ce qui concerne leur politique.

Le rendement des emprunts du Trésor américain a baissé après une remontée initiale en début de semaine. Il est revenu, à la fin de la semaine, de 8,03 % à 7,97 % pour le "trente ans".

A Paris, le mini krach de Wall Street, le vendredi 13 en fin de séance, fut considéré comme une aubaine. Le marché entrevit, immédiatement, la possibilité de largesses de la part des banques centrales soucieuses d'éviter la chute des cours des bourses. De telles largesses devant, logiquement, provoquer une baisse des taux d'intérêt, les cours du MATIF, anticipant un tel phénomène, rebondirent assez vivement après l'accès de pessimisme de la semaine précédente, passant lundi 16 octobre de 105,98 à plus de 107 sur l'échéance décembre. Par la suite, ce bel optimisme reflua quelque peu, la Banque fédérale d'Allemagne alimentant son marché jusqu'à 8,10 % au-dessus du nouveau taux Lombard de 8 % et la Réserve fédérale resserrant la vis, comme on l'a vu. Maintenant, les opérateurs voient évoluer les cours du MATIF dans une plage 106-107.

Sur le marché obligataire, toujours en inversion de taux, avec des rendements d'Etat à dix ans d'environ 8,85 % et un loyer de l'argent au jour le jour de 9,75 % environ, la relative amélioration du climat sur le MATIF et les timides espoirs américains ont réchauffé un peu une atmosphère glaciale. Le sang a, effectivement, cessé de couler, du moins pour l'instant. Ainsi, la Banque française pour le commerce extérieur a pu porter de 1,2 milliard à 1,5 milliard de francs son emprunt à six ans et le rendement s'est élevé à 9,4% avec la rétrocession sur commission de placement. Sa décote sur le marché gris n'atteignait que 0,70% - 0,90% à l'intérieur, donc, de 1,20% de commission. "C'est royal", estimait un opérateur par rapport à ce qui se passait la semaine dernière. C'était aussi une réussite pour la BNP, chef de file. L'adjudication de 1,58 milliard de francs de la Caisse de refinancement hypothécaire fut un peu moins satisfaisante avec un rendement moyen de 9,38%. A la veille du week-end, on annonçait deux emprunts de banque à réseaux. Le Crédit lyonnais lève 1 milliard de francs à onze ans et 9,23% et le Crédit mutuel, 1,11 milliard. Au Crédit agricole, plusieurs caisses régionales ont lancé un emprunt groupé de 1,42 milliard de francs, à 9,07% sous forme de titres subordonnés remboursables, ganrantis par la Caisse nationale.

Pour finir, rendons à César ce qui est à César: la position de chef de file dans l'emprunt de la CCCE à "écart protégé", pas trop mal réussi la semaine dernière, revient à la BNP, devant la Société générale et Indosuez. Le CEPME assure, d'autre part, qu'il s'est tout à fait préoccupé de la tenue de son emprunt sur le "marché gris" dont nous avions dit qu'il avait fort décoté vendredi dernier. Les variations sont si fortes sur les cours, tout au long de la semaine, qu'il arrive qu'on ne sache plus à quelle référence se vouer.

Le conseil général de la Seine-Maritime étudie la possibilité de créer un véritable estuaire artificiel à Criel, une station balnéaire proche de Dieppe, pour pallier la disparition des galets qui protégeaient la plage des assauts de la mer avec pour conséquence, après chaque tempête, l'inondation de la vallée au fond de laquelle coule la rivière Yères.

Les spécialistes s'accordent pour rendre l'homme responsable de cette situation alarmante. En un siècle, près de la moitié des 5 millions de mètres cubes de galets du littoral cauchois du Havre au Tréport ont été extraits pour alimenter les chantiers de construction locaux ou les fabricants de céramique. Avec l'aménagement du port de Dieppe, des centrales nucléaires de Paluel et Penly, les galets ont en outre stoppé leurs migrations sous l'effet du courant.

A Criel, la configuration du site rend possible l'ouverture de la vallée à la mer et la constitution d'un véritable estuaire débouché de l'Yères. La plage de galets actuelle disparaitrait, remplacée par un nouveau milieu naturel plus riche que le précédent et doté de deux plages de sable. Un tel aménagement coûterait environ 60 millions de francs. Le conseil général de Seine-Maritime sera le pilote de l'opération.

Les entreprises industrielles du Nord-Pas-de-Calais ont subi en 1988 une érosion de leurs effectifs plus importante que l'année précédente, alors qu'elles intensifiaient leurs efforts d'investissements et réduisaient leur endettement, selon une étude publiée récemment par la Banque de France Nord-Pas-de-Calais.

En 1988, 3 151 emplois ont disparu (soit une baisse de 2,3 % contre 1,6 % en 1987), selon cette étude, qui porte sur l'examen des comptes de 856 entreprises régionales employant plus de 132 000 personnes dans cinq branches d'activités.

La branche la plus touchée est celle des biens de consommation, en raison, pour une large part, des difficultés du secteur textile. Les suppressions d'emplois ont été moins nombreuses dans les PME. Dans le même temps, la productivité par salarié a progressé dans toutes les branches, indique la Banque de France.

Dans le cadre de la réorganisation administrative du Centre national de la recherche scientifique, René Garrec, président du conseil régional (UDF-PR), a proposé que le siège régional normand soit implanté à Caen. Il offre au CNRS l'affectation gratuite de locaux à l'Abbaye-aux-Dames et, avec l'aide de la ville de Caen et du département du Calvados, la mise à disposition de matériels informatiques pour un montant d'1 million de francs.

Le président de la région souhaite qu'une décision positive sur ce dossier soit prise avant la fin de l'année. Selon René Garrec, " une telle mesure serait une juste retombée des efforts entrepris par la Basse-Normandie en faveur de la recherche, et une reconnaissance de la qualité de ses nombreux laboratoires, propres ou déjà associés au CNRS. Elle conforterait en outre la position de la capitale bas-normande sur la carte de la recherche française ".

Passée inaperçue en France, la parution simultanée en RDA et en RFA de la Troika, de Marcus Wolf, l'ancien chef des services secrets est-allemands, fut, au printemps, une surprise bien préparée. Certains furent déçus, puisque ce livre ne révélait rien, absolument rien, des souvenirs professionnels de ce maitre-espion, aujourd'hui " en congé ", jadis responsable indirect de la chute de Willy Brandt, et qu'on dit aujourd'hui en réserve de la perestroika : il s'agissait en fait de tout autre chose...

Markus Wolf, plus connu sous le prénom de " Mischa ", avait un frère cadet, Konrad, mort en 1982, cinéaste de talent et président de l'Académie des arts. Leur père n'était autre que l'écrivain communiste Friedrich Wolf, émigrant de la première heure, combattant antifascite qui installe femme et enfants à Moscou dès 1933, tandis qu'il court l'Europe et le monde.

La Troika, c'est à l'origine le titre du film autobiographique que Konrad Wolf avait en projet : trois garçons, Lothar, George et Konrad, partagent à Moscou les aventures de l'exil, mais sont séparés par le pacte germano-soviétique. Le jeune Lothar Wloch, qui vient d'apprendre la mort de son père, militant communiste berlinois victime des purges staliniennes, regagne l'Allemagne nazie, tandis que George, fils du journaliste progressiste américain Louis Fisher, part pour les Etats-Unis. Seul Konrad Wolf restera à Moscou - il fera la guerre dans les rangs de l'armée soviétique.

La Troika commence par l'enfance à Moscou, dans le milieu des émigrés allemands : le quartier de l'Arbat, l'école Karl-Liebknecht et, surtout, les grandes vacances dans la datcha familiale de Peredllkino, où se retrouvent les enfants de ces célébrités " progressistes " en exil ou en " voyage " - un monde merveilleux où l'absence des pères est compensée par le courage et l'énergie des femmes : cigarette au bec, elles élèvent tant bien que mal tous ces révolutionnaires en herbe.

Passe la guerre. Nos héros se retrouvent à Berlin en 1945. C'est le moment de la photographie de la " troika " : encadré par George et Konrad, ses deux amis en uniforme, l'un américain et l'autre russe, Lothar, le civil allemand, regarde droit dans l'objectif. Trente ans plus tard, nouvelle et dernière reconstitution de la " troika ", à New-York. Une violente dispute éclate. Lothar, devenu un riche entrepreneur de Berlin-Ouest, est un adversaire véhément du socialisme, au point de souhaiter l'utilisation de la bombe atomique au Vietnam. Il mourra quelques mois plus tard : maladie ou suicide...

C'est autour du " mystère " de ce personnage central que Konrad Wolf voulait construire son film : Lothar Wloch, fils désespéré d'un communiste assassiné par Staline, était la clé de cette histoire, l'incarnation d'un idéal anéanti par la guerre, le stalinisme, l'histoire... Ennemi idéologique, il était aussi resté l'ami principal. Mais Konrad disparait à son tour, terrassé par la maladie. Il laisse à son frère un épais porte-documents noir plein de notes, de photographies, avec une esquisse de scénario.

Mischa Wolf transforme ce projet artistique en acte politique. Lorsqu'il évoque les circonstances qui ont retardé la réalisation du film, il introduit les éléments d'un débat sur les " questions difficiles " : la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la charte 1977, la Pologne, l'affaire Biermann, l'Afghanistan... On apprend au passage qu'il aurait préféré, du côté des autorités de la RDA, des " réactions plus patientes, plus mesurées "... Si certaines explications paraissent laborieuses, si certains sujets sont simplement effleurés, le vocabulaire de la glasnost est bien là, discrètement adapté au contexte est-allemand : droit à la vérité et à sa " publication ", besoin de plus de courage et plus de franchise, nécessité de ne plus laisser aux adversaires du socialisme le monopole de la critique - " Nos manquements, nos erreurs, nos fautes ne sont pas le simple fruit de leur imagination. "

La dernière partie du livre, Documents pour la Troika, est peut-être la plus révélatrice. Constituée de lettres et de témoignages habilement sélectionnés, c'est une assez belle polyphonie, qui illustre la thèse principale, à savoir que l'opinion d'autrui est respectable. Parents, amis, écrivains, artistes, et même Eleanor Roosevelt... jettent autant d'éclairages subjectifs sur les grandes questions publiques. Mischa Wolf se met en scène lui-même en publiant la lettre qu'il adressait à ses parents, de Berlin, le 4 juin 1945 : les ruines n'ont pas anéanti les " sentiments de supériorité " des Allemands, et il faut agir, retrouver l'unité perdue de la classe ouvrière... Plus loin, en écho, et presque comme un démenti, une interview de George Fisher, en 1984, deux ans après la mort de son ami Konrad : " (...) Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de tout renverser, de tout recommencer de zéro, non, ce qu'il faut, c'est savoir atteindre les gens... "

Voilà sans doute ce que recherchait Mischa Wolf avec la publication en mars dernier de ce livre prudent et très attendu en RDA. Si la condamnation du stalinisme reste timide, presque codée, et la sincérité partielle, on y trouve, sinon une justification, du moins quelques explications, et, venant d'un dignitaire du régime, un ton nouveau, émouvant même par endroits Mais on sent surtout les calculs de l'homme politique soucieux de l'avenir. Est-ce à dire que le changement en RDA, comme naguère en URSS, viendra de l'appareil de la sécurité d'Etat, le seul organisme qui dispose d'informations objectives et globales sur l'état réel de la société ?

Plus de six mois se sont écoulés depuis la parution de la Troika. A en juger par les événements actuels et l'atmosphère dans le pays, le message, sans doute insuffisant, ne semble guère avoir été reçu. Mais Mischa Wolf en a vu d'autres et semble tenir fermement le cap de sa campagne : quelques jours avant le quarantième anniversaire de la RDA, il donnait encore une lecture publique de son livre à Berlin-Est. Et Mischa Wolf n'a que soixante-six ans...

LES pays du Commonwealth réunis en Malaisie devraient adopter d'ici au lundi 23 octobre une attitude claire dans une affaire qui les avait déjà divisés lors de leur précédent sommet, il y a deux ans, à Vancouver : la conduite à tenir à l'égard d'un ancien membre du "club", l'Afrique du Sud, dont la politique d'apartheid a longtemps résisté à toutes les admonestations.

Plus que jamais, Mme Thatcher est opposée aux sanctions décidées par une large majorité. Les évolutions en cours à Pretoria lui servent d'arguments contre des pays comme le Nigéria et la Zambie, qui ont opté pour des positions maximalistes. Sur ses instructions, la délégation britannique s'est retirée vendredi du Comité des ministres des affaires étrangëres sur l'Afrique australe, chargé de préparer une résolution finale sur la question.

Mme Thatcher n'a pas mâché ses mots : pourquoi "s'amuser à détruire l'économie sud-africaine" par des mesures financières et commerciales alors que "nous passons notre temps à sauver de la pauvreté le reste du continent" ? Elle pense que l'Afrique du Sud offre déjà à sa population noire un niveau de vie supérieur à celui des autres pays et qu'elle pourrait constituer un pôle de développement dont seraient les premiers à bénéficier les Etats de la "ligne de front" qui dénoncent actuellement leur puissant voisin.

De façon moins abrupte, certains libéraux sud-africains disent des choses assez semblables. Un des chefs du Parti démocrate, Mr Wynand Malan, qui a eu ces derniers jours de nombreux contacts en France, juge les sanctions "contre-productives", et le déclare sans ambages. Ces libéraux inclinent à accorder le bénéfice du doute au président De Klerk et à le juger sur pièces.

Une partie du Congrès américain, selon les déclarations récentes de Mr Herman Cohen, secrétaire d'Etat adjoint chargé de l'Afrique, serait d'accord avec l'administration du président Bush pour reporter à l'été prochain le débat sur les sanctions. Sans renforcer celles-ci, l'équipe du successeur de Mr Reagan reconnait qu'elles ont pu inciter la communauté blanche à réfléchir.

ALORS que le Commonwealth, pour sa part, retient le principe des sanctions mais discute de l'opportunité de les moduler en fonction du crédit variable que les uns et les autres accordent à Mr De Klerk, des sons un peu discordants arrivent du côté des nationalistes noirs en ce qui concerne la lutte armée. Son abandon est hors de question, dit un des chefs du Congrès national africain (ANC) récemment libéré, Mr Walter Sisulu. Mais, selon un autre responsable sorti de prison, Mr Oscar Mpetha, le chef du mouvement, Mr Nelson Mandela, est maintenant opposé à la violence et déconseille même les jets de pierres contre les automobilistes blancs.

En même temps, en Zambie, le "comité exécutif national" de l'ANC appelle à une "campagne de défi par la masse" et à une augmentation du potentiel "offensif politico-militaire". On peut déjà se demander si la branche de l'ANC installée à l'étranger ne craint pas une légalisation d'une branche interne conduite par certains dirigeants libérés. Mr Walter Sisulu a beau dire que les nationalistes forment une "seule organisation", le problème de l'"interlocuteur valable" se posera peut-être un jour.

Nouveau venu sur le marché psychiatrique, le " syndrome des cambriolés-vandalisés " vient d'être mis en évidence par le docteur Christiane Lacombe-Mestas, neuropsychiatre à Hyères, dans le Var, qui a présenté le résultat de ses recherches devant les neuf mille participants du huitième congrès mondial de psychiatrie réuni à Athènes du 12 au 19 octobre.

C'est après avoir été, elle-même, en juillet 1988, victime d'un cambriolage que cette praticienne s'est livrée à une enquête portant sur trois cents autres personnes ayant été vandalisées ou cambriolées. " Cela m'a permis de comprendre mes réactions et mes angoisses ", dit-elle. Elle a rencontré des personnes de tous âges (de dix à quatre-vingt-dix ans) et de tous milieux économiques et sociaux, qui lui ont rapporté certaines exactions confinant parfois à la barbarie. Ainsi de cette octogénaire qui a retrouvé son chien, unique compagnon de ses vieux jours, dans son congélateur ou de cette autre victime qui ne parvient toujours pas à comprendre pourquoi les cambrioleurs se sont acharnés sur des lettres, photos et autres objets sans valeur, dilacérés avec une minutie sordide.

Au sortir de ses enquêtes, cette neuro-psychiatre a été frappée par une constante revenant chez la plupart des gens interrogés (plus de 70 % des cas). " Ces victimes, explique- t-elle, font passer au second plan le préjudice pécuniaire, même quand il s'agit de personnes très modestes. Par contre, elles sont révoltées par ce qu'elles appellent généralement un " viol " : celui de leur passé, de leurs souvenirs ou de leur vie privée. Comme le dit une vieille dame : " Ils ont tué mon passé ".

De manière plus générale, le Dr Lacombe-Mestas a dégagé de son étude trois types de symptômes qui peuvent se manifester de manière indépendante ou, plus fréquemment, par une conjugaison exacerbant certains maux ou rendant soins et diagnostics particulièrement difficiles.

Certes, les symptômes cardio-vasculaires sont les plus courants et évidents ; ils se manifestent par le classique " état de choc " pouvant se traduire par une syncope ou une poussée d'hypertension artérielle observable notamment chez les sujets hypertendus. On note parfois des crises cardiaques nécessitant une hospitalisation prolongée.

Des troubles digestifs apparaissent également chez bon nombre de cambriolés. Nausées, vomissements et diarrhées sont les plus courants dans certains cas, apparaissent aussi des phénomènes d'anorexie avec une inappétence totale pouvant se prolonger durant 72 heures.

Enfin, le docteur Lacombe-Mestas a relevé "des troubles neuropsychiatriques d'autant plus nombreux qu'ils peuvent dérouter un médecin traitant orientant son diagnostic en fontion de la symptomatique habituelle de son patient, sans prendre en compte un cambriolage qui est vieux de plusieurs mois mais dont les séquelles ou résurgences peuvent se manifester par des angoisses cardiaques, digestives, des signes dépressifs francs allant de simples crises de larmes à des idées suicidaires avec ou sans passage à l'acte".

Les cambriolés sont quasiment tous sujets à des insomnies, des cauchemars nombreux et fréquents, des anxiétés se manifestant notamment à l'approche de la nuit et à chaque retour à l'endroit cambriolé. "Tout cela est en rapport avec un sentiment de peur et de totale insécurité se manifestant souvent par cette "boule dans la gorge" que l'on connait dans les moments d'intense angoisse".

Ce qui parait grave au docteur Lacombe-Mestas, c'est que "ce syndrome ne s'atténue que progressivement et ne disparait qu'au bout de deux ans... en laissant des séquelles qui seront particulièrement préjudiciables dans l'épanouissement psychologique d'un adolescent ou la pathologie d'un adulte." "Il est difficile, estime-t-elle, de chiffrer le prix de revient de ce syndrome et de ses conséquences. C'est très souvent supérieur à celui du cambriolage..." Le Dr Lacombe-Mestas a transmis son étude au président de la République auprès duquel elle a regretté que "les malfrats soient la plupart du temps libres quand les victimes ont le sentiment de vivre dans un univers carcéral. " Cela ne veut pourtant pas dire qu'elle souhaite qu'on fasse appel à la seule répression. Elle estime que son étude pose un problème de société plus profond car "le traitement de ce syndrôme est purement symptomatique, mais il devrait être prophylactique en permettant de trouver pour les responsables de ces agressions des peines efficaces" comportant notamment une recherche sur la façon de les réinsérer dans la société.

Après la télécarte, bientôt la carte " S ", comme stationnement. Une carte à cristaux liquides qui permettra de payer le stationnement sans manipuler d'argent.

La rencontre d'un homme d'affaires, PDG de la Société financière de Paris, Mr Jacques-Henri Djian, et de deux inventeurs, MM Claude Saglio et Peaux, a donné naissance à cette carte, dont l'usage est sur le point de se répandre en France et en Italie. C'est la société Matra qui la fabriquera. Six cent mille exemplaires seront livrés avant la fin de l'année aux villes de Florence et de Modène. Les villes de Paris, Bordeaux, Grenoble, Metz, Brest sont intéressées. La SEITA assurera la diffusion en France.

La carte " S " est de même dimension que la carte de téléphone. Son prix d'achat sera de 100 à 200 francs ; il correspondra à un crédit équivalent de stationnement. Après avoir affiché sur le petit écran à cristaux liquides qu'elle comporte le tarif horaire de la zone où se trouve son véhicule, l'utilisateur la glissera dans un support en plastique accroché derrière le pare-brise. Dès lors, le temps défilera jusqu'au maximum autorisé de deux heures. Mais, si l'automoliste revient au bout de cinq minutes il n'aura dépensé que la somme correspondant au temps réel de stationnement. A mesure que l'usage de la carte électronique se répandra, les parcomètres et les horodateurs pourront disparaitre.

Le problème en suspens est moins social que pratique. Les " collecteurs de fonds " dont le besoin disparaitra seront reconvertis à d'autres tâches. En revanche, tant que l'usage ne sera pas généralisé, comment rétribuera-t-on la commune-lieu du stationnement si la carte a pu être achetée hors de ses frontières ?

Après deux semaines de travaux, la septième conférence de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction) s'est achevée le 20 octobre à Lausanne. Pour les délégués des cent trois Etats signataires de cette convention, ainsi que pour les représentants des organisations non gouvernementales, l'enjeu essentiel, cette année, aura été le sort de l'éléphant d'Afrique. Au terme d'âpres discussions, une très nette majorité s'est dégagée en faveur de l'interdiction complète du commerce de l'ivoire.

" C'est la victoire de l'éléphant ! ", a constaté avec jubilation le délégué du Zaire, lors de la séance de clôture, vendredi 20 octobre. Ce fut surtout la victoire de tous ceux qui, malgré les pressions des négociants en ivoire des pays d'Afrique australe réputés bons gestionnaires et aussi du secrétariat de la CITES, ont su convaincre les deux tiers des délégués présents à Lausanne que la survie de l'éléphant d'Afrique valait bien un moratoire. Par soixante-seize voix contre onze, en effet, les Etats " parties " de la convention signée à Washington en 1973 ont décidé de transférer l'espèce Loxodonta africana (l'éléphant d'Afrique) de l'annexe II à l'annexe I, c'est-à-dire d'en interdire complètement le commerce international, qu'il s'agisse des défenses, de la peau, de la viande ou de tout autre produit tiré du pachyderme.

Cette décision ne prendra vraiment effet que dans trois mois, le 18 janvier 1990, lorsque les Etats concernés auront émis le cas échéant leurs réserves - ce qui les dispense d'appliquer les décisions de la CITES. Mais elle n'a pas été acquise sans mal. Dans le camp des prohibitionnistes, menés notamment par les Etats-Unis et la France, on a d'emblée demandé l'interdiction de tout commerce de l'ivoire, seul moyen de mettre un terme à l'hécatombe observée en Afrique depuis 1971. Selon ces délégations, qui avaient reçu le renfort du Kenya, de la Somalie et de la Tanzanie, on ne peut sauver les quelques centaines de milliers (1) d'éléphants qui subsistent sur le continent noir qu'en " cassant la demande des pays occidentaux et asiatiques ", comme l'a demandé le secrétaire d'Etat français à l'environnement, Mr Brice Lalonde.

Tel n'était pas l'avis des pays de l'Afrique australe, menés par le Zimbabwe, dont le troupeau d'éléphants est passé en dix ans de trente mille à quarante-trois mille têtes, grâce à une politique d'exploitation rationnelle du cheptel. Cette politique consiste à associer les villageois aux profits de l'abattage des éléphants " surnuméraires ", dont on vend non seulement les défenses mais aussi la viande et la peau, très prisée aux Etats-Unis pour la confection de bottes et d'attachés-cases.

Cette résistance australe, toutefois, a été emportée par une proposition astucieuse de la Somalie : on place l'éléphant en annexe I, mais on met sur pied un comité d'experts qui examinera l'éventuel retour à l'annexe II lors de la prochaine conférence. Pour Eugène Lapointe, le secrétaire général de la CITES, cette promesse de réexamen revient à imposer un moratoire de deux ans, rien de plus. Chargée de surveiller le commerce international de la flore et de la faune sauvage, la CITES n'a pas pour mission de protéger les espèces menacées dans leur habitat. La mise en annexe I, selon lui, représente un échec : l'impossibilité d'exploiter une ressource naturelle devenue trop rare. L'idéal, c'est de pouvoir faire commerce, sous l'Óil vigilant de la CITES, du patrimoine naturel convenablement géré.

En cette année de prise de conscience verte à travers la planète, une nette majorité de pays ont rejeté cette conception mercantile et consumériste de la nature. Pour ramener l'éléphant d'Afrique en annexe II, c'est-à-dire pour en réautoriser la commercialisation mondiale, il faudra de nouveau une majorité des deux tiers, ce qui est toujours difficile dans une enceinte de plus en plus sensible aux vents de l'opinion publique. Lorsque les Etats-Unis, la Communauté européenne, le Japon et même Hong-kong renoncent aux importations d'ivoire, on peut penser que la partie est perdue pour les sculpteurs, négociants... et leurs pourvoyeurs (presque tous braconniers).

Les délégués de Lausanne se sont montrés si déterminés qu'ils ont même interdit l'exportation des trophées de chasse, malgré les appels du pied insistants de pays officiellement opposés au commerce de l'ivoire comme le Zaire, le Congo, le Gabon et le Cameroun... Les Etats-Unis, l'Allemagne fédérale, la Suisse et la France ont d'ores et déjà prévenu qu'ils refuseraient l'entrée des trophées chez eux. Les ranchers sud-africains ou zimbabwéens devront se concentrer sur les émirats arabes - non signataires de la convention - pour écouler leur production éléphantine. Quant aux amateurs de chasse sportive, ils devront prévoir une résidence secondaire dans un pays tiers pour exposer leurs trophées...

Clin d'Óil final : les délégués de Lausanne ont décidé que leur prochaine conférence se tiendrait en 1992... au Japon, le pays qui consomme actuellement 40 % de l'ivoire mondial ! Une manière subtile de contraindre Tokyo à se retirer du marché de l'or blanc.

Dans un jugement rendu le jeudi 19 octobre, la troisième chambre du tribunal administratif de Marseille, présidée par Mr Jean-Pierre Girard, a annulé un arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône, en date du 29 juillet 1988, autorisant la société COGEMA (Compagnie générale des matières nucléaires) à exploiter, à Istres, un stockage de sesquioxyde d'uranium appauvri d'une capacité de 280000 tonnes.

Cette décision fait suite à un recours qui avait été déposé par l'Association contre le stockage de matières radioactives d'Istres-Miramas (CSMR) à laquelle s'étaient joints six autres centres requérants ainsi que les Verts. Elle est fondée principalement sur deux motifs : l'absence de chiffrage des mesures prévues pour supprimer, diminuer ou compenser les conséquences dommageables du projet sur l'environnement et le caractère insuffisamment complet de l'étude des dangers.

La CSMR se bat depuis près de deux ans contre ce projet - également désapprouvé par les élus de neuf communes du pourtour de l'étang de Berre - dont les risques ont, selon elle, été sous-estimés, sur un site déjà très encombré par des infrastructures et des industries civiles et militaires. Elle avait organisé un référendum populaire le 30 mai 1988, au cours duquel six mille personnes s'étaient prononcées contre le stockage. Ses adhérents avaient, par ailleurs, tenté de s' opposer physiquement le 28 septembre et le 5 octobre à l'arrivée des premiers conteneurs de sesquioxyde d'uranium provenant de Pierrelatte (Drôme) en s'enchainant sur la voie ferrée qui dessert le site de la COGEMA.

La présidente de la CSMR, Mlle Guylaine Cozza, et le député européen des Verts, Mr Gérard Monnier-Besombes, se sont réjouis que, "pour la première fois, la toute-puissante COGEMA mette un genou à terre. La décision du tribunal administratif démontre qu'elle a fait preuve de légéreté dans la constitution du dossier ".

- La CFTC et la CFE-CGC ont apposé, le 20 octobre, leur signature à un accord interprofessionnel d'orientation avec le CNPF sur les conditions de travail. La CFDT et FO pourraient donner une réponse favorable le 23 octobre, tandis que la CGT a rejeté ce troisième accord de "méthode". Le texte recommande des négociations dans les branches professionnelles sur l'amélioration des conditions de travail, présentée comme "un élément déterminant de la modernisation des entreprises". L'accord a été rendu possible après que le CNPF eut retiré un mémorandum figurant en annexe et demandant au gouvernement un allégement des charges sociales pour les accidents du travail. CNPF et syndicats se retrouveront le 31 octobre pour entamer la négociation sur le renouvellement de la convention de l'UNEDIC (assurance-chômage).

- La direction des Trois-Suisses, deuxième entreprise française de vente par correspondance a confirmé vendredi 20 octobre, lors d'un comité central d'entreprise, la suppression de 230 emplois, dont 123 licenciements selon des sources syndicales. Une " cellule de conversion " devrait proposer des solutions de reclassement à 70 % des 123 salariés licenciés. Les autres suppressions d'emplois se feront dans le cadre de conventions FNE ou de mesures de reclassement au sein du groupe. Celui-ci emploie en tout 3 500 salariés et a réalisé, en 1988, un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de francs. La direction, pour justifier cette mesure, invoque les difficultés engendrées par la grève des postes d'octobre-novembre 1988.

Le maire (PR) de La Ciotat, Mr Jean-Pierre Lafond, a présenté, le jeudi 19 octobre, son propre projet d'aménagement concernant le site des anciens chantiers navals de Normed, qui fait actuellement l'objet d'un litige entre le conseil général des Bouches-du-Rhône - favorable à une relance de la construction navale par la société américaine Lexmar - et l'Etat, partisan d'une diversification des activités.

Il semble, en l'occurrence, que la contre-attaque de Mr Lafond ait été concertée avec le ministre de l'aménagement du territoire, Mr Jacques Chérèque, que le maire de La Ciotat a rencontré très récemment.

Afin de disposer de la maitrise foncière, le maire de La Ciotat a indiqué qu'il avait engagé deux procédures pour préempter les terrains privés de l'ex-Normed (11 hectares) et des immeubles de bureaux qu'elle louait à une société filiale de l'Intra-Bank dans lesquels la commune veut créer une cité administrative. " Ces deux décisions, a-t-il ajouté, doivent être complétées par une désaffectation des dépendances du domaine public maritime, d'une surface d'environ 30 hectares, que l'Etat avait mis à la disposition du département des Bouches-du-Rhône dans le cadre d'une autorisation d'outillage privé avec obligation de service public. " Selon Mr Lafond, la liquidation judiciaire de Normed, intervenue le 27 février 1989, équivaut, en effet, à une " désaffectation de fait ". Mais tout projet de diversification passant nécessairement, au moins pour partie, par une nouvelle affectation, il est nécessaire que l'Etat prenne une décision formelle de désaffectation lui permettant, en tant que propriétaire, de " recouvrer l'ensemble de ses droits et obligations sur les biens désaffectés ". En clair, il s'agit d'enlever tout moyen d'action au conseil général des Bouches-du-Rhône, présidé par le sénateur socialiste, Mr Louis Philibert.

Le projet d'aménagement du site présenté par Mr Lafond s'inscrit dans un schéma d'ensemble d'aménagement de la ville dont l'étude a été confiée à deux grands architectes, le Catalan Ricardo Bofill et le Marseillais André Stern. Le programme s'articule autour de trois pôles : un pôle comprenant notamment un chantier naval de grande plaisance, une gare maritime et un port de plaisance ; un pôle technologique accueillant des activités liées à la mer et à la plaisance ; et un pôle loisirs comportant principalement un espace aquarium, un centre d'exploration sous-marine et un musée de la mer. S'ajoutent des logements et des commerces ainsi que plusieurs autres éléments, dont un centre de thalassothérapie, un centre de congrès avec hôtellerie et un centre de recherche et de formation. Le maire de La Ciotat a indiqué que ce projet représentait, à terme, la création d'au moins mille emplois s'ajoutant à un millier d'autres créés ou prévus d'ici à la fin de 1991 sur la zone d'entreprises de la commune (qui devrait faire l'objet d'une extension).

Les constructeurs automobiles Ford Motor et Saab-Scania ont annoncé, le vendredi 20 octobre, la rupture des négociations qui auraient dû conduire, selon les observateurs, à une prise de participation du géant américain dans le capital de l'entreprise suédoise. Cette rupture est intervenue alors que Saab-Scania annonçait, le même jour, une perte de 1,2 milliard de couronnes (autant de francs), intervenue dans sa division automobile au cours des huit premiers mois de l'année. Mr George Karnsund, PDG de Saab-Scania, a déclaré escompter une perte de 1,8 milliard de couronnes pour l'ensemble de 1989, et affirmé poursuivre sa recherche de partenaires industriels.

Les soixante-deux Libanais réunis à Taëf devaient donner, samedi 21 octobre, leur réponse définitive aux dernières propositions du comité tripartite arabe (Arabie saoudite, Algérie, Maroc) que leur a faites, vendredi soir, le prince Saoud Al Fayçal, à l'issue de sa visite à Damas.

Après vingt heures d'âpres négociations dans la capitale syrienne, le chef de la diplomatie saoudienne est rentré à Taëf après s'être entretenu, à Djeddah, avec le roi Fahd, auquel il a remis un message du président Hafez El Assad. Il a ensuite indiqué aux députés, qu'il a reçus par groupe parlementaire, qu'il n'y avait, pour le comité tripartite, " plus rien à négocier " et que ces propositions étaient à prendre en l'état ou à rejeter.

Sur les six points du mémorandum que lui avaient remis, avant son départ, les durs du camp chrétien, le premier apporte des réponses mitigées et d'inégale importance. Les députés demandaient, d'une part, des modifications dans le texte arabe concernant la restauration de la souveraineté libanaise, - c'est-à-dire l'avenir de la présence syrienne et sur les relations libano-syriennes, - d'autre part, des garanties du comité arabe sur la continuité de son action. Si la Syrie a consenti à quelques modifications dans le document lui-même, il semble bien qu'elle n'ait pas cédé sur l'essentiel.

Premièrement, la Syrie obtient de nouveau que la Chambre soit élargie à cent vingt-huit députés au lieu de cent huit. Ce dernier chiffre, accepté par la majorité des parlementaires, était contesté par les deux élus représentant les milices prosyriennes, qui espèrent faire ainsi entrer les leurs à la Chambre en plus grand nombre. En effet, cinquante-cinq nouveaux membres devront être désignés dans l'attente de nouvelles élections.

Deuxièmement, en ce qui concerne l'abolition du confessionnalisme, revendiquée elle aussi par les chefs des milices prosyriennes, on s'en tiendra au texte du document arabe qui prévoit que celle-ci se fera par étapes et sous l'impulsion de la Chambre des députés. Les parlementaires se sont entendus pour qu'une commission, formée des trois présidents - de la République, du cabinet et de la Chambre, - se saisisse du problème et étudie les moyens de le résoudre.

La Syrie, toutefois, s'est opposée à l'autre grande revendication des chrétiens, le regroupement de ses troupes dans la Bekaa uniquement. Le texte prévoit, lui, un regroupement syrien " à l'entrée de la Bekaa-ouest, à Dahr-El-Baidar jusqu'à la ligne Hammana-Mdeirej-Ain-Dara, ainsi que dans d'autres points ". Sa présence à l'entrée de la Bekaa-ouest est jugée fondamentale par la Syrie, car cette position commande la route Beyrouth-Damas et permet à l'armée syrienne de garder un pied au Mont-Liban et d'y contrôler, en quelque sorte, les relations druzo-chrétiennes et druzo-chiites. Les " autres points " seraient déterminés après deux ans par un comité militaire mixte libano-syrien.

Le principe d'un texte de garanties du comité tripartite sur le retrait de l'armée syrienne du Liban, réclamé par les durs du camp chrétien, a été accepté. Mais on en ignore la forme et le contenu, dont on peut penser qu'ils ont été largement discutés à Damas.

Enfin, les chrétiens ont aussi obtenu des assurances verbales que le Parlement sera considéré comme une zone neutre lors de l'élection présidentielle. La sécurité de cette zone relèvera de l'autorité du délégué du comité tripartite, Mr Lakhdar Ibrahimi, qui est aussi le chef du comité de sécurité mis en place après le cessez-le-feu et constitué des représentants de l'armée libanaise dépendant du général Aoun, du gouvernement à majorité musulmane de Mr Selim Hoss et des trois milices - chiite, chrétienne et druze - ainsi que de deux officiers algériens.

La mise en application de l'accord de Taëf, si celui-ci se fait, a constitué un point important des négociations de Damas. On indique, à ce sujet, de très bonne source, que la Syrie a montré sa volonté de coopérer pleinement sur ce point. Reste toutefois à connaitre, outre la position des députés chrétiens, celle du général Aoun, qui garde sur le terrain une force importante.

Tard dans le nuit, d'intenses tractations se poursuivaient chez les députés du camp chrétien en liaison avec Beyrouth, et aucun d'entre eux ne voulait encore se prononcer. " Nous n'avons encore rien décidé. Ce que rapporte le prince n'est ni négatif ni positif, affirmait ainsi l'un d'eux. Nous réfléchissons. "

- La CEE va apporter une nouvelle aide directe d'environ 5 millions de dollars aux populations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza. Elle concerne l'assistance médicale, l'agriculture, les coopératives de femmes, la mise en place d'une banque de données et divers autres projets économiques. Cette aide a été annoncée, vendredi 20 octobre. Pour sa part, le ministre israélien des affaires étrangères, Mr Moshe Arens, doit être reçu lundi et mardi à Bruxelles.

- Le secrétaire général de la Ligue arabe, Mr Chadli Klibi, a évoqué vendredi 20 octobre à Paris, avec le président François Mitterrand, la possibilité de réunir une conférence euro-arabe au niveau ministériel. " Jusqu'à maintenant, le dialogue euro-arabe n'a connu que des rencontres au niveau technique ou au niveau des diplomates. Il est temps que nous élevions le niveau et que les ministres des affaires étrangères se concertent sur les grandes questions qui intéressent les deux communautés ", a indiqué Mr Klibi à l'issue de la rencontre.

- La mission de la navette Atlantis, lancée le 18 octobre, pourrait être prolongée en raison des mauvaises conditions atmosphériques annoncées en Californie. L'équipage, qui devait normalement revenir sur Terre lundi 23 octobre, à 20 h 38 (heure française), pourrait ainsi bénéficier d'une journée supplémentaire dans l'espace.

Le colloque sur " le développement économique et l'identité culturelle des iles de l'Europe " a terminé ses travaux vendredi 20 octobre à Ajaccio. Au terme de cette rencontre, Mr Pierre Joxe, ministre de l'intérieur, qui en était l'organisateur, a réaffirmé qu'" il faut voter où l'on habite ", avant d'annoncer qu'il va " élaborer un ensemble de dispositions permettant une révision générale, une refonte s'il le faut, des listes électorales, qui les ramènera à une situation plus conforme à la réalité, partout où c'est nécessaire ". Mr Joxe a souligné que " cette réalité va être mieux cernée grâce au prochain recensement " de l'INSEE. Il veillera, pour sa part, " aux conditions de rigueur de cette opération qui nous donnera une image réelle de la population, en Corse comme ailleurs ". A la fin de cette dernière journée essentiellement consacrée à l'identité culturelle des insulaires. Mr Jacques Delors, président de la Commission des Communautés européennes, a expliqué aux Corses qu'ils sont " solidaires des autres Européens, pour le meilleur et pour le pire ". Il les a aussi invités à penser leur avenir en terme d'" autodéveloppement " en puisant dans leurs " racines et leurs propres ressources ".

" Je suis amère, en tant que socialiste, et en tant qu'insulaire ". C'est une jeune Corse de " base ", Mme Mora, qui, au troisième jour du colloque, a mis les pieds dans le plat devant Mr Joxe : "Un mépris parisien", un débat "verrouillé", trois jours dont on peut se demander s'ils n'avaient pour but que d'"endormir les Corses"; la contestataire n'y est pas allée de main morte.

A l'évidence, une telle position n'était pas celle de l'ensemble des participants corses au colloque. Elle illustre, toutefois, l'ambiguité même de cette réunion, à l'évidence "initiative politique avant d'être une rencontre universitaire", comme l'a observé Mr François Alfonsi, successeur de Mr Max Siméoni au secrétariat général de l'Union du peuple corse (UPC).

Certes, les Corses ne se sont rien dit qu'ils ne sachent déjà sur eux-mêmes. Alors, échange inutile d'arguments rebattus, comme le pense Mme Mora, ou bien confrontation libre, véritable "catharsis" libérant de leurs tensions enfouies les intervenants? Une chose est sûre : Mr Joxe, qui voulait "favoriser la réflexion", a provoqué, pendant trois jours, un vaste échange, pétri de contradictions, d'affrontements, d'envies plus ou moins avouées. Un échange, consacré à "99 % à une expression du nombrilisme insulaire corse", comme l'a dit un intervenant... corse, et au terme duquel le problème de l'ile parait encore plus complexe qu'à l'ouverture des travaux... Un échange qui a rappelé qu'en Corse, la paix civile n'est pas définitivement gagnée : Mr Alfonsi, n'a-t-il pas souligné l'urgence d'autres moyens que "la peur des bombes" pour mettre un frein à la "voracité" des spéculateurs immobiliers ?

Mme Hélène Ahrweiler, présidente du Centre Pompidou, qui dirigeait la dernière séance, avec un humour et une culture admirés par tout son auditoire, a bien exprimé la fascination mêlée d'incompréhension que peuvent, vus de l'extérieur, susciter de tels débats, saluant la "qualité de l'écoute" et la "sincérité de la parole". Mme Ahrweiler a lancé, sous les applaudissements : "On ne peut pas être pessimiste pour la Corse. Sauf si l'on est Corse, si j'ai bien compris..."

D'un point de vue plus froidement rationnel, la frustration pouvait, objectivement, au terme des travaux, le disputer à la satisfaction : satisfaction des représentants des milieux économiques, puisque la quasi-totalité des dossiers techniques et financiers - transports, fiscalité, préservation du patrimoine culturel sans obstacle au développement, coopération transfrontalière, recherche de technologie - ont été mis sur la table sans détour.

Satisfaction aussi pour ceux qui veulent voir les Corses respirer l'air du grand large, puisque les habitants de l'ile de Beauté, trop habitués à n'entretenir de rapports - pour vitupérer, réclamer ou menacer - qu'avec Paris ou Marseille, ont été invités à regarder plus loin que "le continent".

La Crète, la Sicile, les iles de l'Atlantique et surtout le voisin sarde, lontemps considéré comme un "étranger" et un gêneur ont pu, sinon fournir des solutions clés en main aux Corses, au moins leur donner l'envie de sortir des sentiers battus de leurs vieux dialogues avec Paris, ou avec eux-mêmes. Le regard sur les autres iles, outre qu'il peut se prêter à un dialogue moins infructueux, en ouvrant un nouveau champ culturel - et pourquoi pas commercial - permettra peut-être un jour (en particulier si l'assemblée régionale surmonte ses réticences pour la coopération décentralisée avec d'autres régions étrangères) de mettre l'ile sur le chemin d'une modernité européenne pleinement assumée.

Encore que Mr Jacques Delors, tout en expliquant l'Europe avec sa clarté coutumière, a plutôt, au bout du compte, brouillé les cartes. Certes, le président de la Commission a lancé : "Vous, les Corses, vous êtes solidaires des autres Européens pour le meilleur et pour le pire (...) la Corse fait partie de l'Europe, le destin de la Corse sera lié à celui de l'Europe". Mais, dans le même temps, Mr Delors a semblé justifier les inquiétudes et les réticences des Corses face à l'Europe de 1993. Après avoir rappelé que l'Europe reste un "choix", non "un engrenage infernal", le président de la Commission a prôné "l'autodévelop ment " des iles, en défendant leur " nombrilisme vital ".

Quand le président de la Commission affirme que " c'est en plongeant dans l'ensemble de ses racines que l'on peut trouver sa propre voie de développement ", lorsqu'il dit que les insulaires doivent garder " la maitrise du sol ", car " sans maitrise du sol, il y a éloignement considérable des traditions ", comment les nationalistes et, plus généralement, tous les Corses qui se méfient de l'Europe de l'acte unique, ne verraient-ils pas, dans ces propos, un soutien, conscient ou inconscient, à leur lutte ? " S'ouvrir sans se perdre ", s'opposer au " défi de la banalisation ", maintenir ses " propres particularités à l'intérieur de l'équilibre général ", n'est-ce pas de cela qu'il s'agit en Corse ?

Reste, enfin, la frustration qu'a pu engendrer ce colloque. Elle se focalise sur un point central : celui du statut. Il apparait aujourd'hui que, quoi que l'on pense de l'opportunité d'une discussion institutionnelle, celle-ci est désormais devenue " incontournable ". Mr Joxe l'a sans doute senti, qui, répondant à ses détracteurs, a souligné que la question des institutions n'était pas " évacuée " du colloque.

Mais le ministre de l'intérieur a abordé cette question sous un angle bien particulier : selon lui, la réflexion institutionnelle est " mutilée " si elle n'est pas accompagnée d'une réflexion sur " l'exercice de la démocratie ", c'est-à-dire, en particulier, les consultations électorales.

Par ce biais, Mr Joxe a réintroduit dans le débat la " moralisation " de la vie publique à laquelle il tient et qu'il s'est déjà employé, en dépit des critiques (notamment sur la limitation des procurations) à introduire dans la vie de l'ile. Une nouvelle étape sera franchie avec la réfonte, à l'échelon national, des listes électorales.

Une telle mesure était réclamée, pour la Corse, de plusieurs côtés. Dès l'annonce de cette décision, les représentants de l'UPC, ont exprimé, dans les couloirs du colloque, leur accord, tout en jugeant qu'il convient d'" attendre et de voir ".

En tout état de cause, à moins d'une semaine du comité interministériel sur la Corse, Mr Joxe a ainsi, par la réunion du colloque, par l'annonce de la refonte des listes électorales, doublement repris l'initiative. Le ministre est bien le " Mr Corse " du gouvernement.

- Un avion de transport militaire soviétique de type Iliouchine-76 a heurté une montagne, jeudi 19 octobre, près de Leninakan, et s'est écrasé, faisant dix-sept morts, a rapporté vendredi le quotidien du gouvernement les Izvestia. Mercredi, l'accident d'un autre Iliouchine-76 en Azerbaidjan avait fait cinquante-sept morts.

Le Parlement hongrois a clos une semaine de débats intenses en adoptant, vendredi 20 octobre, une nouvlle loi électorale qui ouvre la voie aux premières élections législatives libres et multipartites depuis 1947. Le scrutin est prévu dans le courant du premier semestre 1990.

Les députés, dont plus des trois quarts sont des élus de l'ancien parti unique, le Parti socialiste ouvrier hongrois (PSOH), transformé le 7 octobre en Parti socialiste hongrois (PSH), ont également voté, vendredi, la dissolution de la milice ouvrière, bras armé du parti qui regroupait 60 000 hommes. Le démantèlement de cette milice, créée en 1956, était l'une des revendications les plus fermes de l'opposition et de l'aile la plus réformatrice du PSH, en décidant de retirer les cellules du parti des lieux de travail.

Toutes ces mesures, ainsi que l'adoption, jeudi, d'une loi légalisant les partis d'opposition, ont été votées à une très forte majorité. Parmi les autres décisions prises par le Parlement et qui rapprochent la Hongrie des démocraties occidentales, une cour constitutionnelle, qui aura son siège à Esztergom, dans le nord-ouest du pays, entrera en fonction le 1er janvier 1990.

Le président du Parlement, Mr Matyas Szurös, a été nommé président de la République par intérim, en attendant l'élection au suffrage universel du nouveau chef de l'Etat. La date de cette élection, initialement prévue le 26 novembre, fera l'objet d'une décision ultérieure, lors de la prochaine session parlementaire, convoquée le 30 octobre, en raison de la polémique soulevée par les deux mouvements d'opposition qui ont réuni deux cent mille signatures pour demander un référendum sur la date de l'élection.

Mr Szurös doit proclamer lundi 23 octobre, jour anniversaire du début de l'insurrection populaire de 1956, la République hongroise, qui succède à la République populaire socialiste de Hongrie, en vertu de la loi fondamentale adoptée cette semaine, modifiant la Constitution de 1949.

Le Parlement a décidé de réhabiliter tous les Hongrois condamnés pour des crimes politiques ou détenus illégalement de 1945 à 1963. Les législateurs ont demandé au gouvernement d'étudier une forme de dédommagement possible pour ces victimes, dont le nombre est estimé à plus de un million.

Autre innovation : les députés ont été informés des avoirs financiers et immobiliers du Parti communiste, autre question brûlante soulevée par l'opposition. Le PSOH et les organisations qui en dépendent ont reçu du gouvernement 56 milliards de forints (5,6 milliards de francs) depuis 1968, a révélé le ministre des finances, Mr Laszlo Bekesi. Le PSH a, en outre, hérité de 2884 bâtiments du PSOH. Lors de son congrès fondateur, le PSH s'est engagé à rendre à la nation les biens " qui ne sont pas indispensables à son fonctionnement ". Pour sa part, le premier ministre, Mr Miklos Nemeth, a condamné les " crimes antireligieux commis par les dirigeants dans les années 50 " et demandé l'adoption de lois protégeant les libertés religieuses, à l'occasion de la création du Conseil national religieux, organe consultatif qui réunit les représentants du gouvernement et des Eglises.

Cinq cents personnes se sont réunies, vendredi 20 octobre, dans un cinéma de Sofia à l'appel du mouvement écologique Ecoglasnost, récemment créé. C'est la première fois qu'un local est ainsi mis à la disposition d'un mouvement indépendant par les autorités. Les dirigeants d'Ecoglasnost attribuent cette bienveillance à la présence à Sofia des délégués des trente-cinq pays membres de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) qui participent à une réunion de suivi sur les questions d'environnement.

D'autres mouvements indépendants ont profité de cette tolérance : des groupes de discussion se sont formés, vendredi, dans la rue, devant le même cinéma, entre des passants et des représentants de diverses organisations comme la Société pour la défense des droits de l'homme, le Club pour le soutien de la perestroika, le syndicat d'intellectuel Podkrepa et le Comité 273.

L'organisation Ecoglasnost, qui tiendra une seconde réunion les 27 et 31 octobre, avant la fin de la conférence de la CSCE, a déclaré avoir recueilli 4 000 signatures en moins d'une semaine contre divers projets du gouvernement qu'elle juge nuisibles pour l'environnement.

Mercredi déjà, 150 personnes environ s'étaient réunies, sans que la police intervienne, dans un jardin public, à l'appel de l'Association pour les droits de l'homme. Ils avaient signé une pétition demandant la libération d'un ouvrier, Kotsi Ivanov, condamné à deux ans de prison pour avoir affiché des tracts anticommunistes sur son lieu de travail.

Un membre de cette association, Anton Zaprianov, avait été invité par la délégation britannique de la conférence CSCE et a pu rencontrer d'autres délégués et des journalistes. Anton Zaprianov, qui avait déjà été emprisonné il y a quelques années pour désertion et fuite à l'étranger après avoir été remis par la Grèce aux autorités bulgares, vient de nouveau d'être détenu pendant trois mois pour avoir soutenu les membres de la minorité turque de Bulgarie.

Cette question a donné lieu en début de semaine à une virulente intervention du délégué turc, Mr Alev Kilic, qui avait regretté le choix de Sofia comme lieu de cette réunion, estimant que cela " resterait une pierre noire dans l'histoire de la CSCE ". Il a reproché à la Bulgarie de refuser le dialogue à propos de l'émigration ces derniers mois de 300 000 Bulgares d'origine turque et déclaré avoir accepté l'invitation de l'émir du Koweit pour une rencontre entre ministres des affaires étrangères des deux pays le 30 octobre.

Mr Egon Krenz ne serait, à en croire ses détracteurs, qu'un " Erich Honecker avec vingt-cinq ans de moins ". Piqué au vif par les commentaires occidentaux le qualifiant de " dur parmi les durs d'un communisme à la prussienne ", il a pourtant multiplié, pendant ses premières quarante-huit heures d'exercice du pouvoir, les petits gestes qui, au regard de la longue stagnation du pays, prennent l'allure de grande révolution.

Ainsi, on apprenait vendredi 20 octobre que le mensuel soviétique en langue allemande Spoutnik, interdit en novembre 1988, allait à nouveau être autorisé à la vente en RDA. Cette affaire, largement commentée en son temps à l'Ouest, avait confirmé ce que les dirigeants est-allemands niaient farouchement : les profondes divergences entre Mr Gorbatchev et Mr Honecker.

Le vocable soviétique glasnost a maintenant trouvé son équivalent allemand, qui revient comme un leitmotiv dans les journaux et les discours officiels : Offenheit, l'esprit d'ouverture. Que cet Offenheit s'accompagne du souci de la préservation des acquis du " socialisme sur le sol allemand " est naturellement souligné par tous les commentateurs. Mais le concept de préservation est cependant défini comme faisant partie de l'héritage de Martin Luther, qui voulait, lui, réformer la religion afin de lui conserver sa pureté. On ne peut qu'être frappé, dans ces jours de bouleversement de l'Allemagne de l'Est, par le retour en force de l'esprit protestant, dans la forme et le langage de la contestation, mais aussi dans la nouvelle rhétorique du pouvoir. " Sous la langue de bois, le prêche... ", pourrait-on dire de cette révolution austère et tranquille qui alterne les manifestations collectives où l'on vient, la plupart du temps en silence, montrer son appartenance à une communauté de pensée, et le retour en soi-même, au dialogue avec sa conscience ou avec Dieu, selon que l'on est croyant ou pas.

Cet esprit protestant explique en partie l'absence d'émergence d'un personnage charismatique à la Lech Walesa, et l'impossibilité pour les chefs de l'Eglise évangélique de RDA de se poser en interlocuteurs uniques du pouvoir capables d'accompagner à la base un compromis qui aurait été conclu au sommet.

Cela explique également la part prépondérante prise dans la contestation par la Saxe, terre où est né le protestantisme populaire, à la différence du nord du pays qui est jusque-là resté plus calme. En Brandebourg et en Mecklembourg, terres agricoles et féodales, l'Eglise est traditionnellement plus liée au pouvoir, bismarckien hier, communiste aujourd'hui. Ainsi, cinquante mille personnes ont encore défilé silencieusement vendredi soir à Dresde, et des dizaines de milliers d'autres ont assisté à des réunions d'information du groupe d'opposition Nouveau Forum, dans la région de Zittau près de la frontière tchécoslovaque.

Quant au plus célèbre des retraités de la RDA, Mr Erich Honecker, il a fait une dernière et minuscule apparition dans les colonnes du quotidien du parti : en tant que président du Conseil d'Etat de la RDA, un poste qu'il occupe toujours jusqu'à la réunion lundi prochain de la Chambre du peuple qui avalisera son remplacement par Egon Krenz, il a adressé un télégramme de félicitations à Jean-Paul II à l'occasion de l'anniversaire de son accession à la papauté. Il n'a pas pu s'empêcher de faire ainsi un pied de nez à un peuple retrouvant aujourd'hui l'esprit d'un Luther qui n'a jamais été un fervent admirateur du Saint-Père.

Les grèves, les conflits ethniques, la dégradation de la discipline du travail ont contribué à l'abaissement de près de moitié du taux de croissance de l'économie soviétique, tandis que la pénurie s'aggravait dans le secteur des biens de consommation. Rendant compte d'une réunion présidée par le premier ministre, Mr Ryjkov, et organisée pour faire le point de la situation économique, le vice-président du comité d'Etat des statistiques, Mr Nikolai Belov, a indiqué vendredi 20 octobre que le taux de croissance enregistré au cours des neuf premiers mois de l'année n'avait été que de 2,4 %, contre 4,7 % pour la même période en 1988.

Les ministres réunis autour de Mr Ryjkov ont constaté que les revenus nominaux avaient progressé de 12,2 % en un an alors que la production industrielle ne s'est accrue que de 2,2 %. En réponse à des questions des journalistes, Mr Belov a déclaré que le taux d'inflation était de 2,6 %, chiffre sensiblement inférieur aux estimations d'économistes indépendants, lesquelles varient de 8 à 12 %. Il a également prédit que la dette extérieure de l'URSS, qui s'établit actuellement à 34 milliards de roubles (54,5 milliards de dollars au taux officiel) passerait à 40 milliards de roubles d'ici à la fin de l'année.

Le seul chiffre relativement encourageant cité par Mr Belov est celui de la récolte de céréales, qui, a-t-il dit, devrait se situer entre 208 et 209 millions de tonnes, contre 195 millions de tonnes en 1988. Ce chiffre reste cependant inférieur aux 211 millions de tonnes obtenues en 1987. Le département américain de l'agriculture a d'ailleurs annoncé vendredi que l'URSS poursuivait d'importants achats de céréales à l'étranger. Pour l'exercice 1988-1989, a-t-il indiqué, les ventes ont dépassé 21,7 millions de tonnes, dont plus de 16,3 millions de tonnes de mais et 5,4 millions de tonnes de blé.

La pénurie est aggravée par la désorganisation actuelle des transports, en particulier des chemins de fer, et se fait sentir aussi bien à Moscou que dans les villes de province. Non seulement les produits alimentaires font largement défaut, mais les chaussures d'hiver, les couvertures manquent également, et de longues files d'attente se forment dans les rares magasins où un arrivage est signalé. Les menaces de pénurie de carburants font craindre à chacun un hiver particulièrement rude.

Les ressentiments de la population sont d'autant plus vifs que la nomenklatura continue à bénéficier de privilèges exorbitants. Le sociologue Evguenni Starikov a ainsi révélé à Radio-Moscou que les principaux responsables de la région de Riazan avaient reçu, au cours du premier semestre, 394 kilos de caviar, 6 000 boites de crabe, 565 kilos d'esturgeon, etc.

Du fait encore de la pénurie, des obstacles sont mis à la circulation des marchandises. A Kichinev, la capitale de Moldavie, des jeunes se sont opposés au départ d'un convoi de camions transportant des choux et qu'ils refusaient de voir quitter leur République.

Comme toujours, l'impulsion devrait venir du puissant syndicat des " métallos ", l'IG Metall (2,7 millions d'adhérents), dont les congrès s'ouvre dimanche 22 octobre à Berlin-ouest. La grande vague de grèves de l'été 1984, qui avait paralysé l'industrie automobile allemande pendant sept semaines, représentait la première brêche. Elle avait permis d'aboutir à une réduction du temps de travail dans la métallurgie (4 millions de salariés environ) de 40 à 38,5 heures. Au terme d'une brève passe d'arme, l'IG Metall avait ensuite obtenu en avril 1987 la réduction en deux phases à 37 heures de la durée hebdomadaire ouvrée, qui est entrée en vigueur en avril dernier.

Depuis cet accord historique, qui a fait tâche d'huile dans de nombreux autres secteurs, l'économie ouest-allemande ne s'est jamais aussi bien portée grâce, notamment, à une trève sociale rendue possible par le fameux " friedenspflicht " - le devoir de paix sociale - interdisant aux syndicats de mener des grèves sauvages tant que les conventions collectives sont en vigueur. Pourtant, les tensions n'ont cessé de s'accroitre particulièrement au vu des "super-profits" réalisés par les firmes allemandes durant les trois années de l'actuelle convention dans la plupart des secteurs clés comme, par exemple, l'automobile. Les syndicats - IG Metall en tête - n'ont pas caché qu'ils voulaient leur part de ce pactole et pousseraient à de substancielles augmentations de salaires lors des prochaines négociations afin de compenser le retard accumulé depuis 1987 (10 % d'augmentation en moyenne sur trois ans).

La Fédération patronale de la métallurgie allemande, Gesamt Metall a compris le message. Elle a proposé récemment d'entamer les négociations sociales à la fin octobre plutôt qu'à la mi-mars. Plus qu'une simple manÓuvre pour contenir les revendications salariales, cette tentative de conciliation des patrons de la métallurgie vise avant tout à saper l'effort de mobilisation de l'IG Metall en ce qui concerne une nouvelle réduction de la durée hebdomadaire du travail à 35 heures.

Ce dernier point, avec la garantie du caractère chômé du week-end, est au cÓur du "paquet" de revendications en cinq voletse mis au point par la direction du syndicat des "metallos" qui n'attend plus que l'approbation des quelque 550 délégués au Congrès de Berlin pour passer aux actes.

La furie provoqué, ces dernières semaines, par les déclarations du ministre de l'économie, Mr Helmut Haussmann, prônant un retour à la semaine de quarante heures outre-Rhin afin de préserver la compétitivité des entreprises allemandes lors de la réalisation du grand marché unique européen de 1993, n'a fait que relancer le débat au niveau politique. Selon Mr Haussmann, qui est membre du FDP, au pouvoir dans la coalition gouvernementale actuelle, la question de la réduction du temps du travail est trop importante pour l'économie pour être laissée aux seuls partenaires sociaux. Il qualifie la demande pressante des syndicats d'obtenir la semaine des trente-cinq heures de " hautement politique ", parce que les salaires de l'industrie sont déjà les plus élevés en RFA pour le plus petit nombre d'heures travaillées par rapport au reste de la CEE.

Le ministre de l'économie a suggéré que les responsables politiques s'en mêlent et soient autorisés à intervenir dans les prochaines négociations. Le tollé soulevé par la proposition de Mr Haussmann, qui a dû faire marche arrière après avoir été désavoué au sein même de la coalition gouvernementale, s'explique donc par la remise en cause du sacro-saint principe de l'autonomie des partenaires sociaux garantie par la Constitution outre-Rhin. La réaction a été immédiate aussi bien de la part d'IG-Metall que de l'organisation de tutelle, la Confédération des syndicats (DGB), qui vient de fêter son quarantième anniversaire.

Le président de DGB, Mr Ernst Breit, a rappelé à cette occasion l'attachement des syndicats à un certain nombre d'acquis sociaux, parmi lesquels la réduction du temps de travail, sur lesquels il est hors de question que l'on revienne. En clair, des négociations sur les 35 heures avec possibilité d'un compromis concernant la mise en application ou le pays sera paralysé par des grèves à l'expiration des conventions collectives actuelles...

Même son de cloche du côté de la Confédération syndicale des employés allemands (DAG), l'autre grande organisation syndicale en RFA, qui a qualifié les propos de Mr Haussmann de " contraires au droit allemand " et de " politiquement motivée ". Le président de DAG, Mr Roland Issen, a fait valoir pour sa part que la réduction du temps de travail s'était traduite par une plus grande productivité des entreprises ouest-allemandes, et donc par une amélioation de leur compétitivité déjà excellente dans la plupart des secteurs clés, d'où les profits pharamineux rendus possibles en grande partie à cause des faibles augmentations salariales. Pour Mr issen, l'amélioration du pouvoir d'achat des salariés allemands, qui n'ont que faiblement profité des fruits de la croissance (plus de 3 % d'augmentation du PNB cette année, selon les prévisions, et une inflation d'environ 3 %), est donc une priorité en 1990. A cette fin, il a annoncé qu'il demanderait au moins 6 % d'augmentation salariale lors des prochaines négociations en plus de la semaine des 35 heures et de la garantie du week-end chômé devant permettre la création de nouveaux emplois.

Cette analyse est, bien sûr, contestée du côté patronal où l'on fait valoir que la réduction du chômage, qui est tombé en mai dernier au-dessous de la barre des deux millions pour la première fois depuis octobre 1982, est due essentiellement à la très bonne conjoncture internationale. Malgré l'affirmation des syndicats que la réduction du temps de travail depuis 1984 a permis la création de 300 000 à 400 000 nouveaux emplois, une tendance qui devrait s'accélérer avec la mise en place de la semaine des 35 heures, force est de constater que le niveau de l'emploi - traditionnel point faible de l'économie ouest-allemande - ne s'est pas amélioré de façon significative depuis cette date.

Selon les derniers chiffres officiels, le nombre de chômeurs s'élevait encore à 1,7 million de personnes en RFA, soit 7,5 % de la population active. La difficulté de procéder à des licenciements en cas d'un ralentissement de l'activité explique en grande partie la réticence des entreprises à effectuer de nouvelles embauches. Ces dernières expliquent également leur opposition à toute nouvelle réduction de la semaine ouvrée par une pénurie de main-d'Óuvre qualifiée.

A ces arguments, l'IG Metall répond que les possibilités de compromis existent mais seulement après l'acceptation du principe que le travail du week-end, particulièrement le samedi, ne peut être généralisé. La question est d'importance dans un secteur comme l'automobile où la rentabilisation d'investissements lourds liés à la robotisation nécessite une utilisation aussi continue que possible des équipements. Mr Franz Steinkühler, le bouillant président de l'IG Metall, l'a dit et répété sur tous les tons : la flexibilité dans l'emploi de la main d'Óuvre ne peut être négociée que du lundi au vendredi. Elle exclut la fin de la semaine qui est réservée aux activités familiales et aux loisirs !. Un vieux thème cher au syndicat des " métallos " qui s'était rendu célèbre dans les années 50 avec le slogan " Samedi, papa est à moi " (Samstags gehört Vati mir ").

Présentant les résultats d'un récent sondage effectué auprès de 800 000 salariés de la métallurgie, le bras droit de Mr Steinkühler, Mr Klaus Zwickel, l'a encore répeté avec force cette semaine lors d'une conférence de presse au siège de l'IG Metall à Francfort. Selon ce sondage, 95 % des personnes interrogées considèrent que le travail le samedi représente une " substantielle diminution de la qualité de la vie " et refusent donc sa généralisation. Un résultat aussitôt contesté par Gesamtmetall qui l'a qualifié de " subjectif " et a accusé IG Metall d'avoir faussé les résultats en faisant l'amalgame entre le samedi et le dimanche. L'un des principaux responsables de Gesamtmetall, Mr Dieter Kirchner, a affirmé pour sa part que le travail du samedi ne touchait que 1 % du total de la main d'Óuvre employée dans la métallurgie et l'industrie électronique. Au delà de la bataille de chiffres, Mr Zwickel a été catégorique ; le week-end chômé ne peut faire l'objet d'aucun compromis, pas plus d'ailleurs que la semaine de 35 heures ou l'augmentation substantielle des salaires. " Le seul compromis possible est dans la réalisation dans le temps de chacun de ces éléments ", a-t-il déclaré.

" Abou Ammar, donne-nous des armes ! " Un court instant, une matinée d'octobre, les ruelles de la vieille ville ont résonné de ce slogan rageur. Sous les vénérables voûtes de la casbah, des jeunes Palestiniens, masqués, en appelaient au chef de l'OLP ; ils exhortaient Yasser Arafat à passer du soulèvement civil à la " lutte armée ". Manifestation brève et reflet d'un double sentiment chez nombre de militants nationalistes : l'exaspération devant l'absence de perspective politique et la volonté de répondre coup pour coup à l'armée israélienne.

Mais le lieu était tout aussi symbolique. Au cÓur de la ville, cernée d'austères collines, enchâssée au creux d'un défilé, la casbah est le théâtre de certains des affrontements les plus durs. Les batailles qui s'y livrent préfigurent souvent ce que pourrait devenir l'intifada dans le reste des territoires occupés. Naplouse - l'antique Sichem - donne le ton, fidèle à sa réputation de cité rebelle à toute tutelle extérieure, conservatrice et militante, puritaine et nationaliste, sévère et ombrageuse.

Les Palestiniens l'appellent la montagne du Feu - Jebel al Nar, - parce qu'en 1799, dit-on, certaines des troupes de Bonaparte, de retour d'Egypte et voulant prendre Saint-Jean-d'Acre à revers, y furent cernées et piégées dans un bois auquel les Nabulsis - les habitants de Naplouse - avaient mis le feu... " L'histoire des temps modernes, écrivait au début du siècle un voyageur français, nous montre Naplouse en rébellion constante contre les pachas de Damas, ou ceux d'Acre, chargés de l'administrer (1).

En 1966, les troupes jordaniennes connurent de sérieux déboires à Naplouse. L'histoire se répète. Depuis le début de l'intifada, la plus grande ville de Cisjordanie (environ 130 000 habitants) a été placée vingt-quatre fois sous couvre-feu, pour des périodes allant de un à onze jours. Selon une estimation donnée en août dernier par le Centre israélien sur les droits de l'homme dans les territoires, plus de quatre-vingt-dix Palestiniens ont été tués en vingt-deux mois d'affrontements avec l'armée à Naplouse et dans les camps alentour. " La pression psychologique et économique exercée sur la ville est énorme, mais la population ne cédera pas ; il n'y aura pas de retour en arrière, et le désir de vengeance s'accroit avec le nombre de tués ", assure un journaliste palestinien. Ce que confirme un dernier bilan : du début septembre au 6 octobre, quinze jeunes lanceurs de pierres ont été tués par l'armée à Naplouse - plus que partout ailleurs en Cisjordanie.

Longtemps, la casbah a fait figure de bastion impénétrable. C'est un sombre labyrinthe de ruelles, au détour desquelles on peut buter sur une mosquée construite sur les restes d'une église de croisés, elle-même édifiée sur des vestiges de colonnes gréco-romaines. Du haut des toits, en passant par un réseau de tunnels souterrains, les " comités de choc " de l'intifada ont longtemps fait la loi, prenant les patrouilles en embuscade avant de disparaitre dans un des boyaux du souk. Une guérilla savamment organisée en terrain idéal, et tout particuliérement redoutée des soldats ; l'un d'eux a été tué par un bloc de ciment lancé d'une terrasse.

La bataille de la casbah n'est pas terminée, mais l'armée s'est organisée. Sa présence a été institutionnalisée : camps permanents, postes de vigile sur les toits. " Il n'y a plus guère d'endroits où les soldats ne pénètrent pas ; ils ont appris à connaitre les moindres recoins de la vieille ville, aussi bien que les Palestiniens ", dit un résident étranger. Les Nabulsis ont payé. Il y a eu les longues périodes de couvre-feu, les rues fermées et les maisons détruites dans la vieille ville.

Il y a les tracasseries administratives permanentes : les files d'attente quotidiennes pour obtenir le moindre permis de l'administration territoriale et, faute de résultat, l'obligation et l'humiliation de devoir s'adresser à un " intermédiaire " palestinien, un " collaborateur ", qui lui, souvent contre argent comptant, obtiendra l'autorisation ou le service sollicité - c'est, dans certains domaines, un système quasi institutionnalisé. Il y a la pression sur les familles des activistes recherchés par l'armée : fouilles et menaces régulières au domicile de l'intéréssé.

Le contrôle de la casbah a été confié à une des unités de choc de l'armée israélienne, les " golanis ". Ils restent longtemps sur place, relevés tous les quatre mois, alors qu'au début de l'intifada les rotations étaient beaucoup plus rapides. " Les " golanis " ont un problème de discipline ", disent aussi bien des journalistes israéliens que des observateurs locaux. Ce n'est pas uniquement ces récits de passages à tabac, qui reviennent à intervalle régulier. Comme les autres soldats déployés dans les territoires, les " golanis " n'ouvrent plus seulement le feu lorsqu'ils sont en situation de légitime défense : ils ont maintenant le droit de tirer sur tout homme masqué - et notamment sur les jeunes gens qui prennent la fuite aprés une attaque à coups de pierres.

Ces dernières semaines, plusieurs cas ont prêté à contestation grave. Le 9 octobre, un étudiant, Nidal al Habash (vingt et un ans), a été tué par une patrouille, apparemment parce qu'il participait à un défilé avec d'autres jeunes gens masqués et brandissait un drapeau palestinien. L'armée assure n'avoir ouvert le feu qu'aprés les sommations d'usage ; quatre Palestiniens, ayant tous accepté de témoigner publiquement, affirment que les soldats ont continué à tirer après qu'al Habash eut fait signe qu'il se rendait.

Le 12 octobre, Yassin Masri est touché d'une balle au côté lors d'un incident aux abords de la vieille ville. Conformément à l'ordre qu'ils ont d'emmener les blessés, les soldats empêchent une ambulance palestinienne de prendre Masri en charge, et le conduisent au quartier général de l'armée, à l'entrée sud de Naplouse. Il est mort peu aprés. " Je ne doute pas que Masri ait été examiné par des médecins au quartier général, rapporte une source indépendante, mais rien n'empêchera les Palestiniens de penser, à tort ou à raison, qu'il aurait pu être sauvé si l'ambulance l'avait emmené. "

" C'est une atmosphère de sale guerre qui s'installe à Naplouse ", dit un résident. Il évoque ces consignes de tir laxistes, une augmentation du nombre de morts et de blessés graves, et, côté palestinien, des évolutions qui n'inquiétent pas seulement les modérés. Depuis le début de l'été, des groupes de jeunes activistes font régner l'ordre à leur façon dans la vieille ville : attaques répétées contre des " collaborateurs " - ou prétendus tels, - dont beaucoup ont été tués à coups de hache. Au moins deux femmes accusées de prostitution ont été assassinées par certains de ces " comités ", qui entendent imposer leur loi - et leur " morale ". Le 7 juin dernier, un collaborateur, Abou El Ras, attaché à un pylône electrique, a agonisé durant deux heures aprés avoir été frappé, sans que personne n'ose appeler un médecin. Par crainte de représailles de ces " comités ".

Le corps d'un Palestinien de vingt-six ans, soupçonné de collaboration et poignardé à mort, a été exhibé, vendredi 20 octobre, par plusieurs hommes masqués sur le marché de Naplouse.

Ces dernières semaines, une petite bande, les Panthères noires, des jeunes gens de la vieille ville, " appartenant au lumpen-prolétariat ", selon un journaliste Palestinien, ont multiplié les agressions - collectant des fonds dans la population, attaquant toute personne soupçonnée de collaboration, lançant des mots d'ordre contraires à ceux de la direction unifiée (l'OLP).

L'apparition de ces éléments incontrôlés, les " autonomes de l'intifada ", est une dérive inquiétante. Le phénomène est sans doute encore marginal, mais certains nationalistes redoutent que l'encadrement militant initial, affaibli par des milliers d'arrestations et des dizaines de bannissements, ne soit remplacé par une génération plus " sauvage ", moins " politique ". L'affrontement entre Israéliens et Palestiniens n'en serait que plus sanglante.

Le chancelier ouest-allemand, Mr Helmut Kohl, qui se rend en novembre en Pologne, fera une visite officielle en Hongrie du 16 au 19 décembre, a-t-on annoncé officiellement à Bonn.

Le capitaine argentin Alfredo Astiz, trente-neuf ans, fait l'objet depuis le vendredi 20 octobre, d'une ordonnance " de prise de corps " par laquelle la chambre d'accusation de la cour d'appel de Paris ordonne à tout agent de la force publique de se saisir de l'officier afin qu'il comparaisse devant la cour d'assises de Paris pour répondre des crimes de " complicité d'arrestations illégales et de séquestration de personnes avec tortures corporelles ".

Soupçonné d'avoir enlevé et torturé deux religieuses françaises à Buenos-Aires en 1977, le capitaine Astiz vit actuellement en Argentine sans être inquiété. Mais la décision de la cour d'appel de Paris n'a pas seulement un caractère symbolique, car l'ancien tortionnaire sera jugé selon la procédure de contumace, ce qui entraine automatiquement le prononcé de la peine maximum encourue, en l'occurrence la réclusion criminelle à perpétuité. Dès lors, le capitaine Astiz risque d'être arrêté au passage d'une frontière et se trouve à la merci d'une nouvelle appréciation juridique des faits par les autorités judiciaires argentines, même si cette dernière éventualité reste peu probable.

Dans un communiqué commun, la Fédération internationale des droits de l'homme, l'Association française des juristes démocrates, le Mouvement international des juristes catholiques et l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture se félicitent de la décision de la cour d'appel de Paris en observant notamment qu'" elle vient renforcer les efforts actuellement réalisés par la législation internationale pour assurer la punition des tortionnaires ". Les 8 et 10 décembre 1977, deux religieuses, Alice Domon, quarante-trois ans, et Léonie Duquet, soixante-deux ans, avaient été arrêtées et conduites à l'école de mécanique de la marine dans la banlieue de Buenos-Aires. Plusieurs personnes les ont vues à cette occasion, mais depuis elles figurent au nombre des " disparus ", victimes de la junte militaire argentine.

Le 14 mai 1982, le parquet de Paris ouvrait une information judiciaire contre X pour " arrestations illégales et séquestration de personnes " en se fondant sur les dispositions de l'article 689-1 du code de procédure pénale qui permet de poursuivre un étranger qui " s'est rendu coupable d'un crime (...) hors du territoire de la République (...) lorsque la victime est de nationalité française ". A cette époque, l'officier argentin avait été fait prisonnier par les Britanniques lors de la guerre des Malouines. Mais les autorités judiciaires anglaises n'avaient trouvé aucune base juridique permettant soit de le juger, soit de l'extrader vers la Suède qui l'accuse également d'avoir fait disparaitre une de ses ressortissantes, Dagmar Hagelin, âgée de seize ans, soit de l'extrader vers la France. Libéré le 12 juin 1982, l'officier a fait l'objet, le 25 mars 1985, d'un mandat d'arrêt international délivré par le juge d'instruction parisien qui est resté sans effet auprès des autorités argentines malgré la restauration de la démocratie intervenue à la fin de l'année 1983.

Il fut cependant jugé en Argentine pour " privation de liberté illégitime, coups et blessures " envers la jeune Suédoise, mais par deux fois, les juridictions militaires l'ont acquitté pour " manque de preuves ". Et une juridiction civile, le tribunal fédéral d'appel de Buenos-Aires, a estimé que les faits étaient prescrits le 7 décembre 1986. Enfin, une loi d'amnistie partielle l'a placé à l'abri de toute condamnation et le 21 décembre 1987, le président Alfonsin se voyait contraint d'accorder une promotion au capitaine Astiz tout en recommandant sa mise à la retraite.

Le scandale du pachinko - version nippone du flipper - s'étend : Mme Moriyama, secrétaire général du cabinet et porte-parole du gouvernement, a annoncé, vendredi 20 octobre, que le premier ministre, Mr Kaifu, ainsi que sept autres membres du gouvernement (dont elle-même) avaient reçu des dons des opérateurs de salles de pachinko.

Les sommes en jeu sont faibles (au total 4,9 millions de yens). Elles ont été versées sous forme d'achat de tickets de participation à des soirées organisées par les politiciens concernés ou de donations et ne contreviennent pas à la loi sur les fonds politiques, a précisé Mme Moriyama.

Le scandale du pachinko dans lequel sont impliqués tous les partis (à l'exception des communistes) a placé les socialistes dans une situation délicate à un moment où ils essayent de formuler une plate-forme politique plus réaliste.

Dans un effort pour se rapprocher des partis centristes, le PS a annoncé, vendredi, que, sur les plans politique et économique, le Japon, gouverné par une coalition de centre-gauche, " continuerait à faire partie du camp occidental ". Le PS précise cependant que cet engagement ne s'applique pas au domaine militaire : " Dans ce cas, le PS serait conduit à accepter ce que la Constitution interdit : la possibilité pour le Japon de participer à un système de sécurité collective. " Une réserve qui suscite des critiques du Komeito (parti bouddhiste) et des sociaux-démocrates et vide en grande partie de son contenu l'initiative du PS.

Dublin. - Mr François Mitterrand, qui a été reçu, vendredi 20 octobre à Dublin, par le premier ministre irlandais, Mr Charles Haughey, a estimé qu'il n'y avait " pas lieu d'être pessimiste " à propos de la construction européenne. Le chef de l'Etat qui, en tant que président du conseil des ministres de la Communauté, poursuit sa tournée dans tous les pays membres, considère que " l'allure a été bonne " pour faire avancer les dossiers du grand marché.

Il a reconnu toutefois que le dossier de la fiscalité de l'épargne " marche au ralenti ". A propos des projets d'union monétaire europénne et de charte sociale, le président français a déclaré que Mme Thatcher " risquait d'être isolée " si sa position était " un refus absolu ".

Mr Mitterrand semble cependant ne pas désespérer de convaincre Mme Thatcher, qui " dans la pratique se montre plus positive " et avec laquelle il a décidé de faire examiner point par point par des collaborateurs les questions qui se posent.

La quinzième réunion ordinaire des parties consultatives du traité sur l'Antarctique, qui, était ouverte à Paris le 9 octobre, s'est achevée dans la nuit du 20 au 21 octobre par un compromis très laborieusement obtenu ; la réunion devait se terminer le 19 octobre ; elle a dû être prolongée d'un peu plus d'une journée.

La France et l'Australie avaient proposé, pour 1990, une réunion spéciale consacrée à la protection globale de l'environnement. Aucune des vingt-cinq parties consultatives (les membres à part entière) et aucun des quatorze Etats simples adhérents ne nie la nécessité absolue de protéger l'environnement du sixième continent encore très peu touché par les activités humaines. De même, tout le monde est convaincu que la recherche scientifique en Antarctique présente un intérêt vital, notamment pour la meilleure compréhension des climats passés et futurs. Mais encore fallait-il se mettre d'accord sur le contenu de la réunion spéciale de 1990.

En ouvrant la conférence de Paris, le premier ministre, Mr Michel Rocard, avait suggéré de faire de l'Antarctique une " réserve naturelle " (même si cette notion n'existe pas en droit international). Et de cela, la plupart des parties consultatives menées avec vigueur par le Chili, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ne veulent entendre parler. En revanche, ces pays sont très attachés à la convention de Wellington, approuvée par consensus le 2 juin 1988, concernant les ressources minérales et, en fait, soumettant la recherche et l'exploitation de celles-ci - totalement inenvisageables, même dans un avenir lointain - à des précautions draconiennes.

La France et l'Australie, elles, ne veulent plus entendre parler de la convention de Wellington et veulent faire interdire à jamais l'exploration et l'exploitation de ces ressources minérales - fort hypothétiques, rappelons-le.

Le compromis, obtenu par consensus (puisque le consensus est la règle de fonctionnement du traité de l'Antarctique), prévoit pour 1990 la convocation de deux réunions spéciales : l'une pour la protection de l'environnement, l'autre pour discuter de la convention de Wellington. Le Chili a proposé d'accueillir ces deux réunions. Quant à la seizième réunion ordinaire du traité, elle aura lieu, comme prévu, en 1991. L'Allemagne fédérale l'accueillera.

La plupart des ressortissants libanais installés en Afrique ont choisi l'ouest du continent. Cette immigration s'est produite en deux temps : l'installation des chrétiens maronites depuis plusieurs générations et l'arrivée, depuis 1975, des réfugiés de la guerre du Liban, chiites pour la plupart.

En 1880, le port de Marseille était le lieu où transitaient des Libanais commerçants attirés par le continent américain, le Brésil en particulier. Beaucoup de familles, à l'époque, ont même été grugées et ont débarqué au Sénégal, pensant être arrivés dans le Nouveau Monde.

La plupart du temps, ces familles libanaises, parfaitement intégrées dans le milieu africain, ont ouvert de florissants commerces en brousse comme en ville. Au Sénégal, la communauté libanaise est estimée à vingt-six mille ressortissants. Installés depuis plusieurs générations, les Libanais vivent paisiblement, font " partie du paysage " et parlent couramment les langues vernaculaires. Très solidaires entre elles, les jeunes générations de Libanais ont abandonné le commerce pour des professions libérales (médecin, avocat, pharmacien, dentiste). Les intéressés ont en général la nationalité du pays d'accueil et, bien souvent, un passeport français ou libanais.

" Nous n'avons plus grand-chose de commun avec notre pays d'origine ", explique ce commerçant d'articles ménagers installé à Adjamé, un quartier animé d'Abidjan. " Avec cette affaire du DC-10 d'UTA, nous sommes victimes du discrédit qui pèse maintenant sur nous. " Ils sont environ sept mille Libanais en Guinée, quinze mille au Libéria et treize mille en Sierra-Leone. C'est d'ailleurs dans ce pays qu'est né le chef des milices Amal, Nabih Berri.

La communauté libanaise de Côte-d'Ivoire est plus spécifique que partout ailleurs dans la région. Estimés officiellement à soixante mille, les Libanais y sont en vérité autour de cent vingt mille. Ces ressortissants, chiites pour la plupart, ont fui les horreurs de la guerre et l'enfer de Beyrouth. En quinze ans, leur nombre a été multiplié par dix.

Cependant, c'est bien dans la maison de Mohamed Abdel Taki que l'on a retrouvé, à Marcory (un quartier d'Abidjan), en août 1988, une cache d'armes : soixante-treize kilos d'explosif, un lance-roquettes, deux cents détonateurs et trente grenades étaient dissimulés dans un conteneur enterré enterré dans le jardin. Après son arrestation, Mohamed Abdel Taki avait reconnu que ce matériel était destiné à servir dans des actions terroristes en Europe.

Le premier ministre polonais, Mr Tadeusz Mazowiecki, a remercié chaleureusement Jean-Paul II, vendredi 20 octobre, du soutien qu'il a donné " au cours de ces années difficiles " au processus qui a conduit la Pologne au gouvernement actuel. " Il faut espérer qu'on ne revienne pas en arrière ", lui a répondu le pape, qui le recevait au Vatican en audience privée.

Le pape a qualifié d'" historique " son entretien avec Mr Mazowiecki, arrivé mercredi soir à Rome pour une visite de trois jours en Italie. Quant au soutien du pape à la Pologne, Jean-Paul II a tenu à préciser que, s'il avait " fait quelque chose à ce sujet ", il l'avait fait dans le cadre de sa " mission universelle : il faut donc l'interpréter dans ce sens ".

Le premier ministre polonais, qui est un ami personnel de Jean-Paul II depuis de longues années, a été invité après l'audience à un déjeuner en tête-à-tête avec le pape dans son appartement privé, où il a d'ailleurs déjà été invité au moins une vingtaine de fois dans le passé. Au cours d'une conférence de presse, Mr Mazowiecki, dont c'était là le premier voyage à l'étranger comme premier ministre, a demandé aux pays occidentaux une aide alimentaire pour l'hiver. " La Pologne a besoin de toute urgence, d'ici à la mi-novembre, de vivres et de prêts, que nous rembourserons et qui nous permettrons de survivre au cours des deux prochains mois ", a-t-il déclaré. Un sondage publié récemment à Varsovie, réalisé pour le compte du gouvernement, crédite les nouveaux dirigeants du soutien de 89 % des Polonais, mais l'équipe de Mr Mazowiecki craint que ce soutien ne soit sérieusement érodé par les rigueurs de l'hiver.

Par ailleurs, Mr Mikhail Gorbatchev s'est déclaré " prêt à discuter des grandes questions concrètes ", ainsi que " de la paix et de la maison commune ", lors de sa rencontre avec le pape Jean-Paul II, en recevant, vendredi 20 octobre, au Kremlin l'envoyé du Vatican, l'archevêque Angelo Sodano, a rapporté l'agence Tass. Une de ces conditions " concrètes " est celle de la reconnaissance par les autorités soviétiques de l'Eglise catholique d'Ukraine, interdite depuis 1946, que le pape a ouvertement demandée à quelques semaines de sa rencontre avec Mr Gorbatchev, prévue fin novembre.

Un policier britannique a été tué et son collègue grièvement blessé par balles vendredi soir 20 octobre, alors qu'ils patrouillaient en voiture dans le comté de South Armagh, en Ulster, à 5 kilomètres environ de la frontière avec la République d'Irlande. L'attentat n'a pas été revendiqué, mais la police soupçonne l'Armée républicaine irlandaise (IRA).

Par ailleurs, le tribunal de Belfast a ordonné, vendredi, la libération sous caution de Mr Paul Hill, le dernier des " quatre de Guildford " encore emprisonné, après qu'une cour d'appel eut annulé jeudi les condamnations à la prison à vie prononcées en 1975 contre trois Nord-Irlandais et une Anglaise, accusés d'avoir commis plusieurs attentats meurtriers (le Monde du 21 octobre). Ses trois compagnons avaient été libérés jeudi, mais Mr Hill était également accusé du meurtre d'un soldat britannique en 1974. La justice l'a libéré contre une caution de 4 100 livres (environ 41 000 F).

Aucun des deux candidats à la présidence de la République turque n'a obtenu, vendredi 20 octobre à l'Assemblée nationale, les deux tiers des voix (300 sur 450), requis par la Constitution pour être élu au premier tour. Le premier ministre, Mr Turgut Ozal, n'a obtenu que 247 voix sur les 285 députés de son Parti de la mère patrie (PMP) qui ont participé au scrutin.

Le parti a été secoué par une crise, jeudi soir, lorsque trois députés du PMP ont démissionné, suivis de cinq autres vendredi. Ils entendaient notamment marquer leur inquiétude sur l'avenir du parti si Mr Ozal était élu président. Conformément à la Constitution turque, le président ne doit avoir aucune affiliation partisane, et Mr Ozal serait donc obligé de démissionner du PMP s'il était élu à la magistrature suprême. Certains des députés démissionnaires, dont Mr Tinaz Titiz, ancien ministre du tourisme et de la culture, voulaient protester contre la tenue des élections malgré le boycottage des partis d'opposition.

On peut se demander pourquoi le rachat de la Columbia par Sony a suscité aux Etats-Unis un si grand émoi. Dans le genre superproduction à l'américaine, les Japonais semblent avoir parfaitement assimilé les leçons venues de l'autre coté du Pacifique. En matière d'extravagance du moins. " Les Reagan arrivent, nous apportant le sourire de l'Amérique. " Dans les métros, des affiches annoncaient depuis le début du mois ce grand événement médiatique. En terme de coût, sûrement : quelque 7 millions de dollars avec à la clé un " cachet " de 2 millions pour une prestation, somme toute légère, de Mr Reagan (il donnera une interview et fera un discours de vingt minutes) auquel pourraient s'ajouter 2 autres millions offerts par le gouvernement japonais sous forme de donation pour la bibliothèque fondée par l'ex-président.

Car le grand show qui a commencé, vendredi 20 octobre, avec l'arrivée du couple à Tokyo à bord d'un avion de la TWA, spécialement affrété et réaménagé pour l'occasion, a un caractère mi-officiel mi-privé. L'ancien président rencontrera le premier ministre Kaifu ainsi que ses " amis " Nakasone et Takeshita, et le couple sera reçu à déjeuner par l'empereur. Le " projet Reagan " est surtout une énorme opération de relations publiques du groupe de presse Fujisankei et de son fondateur, le controversé brasseur d'affaires Nobutaka Shikanai. Agé aujourd'hui de soixante-dix-sept ans, c'est un peu son dernier tour de piste. Il a en effet passé les rênes d'un empire, dont le chiffre d'affaires annuel s'élève à quelque 5 milliards de dollars, à son gendre. Il y a un mois, Fujisankei a acquis 25% du capital de la maison de production anglaise de musique, Virgin Music Group.

De l'aéroport, les Reagan et leur suite (vingt personnes) se sont rendus en hélicoptère à la résidence des hôtes de marque du musée en plein air que possède le Fujisankei à Hakaone, au pied du mont Fuji. Résidence réaménagée pour les deux nuits que vont y passer le couple : installation d'un asccenseur et d'une baignoire grand format (140000dollars).

Pour le groupe Fujisankei, dont les médias, à commencer par le quotidien populaire Sankei (deux millions d'exemplaires), véhiculent une idéologie conservatrice et petite-bourgeoise, Reagan est le symbole d'une Amérique d'autrefois, forte. Et le groupe entend utiliser cette image pour promouvoir une chaine de télévision qui est déjà l'une des plus florissantes en termes de revenus, spécialisée dans les variétés, les jeux et le sport. Ronald Reagan et le patriarche de Fujisankei partagent la même vision du monde, disent les organisateurs de l'opération, et la popularité de l'ancien président au Japon devrait contribuer à alléger l'atmosphère, envenimée pour l'heure, des relations nippo-américaines. " Le Grand Communicateur vient au Japon pour parler directement aux Japonais. " Tel serait le sens " profond " de sa visite.

Le couple assistera à un match de base-ball dont l'ex-président donnera le coup d'envoi, à un gigantesque concert à Yokohama avec Perry Como et à la remise du premier " Praemiun Impériale ", un prix (100000 dollars) offert à des artistes pour l'Óuvre d'une vie par l'association japonaise des beaux-arts, une organisation de Fujisankei, qui a l'ambition d'en faire une sorte de Nobel nippon.

Le show Reagan se devait d'avoir une dimension " généreuse " : deux cents parents de soldats américains stationnés au Japon ont donc été invités à participer au voyage à bord du Jumbo jet affrété pour l'ancien président. Cependant, comme aucun accord n'est intervenu avec le ministère des transports pour le trajet Tokyo-Osaka qu'empruntera l'avion au retour, avant de traverser le Pacifique, et que TWA n'a pas le droit de transporter des passagers sur des vols intérieurs au Japon, les deux cents invités ne pourront donc pas descendre à cette escale. Ils devront attendre cinq heures dans l'appareil pendant que les Reagan déjeûneront à Osaka.

Le chancelier Franz Vranitzky a été réélu, vendredi 20 octobre, avec 99,42 % des voix, président du Parti socialiste autrichien (SPOe), lors du congrès du Parti à Graz. Mr Vranitzky, cinquante-deux ans, dirige depuis mai 1988 un gouvernement de coalition avec le Parti conservateur.

Le quartier est miteux, comme une bonne partie de la ville d'Oakland, une ville noire à 65 %, cousine pauvre et méprisée de l'opulente San-Francisco. Seule, une grande bâtisse rouge a été partiellement démolie, déversant des milliers de briques sur des voitures réduites en bouillie. Le quartier est miteux, mais les vieilles maisonnettes de bois ont bien résisté.

En face, San-Francisco semble presque un autre monde, que le séisme a traité différemment. Le quartier de la Marina, celui qui a le plus souffert, est fait, lui aussi, de maisons en bois, pas tellement différentes de celles d'Oakland, mais parées de tous leurs ornements " victoriens " ou " art déco ", soignées, entretenues. Ce n'est pas le nec plus ultra de San-Francisco : on y trouve encore beaucoup de personnes âgées modestes qui avaient acheté leurs maisons avant que les prix ne s'envolent, mais aussi de plus en plus de " yuppies ", bien engagés sur le chemin de la réussite.

Par miracle, parce que la plupart des gens n'étaient pas encore rentrés chez eux, parce que presque tous les autres ont eu le temps de sortir et parce que les constructions en bois s'affaissent doucement, se déforment, mais hésitent à s'écrouler, il n'y a eu que très peu de victimes : cinq, pense-t-on, alors que des dizaines de bâtiments ont été pratiquement détruits.

Le tremblement de terre a d'ailleurs été étrangement sélectif : de part et d'autre de la rue, deux immeubles identiques. L'un n'a gardé qu'un semblant d'étage supérieur, descendu au rez-de-chaussée sur les débris des deux étages inférieurs complètement écrasés. L'autre n'a pas bougé.

Ici, près d'un trottoir boursouflé, une maison intacte, et là, sur un trottoir bien lisse, un homme qui dépose à la hâte des chemises, un ours en peluche, des albums de photos. Sa maison, complètement de guingois, a été classée " à démolir ", et il n'est autorisé à y entrer à ses risques et périls que pour quinze minutes, le temps de prendre ce qu'il juge être l'essentiel. La scène se répète un peu partout. Certains récupèrent des skis, d'autres des tableaux, des vases, ou même un kayak... D'autres enfin ne peuvent rien récupérer du tout - leur immeuble est totalement interdit d'accès, tandis qu'au contraire leurs voisins peuvent toujours habiter chez eux s'ils y tiennent, mais bien sûr sans eau, ni électricité, ni gaz. Il y a là des drames, grands et petits, mais aussi un regret de nature plutôt esthétique : quel dommage que le séisme ait abimé un si joli quartier.

Les volontaires s'affairent en tous sens, toujours plus nombreux, toujours mieux organisés. Et même la " soupe populaire " offerte à Chestnut Street semble habitée par l'esprit des lieux : il y a bien une soupe, mais aussi des crevettes, du crabe et des champignons farcis, offerts par des restaurateurs contraints à rester fermés...

Un peu plus loin, comme dans la majeure partie de la ville, le courant a été rétabli. Les gens peuvent, depuis jeudi 19 octobre, allumer la télévision. Ils ont ainsi pu voir pour la première fois des images de " leur " tremblement de terre, et puis aussi, l'espace d'un instant, avoir un aperçu de cet autre séisme qui vient de secouer une région reculée de la Chine. Des masures de briques ou de pisé, des paysans misérables, des sauveteurs armés de pieux pour dégager les ruines... un autre monde.

Pendant quarante-cinq minutes, le travail des sauveteurs s'est arrêté, vendredi 20 octobre, sur le Cypress Bridge d'Oakland, cercueil de béton et d'acier de dizaines d'automobilistes californiens pris au piège du séisme : le président George Bush venait constater sur place l'étendue des dégâts et faire part de son émotion et de ses encouragements. Bulldozers et grues s'étaient arrêtés et un silence impressionnant régnait autour du pont autoroutier, grand serpent désarticulé dont les voies supérieure et inférieure ne font plus qu'une sur plusieurs centaines de mètres, et qui ne semble tenir en certains endroits que par miracle. En blouson bleu, casque de chantier à la main, Mr Bush a marché en contrebas des décombres d'où les sauveteurs tentaient encore, vendredi, d'extraire de nouveaux cadavres, se faisant expliquer qu'il restait encore une cinquantaine de voitures emprisonnées, réduites à quelques centimètres d'épaisseur de ferraille, mais que la plupart de leurs occupants avaient pu s'échapper à temps.

Les autorités californiennes avaient estimé à environ deux cent soixante-treize le nombre des morts, dont deux cent cinquante-trois tués par l'effondrement sur 1,6 kilomètre de l'autoroute 880. Elles seraient fondées sur le trafic normal à 17 h 04. Mais le match de base-ball avait incité beaucoup de banlieusards à rentrer plus tôt pour le voir à la télévision. Il semble donc que l'autoroute a été moins meurtrière qu'on le pensait : pour le moment, en tout cas, on a retrouvé cinquante-quatre corps, dont trente-trois pour la seule autoroute. A cela, s'ajoute une centaine de disparitions signalées à la police.

Washington a débloqué 273 millions de dollars d'aide d'urgence, mais les dégâts considérables enregistrés à Oakland, San-Francisco et Santa-Cruz, demanderont beaucoup plus. Le gouverneur de Californie, Mr George Deukmedjian, a estimé la facture totale à quelque 3 milliards de dollars, alors que certains autres élus locaux parlaient de 8 à 10 milliards. Mr Bush s'est déclaré prêt à discuter du montant de l'assistance fédérale avec le Congrès où les démocrates ont proposé 2,5 milliards de dollars.

Les dégâts, en effet, semblent être plus importants qu'on le pensait tout d'abord. En outre, les répliques les plus fortes font s'écrouler des maisons ébranlées par le choc principal. Ainsi à Santa-Cruz, proche de l'épicentre, une réplique a-t-elle provoqué l'effondrement de plusieurs bâtiments dans la soirée du 19 octobre. Dans toute la Californie du Nord, les experts continuent à examiner les immeubles. Ils se sont aperçus que le nombre des bâtiments qui ont subi des dommages cachés était plus grand que prévu. Cette découverte a provoqué une révision à la hausse de l'estimation du coût des dégâts. Franck McCormick, principal économiste de la Bank America Corp. a évalué les dommages à environ 10 milliards de dollars. Mais le directeur de la compagnie d'assurances Lloyd's est plus prudent. Pour lui il est trop tôt pour chiffrer les conséquences financières de la catastrophe.

Quelle semaine ! Deux ans exactement après le krach d'octobre, qui ébranla l'ensemble des places financières mondiales, l'histoire a semblé se répéter l'espace d'un instant lundi. Toutefois, après une séance particulièrement tumultueuse et troublée (- 6,9 %), la tendance s'améliora le lendemain (- 0,23 %) avant de se redresser vigoureusement durant les deux séances suivantes (+ 1,24 %, + 2,57 %) pour se calmer ensuite et connaitre même à nouveau, vendredi, un léger accès de faiblesse (- 0,57 %).

Vendredi, l'indice CAC, calculé sur les premiers cours, revenait à 533,81. Il efface ainsi une partie des pertes de la semaine mais demeure encore 3,5 % au-dessous de son niveau du 13 octobre. A l'approche du terme boursier prévu lundi prochain, la liquidation est négative quant à elle de 4,39 %. Cela n'a donc rien à voir dans les deux cas avec les 11,6 % d'effondrement des cours de la semaine terrible de 1987, qui contribuèrent à la liquidation la plus sanglante de ces dernières années (- 21,19 %).

De l'avis unanime, même si l'éventualité d'un nouveau krach est exclue, les conditions n'étant plus du tout les mêmes qu'à l'époque, cette secousse n'en est pas moins un sérieux coup de semonce. Les interprétations sont toutefois différentes et délicates. De nombreux intervenants estiment qu'il est difficile de se faire une opinion. "C'est assez incertain, le marché est trop nerveux.Il faut qu'il se remette des secousses boursières", estime un jeune opérateur. Selon lui, il faudra encore attendre la fin du mois pour que la situation s'éclaircisse. A ce moment-là viendront à échéance les options sur actions et indices qui révéleront ainsi le comportement des arbitragistes : ces derniers auraient massivement vendus des titres en début de semaine, contribuant également à l'amplification du mouvement de baisse. Certains auraient déjà racheté des valeurs profitant des importants décalages de cours.

Malgré le flou général, d'autres intervenants n'hésitent pas à interpréter cette secousse comme "un clignotant révélant une inversion de tendance". Les marchés entreraient dans un cycle baissier anticipant un ralentissement de l'activité américaine. Pourtant, les différents indicateurs publiés cette semaine (le déficit commercial pour août, 10,8 milliards de dollars, supérieur aux précédents et la hausse des prix inférieure aux prévisions, 0,2 % contre 0,4 % attendu, reflètent une vigueur de l'économie outre-Atlantique avec une inflation maitrisée.

"Il ne s'agit pas d'une simple consolidation", confirmait également un gestionnaire en fin de semaine, expliquant ainsi la prudence de clients particuliers préférant se retirer de leurs SICAV, et de certains investisseurs qui se mettent en réserve. Tout en restant prudents sur le court terme, d'autres boursiers se refusent à "broyer du noir", car pour eux la place française reste l'une des plus attrayantes pour les étrangers. Les perspectives de croissance générale, la poursuite de l'amélioration des bénéfices des entreprises associée au mouvement de restructurations sont autant d'atouts. D'ailleurs les fameuses "situations spéciales" ont été pour beaucoup dans le mouvement de redressement observé en milieu de semaine. Aucun professionnel, quel que soit son sentiment sur l'évolution prochaine des valeurs, ne rejette l'idée d'amples fluctuations durant une séance, comme ce fut le cas lundi.

A cet égard, la première séance restera dans les annales tant par la panique qu'elle a créée que par le dysfonctionnement qu'elle a révélé. Après le minikrach de Wall Street vendredi 13, de nombreux investisseurs ont cru à la réédition du scénario vécu voici deux ans. Pour éviter d'être victimes d'une nouvelle catastrophe, particuliers, mais aussi institutionnels ont voulu absolument sortir rapidement du marché. Et cela coûte que coûte, d'autant que les gains jusqu'alors ont été appréciables sur de nombreuses valeurs, le marché ayant atteint son plus haut niveau tout récemment. "Un de mes clients m'a téléphoné pour vendre immédiatement tout son portefeuille, dont le montant dépasse le million de francs; je lui ai conseillé d'attendre, il n'a pas voulu. Et pour être sûr que j'exécute son ordre, il m'a adressé un télégramme de confirmation", racontait, dépité ce soir-là, un dirigeant de sociétés de Bourse; l'afflux d'ordres de vente rendait impossible toutes cotations et tout échange durant une grande partie de la journée. Les autorités boursières tentaient alors de les rétablir en assouplissant les règles réagissant le système informatique CAC de cotation assistée en continu. La suspension des transactions, décidée normalement dès qu'une baisse dépasse les 7 %, était portée à 10 %, puis 12 % en début d'après-midi.

Ces mesures permirent de coter, au moins une fois dans la séance, la majorité des valeurs du règlement mensuel, à l'exception d'une vingtaine. Mais, plus grave, le système informatisé d'achat et de vente sur écran s'est trouvé bloqué, empêchant toutes possibilités d'échange entre les opérateurs, même l'achat de titres. Ce blocage du réseau fut du plus mauvais effet, notamment sur les Anglo-Saxons, qui eurent l'impression de se trouver piégés. La situation était rétablie le lendemain, exception faite d'une quarantaine de valeurs sur le comptant et le second marché. Pour permettre la reprise de ces dernières cotations, la société des Bourses françaises décidait de faire annuler les " cours aberrants " insérés dans le CAC, qui empêchaient, vu leurs niveaux ridiculement bas, de reprendre les échanges.

La semaine aura été caractérisée par un gonflement important des échanges. Le volume a atteint successivement 6,539 milliards et 6,150 milliards de francs lundi et mardi, frôlant ainsi le record absolu de 6,6 milliards de francs atteints le 6 janvier dernier. Toutefois, plus du tiers de ces échanges ont concerné uniquement les fameuses " situations spéciales " évoquées plus haut, comme Paribas, la Navigation Mixte, Suez, Perrier, LVMH et aussi Eurotunnel.

La bataille entre la Compagnie financière de la rue d'Antin, Paribas, et le conglomérat dirigé par Mr Marc Fournier, a continué de plus belle entrainant une flambée des cours de ces deux titres. Mercredi, Paribas reconnaissait officiellement détenir 10,03 % de la Mixte et demandait au Comité des établissements de crédit l'autorisation de franchir la barre des 20 %. Ce comité devrait donner une réponse en début de semaine. Dans le même temps, le géant allemand Allianz, allié de Mr Fournier, annonçait détenir 5,16 % de la Navigation Mixte. Du côté de Paribas, le grignotage de son capital s'est poursuivi dans la confusion la plus complète. La participation de Pargésa, présent dès l'origine dans le noyau dur du groupe privatisé, frôle les 5 %.

L'effervescence a aussi touché Perrier. On prêtait, en milieu de semaine, l'intention à Exor de se désengager de cette firme agroalimentaire dont il est l'un des principaux actionnaires. Un démenti ne mettait pas pour autant fin aux bruits. Le secteur de la distribution était également animé après le renforcement de la firme d'investissement suédoise Proventus dans les Nouvelles Galeries et le BHV. Le titre SCOA en revanche enregistrait une très vive baisse après l'aggravation de ses pertes semestrielles (328,6 millions de francs) et l'association entre Paribas et Lonrho pour le contrôle de cette société de négoce.

Enfin, ces turbulences ont fait reporter l'arrivée, qui avait été prévue le 17 octobre, de Gravograph sur le second marché. Elle devrait s'effectuer le 23 octobre, précédant Matra Communication et Technomed.

L'ESTHÉTIQUE de l'horreur, il connait. La guerre, il l'a vécue. S'il glisse dans tous ses films des images d'une violence inouie, Samuel Fuller ne tombe jamais dans le " gratuit ". La Madone et le Dragon - traduisez Cory Aquino et Ferdinand Marcos, - le téléfilm coproduit par Canal +, Flash TV et TF 1, diffusé ce soir sur la chaine cryptée, évoque avec la même veine les combats et les peines du peuple philippin.

Deux reporters-photographes, une Américaine (Jennifer Beals) et un Français (Luc Merenda), tous deux sales mais beaux, affrontent, appareil au poing, le conflit opposant la guérilla aux hommes du dictateur. Exécution sommaire sur fond de fumerolles dans une immense décharge jonchée de cadavres, attaque surprise dans la jungle, poursuite dans les rues de Manille, bagarres au casino de l'immonde " Mama ", trafic d'armes, attentats, les vingt-cinq premières minutes de leurs aventures baignent dans le sang. Contre-plongées sur les armes et sur les visages, gros plans sur les accessoires guerriers, vues aériennes sur des grappes humaines affolées, flous et contre-jours, les mouvements rapides et brusques de la caméra alternent avec des documents d'actualités télévisées, apparemment colorisés. Le réalisateur utilise ici toute sa technique, cumulant les trouvailles à un rythme effréné. Son scénario, bien ficelé, est basé sur un odieux chantage : un gamin déluré contre une pellicule-photo. Héros et traitres parlent un langage ordurier, à la limite du supportable, les scènes d'amour virent à la série B, mais le message passe, brutal. L'hystérie de la campagne électorale et l'émotion qui suit la victoire de Cory Aquino à la présidence du pays balaient d'un coup le morbide passé. Tout est bien qui finit bien.

C'EST un tourbillon d'histoires. Il était une fois, deux fois, trois fois... Du dynamisme en branche à croquer avec les oreilles (dix épisodes d'une demi-heure) ou avec les yeux (1). De l'animation comme en regorgent les ruelles de Naples ; comme en raffolaient sûrement les neurones d'Alexandre Dumas. Le Corricolo, c'est un concentré de vie caracolant dans une ville mythique où chaque pavé, si l'on y prêtait attention, aurait une histoire à raconter.

En 1835, Dumas a la trentaine déjà glorieuse. Antony (1831), la Tour de Nesle (1832), sont au théâtre des succès qui illustrent l'enthousiasme de leur créateur pour tout à la fois Shakespeare, Shiller et Walter Scott. Nous sommes à dix années des grands romans-feuilletons populaires, du Comte de Monte Cristo, des Trois Mousquetaires, de la Reine Margot. Dumas plonge vers la Méditerranée et les côtes italiennes. Dans Rome l'antique, il s'ennuie presque. Il lui faut rejoindre Naples la turbulente, la grouillante, Naples fourmillière. D'autant plus que Ferdinand II, qui règne sur les lieux, lui fait savoir, par l'entremise de son ambassadeur, qu'il est interdit de séjour. Les Bourbons n'ont guère apprécié la liberté de ton de ses drames libertaires. Dumas, incorrigible, s'y rend incognito et écrit au roi... qu'il a fait bon voyage !

Le Corricolo est ainsi le récit de ce voyage, d'anecdotes qui vont servir de pâture au savoir-faire du conteur. " C'est le plus dumassien, le mieux dumassé des livres de Dumas ", explique Jean-Noël Schifano dans la préface de la dernière édition de l'ouvrage. Une Óuvre qui a sombré dans les oubliettes de la littérature pendant un siècle et demi...

Porte Capouane à Naples (gravure de 1860).

L'adaptation radiophonique du livre est de facture classique, efficace. Pour rester dans le ton d'un générique astucieusement chuchoté pour intriguer, on aurait juste souhaité encore un peu plus de folie et d'exhubérance. Une réalisation moins figée par la narration, plus à la dérive.

IMAGINEZ un musicien qu'un journaliste spécialisé interroge sans lui laisser placer un mot : ce n'est pas difficile, cela arrive tout le temps. Imaginez d'autre part que ce même musicien préfère bredouiller que parler, ne termine jamais ses phrases, répond - si l'on peut dire - par " euh " ou par " ouais " à des questions que l'on n'entend d'ailleurs pas. Imaginez enfin que la question clé (" De quel instrument jouez-vous et comment ? ") n'ait pas été posée, mais que se soit bien là le sujet.

Bidon, cette interview - " Interview " c'est tout simplement le titre de l'émission - du percussionniste Florent Jodelet par Olivier Bernager ? Trafiquée par Christian Zanesi, le réalisateur toujours inspiré des créneaux réservés à l'INA-GRM, vestiges sur France-Musique d'une véritable création radiophonique ? Ou l'interprète était-il dans le coup et s'est-il lui aussi amusé à nous égarer ? " Pas facile à me parler ", signale-t-il, elliptique, entre de nouveaux " euh ", de nouveaux " ouais ". Mais il parle, pourtant, d'" enfoncement d'un coussin, en plus intéressant ", d'une certaine " impression d'être un surhomme au moment du coup ", des " préparations " et d'" ouverture du corps " avant ce même coup, des " fla ", des " ra ", des " tra ", et des baguettes, évidemment. Oui, il le fait " régulièrement ", et " sans arrière-pensée ". Il fait " ça ". Mais quoi ?

Ce " ça " vous procurera, comme dit Jodelet, " une jouissance certaine ". Non que cette demi-heure de double jeu linguistique soit le moins du monde scabreux - on y entend tout le temps de la musique, celle du sergent major de Wozzeck, évidemment, mais aussi du Nono, du Parmegiani, du Webern, du Schoenberg, Nina Simone et " beaucoup de trains " (pourquoi des trains ?). En vérité, les " euh " , les " ouais ", sont finalement une façon parfaite de parler de, sur la musique. Car, rappelle Jodelet, " le plus simple des fla " ne fait jamais que " fla ".

ELÉGANT, distingué, mesuré, Thomas Lee Flanagan, dit Tommy Flanagan, ne colle à aucun des stéréotypes du jazz : ni à l'image des musiciens de Detroit où il est né en 1930 (ville dure, froide, industries, sévérité) ; ni à celle, nettement plus sotte, des pianistes de jazz (melon, bretelles, jovialité appuyée).

Dans l'histoire brève du jazz moderne, Tommy Flanagan passe pour un des musiciens les plus fins, les mieux autorisés. Le public ne s'en est pas vraiment aperçu. Mais le premier cercle des amateurs est prêt à des folies pour l'entendre : comme accompagnateur ou comme soliste, en salle ou en restaurant (à New-York). Ces dernières années, l'Europe et le Japon l'ont énormément enregistré, en solo, en duo, en trio, à deux pianos. Désir de le retenir, de le célébrer. La foule et l'Amérique ne s'en sont pas vraiment aperçues.

En un sens, cela se comprend. Pendant des années, Flanagan s'est volontairement effacé dans un rôle strict d'accompagnateur. C'est un rôle difficile, exigeant. Il faut savoir tenir le premier plan réel, et pourtant disparaitre. C'est lui qui tient le piano, des années durant, discret monsieur Wagner de Castafiore, à côté d'Ella Fitzgerald. Un pianiste de chanteuse, de star, même s'il est vu, n'est pas là pour être aperçu.

En revanche, les musiciens ne s'y trompent pas. On n'accompagne pas par hasard ou par nécessité Coleman Hawkins, Miles Davis, John Coltrane, Milt Jackson et Sonny Rollins...

Dans le jeu de Flanagan, on peut entendre à tout instant une triple délicatesse : celle qui fait oublier la technique (brillante) ; celle qui change la sentimentalité (poisseuse) en tendresse ; celle enfin qui réduit à l'essentiel la présence, toujours excessive - mais ils savent en jouer - du corps du musicien. Comme une volonté purement poétique de porter la musique à ce point d'excès où elle semble détourée.

Les rapaces avaient mauvaise réputation. Ils ont failli tous en mourir. Grâce à des ornithologues patients, on redécouvre leur élégance.

ILS ont des ongles forts et crochus, un bec puissant, arqué et pointu. Ils ont des yeux vifs et ardents. On dit d'eux qu'ils ne s'attaquent qu'aux innocents. Qu'ils poursuivent leur proie sans pitié jusqu'à la mort. Qu'ils ne se sentent jamais aussi bien que dans la puanteur d'un charnier. Mais leur mauvaise réputation s'envole avec eux. Quand le gypaète barbu prend son élan avec élégance et lyrisme au-dessus des sommets du Vercors que les nuages enveloppent, qu'il joue à planer de ses 3 mètres d'envergure, nous, pauvres piétons, comprenons la fragilité des images de marque !

Christian Bouchardy a filmé trois familles de rapaces menacées d'extinction par l'ignorance et la voracité humaines : les gypaètes barbus, grands oiseaux rongeurs d'os, les vautours fauves, hygiénistes-nés qui nettoient la nature de ses animaux morts, les faucons pèlerins, extraordinaires chasseurs traqués par les braconniers revendus après capture 30 000 à 40 000 francs aux fauconniers européens ou dans les Emirats arabes unis. Patiemment, les ornithologues du Fonds d'intervention pour les rapaces, association créée par deux d'entre eux en 1972, et les amoureux de ces grands fauves du ciel ont essayé de leur rendre leur fécondité et leur souveraine indépendance. Dans le Vercors, dans le Cantal et dans les Cévennes, le magazine " Montagne " a suivi avec finesse l'envolée des couples élevés en volière, accompagné les " bergers " des vautours des gorges du Tarn et épié avec les promeneurs les évolutions des faucons. Quelques instants d'infinie liberté.

Producteurs contre diffuseurs, " majors " américains contre quotas européens, patron de la Warner contre ministre français de la culture, entreprises privées contre service public : le MIPCOM (marché international des programmes de télévision), qui attire le tout-audiovisuel de la planète à Cannes chaque octobre, fut plus que jamais, cette année, le lieu de toutes les confrontations. Une véritable foire d'empoigne.

Pour sa cinquième édition, il a battu tous les records : 1 570 sociétés représentées (dont 675 exposants), 6 151 participants venus de 78 pays, attirant 564 journalistes du monde entier. La vitalité de ce marché, stimulé par un paysage audiovisuel en ébullition à la veille de l'horizon mythique de 1992, n'est plus à démontrer, et, plutôt que d'analyser une nouvelle fois la lutte titanesque engagée entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde pour les beaux yeux du téléspectateur, nous avons préféré rapporter de cette caisse de résonance assourdissante des " échos " plus insolites, moins tonitruants.

Nous avons rencontré un oiseau rare : un patron de télé populaire et, ose-t-on l'avouer, aimé. Après les récriminations dont firent l'objet Patrick Le Lay (TF 1), Silvio Berlusconi (la 5), Philippe Guilhaume (A 2 et FR 3) et les grands carnassiers américains, on avait peine à croire ses oreilles lors de la désignation - pour la première fois - d'un " homme de l'année " par Xavier Roy, président du Midem Organisation.

L'heureux lauréat, André Rousselet, créateur et P-DG de Canal +, ravit même la vedette à Bugs Bunny, dont on célébrait le cinquantième anniversaire. Fêtant plus modestement ses cinq années d'existence, la chaine était honorée pour avoir réalisé " l'un des plus beaux succès mondiaux de télévision à péage ".

Pierre Bouteiller vient d'être nommé directeur des programmes de France-Inter en remplacement d'Eve Ruggieri, elle-même nommée à Antenne 2. Entré à la chaine publique en 1969 pour présenter son célèbre " Magazine ", le journaliste a acquis sa notoriété pour une liberté de ton qu'il entend faire passer sur l'ensemble de l'antenne. Première mesure à son actif : le retour sur Inter de Philippe Aubert, plus caustique que jamais, qui quitte Europe 1 pour animer " Aubertinage " à 18 h, à partir du 30 octobre.

" Vous quittez l'antenne pour ce vaste bureau des directeurs. Quelles sont vos premières préoccupations à ce fauteuil ?

- La nouvelle grille vient juste de se mettre en place il y a un mois et demi. Il n'est pas possible de la changer tout de suite. D'abord, je n'en ai pas envie. Tout foutre en l'air voudrait dire que tout est mauvais, or ce n'est pas vrai. Puis, par décence, il faut observer un délai de viduité, de deuil... Je commencerai à changer les choses petit à petit à partir de janvier.

- Comment comptez-vous aborder la baisse d'audience d'Inter ?

" Je n'ai pas la religion de l'Audimat, je ne suis pas " shooté" à Médiamétrie, mais enfin on ne peut pas ignorer superbement l'audience à France-Inter, radio généraliste que l'on trouve et sur la bande FM et sur les grandes ondes. C'est vrai : au niveau de l'audience, on a des problèmes. Je vais beaucoup consulter le service des études pour voir le profil de l'écoute. J'ai déjà une petite idée : je vois qu'on a une très bonne écoute dans les " haut-de-gamme ", " décideurs économiques ", " responsables ", à partir de trente-cinq - quarante, cinquante, soixante ans et plus. Mais on a un double problème. L'un avec l'auditorat dit populaire, l'autre, très sérieux, avec les jeunes. Sans faire pour autant de démagogie juvéniste, sans pour autant les traiter en tant que consommateurs ou clients comme font les radios périphériques, les jeunes doivent être considérés comme des " écouteurs" à part entière, des partenaires sociaux. Ils doivent être associés à nous.

- Concrètement, cela donne quoi ?

- Je vais m'enfermer chez moi et écouter la radio ! France-Inter, dans le temps réel, de 7 heures à 21 heures pour commencer. Puis être à l'écoute des gens, être attentif à leurs attentes, à celle des jeunes encore une fois. Il ne faut pas laisser au privé, au " Top 50 ", aux marchands de disques, au merchandising, au marketing le plus vulgaire, le soin de s'intéresser aux jeunes.

- Mais le combat sur la bande FM pour capter l'auditorat " jeune " n'est-il pas aujourd'hui plus subtil ? Les radios périphériques concurrentes développent leurs propres réseaux. Europe 1 a lancé Europe 2, RTL, en rachetant Aventure FM, vient de lancer Maxximum.

- Inter ne fera pas Inter 2, d'autant plus qu'il y a un échec cuisant avec Radio 7. Une antenne doit être diversifiée, selon les horaires. C'était naturel avant l'explosion de la bande FM. On savait bien varier les concepts en fonction des audiences. On peut continuer. Je crois qu'on peut trouver dans l'après-midi des programmes qui répondent à l'attente des jeunes.

- Vous êtes attaché au son comme caractéristique d'une antenne. Inter est-elle assez " signée" à ce point de vue ?

- Ici, on change fréquemment de studios. Ils sont plus ou moins grands, plus ou moins larges, plus ou moins bas. Donc il n'y a pas unicité de son. Les voix sont parfois lointaines. Aux Etats-Unis, au contraire, les voix sont là, présentes, proches de l'auditeur, toujours sur le même plan. Je voudrais qu'on arrive à reconnaitre Inter sans qu'on soit obligé de dire qu'on est sur Inter toutes les dix minutes, artificiellement en donnant l'heure. Cette indentité du son existait jadis, mais maintenant tout cela est un peu diffus.

- Chacun y va de son slogan, quel est le vôtre ?

- "Ecoutez la différence ". On n'a pas fait mieux depuis.

- Vous hantez les murs depuis une vingtaine d'année. Vous pensez réellement pouvoir faire quelque chose face à la lourdeur du système, aux pesanteurs ambiantes ?

- Je crois, oui. Là, je suis un peu chez moi, contrairement à mon expérience à TF 1 en 1981 (N.D.L.R.: Bouteiller était alors directeur des variétés) où j'étais en terrain miné et ennemi. Ici, je me sens vraiment en sécurité. Je me sens proche des gens de l'information, je connais Ivan Levai depuis un quart de siècle et je connais bien le nouveau directeur de la musique à Radio-France, Claude Samuel. On est une équipe soudée qui peut se tenir les coudes face à une éventuelle adversité. J'ai sûrement des ennemis, mais j'ai beaucoup d'amis aussi, à tous les niveaux, parmi les techniciens entre autres. La radio c'est quand même avant tout la technique, le son.

- Certains pensent que le fait de connaitre trop bien certaines personnes vous empêche d'avoir totalement les mains libres pour changer votre grille.

- On peut faire évoluer les gens et changer les contenus. Moi, j'ai fait 9 h, 16 h, 22 h, 18 h, 14 h. Je suis sûr que mes anciens confrères - qui restent amis - le comprendront très bien, et puis je ne vais pas tout faire bouger pour imprimer ma griffe.

- Y a-t-il des styles d'émissions qui vous trottent dans la tête ?

- Des styles, non. Un ton, oui. Rajeuni, au risque de paraitre obsessionnel. Avec des musiques qu'on n'entendait pas assez ici, même peut-être des musiques que moi je n'aime pas personnellement. Parallèlement, je pense qu'il y a la place pour une émission de musique classique très populaire l'après-midi, bien présentée, un peu pédago, pas chiante, tout sauf musicologique. Mais je souhaite surtout demander aux producteurs, aux animateurs, de profiter au maximum de leur liberté. Qu'ils soient eux-mêmes, insolents, qu'ils dérangent, qu'ils retrouvent l'impertinence qui avait cours ici il y a dix ans. Une vraie impertinence, une vraie capacité d'interpellation de l'establishment nomenclaturesque qu'on est amené à inviter tout le temps. On a la chance de n'avoir aucun intérêt croisé avec une compagnie de disques, avec le cinéma, avec une maison d'édition. Or je trouve - mais c'est un reproche qu'on peut aussi me faire, - qu'on est trop gentil. Alors qu'on ne doit rien à personne. "

Nous avons également découvert le pays le plus triste du MIPCOM. Le petit stand de la télévision finnoise, caché honteusement dans un recoin du palais, était le plus souvent désertique. Le rare client est accueilli avec étonnement, mais cela vaut le détour car on vous projette un petit bijou : un film de seize minutes intitulé : The Miserables, a Portrait of The Most Boring Nation on The Planet (les Misérables, un portrait de la nation la plus ennuyeuse de la planète).

Le film, en anglais et en noir et blanc, montre un peuple désabusé, parlant une langue " ridicule ", dont les enfants, qui partent en classe sur leurs skis, risquent d'être mangés par des loups. Cela se termine par cette affirmation lugubre : " Le seul moment où un Finlandais est heureux c'est lorsqu'il se trouve chez lui, dans son sauna, en train de songer à ses funérailles. Il imagine la tristesse de ses amis et, pendant un temps très court, il ressent ce qu'on pourrait appeler de la joie... "

La directive européenne pour une " télévision sans frontières " aura eu un premier effet bénéfique sur la mentalité américaine. Nous voyons enfin se profiler des projets de coproductions qui sont de véritables mises en commun de créativité et pas simplement des ruses par lesquelles les compagnies américaines tournent en Europe, à moindre frais, leurs histoires avec leurs acteurs. Refroidis par la menace des quotas européens, les Américains ont compris que la meilleure façon de pénétrer - légalement - le Marché unique de l'après-1992 est de réaliser des joint ventures (projets communs) où non seulement le capital, mais aussi la conception culturelle et la réalisation artistique sont partagés à égalité.

Deux exemples relevés à Cannes. D'abord une série télévisée de six heures, " Descartes le scandaleux ", coproduite par IF Productions et la compagnie américaine Schwartz (les Dents de la mer), et tournée en France, en Suède, en Suisse, en Italie, en Grande-Bretagne et dans les pays de l'Est. Le projet, qui doit déboucher - fait sans précédent - sur un network américain, respectera en tous points l'identité européenne. Descartes sera joué par un acteur français (Christophe Lambert ou Daniel Auteuil) et on réalisera une double version intégrale, en anglais et en français.

Autre projet ambitieux de collaboration franco-américaine : un " remake " de la célèbre série " The Rogues " des années 60 (avec Charles Boyer et David Niven), par Canal Plus et New World International (NWI). C'est le réalisateur Blake Edwards qui assurera la direction artistique de cette nouvelle version des trois gentlemen cambrioleurs, tournée aux Etats-Unis et en Europe, avec des acteurs de renom international, dont des Français. Canal Plus aura les droits de " The Rogues " pour la France, l'Espagne et la Grande-Bretagne, et NWI pour tous les autres territoires. " Une coproduction de cette envergure avec des partenaires américains aussi importants, confie Pierre Lescure, représente une sacrée aventure pour Canal Plus ! "

L'Europe de l'audiovisuel avance aussi. Dans la perspective du marché unique de 1992, de jeunes sociétés transnationales se mettent en place. C'est le cas, notamment, de Trans Europ Productions, créée en 1985 par Annabelle Gomez. " Une structure légère, dit-elle, dont l'ambition est de mettre la souplesse et l'efficacité au service des idées et des créateurs européens. " S'étant assuré la collaboration de conseillers anglais, belges, espagnols, allemands et italiens, la société vise des coproductions européennes de haut niveau. Après " Pare-choc ", " Cherchez la France " et " Souris noire " (magazine, jeu et série policière sur FR3), Trans Europ Productions annonce une grande collection sur le sport, " Gym ", et une coproduction avec la société anglaise Development Production Company, intitulée " Princes and Things " (des princes et des choses), une fiction qui se passe dans une petite principauté imaginaire, avec des acteurs français, anglais et allemands...

Christian de Dadelsen est allé à la rencontre des gens atteints de nanisme. Il les a interrogés et a découvert un univers chargé d'ordinaire.

FOU du roi, homme-enfant ou gentil monstre, le nain fait l'objet d'une mythologie. Dans la rue, il inspire l'étonnement, le rejet ou la compassion mais jamais l'indifférence. Christian de Dadelsen a chassé d'un revers de caméra l'univers médiéval, Blanche-Neige ou Tod Browning. Pour le magazine de Michèle Cotta et Jean-Claude Paris sur TF1, il est allé à la rencontre de ceux que la pudeur désigne aujourd'hui sous le nom de " gens de petite taille ".

" J'ai eu cette idée en lisant les contes de Grimm à mon fils, explique le journaliste, et je me suis aperçu que dans mes réponses à ses questions, un certain nombre d'idées reçues subsistaient. " En mars, il a commencé son enquête, sillonnant la France et en particulier la région parisienne, où le handicap est largement représenté. Aiguillé par l'Association des gens de petite taille, il réalise plusieurs portraits, en choisit sept parmi les rushes, les monte et garde au total vingt-six minutes d'interviews. Tour à tour, un comédien, un couple de non-voyants dont le mari souffre de nanisme, une jeune chômeuse qui mesure 1 m, une fillette de neuf ans, de jeunes mariés, une secrétaire de presse écrite et une enfant adoptée par des parents " normaux " se racontent. Les témoignages engendrent tous la même évidence : à moins de 1,40 m - la barre légale - la vie existe. Un quotidien presque banal. Une tare en plus.

Rejetant " le côté spectaculaire " et anecdotique, Christian de Dadelsen interroge ses petits interlocuteurs autour d'un thème unique : " Le regard des autres ". En guise de générique, le parcours de Laurent, 1,28 m, dans le métro, une mini-caméra fixée sur de grosses lunettes noires, donne le ton. Les visages défilent en gros plan, les yeux sont fuyants, gênés, parfois aimables, francs ou compatissants. Laurent, sûr de lui, affirme après coup que l'" on reçoit le regard que l'on donne ", comme n'importe qui. Son naturel et sa lucidité trouvent un écho sur toutes les lèvres. Christian de Dadelsen a ainsi pu avoir " un contact facile avec des gens plutôt bien dans leur peau ", et en tirer quelques conclusions. L'époque la plus douloureuse avant " l'acceptation du handicap " reste, selon lui, " l'adolescence " et son attribut, " la séduction ".Viennent ensuite les ravages de " la solitude ". Un certain " non-dit volontaire sur la sexualité " a également frappé le reporter. " Il n'y a rien à en dire ", précise-t-il. Paradoxalement, la force de son film réside ici, dans la découverte, y compris par lui-même, d'un monde chargé d'ordinaire.

Son " regret " le plus vif, outre la frustration imposée par la nécessaire sélection des propos, est " le manque d'images ". On retiendra, c'est vrai, imprimée sur la rétine, la vision de cette femme plantée sous le panneau des petites annonces de l'ANPE, un immense comptoir derrière elle, dos à dos avec un gamin interloqué, et peut-être aussi celle de la promenade pleine d'embûches d'un couple étrange sur les trottoirs d'une ville de province, cannes blanches en avant, mais guère plus. Le reportage prend son ampleur ailleurs, dans sa sobriété, et surtout dans la manière dont son auteur s'efforce de faire dire aux gens de petite taille ce qu'ils attendent de nous.

Anvers, Tanger, Macao, Pondichéry, Capri... Pour sa cinq centième émission, Thalassa a décliné le thème de l'escale sous tous ses aspects.

DES jours, des semaines à ne suivre que le bleu de l'horizon et le blanc du sillage. La nuit et le jour abolis par le rythme des quarts et le sommeil en miette : le temps est différent en mer. Quand s'éloignent les côtes, il ne reste que les veilles à la passerelle dans l'obscurité des radars, les discussions au carré, la vidéo de temps en temps. Alors, forcément, on rêve. A la maison, au foyer, ou bien au port à découvrir, même si cela ne doit durer que quelques heures. Pour le marin, l'escale n'est pas une simple pause au bout du monde : elle est investie de tous les fantasmes, construite par un imaginaire trop sevré.

Les temps ont changé. Bateaux-taxis et cargos fantômes pressés par des cadences d'enfer laissent peu de place au rêve ; mais qu'importe : la mythologie demeure. Les jeunes mousses prennent toujours la mer en écoutant leurs ainés raconter les quartiers chauds de Djibouti ou de Hambourg. D'autres pensent simplement aux langoustes grillées, sur un quai de Tanger. Les réflexes ont la vie dure. C'est cette temporalité particulière qu'a décidé de faire partager au téléspectateur l'équipe de " Thalassa " pour fêter quatorze ans de travail et cinq cents émissions. Le plateau est installé quelque part au large de Lisbonne, le port des grands découvreurs, sur la Creoula. Ce quatre-mâts-goélette, de bois et de cuivre, résume à lui seul tous les bouleversements de la navigation. Il fut construit pour les campagnes de pêche à Terre-Neuve. A l'époque, le prix de la morue interdisait le recours au moteur : le vent restait la seule énergie gratuite... Le navire est aujourd'hui un objet de musée, un bateau-école.

Penché sur le bastingage, on voyage. La télévision, c'est bien connu, supprime les distances, ce qui permet aux reportages d'explorer différentes escales, de décliner le thème sous tous ses aspects. D'abord, le plus traditionnel : Alexandrie, par exemple. Portrait, plutôt classique, de la " perle du Moyen-Orient ". Le premier phare du monde, haut de 135 mètres, fut élevé ici. On allumait deux feux, chaque soir, en haut de l'immense tour de marbre blanc. Cette merveille du monde a sombré en 1302, victime d'un tremblement de terre. Il reste le souvenir d'une cité cosmopolite, lieu des plaisirs les plus raffinés, et quelques témoins d'une époque qui enchanta Durrell.

D'autres fois, l'escale se dérobe. A Anvers, par exemple. La caméra est à bord d'un porte-conteneurs, le Ronsard, aux côtés d'un lieutenant qui participe aux manÓuvres de pilotage et d'accostage au terminal du port. Des portiques et des tracteurs qui manipulent les boites comme un jeu d'enfant ; des alignements rectilignes de conteneurs plongés dans une lumière au sodium : ce sera tout. Le bateau ne reste à quai que six heures. Il faudra se contenter, avant de repartir pour un tour du monde, d'une bière dans un relais routier. La ville est trop loin. Parfois, il n'est même pas question de débarquer : quelques dunes de sable vues de loin, le temps de faire le plein de pétrole dans le golfe Persique.

Il y a aussi toutes les escales qui n'en sont plus, comme Suakin, où le désert de pierre rencontre la mer Rouge. La cité taillée dans les massifs de corail fut un port florissant jusqu'au dix-huitième siècle. Il n'en reste que des ruines. Ou encore celles qui vous prennent et dont on ne revient pas : Tanger, où s'endormirent, dans les années 60, tous ceux qui rêvaient d'une autre vie. Paul Bowles évidemment parle, dans son costume blanc. Une femme résume la légende : " Je voulais voir la fleur des figuiers. Alors, j'ai attendu le printemps, puis l'été. A l'automne, j'étais toujours là. En réalité, les figuiers ne fleurissent jamais... "

L'ile de Robinson Crusoé, qui existe au large du Chili, Macao, Pondichéry, les Açores, ultime tête de pont de l'Europe, face à l'Amérique, étape obligée de tous les plaisanciers qui tentent la traversée. Et pour finir, Capri. Les touristes sont là, appareil photo en bandoulière. Les journalistes ont joué le jeu. Trois heures pour voir Capri, la grotte bleue, les rues qui débordent d'orangers. Là encore, on invente, on fantasme, à défaut de visiter...

Louise et Josette sont deux femmes battues. Elles n'ont pas le même âge, ne sont pas issues du même milieu social. Pourtant, les mots qu'elles utilisent pour décrire leur calvaire se ressemblent étrangement.

AUSSI loin qu'elle remonte dans le temps, Louise voit la violence présente dans ses rapports avec son mari. De la violence verbale d'abord. Celle qui fait mal au cÓur et à l'âme, humilie et anéantit. Et puis, progressivement, les coups. Assénés pour un oui, pour un non, et parce qu'elle osait se refuser à lui.

Mariée jeune, il y a presque un demi-siècle, Louise n'a pas osé se rebeller tout de suite : " On m'avait appris que l'homme était le maitre et que la femme devait lui obéir. J'ai pensé un moment que cela passerait. Par la suite, je suis restée pour préserver un foyer à mes enfants. " Sans formation, sans métier, elle n'aurait pas pu offrir à ces derniers le confort matériel auquel ils étaient habitués.

Lorsque Louise parle de son mari, on note dans sa voix plus de pitié que de rancÓur. " Il se croyait mal aimé et me mettait perpétuellement à l'épreuve, guettant le moindre signe qui pourrait déchainer sa fureur. Pour l'extérieur, c'était un homme honorable, exerçant un métier très valorisant et jouissant d'une bonne réputation. A la maison, il était odieux et se déchargeait de toute l'agressivité accumulée pendant la semaine. " Dr Jekyll et Mr Hyde ! Louise apprit à se taire, à éviter les sources de conflit, " mais il trouvait toujours quelque chose "...

Le plus terrible, c'est que l'on arrive à s'habituer aux coups, et Louise y était presque parvenue quand son mari prit sa retraite. Ce fut une période décisive. DésÓuvré, celui-ci s'est retrouvé face à une famille éclatée : les enfants déjà grands prenaient leur envol, et Louise s'en est allée. Un départ qu'elle avait mûri, préparé...

Josette avait trente-cinq ans et un garçon de cinq ans quand Pierre s'est incrusté dans sa vie. Il n'avait pas de logement, pas de travail et avait reçu pas mal de taloches lorsqu'il était enfant. Elle a eu pitié de lui. Plus tard, elle a excusé la première gifle. Puis la deuxième... Les coups ne suscitant pas chez elle les réactions espérées, il inventa d'autres humiliations : il fit venir chez eux ses maitresses et se donna en spectacle aux enfants. Ce fut la descente aux enfers. Un soir, ivre-mort, il faillit l'étrangler. Josette décida alors de rassembler le peu de forces qui lui restaient et de concrétiser ce qu'elle projetait depuis un moment. Elle partit et divorça. Mais il continue à la persécuter par le biais des enfants. Usée, fatiguée, Josette essaie de s'en sortir en suivant une psychothérapie.

Une génération sépare Louise et Josette. Un monde aussi, car, si l'une a évolué dans un milieu très aisé, l'autre est d'origine plutôt modeste. Et pourtant, les mots qu'elles utilisent pour décrire leur calvaire se ressemblent étrangement. Dans leurs récits, il n'est pas question de violence éclatant d'un seul coup, mais d'un " processus à évolution lente " contre lequel elles ne sont pas parvenues à lutter. L'une comme l'autre ont bien essayé de partir ; à chaque fois, elles sont revenues, se laissant persuader par de bonnes paroles et aussi par crainte des conséquences de la rupture et de l'inconnu. " Je n'avais plus d'identité propre, explique Josette qui ajoute : La violence devient au fil des jours une attache difficile à casser. " Louise parle de " planche pourrie à laquelle on s'accroche au milieu de la tempête ". " La haine, dit-elle, est un lien qui avec le temps devient aussi fort que l'amour et que l'on a autant de mal à dénouer. " Toutes les deux y sont pourtant parvenues, grâce notamment à l'association Halte aux femmes battues (1) qui les a aidées à préparer leur départ et, par la suite, à se prendre en charge elles-mêmes.

Depuis sa création en 1985, l'association a hébergé, dans ses onze appartements, deux cent cinquante-quatre personnes. Geneviève Devèze, sa présidente, en a tiré plusieurs enseignements. Le premier, c'est que fuir sur un coup de tête conduit souvent à un échec ; " Une rupture, c'est toujours difficile, mais la réadaptation devient encore plus compliquée quand on n'a pas ses vêtements, ses papiers, que l'on a laissé derrière soi des enfants ou que ces derniers n'ont pas leurs affaires, leurs jouets préférés. Il faut penser aux lendemains, préparer un dossier médical, etc. "

Le second enseignement, c'est qu'il est indispensable de montrer aux femmes, dès leur arrivée, que le rôle des psychologues et des éducateurs consiste à les soutenir, elles et leurs enfants, et non à se substituer à elles. " La tâche est d'autant plus délicate que nous avons affaire à des personnes dont la personnalité a été longtemps niée et qui ont tendance à se remettre en situation de soumission. "

Mme Devèze préfère accueillir des femmes avec un ou deux enfants. Ceux-ci obligent leurs mères à réagir. Elle cherche également à loger deux familles dans un même appartement : ainsi, la nouvelle est accueillie par une ancienne qui la soutient quand cela ne va pas. Apparemment, cela marche, et l'association n'enregistre que très peu d'échecs. Malheureusement, il existe encore en France trop peu de foyers de ce genre.

L'émission de François de Closets précède de quelques semaines le lancement (le 15 novembre) d'une campagne de prévention contre les violences conjugales, organisée par Michèle André, secrétaire d'Etat aux droits des femmes. Selon cette dernière, il y aurait deux millions de femmes battues en France...

Pas de discours sociologiques ou de synthèses hâtives. Pas de mise en scène sophistiquée non plus. La série en trois volets que nous propose Bernard Bouthier est d'abord de la matière brute.

CE ne sont que des témoignages. Bernard Bouthier, pourtant habitué de la mise en scène sophistiquée de nos fantasmes (il a été le coproducteur de " Moi je ", " Sexy folies ", " Super sexy ", " Psy show "...), a refusé ici le discours sociologique et les synthèses hâtives. Tout juste un plan (dialectique ?) pour séparer les trois volets de la série : les hommes, les femmes, les homosexuels. Avec, évidemment, des jeux de miroirs, puisque chaque sexe ne parle que de " l'autre ". A l'intérieur, les interviewés se racontent, se découvrent avec une étonnante prolixité. Il y a bien quelques plans de coupe, de temps en temps, pour illustrer les propos (l'errance au ralenti dans la ville, blouson noir et grisaille, pour soutenir le don Juan des homos), mais là n'est pas l'essentiel. C'est d'abord une matière brute que nous livre " D'amour et de sexe ". Brute comme ce titre, qui ne mâche pas ses mots et maintient, en même temps, les ambiguités du sujet par un simple " et " très problématique.

Mais l'innocence est un mythe. A la télévision sans doute plus qu'ailleurs. Pour parvenir à cet échantillon de nos splendeurs et misères sexuelles, il a fallu des recherches, un tri, et une orientation précise de chaque entretien. " Le parti pris des émissions était clair, explique Bernard Bouthier, ne pas établir un kaléidoscope des différents comportements sexuels, mais porter un regard sur la sexualité d'aujourd'hui. " Près de deux cent cinquante personnes ont été interviewées, une trentaine ont été filmées et vingt seulement ont été gardées. " Chaque cas devait être représentatif de l'ensemble des spectateurs. C'est pour cela que nous n'avons pas choisi des professions excentrées ou qui soient trop complaisantes, vulgaires ou intellectuelles. En outre, nous avions besoin de fils conducteurs. Sur les hommes par exemple, l'équipe journaliste/réalisateur et moi-même avons dû rencontrer des sexologues, des psys. Ils nous ont permis de définir des profils précis comme le chaste, l'éjaculateur précoce, le don Juan. Après seulement, nous sommes partis en chasse. " A la fin, les émissions se ressentent avec bonheur de ce travail de fond. On ménage les effets, après une ouverture sur un cas délibérément provocant, par une savante alternance d'angoissés et d'heureux, de cérébraux et de sensuels. On flotte entre la tendresse et le désir. Mais la réussite tient surtout au choix des personnages, qui incarnent parfois jusqu'à l'outrance les tiraillements de notre fin de siècle. Pour une Janina, adorable petite rousse de trente ans qui parle des hommes avec des éclairs de gourmandise dans les yeux, combien sont comme Kim, un jeune cadre recruteur qui fait peur aux hommes et vit dans sa tête un amour impossible ? D'autres sont à la limite de la caricature, comme ce couple d'homosexuels, installés à la campagne, qui filent le parfait amour malgré la séropositivité de l'un des deux. Michel, qui se destinait au séminaire, a vu dans Dominique comme une apparition divine. Il vit en paix avec sa foi. Impayable aussi, Thérèse, très chic et très en verve, qui raconte la découverte de sa bisexualité à quarante-deux ans. Elle en a aujourd'hui soixante-deux. " Et comme les hommes, à cet âge, ne peuvent plus grand-chose, elle est bien obligée de s'intéresser de plus en plus aux femmes. "

On parcourt ainsi une véritable galerie de portraits. Avec un sentiment mêlé, comme si nous traversions une époque transitoire. Les années 60-70 avaient l'assurance que donnent les revendications. On luttait pour l'affranchissement du plaisir, pour les femmes, pour la reconnaissance de l'homosexualité. Des siècles de tradition et d'immobilisme étaient à bousculer. Aujourd'hui, la révolte d'Eros ne paie plus. Partagé entre la peur du sida et les tentations du cocooning, il cherche à s'inventer un nouveau code. Certains appellent ça la communication...

Après trois ans de paisible existence, " Le 19-20 " ne faiblit pas. Jean-Marie Cavada entend d'ailleurs en faire la " pièce maitresse " de la nouvelle politique d'information de FR3.

IL y a quelques jours, vendredi 13 très exactement, " il " est encore venu les voir. Ils n'étaient pas dupes, bien sûr : Michel Rocard était l'invité du journal. Mais " il " en était déjà à sa troisième ou sa quatrième visite, et ça leur a fait plaisir. " Bien sûr, il nous fait un peu rire, quand il parle comme Tapie pour nous dire qu'en nous battant on sera les meilleurs, confie une journaliste. Mais ce mec-là a la pêche, et, même au " 19-20 ", on a besoin de ça. "

Qui de l'Óuf ? Qui de la poule ? Depuis que Jean-Marie Cavada a été nommé directeur d'antenne de FR 3, " Le 19-20 " pète le feu. Des invités prestigieux - Arafat, Chirac..., - des " coups " en région (un journal en direct de Nimes pour célébrer le triste anniversaire des inondations), et même des records d'audience. Depuis sa création, en mai 1986, " Le 19-20 " n'a d'ailleurs jamais démérité ; mais, ces derniers temps, la progression est très nette : 4,3 points de septembre 1988 à septembre 1989, une moyenne de 10 points Médiamat pour l'ensemble de la tranche (22,7 % des parts de marché).

Le succès du " 19-20 " tient, d'abord, à des raisons historiques. " Chauffés " par " Des chiffres et les lettres ", les téléspectateurs regardaient naguère les " régionales " à 60 % sur A 2 : depuis que FR 3 est la seule chaine à " décrocher ", ces téléspectateurs infidèles viennent tout naturellement rejoindre ceux de la chaine. La programmation de " Questions pour un champion " - une bonne " locomotive " - n'est pas non plus étrangère à ce succès. Enfin, se félicite Yves Dubois, depuis un an rédacteur en chef du " 19-20 ", FR 3 applaudit chaque soir le " feuilleton nullissime " que diffuse Antenne 2. Le réaménagement de cette tranche, qu'Eve Ruggieri a mis au rang de ses priorités, se fera peut-être en même temps qu'un glissement, aujourd'hui à l'étude, du " 19-20 " à 18 h 30-19 h 30.

A ces raisons négatives mais objectives, Yves Dubois ajoute quelques motifs de fierté. Grâce à Henri Sannier, qui reste pour tous le " papa " du journal et lui a donné ses lettres de noblesse " le 19-20 " a su créer une " convivialité interrégionale. Ce n'est pas Paris qui parle à la France, mais des régions qui se parlent entre elles ", explique-t-il. C'est peut-être, précisément, ce que les jeunes journalistes " pionniers " lui reprochent : non pas de faire parler les régions, mais d'avoir perdu le " style punch " propre au journaliste d'Antenne 2.

Davantage de news, davantage de coups, a recommandé Cavada. Sans doute plus facile à dire qu'à faire. Pourtant, la rédaction du " 19-20 ", c'est outre la dizaine de " pigistes permanents " occupés, à Paris, à monter, à découper, à remonter les sujets des régions, environ six cents journalistes, répartis en vingt-cinq BRI (bureaux d'information régionale). Malheureusement, si certaines stations savent " partir " sur un coup dès qu'il le faut (Lyon, Poitiers, où Eric Cachard, l'actuel présentateur du journal, avait couvert l'" affaire des médecins "...), d'autres, affirme-t-on, brillent (au soleil) par l'assoupissement de leurs " dinosaures ". D'autres encore, explique Gérard Decq, le directeur de la rédaction nationale, " ne savent pas fabriquer de produits spécifiques. Nous n'avons pas assez de produits de région qui, par leur longueur et leur angle, seraient des produits de correspondants de région ". Enfin, les correspondants sont accusés de faire de la " rétention " d'informations, ou plutôt d'user d'arguments dilatoires, pour ne pas voir leur sujet diffusé dans la tranche régionale (19 h 10-19 h 30), " grillé " par l'ouverture nationale. " La fonction des BRI est pourtant de fabriquer de l'information, rappelle Cavada. Chacun des vingt-cinq bureaux se verra donc bientôt coiffé par un directeur d'antenne régional et par un directeur national. "

" Les scoops existent ", conclut le rédacteur en chef adjoint du journal, André Heil. " Mais, soit que nous ne sachions pas aller les chercher, soit que nous ne sachions vraiment pas nous vendre (d'aucuns reprochent à Gérard Decq, le père de l'agence d'images Info Vidéo 3, de vendre les images du réseau non " signées "), nous continuons à vivre sur cette idée reçue d'un reportage FR 3 fait de mauvaises images où on ne voit rien. "

Tout cela, assure Jean-Marie Cavada, devrait bientôt changer. Le nouveau directeur des programmes compte en effet faire de ce journal " au format idéal ", sinon un observatoire - il a déjà trois ans d'âge, - du moins la " pièce maitresse de la nouvelle politique d'information de la chaine ". Il sera aidé en cela par une rédaction qui, si on en croit les images diffusées chaque soir, sait à la fois être jeune et " sérieuse " : loin de Marie-Laure Augry passant les plats à Mourousi, sans la fausse complicité du tandem Leymergie-Charnelet, FR 3 a choisi un " deux voix sans redondance " dont les " bavardages intempestifs auraient été virés ". L'info aseptisée ? Avec Catherine Matausch, sa blonde compagne aux airs d'Annie Lennox, Eric Cachard souhaite seulement " garder un ton détaché de l'info " : priorité aux images des régions.

Un scénario remarquable, une excellente distribution et une réalisation correcte. Si l'on en juge au premier numéro, la nouvelle série policière coproduite par la Cinq pourrait bien être l'une des plus intéressantes que le petit écran nous donne à voir.

A corps et à cris fait figure d'événement à plusieurs titres. D'abord parce qu'il s'agit de la première production (1) de la 5 conçue directement pour le petit écran dans le domaine royal de la fiction. Jusqu'alors cette chaine s'était contentée de diffuser des produits " tout faits " : téléfilms américains ou allemands (beaucoup plus rarement anglais) et archives audiovisuelles françaises vendues par l'INA. La voilà qui s'engage, certes encore timidement, dans la voie de la création. Le fait mérite d'être noté...

Ensuite parce que c'est le " prototype " d'une nouvelle collection intitulée " Super polar " conçue par Hamster Production, à qui l'on doit déjà " Série noire " sur TF 1 et " Haute tension " sur Antenne 2. " Hamster et le polar, c'est une longue histoire d'amour. Pas de celles qui ne vivent que de souvenirs, mais, au contraire, une liaison toujours à la recherche de nouveaux élans ", affirme Pierre Grimblat. " Toutes les figures imposées des intrigues amoureuses volent en éclats sous la pression de l'intrigue policière ", ajoute le PDG d'Hamster, apparemment bien décidé à appliquer les recettes qui ont déjà fait le succès de ses autres collections.

A corps et à cris sera suivi de cinq autres téléfilms, dont trois réalisés par des metteurs en scène français ; Josée Dayan, Philippe Triboit, qui doit faire une version du Riot Gun de Gérard Delteil, la meilleure des séries noires françaises de l'année (avec Paul-Louis Rajot et Jean-Pierre Sentier), Joel Séria, qui s'est assuré une solide distribution : Hugues Quester, Jacques Spiesser, Olivia Bruneaux et - ô surprise - Jeanne Goupil. La griffe Hamster étant synonyme d'une certaine qualité, d'un concept réfléchi, d'un travail soigné, " Super polar " pourrait bien être, dans la profusion des séries policières françaises qui envahissent les programmes des différentes chaines (2), l'une des plus intéressantes.

Le premier numéro de la série s'appuie sur un remarquable scénario signé Guy Patrick Sainderichin et Bernard Stora qui est l'adaptation d'un roman de l'écrivain américain Marvin Albert. Auteur de westerns et de romans noirs, sous son nom ou sous les pseudos de Nick Quarry, Anthony Rome ou Al Conroy, Marvin Albert a travaillé comme scénariste à Hollywood, et son livre Une couronne pour le Don a été remarquablement porté à l'écran sous le titre Don Angelo est mort par Richard Fleischer. Résidant actuellement en France, Marvin Albert a créé ces dernières années un personnage de détective privé mi-français, mi-américain : Pierre Ange Sawyer, dont les aventures (le Tombeau du dernier sourire, les Pieds sur terre, les Dents longues, Descends à Babylone) paraissent - comme précédemment ses autres livres - dans la " Série noire ". Dans A corps et à cris, le héros n'est pas un détective privé mais un autre personnage, archétype du roman et du film noir. un journaliste ; en l'occurrence, un journaliste d'investigation dont la dernière enquête sur un financier véreux s'est conclue par le suicide de ce dernier. En attendant que l'émotion suscitée par les conséquences de son dernier article (" Jusqu'où la presse peut-elle aller trop loin ? ") s'apaise, Bernard Terrier est contraint de s'expatrier à Bordeaux et de feindre de s'occuper d'une mission d'étude. Parce qu'il a été témoin d'une scène un peu répugnante, il va s'intéresser de très près à la mort d'un pianiste de bar dans laquelle est impliqué le neveu d'un homme d'affaires bordelais tout-puissant : Gaston Perenty ; lequel disposant de nombreux " appuis " a décidé de couvrir les deux meurtres commis par celui qui doit lui succéder à la tête de l'empire.

L'intrigue policière décrit l'affrontement entre les deux hommes : le journaliste intraitable et le potentat local. Si elle n'est pas d'une originalité folle, elle est d'une belle efficacité, et elle s'achève sur une très belle idée de suspense. Elle se double d'une histoire d'amour joliment écrite : les premières confrontations entre Terrier et Marie la tueuse, l'animatrice nocturne d'une radio libre, sont parfaitement jubilatoires et le happy end astucieux et charmant.

Seul point noir - a priori, - le nom de la réalisatrice : Josée Dayan. C'est elle qui est responsable du massacre du Chevalier de Pardaillan, et les quelques polars qu'elle avait précédemment réalisés - Je tue à la campagne et Lemmy come back - étaient bien médiocres.

Là, portée par un script inspiré et aidée par une distribution de qualité : Martin Lamotte, Zabou, Bernard Freyd, Philippe du Janerand, Thierry Hancisse - seul Jean-Pierre Bisson dans le rôle du secrétaire factotum aux dents longues en fait un peu trop, - Josée Dayan signe une réalisation sans génie mais correcte, qui pêche par un début trop sec, trop rapide et une abominable séquence " rouge ", compensés par un beau rendu d'ambiance portuaire.

Et puis, on est redevable à Josée Dayan du plus beau gag - peut-être involontaire - de A corps et à cris : l'acteur choisi pour jouer Gaston Valenty, l'homme d'affaires sans scrupules, a quelque chose de Robert Hersant...

Le détournement des Óuvres d'art est une pratique aussi vieille que la civilisation. De tout temps, guerres et invasions ont permis aux conquérants d'enrichir leurs collections à peu de frais.

"LE sort des objets d'art, c'est d'être volé ", constate Maurice Rheims au cours de " Haute curiosité ", l'émission qu'il anime avec Claude Sérillon. Venant d'un ancien commissaire-priseur, le propos peut paraitre cynique. D'autant plus cynique qu'il conclut un reportage - trop rapide, c'est le défaut de l'émission - sur les avatars de la collection Schlöss. Les Schlöss possédaient, avant la seconde guerre mondiale, une très belle collection de maitres hollandais et flamands. Presque tous les membres de cette famille juive périrent en déportation. Les trois cents tableaux, saisis par les nazis, furent embarqués pour garnir les musées du IIIe Reich. Après la guerre, la moitié de ces Óuvres demeurèrent - officiellement - introuvables. Pas pour tout le monde, puisque certaines figurent désormais en bonne place sur les cimaises de très honorables musées ; d'autres sont vendues aux enchères par des firmes ayant pignon sur rue. Un avocat américain, Sol Channels, est chargé par les héritiers Schlöss de récupérer les Óuvres spoliées. Il se heurte à un mur.

" Tous les coups sont permis pour enrichir le musée ou la collection, ajoute Maurice Rheims. La passion de l'art est dévorante. " Doit-elle tout justifier ? Rien n'est moins sûr. Ce qui est certain, c'est que le " détournement " d'Óuvres d'art est une pratique aussi vieille que la civilisation. Une bonne partie de nos musées est constituée des fruits de rapines plus ou moins avouables de nos arrière grands-parents. Les invasions et les guerres ont, de tout temps, permis aux conquérants d'accroitre leurs collections sans bourse délier. Les célèbres chevaux de Saint-Marc sont ainsi passés de Grèce à Byzance puis à Venise en faisant un crochet par Paris. Les armées de la Révolution et de l'Empire élevèrent la " confiscation " d'Óuvres d'art à la hauteur d'une institution. Les Noces de Cana de Véronèse, que le Louvre restaure aujourd'hui à grands frais, ont été extirpées de leur réfectoire vénitien manu militari. Le maréchal Soult se constitua, en Espagne, une prodigieuse collection de peintres espagnols, qu'il allait chercher dans les églises ou les couvents. Les troupes anglaises qui dévastèrent la capitale du Bénin en 1897 ramenèrent dans leurs bagages deux mille plaques de bronze arrachées aux murs du palais royal. Elles furent vendues aux enchères - à Londres - quelques années plus tard.

Les fouilles archéologiques, pour avoir souvent un vernis légal, ont longtemps relevé, elles aussi, de la spoliation. Avec, il est vrai, la bénédiction des potentats locaux, le patrimoine de pays entiers a été mis au pillage. Là encore les musées et les grandes collections occidentales se sont enrichis facilement. Et, même de nos jours, certaines institutions plus qu'honorables ne sont pas très regardantes sur l'origine des pièces acquises. Ainsi la Fondation Getty, qui possède une mosaique dont on sait avec certitude qu'elle fut récemment volée à Chypre.

Parfois un vol permet à une pièce disparue de refaire surface. Au début de cette année, à Saintes, la police arrêta une bande de Pieds Nickelés charentais qui s'apprêtaient à négocier un tableau. Etait-ce la Surprise, de Watteau, une Óuvre que l'on suit jusque vers 1800 et que l'on connait fort bien par une gravure ? C'est bien possible, et une expertise approfondie la fera peut-être parler. Mais on reste, là encore, sur sa faim. Il est bien dommage que cette émission, qui lève de beaux lièvres, n'aille jamais au fond d'un problème.

DANS les moments difficiles on se raccroche à des choses minuscules, dérisoires, sans rapport avec l'ampleur des drames que l'on vit. On y pensait en voyant Serge Gainsbourg - pas franchement en grande forme - l'autre soir au "Divan" d'Henry Chapier, sur FR3. D'abord, il n'avait pas voulu du divan des précédents voyageurs de cette équipée psychomédiatique parce qu'un lit, selon lui, ne s'occupe qu'à deux. Surtout il mâchonnait un fume-cigarette sans cigarette, avec nervosité, des gestes saccadés, excessifs, non contrôlés. Un vrai malade.

Il y en a qui tortillent des élastiques, d'autres qui mastiquent des chewing-gums avec une énergie de boxeur. Certains font sonner des pièces énervantes dans la poche de leur veston, se tripotent l'oreille, les sourcils, jouent avec leurs lunettes. Nous avons ainsi, du trombone bureaucratique au tapotis d'accoudoir, mille et une manières de tenter d'échapper à l'angoisse montante. A ce que Gainsbourg, guère faraud, pathétique et articulant moins que jamais, appelait le " compte à rebours ". Le tracas qu'il en ressentait était émouvant.

Les catastrophes, en général, ne s'annoncent pas, sinon elles seraient moins catastrophiques. Mis à part les cyclones, qui se signalent des heures avant de déferler, le ciel vous tombe sur la tête sans prévenir. Les tremblements de terre, par exemple. Les comptes rendus qu'on en fait, les témoignages qu'on en rapporte permettent-ils de se faire une juste idée de l'effet qu'ils font à l'instant " t " ?

Une image a résumé la tragédie de San-Francisco, dans le mélange de quotidienneté et d'horreur qui caractérise les cataclysmes. C'est celle d'une automobile roulant sur la voie supérieure de la fameuse autoroute d'accès au Bay Bridge, continuant sa route comme si de rien n'était, disparaissant soudain dans le vide puis rebondissant avec fracas. Instant fugitif, simple, meurtrier.

Pour les victimes, il n'y a que des gros plans. Seuls les voyeurs que nous sommes après coup peuvent avoir des désastres une vision générale, panoramique. Dans ces moments où tout bascule, ce ne sont pas nécessairement des émotions fondamentales qui vous étreignent. La panique individuelle peut se masquer, se protéger, par des détails qui deviennent colossaux et occupent tout le champ de la conscience comme pour voiler la menace, menace de mort. En ces secondes où tout peut finir, l'esprit, par un étonnant mécanisme de défense psychologique, s'attache à des riens qui sont tout.

Un verre qui va tomber et que l'on fait tout pour retenir, un rendez-vous dont on se dit qu'on va peut-être le manquer, ou bien, exemple réel qui nous fut rapporté, celui d'une femme grièvement blessée dans un accident de la route et qui, gisant dans les tôles tordues, la mâchoire fracassée, sanglante, n'avait qu'un souci : tenter de redresser un panier de fraises qui, sur la banquette arrière, s'était renversé... On sait des gens surpris par un séisme plus grave que celui de San-Francisco et dont l'unique préoccupation, face à l'idée d'une mort inévitable, fut de se rhabiller pour que, dans les décombres, leur cadavre fût décent.

Les colères géologiques suggèrent, de loin, d'immenses désastres. De près, elles ne sont que l'addition, pour un puzzle géant, d'intimités perturbées. Nous sommes alors dans l'infiniment petit de cet être minuscule, l'homme, tentant de trouver un chemin de traverse. Le fétu pris dans un tourbillon ne se soucie pas de la rivière. Ensuite, quand le calme revient, s'il en a réchappé, il se sait plus modeste. Pour les rescapés, la faille reste dans les têtes.

Qu'est-ce que le courage ? Il y a en ce moment un pays au moins sur terre où ce mot a un sens. Il s'agit de la Colombie. Lors de l'émission "Résistances", sur Antenne 2, mercredi soir, on a pu voir quelques figures de ce courage. Un journaliste de l'Espectador, quotidien de Bogota, fils du directeur assassiné il y a trois ans par la mafia de la drogue. A l'époque, pour des raisons de sécurité, il s'était installé à l'étranger. Depuis peu il est revenu. " Je me considère comme un simple soldat . " Il porte en permanence un gilet pare-balles. Il sait qu'il risque gros. Il sait que les caids cherchent à abattre économiquement le journal en faisant pression sur ses annonceurs et en tuant ses rédacteurs. Il a choisi son combat. Cet homme jeune, aux allures d'intellectuel sage, lunettes, visage fin, ne tremble ni quand il parle ni quand il écrit. " Ici, explique-t-il, dire la vérité, c'est signer son arrêt de mort. " Il signe. Il s'appelle Fernando Cano.

Consuelo Errera est une jeune magistrate qui opère dans la gueule du loup, à Medellin. Mais juge elle est, juge elle restera. C'est son idée de la justice : intraitable, inflexible. On ne recule pas devant le crime. Parmi ses dossiers qui sentent la cocaine à plein nez, elle dit, en souriant légèrement : " Peur ? Oui, nous avons peur, mais nous avons appris à administrer notre peur, nous avons accepté ce défi. " Entre le moment où l'on a vu cette émission et celui où l'on en parle, un juge a été assassiné à Medellin et un journaliste à Bogota.

On peut être tué pour ce que l'on a écrit - pas ici, Dieu merci - mais peut-on, à l'inverse, tuer par ce que l'on écrit ? Ce fut le débat d'"Apostrophes", l'autre vendredi. Il y avait sur le plateau plusieurs personnages sympathiques, pleins de vie, aux témoignages débordants, notamment celui de Catherine Dolto sur sa mère. Un vent de fraicheur et de sensibilité fine. Soudain, ce fut le drame, soigneusement programmé en fin d'émission. Un personnage blème, qui n'avait pas dit trois mots depuis le début, fut interrogé sur sa dernière Óuvre. Serge Doubrovsky.

Il avait les lèvres fermées, le sourcil haut, le front interrogatif, les joues ravagées, l'Óil terne. Dans le Livre brisé - dont on parle pour les prix - il raconte l'histoire authentique de son amour tumultueux avec sa seconde femme, plus jeune que lui de treize années. Ilse, d'origine autrichienne, avait passé avec lui un " contrat ", consentant à relire, chapitre après chapitre, le roman de leur vie commune. Une vie faite de violences, d'amour, de haine, d'alcoolisme. Elle rectifiait, commentait. Il corrigeait pour tenir compte de ses remarques.

Elle lui avait lancé un défi : tout dire. Ce qu'il fit. L'un des chapitres, le plus dur de ce livre de sang et de folie, s'intitule " Beuveries ". Il l'écrivit à New-York tandis qu'Ilse se trouvait à Paris. Il le lui envoya par la poste. Coup de fil. " C'est dur à digérer ", dit-elle. Ce furent ses derniers mots. Quelques jours plus tard, la jeune femme fut retrouvée morte dans le petit studio qu'elle louait à Paris, morte d'une overdose d'alcool.

Serait-elle morte sans ce livre ? Doubrovsky l'accable, et en l'accablant s'accable aux yeux d'un esprit simple : " Elle ne voulait pas se voir, elle m'a demandé de lui tendre un miroir, je lui ai tendu un miroir, merde ! Il ne fallait pas me jeter ce défi... C'est elle qui a bu sa bouteille, ce n'est pas moi... J'ai eu un remords, celui de lui avoir envoyé le chapitre à Paris alors que j'étais à New-York, mais, vous savez, l'écrivain est comme une poule qui vient de pondre un Óuf. Littérairement c'est un bon chapitre. "

Ecrire à tout prix ? Et publier tout ce qu'on a écrit parce qu'on l'a écrit ? Le plaisir du texte, le besoin toxicomaniaque de gratter des mots sur sa plume et le pied qu'on prend à les voir imprimés sont-ils plus sacrés que tout ? On ne se mêlerait pas de faire un procès à Serge Doubrovsky s'il n'avait consenti - on ne vient pas à Apostrophes pieds et poings liés - à exposer, fût-ce en état de dépression, en tout cas proclamée, les tenants et les aboutissants de ce polar véridique. " Livre monstre ", dit fièrement la bande de l'éditeur. Monstre sûrement, livre peut-être.

Au début de ses tentatives de justification, Serge Doubrovsky cita cette phrase de Freud : " Depuis que j'étudie l'inconscient, je me trouve très intéressant. " Mais c'était Freud. On ne songeait, en assistant à ce déballage névrotique, qu'à des mots très simples, le cÓur, la décence, le secret, l'intime, l'amour, la pitié. Pas des mots d'écrivain ? On ne pensait pas un seul instant qu'il pût s'agir de littérature. On se sentait plutôt pris en faute, en délit d'effraction dans une relation sado-masochiste qui ne nous appartenait pas. Pivot était gourmand, poussant l'inquisition à l'excès. L'autre ne s'en offusquait pas. Il s'y était préparé et cela lui faisait du bien.

On ouvrit toute grande la fenêtre, on respira un bon bol d'air. Et le lendemain on commanda le livre, pour voir jusqu'où peut aller un livre.

L'ETHNOLOGIE n'appartient pas qu'aux hommes ! Parler d'un féminin maghrébin " sous-estimé ou même ignoré " tel est le dessein de la romancière Leila Sebbar qui propose cette semaine une balade au pays des ethnologues. Née d'un père algérien et d'une mère française, l'auteur - entre autres - de Shéhérazade (publié chez Stock) a donc donné la parole à des femmes ethnographes. " Dans un premier temps, explique-t-elle, j'ai cherché le témoignage des pionnières, celles qui, comme Germaine Laoust ou Germaine Tillion, furent les premières à aller vers les femmes et cela avec des outils intellectuels, en somme un peu comme des " femmes savantes "... "

Etrangères, ces exploratrices d'un " autre féminin " s'immiscent dans des sociétés imprégnées par le modèle patriarcal. Pour découvrir quoi ? Ce qu'elles sont vraiment (l'ethnologie serait alors une sorte de thérapie ?) ou simplement pour compendre comment les gens vivent ailleurs ? Cela sans complaisance mais avec un Óil scientifique : " Ce qui me frappe tout le temps, note Najima Plantade, c'est que derrière la solidarité des femmes, dont on parle beaucoup, il y a une multitude de conflits d'une âpreté extraordinaire, en particulier dans les rapports mère-fille... " L'ethnologue précisant un peu plus loin : " Pour l'heure, mon souci est de rapporter ce qui n'est pas connu à l'extérieur... " Mais établir ce genre de constat, passer son existence à comprendre et décrire des modes de vie différents, n'est-ce pas finalement donner des coups d'épée dans l'eau ? Lucide, Dominique Champault précise : " La seule découverte que j'ai faite c'est qu'il n'y a pas de découverte à faire ! "... Ce qui intéresse évidemment Leila Sebbar et ce qui donne à son émission tout son sens, c'est l'expérience de ces femmes occidentales ou beurs, finalement en quête d'identité... A les entendre raconter leur parcours, la façon dont elles sont arrivées dans un Maghreb profond, au cÓur des oasis ou en plein Sahara occidental, on n'est pas loin de supputer l'existence d'une schizophrénie latente... Car, n'est-ce pas l'apanage de l'ethnologue d'être successivement dedans et dehors, de partager, d'intégrer la vie d'une communauté, tout en gardant ses distances ?

Je trouve assez plaisante la façon dont rebondit de semaine en semaine la polémique sur la place excessive que France-Musique accorderait au commentaire d'Óuvres musicales. Dans un long entretien accordé à Lucien Malson (le Monde daté du 8 décembre 1973), Mr Claude Lévi-Strauss avait formulé ses griefs en termes académiques et mesurés : " Mon poste serait branché du matin au soir sur France-Musique si cette chaine voulait bien faire honneur à son nom au lieu de parler. Or, pendant que je travaille, la voix humaine m'est intolérable ; j'ai besoin de musique, lyrique ou symphonique, pour dresser un écran amical entre le monde extérieur et moi. Quitte, quand passe une Óuvre que j'aime, à m'interrompre pour l'écouter vraiment. " Mais la musique avant toute chose peut-elle être réduite au simple rôle d'écran, fût-il amical ? Je laisse à vos lecteurs le soin d'en discuter.

France-Inter serait-elle en train de retrouver une âme ? La radio nationale du service public ne nous y avait pas habitué ces dernières années, tant l'information y était édulcorée. Depuis cette rentrée, la mémoire vigilante de Philippe Alfonsi dans "Transistor" l'humour décapant de Philippe Meyer et l'échange Est-Ouest entre les deux correspondants de la station à Washington et à Moscou, apportent une fraicheur et un ton nouveaux, de même que le grand journal à 8 heures de Gérard Courchelle, serein et distancié.

Reste la revue de presse, devenue inaudible ; décidément, le vide laissé par Dominique Souchier a du mal à être comblé.

Alors que la réforme de l'orthographe est à l'ordre du jour, ne convient-il pas de préciser au préalable la prononciation du français, si souvent mise à mal par nos porte-parole ?

Je m'interroge sur certains abus qui semblent devenir usages. Faut-il les condamner ou les entériner ?

Le plus banal est l'absence de l'accord du participe passé conjugué avec avoir et même parfois avec être, manie commune à nos " speakers " et à nos orateurs officiels. Cet accord étant toujours respecté dans la langue écrite et imprimée, pourquoi l'escamoter oralement, au risque de compliquer un peu plus l'apprentissage de l'orthographe chez nos écoliers ?

Un autre abus courant est la méconnaissance de l'usage de la liaison. Les censeurs s'insurgent souvent contre les liaisons employées à mauvais escient, mais ne dénoncent pas assez la méconnaissance de la nature de la liaison. La liaison est relation, réunion de deux termes successifs en une même énonciation, impliquant la prononciation de la consonne finale, d'habitude muette, du premier terme avec la voyelle initiale du second. Nos " parleurs ", trop souvent, séparent les deux mots unis par la liaison, faisant une pause après le premier, puis lançant un vocable incongru doté avant sa voyelle initiale d'une consonne insolite (zenfants, nenfants, tenfants, etc.). C'est, à mes yeux, méconnaitre l'esprit et la musique du français parlé.

Deux détails, deux erreurs - ou deux innovations sont à noter :1o gu prononcé gue (gou) dans le mot linguiste. Je ne connaissais pour les noms communs que les deux prononciations g et gu : anguille-aiguille. 2o la syllabe d'origine latine um est constamment prononcée non pas oum selon la tradition, mais om, (triomvirat par exemple). Cela correspond logiquement à l'évolution de la prononciation scolaire du latin et pourrait avoir droit de cité (mais le dictionnaire est fidèle à notre prononciation oum).

Que penser de tout cela ?

Une heure de télévision ce soir : Mon dernier rêve sera pour vous, de R. Mazoyer, d'après le roman de Jean d'Ormesson. Une heure de désastre culturel.

Certes je n'ai pas lu le roman, comme 90 % des télé-spectateurs de ce soir. Par contre, j'ai un peu lu Chateaubriand, et d'ailleurs je lui préfère un Hugo bien plus humaniste, mais, tout de même, transformer ce héros de la littérature française en un vulgaire acteur américain de la côte Ouest (du côté de Santa-Barbara), le voir forniquer dans les fourrés espagnols, accompagner sa maitresse, si mal jouée par une actrice qui répète au bord de la vulgarité, c'en est trop !

Qu'ai-je vu de ce que je croyais avoir ressenti en le lisant ? Rien.

Alors, est-ce moi qui me suis trompé ? Est-ce cette transcription visuelle et télévisée qui nous trompe, est-ce le prix à payer pour que quelques spectateurs découvrent Chateaubriand ?

Je ne répondrai pas à ces questions, elles m'effraient trop. Et je m'en vais lire un peu Hugo. Je reprendrai Chateaubriand lorsque le souvenir de cette soirée télévisée ratée ne sera plus qu'un mauvais zapping.

Suite à la diffusion de l'émission documentaire " Noblesse oblige " sur TF1, je me permets de vous adresser mes impressions sur les aristos d'aujourd'hui. A mon sens, il existe une aristocratie qui se souvient mieux de ses devoirs que de ses avantages et de ses droits. De ses devoirs envers les autres - préférant souvent la franchise d'un roturier, au flegme hautain de certains de ses pairs, - de ses devoirs envers la France républicaine, tout autant qu'autrefois envers le royaume.

A trente ans, un jeune aristo n'est pas forcément riche ; il peut choisir de servir, là où la nécessité se fait le plus sentir aujourd'hui. Fonctionnaire au lycée Daudet de Nimes, n'ayant pas voulu " faire " l'ENA, j'ai personnellement choisi d'être proche des jeunes, de les aider à préparer leur avenir... pour solde de toute croisade moderne. Ce qui ne m'empêche pas de partager une culture que je ne puis partager qu'avec d'autres aristos parfois. Enfin, mon sentiment profond est qu'avec ou sans particule la seule noblesse qui compte, c'est celle du cÓur.

Aussi je partage la pensée du comte L.-J. de Nicolay lorsqu'il exprime son souhait de voir une aristocratie " moderne, ouverte au monde actuel et non pas repliée sur son passé ".

Rien de plus inutile ni de plus stupide que les feuilletons américains !

Quels que soient la chaine, l'heure et le titre du film, on voit la même chose, exactement la même chose ! On voudrait tromper quelqu'un en changeant de chaine sans le lui dire qu'il ne s'en apercevrait pas ! A 20 h 40, sur la Une, la Deux, la Trois, la Cinq ou la Six, toujours la même poupée Barbie, le même thème mille fois rebattu, le même scénario, les mêmes attitudes, la même voix et, un peu plus, on pourrait même prévoir les gestes et les paroles des acteurs, tellement tous ces feuilletons et séries se ressemblent.

Cela devient plus que fastidieux. On attend avec impatience que cela se termine en espérant que quelque chose de plus intéressant sera diffusé ensuite. Si on avait le courage de se lever de son fauteuil, on éteindrait la télévision avec soulagement, je dis bien avec soulagement ! Et on irait dormir ou bien lire quelque roman ou récit passionnant...

Mais enfin ! Nous prend-on pour des abrutis (ou bien veut-on nous rendre ainsi) pour nous abreuver de ces stupidités, qui, non seulement ne nous apprennent rien, mais encore finissent par ne plus même nous distraire, mais au contraire par nous exaspérer ! Un peu de respect pour les téléspectateurs ! Ce n'est pas parce que nous ne pouvons décider des programmes qu'il faut en profiter pour nous montrer n'importe quoi ! C'est du lavage de cerveau !

Nous ne sommes absolument pas libres, puisque nous sommes obligés soit de supporter ces productions de très mauvaise qualité, soit de ne plus dormir en espérant voir un documentaire ou un grand classique à minuit ! Et encore, cela n'est même pas toujours possible...

Où sont donc les droits de l'homme !

Fictions. - FIPA d'or : Au-delà des flammes (Iran) ; d'argent : No Place Like Home (Etats-Unis) ; prix d'interprétation féminine : Christine Lahti, No Place Like Home (Etats-Unis) ; masculine : l'ensemble des interprètes, Journey's End (Grande-Bretagne) ; prix SACD meilleur scénario : Kianoosh Ayyari, Au-delà des flammes (Iran) ; mention spéciale : Ara Watson et Sam Blackwell, No Place Like Home (Etats-Unis).

Séries et feuilletons. - FIPA d'or : Traffik (Grande-Bretagne) ; prix d'interprétation féminine : Lindsay Duncan, Traffik (Grande-Bretagne) ; masculine : Tony Lo Bianco, la Romana (Italie) ; prix PROCIREP : Traffik (Grande-Bretagne).

Documentaires. - FIPA d'or : Paroles d'otages (France) ; d'argent : le Témoin (URSS) ; prix SCAM : Coup de théâtre en prison (Suisse) ; prix PROCIREP : Histoire(s) du cinéma (France).

Courts métrages. - FIPA d'or : Margina 88 (Yougoslavie) ; d'argent : la Chambre (France) ; prix PROCIREP : Mountain View (États-Unis).

Trois FIPA d'honneur ont été remis, par ailleurs, à Jean-Christophe Averty (France) et à Alexandre Belinsky (URSS) pour l'ensemble de leur Óuvre, et à Eckart Stein (RFA) pour sa contribution exemplaire à la création européenne.

" La " Petite fenêtre " est un peu un programme " hors-loi " dans la grille de la ZDF, mais admis. Je crois qu'on est de plus en plus acceptés comme une niche écologique, une école de résistance ou de survie, dans un paysage qui s'abandonne au marché et aux pouvoirs. Il peut y avoir - il y a toujours - des attaques violentes sur des programmes spécifiques, il n'a jamais été question de nous interdire une émission.

" Que pensez-vous des quatorze programmes qui ont été sélectionnés ici?

- C'est une surprise pour moi de les revoir. Ce film d'Agnès Varda, Daguerréotypes, qui est d'un humour, d'une fraicheur d'attaque, d'une intellectualité fine et agressive, me ravit. Un film qui a quatorze ans ! Je regrette l'absence de certains films, mais j'aime tout ce qui est là. Le choix de Pierre-Henri Deleau est très représentatif de cette anthologie de la mémoire collective qu'on a constituée en dix-sept ans. Car il y a de tout, des témoignages très personnels, intimes, d'autres qui sont très politiques, des programmes réflexifs, d'autres radicaux.

- Vous aimez tout ce qui passe dans la " Petite fenêtre " ?

- Sur une année, on ne compte pas plus de quatre chefs-d'Óuvre. Après, il y a seize émissions dont on peut dire qu'il fallait les faire. Qu'il fallait faire vivre. Puis une vingtaine qui n'ont pas atteint leur ambition, qui sont médiocres. C'est le moment de mon travail où je suis malheureux. Le reste est mauvais. Mais il est impossible de produire quarante chefs-d'Óuvre par an ! Pour en avoir quatre, il faut prendre des risques - avoir ce territoire, - sinon on n'a rien.

- Vous avez des règles, des critères, pour votre émission ?

- Aucune règle. On est un espace ouvert dans tous les domaines : techniques, formes, longueurs, contenus. On peut produire en 16 millimètres, en vidéo, en 35 millimètres, on peut faire des débats politiques en direct. Comme on est programmés en fin de soirée, on peut proposer aussi bien un programme d'une demi-heure que de trois heures. On a un budget fixe annuel d'environ 34 millions de francs, mais on se meut dedans en toute liberté. On mettra 100 000 francs ou 2 millions de francs dans une émission.

" La majorité des films qu'on produit sont des premier, second ou troisième films d'auteur. Après on arrête, pour éviter les réseaux de copains, pour renouveler toujours les chances. On aime bien initier un programme, parfois on cherche des partenaires : l'INA, la SEPT ou la chaine anglaise Channel Four.

- Ce sont vos partenaires privilégiés ?

- Ce sont les seuls. Parce que leurs structures permettent de passer ce que j'appelle la contrebande dans le domaine de la culture. Il m'est arrivé aussi de travailler avec des entreprises privées. J'ai financé un film noir américain avec l'aide d'une entreprise de pompes funèbres.

- Quelle est votre expérience comme membre du comité de programme de la SEPT ?

Le Festival international de programmes audiovisuels (FIPA) permet de voir ce qui se fait de mieux dans les télévisions du monde. Les Britanniques ont montré encore une fois leur supériorité avec un feuilleton magistral sur le trafic de la drogue. Mais les Français ne se sont pas mal conduits non plus.

ON ne cessait d'en parler dans les vastes couloirs du Palais du Festival. Ceux qui ne l'avaient pas vu se précipitaient pour le rattraper en projection privée. Trois prix à lui tout seul : Traffik, le feuilleton d'Alastair Reid, présenté par la chaine britannique Channel Four, a été l'Óuvre la plus récompensée à Cannes ! Ce feuilleton anglais sur la drogue prouve une fois de plus non seulement à quel degré de professionnalisme la télévision britannique se maintient mais cette étonnante aptitude à analyser les grands problèmes de ce temps. L'année dernière, la même Channel Four avait montré une extraordinaire série sur les problèmes interraciaux en Grande-Bretagne : immigration, jeunesse, amours, rires et larmes, aucune facilité, tout était dit, même ce qui pouvait gêner... Ici, la drogue permet de dresser le tableau de deux sociétés, l'anglaise d'un côté (ou plus largement celle de l'Occident, car le film se déroule à Hambourg aussi), la pakistanaise de l'autre (mais le réalisateur aurait aussi bien pu choisir un autre pays du tiers-monde, on le sait bien). De montrer, tout en racontant une histoire, cet étrange rapport Nord-Sud qui s'établit à travers l'offre et la demande, et dans quel cadre sociologique, mental, familial, le problème s'inscrit.

Au départ, un ministre anglais, plutôt honnête, pluôt humaniste dans ses conceptions politiques, plutôt froid dans ses relations avec les gens, vient négocier un accord d'aide au Pakistan à condition que le pays accepte de stopper la culture du pavot. Le ministre est invité à vérifier de ses yeux au cours d'un périple les efforts du gouvernement pour poursuivre les trafiquants, brûler les champs... Jusque-là, rien de très surprenant. Ce qui étonne très vite, outre la tension permanente (façon suspense) installée dès la première image de ce feuilleton qui ne vous lâche plus pendant six épisodes d'une heure, c'est de découvrir en même temps que l'histoire d'individus, avec leur caractère, leur humeur, l'ensemble des mécanismes mis en jeu par le trafic de la drogue avec la peinture minutieuse, quasi documentaire, des sociétés dans lesquelles cela s'inscrit. La beauté du pavot et la misère des paysans au Pakistan, les banlieues de Londres et les fêtes à Cambridge, les discours à la Chambre des communes et le désarroi d'un ministre.

Scénario, dialogues, montage, jeu de comédiens, on a envie de dire que tout est parfait. Simon Moore (le scénariste) et Alastair Reid, tous deux connus en Grande-Bretagne dans les milieux du théâtre, du cinéma et de la télévision, ne se sont jamais accordé la facilité d'une théorie. Rien n'est dit, tout est montré sur les raisons de l'échec de la lutte contre la drogue. Traffik est une initiation graduelle au marché de la mort qui passe par les problèmes individuels des gens, affectifs, psychologiques, économiques, ce n'est pas un feuilleton politique à proprement parler, c'est une réflexion grave (même s'il y a beaucoup d'humour dans les dialogues parfois) sur le phénomène de civilisation qui est en passe de devenir la crise majeure de la fin de ce siècle.

Difficile après ça de parler des quelque cent autres programmes montrés en six jours dans cinq catégories compétitives : fictions, feuilletons, documentaires, musique, courts métrages. Que choisir ? Comment choisir ? On ne peut tout voir ! C'est d'autant plus dommage que le niveau d'ensemble est élevé, plus élevé encore qu'au Prix Italia. Cela tient à la personnalité de Michel Mitrani, cinéaste, et de Pierre-Henri Deleau, l'initiateur de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de cinéma à Cannes. Tous deux ont créé le FIPA il y a trois ans pour casser le fossé entre cinéma et télévision et montrer que la création, l'art, peuvent exister au petit écran. Ce ne sont pas les organismes de télévision qui choisissent les programmes à mettre en compétition mais Pierre-Henri Deleau avec son Óil de cinéphile exigeant. Le résultat ? Ce festival est une manifestation culturelle qui fait tout doucement son chemin mais qui reste scandaleusement boudée par les diffuseurs et acheteurs.

L'Iran a constitué l'autre surprise du FIPA. Avec deux films, la Gale et Au-delà des flammes (la télévision iranienne a produit près de cinquante longs métrages en 1989). Il y a dans Au-delà des flammes une force qui s'impose immédiatement. Kianoosh Ayyari raconte la bagarre dérisoire et meurtrière de deux frères après la vente de leur terrain à une compagnie pétrolière. Violence des rapports entre les êtres sur fond de flammes rugissantes.

Cela fait plusieurs années qu'on ne remarquait plus la France dans les compétitions. C'est avec soulagement qu'on la voit remporter brusquement cinq prix. Mademoiselle Fifi, de Claude Santelli, d'après Maupassant (une coproduction SFP-A 2) les Jeux de société, d'Eric Rohmer, (la Sept, FR 3, Initial Group) Histoire(s) du cinéma, de Jean-Luc Godard (FR 3, la Sept, Canal +)... subtilité, finesse ! La Sept, l'INA, FR 3, (mais aussi Canal +) sont les principaux artisans de cette qualité pointue qu'on croyait finie. On les trouve d'ailleurs souvent associés, que ce soit dans des fictions, courts métrages, Óuvres musicales dans la Bête dans la jungle, d'Henry James adapté par Benoit Jaquot, Pour un oui ou pour un nom, de Jacques Doillon d'après Nathalie Sarraute ou Didon et Enée, premier numéro d'une collection sur l'opéra qui a été primé. Mais c'est le document réalisé par Patrick Volson et Jean-Claude Raspiengeas, Paroles d'otages, qui a fait sensation. Une enquête d'un, un travail en profondeur, comme on n'en voyait plus depuis longtemps, qui fait espérer le retour des grands documents. Comment vivre et survivre à une séquestration ? On reparlera de ce film minutieux et rigoureux montré il y a un peu moins d'un mois sur la Sept, quand il sera diffusé sur TF 1.

On aimerait dire encore un mot sur les Noces de papier, de Michel Brault (Canada) pour la justesse des sentiments et la lumière claire sur les parquets ; sur No Place Like Home (Etats-Unis), description douloureuse d'un couple à la dérive par suite du chômage (c'est de l'anti-Dallas, très humain) ; sur le travail audacieux mené par Honno Baethe (Allemagne fédérale), qui a accompagné et filmé les derniers jours de Kurt Raab, le fameux comédien de Fassbinder, mort en juin 1988 du SIDA. Il y a une franchise radicale, une volonté de tout regarder en face qu'on ne connait pas dans les pays latins. Ça s'appelle le Désir de Sodome, ça parle d'homosexualité, du désir de vivre, de la dégradation physique, de l'amitié jusqu'au bout. C'est filmé de manière sophistiquée et c'est curieusement dur et tonique.

On n'a pas la place de parler ici du long et important colloque organisé par les trois sociétés d'auteur (SCAM, SACD, SACEM) sur le thème "Matière et mémoire". Trois jours de discussions entre réalisateurs, auteurs, industriels, archivistes et ingénieurs (français, britanniques, canadiens, etc.). La confrontation a été parfois dure, et les constats inquiétants. Que garder, faut-il tout garder parmi cette masse d'images produites chaque jour ? Tous les supports sont-ils fiables ? C'est la question de la conservation. Personne ne semblait trop d'accord, on y reviendra donc.

CATHERINE HUMBLOT.

C'EST vraiment le dernier des métiers, journaliste, surtout là, en ce moment. Ils arrêtent pas de nous tirer par la manche, les gens : Qu'est-ce que t'attends pour parler de nos problèmes ?

- Dis donc, je voudrais bien savoir, qu'est-ce que t'attends pour...

- Ah non, chérie, pas ça, pas toi, pas moi !

- Si, parfaitement. Toi, moi, ça. Tes analyses d'urine, tes prises de sang, à toi, faudra plus venir me les demander, à moi.

- Pourquoi ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?

- Toi, rien. Evin. Il a décidé de baisser la cotation des actes. 17,60 francs au lieu de 52,80 francs pour un dosage de triglycérides et 52,80 francs au lieu de 96,80 francs pour un frottis de dépistage du cancer. Résultat : nos bénefs, bézef. Ils vont chuter de 60 à 70 %, et ma boite aura plus qu'à mettre la clé sous la porte.

- Tu voudrais tout de même pas que j'éclate en sanglots parce que ton labo...

- Mon labo, je sais pas ; ton frottis, je sais. Tu penses pas qu'à ce prix-là on va pouvoir continuer à passer une demi-heure le nez dessus. Va falloir sacrifier la qualité à la quantité.

- Alors, là, je vais te dire, c'est déjà souvent le cas. Ils te bâclent ça en cinq minutes, et ils se plantent deux fois sur trois. Au point qu'aux Etats-Unis on commence à se demander à quoi ça sert, les frottis.

- Crois-moi, un dépistage bien fait et ici ça existe encore, ça sert. Simplement, ils s'imaginent qu'en cassant les prix ils vont rameuter tout un tas de nanas qui savent même pas ce que c'est. Complètement débile. Ça ne profitera qu'à celles qui en font tous les deux mois.

- C'est bien pour ça qu'elle doit faire des économies, la Sécu. Tu te rends compte de ce que ça lui coûte, toutes ces angoissées du cancer ?

- Et toutes les malheureuses qui vont se retrouver en cancérologie dans un lit d'hôpital à 4 000 balles la nuit, ça va lui revenir à combien, d'après toi ?

- Pas tellement plus qu'une suite à l'Hôtel Meurice, et bon, ça...

LES conflits juridiques rebutent l'opinion. Elle n'y voit, sans qu'on puisse lui donner vraiment tort, qu'une querelle technique qui, comme toutes ses pareilles, n'est compréhensible que par les initiés.

A cela près que cette technicité-là pèse plus que toute autre sur la vie des citoyens et de l'Etat ; non seulement pour les grandes orientations qui dessinent le destin d'une nation, mais, pas moins, dans le plus ordinaire de la vie quotidienne. Le droit, c'est l'ensemble des règles de vie, publique ou privée. Qui tient le droit tient l'Etat, et gouverne les citoyens.

Lorsque s'ébauche la monarchie en France (en même temps que le pays lui-même), le roi n'a de cesse de conquérir le pouvoir de légiférer, certes comme tous les autres hauts barons, ses pairs, sur leurs propres fiefs, mais aussi dans les domaines qu'il ne contrôle pas directement.

Lorsque la loi du roi l'emporte sur celle des autres seigneurs, les vassaux sont devenus des sujets et la monarchie est installée, jacobine avant que le mot ne soit inventé, c'est-à-dire centralisatrice, c'est-à-dire dominatrice. Le pouvoir commence et s'arrête au roi.

Pour l'emporter sur lui, les constituants de 1789 s'approprient ce droit de légiférer, ne laissant au monarque que l'obligation d'approuver les lois, ou la faculté (fragile, on l'a vu) d'y mettre son veto. Dépossédé du droit d'édicter des normes de portée générale, le roi, déjà, règne et ne gouverne plus. Le trône est ce " fauteuil vide " dont Louis XVIII ne voulait pas.

Quand, en 1958, nait la Ve République, elle met en place le déséquilibre des pouvoirs, qui sera accentué par ce qu'on a appelé " le fait majoritaire ". Non seulement la Constitution ne concède au Parlement qu'une portion congrue pour voter la loi - dont il n'a même pas, en fait, l'initiative, - mais celui-là étant composé en majorité d'élus partisans de l'exécutif, ce dernier met la main sur le pouvoir qui n'est pas le sien, c'est-à-dire qu'il cumule tout ce qui porte le nom de pouvoir et enterre Montesquieu pour la deuxième fois.

En la personne du président de la République, à plus forte raison quand il va être élu au suffrage universel, l'exécutif dispose d'un pouvoir absolu, autrement dit, étymologiquement, délié de tout. Même s'il doit tenir compte des défilés, de l'opposition... et de la presse.

Alors, il y avait bien le Conseil constitutionnel, mais sa sommeillante solennité ne gênait personne. Certes, il s'est, par une décision de 1971, affranchi de la tutelle de l'exécutif. Certes, depuis la réforme de 1974, permettant qu'il soit (de fait) saisi par l'opposition, son champ d'action s'est virtuellement étendu à toutes les lois nouvelles. Certes, il y avait bien le Conseil d'Etat pour annuler, la Cour de cassation pour écarter les textes dont l'application eût été illégale. Mais tout cela ne dépassait pas le stade des litiges franco-français et l'Etat, qu'il agisse par la loi ou par le décret, restait maitre de lui-même et du contenu des normes qu'il émettait.

Assemblée), qui, de nos jours, a de grands moyens et peu de pouvoirs, sinon moraux.

Bien qu'il porte le nom de Parlement, il n'en a pas les attributions puisqu'il ne vote pas des lois qui seraient alors européennes et s'imposeraient aux Douze ; il ne censure pas l'" exécutif ", émanation des Etats membres dont cet " exécutif " est cependant grosso modo indépendant.

Pour donner vie à ce super-Etat, dit " l'Europe " par courtoisie et aussi par abus, les Etats se mirent à conclure entre eux des traités et des accords en très grand nombre et qui se traduisaient, logiquement, par des transferts d'attribution.

Quelle est la portée de ces traités et des pouvoirs qu'ils concèdent ? Ils ont, dit l'article 55 de la Constitution, " une autorité supérieure à celle des lois ", principe que l'on trouve déjà à l'article 28 de la Constitution de 1946 qui fonda la IVe République. Les lois antérieures, si elles sont contraires à ces traités, sont réputées non écrites. Les traités prévalent.

Soit dit par parenthèse, il en va de même pour la Constitution. En cas de contradiction avec celle-là, c'est elle qui doit être révisée. Ce qui revient à dire qu'il est permis de négocier un traité dont on sait a priori qu'il ne sera pas conforme à la Constitution.

CETTE " démonétisation " des lois anciennes par les traités est, pour le plus sourcilleux des nationalistes, d'autant moins choquante que cela revient à donner le pas, en connaissance de cause, au nouveau sur l'ancien et que le traité, pour être applicable en droit interne, doit être validé par une loi de ratification que vote le Parlement. Que ce soit, la plupart du temps, une formalité expédiée à la va-vite n'altère pas le principe.

La difficulté, qui n'est pas que juridique, vient de ce que la Constitution de 1958 (pas plus que celle de 1946) ne distingue pas entre les lois antérieures et les lois postérieures aux traités.

Or, en droit interne, une loi peut défaire ce qu'a fait une autre loi. A titre d'exemple incontestable de cette règle, une loi ultérieure devrait pouvoir contredire un traité. Mais alors, quel texte l'emporterait ?

Depuis 1975, la Cour de cassation, sommet de l'ordre judiciaire de la magistrature, juge que c'est le traité. Depuis 1968, le Conseil d'Etat, sommet de l'ordre administratif de la magistrature, se prononce pour la solution inverse.

C'est cette jurisprudence qui devrait être renversée le 27 octobre, à l'occasion de dossiers, eux-mêmes sans grand intérêt (1), que le Conseil d'Etat a examinés le vendredi 13 octobre (le Monde des 14, 15-16 et 18 octobre).

Désormais, si l'arrêt est ce qu'on attend, quand une loi sera votée en contradiction avec un traité antérieur (de nature européenne ou non, bien sûr), elle sera, pour ainsi dire ipso facto, nulle et de nul effet. Force est de reconnaitre que cette solution est, en droit, la plus logique et, accessoirement, celle qui donne, sur le terrain, une plus grande sécurité, d'autant qu'elle met fin aux divergences d'appréciation des deux cours suprêmes.

IL en va, politiquement, tout autrement. Cela signifie que, déjà bien coincé entre le gouvernement et le Conseil constitutionnel, le Parlement est maintenant soumis sans conteste à une mesure a priori, fût-elle silencieuse, des autorités communautaires. Cela non plus n'est pas illogique. S'il n'y a pas cela, il n'y a pas l'Europe " de 93 " qui annonce monts et merveilles. Mais alors le droit de légiférer (au sens large, qui englobe les décrets de l'exécutif français), attribut d'un Etat indépendant, est sérieusement écorné. C'est ce que dénonce le RPR, et le RPR a, de son point de vue, raison.

Dans le cas de la France, cela sonne pour le moins baroque puisqu'elle avait, depuis 1982, entrepris de battre en brèche la centralisation, qui était assurément la caractéristique majeure de ce pays et que s'était religieusement transmise la Monarchie, la Révolution, l'Empire et la République. En 1982, le jacobinisme devait mourir et avec lui l'Etat-Dieu qui décidait de tout pour l'habitant de Cholet (Maine-et-Loire) comme pour celui de Goyave (Guadeloupe).

C'était donc un coup pour rien : assommé à Paris, le jacobinisme reparait au mieux de sa forme à Bruxelles. Mais encore plus éloigné de l'administré qu'il n'était auparavant, ce qui n'est pas un progrès, et à quel titre que la démocratie avaliserait ?

Car ce qui fait toute l'interrogation, c'est que l'exécutif de Bruxelles est en situation d'immunité. Les procédures qui pourraient être entamées contre ses décisions sont hypothétiques. Nulle élection ne justifie ses pouvoirs. Nulle assemblée ne peut les lui contester, encore moins le renverser. L'Etat a transmis des pouvoirs, mais débarrassés des facultés de contestation qui les rendent tolérables. Voilà Mr Delors plus puissant que Philippe le Bel, Louis XIV et Charles de Gaulle réunis, pour ne rien dire des vivants. C'est beaucoup. C'est trop. C'est le droit qui nous le montre du doigt.

SPÉCIAL-COPAINS. - Et même, spécialissime-copains, ou spécial-copinissimes. Colette Magny est de retour sur scène. Sous le titre Kevork ou le Délit d'errance, elle donnera vingt-huit nouvelles chansons. Elle est l'auteur des textes et la musique a été composée par Michel Précastelli et elle-même. Cinq représentations sont prévues, à 21 heures les 21, 24, 27 et 28 octobre, à 16 heures le 22, qui est un dimanche. Elles ont lieu à l'Espace Gérard-Philipe, rue Louise-Michel à Sartrouville. C'est à cinq (vraies) minutes de la gare du RER. En voiture, il faut rejoindre la RN 308 en direction de Maisons-Laffitte. Après l'entrée dans Sartrouville, il faut tourner à gauche au premier feu de signalisation, puis à droite au troisième. Avec de telles explications, il n'y a aucune excuse à ne pas aller entendre, aimer et soutenir une incomparable dame qui chante.

P.-S. Histoire vraie, bien que de deuxième main. Dans un magasin, une dame remet un chèque au vendeur qui, voyant le nom de la signataire, s'exclame : " à une lettre près, vous aviez un nom célèbre ! " " Oui... ? ", demande la dame. " Bien sûr, reprend l'autre tout à son idée, regardez, vous vous appelez Proust ; une lettre en moins et cela faisait Prost. "

Difficile visite que celle entreprise par le négociateur mexicain de la dette, Mr Angel Gurria, à Paris. Il venait le jeudi 19 octobre, arracher le soutien des banques françaises au plan Brady de réduction des créances sur le Mexique. Or l'auditoire était loin d'être convaincu. Les financiers français n'ont-ils pas accepté du bout des lèvres l'accord de principe signé le 23 juillet à New-York entre les négociateurs mexicains et leurs créanciers ? et Mr Vienot, président de la Société générale, n'a-t-il pas récemment affirmé que "les banques commerciales (s'étaient) couchées à cette occasion" et qu'on ne les y reprendrait plus ?

Mr Gurria a rappelé à son auditoire parisien le soutien important apporté par le gouvernement français à la résolution du cas mexicain. Soulignant la filiation du programme avec le plan Mitterrand, il a rappelé que l'Etat français proposait un traitement fiscal avantageux, et l'émission d'obligations de garantie, afin de prouver aux banques qu'elles ne travaillaient pas sans filet.

Même si elles trainent encore les pieds, les banques françaises (qui détiennent 7 % des créances commerciales sur le Mexique) ne joueront pas les francs-tireurs. Parmi les trois options qui leur sont offertes (réduction du principal de la dette, diminution des intérêts ou apport d'argent frais), elles choisiront vraisemblablement dans leur majorité la première de ces solutions. La reprise des prêts au Mexique semble n'avoir séduit personne. Parmi les quelque cinq cents banques créancières, seule la première d'entre elles, la Citibank américaine, s'apprêterait à s'engager dans cette voie.

Il faudra attendre la fin de la tournée des principales capitales mondiales de Mr Gurria et la date-butoir du 31 octobre donnée aux banques pour faire leur choix avant de savoir si la réduction de la dette mexicaine sera réelle.

La grève du personnel d'entretien se poursuivait, vendredi 20 octobre, au Centre Pompidou. Il y a eu plusieurs alertes à la bombe depuis samedi. Le Centre était toujours fermé. Bien qu'il soit impossible d'obtenir des informations, il semble que les négociations entre les syndicats et la direction soient au point mort. Les officiels inaugurent dans les détritus des expositions - L'invention d'un art et la rétrospective Bran van Velde (le Monde du 21 octobre) - que le public ne peut pas voir.

Un ancien vice-consul contractuel français à Conakry (Guinée) a été interpellé, jeudi 19 octobre, par la direction de la surveillance du territoire (DST). Toujours en garde à vue, vendredi 20 octobre, Mr Pierre Lebert est soupçonné par le contre-espionnage français d'avoir fourni un lot de passeports français authentiques à un réseau chiite extrémiste implanté en Afrique. Fonctionnaire de l'éducation nationale, enseignant en Guinée, Mr Lebert avait été engagé comme contractuel avec le titre de vice-consul par l'ambassade de France. Auparavant, il aurait été pendant plusieurs années enseignant à Beyrouth.

Cette affaire de " vrais-faux " passeports français récupérés par un réseau chiite d'origine libanaise a pour point de départ la mort d'un homme, qui serait d'origine libanaise, déchiqueté par sa propre bombe dans une chambre du Beverly House Hotel, à Londres, dans le quartier de Paddington, le 3 août dernier (le Monde du 5 août). Les " Moudjahidins de l'islam " avaient, depuis Beyrouth, " revendiqué " cet homme comme l'un des leurs, en le nommant " Gharib ". Or ce chiite qui résidait en Côte-d'Ivoire avait pénétré en Grande-Bretagne avec un passeport français authentique portant le faux nom de " Mustafa Mazeh " et délivré par le consulat de France à Conakry.

Dans les semaines qui suivent, il était rapidement établi que le vice-consul contractuel, qui n'appartient donc pas au corps diplomatique,avait ainsi délivré une cinquantaine de passeports de complaisance. Pour autant, Mr Lebert n'était pas inquiété par les services de police. La DST, laissant filtrer l'information dans la presse - notamment dans l'Express du 22 septembre, - a préféré le placer sous surveillance et suivre ses réactions. Après cette enquête préliminaire, une information judiciaire était ouverte, il y a une semaine, confiée au juge d'instruction parisien Gilles Boulouque, habitué à travailler sur des dossiers suivis par la DST. C'est dans le cadre d'une commission rogatoire délivrée par Mr Boulouque que Mr Lebert a été interpellé, jeudi, à Toulouse.

Selon les milieux de l'enquête, il semble que la vénalité soit à l'origine du comportement de Mr Lebert, qui avait, dans ses attributions, le contrôle de la délivrance des passeports. Mr Lebert, dont les enquêteurs de la DST auraient noté le train de vie élevé à Toulouse, plaiderait la maladresse et assurerait avoir simplement agi par bienveillance. La DST est surtout préoccupée par la destination des passeports ainsi obtenus par des milieux chiites africains qui, selon elle, abritent le principal réseau terroriste lié au Hezbollah libanais. Ce réseau se serait replié sur ce continent après le démantèlement du groupe terroriste établi en Europe par Mohamed Ali Hamedei à Francfort et Fouad Ali Saleh à Paris.

Mr Lebert devrait être inculpé à l'issue de sa garde à vue, qui peut durer quatre jours dans les affaires de terrorisme. L'instruction ouverte à Paris est ainsi qualifiée : "association de malfaiteurs en liaison avec une activité terroriste, obtention indue de documents administratifs et falsification". Pendant que se déroulait l'enquête préliminaire de la DST, une enquête parallèle a été menée par l'inspection du ministère des affaires étrangères. Il semble qu'elle conclut aussi à un comportement lié à des motivations financières.

Disparu depuis mercredi 18 octobre dans l'après-midi, Marc Pierres, neuf ans, a été retrouvé mort, vendredi 20 octobre dans la matinée, pendu à un buisson à quelques mètres de son domicile à Ploeuc-sur-Lié (Côtes-du-Nord). Les gendarmes, qui n'écartent aucune hypothèse sur les circonstances du drame, ont bouclé les alentours de la maison des parents.

" Dans un passé encore récent, certains ont voulu fractionner le CNRS, le transformer en une agence subventionnaire d'une Université alors en crise. Cette hypothèse est abandonnée ", déclarait, le 27 juin dernier, Mr François Kourilsky, directeur général du CNRS, en présentant son " programme de modernisation ". Cinquante ans d'existence aussi passionnée qu'agitée ont fait de cet organisme unique au monde un miraculé permanent. Mr Kourilsky faisait allusion à l'offensive lancée en 1986 par certains responsables RPR et UDF, soutenus par plusieurs syndicats de l'enseignement supérieur.

" Mastodonte ingérable " ou " bastille administrative, syndicale et politique ", le CNRS devait, selon ses détracteurs, être partiellement démantelé, ses laboratoires rendus autonomes ou rattachés à l'Université. Un projet qui, s'il avait vu le jour sous cette forme, aurait pratiquement renvoyé la communauté scientifique française à la case départ, celle d'avant le 19 octobre 1939.

Il est vrai que la création d'un organisme comme le CNRS relève largement autant de la politique que de la science. Au centre du débat, cette question toujours débattue et jamais résolue : " Comment l'Etat doit-il intervenir dans la recherche scientifique ? "

Jusqu'au début du XIXe siècle, la France jouit en Europe d'un prestige incomparable. Elle doit cette renommée à la personnalité de ses savants, bien sûr, mais aussi à ses institutions : Collège de France, Muséum d'histoire naturelle, Académie des sciences, Observatoire de Paris, Conservatoire national des arts et métiers, Ecole polytechnique, Ecole normale supérieure. Ces structures sont adaptées à la communauté scientifique de l'époque : des chercheurs peu nombreux, solitaires, pour qui seule compte la science fondamentale.

La création de l'Université française par Napoléon en 1808 aggrave cette tendance élitiste. Les chercheurs deviennent des professeurs de l'enseignement supérieur, et les chaires dont ils sont titulaires représentent la récompense d'une brillante carrière, bien plus que le moyen de poursuivre leurs travaux à l'abri du besoin. L'objectif est la formation d'une élite au travers d'un enseignement très encyclopédique, et non le développement de la recherche. Effet pervers : les meilleurs élèves des grandes écoles, comme Polytechnique, pourtant mieux formés à la recherche que les étudiants de l'Université, préfèrent se tourner vers des carrières plus brillantes et motivantes d'ingénieurs ou de responsables dans l'industrie.

Pendant ce temps, l'Allemagne crée, dans les universités, mais aussi à l'extérieur, des instituts de recherche spécialisés où - comme aujourd'hui - des équipes d'étudiants se forment par la recherche en travaillant avec leurs professeurs. La défaite de 1870 constituera la première alarme pour le gouvernement français. " Expliquée par la supériorité du système d'enseignement et de recherche germanique, (elle) renforce la conviction que la science constitue un élément primordial de la puissance nationale ", écrivent les historiens Jean-François Picard et Elisabeth Pradoura (1).

Pourtant, malgré les efforts d'hommes comme Louis Pasteur - qui aboutiront à la création de l'institut qui porte son nom en 1887, - la situation n'évolue guère jusqu'au début du XXe siècle.

Le premier dispositif national d'aide à la recherche ne voit le jour que le 14 juillet 1901. Il s'agit de la Caisse des recherches scientifiques, destinée à " aider les savants capables de réaliser les découvertes appelées à délivrer l'humanité des fléaux qui la déciment ", selon les termes mêmes de son initiateur, le sénateur Jean Audiffred. Après un essai peu fructueux de financement par les grandes entreprises, la Caisse bénéficie des revenus des jeux de hasard (1912), pour finir, enfin, par obtenir une subvention - assez modeste - du ministère de l'instruction publique.

Cette sorte de mécénat d'Etat sera supplantée en 1924 par le " sou des laboratoires ", ou " taxe Borel ", du nom du député Emile Borel, qui imagina la loi votée par le Cartel des gauches instituant une contribution obligatoire des industriels pour la recherche de 20 centimes pour 100 francs de salaire versé.

Mais, comme en 1870, c'est la guerre et la défaite française qui seront le principal facteur de progrès pour la politique française de la recherche. La guerre, et un homme : Jean Perrin, éminent physicien de l'époque, le " père " du CNRS. En 1915, Perrin travaille avec Paul Langevin - autre physicien entré dans l'histoire - à la " direction des inventions ", un service ministériel chargé de mener des recherches sur les techniques militaires. Transformé en 1922 en " Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions " plus ambitieux et, surtout, civil, ce service se contentera en fait de gérer les laboratoires de Meudon-Bellevue, qui dépendent aujourd'hui du CNRS.

Jean Perrin ne cessera plus de harceler les pouvoirs publics. Prix Nobel de physique 1926 pour ses travaux sur la structure discontinue de la matière (sa thèse portait sur la découverte de l'électron), il se forme à la gestion de la recherche et développe ses théories dans ce domaine sur le tas, à la tête de l'Institut Rothschild, sorte de mini-CNRS privé. Son action pour convaincre les autorités que la science doit être considérée comme un service public porteront peu à peu leurs fruits.

Il obtient en 1930 d'Edouard Herriot la création d'une " Caisse nationale des sciences ", doublée en 1933 d'un " Conseil supérieur de la recherche scientifique ", qui donne à la Caisse une structure de décision organisée en " sections " correspondant aux différentes disciplines scientifiques, comme l'actuel CNRS.

En 1936, c'est le Front populaire. Les scientifiques en pointe ne cachent pas leurs sympathies socialistes, et sont écoutés. Irène Joliot-Curie, puis Jean Perrin se voient confier le poste de sous-secrétaire d'Etat à la recherche, mais ne pourront réaliser leurs ambitions. Et c'est le gouvernement Daladier qui créera le CNRS actuel, en regroupant la Caisse nationale de la recherche scientifique, le Service central de la recherche du ministère de l'éducation nationale, institué par le Front populaire, et le Centre national de la recherche scientifique appliquée (l'ancien Office des inventions de 1922). Une naissance formelle, cependant, qui ne se concrétisera qu'après la guerre, avec l'ordonnance de 1945, sous l'impulsion de son directeur de l'époque, Frédéric Joliot (élève de Paul Langevin et prix Nobel de chimie 1935 avec sa femme Irène Joliot-Curie pour la découverte de la radioactivité artificielle).

La suite ? Une longue croissance, à l'image du développement de la recherche scientifique française. Une succession aussi de réorganisations, réformes, crises. Le CNRS est notamment passé de la tutelle de Matignon à celle du ministère des universités en 1979, puis du ministère de la recherche, en 1982. Jusqu'à la grande secousse de 1986, qui faillit bien voir la fin du vénérable organisme.

Perrin, Langevin, les Joliot-Curie, scientifiques brillants, mais aussi hommes et femmes d'action au charisme rayonnant, formaient un groupe très soudé, passaient leurs vacances ensemble, en Bretagne. Ils affichaient aussi de solides opinions de gauche, et Frédéric Joliot fut d'ailleurs écarté ultérieurement de la direction du CEA en raison de ses sympathies communistes. L'aspect très étatique du CNRS - bureaucratique, diront ses détracteurs - doit sans doute beaucoup aux idéaux de ses fondateurs. Il a pourtant survécu à tous les gouvernements.

Et, malgré d'innombrables réformes et remaniements, le CNRS actuel est resté très proche d'esprit et de structure - la taille exceptée - de celui de 1945. La preuve, sans doute, qu'il correspond à un besoin vital, et " colle " assez bien au génie français...

Améliorer la coordination, favoriser " le glissement des idées entre les disciplines ", la mobilité des chercheurs, et le renouvellement des équipes, Mr Hubert Curien, ministre de la recherche et de la technologie, expose, dans l'entretien qu'il nous a accordé, ses idées sur les forces et les faiblesses du CNRS. Un point de vue doublement autorisé : chercheur de formation, il a dirigé cet organisme de 1969 à 1973, après y avoir occupé les fonctions de directeur scientifique pour la physique pendant les trois années précédentes. " Pensez-vous que le CNRS ait rempli le rôle que voulaient lui donner ses pères fondateurs ?

- Depuis sa création il y a cinquante ans, le rôle du CNRS a été essentiel dans la recherche. Nous sommes sortis de la dernière guerre dans un état de grande pauvreté. Il fallait pratiquement tout reconstruire. Le CNRS y a participé en créant ses laboratoires propres et en soutenant puissamment la recherche en milieu universitaire. Un double tournant important a été pris à la fin des années 60. D'abord, la mise en Óuvre de " contrats d'association " avec les laboratoires universitaires.

" D'autre part, l'apparition de l'idée que le CNRS devait participer plus directement au développement technologique du pays et devait faire en sorte que les résultats de recherche obtenus en laboratoire soient plus complètement et plus rapidement utilisés par l'appareil industriel français. C'était là un sentiment relativement nouveau pour le CNRS, qui ne s'était pas senti jusqu'alors une vocation très forte de ce côté.

" Le CNRS a-t-il rempli sa mission ? Sans aucune hésitation, je réponds oui. Je suis tout à fait sûr que, sans lui, nous n'aurions pas la recherche universitaire que nous avons. Nous n'aurions pas non plus les relations entre recherche fondamentale et recherche appliquée qui existent aujourd'hui, qui ne sont certes pas encore parfaites, mais qui sont dans un état convenable et que les directions successives du CNRS s'efforcent d'améliorer.

- Le CNRS n'est-il pas devenu un monstre ingouvernable ?

" Un patron - Un Etat, pour soutenir la recherche fondamentale, a le choix entre deux formules : agence ou organisme. Une agence distribue des crédits à des équipes ou à des établissements (à charge pour eux de définir et de mettre en Óuvre eux-mêmes une politique). La formule de l'organisme de plein exercice, avec ses personnels propres, comme le CNRS, a des avantages certains. L'organisme est au contact du terrain, il est capable de bien sentir les problèmes. Il est garant d'une cohérence. Mais, bien sûr, il faut s'attacher à gérer efficacement un établissement de cette nature dans sa taille actuelle.

- Un nouveau décret doit bientôt paraitre. Une réforme de plus ?

- Ce n'est pas vraiment une révolution, mais un ensemble de précisions utiles et même indispensables qui vont dans le sens que je viens de définir.

" Le CNRS doit avoir un patron responsable. C'est le directeur général, dont je veux conforter l'autorité sur l'organisme. Désormais, le ministre nommera les directeurs scientifiques chargés de chacun des grands secteurs sur proposition et non plus seulement après avis du directeur général. Il en sera de même pour le secrétaire général.

" Il faut ensuite améliorer la coordination, et le CNRS doit se doter clairement d'une stratégie scientifique globale. Dans le passé, nous avons, contre l'avis de ceux qui voulaient le fractionner, maintenu le CNRS dans son intégrité pour favoriser les ponts interdisciplinaires. Encore faut-il que la structure du CNRS se prête à de tels rapprochements, c'est-à-dire que le CNRS ne se réduise pas à la juxtaposition de départements scientifiques définissant une politique chacun dans son domaine. C'est la raison pour laquelle nous avons renforcé le rôle du directeur de la stratégie et des programmes.

" Aujourd'hui, le comité national, qui est le parlement du CNRS, est divisé en quarante-cinq sections spécialisées. C'est trop. J'ai fortement recommandé au directeur général de me proposer une réduction de ce nombre. Il s'agit de favoriser le glissement des idées entre les disciplines. En effet, certaines d'entre elles deviennent désormais difficiles à classer et se trouvent, par exemple, au carrefour de la biologie et de la chimie ou de la chimie et de la physique.

" Des découvertes majeures sont rendues possibles par le rapprochement de plusieurs spécialistes de provenance diverse. Dans le même souci de conjuguer coordination et souplesse, je demande donc au directeur général de faire en sorte que certaines sections puissent être suivies par plusieurs directeurs scientifiques. Cela renforcera les recherches interdisciplinaires qui sont l'apanage du CNRS.

- Quelles sont, selon vous, les principales faiblesses du CNRS, par rapport à ses homologues étrangers ?

- La mobilité des chercheurs... Il faut hélas le reconnaitre, elle n'est pas suffisante. Cela dit, ce n'est pas un oukase qui nous aidera à la développer. Il nous faut convaincre. Il faut que des chercheurs du CNRS soient séduits par des propositions que leur feraient les industriels. Il faut aussi que le jugement de leurs collègues soit beaucoup plus positif à l'égard de ceux qui mènent, ou souhaitent mener des activités industrielles ou, plus généralement, plus ou moins extérieures à la recherche au sens strict. Et là, un certain changement d'esprit est encore à opérer. Cela commence, à vrai dire, à bouger, mais beaucoup de progrès restent à faire.

" Autre problème très important, et qui est la clé d'une bonne gestion : il faut lutter contre la persistance indue d'" abonnés " du CNRS. Nous savons bien que certaines équipes ou laboratoires deviennent, au cours des ans moins créatifs ou productifs et qu'il n'y a pas de raison pour que le CNRS continue à les soutenir mécaniquement.

" Le CNRS comporte un nombre considérable de formations : plus de mille. On ne peut pas imaginer qu'il n'y ait pas un renouvellement régulier. Certes, il n'est pas facile de décider qu'un laboratoire qui n'est pas devenu mauvais, mais moins allant, moins prometteur, qu'une équipe plus jeune doive perdre le soutien de l'organisme. C'est difficile. On dit : " Il faut couper les branches mortes ". Mais on hésite, car aucune n'est vraiment morte. Pourtant, faire la place aux nouvelles pousses est tout à fait indispensable.

" Les universitaires, pourtant très puissants au sein du CNRS, ont eu parfois tendance à trouver l'étiquette CNRS un peu omniprésente. Le CNRS a peut-être été, ici et là, un peu trop présent, je ne dis pas pesant, dans son attitude vis-à-vis de ses associés. Mais il me semble qu'il comprend et respecte ses partenaires. On tend aujourd'hui vers un bon équilibre entre une politique d'ensemble menée par le CNRS et une politique d'établissements qui est bien défendue par les universités.

" De même, les relations du CNRS avec les industriels se sont approfondies et c'est en confiance qu'elles se multiplient. Le CNRS peut célébrer son cinquantenaire dans la sérénité : il sert bien la nation. "

LA décision du Conseil d'Etat de faire prévaloir les traités sur les lois postérieures qui leur seraient contraires revêt à plus d'un titre une réelle importance. En acceptant, conformément aux conclusions du commissaire du gouvernement, Mr Patrick Frydman, d'inverser une jurisprudence qui remontait à 1968, l'assemblée du contentieux du Conseil d'Etat met fin à une grave incohérence juridique et parachève une interprétation de l'article 55 de la Constitution qui a mis longtemps à prendre forme et à s'imposer.

" Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie ", dispose l'article 55 de la Loi fondamentale. La question de savoir comment et par qui faire appliquer cette prescription complexe et de plus en plus lourde d'implications au fil des années s'est longtemps posée.

Un premier élément de réponse, bientôt controversé, fut donné en 1968 par le Conseil d'Etat. Le Conseil constitutionnel n'était pas encore sorti à l'époque de la période léthargique qui devait, jusqu'au début des années 70, caractériser son début d'existence. Une décision de section de la Haute Assemblée, sur conclusions de Mme Nicole Questiaux, avait affirmé l'impossibilité pour le juge administratif d'opposer les traités à des lois postérieures qui leur seraient contraires. Cette vision découlait du dogme jugé intangible au Conseil d'Etat selon lequel il n'appartient pas au juge administratif d'exercer un contrôle sur la validité des lois.

Le débat, exclusivement technique en apparence lorsqu'on le plaçait dans le cadre très général du droit international, devait bientôt prendre une très concrète acuité avec la montée en puissance progressive des institutions européennes et du droit communautaire.

Le 15 janvier 1975, le Conseil constitutionnel avait apporté dans sa décision relative à la loi sur l'interruption volontaire de grossesse un élément de réponse à la fois décisif et insuffisant à propos de l'interprétation de l'article 55 de la Constitution et des conséquences qu'il convenait d'en tirer. En jugeant qu'" une loi contraire à un traité ne serait pas, pour autant, contraire à la Constitution ", il se déchargeait du même coup de l'examen de la conformité des lois aux traités internationaux lorsqu'il est sollicité d'examiner ces lois selon les procédures de recours que prévoit l'article 61 de la Constitution.

S'esquissait alors, mais encore bien ténue, l'idée d'une habilitation implicitement donnée par l'article 55 de la Constitution aux juges pour vérifier la conformité aux traités des lois postérieures. Quels juges ? Le Conseil d'Etat avait déjà répondu non pour ce qui concerne les juges administratifs. La Cour de Cassation, au mois de mai 1975, emboitait au contraire le pas du Conseil constitutionnel et adoptait sa solution : il appartenait au juge judiciaire de faire prévaloir les traités sur des lois postérieures contraires.

Cette illogique contradiction aura duré près de quinze ans. le Conseil constitutionnel avait plusieurs fois suggéré d'y mettre fin. Intervenant en octobre 1988, cette fois au titre du juge du contentieux des élections législatives (cinquième circonscription du Val-d'Oise), le Conseil constitutionnel avait même accepté de confronter la loi électorale à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. On ne pouvait suggérer plus fortement au juge administratif d'adopter lui-même une semblable attitude.

La décision du Conseil d'Etat ne fait pas qu'instaurer une cohérence juridique depuis longtemps recherchée. L'ancienne jurisprudence de la Haute Assemblée constituait, avait souligné dans ses conclusions Mr Frydman, " un obstacle sensible à l'introduction en France du droit international et plus particulièrement communautaire ". " On ne répètera en effet jamais assez, poursuivait le commissaire du gouvernement, que l'époque de la suprématie inconditionnelle du droit interne est désormais révolue. Les normes internationales, et notamment européennes, ont progressivement conquis notre univers juridique, sans hésiter d'ailleurs à empiéter sur le domaine de compétence du Parlement tel qu'il est défini à l'article 34 de la Constitution. Ainsi, certains secteurs entiers de notre droit, tels celui de l'économie, du travail ou de la protection des droits de l'homme sont-ils aujourd'hui très largement issus d'une véritable législation internationale. Or, l'impossibilité de faire prévaloir le traité sur la loi constitue évidemment un frein à cette évolution. La France ne peut simultanément accepter les limitations de souveraineté et maintenir la suprématie de ses lois devant le juge ".

De fait, la décision du Conseil d'Etat dépasse de beaucoup les dimensions d'un simple ajustement jurisprudentiel. Le poids du Parlement français dans un système institutionnel de plus en plus européen et donc de moins en moins national se trouvera désormais un peu plus relativisé encore, si faire se peut. En effet, non seulement les traductions, à l'intérieur de l'Hexagone, des contraintes communautaires ne se sont pas toujours jusqu'à présent accomplies avec une parfaite célérité - c'est une litote - mais le Parlement français a pu jusqu'à présent se croire autorisé à légiférer contre la logique du traité de Rome et de ses conséquences. La loi Lang sur le prix du livre avait constitué un exemple manifeste de cet état de choses.

La mise en cohérence du système juridique de sanction des contradictions entre des lois et des traités antérieurs devrait mettre fin à cette propension à ignorer, volontairement ou pas, les règles du jeu communautaire.

Au-delà du Parlement, c'est le gouvernement, qui si souvent " l'inspire " avec une force de suggestion incontournable, qui va désormais se trouver lui-même astreint à calibrer conformément au modèle européen nombre de ses productions législatives.

Dans le champ clos des luttes d'influence feutrées, mais parfois intenses, des grandes institutions nationales, le Conseil d'Etat peut aussi escompter corriger partiellement l'irrésistible ascension, à son détriment, du Conseil constitutionnel depuis une vingtaine d'années. Voici la Haute Assemblée juge de la conformité de la loi à la norme des normes, le traité. Voici donc brisé ce tabou qui rendait jusqu'à présent inaccessible au Conseil d'Etat le contrôle exercé sur la validité de la loi. Voici l'assemblée du Palais-Royal renforcée dans son rôle de conseiller-surveillant du gouvernement-législateur.

Ainsi, bénéficiant de l'extinction progressive de la souveraineté de la loi et de l'intensité croissante des exigences européennes, le Conseil d'Etat a su - il vient d'en donner une nouvelle illustration - godiller au plus juste au milieu des contradictions juridico-politiques quelquefois inextricables qui accompagnent l'édification de la Communauté européenne. Du coup, il se redonne à lui-même, après une période de somnolence et de difficile adaptation, l'éclat que le temps, la routine et les évolutions de la vie publique avaient progressivement terni.

La marine fait donner l'artillerie lourde contre le projet Dassault de moderniser les Crusader embarqués sur les porte-avions Foch et Clemenceau, de préférence à une solution avancée par l'état-major qui consisterait à acquérir d'occasion des F-18 aux Etats-Unis. C'est le vice-amiral d'escadre Yves Goupil, major général de la marine, qui, dans un entretien à paraitre dans Cols bleus, se déclare hostile à la solution Dassault au motif qu'elle est " opérationnellement mauvaise " et porteuse de " tragiques déconvenues " à terme.

On savait la marine nationale et le constructeur français à couteaux tirés dans cette affaire. Voilà que la querelle est aujourd'hui mise sur la place publique, à charge pour le gouvernement de trancher, au plus tard, l'an prochain.

L'amiral Goupil n'est pas n'importe qui. C'est, de formation, un pilote de chasse embarquée. Il a, dans le passé, supervisé les essais du Crusader avant son achat par la France aux Etats-Unis du temps du général de Gaulle à l'Elysée. Il a commandé une flotille de Crusader embarquée sur porte-avions. Il est major général de la marine, c'est-à-dire l'homme des programmes et des budgets à l'état-major, après avoir dirigé le cabinet militaire du ministre de la défense entre 1984 et 1988. S'il parle, c'est avec l'accord du chef d'état-major de la marine, l'amiral Bernard Louzeau. Entre les marins et Dassault, le fond du débat est le remplacement des avions Crusader d'interception à bord du Foch et du Clemenceau avant 1993, date à laquelle ces appareils auront une trentaine d'années, c'est-à-dire l'âge de la retraite, puisque la marine française est la seule au monde à en avoir encore en service depuis que l'armée de l'air philippine s'en est déssaisie, il y a deux ans.

Or, en 1993, la version navale du Rafale de Dassault ne sera pas prête pour prendre la relève des Crusader : elle ne le sera pas avant la fin de 1998. Il faut donc trouver une solution provisoire pour les cinq à six ans à couvrir entre le départ des Crusader et l'arrivée du Rafale. Dassault propose de rénover le système d'armes et la cellule actuels du Crusader. La marine préfère acheter d'occasion une quinzaine de F-18 à l'aéronautique navale américaine.

Se faisant l'interprète de l'état-major, l'amiral Goupil règle son compte au Crusader rénové dans Cols bleus. Avec, d'abord, des arguments techniques : le Crusader, en son état actuel, présente des criques (autrement dit, des fissures) de sa structure, il enregistre de fréquentes pannes de vol, il a des performances inférieures à celles des avions qui lui seraient opposés, il est cher à l'entretien et son constructeur manque des pièces de rechange nécessaires.

Avec, aussi, des arguments militaires qui font réfléchir. " Les menaces auxquelles les Crusader seraient confrontés, explique le major général de la marine, sont de plus en plus à base d'avions modernes et performants (Mig-29 par exemple) capables à la fois d'attaquer à basse altitude ou d'intercepter à grande distance : seul un intercepteur doté d'un système d'arme, en particulier d'un radar détectant à toutes altitudes, peut désormais y faire face. Ce point souligne à la fois l'obsolescence de plus en plus marquée du Crusader actuel et la médiocrité d'une modernisation à base d'une technologie datant de 1975, comportant un radar incapable de satisfaire les performances de détection requises. "

Exit, donc, la solution Dassault qui consiste à installer sur le Crusader rénové des équipements comparables à ceux qui existent déjà sur l'intercepteur Mirage F-1. Et vive, dans ces conditions, l'achat d'une quinzaine de F-18 d'occasion aux Etats-Unis, le temps d'attendre l'arrivée du Rafale, qui deviendrait l'avion de base de l'aéronautique navale française pour succéder aux F-18 et aux Super-Etendard.

Naturellement, le constructeur du Rafale ne l'entend pas ainsi. Il soupçonne la marine d'être foncièrement hostile au Rafale et, en vérité, de continuer à s'équiper en avions américains une fois le feu vert donné aux premiers F-18.

Ce que dément formellement l'amiral Goupil dans Cols bleus. " La solution préconisée est limitée et intérimaire, explique-t-il. Elle conforte la décision de la marine de s'équiper à terme du seul Rafale, comme l'atteste d'ailleurs le projet retenu de commander quatre-vingt-six avions de ce type pour l'ensemble des missions de reconnaissance, d'assaut et d'interception ", aujourd'hui accomplies par des Crusader vieillissants, des Etendard IVP et des Super-Etendard.

Il y a une semaine (le Monde du 17 octobre), l'amiral Philippe de Gaulle, sénateur RPR de Paris, était intervenu dans le débat en volant au secours de la marine. Il était allé jusqu'à affirmer que la perspective de devoir acheter des matériels étrangers (en la circonstance le F-18) n'avait jamais par le passé retenu le général de Gaulle de le faire, pourvu que la France disposât des meilleures armes.

Devant la commission sénatoriale des affaires étrangères et de la défense, dont le fils du fondateur de la Ve République est membre, le ministre de la défense, Mr Jean-Pierre Chevènement, a tenu à s'expliquer au milieu de cette semaine en invoquant principalement des arguments financiers sans se prononcer sur le fond même du débat qui, au ton qu'il est susceptible de prendre désormais, sera tranché " au plus haut niveau de l'Etat ", selon le ministre lui-même.

Grosso modo, a confié Mr Chevènement aux sénateurs, " la rénovation des Crusader coûte environ 1,2 milliard de francs quand l'achat de quinze F-18 d'occasion revient à 3,3 milliards de francs, sans compter les armements à leur bord. "

Devant les sénateurs, Mr Chevènement a paru laisser à la marine et à Dassault une porte de sortie. Il a, en effet, expliqué que la solution du F-18 reporterait le besoin en Rafale à l'horizon 2004, ce qui permettrait le remplacement simultané de ses Crusader et de ses Etendard par la marine nationale.

Deux gardiens de la paix de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ont été inculpés jeudi 19 octobre de coups et blessures par Mr Charles Grimaldi, premier juge d'instruction au tribunal de Bobigny, après avoir été entendus longuement par l'Inspection générale des services (IGS). Ils ont été laissés en liberté et placés sous contrôle judiciaire.

Les faits qui sont reprochés aux deux policiers remontent au 16 septembre dernier lorsque les secours furent appelés pour porter aide à un blessé, Mr Mohamed Sirat, vingt-deux ans, gisant inanimé sur le palier d'une cité à Aubervilliers. Transporté par Police-Secours à l'hôpital Avicenne, à Bobigny, puis à l'hôpital Ambroise-Paré, à Boulogne-Billancourt, Mr Sirat, victime d'une fracture du crâne et blessé à la face était placé en réanimation. Quelques jours plus tard, le père du blessé venait déclarer au commissariat que son fils lui avait dit avoir été agressé " par des képis ".

Entendu par la PJ le 9 octobre, sur son lit d'hôpital, Mr Sirat racontait que, dans la nuit du 15 au 16 septembre, alors qu'il déambulait dans la rue après avoir copieusement arrosé une réunion d'amis, il avait été interpellé par deux " képis " dont il donnait un signalement approximatif. Le jeune homme ne se souvenait de rien d'autre, sinon qu'il avait été roué de coups.

L'enquête, menée conjointement par le service départemental de police judiciaire et par l'Inspection générale des services devait aboutir, après l'audition de nombreux policiers du département, à identifier deux d'entre eux. Ces derniers, qui cette nuit là dans patrouillaient sur la zone où avait été agressé Mr Sirat, avaient omis, contrairement aux règles, de signaler être intervenus pour une ivresse sur la voie publique, ce qui a conforté les soupçons portés à leur encontre.

Interrogés par l'IGS, les policiers ont déclaré qu'ils avaient effectivement croisé, cette nuit-là, Mr Sirat ivre qui somnolait sur un banc. Ils avaient tenté de le raccompagner chez lui en l'embarquant dans leur voiture de patrouille, mais, devant sa résistance, l'avaient finalement abandonné sur la voie publique. Les deux policiers, qui n'expliquent pas comment Mr Sirat s'est retrouvé sur son palier dans le coma, nient l'avoir frappé.

Premier président de la République à entrer dans les locaux du Centre national de la recherche scientifique depuis sa fondation, il y a cinquante ans, Mr Mitterrand a donné, jeudi 19 octobre, le coup d'envoi de la célébration du cinquantenaire du CNRS, qui sera marquée par de nombreuses manifestations dans la capitale comme en province, où l'organisme gère de nombreux laboratoires.

" Le CNRS a été associé, dans ce cas comme dans les autres, à tous les grands succès scientifiques remportés récemment par les Français, qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas couronnés par le prix Nobel ", a déclaré le président de la République, en rendant ainsi hommage au professeur Stehelin. Ce dernier, qui présentait ses travaux récents avec trois autres chercheurs, a rappelé comment il avait isolé le premier oncogène (gène impliqué dans le cancer) en 1976, alors qu'il travaillait avec les professeurs Michael Bishop et Harold Varmus, qui, pour cette découverte, viennent de recevoir le prix Nobel de médecine.

A Paris, des représentants des cinquante-cinq organismes étrangers ayant des accords de coopération avec le CNRS ont participé à des Rencontres internationales, et ils devaient être reçus vendredi 20 octobre à l'Académie des sciences. Un colloque consacré à l'" Histoire du CNRS " se tiendra les 23 et 24 octobre, et un forum CNRS-entreprises est prévu les 6 et 7 novembre.

Deux manifestations sont destinées plus particulièrement au grand public : au Palais de la découverte, des chercheurs réaliseront pendant deux semaines, du 10 au 23 novembre, des expériences de laboratoire pour initier les jeunes à " La grande aventure de la recherche scientifique ", et à la Cité des sciences et de l'industrie, une exposition présente " Cinquante ans de découvertes qui transforment notre société ", du 21 octobre au 15 janvier.

Mr Ernst Breit (DGB) président de la Confédération européenne des syndicats (CES) a dressé jeudi 19 octobre le bilan de la semaine d'action en faveur de l'Europe sociale.

Fort du succès de la manifestation sur l'esplanade du Cinquantenaire, qui a rassemblé, selon lui, 17 000 personnes (autour de 10 000 selon les autorités), le syndicaliste allemand a demandé au prochain conseil européen (8 et 9 décembre à Strasbourg) " de promouvoir une politique sociale basée sur une législation communautaire ".

" Je n'y crois pas ", commentait, visiblement désabusé, Mr Jacques Pé, secrétaire confédéral de FO après la conférence de presse de Mr Breit. C'est vrai que, malgré les affirmations du président de la CES, la détermination des syndicalistes ne semblait pas évidente. Dans leur communiqué ils appellent pourtant à l'élaboration d'une charte contraignante devant permettre " le recours juridique contre la violation des droits sociaux fondamentaux des travailleurs et de leurs représentants".

Or la Commission européenne souhaite limiter la charte à " une déclaration solennelle " des chefs d'Etat ou de gouvernement, assortie d'un programme d'action encore flou. L'exécutif communautaire tente à tout prix de rallier les Britanniques en allégeant son texte initial afin que le sommet de Strasbourg sur l'union économique et monétaire ne soit pas perturbé par la question sociale, ce qui explique la prudence de Mr Jacques Delors. Mme Vasso Papandreou, commissaire chargé du dossier, est allée mardi dernier aux Communes pour tâcher de rassurer les parlementaires britanniques.

Malgré la bonne volonté de Paris, la pression s'exerce avant tout sur la France. " Le Conseil européen portera une lourde responsabilité si la question de la charte n'est pas réglée par la présidence française ", a déclaré Mr Breit. Pressé de questions sur les conséquences d'un éventuel échec, le président de la CES n'a pas exclu, mais du bout des lèvres, l'engagement d'actions revendicatives au lendemain du sommet des Douze. Mercredi, le syndicalisme européen a fait la démonstration qu'il pouvait faire recette. Cinq cents manifestants de la CGT, conduits par Mr Louis Viannet, étaient même venus apporter leur " soutien ".

Les prix de détail aux Etats-Unis ont augmenté de 0,2 % en septembre, confirmant un certain ralentissement de l'inflation. La hausse des prix avait été nulle au mois d'août, et limitée à 0,2 % en juin et juillet. Ce bon résultat s'explique principalement par la modération du prix des carburants, qui a diminué de 2,2 % en septembre, après avoir augmenté de 21,2 % entre janvier et mai. En un an - septembre 1989 comparé à septembre 1988, - la hausse est de 4,3 %. Elle avait atteint ou dépassé les 5 % de mars à juillet.

Les syndicats espéraient de 60 000 à 80 000 agents des finances entre Bastille et Bercy. Il en est finalement venu 100 000 selon eux (40 000 si l'on en croit les estimations de la police). Quels que soient les chiffres avancés, cette troisième manifestation nationale a largement dépassé, jeudi 19 octobre, l'ampleur de la précédente (le 5 octobre, les organisateurs annonçaient 50 000 participants, la police 25 000).

Devant le nouveau ministère de l'économie, des grappes de manifestants ont dû se masser sur les parois inclinées du Palais omnisports de Bercy pour permettre au flot continu de fonctionnaires des impôts, du Trésor ou des douanes, de prendre place face à l'imposant bâtiment du ministère. Après cinq mois de conflit, les syndicats CGT, CFDT, FO, CFTC, GFE-CGC et SNUI considèrent avoir plus que jamais le vent en poupe alors que Mr Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie, devait les recevoir vendredi à 14 heures.

Eparpillant sur leur passage des formulaires de déclaration de revenu, distribuant de fausses vignettes automobiles à l'effigie de Mr Michel Charasse, ministre délégué au budget, scandant " Béré, ça suffit, assieds-toi et négocie ", les agents des finances, dont certains s'étaient pour l'occasion déguisés en Père Noël ou en Batman, paraissaient parfois surpris du succès de ce rassemblement. " Nous sommes 100 000 à Paris, soit la moitié de l'effectif total du ministère ! ", s'émerveillait au micro un organisateur.

Pourtant, en dépit de cette démonstration de force, la plupart des dirigeants syndicaux paraissent avoir fait leur deuil des trente points d'indice (700 francs par mois) qu'ils revendiquent depuis le début de la grève. Conscients qu'une mesure indiciaire risquerait fort de faire tache d'huile sur l'ensemble de la fonction publique, ils évoquent surtout la " prime mensuelle " envisagée par Mr Bérégovoy.

Les syndicats sont néanmoins déterminés à obtenir des avantages au-delà de l'enveloppe déjà accordée par le ministre et réclament cette éventuelle prime dans le calcul des retraites. " Nous sommes l'administration qui rapporte le plus d'argent à l'Etat : il serait normal que l'on obtienne une mesure particulière et substantielle ", affirme sans aucune hésitation Sylvie, vingt-trois ans, agent des impôts à Vanves (Hauts-de-Seine). " Mr Bérégovoy, pronostique-t-elle, va céder sur une prime, ce qui lui permettra de faire croire à l'opinion publique et autres fonctionnaires qu'il n'a pas vraiment lâché. "

Présent dans les premiers rangs du cortège, Mr Marc Blondel, secrétaire général de FO, reste discret sur le contenu de l'entretien qu'il a eu la veille à l'Elysée. " Le président de la République souhaiterait que l'on trouve une solution rapide ", souligne-t-il néanmoins.

A la CGT, on s'inquiète de la volonté un peu trop marquée de certains syndicats d'aboutir prochainement à un accord. " On ne va pas brader cette manifestation pour une prime de 200 ou 300 francs ", prévient un cégétiste des impôts.

A 18 h 40, la délégation qui vient d'être reçue par des membres du cabinet de MM Bérégovoy et Charasse reparait devant les manifestants. " Mr Bérégovoy a la volonté de trouver une solution rapidement, pour le début de la semaine prochaine ", lance Mr Jacky Lesueur (FO), qui annonce qu'une réunion sera organisée vendredi. " Tout de suite, tout de suite ! ", répondent en écho des groupes de manifestants. Ceux-ci ne se disperseront qu'à 23 h 30 alors que des représentants de l'intersyndicale seront reçus dans la soirée par les groupes socialiste et communiste de l'Assemblée nationale.

Le ministre de l'économie devait présenter vendredi une proposition chiffrée de prime mensuelle pour les agents des finances. Si Mr Bérégovoy est disposé à accorder quelques concessions supplémentaires, il n'entend pas faire écho " aux surenchères " et ne semble pas décidé à accepter, au moins dans un premier temps, d'intégrer les primes dans le calcul de la retraite.

La cour d'assises du Loiret a condamné, jeudi 19 octobre, à cinq ans de prison, dont un avec sursis, Michèle Curiel, une mère de famille qui avait été inculpée de " privation de soins et d'aliments " après le décès d'un de ses enfants handicapé (le Monde du 19 octobre). L'avocat général, Mr Didier Joly, avait requis une peine de trois ans de prison.

Comment les services sociaux, en particulier ceux de la DASS du Loiret, qui avaient envoyé sur le terrain trois travailleurs sociaux auprès de Michèle Muriel, n'ont-ils pas perçu sa détresse et l'urgence qu'il y avait à prendre une mesure de sauvegarde pour le petit Sébastien ? La question déjà posée la veille a encore dominé la seconde journée d'un procès qui est devenu celui des services sociaux du Loiret.

Unissant leurs efforts - cas peu ordinaire, - la défense et la partie civile représentée par Me Agnès Fichot, agissant au nom de la fédération des comités Alexis-Danan, sont revenues sur des points importants. L'assistante sociale du secteur, Mlle Mardeleine, stagiaire à l'époque, n'a vu, en près de quatre mois, qu'une seule fois Sébastien, le 7 avril 1987. L'enfant venait de mourir... La travailleuse familiale, Mme Didon, n'a pas non plus cherché à le voir, ne poussant ses investigations ménagères qu'à la salle à manger. L'enfant a vécu de longs mois dans une chambre recouverte d'immondices, près de l'entrée du pavillon.

Après les travailleurs sociaux, la cour a entendu la hiérarchie de la DASS et tout d'abord Mr Dominique Lecourieux, inspecteur, qui a affirmé avoir mis en place " une cellule de crise " dès décembre 1987, époque où la mère a retiré son fils du centre hospitalier spécialisé. Mr Lecourieux a précisé que, dans des situations de grande précarité, il pouvait se produire une " accoutumance " de la part des intervenants sociaux. " Michèle Curiel nous a peut-être dupés... Elle a faussé l'interprétation qu'on pouvait avoir de sa situation familiale. "

Mr Yves Dausse, directeur de la DASS du Loiret a utilisé le même argument : " Compte tenu du comportement de Michèle Curiel, les travailleurs sociaux n'ont pas su apprécier la gravité de la situation. "

Bref, devant la cour d'assises, la corporation a fait bloc, permettant à Me Agnès Fichot d'évoquer " la pesanteur du corps constitué qu'est l'institution sociale ". Me Anne Bouilloux-Sourcis, pour la défense, après avoir dit sa surprise devant le fait qu'aucune inculpation n'ait suivi ces " défaillances " de la DASS, a estimé que la seule condamnation de sa cliente équivaudrait " à effacer les fautes des services sociaux ".

Après deux heures de délibérations, la cour, allant au-delà des réquisitions de l'avocat général, ont condamné Michèle Curiel à cinq ans de prison, dont un avec sursis.

Les policiers de la brigade criminelle de la police judiciaire parisienne ont entendu, jeudi 19 octobre, l'un de leurs collègues dans le cadre de l'affaire Cons-Boutboul. Actuellement commissaire de police stagiaire à l'Ecole nationale supérieure de police (ENSP) de Saint-Cyr-au-Mont-d'Or (Rhône), Pierre Guillaume était inspecteur de police au Havre en mai 1988, lors de la découverte, dans le port, du cadavre de Bruno Dassac. Représentant de commerce et joueur invétéré, Bruno Dassac était en contact avec Marie-Elisabeth Cons-Boutboul, belle-mère de Jacques Perrot, avocat parisien assassiné à Paris le 27 septembre 1985.

Jusqu'à il y a quelques mois, aucun lien n'avait été fait entre les affaires Dassac et Perrot. Les policiers de la brigade criminelle, qui, dans le cadre de l'instruction du juge parisien Alain Verleene, enquêtaient sans succès depuis plus de trois ans sur le meurtre de Jacques Perrot, établiront fortuitement la relation entre ces deux affaires grâce à une écoute téléphonique placée chez une bouchère utilisée pour ses contacts par Marie-Elisabeth Cons-Boutboul.

Aussi les policiers parisiens seront-ils très marris d'apprendre que l'un de leurs collègues du Havre, Pierre Guillaume, avait établi un lien entre les deux affaires sans jamais leur transmettre l'information. L'inspecteur Guillaume avait, en effet, obtenu un " tuyau " au lendemain du meurtre de Bruno Dassac, selon lequel celui-ci, familier du monde des jeux, s'était vanté " d'avoir tué " Jacques Perrot. Il avait même évoqué cette piste auprès d'une journaliste, Isabelle Horlans, placée en garde à vue par la brigade criminelle en juillet dernier.

A la demande du juge Verleene, les policiers de la " crime " ont donc entendu Guillaume pour l'interroger sur l'origine de son " tuyau ". Entre-temps, Mme Cons-Boutboul, déjà inculpée et incarcérée pour complicité d'homicide volontaire dans le cadre de l'affaire Dassac, instruite au Havre, a été également inculpée, avec un chef d'inculpation identique, par Mr Verleene dans le cadre de l'affaire Perrot.

La polémique autour du port du voile à l'école pour les jeunes musulmanes rebondit. Au lieu même où elle avait commencé, c'est-à-dire au lycée de Creil (Oise). Depuis jeudi 19 octobre, les deux sÓurs musulmanes Fatimah et Leila, quatorze et quinze ans, ainsi qu'une autre adolescente, Samira, quatorze ans, n'ont pas été admises dans leurs classes respectives. Malgré le compromis intervenu le 8 octobre entre le principal du collège Havez, Mr Ernest Chenières, et les familles, les jeunes filles se sont remises, en effet, jeudi, à porter le voile.

Les collégiennes ont donc été conduites en bibliothèque par le principal. Ce dernier tentait encore, vendredi 20 octobre, de reprendre le dialogue avec les parents, "afin de trouver une solution qui ménage à la fois le respect de la laicité et l'obligation d'accueil de l'établissement ". " Ma position n'a pas changé, ajoute le proviseur. Le foulard n'est pas un problème en soi. C'est le comportement même de ces jeunes filles qui est en cause. Chaque fois qu'on aborde avec elles le sujet, on se retrouve face à un délire d'invectives et de fanatisme. "

C'est sur l'intervention de la Fédération nationale des musulmans de France, dont la représentativité est contestée par la Mosquée de Paris, que les jeunes filles se sont à nouveau voilées pendant la classe. Mr Daniel Youssouf Leclerq, président de l'association Intégrité, au nom de la FNMF dont il est l'ancien président, a porté plainte contre le principal pour coups et blessures en raison d'incidents qui se seraient produits jeudi.

Une manifestation est prévue, dimanche 22 octobre à Paris, de Barbès à la République, à l'initiative d'une association turque islamique en France, membre de la FNMF.

Visitant une école primaire jeudi 19 octobre, Mr Michel Rocard, rappelant son appartenance au protestantisme, a lancé un appel à la tolérance : " Même lorsque l'emporte l'intolérance, il reste des hommes pour s'en tenir fermement à la position juste, qui est celle du respect inconditionnel d'autrui et donc de ses opinions. Cela vaut du point de vue de la conduite de la puissance publique et de la laicité de l'Etat. Cela vaut aussi à l'intérieur de chacune de nos pensées religieuses ", a conclu le premier ministre.

A l'issue de la deuxième journée, jeudi 19 octobre, du colloque sur " le développement économique et l'indentité culturelle des iles de l'Europe ", à Ajaccio, Mr Jacques Chérèque, ministre délégué chargé de l'aménagement du territoire et des reconversions, a annoncé que la Commission européenne a décidé d'affecter, d'ici à 1993, une somme d'environ 700 millions de francs à la Corse, au titre " des cadres communautaires d'appui ". Mr Max Siméoni, ancien dirigeant autonomiste et nouveau député européen, a exhorté le gouvernement à prendre en compte la " logique insulaire " des Corses, en affirmant : " Attendre n'aurait plus de sens et serait grave de conséquences ".

Ce colloque était-il " nécessaire " ? Mr Jean-Paul de Rocca Serra, président RPR de l'Assemblée régionale, pense que oui. Il a tenu à remercier Mr Pierre Joxe de l'avoir organisé. Sans doute plusieurs invités ont-ils continué à émettre, en privé, des réserves ; dans les couloirs un élu de droite a même affirmé que " la montagne a accouché d'une souris ". En fait, cette rencontre a permis de mettre à plat, sans drame, devant un auditoire attentif, une partie de ce que les Corses ont sur le cÓur, dossiers de fond aussi bien que frustrations subjectives.

Transports, fiscalités, agriculture, tourisme, identité, mais aussi statut politique : voilà les thèmes permanents de cette complainte. Ainsi, à propos du transport, la desserte maritime et les opérations portuaires - notamment à Marseille - continuent-t-elles à relever d'une "organisation coloniale", selon Mr Pierre Antoniotti, le directeur de l'office des transports. Ainsi, sur un commerce extérieur de 2,7 milliards de francs, 17 % seulement de la valeur ajoutée reviennent-ils à la Corse.

Ainsi, un élu communiste Mr Ferracci, souligne-t-il que le tourisme assure "une expansion" et pas un "vrai développement", tandis que le président de Rocca Serra reconnait que le tourisme est vécu souvent "comme une forme d'agression, rentable, certes, mais une forme d'agression". Ainsi, Mr Subrini, président de la confédération des hôteliers lance-t-il : "Pour les insulaires, la communauté européenne est étrangère !" La moitié des entreprises de tourisme de l'ile précise-t-il aussi, sont aujourd'hui en cessation de paiements...

Mr Chérèque a cru pouvoir répondre à ce malaise en affirmant que, par le cumul de la procédure des contrats de plan et de ce qu'il a obtenu à Bruxelles, la Corse recevra, par habitant, davantage encore de subventions (3750 francs de la part de l'Etat français, 4240 francs venant de la Communauté) que certains départements d'outre-mer. Le ministre a également annoncé que le financement du centre de recherche et de transfert des technologies de Corte, est maintenant assuré.

Toujours sous-jacent, mais jamais, lors du début du colloque, abordé de fond, le débat sur la modification du statut de l'ile peut, quant à lui, se résumer dans l'échange suivant entre Mr de Rocca Serra et Mme Michèle Salotti, porte-parole de l'association U Levante : "Ce n'est pas, a lancé Mr de Rocca Serra, en changeant les institutions que l'on règle des problèmes économiques ou culturels. Lorsqu'un homme est au chômage, on a mieux à faire que de lui offrir un costume neuf." Lorsqu'on est mal habillé, lui a répondu, en substance, Mme Salotti, on a plus de mal à trouver un emploi que lorsqu'on a un beau costume...

Au-delà de la seule question du statut - qui n'a de sens, a-t-il dit, que si le statut est "au service d'une communauté" - Mr Max Siméoni, nouveau député vert européen et ancien dirigeant de l'Union pour le peuple corse (UPC), a, tous en saluant l'"approche pédagogique" du collque, voulu mettre en garde le gouvernement : "Le développement économique, a-t-il expliqué doit pouvoir s'appuyer sur une logique d'ile qui, elle-même, doit veiller à ne pas être captive de la logique continentale." Pour lui, la communauté corse doit vivre "un développement à partir d'elle-même dans sa logique insulaire". Le gouvernement doit le comprendre et en tirer les enseignements. "Attendre n'aurait plus de sens et serait grave de conséquences", a conclu Mr Siméoni.

A l'évidence, les chiffres annoncés par Mr Chérèque, les manifestations de bonne foi des représentants de la CEE, n'auront pas suffi à rassurer les Corses présents. A l'issue du colloque, ministres, hauts fonctionnaires de la CEE et hôtes étrangers auront-ils même perçu toutes les dimensions et la complexité du problème corse? Un échange de propos, sur le thème, controversé s'il en est, du tourisme a pu leur donner, en tout cas, un aperçu du labyrinthe insulaire.

Interrogé, avec les arrière-pensées que l'on devine, sur la "perte d'identité" qu'aurait entrainé le tourisme pour les habitants des Baléares, le représentant de l'archipel espagnol répond en souriant : "Nous avons récupéré toute notre identité, après un moment de crise. Mais la crise était plus importante à cause de la pression du franquisme qu'en raison de la pression du tourisme"... De son côté, la direction de l'INSEE-Corse assure que le tourisme tient plus de place dans "les débats passionnés" entre Corses que dans... l'économie de l'ile! Un membre du cabinet de Mr Olivier Stirn, chargé officiellement de promouvoir l'équipement touristique, exhorte les Corses à la "fermeté sur les projets immobiliers et (à) l'obsession de la qualité, (sinon) il se réalisera des choses que personne n'aura voulu". Enfin, dans la salle, un invité au colloque affirme que le développement de l'ile doit être défini "pour le peuple corse"; qu'il faut, en conséquence, d'abord savoir ce que veut ce peuple; qu'après seulement on pourra, éventuellement, parler tourisme. Retour à la case départ.

Une réforme du mode d'élection des conseils généraux est à l'étude ainsi qu'un possible redécoupage des cantons, la fin du renouvellement par moitié des assemblées départementales et le regroupement des scrutins locaux. Mr Michel Rocard l'a confirmé, jeudi 19 octobre à Nantes, en s'exprimant devant le congrès des présidents de conseils généraux. Ces derniers, s'ils sont majoritairement à droite, et attachés au scrutin majoritaire dans le cadre du canton, commencent à mesurer les limites de ce mode électoral, spécialement en milieu urbain. Le premier ministre a, tout au long de son discours, reconnu les réussites de la structure départementale depuis la décentralisation et repris à son compte la notion de " partenariat " entre l'Etat et les collectivités locales, mais il a répondu négativement aux principales demandes institutionnelles et financières de ses auditeurs.

Un premier ministre socialiste devant des présidents de conseils généraux à majorité de droite ; un chef de gouvernement devant des responsables de collectivités locales qui, toutes tendances confondues, se plaignent que l'Etat ne respecte pas les règles du jeu de la décentralisation ; un homme qui fut longtemps un régionaliste convaincu devant des élus qui estiment que le département doit être la pièce maitresse des pouvoirs décentralisés : Mr Michel Rocard savait qu'il n'aurait pas la tâche facile, le jeudi 19 octobre, en venant participer au congrès des présidents de conseils généraux à Nantes.

Le face-à-face promettait d'autant plus que, d'un côté, les élus se plaignent haut et fort d'une évidente volonté recentralisatrice des administrations de l'Etat, que les ministres sont bien loin de toujours freiner, et que, d'un autre côté, Mr Pierre Joxe ne se prive pas de dénoncer les abus - tout aussi évidents - des nouveaux maitres du pouvoir local. Le débat public aurait pu être intéressant, mais il n'a pas eu lieu, le ministre de l'intérieur se contentant d'être le témoin muet du discours du chef de gouvernement et celui-ci ne faisant que répondre à l'intervention de Mr Jean Puech, sénateur (RI), président du conseil général de l'Aveyron et président de l'Association des présidents de conseils généraux.

L'hôte n'a pas caché toutes les insatisfactions de ses mandants (le Monde du 20 septembre). Il a redit que "les départements ont réussi la décentralisation", que leurs présidents sont "prêts à assumer toutes leurs responsabilités", que, pour eux, "le bilan est globalement positif", mais que, pour aller plus loin, il faut un "véritable Etat partenaire" des collectivités locales.

Ces attentes, comme celles de la plupart de ses collègues, ont été déçues. Car, si le premier ministre a fait sienne cette notion de " partenariat ", s'il a reconnu que " dans l'ensemble, le bilan est très positif ", s'il a souhaité que les conseils généraux soient associés aux négociations des contrats de plan Etat-régions - " le chef d'orchestre restant le conseil général " - s'il a estimé que " la décentralisation appelle un nouveau dynamisme ", il est resté insensible aux autres demandes des présidents de conseils généraux.

Pas question donc de leur accorder une totale liberté de manÓuvre dans l'embauche des personnels d'encadrement de leurs administrations. Pas question de modifier le partage des tâches entre l'Etat et les départements dans la gestion du RMI, car " il est de la responsabilité de l'Etat de veiller à la solidarité nationale ". Pas question de revenir sur le projet gouvernemental facilitant le logement des plus défavorisés. Et, surtout, pas question d'annuler le sérieux coup de frein à la croissance de la dotation globale de fonctionnement que l'Etat verse aux collectivités locales.

Cet aspect du projet de budget, en cours de discussion à l'Assemblée nationale, est un des points d'accrochage. Or, profitant que soixante-dix de ses auditeurs sont aussi des parlementaires, Mr Rocard leur a parlé net. L'Etat ne peut accepter que ses possibilités financières continuent à diminuer, alors que celles des collectivités locales augmentent fortement. "Le mécanisme d'indexation (de la DGF actuellement en vigueur) doit être modifié, sauf à admettre qu'il faille augmenter le déficit budgétaire." Or, la réduction de ce dernier "est un impératif national ; chacun devra se déterminer par rapport à celui-ci et devra assumer la cohérence de ses choix". Cela étant, le premier ministre a reconnu qu'il reste "une large marge de créativité" dans la mise au point du nouveau mode d'indexation et il n'a "jamais sous-estimé la créativité parlementaire".

Les aspects purement institutionnels n'ont pas été oubliés par Mr Rocard. Prenant le contrepied des projets du PS et de son premier secrétaire, mais se plaçant dans le droit fil de la pensée présidentielle, il a souligné que "le débat sur le nombre et la taille des régions est mal posé", ajoutant "Je ne crois pas à un nouveau découpage administratif de notre pays, qui serait technocratique." De même, il estime que le débat régionaliste-départementaliste "n'est plus d'actualité". Cela étant, il souhaite une coopération entre régions, une "entente" entre départements et une relance de "la coopération inter-communale", qui est "une nécessité".

Faisant plaisir à ses auditeurs, il a annoncé la création d'une commission, présidée par un élu, chargée d'établir un projet de statut de l'élu. Mais, les prenant à rebrousse-poil, il a jugé qu'il serait "bon de moderniser les règles de la vie politique locale", en améliorant les possibilités d'intervention des minorités dans les conseils municipaux, généraux et régionaux.

Le point de divergence essentiel, bien entendu, est une éventuelle réforme du mode d'élection des conseillers généraux. Dans son discours, Mr Puech avait expliqué que ceux-ci devaient représenter " un territoire et une population, qu'ils devaient avoir " un lien personnel " avec leurs électeurs et donc qu'un scrutin de liste accroitrait " encore méfiance et indifférence vis-à-vis des hommes politiques ". Or Mr Rocard a, lui, mis en avant " les inégalités de représentation, notamment entre zones urbaines et zones rurales ", doutant que la solution soit " seulement dans la création de nouveaux cantons ". Il a donc confirmé qu'il avait demandé au ministre de l'intérieur de " conduire une réflexion, en ayant le souci d'assurer une juste représentation de l'espace et du corps électoral ", étant entendu qu'il faut " mettre fin au renouvellement par moitié des conseils généraux, facteur d'instabilité " et regrouper les scrutins locaux.

La discussion qui a suivi, après le départ du premier ministre, a montré que les présidents desconseils généraux ont maintenant pris conscience de la complexité de la situation. Si, dans leur immense majorité, ils restent fermement attachés au maintien du scrutin uninominal majoritaire dans le cadre du canton, s'ils tiennent à l'existence des cantons ruraux même peu peuplés, pour permettre au conseil général d'être l'animateur de l'indispensable coopération intercommunale, ils sont quelques-uns, à droite, à reconnaitre que la sous-représentativité des villes ne peut plus être tolérée et, qu'en milieu urbain, le canton a bien peu d'existence réelle. D'autant que Mr Jérôme Jaffré, vice-président de la SOFRES leur a expliqué que, si l'élu cantonal est largement connu dans les cantons de moins de vingt mille habitants, il est totalement inconnu dans les plus grands.

Une réforme est indispensable et les présidents des assemblées départementales ne sont pas insensibles à des modifications leur permettant d'asseoir leur autorité sur les élus de base. Aussi, l'idée de Mr Christian Proust, président socialiste du conseil général du Territoire de Belfort, d'un scrutin à l'allemande, permettant de combiner une élection majoritaire dans le canton avec une composition proportionnelle de l'Assemblée, si elle a été contestée par Mr André-Georges Voisin, sénateur (app. RPR) et président du conseil général d'Indre-et-Loire, a été soutenue par Mr Paul Girod, sénateur (UDF) et président du conseil général de l'Aisne. Mais Mr Olivier Duhame, directeur de la revue Pouvoirs a rappelé aux congressistes que l'application de la proportionnelle pourrait inverser le rapport des forces entre la droite et la gauche. Ce débat-là est trop ouvertement politique pour être conclu facilement. Les socialistes doivent le savoir. Mr Michel Rocard est-il prêt à s'avancer sur ce chemin périlleux ?

- Dans une interview publiée par Libération du 20 octobre, Mr Jean-Michel Baylet, secrétaire d'Etat chargé des collectivités locales se déclarer partisan de la formule des référendums d'initiative municipale. Il explique que " sur proposition du maire ou de la majorité qualifiée du conseil municipal, les administrés pourraient être consultés ". Mr Baylet souhaite d'autre part, que la réflexion s'engage sur le rôle des minorités dans les conseils régionaux, généraux et municipaux. Il se déclare favorable à un renforcement de leur droit à l'information.

L'Assemblée du contentieux du Conseil d'Etat a rendu publiques vendredi 20 octobre - soit une semaine plus tôt qu'initialement prévu - l'ensemble de ses décisions relatives au contentieux de l'élection des représentants au Parlement européen du 18 juin dernier (le Monde daté 15-16 octobre et du 18 octobre). Toutes les requêtes, présentées à la suite de ce scrutin, sont rejetées, mais l'intérêt de ces décisions réside dans l'important revirement de jurisprudence impliqué par l'une d'elles.

Le Conseil d'Etat a en effet radicalement innové en considérant que la loi du 7 juillet 1977, relative à l'élection des représentants à l'Assemblée des communautés européennes sur laquelle il s'est fondé, n'est pas incompatible avec le traité de Rome du 25 mars 1957 instituant la Communauté économique européenne.

C'est la première fois que le Conseil d'Etat, inversant sa jurisprudence traditionnelle, accepte de faire prévaloir les traités sur les lois postérieures. A l'avenir, la validité de telles lois qui se trouveraient contraires à des traités pourrait donc être remise en cause par le juge administratif.

En se conformant aux conclusions de Mr Patrick Frydman, commissaire au gouvernement, le Conseil d'Etat a parachevé une interprétation de l'article 55 de la Constitution, qui avait été suggérée de longue date par le Conseil constitutionnel.

Dans une autre décision, qui soulevait le cas de Mr Valéry Giscard d'Estaing élu au Parlement européen alors qu'il est membre de droit, à vie, du Conseil constitutionnel, le Conseil d'Etat a considéré : " L'élection au Parlement européen d'un membre de droit du Conseil constitutionnel fait obstacle à ce que celui-ci siège au sein de ce Conseil (...) ; en revanche, la qualité de membre de droit du Conseil constitutionnel d'un ancien président de la République ne saurait, en l'absence de disposition expresse dans ce sens, priver celui-ci du droit reconnu à tout citoyen, dans les conditions et sous réserves prévues par la loi, d'être candidat à tout mandat électif. "

Sur conclusions de Mme Anne-Marie Leroy, le Conseil d'Etat a considéré que l'utilisation par Mr Antoine Waechter, tête de liste des Verts, sur ses bulletins de vote, du titre d'" ingénieur-écologue ", qui " ne correspond à aucun titre ou diplôme légalement délivré ", n'a pas exercé d'influence " de nature à altérer les résultats du scrutin ", pas plus que les nombreuses irrégularités de détail alléguées dans les vingt-six requêtes qui avaient été adressées au Conseil d'Etat.

Les députés ont poursuivi, jeudi 19 octobre, l'examen du projet de loi de finances pour 1990, présenté par MM Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie et des finances et Michel Charasse, ministre du budget. Trois mesures principales ont été adoptées : le relèvement des seuils de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la création d'une nouvelle tranche pour les revenus supérieurs à 40 millions de francs : la baisse de l'impôt sur les sociétés, et celle des taux de TVA. La discussion devait se poursuivre vendredi 20 octobre, avec notamment l'examen des articles relatifs à la taxe d'habitation et à la dotation globale de fonctionnement. Le vote final sur la première partie de la loi de finances (les recettes) devrait intervenir tard dans la nuit de vendredi à samedi. Des incertitudes demeuraient jeudi sur les modalités de ce vote. Le gouvernement pourrait avoir recours à l'engagement de responsabilité (article 49-3 de la Constitution) s'il ne parvenait pas à obtenir une majorité, ou l'abstention conciliante des communistes.

" On négocie ", confiait, jeudi 19 octobre, dans les couloirs du Palais-Bourbon, MrJean Anciant, l'un des principaux orateurs du groupe socialiste sur le budget. " Il n'est pas question de négocier ", affirmait pour sa part, le même jour, dans les mêmes couloirs, MrFabien Thiémé (PC, Nord), orateur du groupe communiste. " L'abstention communiste est souhaitable " déclarait MrJacques Roger-Machart (PS, Haute-Garonne). " Le 49-3, c'est le confort " observait MrAlain Richard (PS, Val d'Oise) rapporteur général du budget. Chacun sa vérité et l'ambiguité pour tous.

Seul signe infaillible que des tractations étaient engagées, le gouvernement avait décidé de se donner du temps pour aborder l'une des principales dispositions de ce projet de budget, en " réservant " jusqu'à vendredi la discussion de l'article 4 relatif à la taxe d'habitation. C'est notamment sur ce point que le ministre du budget pourrait faire de substantielles concessions aux élus communistes, en abaissant le seuil du plafonnement général des cotisations et en augmentant les dégrèvements dont peuvent bénéficier les ménages modestes. Les négociations portent également sur la dotation globale de fonctionnement, pour laquelle le groupe communiste souhaite obtenir du gouvernement une hausse du minimum garanti.

Quelles que soient les discussions de couloirs, cette troisième journée de débat budgétaire n'a en tout cas pas créé de surprise en séance publique. Soutenus par les seuls communistes, les socialistes ont obtenu, conformément à leur accord avec le gouvernement, le relèvement des seuils de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Ils ont ainsi adopté un amendement déposé par MM Raymond Douyère (PS, Sarthe), Dominique Strauss-Kahn (PS, Val-d'Oise), président de la commission des finances et Alain Richard, fixant à 1,2 % le taux d'imposition des patrimoines compris entre 20 millions et 40 millions et à 1,3 % celui des patrimoines supérieurs à 40 millions de francs. La discussion de cet amendement a permis à l'opposition de renouveler son hostilité à cet impôt - sur son principe, pour l'UDF et le RPR, sur son inadaptation et sa faible rentabilité pour les centristes - tandis que le groupe communiste déposait en vain des amendements tendant à introduire les biens professionnnels dans le calcul du patrimoine ainsi que les oeuvres d'art. Sur ce dernier point, il a d'ailleurs été rejoint par MrFrançois d'Aubert (UDF, Mayenne), partisan lui-aussi de la prise en compte des Óuvres d'art afin de lutter contre l'absence de transparence du négoce sur ce marché.

Autre mesure d'importance adoptée par les députés, l'abaissement du taux majoré de TVA qui, dans la perspective de l'harmonisation européenne, a été ramené de 28 % à 25 % . Le coût de cette mesure pour le budget de l'Etat a été évalué à près de 5,9 millions de francs. Une dépense nécessaire, mais suffisante, a estimé le gouvernement, en refusant les amendements déposés par les groupes de l'opposition, tendant soit à abaisser d'un point supplémentaire le taux majoré, soit à diminuer le taux normal (fixé aujourd'hui à 18,6%). Ces " enchères " à la baisse n'ont guère impressionné MrCharasse, qui ne s'est même pas laissé émouvoir par les amendements de MM Louis de Broissia (RPR, Côte d'Or) et Ladislas Poniatowski (UDF, Eure) proposant de taxer au taux réduit (au lieu du taux moyen actuel) les " aliments préparés destinés à la nourriture des animaux familiers ".

Les députés ont également aménagé le dispositif des " stocks options " (qui permettent d'associer les salariés, et notamment les cadres, aux résultats de leur entreprise) en supprimant l'exonération fiscale lors de la levée des options. L'imposition sera alors celle prévue pour les plus-values mobilières. Il s'agit, pour le gouvernement et le groupe socialiste, d'éviter ainsi que le dispositif des stocks options ne soit utilisé pour attribuer des compléments de rémunération très élevés en franchise d'impôt.

Une modification des exonérations fiscales est également intervenue dans le domaine du logement, là encore en dépit de l'hostilité de l'opposition. La déduction d'impôts pour les dépenses relatives à l'habitation principale sera désormais réservée aux contribuables dont le taux d'imposition par part n'excède pas 49% (sont par exemple exclus du bénéfice de la réduction d'impôt, les contribuables dont le revenu imposable est supérieur à 210 210 francs pour un célibataire, 420 440 francs pour un couple marié sans enfant, 525 525 francs pour un couple avec un enfant ou 630 630 francs avec deux enfants). Le même article abaisse les taux des déductions forfaitaires sur les revenus fonciers auxquelles peuvent prétendre les propriétaires d'immeubles urbains. Ces deux mesures représenteraient un bénéfice d'environ 16 millions de francs pour l'Etat, qui seront affectés au logement social.

Mercredi 18 octobre, les députés avaient également élevé la déduction fiscale pour frais de garde (de 13 000 francs à 15 000 francs) pour les enfants âgés de moins de six ans. Ils avaient en revanche renoncé à suivre MrPhilippe Auberger (RPR, Yonne) qui souhaitait faire bénéficier d'une part supplémentaire tous les couples ayant élevé au moins cinq enfants, quand ceux-ci sont devenus majeurs. MrCharasse avait estimé que cette mesure favoriserait trop les gros revenus, déjà avantagés par le quotient familial. Déduction encore, au travers d'un amendement déposé par MrBruno Durieux (UDC, Nord) et sous-amendé par le gouvernement, qui autorise les conjoints, non rémunérés, des professionnels libéraux à déduire des bénéfice industriels et commerciaux, les cotisations obligatoires et volontaires de sécurité sociale.

Mettant un terme à des semaines de débats internes, les députés socialistes ont enfin adopté sans états d'âme apparents et avec le soutien de l'opposition, contre le groupe communiste, la baisse de deux points (de 39 % à 37 %) de l'impôt sur les sociétés. Il est vrai qu'en contre-partie la majorité a obtenu l'accord du gouvernement sur une hausse de quatre points de la taxation des plus-values professionnelles mobilières et immobilières. Mais un point de discorde demeure entre le groupe et le ministre de l'économie et des finances sur la définition des entreprises qui seraient concernées par cette mesure. Là encore, le gouvernement a estimé qu'une nuit de recul supplémentaire calmerait peut-être les esprits et il a préféré renvoyer la discussion de cet amendement, déposé au nom du groupe socialiste, par MM Douyère, Strauss-Kahn et Richard, à la séance de vendredi.

S'il fallait chercher un signe indiscutable que l'Europe est une réalité, on le trouverait dans le bouleversement qui s'est produit, jeudi 19 octobre, à l'Assemblée nationale, lors de la discussion budgétaire et qui a mis fin à l'une des plus longues et des plus célèbres traditions françaises.

Depuis trente-cinq ans, avec une ténacité et une conviction qui lui font honneur, Mr François Grüssenmeyer, député (RPR) du Bas-Rhin, dépose un amendement tendant à rétablir le privilège des bouilleurs de cru supprimé par Pierre Mendès France en 1954. Coup de tonnerre, jeudi matin : Mr Grüssenmeyer a annoncé à ses collègues, qu'exceptionnellement cette année il ne défendrait pas son traditionnel amendement. La raison n'en est certes pas la lassitude car, a-t-il souligné, " on ne se lasse pas de défendre une cause juste ", mais le constat que, désormais, " la solution d'un tel problème sera trouvée à l'échelon européen ".

" En Grèce, au Portugal, en Espagne, les bouilleurs de cru ne supportent aucune taxe ; en Allemagne, les bouilleurs artisanaux ont droit à un rabais de 21,5% sur la taxe officielle, a expliqué Mr Grüssenmeyer. Tous ces privilèges se justifient. Les bouilleurs de cru sont des gens simples, qui ne disposent que de quelques arbres. En outre, ce sont les dépositaires des traditions de nos provinces. Se battre pour eux, c'est se battre pour la liberté, pour la justice, pour l'économie. "

Et comme on ne saurait enterrer sans panache trente-cinq ans de combats hexagonaux, le député du Bas-Rhin n'a pas hésité à en appeler à...l'esprit de la Révolution française. Dans leur grande sagesse, a rappelé Mr Grüssenmeyer, les gouvernants d'alors avaient aboli tous les privilèges, sauf un, en précisant, dans un décret du 19 septembre 1793, que l'eau de vie devait figurer " parmi les produits de première nécessité ".

L'organisation du centre gauche relève des serpents de mer de la vie politique française. Les différentes tentatives faites pour structurer cet " espace " n'ont pas été jusqu'à présent couronnées de succès. Envisagé depuis plusieurs mois, le rapprochement des différents clubs, formations, mouvements et partis positionnés à l'intérieur de la majorité présidentielle connait un début de concrétisation avec la décision prise, jeudi matin 19 octobre, par les délégations du MRG et de l'Association des démocrates. Mr Yvon Collin, président du MRG, et, Thierry de Beaucé, président délégué de l'Association des démocrates, secrétaire d'Etat chargé des relations culturelles internationales, sont en effet convenus d'accélérer le processus de rapprochement.

Ils ont mis en place un comité de liaison dont la première tâche sera de proposer aux prochains congrès des deux formations le calendrier de constitution d'une confédération. Les premiers concernés sont les radicaux de gauche, qui réunissent leur congrès à Toulouse, les 28 et 29 octobre. Le congrès de l'Association des démocrates est, lui, prévu pour début 1990. Entre temps, les deux mouvements prévoient d'organiser des contacts avec leurs éventuels partenaires, qu'ils soient gaullistes de gauche, démocrates de progrès ou écologistes, avec, par exemple, Mr Brice Lalonde, secrétaire d'Etat chargé de l'environnement. L'objectif est d'organiser le courant non socialiste de la majorité présidentielle en un " vaste rassemblement ".

Pour l'instant, la démarche est entreprise avec un certain pragmatisme et une prudence mesurée. Elle ne prétend pas répondre aux questions qu'elle est susceptible de soulever. Ainsi, les principes d'organisation de la future confédération ne sont pas arrêtés. Conduira-t-elle, à terme, à une fusion ? Est-elle destinée à favoriser la création d'un groupe parlementaire à l'Assemblée nationale ? Les intéressés veulent en fait, avec ce premier pas, prendre date pour l'après-congrès du Parti socialiste. Se refusant à interférer dans la compétition interne des courants socialistes, l'Association des démocrates et le MRG souhaitent qu'après Rennes la nouvelle direction du PS engage avec eux la préparation des élections législatives de 1993 et la négociation des investitures.

Les deux mille cent cinquante-huit Français les plus riches de France ont payé en moyenne 761816 francs chacun en 1989, au titre de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), entré en vigueur cette année.

Le rapport de la commission des finances de l'Assemblée nationale sur le projet de budget 1990, qui publie ces chiffres, estime à cent vingt-cinq mille quarante-deux le nombre de contribuables ayant dû s'acquitter de l'ISF, pour un rendement total de 4,43 milliards de francs.

De Mr Jacques Delors au maire de Sao-Paulo, Mme Luisa Erundina ; de Mr Krzysztof Koslowski, sénateur de Solidarité, à Mr Len Karpinski, éditorialiste aux Nouvelles de Moscou, les dirigeants du PS ont réuni, jeudi 19 octobre, à Paris, un plateau alléchant pour illustrer, à cinq mois de leur congrès, ce qu'ils appellent les " autres visages du socialisme ". Le socialisme démocratique est-il la référence commune, avouée ou inavouée, consciente ou inconsciente, des réformateurs qui, à l'Est comme à l'Ouest, au Sud comme au Nord, cherchent à sortir des impasses du vingtième siècle ?

Entendre Mr Delors citer Marx n'est pas ordinaire, mais il arrive au président de la Commission européenne de céder à ce genre de coquetterie, surtout devant un auditoire socialiste et loin des oreilles de Mme Thatcher. Mr Delors, qui ouvrait la discussion par un exposé sur l'état des social-démocraties d'Europe du Nord, a renvoyé, donc, pour la compréhension des problèmes posés par l'évolution du système productif, aux " analyses très intéressantes " produites sur ce sujet par Marx.

Les compromis sociaux-démocrates se sont heurtés, selon Mr Delors, à la mondialisation de l'économie - entrainant la" domination croissante de la sphère financière, dont, a-t-il dit, je ne prends pas mon parti " - et à une " contestation individualiste ", qui privilégie l'intérêt privé et immédiat par rapport au collectif et au souci de l'avenir. Le président de la Commission européenne estime que, aujourd'hui, l'évolution des sociétés elle-même amène les sociaux-démocrates, du moins ceux qui " ont une identité socialiste ", à rechercher un " nouveau modèle de développement ", qui intègre " la nature comme capital et le temps comme valeur ". La construction communautaire, pour Mr Delors, doit " permettre aux pays européens de retrouver des marges de manÓuvre ", un " consensus " sur une certaine idée de l'homme et de la société étant possible " au moins en Europe continentale ".

Mr Delors ferait donc, à Bruxelles, sans trop le dire, du socialisme. En Pologne, à en croire Mr Kozlowski, il n'est pas sûr que l'on puisse en faire et il est, en tout cas, exclu de le dire, car le socialisme, terme usurpé par le système soviétique, est à ce point identifié à ce dernier par l'opinion qu'il souffre d'un rejet radical. Pourtant, selon le sénateur de Solidarité, " sur le plan des idées, les bases existent pour une formation politique socialiste ", car les Polonais restent attachés à des notions telles que l'Etat-providence ou le plein emploi. Mais le risque est que cet attachement, face aux difficultés économiques, soit exploité de façon démagogique par les syndicats communistes ou par les tendances rivales de celle de Mr Walesa au sein de Solidarité.

Après que Mr Pierre Guidoni, membre du secrétariat national du PS, chargé des relations internationales, eut mis en garde contre un modèle socialiste inspiré par le " pessimisme luthérien " et qui se résumerait à " l'addition du pacifisme, du féminisme et de l'écologie ", Mme Erundina a résumé les problèmes auxquels doit faire face le maire de gauche de la plus grande métropole d'Amérique latine, Sao-Paulo (18 millions d'habitants dans l'ensemble de l'agglomération). Elue il y a un an, Mme Erundina, l'une des animatrices du Parti des travailleurs, a expliqué qu'elle lutte contre la " privatisation de l'Etat ", mise en Óuvre par la gestion précédente, et qu'elle cherche à développer, dans sa ville, une " démocratie directe à côté de la démocratie représentative ". Son discours, très gauchiste, a provoqué l'enthousiasme d'une partie de l'assistance, plus réservée lorsque Mr Alain Lipietz, l'un des principaux théoriciens du parti écologiste français, lui a succédé à la tribune pour marquer les limites du dialogue que peuvent nouer les socialistes et les Verts.

Mais qu'en est-il du socialisme qui, pendant soixante-dix ans, s'est présenté comme " réel " ? Mr Karpinsky, éditorialiste des Nouvelles de Moscou, militant communiste et fils de communiste, a dressé de l'entreprise soviétique un bilan sans complaisance. " Le socialisme n'a pas été construit chez nous ", a-t-il dit, dénonçant le " colossal imbécile " qu'est une industrie " capable de détourner le cours des rivières, mais incapable de fournir le minimum vital ". Pour Mr Karpinski, " il n'y a pas eu socialisation, mais étatisation ", donnant naissance à un " socialisme de caserne ", voire " carcéral ". Evoquant le Petit Chaperon rouge, qui s'étonne de la taille des oreilles, puis des bras de sa prétendue aieule, Mr Karpinski a conclu : " Il serait plus honnête de dire que ce n'est pas la grand-mère qui est dans le lit ". Autrement dit, plutôt que de s'interroger sur les bizarreries du socialisme soviétique, mieux vaut avouer que ce n'est pas le socialisme.

Evoquant les diverses " stratégies " proposées pour sortir de ce système, Mr Karpinski a souligné le danger de celle qu'envisagent certains intellectuels, partisans d'un pouvoir fort exercé par Mr Gorbatchev afin d'" éliminer la bureaucratie ".

La sévérité du constat fait par l'intellectuel soviétique a inspiré à Mr Pierre Mauroy, dans sa conclusion du colloque, un " hommage à Léon Blum et à quelques autres ", qui avaient refusé, en 1920, de céder, comme la majorité des socialistes d'alors, à l'attraction du modèle léniniste. Le premier secrétaire du PS estime, toutefois, que les socialistes doivent faire preuve d'" une extrême humilité " en se souvenant des erreurs que leurs prédécesseurs avaient commises dans le passé : celle du pacifisme des années 30, celle du colonialisme des années 50.

" Ne considérons pas comme irréversible ce qui se passe sous nos yeux ", a dit Mr Mauroy, en soulignant que les socialistes ne proposent pas d'" alternative suffisamment claire au système capitaliste international ". " Nous manquons de la grande idée qui nous permettra d'en opérer la transformation ", a dit le premier secrétaire, en affirmant que le renouveau de la pensée socialiste ne peut se trouver que dans la fidélité à la " valeur universelle " de son message.

La direction du PCF a réuni, jeudi 19 octobre à Paris, les premiers secrétaires fédéraux du parti, ou leurs représentants, pour examiner " les moyens de mettre en Óuvre les décisions arrêtées lors du comité central " de la semaine dernière marquée par une fronde de MM Charles Fiterman et Anicet Le Pors.

Dans son rapport introductif, Mr Jean-Claude Gayssot, membre du secrétariat du comité central, a évoqué les " divergences réelles " exprimées par les deux anciens ministres portant sur "des questions qui ont déjà été débattues pour l'essentiel par les communistes" et a indiqué que MM Fiterman et Le Pors proposaient un "retour en arrière ".

Mr Gayssot a parlé, encore plus explicitement de ce "retour en arrière ", en précisant : " Si nous suivions ces camarades, il faudrait changer de politique, de stratégie, de parti. (...) Il ne faut pas que notre parti se transforme en parti social-démocrate, c'était tout le débat du vingt-cinquième congrès. " Parmi les vingt-cinq intervenants, aucun n'a pris en considération les questions soulevées par MM Fiterman et Le Pors. Un secrétaire fédéral a affirmé : " Etre membre du comité central ne suffit pas pour ne pas être pénétré par les idées des adversaires, même si on est secrétaire du comité central. " Cette remarque très politique a provoqué des rires dans l'assistance, Mr Fiterman étant membre du secrétariat du comité central. Un autre a judicieusement noté que Mr Pierre Bérégovoy, ministre socialiste, avait félicité son " ami, Charles Fiterman " sans que l'intéressé proteste.

" Je ne suis pas du tout décidé à sortir de mon calme et de mon esprit constructif ", a déclaré Mr Fiterman, jeudi à RMC en récusant les accusations dont il est l'objet. L'ancien ministre qui s'exprimait pour la première fois depuis la réunion du comité central,a expliqué au micro d'Yves Mourousi que son accident lui avait " peut-être donné envie, encore plus, de se faire plaisir, d'être soi-même, de participer à la vie ". Se présentant comme " un communiste français moderne ", il a souligné qu'il voulait " faire marcher sa tête, faire parler son cÓur ". Après avoir repris les thèmes de sa contribution écrite au comité central (le Monde du 18 octobre), Mr Fiterman a appelé, une nouvelle fois, au débat : " Je souhaite que l'on en discute tranquillement, sérieusement ", a-t-il dit car " cette discussion, avec d'autres peut-être que les communistes, il faudra bien qu'elle se développe. Mieux vaut plus tôt que plus tard, et surtout trop tard ".

Ce " débat " semble avoir pris des allures d'affrontements, parfois violents, dans certaines fédérations. Dans celle du Rhône, dont Mr Fiterman est membre, le comité fédéral ne s'est pas déroulé de façon aussi idyllique que les dirigeants locaux voulaient le faire croire (le Monde du 20 octobre). Une offensive a été conduite contre l'ancien ministre par MM Jean-Paul Magnon, premier secrétaire, André Gérin, maire de Vénissieux, tous deux membres du comité central, et René Chevaillier, conseiller municipal de Lyon. Devant l'extrême neutralité de Mme Mireille Elmalan, député européen, membre du comité central, adjointe au maire de Pierre-Bénite, et la longueur des interventions soulignant l'intérêt des questions soulevées par Mr Fiterman (le comité fédéral a duré plus de cinq heures), les dirigeants locaux auraient renoncé à faire adopter une motion tendant à l'isoler pour se replier sur un simple texte de soutien à Mr Georges Marchais.

Dans les Bouches-du-Rhône, Mr Guy Hermier, membre du bureau politique et député, aurait indiqué devant son comité fédéral qu'un " débat " était effectivement ouvert, ce qui lui aurait valu une réponse sèche de deux intervenants dénonçant une attaque contre le parti : " Le problème n'est pas le débat, c'est d'appliquer la politique du parti. "

En conclusion de son rapport devant le comité central, le 12 octobre, Mr Georges Marchais avait transmis aux membres de cette instance un message de Mr Mikhail Gorbatchev les assurant de "la solidarité du PCUS" et les remerciant pour la leur "à l'égard de notre deuxième révolution". En l'absence de communiqué commun après la rencontre entre le secrétaire général du PCF et le chef de l'Etat soviétique, ce message de soutien réciproque prenait donc une importance qui avait été soulignée par Mr Marchais lui-même au "Grand jury RTL- le Monde".

Il existe au moins deux précédents, au cours des douze dernières années, de messages transmis par les dirigeants soviétiques aux membres du comité central du PCF. En 1977, Moscou s'était adressé à eux, par écrit, pour leur demander de rejeter le ralliement à la force de frappe, préconisé par le rapport Kanapa, et se plaindre du manque de soutien de la direction du PCF face aux "campagnes antisoviétiques". Il s'agissait, donc, d'appels à la défiance envers Mr Marchais.

On aura compris que, dans le cas présent, Mr Marchais, volontairement ou involontairement, se prévalait d'une démarche diamétralement opposée de la part de Mr Gorbatchev. Renseignements pris, le message dont a fait état Mr Marchais n'est pas un document écrit, qui pourrait, effectivement avoir un tel sens. Il consiste en une simple formule de politesse délivrée par Mr Gorbatchev à la fin de son long entretien avec le dirigeant français. A dessein, Mr Marchais lui a donné un caractère solennel quelque peu usurpé.

Le comité fédéral du PCF du Val-de-Marne, au cours d'une réunion, jeudi 19 octobre, consécutive à la session du comité central, a été saisi par la direction du parti du cas de Mr Jean Claude Lefort, premier secrétaire de cette fédération, qui est celle de Mr Georges Marchais. Depuis plusieurs semaines, le remplacement de Mr Lefort était évoqué dans la coulisse. Il s'est produit, jeudi, au profit de Mr Nicolas Marchand, qui est membre, comme Mr Lefort, du comité central. Mr Lefort avait été secrétaire politique de Mr Marchais en même temps que Mr Charles Fiterman. Les dirigeants fédéraux indiquent que les responsabilités occupées par Mr Lefort - député, chargé de la paix et du désarmement au PCF, - nécessitent " une plus grande disponibilité " pour " un effort accru du parti ".

L'islam est la deuxième religion de France, et on commence à s'en rendre compte. Il y a eu d'abord l'affaire Rushdie, qui mettait en cause la liberté d'expression. Puis la controverse sur la construction de mosquées, qui concernait la liberté de culte. Et voilà, à la surprise générale, qu'éclate un grand débat sur une question vestimentaire touchant à la liberté privée.

Curieux débat dont l'intitulé même prête à controverse. On ne sait trop comment nommer l'objet du scandale : voile ? foulard ? tchador ? hidjeb ? Aucun de ces mots n'est satisfaisant, aucun n'est innocent. Le premier, impropre mais commode, réveille de vieux fantasmes. Le deuxième, au contraire, tend à enlever toute signification religieuse au débat. Si le troisième évoque naturellement l'Iran et ses fanatiques, le quatrième - bien qu'assez correct, semble-t-il - a une sonorité un peu trop arabe... On se rabat alors sur "foulard islamique" ou "foulard coranique", termes inventés pour la circonstance et qui désignent ce fichu couvrant les cheveux, les oreilles et le cou, pour ne laisser voir que l'ovale du visage.

La controverse linguistique en masque une autre, encore plus importante, qui tient à la signification de ce vêtement. S'agit-il, pour celles qui le portent, de respecter les préceptes de l'islam ? Ou, simplement, d'exprimer une appartenance culturelle ? Le font-elles de leur propre initiative ? Ou à la demande de leurs parents ? Par bravade ou par soumission ? Sans doute tout cela à la fois...

Paradoxalement, l'islam, qui effraye tant une partie des Français, s'exprime aujourd'hui à travers la plus fragile et la plus séduisante des populations immigrées : ces adolescentes maghrébines qui n'ont jamais fait peur à personne, n'ont jamais été associées à la délinquance et dont on vante souvent le sérieux et l'application en classe. Cela explique en partie la vivacité du débat.

De la même façon, la controverse sur la réforme du code de la nationalité où, là aussi, des enfants étaient en cause, avait été très vive et très troublante, il y a deux ans.

Les frontières traditionnelles se brouillent. Ce débat sur le foulard islamique n'oppose pas la gauche à la droite, ou les " laiques " aux " religieux ". Des discussions passionnées ont lieu depuis une dizaine de jours au sein des partis, des associations et des Eglises. On voit des " laiques " purs et durs se prononcer avec force pour la liberté vestimentaire des musulmans à l'école, tandis que des adversaires traditionnels de l'école publique volent au secours de celle-ci au nom de la laicité...

La vérité est que chacun, au fond de lui-même, est un peu divisé, malgré ses convictions. Car le débat comporte plusieurs registres et varie selon que l'on réfléchit à une personne ou à des principes, au présent ou à l'avenir. Les circonlocutions incompréhensibles de Mr Michel Rocard à propos de cette affaire, jeudi, illustrent parfaitement l'embarras de certaines personnes ouvertes et généreuses.

L'affaire est d'ailleurs déjà déformée par son retentissement médiatique. Les adolescentes de Creil, qui vivent depuis deux semaines sous les caméras, ne sont plus tout à fait elles-mêmes. Et, comme par hasard, des affaires semblables éclatent un peu partout en France : des foulards qui, jusque là, passaient inaperçus, prêtent brusquement à controverse ; d'autres s'affichent alors qu'ils étaient sagement rangés dans les placards...

Dans les pays musulmans, le débat sur le hidjeb est, à la fois, plus douloureux, plus simple et plus lourd de conséquences qu'ici. Deux camps s'opposent : les musulmans traditionnels ou intégristes qui en sont farouchement partisans ; et les personnes les plus modernes qui ont assisté, avec consternation, dans les années 70, à l'apparition de ce substitut du voile d'antan - un voile, symbole d'aliénation, que des femmes courageuses, en Egypte ou ailleurs, avaient réussi à supprimer par des décennies de combats. A travers le hidjeb et quelques questions de même nature, il y va parfois de l'avenir politique de ces Etats.

Naturellement, en France, le foulard islamique ne menace pas aujourd'hui la République. Le débat, ici, porte sur les principes et, en arrière-plan, sur l'intégration de la population immigrée. Ce qui compte avant tout, c'est l'épanouissement de ces adolscentes en tchador, appelées à vivre définitivement en France et à se libérer de certaines pratiques - comme le mariage forcé - qui sont en contradiction avec la loi.

Aujourd'hui - signe des temps ! - tout le monde se réclame de la laicité. Mais cette notion donne lieu à deux interprétations différentes : pour certains, il s'agit d'une " neutralité active ", qui interdit d'afficher à l'école une conviction religieuse de manière ostentatoire ; pour d'autres, c'est plutôt le respect des consciences et l'expression de la tolérance.

Les responsables religieux réclament, depuis quelques années, une " redéfinition de la laicité ". Entendent-ils seulement par là une réforme des programmes pour sensibiliser davantage les élèves à l'histoire et au contenu des grandes religions ? Ce serait tout à fait logique, compte tenu du rôle immense qu'ont joué et jouent encore ces religions dans la formation de nos sociétés. Mais s'il s'agit de favoriser " le port du tchador ou de la kipa " dans lequel le grand rabbin Golmann voit " une excellente technique pédagogique " pour permettre " la confrontation des petits Français avec la différence ", c'est une autre histoire.

Quelle laicité ? Si les responsables français doivent aujourd'hui préciser cette conception, les musulmans de France sont tenus, eux, de répondre à une question, aussi essentielle : quel islam ? Il est clair en effet que, dans une société laique, nourrie de culture judéo-chrétienne, l'islam ne peut vivre et s'exprimer publiquement de la même manière que dans un pays musulman. Nier cette évidence, sous prétexte de tolérance ou de générosité, serait une immense hypocrisie lourde de conséquences.

Après le succès, jeudi 19 octobre, de la troisième manifestation nationale des agents des finances (100 000 participants selon les organisateurs, 40 000 selon la police), Mr Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie, devait recevoir les syndicats, vendredi en début d'après-midi, pour leur proposer une prime mensuelle.

Les syndicats des finances ont probablement vu un peu large en affirmant, jeudi, au soir de leur troisième manifestation nationale, que la moitié des agents du ministère des finances venaient de défiler dans Paris. Cependant ce rassemblement apparait comme un indiscutable succès pour ses organisateurs et un nouveau coup de semonce pour le gouvernement.

Mr Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie, qui devait recevoir les syndicats vendredi en début d'après-midi, ne veut pas néanmoins entendre parler d'une revalorisation indiciaire, qui présenterait le risque d'être étendue à l'ensemble de la fonction publique, mais il s'apprête à proposer une " prime mensuelle ". Mise à part la CGT, les syndicats n'y sont plus totalement hostiles, mais ils exigent que la mesure soit " substantielle ".

Quai de Bercy, on se dit disposé à aller " jusqu'au bout de ce qui est possible ", et l'on fait valoir qu'un accord ne pourra être obtenu que si les interlocuteurs acceptent de faire preuve de compréhension. Poussés par une base fortement mobilisée, les syndicats pourront difficilement accepter un compromis trop défavorable.

Mr Michel Rocard, s'exprimant à Nantes, le jeudi 19 octobre, devant le congrès des présidents de conseils généraux, a proposé une série de réformes du mode de fonctionnement des collectivités locales, qui, si elles sont loin des souhaits du PS, pourraient progressivement modifier le paysage de l'administration locale.

Mr Michel Rocard considère que le temps n'est plus aux vastes réformes ni aux grands débats. Il préfère avancer à petits pas. Cela ne veut pas dire qu'il ne souhaite pas, si nécessaire, bousculer profondécent les mécanismes régissant la société française, mais il ne cherche à le faire que progressivement, ce qui peut le mettre, à l'occasion, en contradiction avec les desiderata du Parti socialiste. Ainsi du délicat dossier des collectivités locales.

La méthode qu'a définie, jeudi 19 octobre, le premier ministre s'apparente à celle qu'il a retenue pour l'Ile-de-France. La solidarité financière entre collectivités riches et collectivités pauvres sera imposée, quoi qu'en pensent les uns et les autres. Un projet de statut des élus va être mis au point.

La coopération intercommunale sera fermement relancée. De nouveaux droits vont être accordés aux minorités dans les assemblées locales, pour contrarier le goût du pouvoir sans partage de leurs patrons. Les scrutins locaux seront regroupés. Les conseils généraux ne seront plus renouvelés par moitié, mais en une seule fois. Alors, la distorsion entre la couleur politique de ces assemblées et le vote des électeurs créée par le scrutin majoritaire dans des cantons très inégalement peuplés sautera à ce point aux yeux qu'une réforme plus vaste s'imposera.

Une composition de Serge Poliakoff vient d'être adjugée 3,6 millions de francs, à Paris ; un record mondial pour cet artiste. Exécutée en 1966, cette Óuvre aux grandes masses de bleu et de blanc cassé a été acquise par un Suédois.

Grâce à la sécheresse, la Camargue est en train d'engranger sa meilleure récolte... de sel depuis le début du siècle. L'absence de pluie au cours de l'été a provoqué une évaporation intense de l'eau dans les tables à sel. Le résultat ne s'est pas fait attendre : alors que la Compagnie des salins du Midi a réduit de 7 % le nombre d'hectares exploités elle a récolté 1,1 million de tonnes de sel, soit 200 000 tonnes de plus qu'en temps ordinaire. " Comme les agriculteurs, nous sommes tributaires de la météo ", a expliqué un responsable des salins. Mais les paysans, eux, n'ont pas la part si belle. Selon le ministre de l'agriculture, Mr Henri Nallet, la sécheresse leur a causé des pertes cumulées d'" environ 10 milliards de francs ". Dans les campagnes, on trouve la note du ciel un peu... salée.

Alcatel a conclu, vendredi 20 octobre, à Rabat une série de contrats pour l'équipement et la modernisation du réseau marocain des télécommunications d'une valeur de 900 millions de francs. Il s'agit de l'un des plus gros contrat d'Alcatel depuis plusieurs années. L'ensemble représente presque un quart du chiffre d'affaires du groupe à l'exportation. Signé à l'occasion de la visite au Maroc de Mr Paul Quilès, ministre français des PTT, ces contrats seront pour une large part financés grâce à des crédits à conditions préférentielles dans le cadre du protocole financier franco-marocain.

Alcatel s'est engagé à fournir, à installer et à mettre en service d'ici 1992 quelque 147 000 lignes téléphoniques (sur un total de 930 000 lignes prévues à cette échéance). Le groupe livrera, pour ce faire, des centraux modernes de type Alcatel E-10 semblables à ceux installés en France, pour une valeur de 350 millions de francs. Il devra en outre assurer la transmission et le raccordement des lignes jusqu'à l'usager final, cette dernière partie, estimée aux alentours de 500 millions de francs, devant encore faire l'objet d'ultimes négociations. Alcatel fournira également par sa filiale Submarcom les équipements permettant au Maroc de s'associer au projet de câble sous-marin à fibre optique reliant le Maroc au Portugal et à la France, et ultérieurement à la Grande-Bretagne, pour un montant de 85 millions de francs.

Enfin Alcatel CIT installera (pour 25 millions de francs) le premier réseau marocain de transmission de données par paquet destinées à la clientèle des entreprises équipées d'ordinateurs. Ces contrats largement aidés par la France devraient permettre au Maroc de rattraper en grande partie le retard accumulé dans les télécommunications.

Décidément la CEE a bien du mal à maitriser sa pollution. Après la balade des fûts de dioxines de Seveso sur les routes françaises, voilà que la viande de bÓuf irradiée écume la côte ouest de l'Afrique. La panique est telle dans le golfe de Guinée que les Etats riverains ont interdit le déchargement dans leurs ports à deux cargos - l'un français, le Yolande-Delmas, l'autre, le Baltic-Universal, battant pavillon srilankais - soupçonnés de vouloir livrer la marchandis contaminée.

C'est une longue histoire que celle de la viande irradiée européenne.

Avril 1986 : Tchernobyl. Juillet 1987 : 6 000 tonnes de viande originaire du Danemark et de l'Irlande sont refoulées par le Venezuela. Le degré de radioactivité dépasse la norme admise (300 becquerels contre 600 dans la Communauté) par la législation vénézuélienne. Un an après, la cargaison est débarquée aux Pays-Bas.

Les autorités néerlandaises font procéder à un examen sanitaire des quantités refusées. Quelques lots tout de même révèlent une radioactivité supérieure au seuil autorisé par la réglementation communautaire. Ils sont détruits. La Haye annonce que le stock restant se trouve "sous douane dans le port de Flessingue" (dans le sud-ouest du pays).

Une nouvelle année passe. L'affaire est oubliée. Mais voilà que les Verts néerlandais dénoncent la vente de la viande incriminée dans des pays africains. Les responsables de la CEAO (Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest) mettent en garde les pays membres contre l'arrivée de cette cargaison douteuse.

Du coup les gouvernements africains prennent de sévères mesures. Le Libéria lance une enquête policière sur toutes les importations sans distinction de nature et d'origine. La Sierra Leone alerte la population contre le déchargement clandestin. Le Togo interdit toute importation de viande quelle que soit sa provenance.

Malgré les dénégations de Mme Charlotte Menten, porte-parole du ministère néerlandais de l'agriculture, qui affirme qu'aucun lot de la viande stockée dans son pays n'a été expédié, les Africains conservent une position stricte pour autant qu'on s'en tienne aux déclarations des autorités locales.

Dans les milieux diplomatiques des pays ACP (Afrique, Caraibes, Pacifique) associés à la CEE dans la convention de Lomé, on se refuse à donner des réactions officielles. Mais en privé le ton monte : " On attend un peu plus d'un pays qui a la réputation d'être parmi ceux qui sont à la pointe de la défense de l'écologie. "

Il faut dire que les ACP en ont gros sur le cÓur. Ils vont en principe obtenir, au terme de la négociation en cours sur le renouvellement du traité avec les Douze, que la Communauté interdise à ses industriels l'exportation des déchets toxiques vers le continent noir. " Nous avons toutes les peines du monde à ne pas être la poubelle de l'Europe, ajoute notre interlocuteur ; et en plus, on n'hésite pas à prendre le risque de nous intoxiquer avec de la viande irradiée. "

Propos faciles, voire démagogiques peut-être, mais qui sont révélateurs de l'état d'esprit des Africains face à une Europe qui ne fait aucun effort pour dissiper l'impression qu'elle s'intéresse de manière marginale au tiers-monde. L'intérêt parfois fébrile des instances communautaires pour l'évolution à l'Est engendre fatalement du dépit.

L'affaire, d'ailleurs, ne suscite aucune émotion à la Commission européenne. N'étant saisi officiellement par aucune autorité, même pas par les ACP, l'exécutif communautaire se contente de rappeler la législation européenne qui, " jusqu'à preuve du contraire, est respectée par les Pays-Bas, la viande commercialisée, quelle que soit sa destination, devant répondre aux normes de la CEE ".

La loi du silence n'est brisée que par lassitude, pour mettre un terme à un mauvais feuilleton : " Compte tenu de toutes les manipulations qu'a subies cette viande et pour couper court aux rumeurs, le mieux serait de la détruire. "

La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a annoncé, mardi 10 octobre, que la réglementation française est désormais prête à se mettre en conformité avec le droit communautaire. Un décret, paru au Journal officiel du 18 septembre 1989, le permet en effet. Dans la future directive, il subsistera cependant deux " clauses de sauvegarde " : un Etat pourra provisoirement suspendre, pour des raisons de sécurité, certaines dispositions des directives communautaires ; inversement, il pourra autoriser temporairement un nouvel additif. Par ailleurs, la DGCCRF révèle les résultats d'une enquête qui montre que les valeurs moyennes d'ingestion d'additif sont inférieures aux doses journalières admissibles.

Le " petit " triomphe des " gros " : la jeune entreprise de conseil en gestion hospitalière Sanesco, associée, il est vrai, à CDFI, filiale de Charbonnages de France, a été préférée à des sociétés plus importantes pour la reprise de la division informatique du Centre national de l'équipement hospitalier. Cette cession, après de longs préparatifs, n'est sans doute que le début de grandes manÓuvres dans un secteur appelé à d'importants développements.

D'abord le conflit : créé en 1974 comme un bureau d'études pour le ministère de la santé, mais sous forme d'une association loi de 1901 réunissant des directeurs d'hôpital, le CNEH a servi d'appui pour le développement de l'informatisation des établissements publics, en raison de sa souplesse d'intervention et de recrutement. Jouant le rôle de société de services, sa division informatique est liée à un " club " d'utilisateurs - la " filière STAF " - présents aussi dans son conseil d'administration, bien que la majorité en soit désignée par le ministère.

Coupable ambiguité. En 1985-1986, la direction du budget entend faire rentrer le CNEH dans la fonction publique ou... l'en faire sortir totalement. Un audit confié à Touche Ross confirme le diagnostic fin 1987 : le CNEH doit se rencentrer sur son rôle initial de bureau d'études et abandonner le reste. Exécution : le ministère décide de reprendre les tâches d'homologation des matériels et lance un appel d'offres pour la reprise de la division informatique, une soixantaine d'ingénieurs et de techniciens et 33 millions de francs de recettes en 1989, plus de 55 % du personnel et du chiffre d'affaires du CNEH.

Dix-sept candidats vont se présenter, dont quelques poids lourds : CAP Sesa, première société de services informatiques, Stéria, Télésystèmes, filiale de France-Telecom, la CISI, filiale du Commissariat à l'énergie atomique, IOS, filiale de la Générale des eaux, Les chiffres sont minimes, mais le marché du secteur public, ouvert par une circulaire de janvier 1989, est prometteur, et les ingénieurs du CNEH sont " des professionnels " : " Hormis les centres régionaux d'informatique hospitalière (voués à des tâches de production), le CNEH possède la seule équipe qui ait l'expertise et l'accès à la clientèle ", affirme son directeur général, le docteur Jean-Claude Stéphan.

En effet, l'informatisation des hôpitaux, publics comme privés, balbutie encore. Elle reste limitée aux domaines les plus classiques de la gestion administrative (paie, comptabilité, statistiques nationales). Elle commence à s'étendre à la biologie et aux pharmacies, mais pas encore aux flux considérables de la gestion " hôtelière " et médicale (admission des malades, rotation des lits, consultation, dossiers médicaux, plateaux techniques). Or les administrateurs et une partie des médecins souhaitent disposer de systèmes plus globaux et d'une véritable " aide à la décision ".

La division informatique du CNEH a mis au point les applications nationales utilisées par les hôpitaux publics pour la paie et la facturation et en assure la maintenance ; elle a effectué l'adaptation du système PMSI pour le ministère et travaille avec soixante-dix établissements publics parmi les plus gros. Bref, elle offre une intéressante porte d'entrée.

Parmi les candidats retenus à l'issue d'une première sélection par une commission présidée par le directeur des hôpitaux au ministère de la santé, c'est l'alliance Sanesco-CDFI qui l'emporte, à l'unanimité. Elle a été préférée à CAP Sesa, considérée comme en marge du secteur, et à Kalamazoo, qui travaille avec de petits hôpitaux pour des systèmes micro-informatiques ; la CISI s'est finalement retirée, et IOS, en désaccord avec le cahier des charges ultime, notamment en raison d'incertitudes sur la propriété des logiciels et l'avenir des contrats en cours, n'a pas donné de prix de reprise.

Ensuite Sanesco abandonne la propriété des logiciels aux utilisateurs, en échange de contrats de gestion sur cinq ans. Enfin les perspectives de développement qu'elle a présentées, appuyées sur une meilleure connaissance du milieu ont paru plus convaincantes, malgré des imprécisions sur les moyens, les tarifs ou le sort des différents produits. Motifs du choix : d'abord le prix proposé, 9 millions de francs, l'offre suivante n'atteignant que 4,7 millions.

Le président de Sanesco, Mr Jean de Kervasdoué, espère par cette acquisition, parvenir à constituer " un pôle de stature nationale " dans un secteur où la France, estime-t-il, a plusieurs années de retard sur d'autres pays européens, comme les Pays-Bas ou la RFA (avec notamment Siemens). Sanesco-CDFI, qui n'a pour l'instant qu'un capital symbolique, doit s'intégrer ultérieurement dans une holding permettant d'associer des partenaires étrangers - américains en fait - et de réunir les effectifs (une centaine de personnes) et l'argent nécessaire pour développer de nouveaux logiciels spécifiques. " Le prix ne compte pas, ajoute-t-il, mais seulement la position sur le marché. Nous devions y entrer. Attendre comportait plus de risques, notamment celui de voir des sociétés puissantes développer tôt ou tard, à partir de l'informatique, des activités de conseil. "

Informé le 6 octobre, le conseil d'administration du CNEH n'a pas contesté le choix et devrait le ratifier le 25 octobre, après la consultation du comité d'entreprise. Reste à obtenir, le même jour, l'accord de l'assemblée générale. Sanesco-CDFI se heurte à une forte opposition dans le personnel de la division informatique, qui a longtemps craint pour son sort, jusqu'à ce que le cahier des charges prévoie explicitement son maintien sur place. Les responsables du CE s'inquiètent encore de la solidité du repreneur ou d'une possible concurrence de produits actuellement commercialisés par CDFI.

Mais surtout, ils rejettent Mr de Kervasdoué qui, directeur des hôpitaux au ministère de la santé de 1981 à 1986, avait déjà tenté de restructurer l'informatique hospitalière. Mettant en doute la régularité de la sélection, ils y voient le résultat d'influences personnelles et vont jusqu'à parler de " machinerie destinée à faire rentrer des fonds dans les caisses d'un parti politique " (sic) : ils ont écrit aux directeurs d'hôpitaux pour leur demander de refuser le choix de la commission. Pourront-ils encore bloquer la conclusion ?

C'est de ce côté que des difficultés peuvent apparaitre, plus que sur le montage financier de la reprise. Celui-ci, cependant, n'est pas encore achevé, car les responsables Sanesco souhaitent conserver le contrôle du nouvel ensemble, avec CDFI, qu'ils mettent sur pied ; avec CDFI, mais aussi avec les actionnaires actuels (CEA, Caisse des dépôts, et... la Mutualité française).

Michel Leblanc, trente-huit ans, est producteur de porc dans le Nord-Pas-de-Calais et président de l'association Economie et Paysannerie, qui compte parmi ses membres Mr Michel Jacquot, l'actuel " trésorier " de la politique agricole commune à Bruxelles. Mr Leblanc, qui est aussi membre de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles) annonce pour bientôt l'avènement des moléculteurs. " 100 000 agriculteurs sont descendus dans les rues le 6 octobre. Ils estimaient trop faibles leurs indemnités sécheresse, et trop lourdes leurs charges. Ont-ils été entendus ?

- Ils ont été entendus, mais l'opinion publique ne comprend pas bien ces signaux de désespoir. Le lisier dans les préfectures est, en revanche, utile à l'intérieur de la profession. C'est la preuve que les dirigeants agricoles s'occupent encore des agriculteurs. On leur renvoie des signaux par lisier interposé. Ce sont des signaux syndicaux aux adhérents qui sont un peu perdus. Si on a que ça comme communication, si on est incapable de formuler des phrases, des messages, il faudra demander des droits d'odeurs ! La FNSEA négative existe toujours. Regardez, on a du lisier, des patates et des poulets. Mais il reste heureusement une FNSEA positive.

- La France a décidé pendant l'été d'augmenter de 25 % la prime versée aux agriculteurs qui mettent des terres en jachère. Que pensez-vous de cette mesure ?

- La jachère est une solution, car on aura besoin encore pendant quelques années de mieux contrôler la production. Cela ne correspond pas à une nécessité économique. Les régions les plus riches ne se sentiront pas concernées. Ces preuves supplémentaires vont encourager les régions les plus pauvres à geler des terres. On aboutira à une augmentation de la désertification. Les agriculteurs, qui hésitaient à franchir ce pas, vont sans doute envisager la mise en jachère. S'il suffisait d'augmenter de 25 % les primes pour régler les problèmes de l'agriculture française dans la mutation européenne, ce serait un miracle.

" La jachère sous-tend l'idée que l'agriculture a atteint un point d'achèvement et connait une situation régressive. Je suis convaincu qu'il existe une autre logique à défendre. La jachère est un outil parmi d'autres, on en a fait un modèle. Dans nos pays, la bataille de la sécurité alimentaire est gagnée. Mais il faut maintenant engager celle des molécules. Entre les composants carbonés et les substances fossiles, il existe de réelles similitudes. Si on investit dans cette voie, on peut encore développer de façon fantastique l'appareil de production.

- Vous annoncez l'ère des moléculteurs. Qu'entendez-vous par là ?

- Le terme de moléculteur indique une rupture avec celui d'agriculteur. C'est une profession nouvelle, qui n'entre pas dans le circuit des productions agricoles à destination alimentaire, mais à destination industrielle uniquement. Dans le Nord-Pas-de-Calais, entre 3 000 et 5 000 hectares ne vont pas être mis en jachère, mais au contraire plantés en colza pour l'entreprise chimique ouest-allemande Haenkel. A partir de ce colza, celle-ci fabriquera de l'énergie pour les plates-formes offshore et des lessives propres sans phosphates. C'est une approche concrète et vérifiée. Le moléculteur produira beaucoup pour offrir des molécules bon marché indispensables dans la bataille des produits de substitution de l'agrochimie et de l'agrosynthèse.

" Les moléculteurs se trouveront parmi les anciens céréaliers davantage que dans les rangs des éleveurs, car les molécules d'origine animale sont plus chères que celles issues du végétal. Les mieux placés sont les producteurs de sucre, de céréales et d'oléagineux. Les hommes du mais appartiendront demain à la famille des moléculteurs. En matière d'élevage, certaines vaches produiront du lait pour les yaourts, d'autres pour l'industrie. Des spécialistes de la chimie étudient l'utilisation des produits laitiers pour alléger l'acier. Il faut rester prudent. Mais le principe des quotas est inacceptable si je sais que, demain, les vaches pourront travailler pour me nourrir comme pour ma carcasse de voiture. J'ai proposé qu'on associe auprès du grand public un grain de mais et la 205 Peugeot. 80 % de nos produits agricoles ont des débouchés dans les isolants, les bureaux, les fils électriques, les sachets biodégradables.

- Quelles seront les fonctions des agriculteurs dans les années à venir ?

- On ne peut pas répondre sans poser le problème de la société européenne. S'agit-il de la société des villes, comme aux États-Unis ou au Japon ? Ou s'agit-il d'une société qui gère harmonieusement son espace ? L'agriculteur doit sortir de sa tâche alimentaire spécifique. Etre le nourricier du monde, ça ne veut rien dire. Les paysans du Maghreb sont aussi des nourriciers. Dans l'avenir, l'agriculteur devra remplir cinq tâches : produire des terres alimentaires de qualité, à condition qu'il investisse dans l'agroalimentaire ; fournir de l'énergie, des molécules ; entretenir la nature ; redéfinir la structuration de l'espace européen ; l'habitat, le cadre de vie à la campagne ; ouvrir de nouveaux territoires marchands, comme la santé et l'accueil en milieu rural.

- Le ministre de l'agriculture, Mr Henri Nallet, s'apprête à proposer des " contrats nature " aux exploitants s'engageant à préserver et entretenir l'environnement. Ce nouveau rôle des agriculteurs vous parait-il souhaitable ?

- C'est le bon sens. Nous devons montrer aux écologistes que nous sommes capables d'exercer une agriculture productive, très diversifiée, mais aussi respectueuse de la nature. On dispose pour cela de tous les moyens endogènes et biotechnologiques nécessaires. Mais les contrats dont parle Mr Nallet doivent s'accompagner d'une campagne d'information sur le rôle des paysans. Sinon, il s'agira d'un effet d'annonce qui les prendra à revers.

- L'Europe se fait-elle contre les agriculteurs ?

- L'Europe se fera sans les agriculteurs. Demain, 30 000 suffiront pour satisfaire nos besoins alimentaires. Mais l'Europe ne se fera pas sans les paysans s'ils acceptent d'élargir leur champ d'action à des tâches " sociétales ". Ils deviendront sinon une fraction marginale de la société européenne.

C'est un ton délibérément optimiste qu'ont adopté les participants au 36e congrès du Conseil national des économies régionales et de la productivité (CNERP) réunis les 17 et 18 octobre à Angers.

Pour les responsables des comiés d'expansion, des agences régionales de développement, chefs d'entreprise, hauts fonctionnaires, consultants, élus locaux de toutes tendances qui, chaque année, se retrouvent pour un grand rendez-vous de confrontation d'expériences d'aménagement du territoire, la crise est bel et bien derrière nous et l'Europe sans frontières à portée de main.

De ce fait, le développement régional et l'aménagement du territoire sont eux aussi à un tournant. C'est pourquoi le CNERP, que préside Mr Maurice Ligot, député et maire UDF de Cholet, avait choisi cette année pour thème de ses travaux : " Retour à la croissance, l'indispensable industrie. "

L'INSEE est formel. Non seulement la chute des emplois industriels, qui fut massive pendant les quinze dernières années avec une perte d'un million deux cent cinquante mille emplois, a été stoppée l'année dernière, mais en 1989 on assistera à une reprise sensible des créations nettes de postes de travail dans nos industries. Et si l'on s'inspire de l'exemple américain, où la reprise industrielle date de 1982, il apparait que celle-ci constitue une cause majeure d'une baisse corrélative du chômage et d'une prolifération d'activités de service liées directement à la production de biens de consommation et au relèvement du pouvoir d'achat.

Mais ce redémarrage industriel, comme le fut d'ailleurs la crise du même nom en son temps, n'est pas, selon le mot du maire d'Angers, Mr Jean Monnier, " égalitaire entre Paris et la province. Et, comme l'on assiste à des mouvements de reconcentration des activités de haut niveau sur la région parisienne, l'Etat doit plus encore qu'à l'époque de la crise affirmer son rôle de régulateur ".

L'Ouest pris au sens large possède d'ailleurs, à l'aube de cette nouvelle période de reprise, des atouts dont ne disposent pas les régions de l'axe nord-est des vieilles traditions industrielles, où les mutations en profondeur de l'appareil de production n'ont pas encore achevé leur cycle aux douloureuses conséquences (on pense par exemple au secteur textile de Roubaix-Tourcoing). Une nouvelle géographie industrielle est apparue entre 1974 et 1987, appuyée sur les PME et les secteurs porteurs comme l'informatique, l'agroalimentaire ou la pharmacie, et alors que la Lorraine ou la Franche-Comté perdaient des emplois dans l'industrie, la Bretagne, la Normandie, la Vendée, le Sud-Ouest en gagnaient. " Notre congrès doit aussi être celui des solidarités à créer dans toutes les régions de la façade atlantique afin de contrebalancer l'axe lourd et traditionnel Londres-Milan-Barcelone ", a insisté Mr Ligot.

Contrairement à une idée reçue et abondamment entretenue par des campagnes médiatiques répétées et coûteuses, les grandes métropoles de taille européenne n'ont pas une sorte de droit de préemption pour profiter de ce nouvel élan industriel. " Elles représentent, dans l'idéologie actuelle du tout-tertiaire, une sorte de nouvel Eldorado, a ironisé Mr Jean-Pierre Balligand, député socialiste de l'Aisne et maire de Vervins, mais nous devons lutter contre un risque spatial de la part de l'Etat, notamment en réclamant une revalorisation très importante dans le budget de 1990 des crédits qui permettent d'attirer en France et de localiser dans des zones prioritaires les investissements étrangers. "

Le budget de l'aménagement du territoire a d'ailleurs été repoussé pour insuffisance de crédits par la commission des finances de l'Assemblée nationale le 13 octobre sur la proposition de Mr Balligand lui-même.

De même qu'il existe des marchés nationaux ou européens pour les biscuits, les automobiles ou les produits financiers de plus en plus élaborés, il existe " un marché de plus en plus concurrentiel des sites urbains entre lesquels peuvent choisir les industriels ou les centres de recherche pour retenir les plus compétitifs ", a remarqué Mr Michel Delebarre, ministre de l'équipement et des transports. " La ville est d'ailleurs, a-t-il ajouté, un atout économique vivant et doit, à ce titre, soigner sa qualité sous toutes ses formes. "

C'est un parallélisme comparable qu'a développé en conclusion Mr Jacques Chérèque : " Comme les hommes, les territoires eux-mêmes devront viser une meilleure qualification et une meilleure attractivité ", a estimé le ministre de l'aménagement du territoire, accompagné du nouveau patron de la DATAR, Mr Jean-Louis Duport. " Ce qui passe par des efforts dans les domaines de la recherche, de l'enseignement supérieur et des infrastructures notamment, a précisé Mr Jacques Chérèque. Aux territoires des attendus doivent se substituer les territoires des intensités. "

C'est donc un nouvel aménagement du territoire appuyé sur la perspective et sur une volonté politique plus nette qu'aujourd'hui qui reste à inventer.

Le coup d'envoi des idées en tout cas a été donné à Angers, où fit ses études un de nos plus célèbres inventeurs, Denis Papin.

Quelles peuvent être les relations entre les chefs d'entreprise et les pouvoirs locaux ? Le CNPF prend l'initiative et choisit le Jura comme laboratoire.

Devinette : quel département détient le record du nombre d'entreprises cotées au second marché après la région parisienne ? Réponse : le Jura avec huit entreprises à la Bourse de Lyon.

Autre question : citez un département où le taux de chômage est presque deux fois inférieur à la moyenne nationale. Réponse : le Jura, avec 5,8 %.

Bien sûr, ces données et ces repères ne suffisent pas, à eux seuls, pour faire des 2 000 établissements de production de Dôle, Morez ou Saint-Claude des parangons de dynamisme économique mettant les 31 400 salariés qu'ils emploient à l'abri de toute menace.

Tout n'est pas rose. L'industrie du jouet a traversé récemment une mauvaise passe. Les activités de main-d'Óuvre (lunetterie, meubles, travail du bois, pipe) ont tous les jours à déployer des prodiges d'ingéniosité commerciale et de productivité technique pour résister à la concurrence du Sud-Est asiatique.

Et puis, les industriels, pour la plupart à la tête d'entreprises familiales (1), se heurtent au débauchage des firmes et commerces suisses et à l'agglomération de Genève, toute proche, redoutablement concurrentielle à trois titres : le niveau des salaires, le taux de change et les cotisations patronales. Dans le seul bassin d'emploi de Morez, capitale de la lunetterie avec cinquante entreprises, 1 400 personnes partent chaque jour travailler de l'autre côté de la frontière.

C'est pourtant parce qu'il considère le Jura comme un bon laboratoire et une vitrine attrayante que Mr Maurice Pangaud, vice-président du CNPF chargé de l'action territoriale, l'a choisi pour venir, il y a quelques jours, expliquer la doctrine de l'organisation patronale vis-à-vis des élus locaux et des pouvoirs décentralisés. Lyonnais, président de l'Union patronale Rhônes-Alpes, Mr Pangaud, soixante et un ans, a succédé au début de l'année à une figure quasi permanente de la haute hiérarchie du CNPF, Mr Michel Maury-Laribière.

Diplômé de psychologie et titulaire d'une maitrise acquise dans une université américaine, PDG de Cofradel (gestion de supermarchés) au sein des Docks de France, direct et chaleureux, Mr Maurice Pangaud " règne " - car le CNPF couvre par un maillage étroit tout le territoire - sur 117 unions patronales locales et 21 unions régionales. Des organismes qui - à condition qu'ils se montrent actifs, zélés et ouverts - peuvent constituer de précieux relais ou d'utiles clignotants pour la diffusion de la doctrine, voire des consignes du CNPF.

Et à l'heure où la décentralisation donne aux maires et aux présidents de conseils généraux et régionaux des pouvoirs toujours accrus dans le domaine économique, le CNPF serait impardonnable de ne pas chercher à adapter, dans le sens d'un plus grand dynamisme, ses ramifications dans le tissu industriel spécifique de chaque région.

Le Jura, précisément, se présente comme un cas d'école intéressant, et les enjeux des tout prochains mois sont importants. Décédé il y a quelques jours, le président du conseil général, Mr Brantus, n'avait jamais voulu mettre en place un comité d'expansion ou une agence de développement économique, à l'image, par exemple, de la dynamique et voisine Agence d'industrialisation du Doubs. Son successeur franchira- t-il le pas ?

Le patronat local, en tout cas, à la tête duquel a accédé l'été dernier Mr Pierre Menez, jeune président du directoire de la société viticole Henri Maire, le souhaite. Et Mr Maurice Pangaud a encouragé ses troupes jurassiennes à prendre les devants et à s'impliquer dans tous les grands dossiers économiques (formation, transports et communication, échanges extérieurs).

S'adressant au-delà des monts et combes jurassiens à tous les chefs d'entreprise du pays, intéressés par l'avenir de leur région, le vice-président du CNPF a lancé : " La solidarité locale de toutes les professions, de tous les secteurs économiques doit se renforcer. Il faut, vis-à-vis des instances politiques locales, que les chefs d'entreprise accentuent la pression et, par tous les mandats qu'ils détiennent, affirment leur capacité d'influence. "

Une " pression " pour que les élus ne soient pas conduits à se substituer aux responsabilités des chefs d'entreprise. " Le CNPF n'est pas du tout favorable à un projet de loi préparé par Mr Jean-Michel Baylet sur l'extension des pouvoirs économiques des collectivités locales que le Sénat va examiner fin octobre, précise le vice-président du CNPF. Il ne faut pas mélanger les genres. D'accord pour les initiatives communes des coopérations, comme la Maison du jouet à Moirans en donne l'exemple, mais, chacun son métier. Quand une collectivité locale commence à prendre une participation dans le capital d'une entreprise, on dérape... "

Le CNPF va, dans quelques jours, rendre public ce que Mr Pangaud a appelé " un projet pour les unions patronales ". Ce sera la " charte de qualité " des filiales territoriales du patronat et une sorte de manuel d'insertion des entreprises dans leur tissu économique régional. " Il faut que s'établissent des relations d'utilité entre les entreprises, y compris celles des plus petites bourgades, et leur union patronale locale ou départementale ", a encore expliqué le bras droit de Mr François Périgot, porte-parole de la base patronale, en reconnaissant qu'entre les chambres de commerce et les Unions patronales - qui ont la même clientèle (les entreprises) et les mêmes visées (les activités économiques), - la symbiose n'était pas toujours exemplaire.

L'Union patronale du Jura, pour sa part, semble répondre à ces " besoins d'utilité et de services " puisque, outre les syndicats et chambres professionnelles départementales, y ont adhéré cent soixante entreprises, individuellement et directement.

Hélas ! Le délégué général de l'Union patronale, Mr François Aleçon, réputé entreprenant et moderne, va quitter prochainement le Jura et sa fonction.

Devinette : pour quelle ville ? Pour Lyon, dans le fief de Mr Maurice Pangaud précisément...

Smoby (jouets) à Lavans-lès-Saint-Claude ; Bourgeois (lunetterie) à Morbier ; Monneret Jouets à Lons-le-Saunier ; Girod (Panneaux de signalisation) à Bellefontaine ; Christian Dalloz (lunetterie) à Septmoncel ; Clairbois (jouets) à Moirans-en-Montagne ; L'Amy (lunetterie) à Morez ; Henri Maire (vins) à Arbois.

Morez est le premier centre français de fabrication de montures de lunettes avec 43 % de la production nationale.

Le jouet (la France est le 4e producteur mondial), la taille de précision des pierres pour bijouterie et bien sûr l'activité pipière à Saint-Claude (1,2 million de pipes par an) sont les principales branches industrielles.

La plus grande usine du département est celle de Solvay (produits chimiques) à Tavaux.

Quinzième et avant-dernière épreuve du championnat du monde de formule 1, le Grand Prix du Japon, disputé dimanche 22 octobre sur le circuit de Suzuka (à 400 kilomètres à l'ouest de Tokyo), doit être le théâtre d'un nouvel affrontement entre les deux pilotes de l'écurie McLaren-Honda, le Français Alain Prost, en tête du classement, et le Brésilien Ayrton Senna, tenant du titre. La rivalité entre les deux hommes a pris un tour qui dépasse le cadre habituel de l'attribution du titre au meilleur pilote de l'année. Des éléments passionnels, réglementaires, techniques, tactiques, économiques, interfèrent, qui donnent à la formidable animosité entre les deux champions la dimension d'un drame antique.

L'incorporation du Brésilien Ayrton Senna au sein de l'écurie McLaren, en 1988 constituait une menace pour le Français Alain Prost. Couronné par deux titres mondiaux (1985 et 1986), consacré par le milieu de la formule 1 où il est surnommé le " professeur " et en passe de rejoindre, aux yeux du public, le mythique Juan-Manuel Fangio dans la légende du sport automobile, le vieux lion avait accepté de partager son terrain de chasse avec un jeune loup débordant d'ambition.

Avait-il alors péché par orgueil en pensant faire courber l'échine à son jeune rival, comme précédemment à René Arnoux, Eddie Cheever, Keke Rosberg, Stefan Johansson et même au grand Niki Lauda ? Ou s'était-il simplement rendu aux arguments de son ami et directeur d'écurie, Ron Dennis, qui souhaitait mettre tous les atouts de son côté en disposant des deux meilleurs pilotes et du meilleur moteur avec Honda ?

Quelques courses avaient suffi à Alain Prost pour vérifier que son coéquipier était redoutable. Défié dès les séances d'essais et de qualification par ce funambule-risque-tout des circuits, le Français a vite perdu un peu de cette sérénité et de cette superbe qu'il s'était forgées au fil des ans.

Le terme de " collaboration intelligente " bien vite utilisé par les deux pilotes pour parler de leurs relations laissait bien entendre que les deux hommes n'avaient pas grand-chose à partager en dehors des briefings techniques. Alain Prost aime être entouré d'amis et s'efforce, dès qu'il le peut, d'oublier le stress des séances de qualification sur un parcours de golf. Ayrton Senna est un solitaire habité par les démons de la vitesse et de la mécanique qui le poussent à errer tard le soir dans les paddocks.

Cette assiduité auprès des ingénieurs Honda, le Français la qualifiera de " fayotage ". Mais elle expliquera les relations privilégiées entretenues par le Brésilien avec ces autres travailleurs et chercheurs inlassables que sont les motoristes japonais. De là à penser qu'il pouvait ensuite bénéficier d'un traitement de faveur, il n'y avait qu'un pas qu'Alain Prost, sans doute de bonne foi, a bien vite franchi. Pour se rassurer, pour expliquer certaines performances exceptionnelles de son coéquipier.

Une étape décisive dans la dégradation des rapports entre les deux hommes a été franchie lors du Grand Prix du Portugal 1988. Ce jour-là, Prost a pu constater, au péril de sa vie, que son jeune rival était prêt à tout pour devenir, à son tour, le roi de cette jungle de la formule 1.

Après deux départs annulés qui avaient mis à vif les nerfs des pilotes, le Brésilien a pris des risques insensés, serrant à près de 280 km/h le Français contre le muret en béton qui longe les stands, pour le dissuader de le doubler en abordant le deuxième tour. Les deux monoplaces rouge et blanc étaient presque venues au contact, la roue avant gauche de Prost intercalée entre les deux roues droites de Senna. Trois panneauteurs des écuries Larrousse et March avaient dû retirer précipitamment leurs instruments au bord du muret.

Malgré sa victoire, le Français n'avait pas décoléré en retrouvant son équipier dans le motor-home : " Que s'est-il passé dans ta tête ? Es-tu devenu fou ? Si je freine, il peut y avoir dix morts. " Le Brésilien avait présenté ses excuses, mais le respect professionnel, dernier vernis reliant les deux hommes, avait cédé la place à l'animosité. " S'il veut le titre à n'importe quel prix, qu'il le prenne ! ", avait conclu Alain Prost.

Malgré l'hégémonie manifestée par les McLaren-Honda, qui avaient remporté quinze des seize grands prix en réussissant dix doublés, les deux pilotes étaient pourtant sortis grandis de leur duel. Venu dans l'écurie britannique avec l'intention avouée de se mesurer au " professeur ", Ayrton Senna avait confirmé qu'il était bien le surdoué que l'on pressentait. En puisant dans son orgueil de champion pour forcer sa nature, Alain Prost avait fait plus que résister, parfois héroiquement, en arrêtant la marche du temps pour un champion en fin de carrière. Le Brésilien avait été champion en tenant compte de ses onze meilleurs résultats mais le Français, plus régulier, avait marqué plus de points. L'honneur des deux hommes était sauf.

Et ce premier titre de champion du monde aurait pu tempérer l'ambition de Senna, adoucir ses rapports avec le Français. Mais dès le début de la saison 1989, Prost dut se rendre à l'évidence : le Brésilien, intouchable au volant de sa monoplace, était encore plus agressif que l'année précédente.

L'explosion attendue entre ces deux monstrueuses ambitions s'est produite dès le deuxième grand prix de l'année, à Imola. Malgré un meilleur départ, Alain Prost avait été doublé par son équipier juste avant le premier virage. Dès la fin de la course, il avait révélé l'engagement pris de ne pas s'attaquer lors du premier freinage afin de limiter les risques d'accrochage. Le Brésilien estimait qu'il avait effectué son dépassement avant le freinage...

L'incident aurait pu en rester là après la facile victoire de Senna si le Français n'avait exigé des excuses. Pour apaiser la tension, Ron Dennis avait dû beaucoup insister auprès du Brésilien pour que celui-ci présente des excuses, même de pure forme, la semaine suivante, à l'occasion d'essais privés en Angleterre. Ce dénouement devait rester confidentiel mais Alain Prost l'a révélé à la presse dès le grand prix suivant, à Monaco, en faisant confirmer ses dires par son directeur d'écurie. L'incident avait tourné au psychodrame.

Depuis ce jour, Ayrton Senna refuse d'adresser la parole à son équipier. Il ne prononce même plus son nom et parle de " l'autre pilote ". Alain Prost le qualifie désormais de " pauvre type ". Tout autant que les progrès des autres équipes, comme Ferrari, la dégradation du climat au sein de l'écurie McLaren-Honda n'est sans doute pas étrangère au rééquilibrage des forces constaté en fin de saison.

Tandis que le Brésilien alternait coups d'éclat (six victoires) et KO techniques (sept abandons), le Français réussissait encore à lui voler la vedette auprès des médias, en relançant la polémique sur l'inégalité des moteurs Honda et en entretenant un interminable feuilleton sur le choix de sa nouvelle écurie. Deux éléments de plus en plus étroitement liés dans son esprit pour justifier le net ascendant pris par Ayrton Senna sur la piste.

Face à ces attaques réduisant ses mérites dans les succès et confronté à une invraisemblable série d'abandons (sept en quatorze grands prix), le Brésilien est pourtant resté d'une étonnante sérénité : ses abandons exceptés, il n'a été battu qu'une fois cette saison, par Nigel Mansell en Hongrie.

Sans devenir pour autant un agneau, Ayrton le Loup explique son changement d'attitude par sa " rencontre " avec... Dieu. " Je n'ai jamais été aussi heureux qu'aujourd'hui, confiait-il à des journalistes brésiliens juste avant le Grand Prix du Portugal. J'ai trouvé dans la parole de Dieu les réponses à mes doutes et une sagesse enivrante (...). Peu importe ce qui arrivera d'ici à la fin du championnat. Je gagnerai si Dieu le veut. " Ayrton Senna affirme même vouloir profiter à l'avenir de son influence d'idole sportive pour prêcher la bonne parole et devenir un " messager de Dieu ".

Si les Japonais ne cachent pas la vocation publicitaire et commerciale de leur " message " en formule 1, leur culte du secret dans les domaines techniques les a longtemps embarrassés pour répondre aux attaques d'Alain Prost. Depuis l'annonce de son départ, font-ils profiter en priorité Ayrton Senna des dernières évolutions (au moins cinq depuis le début de la saison) de leurs moteurs ? La programmation électronique du moteur du Brésilien était-elle plus poussée afin de lui permettre de répliquer aux progrès des Ferrari ? Tout cela expliquerait-il quelques casses inhabituelles, comme à Monza ? Impossible, bien sûr, d'obtenir des réponses à ces questions.

Après avoir répété que leurs deux pilotes étaient traités sur un " pied d'égalité ", les responsables de Honda ont toutefois menacé (1), devant l'ampleur prise par la polémique et les préjudices commerciaux qu'elle entraine, de rendre publics certains relevés télémétriques qui démontreraient que le Français utilise moins bien le formidable potentiel de son moteur. Il ne garderait " pas assez le pied sur l'accélérateur " et n'utiliserait " pas assez les hauts régimes ".

La publication d'un communiqué qu'il a dû cosigner avec Ron Dennis et Yoshi Noguchi, project manager de Honda Motor Company en formule 1 (le Monde du 26 septembre) a mis un terme (définitif ?) à la polémique. Trop tard pour permettre à Alain Prost de finir dignement sa belle aventure de six ans avec McLaren. Trop tard aussi pour effacer l'image d'un champion devenu amer dans la défaite et devant l'irrésistible ascension d'un autre prodige de la formule 1.

Le circuit de Suzuka, où doit être disputé la quinzième, et avant-dernière, manche du championnat du monde de formule 1, est long de 5,859 km et a globalement la forme d'un 8 écrasé sur sa hauteur. A l'occasion du cinquième Grand Prix qui y sera couru dimanche 22 octobre, les pilotes devront effectuer 53 tours, soit 310,527 km. Le record du tour a été établi en 1987 par Alain Prost en 1 min 43 s 844 (203,116 km/h). Le Grand Prix 1988 a été gagné par Ayrton Senna (1 h 33 min 26 s 173) qui a précédé Alain Prost de 13 s 363. Vendredi 20 octobre lors de la première séance d'essais officiels Ayrton Senna a réalisé le meilleur temps (1 mn 39 s 493) devant Nigel Mansell (1 mn 40 s 608) et Alain Prost (1 mn 40 s 875".

Cap Gemini Sogeti, première société de services informatiques en Europe, change son capital. Elle se dote des moyens nécessaires pour rester dans le peloton de tête mondial.

Une des forces de Cap Gemini Sogeti est sa capacité d'analyse du marché informatique. Sa lecture des grands mouvements en cours dans le service informatique est limpide : les perspectives de croissance de ce métier (20 % en 1988), infiniment plus intéressantes que celles du matériel informatique (5 %), sont telles qu'elles suscitent de multiples convoitises. Et en particulier, celle des " gros " : les grands cabinets d'audit, bien sûr, mais aussi les constructeurs informatiques eux-mêmes qui cherchent ainsi une échappatoire au ralentissement de leur spécialité traditionnelle. IBM, n'achète-t-il pas à tour de bras des sociétés de logiciel ? Dans cette perspective, les dirigeants de Cap Gemini Sogeti - qui veulent faire partie du peloton de tête - pensent donc qu'il est indispensable de grossir. La croissance interne n'y suffira pas, selon eux, et des acquisitions seront nécessaires.

" Le marché mondial des services informatiques se chiffre à quelque 40 milliards de dollars en 1989. Nous en détenons 2,5 % mais il faut augmenter ce pourcentage. Dès lors on parle de chiffres d'affaires qui s'exprimeront en dizaines de milliards de francs. L'échelle de grandeur change ", explique-t-on chez Cap. D'où la nécessité d'avoir de l'argent. " Jusqu'ici, j'avais 52 % de Sogeti qui, lui-même, possède 51 % de Cap Gemini Sogeti. Cette structure pose quelques problèmes ", expose Mr Serge Kampf, président fondateur de l'entreprise.

En effet, la moindre augmentation de capital, s'il ne la suivait pas, risquait de lui faire perdre le contrôle de l'entreprise. " Nous avons considéré que c'était inacceptable ", précise-t-il. Pour résoudre ce dilemme - ne pas perdre le contrôle de l'entreprise sans en entraver la croissance - le groupe a recours à la technique très traditionnelle de la cascade de holdings : désormais la participation de Mr Kampf (51 %) et celle de la CGIP (49 %) seront localisées dans un troisième holding de tête - SKIP - qui détiendra 58,5 % de Sogeti (aux côtés, entre autres, de Lazard pour 1 % et de Suez pour 7 %), elle-même actionnaire à 60 % de Cap Gemini Sogeti.

Ce montage permettra la constitution d'un trésor de guerre d'une dizaine de milliards de francs grâce à des augmentations de capital - qui feront entrer de nouveaux actionnaires, baptisés " partenaires ". Ceux-ci devront être, " de préférence, non financiers " et pourront venir de divers horizons sectoriels (les télécoms, par exemple) ou géographiques (même les Japonais sont acceptés). L'aboutissement de cette démarche pourra prendre du temps - " entre zéro et cinq ans " - mais celle-ci ne devra pas entraver la rentabilité du groupe. Cap Gemini Sogeti, table cette année sur une croissance de 20 % de son chiffre d'affaires (à 7 milliards) et de son résultat : 520 millions.

Mr Christian Blanc, PDG de la RATP, a voulu, le jeudi 19 octobre, dissiper " la confusion entretenue sur les décisions du conseil des ministres du 13 octobre " à propos de la future ligne de métro automatique Méteor qui irait, dans un premier temps, de Tolbiac jusqu'à la gare Saint-Lazare via la gare de Lyon. Il a tenu à ce sujet sa première conférence de presse depuis sa nomination, en février dernier, et il a affirmé avec force : " Méteor est décidé et nous nous sommes mis au travail. "

Ce " métro est-ouest rapide " est destiné à mettre fin à la saturation de la ligne A du RER sur son tronçon central entre gare de Lyon et Auber. Méteor comprendrait une section de 8 kilomètres entre Tolbiac et Gare-Saint-Lazare, avec six stations intermédiaires (Dijon, Bercy, Gare-de-Lyon, Châtelet, Pyramides, Madeleine), une section de 1,7 km à l'est de Tolbiac vers Maison-Blanche avec une station intermédiaire (Tolbiac-Nationale), une section nord-ouest de 5,4 kilomètres de Gare-Saint-Lazare à Gabriel-Péri-Asnières-Gennevilliers se raccordant à la ligne de métro no 13 bis.

La ligne Méteor serait exploitée avec un matériel entièrement automatique, sur pneu, composé de rames de sept voitures sans séparation entre elles, qui pourraient se succéder à un intervalle de 85 secondes. La vitesse commerciale serait de 40 km/h et la capacité optimale de 35000 voyageurs à l'heure. Les sociétés Matra et GEC-Alsthom seront mises en concurrence pour la conception et la fabrication des automatismes. Le coût de la ligne Maison-Blanche-Tolbiac-Saint-Lazare-Gabriel-Péri est évalué à 5,5 milliards de francs ou à 6,7 milliards de francs si le prolongement était assuré jusqu'à Porte-d'Orléans. Le prix du matériel roulant est grossièrement estimé à 1,3 milliard de francs.

Des informations concordantes laissent à penser que le financement de Méteor n'est pas bouclé, contrairement à celui de la ligne Eole de la SNCF dont le tunnel entre les gares de l'Est, du Nord et la gare Saint-Lazare, permettra de réaliser une nouvelle liaison RER entre la Défense et la banlieue Est. En effet, le gouvernement, qui a depuis le printemps permis de financer pour 40 % la ligne D du RER de la SNCF, entre Gare-de-Lyon et les Halles, et Méteor entre Maison-Blanche et Gare-de-Lyon, ne veut pas participer à cette hauteur à la section Gare-de-Lyon-Gare-Saint-Lazare de Méteor, qui aboutirait à faire coexister trois tunnels (ligne A, ligne D et Méteor) entre la Gare-de-Lyon et Châtelet-les-Halles.

On parle seulement d'une contribution symbolique, la quasi-totalité de l'addition étant assurée par la région Ile-de-France et par la Ville de Paris (le Monde du 14 octobre). Mr Blanc a répondu à ces allégations en citant les propos tenus le 18 octobre à l'Assemblée nationale par le premier ministre. " Je ne crois pas trahir, en le disant, la pensée du maire de Paris, a déclaré celui-ci. L'Etat s'associera avec la ville et la région pour le projet Méteor (...). Un accord de principe est acquis si certains points restent à déterminer. "

Interrogé sur ces financements imprécis, le PDG de la RATP a répondu : " Ce n'est pas mon problème. " Il a précisé que l'équipe chargée de superviser Méteor avait été constituée et que la RATP serait chargée, par la SNCF, de la maitrise d'ouvrage déléguée pour le tunnel de la ligne D du RER qui flanquera le tunnel de Méteor. Il souhaite que celui-ci fonctionne en 1995.

Mr Blanc a aussi abordé le sujet qui lui tient le plus à cÓur : la sécurité dans le métro. Il a précisé le rôle du groupe d'intervention et de protection des réseaux (GIPR) dont il a décidé la création. " Ce groupe sera constitué, d'ici dix-huit mois, de cent vingt agents recrutés sous le statut de la RATP. Ils seront de gabarit imposant, entrainés aux arts martiaux, d'une courtoisie extrême, en tenue et équipés d'une matraque. (...) Mon objectif n'est pas la répression mais la prévention. "

Qu'adviendra-t-il des ventes à la sauvette dans les couloirs du métro ? " Pas question de laisser le métro se transformer en souks. Le Parlement devrait bientôt examiner un projet de loi autorisant la RATP à saisir les marchandises exposées afin de ramener le phénomène à des proportions raisonnables. " Et les musiciens ambulants ? " J'appartiens à une génération qui les aime bien, mais nous arrivons là encore à l'excès. Nous avons décidé de laisser jouer les musiciens à condition qu'ils n'utilisent pas d'amplificateurs. Par ailleurs, nous sommes prêts à donner un agrément à certains groupes, comme ces Latino-Américains remarquables qui jouent à la station Saint-Michel en arborant un badge de la RATP. "

Les quêtes et la mendicité ? " Notre action répressive sera dosée ", a conclu Mr Blanc, qui a invité les journalistes à admirer la ligne de métro no 4 (Orléans-Clignancourt), débarrassée de ses graffitis et de ses dealers, symbole de l'action qu'il entend mener dans les mois à venir.

Les deuxièmes " Journées prospectives " du Monde - ouvertes par un colloque sur le thème " Capital humain et efficacité industrielle ", auquel ont participé MM Michel Noir, député du Rhône, maire de Lyon, et Enrique Baron Crespo, président du Parlement européen (le Monde du 19 et du 20 octobre) - ont séduit les étudiants des universités, IUT et grandes écoles d'ingénieurs ou de gestion : plus de trois mille d'entre eux, auxquels s'étaient joints des cadres en activité, ont en effet participé à une ou plusieurs des manifestations organisées mercredi 18 et jeudi 19 octobre à Lyon.

Certains étaient venus de loin, comme ces étudiants d'un IUT du Creusot (Saône-et-Loire) qui avaient affrété un autocar pour l'occasion. De très loin, parfois, puisque plusieurs étudiants de l'université technologique de Compiègne étaient présents. Mais les plus gros bataillons appartenaient évidemment aux grandes communautés universitaires de la région Rhône-Alpes : Lyon, Grenoble, Saint-Etienne et Chambéry. En facilitant le déplacement des étudiants de ces villes, la région et la SNCF ne leur rendaient pas seulement un service : elles donnaient une signification concrète à la notion de réseaux de villes si fréquemment mise en avant en ces temps de construction d'une nouvelle identité régionale.

Que venaient-ils chercher dans ces discours et ces débats où foisonnaient heureusement les témoignages? A l'évidence, un bilan sur les formations qu'ils sont en train d'acquérir et un aperçu sur les changements, réels ou supposés, qu'ils découvriront peut-être demain en s'engageant dans une activité professionnelle. Les propos qu'ils ont entendus à l'occasion de l'un ou de l'autre des carrefours ont pu leur révéler que certains comportements sont en train de changer.

Un exemple au niveau de la formation : des industriels lancés à la chasse des jeunes diplômés affirment que, s'ils se soucient toujours des compétences techniques, ils voudraient aussi que leurs cadres affichent ce "supplément d'âme" que les sciences humaines, notamment, peuvent leur accorder. Des cadres compétents et épanouis à la fois, capables de communiquer, de dialoguer, de jouer les conciliateurs, comme l'avait suggéré Mr Yves Lasfargue, directeur d'IFG Technologies, dans son introduction.

Des cadres et des techniciens parlant évidemment plusieurs langues, aptes à " comprendre la culture des autres ", capables, enfin, de s'adapter aux évolutions géographiques ou professionnelles. Cet autre objectif, tous les partenaires concernés, universitaires et industriels, se sont déclarés désireux de l'atteindre. Leurs efforts sont manifestes. Reste peut-être encore à convaincre les intéressés : les étudiants français jugés encore " trop pantouflards ".

Même les dirigeants de PME-PMI, du moins celles dont la dynamique est fondée sur les nouvelles technologies ou les services de conseils aux entreprises, rêvent de cadres " motivés, disponibles physiquement et intellectuellement ".

A défaut de pouvoir séduire leurs futurs collaborateurs par le niveau des salaires, elles offrent à ceux-ci la possibilité d'exercer des " responsabilités à risques ". A considérer l'affluence qu'ont connue les tribunes, dans lesquelles plus d'une douzaine de grands groupes industriels - publics ou privés - exposaient leur stratégie de développement pour les prochaines années, les étudiants n'ont manifestement pas tous fait leur choix : entre le " confort " de la multinationale et l'" aventure " de la PMI.

Le maire de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), Mr Pierre Bernard, a fait évacuer la salle, jeudi 19 octobre, pendant le conseil municipal où deux cents personnes environ étaient venues soutenir les conseillers communistes et socialistes qui réclamaient un débat sur l'inscription des enfants d'immigrés dans les écoles maternelles de la ville. Comme les quatre élus communistes et les trois socialistes exigeaient que ce sujet soit abordé d'entrée et que l'assistance commençait à manifester son impatience, Mr Bernard a ordonné le huis clos et fait évacuer la salle par une vingtaine de gardiens de la paix.

Dans le hall de la mairie, Mme Isabelle Goutmann (PCF) a lu au public l'intervention qu'elle entendait faire devant ses collègues. " Vous distillez la haine et l'exaspération. Vous installez un climat malsain et dangereux. ", a-t-elle déclaré. Son collègue du Parti socialiste, Mr Maurice Ferry, de son côté, affirme qu'il est " temps de sortir d'une stratégie contraire, non seulement à la morale, mais aussi aux intérêts des habitants de Montfermeil ".

Dans le cadre d'un plan de restructuration, le groupe britannique a annoncé son intention de vendre sa filiale James Burrough Distillers (gin Beefeater, whiskies Long John et Laphroaig), la société américaine Buckingham Wile qui distribue entre autres le gin Beefeater, le whisky Cutty Sark, ainsi que les vignobles Atlas Peak en Californie. Selon les analystes de la City, l'opération pourrait rapporter de 300 à 400 millions de livres. Elle devrait permettre à Whitbread de se recentrer sur ses activités dans la brasserie, les pubs, l'hôtellerie et la restauration. Whitbread a aussi annoncé une réorganisation de sa direction. A partir du 1er mars 1990, Mr Peter Jarvis remplacera Mr Sam Whitbread à la tête du groupe.

- La compagnie aérienne soviétique Aeroflot aurait choisi d'acheter dix exemplaires de l'Airbus A-310. Le contrat atteindrait un montant de 620 millions de dollars (4 milliards de francs). Cette vente serait examinée par le Cocom, organisme multinational chargé de vérifier que les exportations de technologie occidentale ne risquent pas d'être utilisées à des fins militaires.

Elle devrait être autorisée, moyennant certaines précautions, puisque la compagnie est-allemande Interflug et la compagnie tchécoslovaque CSA ont acquis des Airbus dont les réacteurs et les ordinateurs seront entretenus par des sociétés occidentales.

Les syndicats et le CNPF se sont rencontrés le jeudi 19 octobre pour examiner le dossier du futur crédit-formation pour les adultes, défini dans une lettre par Mr André Laignel, secrétaire d'Etat chargé de la formation professionnelle. Le dispositif prévoyant un doublement de l'actuel congé individuel de formation à l'usage des salariés d'un niveau inférieur au CAP, les partenaires sociaux, à l'exception de la CGT, se préoccupent des besoins de financement. Ils ont décidé de constituer un groupe de travail paritaire pour en faire l'évaluation et ont décidé d'adresser, à leur tour, une lettre à Mr Laignel, pour demander à l'Etat de prendre en charge le financement des actions.

Mérieux ne se décourage pas. Malgré l'opposition de l'Agence fédérale canadienne des investissements au projet de l'Institut français de racheter Connaught, quatrième fabricant mondial de vaccins, son directeur général, Mr Jacques-François Martin, a immédiatement rencontré à Ottawa les membres de l'organisme canadien. "Suite à ces discussions très constructives, franches et positives, l'Institut Mérieux proposera des changements à son offre, en fin de semaine prochaine, au plus tôt", a déclaré Mr Richard Wertheim, porte parole canadien de la firme lyonnaise.

L'Institut Mérieux, qui voulait obtenir des éclaircissements de la part de l'agence chargée d'examiner les prises de contrôle étrangères sur des sociétés canadiennes, s'était vu accorder un délai de trente jours pour peaufiner son offre de 942 millions de dollars canadiens (5 milliards de francs). Avant la fin du mois, l'Office canadien des investissements étrangers étudiera l'offre présentée conjointement par le groupe suisse Ciba-Geigy et la firme américaine Chiron, d'un montant de 764 millions de dollars.

Paribas et le britannique Lonrho ont décidé de s'associer pour détenir ensemble le contrôle de la SCOA, Société commerciale pour l'Ouest africain, dont le groupe français est l'actionnaire principal avec environ 30 % du capital.

Ensemble, ils devraient participer au plan de restructuration de la firme décidé, jeudi 19 octobre, après la perte de 328,6 millions de francs enregistrée au premier semestre.

Paribas fera donc apport de sa participation dans la SCOA à une nouvelle société dénommée Holding franco-britannique, dont le siège sera situé en France et dont le capital sera détenu à parts égales par les deux entités. Ce holding contribuera aux efforts financiers indispensables pour redresser la firme de négoce. Une assemblée générale de la SCOA devrait " très prochainement " décider d'une augmentation de capital de 730 millions de francs, correspondant à l'émission de trois actions nouvelles pour deux anciennes au prix de 36 francs chacune. Cette opération sera accompagnée d'une émission d'obligations convertibles de 270 millions.

Cet apport d'un milliard de francs de fonds propres s'accompagne du désengagement du groupe dans certains secteurs, comme le commerce textile, les pièces détachées et accessoires automobile " Quart de Tour " en France, et de la distribution de biens d'équipements électroménagers Séguni Unigros, également en France, ainsi que de la cession du négoce de cycles aux Etats-Unis, et de certaines activités en Afrique.

Les deux principaux actionnaires de la compagnie d'assurances britannique Sun Life, l'UAP (à 23 %) et Transatlantic Holdings (29,8 %), filiale du groupe sud-africain Liberty Life, ont conclu, jeudi 19 octobre, un accord qui doit mettre fin à la situation conflictuelle existant entre eux depuis un an.

A l'époque, l'UAP avait prévu une participation croisée avec le britannique Sun Life. Transatlantic, qui était en mauvais termes avec la direction de Sun Life, avait bloqué ce projet. L'UAP avait alors acheté des titres Sun Life jusqu'à porter sa participation à 23 %. Depuis les deux principaux actionnaires de Sun Life se regardaient en chiens de faience, chacun redoutant une initiative de l'autre.

L'accord devrait permettre une coexistence pacifique. L'UAP a le droit de lancer une OPA sur Sun Life alors que Transatlantic ne peut le faire sans l'aval de l'UAP (ce qui revient à abandonner un tel projet). A tout moment, Transatlantic peut décider de vendre sa participation à l'UAP en fixant le prix. L'UAP a alors la possibilité d'accepter, en lançant par ailleurs une OPA sur le reste du capital (en Grande-Bretagne, l'OPA est automatique au-delà du seuil de 29,9 %), ou de refuser s'il juge le prix trop élevé. Ce sera alors à Transatlantic d'acquérir, au prix qu'il aura lui-même fixé, la part de l'UAP. S'il souhaite réellement se retirer, Transatlantic a donc intérêt à ne pas placer la barre trop haut.

Quant à l'UAP, si elle souhaite porter sa participation jusqu'à 29,9 %, elle déclare ne pas vouloir recourir à une OPA. Une façon d'économiser dans l'immédiat ses moyens financiers pour d'autres opérations de développement, et notamment pour son projet d'entrée dans le groupe d'assurances Victoire, actuellement en négociations avec Suez qui en a désormais le contrôle.

La production de l'usine Peugeot de Sochaux a progressé de 15 % au cours de la journée du jeudi 19 octobre, selon la direction, qui assure que mille trois cent cinq véhicules sont sortis des chaines, soit 71 % de la production normale. Vendredi matin, des défilés ont eu lieu dans l'usine alors que le nombre de grévistes paraissait stable.

A Mulhouse, la CFDT et la CFTC ont appelé vendredi en début d'après-midi les grévistes à reprendre le travail lundi. En revanche, la CGT incite les salariés à participer lundi à une " grande manifestation " à Sochaux.

Au cours du week-end, les directeurs des deux usines doivent adresser aux grévistes une lettre expliquant les propositions salariales annoncées lundi et prônant la "réconciliation"...

Vendredi 20 octobre, cinq banques occidentales, dont le Crédit lyonnais et trois banques soviétiques, ont annoncé à Moscou, la création d'un établissement financier, l'International Moscow Bank (IMB) sous forme de société anonyme au capital de 100 millions de roubles (soit 150 millions de dollars au cours officiel).

Cette banque consortiale - une première en URSS depuis la révolution d'Octobre - fonctionnera en principe selon les règles de l'économie de marché et aura la capacité d'effectuer pour l'ensemble des entreprises industrielles et de services soviétiques et étrangères toutes la gamme des opérations financières et bancaires, que ce soit en roubles ou en devises.

Outre le Crédit lyonnais, les quatre autres établissements occidentaux sont le Créditanstalt Bankverein (Autriche), le Kansallis Osake Pankki (Finlande), la Banca commerciale italiana (Italie) et la Bayerische Vereinsbank (RFA). Du côté soviétique, on trouve le Vnechconombank (banque pour les affaires extérieures), le Promstroibank (banque sectorielle de l'industrie) et le Sberbank (banque fédérative des caisses d'épargne).

Les négociations qui ont mené à la création de cette première banque consortiale auront duré plus d'un an. Ayant accepté le principe au printemps 1988, les autorités soviétiques semblent avoir longuement hésité sur le nombre des établissements autorisés à participer à l'événement ainsi que sur leur nationalité. En l'absence d'une loi bancaire régulant une activité de marché, les financiers soviétiques et occidentaux ont également dû faire preuve d'imagination. Après de longues discussions, il a été décidé que les banquiers occidentaux détiendraient 12% du capital de la nouvelle entité chacun (soit ensemble 60%), le reste étant réparti entre les trois banques soviétiques. L'établissement sera dirigé par un conseil d'administration et un directoire. Le Crédit lyonnais aura droit à un siège au conseil. Les objectifs qui ont été fixés au nouvel établissement concernent le financement de sociétés mixtes d'investissements et de projets industriels ou de services. La banque exercera également une activité de service en matière de conseil financier. Nul doute que les règles qui prévaudront à l'octroi d'un crédit seront calquées sur celles qui prévalent en Occident. L'International Moscow Bank aura donc un rôle pédagogique important dans un système économique qui ignore pour l'instant la notion de rentabilité.

Pour le Crédit lyonnais, dont la présence en Union soviétique remonte à 1981, cette implantation est aujourd'hui considérée comme prioritaire. "Avec l'avènement de la perestroika, près de dix mille organismes soviétiques ont accès à l'Occident. Une implantation locale permet d'apprécier la valeur du risque représenté par ces nouveaux intervenants et ouvre un immense marché à nos industriels", explique-t-on au Crédit lyonnais.

Après avoir amélioré, jeudi 19 octobre, à Paris, le record des 10 kilomètres en salle, Jeannie Longo est désormais détentrice des onze records du cyclisme, sur piste.

La foule était sortie à l'extérieur en raison de la manifestation organisée par les employés du ministère des finances autour du Palais omnisports de Bercy. Il y avait néanmoins de nombreux spectateurs pour assister à la tentative de Jeannie Longo sur les 10 kilomètres, jeudi 19 octobre, dans le cadre de la deuxième soirée des Six Jours de Paris. Une soirée dont elle était manifestement la vedette.

Opération réussie. La championne du monde s'est attribué en l'occurrence un onzième record mondial - le sixième en un mois, - battant de plus de 18 secondes le temps réalisé l'an dernier par la Finlandaise Tea Vykstedt-Nyman à Moscou : 12 min 54 s 260 (soit une moyenne de 46,496 kilomètres à l'heure) contre 13 min 12 s 534.

Partie rapidement, Jeannie Longo augmenta régulièrement son avantage, qui atteignait 100 mètres à la mi-course, et à son habitude elle termina très vite, ce qui laisse à penser qu'elle pourrait améliorer sa performance. Elle a d'ailleurs été très applaudie... sauf par les routiers professionnels, qui lui avaient abandonné momentanément la piste et qui ont, semble-t-il, boudé son exploit. Bien des coureurs de bonne réputation, selon Raphaël Geminiani, seraient incapable d'égaler cette performance.

La Grenobloise devait mettre un terme à sa carrière à la suite de son nouveau coup d'éclat (le Monde du 30 septembre). Mais elle entend profiter de sa condition physique au maximum et elle a décidé de s'attaquer au record du monde de l'heure sur piste couverte, qu'elle détient avec 44,718 kilomètres. L'essai aura lieu à Moscou le 29 ou le 30 octobre.

- L'imbroglio juridique dans lequel s'était enlisée la Coup de l'America depuis que les Néo-Zélandais ont recouru à l'acte de donation (deed of gift) pour lancer en 1988 un défi au San-Diego Yatch Club, n'a pas été démêlé par la dernière décision de la Cour suprême de l'Etat de New-York (le Monde du 19 septembre) rendant aux Américains le plus vieux trophée sportif du monde. Le Mercury Bay Boating Club du banquier Néo-Zélandais Michael Fay a en effet sollicité le 19 octobre l'autorisation de faire appel auprès de la division d'appel de la Cour suprême de l'Etat de New-York à Albany. En attendant d'éventuelles autres procédures. Cette situation irrite les challengers déclarés de dix pays qui attendent de pouvoir rivaliser pour la conquête de l'aiguière d'argent.

Des responsables religieux français sont à leur tour intervenus, jeudi 19 octobre, dans la polémique sur le port du voile à l'école. Interrogé à la sortie d'un entretien avec le cardinal Lustiger, Cheikh Haddam, recteur de la mosquée de Paris, considéré comme la principale autorité musulmane en France, s'est déclaré " indigné par l'attitude discriminatoire " des proviseurs de Creil et de Marseille. A la question de savoir si le port du voile est une forme de " prosélytisme religieux " il a répondu : " Pas du tout ! " et il a admis que ce pouvait être " une réaction à certaines tenues qui dépassent la décence. Si des jeunes filles veulent se couvrir les cheveux, c'est leur droit le plus absolu, le plus élémentaire ", a affirmé Cheikh Haddam.

" Nous sommes dans un pays où les libertés individuelles sont assurées. C'est le pays de la Révolution française, mais la liberté de l'individu doit s'arrêter au respect de la liberté d'autrui ", a poursuivi le recteur de la Mosquée, qui est algérien. " Nous avons chez nous et dans beaucoup de pays musulmans des jeunes filles qui portent ce voile et beaucoup d'autres qui ne le portent pas. Mais aucune n'a jamais été mise à la porte ou traumatisée ", a-t-il conclu.

Le cardinal Lustiger a évoqué ce même sujet, en termes beaucoup plus mesurés. Dans un entretien à l'Agence France Presse, il a déclaré que " le port du voile n'a peut-être qu'une signification oppositionnelle, un peu comme la coiffure rasta ". " Ne faisons pas la guerre aux adolescentes beurs. Halte au feu ! ", a ajouté l'archevêque de Paris. " Ne confondons pas le problème de l'islam et celui de l'adolescence. Arrêtons cette discussion tant que les autorités musulmanes ne nous auront pas expliqué de façon précise la signification du voile. Qu'elles nous disent clairement s'il s'agit d'une prescription religieuse et pourquoi. Ou s'il s'agit d'une prescription d'ordre national et politique et laquelle, de façon à ce qu'on comprenne si oui ou non cela contredit ce qui est la définition française de la laicité. "

Pour Mr Daniel Youssouf Leclercq, ancien président de la Fédération nationale des musulmans de France, active dans l'affaire du lycée de Creil où, contre le proviseur, elle soutient les jeunes filles musulmanes et leurs parents, la réponse à cette question ne fait pas de doute : " Le voile est un impératif de pudeur, dit Mr Leclercq, interrogé par le Monde. Ce n'est pas d'abord un signe de reconnaissance religieuse, car le voile n'est pas propre à l'islam. La Bible a des prescriptions identiques et la Vierge Marie était habillée comme une musulmane plutôt que comme Madonna. "

Le grand rabbin de Paris, Mr Alain Goldmann, est lui aussi intervenu. Dans Jour J, la lettre quotidienne juive, il a déclaré : " Ceux qui refusent aux enfants musulmans le droit de porter le tchador ou aux enfants juifs la kipa sont intolérants. Aujourd'hui, ce ne sont plus les religieux qui font preuve d'intolérance, comme on le leur reproche si souvent, mais les laiques. L'école laique doit donner l'exemple de la tolérance. La confrontation pour les petits Français avec la " différence " est une excellente technique pédagogique. Ils apprennent à connaitre et à respecter l'autre. " Le grand rabbin de Paris admet toutefois que " si un enfant juif peut vivre pleinement son identité dans le respect de la cacherout (les prescriptions alimentaires) et des fêtes, ses parents doivent l'inscrire dans une école juive ".

Le Coran fait du port du voile pour les musulmans une prescription précise. Dans la sourate XXIV, appelée la Lumière, le verset 31 indique : "Dis aux croyantes de baisser les yeux, d'être chastes, de ne montrer que le dehors de leur parure, de rabattre leur voile sur leur poitrine, de ne montrer leur parure qu'à leur mari, leur père, leur beau-père, leurs frères, leurs neveux, leurs servantes, leurs esclaves et leurs eunuques ou aux impubères, et de ne pas taper du pied pour montrer leur parure secrète."

De même dans la sourate XXXIII, appelée les Factions, Le Coran prescrit : "Prophète, dis à tes femmes et à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leur voile. C'est le meilleur moyen pour elles d'être reconnues et de n'être pas offensées."

Malgré cette prescription, les exégètes de l'islam sont divisés depuis lontemps sur cette question du voile. Le professeur Mohamed Hamidullah, l'un des principaux traducteurs du Coran, souligne l'obligation pour la femme, en présence d'un homme étranger à sa famille, de se cacher le visage (se cacher en arabe se dit hajaba, d'où le nom hijeb que donnent les musulmanes à leur voile, traduit en persan par le mot tchador).

Mais d'autres écoles tolèrent que les femmes découvrent le visage et les mains à partir d'une interprétation du haddith (commentaire du Prophète) dit Asmah, du nom de la belle-sÓur de Mahomet. L'islam interdit au mari de prendre pour femmes deux sÓurs. D'où la permission laissée à la sÓur d'Aicha, l'une des femmes du Prophète, de laisser apparaitre son visage et ses mains.

Souriant, barbu, abondamment bagué, Joël-Peter Witkin vient de fêter ses cinquante ans. Rien ne laisse percer derrière cet homme affable, élégamment vêtu de noir, professeur de photographie à l'université d'Albuquerque, le démiurge provocant qui matérialise par des visions d'épouvante l'image des démons qui le hantent.

Violant tous les tabous, ce fils naturel de Bosch, Max Ernst et Goya, tente de faire des ténèbres une lumière pure. Nécrophilie, sodomie, pornographie, auto-érotisme, androgynie, sado-masochisme, constituent les thèmes dominants de cette Óuvre barbare et dépravée.

On aurait tort pourtant de ne voir dans ces compositions, aux titres allégoriques, que l'expression exacerbée d'un défoulement horrifiant. Cet univers sulfureux est d'une splendide plasticité. Ces happenings photographiques, brossés comme des tableaux vivants, font de Witkin un des auteurs les plus représentatifs de la création photographique contemporaine.

" Votre premier souvenir remonterait à l'âge de six ans lorsque, à la suite d'un accident de voiture, la tête décapitée d'une petite fille a roulé a vos pieds. Est-ce une histoire vraie ?

- J'ai réellement assisté à cet accident avec mon frère et ma mère. Je leur ai demandé plus tard s'ils avaient vu la même chose que moi, et ils m'ont répondu : " On a vu l'accident, mais pas cette tête dont tu parles. " Mais rêve ou imagination, peu importe. Pour moi, c'est une réalité. Cette tête représente ma découverte de la mort.

- Vous avez une formation de sculpteur. Pourquoi avez-vous choisi de vous exprimer par la photographie ?

- Je faisais déjà de la photographie quand j'étudiais la sculpture. J'y ai renoncé parce que mes photographies sont en soi des sculptures. J'ai pris ma première photo à seize ans. C'était le portrait d'un rabbin qui déclarait avoir vu Dieu. Chaque homme doit trouver sa raison d'être sur terre. La photographie me permet de dire comment je vois le monde.

- Le titre de vos Óuvres se réfère souvent à des Óuvres picturales. Quel est votre rapport à la peinture ?

- Quand j'étais petit, je n'avais pas pour idole des sportifs ou des acteurs, mais les artistes et les saints. Pour moi, l'artiste est aussi pur qu'un saint. Je les mets sur le même plan. Leur rôle à tous deux est de sublimer notre conscience. Je conçois la création comme un acte de purification. Il ne s'agit donc pas d'un hommage. L'art vise à l'accomplissement de soi. Il est le lien entre le religieux, le spirituel et l'esthétique.

- On ne peut pas aborder votre travail sans parler de vos modèles. Ils sont très différents des gens ordinaires. Comment et où les trouvez-vous?

- Ce sont des êtres inhabituels, mais ils ne sont pas différents de nous. Nous sommes tous un peu bizarres et, d'une certaine façon, difformes. Je les photographie parce qu'ils représentent ce qu'il y a d'imparfait en moi, physiquement et spirituellement. Je ne les exploite pas et j'ai de la compassion pour eux. Au début, je les trouvais dans la rue. J'ai aussi passé des annonces dans les journaux en demandant de m'envoyer leur photo.

- Comment obtenez-vous d'eux ce que vous désirez?

- Je commence par leur parler et j'essaye surtout de gagner leur confiance. Ce sont des handicapés de naissance, ou des accidentés, victimes d'un traumatisme violent. On les a souvent exploités et ils ont peur. J'établis avec eux une relation très franche. Nous discutons des situations que j'ai imaginées et nous les réalisons en totale collaboration. Les modèles savent très bien ce qu'ils font et pourquoi ils sont là. Je les tire de leur existence concrète et je les projette dans la scène que j'ai inventée. Ils ont confiance, car ils savent que mon but est de créer l'image la plus forte et la plus vraie d'eux-mêmes.

- Le sexe semble pour vous une malédiction, une expression du mal.

- Il ne s'agit pas d'une malédiction. Il le devient lorsque le désir est perverti sexuellement. Dans l'acte sexuel, il y a une part sincère de désir et une part inconsciente de destruction. La frontière entre les deux n'est pas claire. Le sexe est un moyen de découverte de soi, mais il mène aussi au viol et au meurtre. Dans mon Óuvre, le sexe n'est pas un signe de dégénérescence ou de dépravation. Il est une preuve de la confusion de notre époque.

- Dans certains tableaux, vous profanez le sacré, la religion. Etes-vous un blasphémateur ?

- Non. Un blasphémateur est quelqu'un qui injurie la foi. Moi, j'essaye de traduire les drames que je vis dans ma recherche de la vérité. Nous sommes en décadence. Et je crois qu'on ne peut s'accrocher à aucune valeur. En exprimant la lutte du bien et du mal, je tente de renouer avec un sens du sacré et de la religion que nous avons perdu.

- La matière de vos images est capitale. Comment procédez-vous pour arriver à d'aussi somptueux tirages ?

- Quand le film est développé, je tire un négatif, puis un contact. S'il me semble trop banal, je le raye, je le griffe, je le détériore. Dans la chambre noire, j'officie un peu à la façon d'un prêtre. Je passe parfois toute une journée à peaufiner le tirage final. J'applique du papier de soie mouillé et je mélange des produits chimiques qui occultent ou dénaturent des parties du tableau. Il s'agit là d'une transsubstantiation de la matière, une façon de magnifier l'horreur et d'en accentuer le mystère, d'élever la représentation d'un sujet ordinaire, ou même extraordinaire, au niveau d'une Óuvre d'art.

"J'ai toujours adoré la pluie", dit René-Jacques, quatre-vingt-un ans, moins connu que Brassai, Ronis ou Doisneau, mais aussi amoureux qu'eux de Paris, de ses pavés mouillés, de l'air particulier qu'on y respire. Nommé "le chambellan" par ses pairs du groupe des quinze, ce puriste économe, à l'humanisme distant, a toujours évolué en marge. Confirmant sa prédilection pour la nuit, la brume, la neige et la fumée, cette vue surréelle, presque surgie d'un rêve, lui ressemble étrangement. Il s'agit en réalité d'une photo de plateau prise lors du tournage de Remorques (1939) de Jean Grémillon, et le personnage saisi dans la tourmente est Jean Gabin. Choisie parmi les mille cent épreuves qu'il a léguées à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, elle figure parmi les cent vingt photographies qui, dans un accrochage brouillon mais chaleureux, rappellent tous les aspects de son activité.

Les musiciens entrent en file indienne, devant un rideau rose bonbon et vieil or, surchargé d'angelots fessus enguirlandés de feuilles d'acanthe. Vêtus pour des funérailles, ils semblent désorientés, jettent des regards circulaires, avisent la fosse d'orchestre, s'y installent. Que va-t-il se passer ?

Les acteurs entrent en fanfare, font les présentations en chantant, plutôt mal, lèvent la jambe pour une danse joyeusement grinçante, tout à la fois parodie de music-hall et de french-cancan, sortent, entrent de plus en plus vite, aspirés dans une ronde-sabbat, soutenus par les fausses citations musicales de Zygmunt Krauze, qui s'est ingénié à inventer des valses, duos, airs, mille fois entendus dans les kiosques à musique des villes d'eau et qui pourtant sonnent comme du neuf. Quelle drôle de bonne mauvaise musique !

Lancée de façon si abruptement grinçante, la mise en scène de Lavelli colle à une pièce, la dernière de Gombrowicz, dont l'humour décalé déclenche des rires étouffés et des mauvais sentiments. Lavelli ennoblit dans ces deux heures et demie de théâtre en musique les pires tics des metteurs en scène de boulevard ou d'opérette. Les acteurs évoluent dans des décors moitié Rose-Marie, de Friml, moitié salons du Second Empire. Ils ressemblent assez à ceux de l'ancien Châtelet. En neuf, bien sûr.

Ils gesticulent, sautent comme des cabris, se dressent sur leurs ergots, débitent haut et fort les banalités dérisoires des mondains endimanchés comme les vengeances du petit peuple des serviteurs avides de prendre le pouvoir, les professions de foi d'un prêtre à qui il vaudrait mieux ne pas trop confier les enfants de chÓur, les sentences d'un arbitre du bon goût, créateur impuissant et ridicule dont les prophéties de pythie implorante précipiteront les événements vers l'implosion du deuxième acte, comme les discours d'un professeur qui vomit sur tout ce beau monde, sur la croix, sur l'uniforme. Lorsque les masques tomberont, les vrais atours resplendiront.

Lavelli demande l'impossible à ses acteurs. Jouer et chanter, voilà qui n'est pas dans les habitudes des acteurs français. Est-ce la raison pour laquelle certains s'en tirent mieux que d'autres, que Bernard Alane (Agénor), tout droit sorti d'une " berlusconade historicisante ", est plus vrai que nature en séducteur évaporé, qui quémande sa piqûre salvatrice comme autrefois les dames leurs sels, que Philippe Fretun (Firulet), fraichement débarqué de chez Hergé, est hargneux comme un coq de combat, que Rudy Laurent (le professeur) capte parfois à lui seul l'attention au point d'éclipser Jean-Claude Jay (maitre Flor), visiblement paralysé à l'idée de devoir pousser la chansonnette (dans le second acte, il prend sa revanche), et surtout Murielle Lluch (Albertinette), trop petite fille pour qu'on ait envie de la séduire, trop saine, blanche et musclée lorsqu'elle aussi se met à nu ?

"Une espèce de guignol tellement puéril que beaucoup de critiques se refusent à y voir une Óuvre de Shakespeare. Une suite de violences sans rime ni raison, qui ne s'expliquent que par le désir de faire dresser les cheveux sur la tête. Il faut être très jeune pour écrire ces choses-là."

L'homme qui définit, par ces lignes, Titus Andronicus, a été un écrivain d'une grande culture, un esprit posé, avenant. Il s'appelait Louis Gillet, son livre sur Shakespeare date de 1931.

Son diagnostic sur Titus Andronicus ne fait que reprendre les propos, et le ton, de la quasi-totalité des critiques et historiens de Shakespeare, jusqu'à une date récente. Cette pièce était honnie.

Depuis une vingtaine d'années, des metteurs en scène de plusieurs pays s'emploient à rendre justice à cette très belle pièce de Shakespeare (l'une de ses premières pièces, il avait tout de même trente ans quand il l'a écrite), mais la plus belle représentation, de loin, est celle que nous donne aujourd'hui Daniel Mesguich.

Qu'une exceptionnelle sauvagerie soit présente dans Titus Andronicus, ce n'est pas niable, Shakespeare en cela suivait le goût du temps. Titus Andronicus, général, rentre à Rome, une fois de plus vainqueur. Il vient de battre les Goths. Il ramène, prisonniers, la reine des Goths, ses fils, et son amant noir Aaron.

Ce meurtre du fils de Tamora, la reine prisonnière, va provoquer une vengeance. Les autres fils de Tamora s'emparent de deux fils de Titus. Ils envoient Aaron dire à Titus que, s'il veut bien se couper la main, et la lui remettre, ses deux fils lui seront rendus. Titus se fait trancher la main (gauche, il ne perd pas le nord) par Aaron, qui lui renvoie en échange, non pas ses fils, mais leurs deux têtes, dans un torchon. Et aussi la main coupée, qui ne peut plus servir.

A ce moment Shakespeare y va un peu fort. Il s'agit de quitter le terrain : Titus prend la tête d'un de ses fils de sa main droite restante, demande à son frère Marcus de se charger de l'autre tête. Reste la main gauche, tranchée. Titus demande à sa fille, Lavinia, de la porter, mais les fils de Tamora ont déjà, par représailles, tranché les deux mains et la langue de Lavinia. S'ils lui ont coupé la langue, ils lui ont laissé les dents et les lèvres : Lavinia saisit la main de son père dans ses dents, comme un chien, et le cortège des trois porteurs s'ébranle, en file indienne. Tableau ! Le public brisait presque les gradins, d'enthousiasme ! Cela durant plus d'un siècle ! Plus tard, les érudits ont fait la fine bouche.

Très étrangement ils ne virent pas, les érudits, que Shakespeare maniait ses " horreurs " avec une distance souveraine. Qu'il misait sans cesse sur le rire de l'auditoire et aussi sur les rires mêmes de Titus Andronicus et d'autres protagonistes. Ils n'ont pas vu que Shakespeare, par l'entremise d'une tragi-comédie qui n'est pas autre chose que du " théâtre masqué ", abordait en sous-main nombre des préoccupations, des soucis, des rêves, qui irrigueront les Óuvres majeures, de Hamlet à Macbeth, de Lear à la Tempête, et les autres.

Ils ne virent pas que Titus Andronicus était aussi une Óuvre au second degré, un peu comme un patchwork de réactions personnelles, d'échos intimes, à tout un monde de lectures, surtout latines et grecques. Ils n'entendirent pas non plus que Shakespeare alignait, par moments, des vers d'une saisissante beauté, et notons tout de suite que Daniel Mesguich, traduisant lui-même ces vers, a fait des merveilles.

Mettant en scène Titus Andronicus, Mesguich a procédé par une suite de courts regards, de courtes remarques, de touches. Il s'agit moins d'une " reproduction jouée " de l'Óuvre que d'une étreinte affectueuse, ou d'un parcours amoureux du corps de l'Óuvre. Mesguich et le décorateur Louis Bercut domicilient cette exploration dans un refuge fabuleux, totalement inventé pour la circonstance, qui rappelle peut-être la serre des jardiniers, les tours des observatoires, la bibliothèque d'un homme comme Montaigne, les blocs opératoires, les greniers des vacances, les antres des ruines de l'Egypte, c'est en tout cas très beau, les lumières y jouent une danse de jours et de nuits torrides ou glacés, la pièce de Shakespeare respire là-dedans à pleins poumons.

Le mot " poésie " est suspect, entaché, mais il n'est pas remplaçable : Daniel Mesguich est un très grand poète du théâtre. Il a le génie de faire sourdre les " névralgies de conscience " les plus aiguës, en emportant, d'un seul vol subtil, toutes les composantes de la scène. Il faut avoir vu cette magie. C'est unique.

Parfaite entente de tous les comédiens, entre autres Catherine Rougelin (Lavinia), Andréa Schieffer (Tamora), Christian Blanc (Titus), Michel Baumann (son frère Marcus), Serge Maggiani (l'empereur de Rome), Emile Abossolo M'Bo (Aaron)...

" L'autre soir, je n'arrivais pas à dormir et je me suis mis à penser que je finirais comme Gene Vincent. Que, comme lui, je serais toujours au mauvais endroit, au mauvais moment. " C'est vrai que le créateur de Be bop a Lula restera comme l'un des grands perdants de la légende du rock. Chris Isaak a l'air fasciné par l'idée de prendre sa suite. Et il a quelques raisons de s'inquiéter.

Il est beau comme un Elvis à visage humain. Il a une de ces voix qui transcendent les limites du genre. On a le droit de penser à Roy Orbison en l'entendant, même s'il refuse l'apparentement par modestie.

En sept ans, il a sorti trois albums sur un grand label WEA (le dernier en date est intitulé Heart Shaped World, " un monde en forme de cÓur "). Ces trois disques ont prouvé à qui voulait les entendre qu'Isaak savait écrire, vivait dans un monde à lui, nocturne, d'une tristesse peu euphorisante à force d'intensité.

Alors, qu'est-ce qui lui manque ? " Un hit ", dit Eric Jacobsen, son manager. " C'est parce que, quand j'étais petit,j'étais quelque chose de très mal et que maintenant Dieu me punit ", ajoute Chris Isaak. Et l'on n'est pas sûr qu'il plaisante vraiment. Il y a deux ans Blue hotel, l'un des titres de son avant-dernier album, est beaucoup passé à la radio, mais le déclic ne s'est pas produit, et Isaak, qui en serait sans doute capable, refuse d'écrire un succès sur commande.

Quelle que soit son envie d'accéder au panthéon du rock'n'roll, il n'arrive pas à se conformer aux usages. Parce qu'il aime ça, il joue douze concerts par mois au lieu de six, ce qui l'oblige à se produire dans de petites salles, la loi de l'offre et de la demande étant la même pour tout le monde. Quand il donne une interview, il la commence par une chanson, Blue Moon en l'occurrence. Pour qui vient de voir Mystery Train, le sentiment est étrange : on se retrouve dans la peau de Nicoletta Braschi croyant voir apparaitre le fantôme du King.

Quelques jours plus tard, à Lyon, Chris Isaak est morose. La climatisation du bus qui promène les musiciens sur les routes d'Europe a eu presque raison de son larynx. Les nouvelles de San-Francisco, sa ville natale, ne lui remontent pas le moral.

Et puis, il monte sur scène. Il ne s'agit pas simplement de faire la la " balance ". Chris Isaak et son groupe (James Wilsey à la guitare, Rollie Salley à la basse et Kenny Dale Johnson à la batterie) répètent pour de vrai avant chaque concert. Ils sont là pour faire de la musique.

Le soir venu, devant un public lyonnais qui fait honneur à la réputation de réserve et de dignité de la ville, Chris Isaak, en costume pailleté, évoque les esprits du rock'n'roll. Il ne donne pas l'impression de remonter le temps, il est trop jeune et trop vivant. Il fait simplement savoir qu'il ne s'est rien passé entre 1956 et 1989.

Derrière lui, les musiciens sont en uniforme : costumes gris moiré, chemise blanche et cravate noire. James Wilsey fait vibrer sa Fendor comme si le spectre de Scotty Moore l'habitait. Entre les chansons, Chris Isaak plaisante loguement comme pour se débarrasser de la mélancolie qui habite sa musique. A la fin de la tournée, il rentrera en studio et finira peut-être par écrire ce fameux " hit ". En attendant, nous l'avons sous la main. Profitons-en.

Vincent Rouil est né il y a une trentaine d'années, pas très loin de Rouen, mais c'est dans le Sud qu'il a passé toute son enfance. C'est le Club " Med ", où il a débuté, qui lui a offert son pseudonyme, Lagaf'. Mais il lui faudra plusieurs années pour dégrossir son style.

Pour son premier vrai spectacle à Paris, Lagaf' remporte aujourd'hui un petit triomphe. Première originalité, Lagaf' n'est pas un chansonnier mais un comique burlesque. Il exploite une veine populaire généreuse. Il invente des mots, joue sur les sons, les gestes, les maladresses, le déguisement. Bref, il fait du music-hall.

Le modèle de Lagaf', c'est Fernand Raynaud. Comme lui, il cherche à être heureux sur scène, à faire passer un trop-plein d'énergie en improvisant à partir d'une trame légère et en développant une histoire sans cesse en mouvement, changeant une phrase, une réplique, rajoutant des détails empruntés à l'absurde. Comme Fernand Raynaud, enfin, il réagit au quart de tour au moindre mouvement dans la salle.

- Les comédiens-français liront des textes dont les auteurs vont de Virgile à Colette en passant par la Bible, le samedi 21 octobre, de 15 heures à 17 heures, dans l'enceinte du Palais-Royal. En cas de pluie, les lectures auront lieu sous les arcades.

Danièle Sallenave, au Français. - Danièle Sallenave l'auteur de Conversations conjugales et des Portes de Gubbio, a été choisie pour remplacer Pierre Marcabru, démissionnaire, au comité de lecture de la Comédie-Française.

Après la démission de son directeur général, Mr Jean Castarède (le Monde 19 octobre), l'Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) vient de se doter d'une nouvelle direction, annoncée par un communiqué du 19 octobre. Mr Alfred Callu, vice-président du directoire du goupe ESSEC assume la charge de directeur général. Il sera secondé par Mme Françoise Rey, qui est nommée directrice générale adjointe.

Professeur de comptabilité à l'ESSEC depus 1971, Mme Rey a été directrice de la formation permanente de l'école entre 1978 et 1987, puis directeur administratif et financier du groupe depuis 1987.

La voiture de collection tiendra salon du 20 au 29 octobre à l'espace Champerret (métro Porte-Champerret) à Paris. L'objectif des organisateurs du Premier Salon de la voiture de collection est d'offrir aux acheteurs potentiels, en un même lieu, un vaste choix de véhicules représentatifs de l'état du marché. Plus de 200 voitures, qui ne prétendent pas toutes atteindre des records de vente. Comme pour le Salon de la voiture d'occasion, l'acquéreur éventuel dispose sur place de tous les services attachés à l'achat d'un véhicule de ce type.

Mais les organisateurs n'ont pas oublié pour autant la part du rêve. Une exposition en trois volets propose au plaisir des yeux les plus célèbres bolides de l'histoire de la formule 1. Des bolides mais aussi des véhicules d'anthologie avec un plateau présentant les " plus belles voitures du monde ", telles des Bugatti, Jaguar, Lamborghini et autres AC Cobra. Des stars à quatre roues qui s'offrent dans un écrin d'Óuvres d'art toutes inspirées par le thème de l'automobile.

Le livre Censure et bibliothèques au XXe siècle aborde un thème peu exploré en dépit de ce qu'il peut nous apprendre des rapports de la société française " avec ses tabous et ses peurs collectives ".

Traitant de la censure dans les bibliothèques publiques pendant la période 1912-1928, Marie Kuhlmann nous apprend que la suppression des " comités d'inspection et d'achat " chargés en 1912 de choisir les livres ou de contrôler les propositions des bibliothécaires n'a pas mis fin aux pratiques de censure. Le pouvoir apporté par la décentralisation aux collectivités locales a même accentué leur tendance à contrôler les collections. Mais les contours de la censure varient aussi selon la géographie politique locale et l'intime conviction des responsables. Ainsi le renforcement du Parti socialiste à la fin des années 70 a " réveillé " les municipalités de droite (notamment du RPR), qui ont compris l'intérêt d'investir les institutions culturelles, dont les bibliothèques publiques.

Viennent au premier rang des genres exclus par les bibliothécaires les ouvrages et revues pornographiques " hard ", suivis de ceux encourageant l'usage de drogues dures ou douces. Viennent ensuite les ouvrages érudits ou spécialisés (qu'il s'agisse de littérature, de poésie française et étrangère, ou de sciences et techniques), demandés par un trop petit nombre de lecteurs, et les romans sentimentaux, policiers, d'aventure, d'espionnage ou de science-fiction, à diffusion populaire. Restrictions budgétaires et " souci de la qualité " contribuent ainsi à normaliser les fonds. La professionnalisation du métier de bibliothécaire a toutefois fait beaucoup évoluer les pratiques.

Une recherche de Nelly Kuntzmann sur l'école primaire et la censure des livres entre 1880 et 1945 décrit une histoire passionnée, où se répondent les mises à l'index de l'Église pour les institutions privées et celles de la jeune République, soucieuse d'affirmer sa laicité. Hélène Bellour évoque enfin la censure dans les bibliothèques aux États-Unis, prises en étau dans une des contradictions majeures de la culture américaine : l'attachement à la liberté individuelle et une volonté, héritée de la tradition puritaine, de contrôler les comportements.

L'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil (1909-1943) organise aux Fontaines, à Chantilly, les 4, 5 et 6 novembre, un Colloque sur " Simone Weil et la Révolution ". Renseignements et inscriptions près du président de l'Association : Georges Charot, Les Buis - B, 38, avenue Philippe-Solari, 13090 Aix-en-Provence (Tél. : 42-23-25-13).

" Toute interruption d'un film altère l'identité de l'Óuvre et par conséquent porte atteinte à la réputation de son auteur. " C'est en ces termes que les magistrats de la cour d'appel de Rome ont donné raison, le 17 octobre, au fils du réalisateur italien Pietro Germi, choqué par les coupures publicitaires lors de la diffusion par la chaine Rete 4 du film Serafino, tourné en 1971 par son père, trois ans avant sa mort.

Cet arrêt, très attendu en Italie, est un revers pour Mr Silvio Berlusconi, propriétaire de Rete 4 et de deux autres réseaux commerciaux de télévision, Canale 5 et Italia 1. Car il remet en question le système actuel, qui permet au magnat italien de la télévision d'entrelarder les films de ses chaines de coupures publicitaires - quatre " seulement " depuis un accord d'autodiscipline entre producteurs et opérateurs de télévision il y a quelques mois. Le groupe Fininvest de Mr Berlusconi a d'ailleurs aussitôt réagi, en estimant que le jugement ne vise que le cas d'espèce de Serafino, et en dénonçant " la substitution des magistrats au pouvoir législatif ". Le groupe va se pourvoir en cassation.

De leur côté, l'Association des auteurs de cinéma et le Parti communiste italien - en pointe dans le combat contre l'envahissement publicitaire - se félicitent du précédent créé par les juges de Rome, qui renverse une décision antérieure selon laquelle ce type d'affaires doit être examiné " au cas par cas en fonction de la nature du film, de la fréquence et de la longueur des coupures ".

La poste mettra en vente générale, le lundi 30 octobre, un timbre à 2,20 F à l'occasion du 450e anniversaire de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, signée par François 1er le 25 août 1539.

L'Académie française a déjà fêté le 28 septembre sous la coupole cet anniversaire de " la victoire du français sur le latin comme langue judiciaire " (voir l'article de Jean-Marie Dunoyer, le Monde du 5 octobre).

C'est en 1539, en effet, que le français devint la langue écrite officielle du royaume. A noter que François 1er a déjà eu les honneurs d'un timbre en 1967, dans la série des tableaux, d'après le célèbre portrait de Jean Clouet.

Le timbre, au format horizontal 40 X 26 mm, est dessiné et gravé par Patrick Lubin et imprimé en taille-douce en feuilles de cinquante.

Vente anticipée à Villers-Cotterêts (Aisne), les 28 et 29 octobre, de 9 heures à 18 heures, au bureau de poste temporaire " premier jour " ouvert à la salle Bourdon, place Aristide-Briand ; le 28 octobre, de 8 heures à midi, au bureau de poste de Villers-Cotterêts (boite aux lettres spéciale).

Messages personnels. - La Polynésie française a émis, le 27 septembre, une série de cinq timbres illustrant des messages personnels : prompt rétablissement, bonne chance, joyeux anniversaire, en contact, et félicitations. Cette série permet aux expéditeurs de personnaliser leur envoi en y apposant une vignette en rapport avec le contenu de leur correspondance.

Oblitérations mécaniques illustrées. - Le répertoire de toutes les flammes postales d'oblitération mécaniques illustrées, mises en service en 1988, vient de paraitre. Elles sont plus de huit cents, dont certaines rares, comme cette flamme mise en service à Albertville pour la première liaison Paris-Albertville en TGV, du 3 au 14 décembre 1988, ou la classique Strasbourg Conseil de l'Europe, du 15 au 17 mars 1988, le temps d'une session... (Supplément 1988 au Catalogue des oblitérations mécaniques illustrées, 76 pages avec répertoire départemental et cotation, 67,40 F, port inclus, auprès du Monde des philatélistes, 24, rue Chauchat, 75009 Paris).

Expo-bourses. - L'Amicale philatélique de Villepreux et environs (Yvelines) organise sa quatrième bourse aux timbres et aux cartes postales, le dimanche 22 octobre à la salle des fêtes de la Haie-Bergerie à Villepreux, de 9 heures à 18 heures. Agde (Hérault) accueille, le 22 octobre à la salle des fêtes, rue Brescou, le 5e salon de la carte postale et autres collections (renseignements : A. Carles, 34, rue de la Prunette, 34300 Agde. Tél. : 67.94.80.72). La section d'Amiens de l'orphelinat mutualiste de la police nationale organise sa première bourse toutes collections, le 22 octobre, au collège de la Providence, 146, boulevard Saint-Quentin à Amiens (renseignements : J.-C. Vasseur, 25, rue Hecquet, 80000 Amiens. Tél. : 22.89.54.50).

Vente. - Fabuleuse vente aux enchères de timbres-poste de Grande-Bretagne organisée par Harmers (91, New Bond Street, London W1A 4EH, Angleterre. Tél. : 01-629 0218) accompagnée d'un superbe catalogue vendu dix livres sterling : cinq cent trente-quatre lots qui concernent les premiers timbres émis au monde, en Angleterre, ainsi que de nombreux essais ou projets.

En vedette, un bloc de quatre et un autre de huit du " two pence blue " d'une fraicheur exceptionnelle (estimation : 1 million de francs environ) ou un incroyable bloc de trente-six pièces du " penny black " neuf avec ses marges (estimation : 2,5 millions de francs !). Curiosité : ce " penny black ", théoriquement mis en vente générale le 6 mai 1840, mais ici sur fragment de lettre, oblitéré du 2 mai (estimation : 150 000 F !). Même prix pour un vrai premier jour sur lettre entière.

La chaine commerciale TV 10 créée aux Pays-Bas et installée au Luxembourg va-t-elle devenir... française ? La presse néerlandaise de ces deux derniers jours affirme unanimement que TF 1 est l'une des trois sociétés étrangères prêtes à participer à un consortium d'exploitation de la "chaine aux étoiles" conçue par le producteur Joop Van den Ende. Selon nos informations, les studios de ce dernier à Aalsmeer, aux portes d'Amsterdam, ont reçu, le jeudi 19 octobre, la visite de Mr Cyril Dupeloux, secrétaitre général de TF 1.

Les deux autres sociétés citées sont le groupe suédois Esselte et le réseau américain NBC, qui sont déjà pertenaires de l'entrepreneur néerlandais. Esselte qui gère la chaine payante Filmnet diffusée par satellite en Europe du Nord est le locataire officiel du canal du satellite Astra que doit sous-louer TV 10.

De son côté, NBC a récemment pris une participation minoritaire, mais " notable ", dans le capital de la société de production J. Van den Ende. Cette dernière transaction a été annoncée samedi dernier, lors du MIPCOM. C'est également à Cannes qu'un accord de principe aurait été conclu avec TF 1.

La chaine française deviendrait la société éditrice des programmes de TV 10. Ceux-ci seraient envoyés vers le satellite Astra depuis la France et le Luxembourg, où le nouveau consortium a son siège. A Paris, TF 1 garde le silence. A Amsterdam, Mr Harry Severens, porte-parole de TV 10, s'est refusé à " continuer à démentir " ces informations. Il nous a cependant affirmé que la chaine néerlandaise était effectivement " en pourparlers avec un certain nombre de sociétés ". Tractations qui doivent aboutir " avant le samedi 28 octobre ".

Cette date est celle qu'a constamment annoncée TV 10 pour le lancement de ces émissions. Pourtant, l'accès au réseau câblé des Pays-Bas est théoriquement interdit : le Commissariat aux médias, ordonnateur du paysage audiovisuel, a estimé, le 28 septembre, que TV 10 était une chaine néerlandaise (par son capital, ses dirigeants et ses programmes) et s'était installée au Luxembourg à la seule fin de contourner la législation nationale prohibant la diffusion de programmes commerciaux.

La création d'un consortium international chargé de son exploitation conférerait à TV 10 le statut de télévision étrangère. Elle pourrait partir à la conquête du câble néerlandais en s'appuyant sur la récente directive " télévision sans frontières ", qui connaitra ainsi son baptême du feu.

PDG du groupe de presse Marie-Claire depuis 1976, Mme Evelyne Prouvost-Berry a reçu, le 17 octobre, le sixième prix Veuve Clicquot, qui désigne "la femme d'affaires de l'année". Le PDG de Marie-Claire a su, en treize ans, redresser les titres féminins de l'empire Prouvost, implanter Marie-Claire à l'étranger et diversifier l'activité de son groupe.

Discrète, voire timide, Evelyne Prouvost-Berry sait faire preuve d'une ténacité terrible dans les grandes occasions. "Je l'ai vue tenir tête à Jean Prouvost, son grand-père, se souvient une amie d'enfance. "Et Dieu sait qu'il fallait avoir du cran face à "JP", qui n'était guère commode."

La scène a lieu en 1976. Evelyne Prouvost a trente-sept ans. Depuis neuf ans, armée de son baccalauréat et d'une année de propédeutique, elle ronge son frein dans les journaux du groupe de son grand-père. Avec lui, elle a importé Cosmopolitan d'outre-Atlantique. Mais, cette année-là, devant les dettes qui s'amoncellent, le patron de la Lainière de Roubaix, mais aussi de Paris-Match, de Télé 7 jours, de Marie-Claire, etc., décide de vendre son groupe de presse.

Soutenue par François Dalle, PDG de L'Oréal, la blonde Evelyne Prouvost enrôle deux de ses quatre sÓurs sous sa bannière et revendique auprès de son grand-père le contrôle des titres féminins, le reste allant chez Hachette. Mais Jean Prouvost, qui considère "qu'une femme n'est pas capable de gérer un groupe", fait la sourde oreille à sa petite-fille.

Sa force de conviction emportera l'adhésion du patriarche. Personne, alors, ne croit à la réussite de cette héritière contrariée. Pourtant, en quelques mois, la jeune PDG réorganise de fond en comble ses journaux, les équipes d'une comptabilité analytique, des départements vente et marketing et les informatise. Elle règne en maitresse absolue - elle possède 17 % du capital, deux de ses sÓurs, qui travaillent dans les journaux du groupe détiennent la même part, le reste (49 %) étant aux mains de L'Oréal - mais reste discrète, presque invisible. La plupart de ses 330 collaborateurs (dont deux tiers de femmes) avouent ne l'avoir croisée que rarement au sein du groupe. "Elle est au quatrième étage de Marie-Claire, l'étage directorial, note un journaliste. On la rencontre parfois avec des partenaires japonais ou américains. Elle n'intervient pas dans les rédactions : Elle gère son groupe. "

Si, dans celui-ci, on admet qu'Evelyne Prouvost peut parfois " être près de ses sous ", on reconnait ses résultats de gestionnaire avisée. En 1988, le groupe a réalisé un chiffre d'affaires de 560 millions de francs. Son bénéfice avant impôt s'établit à 53 millions de francs.

Fidèle à la mémoire de son grand-père - elle a conservé en l'état, meubles et tapisseries compris, le manoir solognot qu'elle a hérité de lui, - le PDG de Marie-Claire qui confie " avoir vécu de près la chute d'un empire de presse ", a patiemment consolidé l'activité de son groupe. Marie-Claire, avec une diffusion 1988 de 604 293 exemplaires, caracole toujours en tête des journaux féminins " haut de gamme ". En 1980, Evelyne Prouvost lui adjoint le biannuel Marie-Claire Bis et lance deux ans plus tard les éditions étrangères de son magazine vedette (au Japon, en Angleterre, en Espagne, etc.), dont le tirage global atteint plus d'un million et demi d'exemplaires. Les années 90 seront celles de l'internationalisation du titre : le chiffre d'affaires des Marie-Claire étrangers représente aujourd'hui le quart du chiffre d'affaires du groupe mais ce taux devrait doubler à court terme. Evelyne Prouvost négocie actuellement avec Axel Ganz, le patron de Prima et de Femme actuelle qui l'" effraie pas son talent ", une future coédition allemande, à laquelle participerait Gruner und Jahr. Mais elle espère aussi implanter son titre aux Etats-Unis, dans la foulée du Elle américain.

Avantages est un des autres sujets de fierté d'Evelyne Prouvost. Lancé il y a un an, sur le modèle du magazine britannique Essentials, ce mensuel est aujourd'hui vendu à 609 831 exemplaires. Mais le PDG de Marie-Claire s'est aussi autorisé des incursions en dehors de la presse féminine. Celle qu'une de ses amies décrit comme " aimant le vie et la bonne bouffe " a racheté il y a quatre ans Cuisine et vins de France, vendu à 62 673 exemplaires, et qui doit bénéficier l'an prochain d'un coup de pouce promotionnel.

Femme d'affaires désormais expérimentée, la PDG de Marie-Claire s'intéresse aussi à l'audiovisuel. Partenaire de la première formule de la Cinq, aux côtés de MM Berlusconi et Seydoux, et donc à ce titre " demandeur d'indemnités ", Evelyne Prouvost est maintenant présente dans le capital de TF 1. De surcroit, son groupe vient de constituer une société holding de communication audiovisuelle, Syncom. Dotée de 45 millions de francs, elle regroupe des participations dans diverses sociétés de production (Son et Lumière, groupe Image).

Catholique pratiquante, Evelyne Prouvost affirme sa " volonté de se conformer à une éthique " et considère " sa vie de famille comme sa véritable colonne vertébrale ". Peu friande de mondanités, elle connait le patron de Paris-Match, Daniel Filipacchi, mais pas celui d'Hachette, Jean-Luc Lagardère, et ne fréquente l'homme de presse britannique, Robert Maxwell, que par le biais de son mari, Nicolas Berry, qui fut l'éditeur du Harrap's Dictionnary. Le PDG de Marie-Claire n'est pas femme à porter des masques. Elle peut ainsi afficher sereinement son salaire (70 000 F mensuels), son penchant politique (" le centre-droit "), tout en reconnaissant les vertus d'un socialisme " qui a réussi en France à redorer l'image des patrons ".

- L'ancien quotidien le Sport est à nouveau en kiosques le 20 octobre, mais en formule hebdomadaire. Lancé par le groupe, Entreprendre de Robert Lafont, qui avait racheté le titre du quotidien disparu en juin 1988, le premier numéro de Sport a été tiré à 400 000 exemplaires (le Monde du 21 septembre). Réalisé par vingt-cinq journalistes dirigés par Hervé Duthu, ex-rédacteur en chef du service des sports de TF 1, le nouvel hebdomadaire (8 F) comporte 64 pages, traitant principalement des " sports leaders " comme le football, le rugby, le cyclisme, le basket, etc., mais aussi des programmes sportifs de la télévision, rassemblés en un cahier de 8 pages. Bénéficiant d'un investissement de 15 millions de francs (51 % aux mains d'Entreprendre, le reste étant détenu par un pool bancaire comprenant le Crédit agricole, le Sport compte séduire 50 000 acheteurs et se pose " en complément et non en concurrent " de l'Equipe.

L'éducation nationale et le Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés (FAS) organisent une série de projections de films, cinématographiques et vidéo, consacrés aux multiples visages des immigrations en France. Cinq débats sont prévus, sur la place de l'immigration dans l'histoire nationale, et l'intégration des immigrés, notamment à l'école, dans les domaines de la santé, des médias et de la création. Séances gratuites, ouvertes aux enseignants, à leurs élèves et aux chercheurs. Du 20 au 24 novembre.

Une journée consacrée au " recrutement et management des ingénieurs et cadres techniques dans la perspective de 1992 " est organisée, jeudi 9 novembre, à la chambre de commerce et d'industrie de Grenoble, par l'union régionale des ingénieurs Dauphiné-Savoie.

Enfin libres ! Il a suffi d'une demi-heure à la cour d'appel de Londres pour reconnaitre l'innocence de MM Gerard Conlon, Patrick Armstrong, Paul Hill et de Mme Carole Richardson, emprisonnés depuis près de quinze ans pour deux attentats à la bombe commis par d'autres en octobre et novembre 1974. Le tribunal a entendu, jeudi 19 octobre, comment des enquêteurs avaient falsifié des documents, rédigé de faux aveux et dissimulé des témoignages favorables à ces trois jeunes gens originaires d'Irlande du Nord, et à cette jeune Anglaise.

Les bombes avaient été posées dans deux pubs fréquentés par des soldats à Guildford et à Woolwich, deux petites villes du sud et de l'est de Londres. Bilan : sept morts et quatre-vingt-neuf blessés. La campagne d'attentats lancée par l'Armée républicaine irlandaise en Angleterre même battait son plein, et l'opinion exigeait des coupables. La police du Surrey, le comté où se trouve Guildford, allait s'employer à les lui fournir...

LE plus ahurissant, dans cette affaire, est que les documents innocentant les quatre jeunes gens n'avaient pas quitté les dossiers de la police, mais que personne n'avait jugé bon de les présenter au procès, en 1975, ni lors du premier appel, en 1977. On y voyait pourtant comment les enquêteurs avaient rédigé, après coup, en y ajoutant des éléments à charge, les prétendus " comptes-rendus" des interrogatoires.

Ils s'étaient également bien gardés de communiquer à la cour les témoignages qui confirmaient les alibis des accusés. Aucune preuve matérielle, aucune empreinte digitale n'avait été retrouvée. Tout reposait sur des aveux arrachés dans des conditions suspectes à quatre très jeunes gens, qui s'étaient rapidement rétractés.

LES juges avaient aveuglément fait confiance aux policiers, même lorsque les véritables auteurs des attentats, appartenant à l'IRA, avaient reconnu, un peu plus tard, leur responsabilité après avoir été arrêtés pour d'autres actions terroristes. Cinq policiers du Surrey, dont deux à la retraite, sont sur la sellette et devraient être prochainement inculpés. Les "quatre de Guildford" vont également se voir accorder des indemnités financières considérables pour toutes ces années passées en prison.

Le président de la cour d'appel a eu recours à une litote bien anglaise lorsqu'il a parlé d'une "malheureuse affaire". Le ministre de l'intérieur, Mr Douglas Hurd, qui est à l'origine de la réouverture du dossier, a été plus franc en admettant devant les Communes qu'il s'agissait d'une "grave erreur judiciaire". Le coup est rude pour ces deux institutions britanniques si respectées que sont la justice et la police. Mais elles ne sont pas seules en cause. En rendant hommage aux personnalités qui se sont inlassablement battues depuis des années en faveur des "quatre de Guildford", le "Daily Telegraph" constatait que leur campagne s'était heurtée - "y compris, soyons honnêtes, dans (ses) propres colonnes", - à un profond scepticisme.

L'organisme de l'ONU chargé de coordonner l'aide aux réfugiés palestiniens au Proche-Orient (UNRWA) a protesté jeudi 19 octobre, contre les descentes faites la veille dans quatre de ses bureaux. Les troupes israéliennes avaient interpellé plusieurs agents de l'UNRWA et saisi des documents au centre d'approvisionnement de Deir el-Balah, à Gaza, et dans les bureaux des camps de Dheishe, Fawwar et Jalazoun, en Cisjordanie occupée.

Trois condamnés de droit commun - un métis et deux Noirs - ont été pendus vendredi à la prison centrale de Pretoria, ce qui porte à quarante-cinq le nombre d'exécutions capitales cette année en Afrique du Sud, a annoncé le ministère de la justice. Deux autres condamnés ont bénéficié à la dernière minute d'un sursis.

Chargé par la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale d'une mission en Amérique centrale, du 13 au 26 septembre, Mr Jean Lacombe, député socialiste de l'Hérault, est revenu porteur d'un appel à l'aide de la France et de la Communauté européenne adressé à Mr François Mitterrand par le président démocrate-chrétien du Guatemala, Mr Vinicio Cerezo, confronté depuis plusieurs mois à une situation de plus en plus difficile. Ce pays connait en effet un développement intense du trafic de la drogue.

Un document adressé au Quai d'Orsay, en date du 1er septembre, par l'ambassade de France au Guatemala s'appuie sur les enquêtes de l'Agence antidrogues des États-Unis (DEA) pour confirmer la part croissante tenue par le Guatemala dans le développement du narco-trafic entre les pays d'Amérique latine et les États-Unis. " La détermination affirmée par le nouveau président mexicain, Mr Salinas de Gortari, dans la lutte contre le trafic de drogue, ainsi que les coups portés contre ce trafic dans certaines iles des Caraibes par les autorités locales avec l'appui des États-Unis, ont conduit, dans les derniers mois, les producteurs mexicains de pavot et de marijuana à déplacer leur activité en territoire guatémaltèque et les convoyeurs colombiens à chercher dans la jungle guatémaltèque les pistes d'atterrissage capables de remplacer les voies fermées dans les iles caraibes, indique notamment ce texte.

" Le Guatemala s'est ainsi converti en un producteur important d'héroine (1 600 hectares semés en pavot pouvant produire l'équivalent de 15 milliards de dollars par an) et, dans une moindre mesure, de marijuana (38 millions de dollars). Il est, parallèlement, devenu une plaque tournante pour l'acheminement vers les États-Unis de la cocaine en provenance de Colombie. Le rapport du DEA note que la position du Guatemala, à mi-chemin entre le pays producteur et le pays consommateur, en fait un lieu idéal pour le transit aérien : l'absence de tout radar dans le pays, y compris dans la capitale, et l'existence, dans le seul département de Retalhuleu (au sud-ouest du pays) de vingt-huit pistes d'atterrissage clandestines sont propices au ravitaillement de petits avions venus de Colombie."

La même note précise que, pour la DEA, rien n'autorise une mise en cause des autorités guatémaltèques dans le trafic de drogue. Ce texte rapporte cependant comment un lieutenant-colonel guatémaltèque, qui dirigeait le bureau de contrôle administratif de la présidence - " organisme chargé de lutter contre la corruption dans l'administration " - a été invité à quitter ses fonctions, le 20 août dernier, et à " partir aux États-Unis pour bénéficier d'une bourse d'études " après avoir pris la défense d'un subordonné " appréhendé ", le 1er août, " alors qu'il présentait à l'enregistrement pour un vol vers Miami une valise contenant vingt-deux kilos de cocaine ".

L'ambassade de France au Guatemala estime, en conclusion, que le rapport du département antidrogues des États-Unis " est sans doute intervenu à temps pour contrarier une évolution à la colombienne " mais que la situation n'en est pas moins " assez malsaine ".

Deux semaines avant les élections organisées en Namibie sous l'égide des Nations unies, les Etats frontaliers manifestent leur inquiétude. Craignant que la SWAPO n'obtienne pas une majorité déterminante, le Zimbabwe, la Zambie, le Mozambique, l'Angola et le Botswana ont commencé une très forte campagne à l'ONU pour soutenir la SWAPO. Leur crainte est de voir ce mouvement contraint de constituer une coalition avec les autres formations politiques si il n'obtient pas la majorité des deux tiers des votants nécessaire à l'établissement de la constitution de ce nouvel Etat.

Selon des sources onusiennes, ces pays frontaliers envisagent d'ores et déjà de préparer le terrain pour une éventuelle annulation de ces élections. Ils ont même réussi à convaincre le président du Kenya, lequel est aussi le président du groupe africain à l'ONU, de demander une réunion d'urgence du conseil de sécurité afin " d'examiner la situation qui prévaut en Namibie ".

Dans un projet de résolution, ils ont demandé au conseil de sécurité d'envoyer une mission sur le terrain, et des sanctions contre l'Afrique du Sud si elle ne cesse pas ses manÓuvres " subversives ". Face à cette démarche, l'organisation internationale ne cache pas son mécontentement, dans la mesure où, depuis les " arrangements sur l'impartialité ", elle " s'interdit " de prendre position en faveur de l'une ou l'autre des parties en présence. Conformément à ces " arrangements ", l'ONU a cessé tout soutien à la SWAPO depuis le 1er avril 1989.

Dans le même esprit, l'assemblée générale avait décidé de ne pas mettre la Namibie à l'ordre du jour de cette session. Mais les Etats frontaliers ont invité l'ex-candidat à la présidence des Etats-Unis, le révérend Jesse Jackson, à prendre la parole devant la quatrième commission chargée des questions de décolonisation. D'après le révérend, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et, " dans une certaine mesure ", la France ont tenté de s'opposer à son intervention. Malgré ces objections, y compris celle du président de l'assemblée, Mr Jackson a quand même pris la parole. Déplorant dans des termes violents les obstacles mis par l'Afrique du Sud sur la voie de la transition, il a estimé que " la terreur règne sur la Namibie ". Le révérend Jackson a annoncé qu'il allait demander une entrevue avec le secrétaire d'Etat américain , Mr James Baker au sujet de la Namibie.

Cinq jours après leur sortie de prison, les sept dirigeants historiques de l'ANC n'ont pas une minute à eux. Pris dans le tourbillon des interviews et des retrouvailles avec leurs vieux amis, ils découvrent peu à peu l'existence d'une nouvelle génération de combattants noirs. Jeudi 19 octobre, dans une église de Soweto, Walter Sisulu et deux de ses anciens co-détenus ont raconté leurs longues années de prison.

Plusieurs fois par jour, les enfants des écoles, vêtus de leur uniforme, viennent saluer " les héros ". Ils chantent et dansent devant la maison de Walter Sisulu, devenue le carrefour de la liberté à Soweto, le quartier général d'un nouvel espoir. Tous ces jeunes, qui arboraient, jeudi 19 octobre, une banderole de la Mandela High School, n'étaient pas nés quand ces hommes, dont ils ont tant entendu parler, furent emprisonnés pour la vie. Andrew Mlangeni s'adresse à eux : " Nous sommes fiers de vous. Vous êtes les futurs leaders du pays, vous devez vous armer, c'est-à-dire acquérir un bon niveau d'éducation. Nous n'avons pas été relâchés par le gouvernement, mais par vous. "

Ahmed Kathrada poursuit : " La lutte n'est pas encore gagnée. Elle commencera à l'être quand l'ennemi s'assoira à la table des négociations. " Le plus jeune - soixante ans - des huit prisonniers libérés, d'origine indienne, et toujours communiste, demande à ces deux cents écoliers de penser à tous ceux qui sont encore derrière les barreaux. Chaque intervention se termine par un cri : " Amandla ! " (le pouvoir !). Les enfants répondent : " Awethu ! " (au peuple !). La rue retrouve son calme. Les dirigeants noirs pénètrent dans la maison des Sisulu.

Les visites sont ininterrompues. Le va-et-vient est continuel, surveillé de près par le service d'ordre du comité de réception. Des infirmières sortent en essuyant quelques larmes. D'innombrables gerbes de fleurs s'accumulent sur l'armoire où trône une photographie de Nelson Mandela, l'ami de toujours. Walter Sisulu, cinq jours après sa sortie de prison, n'a pas encore eu le temps de visiter toutes les pièces de sa demeure retrouvée. Il lui est " impossible " de décrire les retrouvailles. Il est vraiment " impressionné par le travail accompli par sa femme Albertina " au cours de cette longue séparation forcée.

Depuis dimanche 15 octobre, jour du retour à la vie civile, ces rescapés de l'ailleurs pour qui " l'emprisonnement à vie signifiait seulement une chose : la mort en détention ", n'ont guère eu le loisir de goûter les parfums de la liberté. Ils n'ont pas même eu le temps de redécouvrir Johannesburg, de croire à ce qui leur arrivait, d'apprécier ce que pouvait être une vie normale. Pris dans le tourbillon des réunions, des interviews et des visites d'amitié, ils n'ont pourtant pas l'air trop déboussolés. Wilton Mkwayi assure qu'il ne fait pas de cauchemars, qu'il ne rêve pas et que la réadaptation ne lui pose pas trop de problèmes.

De bonne grâce, tous se prêtent aux directives du comité de réception, émanation du Mouvement démocratique de masse (MDM) qui guide leurs premiers pas d'hommes libres et organise leur emploi du temps. C'est tout juste s'ils ont le loisir de s'exprimer à leur guise sur les questions politiques, comme le reconnait Ahmed Kathrada. Ils sont toujours au service de la cause. Ils ne sont que de simples serviteurs, " sans rôle spécial ", dans l'attente de ce que leur dira de faire l'organisation avec laquelle ils n'ont d'ailleurs pas encore repris contact. " Tout ce que nous pouvons faire, c'est assister du mieux que l'on peut la direction qui a été élue ", précise Walter Sisulu. Plus tard, si le mouvement le décide, ils pourront reprendre un rôle au sommet.

Elias Motsoaledi est prêt à servir de nouveau au sein du bras armé de l'ANC (Congrès national africain), Umkhonto we Sizwe (La lance de la nation) si on le lui demande. Mais il espère qu'on ne le fera pas, car il est désormais trop vieux, dit-il avec un sourire. Aucun ne regrette son engagement, en dépit du prix qui a été payé. Au contraire, ils estiment qu'ils ont été récompensés " par le haut niveau de politisation, par l'esprit de combativité de la jeunesse ".

" La lutte armée a payé ", constate Andrew Mlangeni, puisque aujourd'hui " le pouvoir est contraint d'accepter de négocier ". Il aura tout de même fallu vingt-huit ans, depuis la décision de 1961 d'opter pour l'action violente, pour finalement se faire entendre. " On est revenu pratiquement à l'époque des années 60, à la période de désobéissance civile ". Et encore. Il faudra obtenir la légalisation des organisations interdites, la levée de l'état d'urgence, le retour à la liberté d'action politique pour pouvoir commencer à discuter sérieusement.

Enfin, Nelson Mandela est toujours là-bas, seul dans la maison d'un gardien de la prison de Paarl. Ses compagnons s'insurgent quand on prétend qu'il a fait un marché avec le gouvernement. " Il ne demande qu'à sortir maintenant, aujourd'hui. Aucune condition n'a été posée. Sa principale préoccupation est le sort de ses collègues. En tant que leader, il ne mettra jamais son propre nom en avant ", affirme avec force Ahmed Kathrada.

Walter Sisulu reconnait que son frère de lutte est néamnoins " en contact permanent " avec les autorités, qu'il discute avec les ministres, que " petit à petit, il réussit à les éduquer ", mais jamais il ne demandera de sortir, car un prisonnier n'est pas en position de négocier quoi que ce soit. Alors quand ? Au début de l'an prochain, peut-être. Walter Sisulu ne sait pas. Tous l'attendent, car sans lui ils sont orphelins.

Il ont passé vingt-cinq ans côte à côte, à se battre pour améliorer les conditions de détention, se serrant les coudes, partageant tout, s'épaulant, même s'ils affirment aujourd'hui qu'ils n'ont jamais été " découragés ". Au début, ils ont cru qu'ils allaient rester dix ans, quinze ans. Finalement, après dix-huit ans sur ce rocher battu par les vents australs de Robben Island, ils ont été transférés, à l'exception de l'un d'entre eux, à Pollsmoor, à côté du Cap. De 1964, année de leur incarcération, à 1980, ils n'avaient pas droit aux journaux. Les échos de la révolte de Soweto, en 1976, ne leur sont parvenus que deux mois plus tard. Les radios et la télé ont été autorisées en 1986 seulement.

L'important était de garder la forme physique par des exercices quotidiens. Au début, ils cassaient des cailloux en morceaux de plus en plus petits pour faire du béton. Pas question de parler, encore moins de chanter, ce qui aurait été un moyen de conserver le moral. Ils expliquent que les gardiens les changeaient de cellule très souvent, sans raison. Chaque amélioration était une lutte constante obtenue par des arrêts de travail forcé, des grèves de la faim. " J'ai été condamné à six mois d'isolement complet avec la Bible pour seule lecture et l'interdiction totale de parler ", raconte Ahmed Kathrada. Le régime, une autre punition, consistait à n'avoir qu'un peu d'eau de cuisson de riz deux fois par jour pendant trois jours avant d'avoir quelque chose de plus consistant. On essayait de nous briser. "

Elias Motsoaledi ajoute que les seuls contacts avec l'extérieur se résumaient en deux visites par an et deux lettres. Ahmed Kathrada n'a cependant pu lire celle de son frère, envoyée en 1964, qu'en 1982. Tous rendent hommage à la Croix-Rouge internationale, à Mme Helen Suzman, député libéral qui a pu les rencontrer pour la première fois en 1967. " Chaque visite nous aidait beaucoup " dans ce microcosme de la société qu'était Robben island où les politiques étaient séparés des droits communs, où la ségrégation régnait en fonction de la couleur de la peau. Mais c'était une formidable école. " La meilleure université pour l'éducation politique qui puisse exister ", souligne Walter Sisulu.

Comme on lui demande de quelle chose il avait le plus souvent rêvé en détention et qu'il peut désormais accomplir aujourd'hui, il répond : " Mes pensées vont au mouvement. Je me concentre sur le développement de la situation. " Rien d'autre ? Non, rien d'autre. Les désirs intimes ne sont pas pour la presse. Murphy Morobe, dirigeant du MDM, interrogé sur ce qui est programmé pour eux dans les jours à venir a juste ajouté en boutade : " Les emmener à la plage. "

Le président du Tchad, Mr Hissène Habré, qui se trouve depuis jeudi soir à Paris en visite privée, devait être reçu samedi matin 21 octobre par Mr François Mitterrand. Les deux chefs d'Etat devaient s'entretenir du processus de normalisation tchado-libyen.

La commission chargée de la mise en Óuvre de l'accord-cadre signé le 31 août à Alger s'est réunie il y a quelque temps à Tripoli, mais, fait-on remarquer de source informée à Paris, la concrétisation de cet accord tarde. Le règlement politique du différend territorial sur la bande d'Aouzou n'a toujours pas été abordé, Tripoli donnant l'impression de s'attacher essentiellement à la réalisation d'un des points de l'accord : la libération de ses deux milliers de prisonniers. Un jeu subtil est certes en cours, mais la confiance entre les deux capitales souffre de ces contretemps.

On rappelle dans les milieux tchadiens que la Libye abrite toujours plusieurs opposants tchadiens auxquels elle accorde aide et assistance et qu'elle envoie toujours des armes dans la province désertique soudanaise du Darfour, proche de la frontière est du Tchad. Face à cette situation, le Tchad, qui ne lie pas l'allègement du dispositif militaire français Epervier - actuellement de 1300 hommes , - au dossier tchado-libyen et n'est pas hostile à sa modulation en fonction de la situation, prêche toutefois la prudence.

Avant de quitter Bruxelles, où il achevait, jeudi, une visite de travail, Mr Habré s'est félicité de la " détente et de la stabilité " régnant à l'intérieur de son pays et du " retour du calme aux frontières ". " Les Tchadiens, a-t-il déclaré, se sont enfin réconciliés. " Evoquant le sort de Mr Goukouni Oueddei, son opposant de toujours, en exil en Libye, Mr Habré a dit : " C'est un frère qui a assumé des responsabilités au Tchad, mais qui, aujourd'hui, ne représente ni une force politique ni une force militaire ", mais seulement " lui-même ". Le président a ajouté qu'il souhaitait néanmoins son retour au pays.

Mr Habré a enfin refusé d'accorder crédit à certaines rumeurs impliquant tel ou tel pays étranger dans l'attentat contre un DC-10 de la compagie française UTA qui a fait 271 morts le 19 septembre dernier. " Pour l'heure, rien, je dis bien rien, ne permet de privilégier telle ou telle piste. "

Les pays de l'OTAN et du pacte de Varsovie ont terminé, jeudi 19 octobre à Vienne, sur une note assez positive la troisième session des négociations sur le désarmement conventionnel en Europe.

Le pacte de Varsovie a introduit à la dernière séance ses propositions en matière de vérification, d'échange d'informations et de mesures de stabilisation en réponse à celles présentées par l'OTAN le 21 septembre dernier. Les deux alliances ont donc mis sur la table de la conférence, depuis le début des négociations, le 9 mars dernier, le paquet complet de leurs propositions portant sur les six catégories d'armes dont la réduction est discutée à Vienne (chars, pièces d'artillerie, véhicules blindés de transport, avions, hélicoptères de combat, effectifs), les limites globales et sous-limites régionales à fixer et les mesures de contrôle et de confiance pour faire respecter les futurs accords.

Le résultat essentiel de la session est un accord sur la définition de ce que les vingt-trois pays membres de deux alliances militaires entendent par " pièces d'artillerie d'un calibre de 100 millimètres et au-dessus ". La définition est accompagnée d'une liste de quelque 40 pièces d'artillerie à prendre en compte pour chaque alliance. L'URSS a finalement rendu possible la " percée " dans cette question en acceptant de ne plus insister pour compter les canons antichars dans cette catégorie.

La question des définitions pour les cinq autres catégories d'armes à réduire sera l'objet essentiel de la quatrième session, qui s'ouvrira le 9 novembre prochain. La définition des avions et hélicoptères de combat donnera, en particulier, du fil à retordre aux délégations.

L'OTAN, qui, à l'origine, n'avait pas voulu parler d'avions à Vienne, a finalement accepté, en juillet dernier, de les inclure dans la négociation, mais Moscou insiste pour qu'un traitement particulier soit réservé aux avions de combat à mission défensive. L'Est souhaite aussi exclure des discussions, sous différents prétextes, les bombardiers à long et moyen rayon d'action, les bombardiers de l'aéronavale base à terre et les avions d'entrainement.

Les propositions en matière de vérification faites cette semaine par les pays de l'Est ont, en revanche, agréablement surpris les Occidentaux; elles vont jusqu'à reprendre textuellement certaines formules occidentales. De sérieuses divergences de vues au sein du pacte ont failli empêcher un accord à ce sujet. Les alliés de l'URSS, notamment la Hongrie et la Pologne, profitent, en effet, pleinement de leur nouvelle marge de manÓuvre et acceptent moins docilement les vues soviétiques qu'auparavant. Selon un diplomate occidental, " les divergences de vues au sein du pacte de Varsovie sont maintenant plus grandes qu'au sein de l'OTAN ".

En dépit des questions qui restent à résoudre, les représentants de l'Est et de l'Ouest se sont montrés optimistes jeudi et ont affiché une nette volonté d'arriver dès l'année prochaine à la signature d'un accord à Vienne.

Les négociations diplomatiques à propos de l'Angola vont bon train. Tout se passe comme si plusieurs chefs d'Etat africains se livraient à une sorte de concurrence afin de pouvoir tirer gloire, le moment venu, d'une éventuelle relance du processus de paix. Ainsi les présidents Mobutu (Zaire), Bongo (Gabon) et Houphouët-Boigny (Côte-d'Ivoire) multiplient les initiatives.

Jeudi 19 octobre, lors d'une visite de quelques heures à Yamoussoukro, capitale politique de la Côte-d'Ivoire, le chef de l'Etat gabonais, Mr Omar Bongo, a annoncé la tenue, le 30 octobre, dans cette ville, d'une réunion à quatre regroupant la Zambie, Sao-Tomé-et-Principe, le Gabon et la Côte-d'Ivoire. Cette rencontre des quatre chefs d'Etat sera un mini-sommet préparatoire avant la réunion du groupe des huit chargé de trouver une solution de paix en Angola qui doit se tenir prochainement au Gabon.

Selon notre correspondant à Abidjan, Robert Minargoy, Mr Jonas Savimbi, le chef de l'UNITA, arrivé la veille en Côte-d'Ivoire, n'avait visiblement pas été directement associé à cette rencontre des chefs d'Etat ivoiriens et gabonais.

D'autre part, le président zairois Mobutu Sese Seko doit rencontrer très prochainement son homologue angolais, Mr Dos Santos, a annoncé, jeudi, à Paris, le ministre zairois des affaires étrangères, Mr Karl I'bond. Mr Mobutu, qui devait rentrer dans son pays vendredi, recevra chez lui Mr Savimbi. Les deux hommes s'étaient déjà rencontrés dimanche dernier dans le sud de la France en compagnie de Mr Herman Cohen, secrétaire d'Etat américain adjoint pour les affaires africaines.

Le chef de l'Etat zairois, qui joue le rôle de médiateur dans le conflit angolais, s'était entretenu vendredi dernier avec le chef de la diplomatie angolaise, Mr Pedro Van Dunem Loy, à qui il a remis un message pour Mr Dos Santos, puis, lundi, avec le ministre sud-africain des affaires étrangères, Mr " Pik " Botha.

Mr Karl I'bond, discret sur le contenu des entretiens de Mr Mobutu, s'est contenté d'indiquer que le Zaire espérait arriver rapidement à la prochaine étape, la signature d'un cessez-le-feu, avant que les deux parties ne s'assoient à la même table sous les auspices de Mr Mobutu pour discuter de la réconciliation nationale. La nouvelle solution proposée à Luanda, avec le soutien des Etats-Unis et de l'Afrique du Sud, prévoirait la formation d'un gouvernement de transition dans lequel chaque formation garderait son identité et auquel ne participerait pas Mr Savimbi, ainsi que l'élaboration d'une nouvelle Constitution qui garantirait le droit des minorités.

Lors de leurs entretiens de jeudi, MM Bongo et Houphouët-Boigny ont, par ailleurs, annoncé un regroupement des pays africains de la zone franc à " revenus intermédiaires ". Désormais, la Côte-d'Ivoire sera associée au Gabon, au Cameroun et au Congo pour mieux défendre leurs intérêts. Ces Etats, qui ne sont pas classés dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA), réclament notamment un allégement de leur dette extérieure.

Kuala-Lumpur (AFP). - Une proposition australienne formulée, jeudi 19 octobre, au sommet du Commonwealth de Kuala-Lumpur en vue d'intensifier les sanctions contre l'Afrique du Sud a recueilli une large approbation - à l'exception de Mme Thatcher - des participants à la conférence qui rassemble la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies. Le plan de Canberra a été exposé lors d'une conférence de presse conjointe donnée par le premier ministre australien, Mr Bob Hawke, et le secrétaire canadien aux relations extérieures, Mr Joe Clark. Tous deux ont exprimé leur déception à l'annonce de l'accord que l'Afrique du Sud vient de conclure avec des banques étrangères pour un rééchelonnement d'une partie de sa dette extérieure, rendu public par Pretoria mercredi, le jour même de l'ouverture du sommet de Kuala-Lumpur.

Le plan australien comporte, pour l'essentiel, une intensification des sanctions financières. Mr Hawke a jugé que si l'apartheid restait fondamentalement intact en Afrique du Sud, " certains changements étaient survenus " depuis l'entrée en fonction du nouveau président sud-africain Mr Frederik De Klerk. C'est en tenant compte de cette situation, a-t-il ajouté, que son plan procède " d'une approche constructive " : d'une part, il prévoit " de nouvelles formes de pressions financières " sur Pretoria, avec notamment des conditions de crédit plus rigoureuses; d'autre part, il comporte une initiative du Commonwealth pour explorer auprès du Fonds monétaire international (FMI) l'éventualité " d'une aide financière majeure " dans l'hypothèse de réformes politiques.

Le président George Bush a subi, jeudi 19 octobre, un échec dans sa tentative d'obtenir du Congrès - à majorité démocrate - l'adoption d'un amendement constitutionnel interdisant la profanation du drapeau américain. Le Sénat a bien voté, par 51 voix contre 48, en faveur d'un tel amendement, mais une majorité des deux tiers est requise, tant au Sénat qu'à la Chambre, pour amender la Constitution.

Ce vote clôt, pour l'instant, le vif débat que la Cour suprême avait provoqué en juin dernier en jugeant que brûler un drapeau lors d'une manifestation politique était un acte couvert par le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression, (le Monde du 5 juin). Alors que les démocrates majoritaires au Congrès se prononçaient pour une simple loi interdisant la profanation, l'administration Bush et les républicains préféraient modifier la Constitution, craignant qu'une loi ne soit attaquée en justice et invalidée par la Cour suprême.

Soixante-deux députés libanais, réunis à Taëf, attendaient toujours, vendredi 20 octobre, le retour du chef de la diplomatie saoudienne, le prince Saoud Al Fayçal, à Damas depuis mercredi soir pour des entretiens avec les plus hauts responsables syriens, le président Assad, le vice-président Khaddam et le ministre des affaires étrangères, Mr Farouk Charah.

On explique, à Taëf, la longueur de ces conversations par le fait que les dirigeants syriens, absents physiquement, pour la première fois depuis longtemps, d'une conférence interlibanaise de cette importance, tiennent à voir dans le moindre détail tout ce qui a été fait, ce qui, affirme un élu, " nous préservera des mauvaises surprises de dernière heure ". Deux députés, porte-parole des milices pro-syriennes, contestent toujours, par exemple, le chiffre accepté de 108 députés pour le futur Parlement, au lieu des 128 réclamés, et maintiennent leur objection quant au délai requis pour l'abolition du confessionnalisme. Il ne fait pas de doute, d'autre part, que Damas entend bien montrer qu'il n'est pas d'accord possible sur le Liban sans son aval définitif.

Les exigences minimales du camp chrétien, quant à la garantie d'un retrait syrien, non explicitement prévu dans le document d'entente nationale, se sont en tout cas nettement réduites, et les durs du camp chrétien acceptent même aujourd'hui le texte en l'état, à condition qu'à la fin de la réunion le comité tripartite donne des assurances quant à la continuité de son parrainage pour faire appliquer l'accord.

Dans une déclaration remarquée, un élu influent de ce camp, Mr Nasri Maalouf, affirme : " Si le document d'entente nationale concernant la souveraineté ne peut être amendé, les appréhensions et les réserves qu'il suscite pourraient être incluses dans un communiqué du comité tripartite. " Et, en se référant explicitement au sommet de Casablanca, la seule référence acceptée par Damas, Mr Maalouf ajoute : " La résolution prise alors est rédigée de telle manière qu'elle comporte virtuellement toutes les assurances requises et a un caractère de continuité " quant à l'action arabe.

On peut penser que Mr Maalouf fait référence notamment à la phrase de la résolution acceptée par la Syrie, qui souligne que le sommet arabe " soutient le plein établissement de la souveraineté de l'Etat libanais sur la totalité de son territoire en vue de lui permettre de défendre par ses propres forces sa sécurité et sa stabilité ". La forme de ces " apaisements ", pour reprendre l'expression d'un élu chrétien modéré, est aussi l'un des sujets débattus à Damas.

Quoi qu'il en soit, les dernières déclarations du général Aoun, jeudi à Beyrouth, demandant aux députés de "suspendre momentanément leurs tractations et de rentrer au Liban pour des consultations avec la base populaire", n'ont pas eu de véritables effets sur ceux-ci. Au contraire, dans une déclaration à la presse, Mr Pierre Daccache, pourtant considéré comme un proche du général, a rétorqué : "Nous ne sommes pas venus à Taëf pour faire de la surenchère. Si la réponse du triumvirat à nos demandes est négative, nous poursuivrons le dialogue jusqu'à parvenir à un accord."

On affirme, à ce sujet, de source informée, qu'au cours d'une réunion, il y a quarante-huit heures, à Beyrouth du général Aoun et de tous les leaders du camp chrétien ceux-ci lui auraient fait savoir qu'ils étaient prêts à accepter le document d'entente nationale proposé par les Arabes contre les assurances de ces derniers. L'essentiel, quant à celles-ci, est sans doute maintenant une affaire de présentation, personne ne voulant paraitre céder sur quoi que ce soit.

Le gouvernement britannique a protesté officiellement, jeudi 19 octobre, auprès de l'ambassadeur d'Irak à Londres contre la détention depuis un mois, à Bagdad, d'une infirmière et d'un journaliste britanniques, auxquels les représentants de Londres dans la capitale irakienne n'ont toujours pas pu rendre visite.

Mr Farzad Bazoft, trente et un ans, journaliste d'origine iranienne et travaillant pour l'hebdomadaire The Observer, a été arrêté le 15 septembre alors qu'il quittait l'Irak à l'issue d'un séjour qu'il venait d'effectuer à l'invitation du gouvernement irakien. Accusé d'espionnage (il risque la peine de mort), son seul tort est d'avoir voulu exercer son métier en enquêtant sur les faits, largement publiés dans la presse internationale, relatifs à une explosion, à la mi-août, au sud de Bagdad, qui aurait fait un très grand nombre de victimes (le Monde du 7 septembre et daté 10-11 septembre). Si les Irakiens ont reconnu que cette explosion avait bien eu lieu, ils nient qu'elle ait fait plus que quelques morts.

Quant à Mme Daphne Parish, quarante-quatre ans, infirmière dans un hôpital privé de Bagdad, elle a été arrêtée quelques jours après Mr Bazoft et est également accusée d'espionnage. Les autorités irakiennes n'ont pas caché que les deux affaires étaient liées, et il parait clair que Bagdad voit en la jeune femme une possible source du journalisme britannique.

Près de deux cents journalistes étrangers avaient été invités en même temps que Mr Bazoft, et celui-ci est loin d'avoir été le seul à s'être intéressé à cette affaire.

Cette fin de siècle nous offre, à nous Français, à nous Européens, une chance historique de sortir enfin de l'après-guerre. De préparer l'" après-Yalta ". En un mot, de jeter les bases d'une grande Europe, libre, pacifique et prospère qui devrait être celle du vingt et unième siècle.

L'Europe de Yalta craque de toutes parts. Les aspirations trop longtemps réprimées des nations d'Europe centrale, et aussi des peuples qui composent l'Union soviétique, s'expriment désormais ouvertement, devançant souvent les réformes lancées, ici ou là, par les gouvernements. Les changements radicaux que nous espérions depuis près d'un demi-siècle se succèdent à l'Est à un rythme sans cesse accéléré : une URSS en plein bouillonnement; une Pologne qui effectue la première expérience de transition d'un Etat communiste vers la démocratie; une Hongrie qui lui emboite le pas; une RDA, enfin, dont la population, lasse d'attendre les réformes, s'engouffre dans toutes les brèches de liberté.

En vérité, nous sommes entrés dans une extraordinaire phase de mutation, qui fera sentir ses effets bien au-delà de la seule Europe de l'Est. C'est l'Europe tout entière qui est concernée, y compris bien sûr le destin de notre pays, y compris aussi l'avenir de la construction communautaire lancée il y a trente ans.

Le paradoxe dont nous devons tous être conscients est que si la menace militaire directe contre laquelle nous avions à nous prémunir jusqu'ici a objectivement diminué en Europe, elle n'a pas pour autant disparu : l'URSS reste jusqu'à ce jour une formidable puissance militaire sur-armée, et elle entre de surcroit dans une période de fortes turbulences. Il nous faudra donc gérer cette double mutation militaire et politique. Nous aurons, je l'espère, la stabilité militaire grâce au rééquilibrage des forces et au désarmement, mais nous n'aurons pas tout de suite, je le crains, sa traduction sous forme de stabilité politique.

C'est à ce grand débat que je voudrais contribuer ici par quelques propositions précédées de deux observations.

Première observation : il ne sert à rien, comme je l'entends dire ici ou là, de se lamenter sur la fin de l'ordre ancien ou de prôner la passivité.

Depuis quarante-cinq ans, l'Europe échange " sa " paix contre la permanence d'une coupure contre nature, aussi bien pour les Allemands que pour les peuples de l'Europe centrale, épris eux aussi de liberté. A l'évidence, cette situation ne pouvait durer éternellement. Et ce d'autant plus que la reconstruction, puis le succès économique et l'unification de l'Europe de l'Ouest agissent comme un formidable pôle d'attraction sur le reste du continent.

En outre, le système de sécurité hérité de Yalta instaurait une paix imparfaite, puisqu'elle était lourde du risque d'un conflit limité au Vieux Continent et que le protecteur américain de l'Europe occidentale éprouvait des doutes croissants sur la pérennité de son engagement. Les bouleversements à l'Est, les aspirations de tous ces peuples qui ne veulent plus attendre indéfiniment la liberté, la prospérité et la démocratie, nous invitent à dépasser cette situation.

Qu'on se place ici sur le terrain de la morale, c'est-à-dire de nos propres valeurs de liberté, ou sur celui de la " Realpolitik ", ce serait une faute de rester les bras croisés devant la formidable mutation à laquelle nous assistons à l'Est. Nous n'avons pas d'autre choix que d'aider à gérer cette transition.

Cette période de transition - et ce sera ma deuxième observation - sera longue.

Les propositions avancées par les Soviétiques et aussi par certains Américains consistant à casser le système actuel pour construire une Europe dénucléarisée et largement désarmée, mais dont on imagine mal les contours politiques, me paraissent dangereuses et irréalistes.

Nous parlons, en effet, de la sécurité de nos peuples : celle-ci ne doit pas se jouer sur un coup de dés, sans que l'on ait au départ une idée précise du processus et de l'objectif vers lequel on veut aller. On ne peut pas, comme le disait joliment - mais ô combien légèrement - Willy Brandt dans ces colonnes, " laisser à l'Histoire le soin d'avoir de l'imagination " (1) à notre place.

Par ailleurs, les propositions de " maison commune " ou d'un " nouvel ordre de paix " européen reposent sur une analyse sommaire de ce qui se passe à l'Est. Certains nous disent déjà que le communisme est définitivement vaincu en tant qu'idéologie, que nous vivons la " fin de l'Histoire ", et que l'avenir sera même " ennuyeux ". Mais qui peut garantir, aujourd'hui, que les changements à l'Est sont irréversibles ?

C'est bien au contraire le début d'une nouvelle phase de notre histoire que nous vivons aujourd'hui. Prenons la meilleure des hypothèses : pour que la politique de réforme puisse se poursuivre sans heurts à l'Est, il faut que Mr Gorbatchev réussisse à moderniser le parti, à commencer par sa base dans les différentes républiques, à maitriser les turbulences sociales ethniques et politiques en URSS même, et qu'aucune explosion grave ne survienne en Europe de l'Est.

Si toutes ces conditions sont remplies, il faudra, de l'aveu même des dirigeants soviétiques, une génération au moins avant que les structures économiques de ces pays soient modernisées, que soient formés des " managers ", que soit institué un vrai système de prix et de concurrence, que soit menée à bien la conversion des industries militaires.

Une génération : tel est donc l'horizon de temps sur lequel nous devons travailler. Voilà qui nous promet bien des hauts et des bas, et qui nous interdit de jeter par-dessus bord notre système de sécurité, mais qui nous laisse aussi une chance unique, entre la passivité des uns et les chimères des autres, d'imaginer et de conduire une transformation progressive de l'architecture européenne.

Penser l'Europe de l'après-Yalta n'est donc pas chose facile. Non seulement parce que nous ne nous y sommes guère préparés pendant près d'un demi-siècle, mais aussi parce que les problèmes sont d'une redoutable complexité. Pour ne citer que les principaux : quel statut faut-il concevoir pour les deux Allemagnes; quel système de sécurité doit-on imaginer : maintien ou disparition des deux alliances; quel rôle pour la dissuasion nucléaire; quelle évolution pour les pays d'Europe centrale; et quant à nous, devons-nous repenser la construction européenne jusqu'ici limitée à l'Europe de l'Ouest uniquement ?

Aucun d'entre nous, bien entendu, ne peut prétendre aujourd'hui apporter toutes les réponses à ces questions. J'ai, en tout cas, la conviction que la France a un rôle essentiel à jouer dans la définition de ces nouvelles règles du jeu.

Il ne saurait être question pour nous, Français, pas plus que pour quiconque en Europe, d'accepter un nouveau partage du monde " au sommet " où serait décidé le sort de nos pays. Le président Bush, sagement, l'a d'ailleurs compris. Est-ce céder à la fascination de notre histoire - ou à notre esprit cocardier - de croire qu'en nous dévouant à cette nouvelle croisade, plus que quiconque, nous pourrions en faciliter l'aboutissement ?

Dois-je dire à quel point je déplore le silence, la passivité, et l'absence d'imagination de nos gouvernants ? Et l'affaiblissement du poids et de l'influence de la France qui en résulte tant dans le débat Est-Ouest - où l'Allemagne est devenue l'interlocuteur privilégié des Deux Grands - qu'en Europe de l'Est, où là encore l'influence économique et politique allemande domine de très loin une France largement absente ?

Comment, dans ces conditions ne pas regretter, sur un sujet qui engage l'avenir de notre pays tout entier, l'absence de grand dessein, l'absence de vision d'un gouvernement dont la seule initiative notable a été d'amputer gravement notre effort de défense, privant ainsi notre pays des atouts dont il a besoin pour influer dans les discussions futures. Est-ce bien le moment de donner l'exemple du désarmement unilatéral ?

Venons-en maintenant au fond : quelle Europe nous faut-il imaginer et bâtir pour le vingt et unième siècle ? J'avancerai trois impératifs à partir desquels l'action de la France devrait se développer.

Premier impératif : la nécessité de conserver, aussi longtemps que ce sera nécessaire, les instruments qui ont permis jusqu'ici de préserver la paix. Je veux parler de la dissuasion nucléaire et des alliances, ce qui n'exclut ni la recherche de la réduction du niveau des armements ni la modification graduelle des alliances elles-mêmes. Le désarmement sera la résultante de l'amélioration des rapports politiques entre l'Est et l'Ouest et non pas son préalable. C'est la leçon indiscutable de ces deux dernières années, où les progrès du désarmement n'ont été rendus possibles que par la décision de Moscou de renoncer à sa politique d'intimidation.

La réduction progressive des armements au niveau le plus bas possible est un objectif majeur que nous devons nous assigner. Je me réjouis sur ce point de l'évolution récente de la position soviétique, qui après avoir insisté, ces dernières années, sur l'idée d'une dénucléarisation totale du continent européen, s'est ralliée, semble-t-il, à la notion d'une dissuasion minimale, en se rapprochant ainsi de la doctrine de la France telle que nous l'a léguée le général de Gaulle. Dans les faits, toutefois, les arsenaux soviétiques et américains demeurent considérables, et nous sommes encore loin d'une situation où l'on pourrait envisager de discuter du niveau des forces nucléaires britannique et française.

Je suis persuadé que les Européens auront à assumer, à l'avenir, des responsabilités beaucoup plus directes dans la mise en Óuvre de leur politique de sécurité. Tout nous pousse dans cette direction que j'avais déjà indiquée dans mon discours de décembre 1987 à l'IHEDN : les progrès espérés en matière de désarmement; la volonté américaine de réduire - et ce n'est pas anormal - son engagement militaire en Europe, quarante-cinq ans après la fin de la seconde guerre mondiale; les progrès réalisés, ou attendus, dans l'Óuvre de rapprochement au sein de la Communauté européenne.

Le temps est-il venu, comme je l'ai proposé, de donner une autre chance à l'UEO dans la définition d'un système de sécurité collective occidentale ? Faut-il envisager le renforcement de la coopération nucléaire entre Paris et Londres et, pourquoi pas, la mise en place d'un groupe européen de réflexion sur la dissuasion nucléaire ? Quel rôle, dans cette défense collective, sera pris par les pays européens non nucléaires ? Voilà des questions qui dérangent, mais qu'on ne pourra éviter de poser.

De même nous faut-il d'ores et déjà réfléchir au seuil minimal de forces classiques et nucléaires que nous devrions rechercher dans la phase qui suivra la conclusion, probablement dès l'an prochain, de l'accord de Vienne sur le désarmement conventionnel. Un tel seuil, pour ce qui concerne les forces classiques, devra éviter le risque d'une instabilité (attaque surprise ou guerre de mouvement) que l'Europe avait connue avant 1939. Quant aux armements nucléaires tactiques, la recherche d'un seuil minimal, mais stable, impliquera à la fois une certaine modernisation des systèmes actuels, mais en contrepartie une réduction quantitative de ces armes. Plutôt que le débat stérile et politiquement sans issue que nous connaissons aujourd'hui sur la " modernisation " de certaines armes tactiques américaines, ne serait-il pas plus opportun de viser un plafond global mais aussi limité que possible d'armes nucléaires américaines et soviétiques basées en Europe, des deux côtés, chaque partie conservant la liberté de choix sur son arsenal ?

Le deuxième impératif est de faire en sorte que la construction européenne, d'une part, ne s'affaiblisse pas, d'autre part, ne reste pas limitée à la moitié occidentale de l'Europe.

Le succès de la Communauté en fait aujourd'hui un pôle d'attraction d'une force immense auprès des opinions publiques et des pays de l'Europe centrale. Le succès à l'Ouest est l'un des moteurs du changement à l'Est ; il donne une réalité au rêve de liberté de tous les peuples d'Europe centrale et à leur espérance de prospérité.

Mais l'écart économique croissant entre les deux parties de l'Europe est impressionnant et alarmant. L'Europe de l'Est se " tiers-mondise ", et nous ne pouvons pas accepter cette situation sans réagir. Nos démocraties ne peuvent plus se contenter d'une vision étroite de la construction européenne. Il nous faut donc concilier l'Óuvre déjà accomplie dans ce domaine avec l'irrépressible aspiration au rapprochement entre les deux parties de l'Europe.

Toute la question est de savoir si, ce faisant, nous ne risquons pas de retarder ou de mettre en péril les processus d'intégration en cours au sein des Douze et de rendre moins attrayants les objectifs que ceux-ci se sont fixés.

En dernier lieu, mais c'est déjà une autre étape, il conviendra de réfléchir aux modalités institutionnelles de coopération entre les pays de l'Est et la Communauté économique européenne. Le traité et la pratique communautaire offrent une variété de solutions adaptées à la diversité des cas, de l'association de l'article 238 au simple accord commercial.

Reste un dernier impératif : le domaine essentiel des libertés. Ici plus qu'ailleurs, une Europe rassemblée de l'Atlantique à l'Oural ne doit pas être une Europe des libertés à deux vitesses. La démocratie ne se prend pas à petites doses. Elle forme un tout cohérent de libertés, de droits et de devoirs. Ici aussi il ne faut pas nous dissimuler la complexité et l'extrême sensibilité du sujet. S'il est clair que l'Europe rassemblée ne doit pas se transformer en un champ d'affrontement idéologique où chacun tenterait soit d'imposer son système politique soit de déstabiliser l'autre, il est tout aussi évident que la " maison commune " ne saurait comporter d'un côté des fenêtres et des portes grandes ouvertes, et de l'autre des ouvertures cadenassées ou bardées de barreaux.

Pendant longtemps, les démocraties occidentales n'ont eu en ce domaine que des ambitions limitées malgré les accords d'Helsinki, et elles n'exigeaient du système communiste que la suppression de ses abus les plus criants.

Ce qui se passe en Pologne, en Hongrie et en RDA bouscule nos habitudes timorées et nous invite à soutenir ces peuples pour que leur transition vers la liberté soit irrésistible.

Dans cette perspective, je me situerai résolument parmi ceux qui, dans nos démocraties, souhaitent le succès de la politique de réforme actuellement menée en URSS par Mr Gorbatchev.

Les dirigeants soviétiques ont compris que l'URSS ne peut pas revenir à " l'ère de la stagnation " sauf à se résoudre au déclin. Dans ces conditions, l'URSS se dit prête à " désidéologiser " (la formule est de Mr Gorbatchev) ses rapports internationaux et à s'insérer pleinement dans la communauté des nations. Je m'en réjouis. De ce point de vue, la perestroika est aussi dans notre intérêt, à nous Occidentaux, comme sont de notre intérêt l'ouverture de l'URSS vers le monde extérieur, la fermeture des goulags, le déplacement de la compétition du champ de l'accumulation des armes à celui du commerce, de la culture, des idées.

A nous, par conséquent, d'accompagner ce processus, par essence difficile, en mettant progressivement en Óuvre, au niveau de l'Europe entière - Est et Ouest - un ensemble de mesures qui assureront à tous les citoyens les mêmes garanties pour les droits fondamentaux. Cela implique notamment la mise en place d'un ordre juridique conforme aux principes de liberté définis par le conseil de l'Europe: la libération de tous les prisonniers politiques; la fermeture des camps; la réforme du Code pénal; l'instauration de la complète liberté de circulation des personnes entre les deux parties de l'Europe par la suppression des visas de sortie sur une base de réciprocité; enfin la destruction symbolique du mur de Berlin.

Des rêves que tout cela, pourra-t-on dire. Oui, bien sûr. Mais souvenons-nous. Nous avons connu l'Europe de la terreur, et nous l'avons abattue. Nous avons vécu l'Europe de la peur, et nous l'avons obligée à reculer. Plus forte est ma confiance dans l'Europe de l'espérance.

Les Espagnols qui attendaient de la campagne électorale qu'elle définisse les grands enjeux des législatives du 29 octobre ont jusqu'ici tout pour être déçus, une seule question semblant en effet monopoliser aujourd'hui l'attention : le petit écran.

Voilà près de deux semaines que les principales formations de l'opposition concentrent en effet leurs critiques sur la télévision publique - les nouvelles chaines privées ne commenceront pas à émettre avant la fin de l'année - qu'ils accusent de manipuler l'information au profit du gouvernement socialiste. Un thème important dans ce pays où on lit peu de journaux et où la télévision constitue donc la principale source d'information.

Les quatre principales formations d'opposition, le Parti populaire, le Centre démocratique et social, la Gauche unie (communiste) et Convergencia i Unio (nationalistes catalans), ont signé un pacte demandant à la " junta electoral ", l'organisme judiciaire chargé de superviser les élections, de contrôler directement l'information que les deux chaines publiques donnent de la campagne. Une requête rejetée par les intéressés, qui ont argué que ce serait là outrepasser leurs compétences, et qui se sont seulement montrés disposés à examiner toute plainte portant sur des faits concrets. La bataille s'est ensuite transférée au sein du conseil d'administration de la télévision, chargé de répartir les temps d'antenne entre les différentes formations, et au sein duquel les représentants des différents partis se sont livrés à un interminable pugilat verbal.

Lors de l'explosion d'origine inconnue d'une bombe de forte puissance dans un autobus qui assurait la liaison entre Waibabad et Bujrat au sud-est d'Islamabad, au moins huit personnes ont été tuées et trente autres blessées mercredi 18 octobre. Selon l'agence de presse pakistanaise, le feu aurait complètement détruit l'autobus. - (AFP).

L'Argentine et la Grande-Bretagne ont décidé, jeudi 19 octobre, soit plus de sept ans après leur affrontement militaire à propos de l'archipel des Malouines, de rétablir des relations consulaires. Les deux pays sont également convenus, lors d'une rencontre à Madrid, de rétablir leurs communications aériennes et maritimes et aussi d'éliminer les " restrictions " commerciales en vigueur entre eux. Leurs représentants se reverront les 14 et 15 février, toujours dans la capitale espagnole, en vue de définir de nouvelles étapes de la normalisation de leurs rapports, dont l'objectif ultime est naturellement la reprise des relations diplomatiques.

Les progrès ainsi réalisés entre Londres et Buenos-Aires ne supposent pas, souligne une déclaration commune, " un changement des positions concernant la question de la souveraineté " sur les Malouines. C'est, en effet, un différend plus que centenaire entre les deux capitales sur ce sujet qui est à l'origine, d'une part, du coup de main argentin du printemps 1982 sur l'archipel de l'Atlantique sud, approprié en 1833 par les Britanniques, et, d'autre part, de la décision du gouvernement de Mme Margaret Thatcher de le reconquérir en y envoyant la flotte. Mais ce problème de la souveraineté pourra être discuté " après le rétablissement des relations diplomatiques ", a précisé à la télévision argentine le président Carlos Menem, en annonçant, jeudi, à ses compatriotes les derniers développement de la situation avec la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français a " rappelé " aux exilés chinois que la France ne peut " admettre sur son territoire des activités politiques contre un gouvernement avec lequel elle entretient des relations diplomatiques ", a indiqué, jeudi 19 octobre, le chef de la diplomatie française, Mr Roland Dumas.

Lors d'une audition devant la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Mr Dumas, répondant à une question de Mr Valéry Giscard d'Estaing, " a confirmé que la France n'a pas changé de doctrine à l'égard des réfugiés politiques ". " Terre d'asile, terre d'accueil, la France ne peut pas admettre sur son territoire des activités politiques contre un gouvernement avec lequel elle entretient des relations diplomatiques ", a-t-il dit en ajoutant que " cela a été rappelé lors des manifestations et réunions d'exilés chinois à Paris, tendant à constituer une Fédération pour la démocratie en Chine (FDC) ". Mr Dumas a précisé que " cela avait également été confirmé " au ministre chinois des affaires étrangères, qu'il avait rencontré en marge de l'Assemblée générale de l'ONU à New-York.

Un homme accusé d'avoir brûlé une voiture pendant les manifestations anti-gouvernementales de juin a été exécuté et un autre manifestant a été condamné à 18 ans de prison pour avoir prononcé des discours " contre-révolutionnaires ", a rapporté, vendredi 20 octobre un journal chinois, le Quotidien des Masses. Sun Baohe, reconnu coupable d'incendie volontaire, a été exécuté le 14 octobre. Il était ouvrier dans un haut-fourneau, précise ce journal de Jinan, la capitale de la province de Shandong (est du pays).

Après neuf jours de relative accalmie, Kaboul et son aéroport ont été, jeudi 19 octobre, les cibles de tirs de roquettes qui ont fait douze morts et 35 blessés. Par ailleurs, un porte-parole officiel à Kaboul a fait état d'une intensification des opérations militaires dans les régions de Khost et de Jalalabad.

" Nous avons besoin de citoyens responsables, critiques, informés. Nous sommes résolument pour le dialogue ", a déclaré, jeudi 19 octobre à Francfort, le vice-ministre est-allemand des affaires étrangères, Mr Harry Ott. Et il a ajouté dans le même souffle que la seule condition est que ce dialogue ait pour objectif " le développement du socialisme en RDA ". On ne peut guère attendre d'un apparatchik est-allemand qu'il change totalement de langage du mercredi au jeudi ; on espérait toutefois un peu plus de Mr Ott, qui s'exprimait le 19 octobre devant le public distingué du séminaire qu'organise chaque année l'Institute for East West Security Studies de New-York.

Mr Ott n'aura fait finalement qu'exposer, une fois de plus, deux idées fixes du régime est-allemand depuis des années. La première de ces obsessions c'est que tout problème peut et doit être réglé dans et par le socialisme. " Un système évolutif ", a dit Mr Ott, en convenant " qu'il n'a pas encore résolu toutes ses contradictions ". Voilà qui laisse assez peu de place à l'idée de pluralisme, du moins pour la tendance à laquelle appartient Mr Ott au sein du PC est-allemand.

Il se confirme toutefois, si l'on en juge par les propos qu'il a tenus ensuite en petit comité, que les nouveaux dirigeants de Berlin-Est sont résolus à lâcher du lest dans le domaine des médias, ainsi que sur l'autre question urgente, celle des voyages à l'étranger. Il semble aussi que les préoccupations prioritaires des nouveaux dirigeants soient d'ordre économique. Un débat virulent est en cours dans le Parti depuis près de deux ans sur ce que les Allemands de l'Est appellent " l'économie sociale ", un modèle qu'ils étaient fiers d'opposer au modèle occidental et qui consiste à mener de front une politique de croissance et une politique sociale active. La RDA, semble-t-il, n'en a plus les moyens aujourd'hui.

La deuxième et vieille obsession, qui ressortait du discours du vice-ministre des affaires étrangères, c'est l'idée que tous les maux viennent de la République fédérale. " La RDA est et restera un Etat souverain ", a dit Mr Ott, qui s'est plaint des ingérences de Bonn et de sa tendance à vouloir dicter à la RDA ce qu'il conviendrait d'entreprendre en matière de réformes. Enfourchant un classique de la propagande est-allemande, Mr Ott a aussi reproché à Bonn de " reléguer la RDA au rang d'Etat de seconde zone ". Il faisait allusion à l'attribution automatique de la citoyenneté ouest-allemande aux ressortissants de la RDA qui souhaitent l'acquérir. Cette querelle n'est pas nouvelle mais elle pourrait, dans les mois qui viennent, devenir très aiguë, cette pratique constitutionnelle ouest-allemande paraissant, dans la situation actuelle, assez antinomique de l'éventuel octroi de la liberté de voyager pour les citoyens de la RDA.

Mr Genscher avait pourtant pris toutes les précautions possibles dans le discours qu'il avait prononcé jeudi matin à Francfort. " Nous ne voulons pas nous ingérer dans les affaires intérieures de la RDA, avait-il dit, mais nous voulons que les gens en RDA puissent s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Etat dans lequel ils vivent. L'usage qu'ils feront des libertés qu'ils conquerront est leur affaire. Personne n'a besoin pour cela de conseils de l'extérieur, personne n'a besoin d'apprendre la liberté ".

Le chef de la diplomatie ouest-allemande avait souligné que ce sont les Allemands de l'Est qui réclament des réformes et que leur désir de liberté " honore la nation toute entière ". " De jour en jour, il devient plus clair que quarante ans de séparation n'ont fait ni de l'Europe deux Europes, ni de la nation allemande deux nations. Les nations ne sont pas fondées sur les idéologies. Il n'existe ni de nation capitaliste allemande, ni de nation socialiste allemande", a encore déclaré Mr Genscher, après avoir rappelé, une nouvelle fois, que la République fédérale ne remettait pas pour autant en cause les traités qu'elle a signés et, par conséquent, pas non plus l'existence de la RDA.

Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Die Zeit, paru mercredi, Mr Genscher se défend sur un autre front. Il répond au reproche qui lui est fait en Occident de préférer la perspective d'une "grande Europe" incluant, à terme, des pays de l'Est, mais sans les Américains, à celle de l'intégration européenne occidentale, à savoir la construction à douze d'une Europe monétaire, politique, voire, plus tard, militaire. Il dément sur tous les points, affirme que ni la dissolution des alliances militaires, ni le départ des Américains ne sont pour demain, se présente comme un fidèle de Jacques Delors et un pionnier de la construction communautaire; répète que cette dernière n'est pas, à ses yeux, un obstacle, mais, au contraire, une condition nécessaire au développement des relations avec les pays de l'Est et des relations interallemandes. Mr Genscher a, ces temps-ci, bien du travail pour rassurer tout le monde.

Ironiquement, le quotidien de Solidarité, Gazeta Wyborcza, notait jeudi 19 octobre que, dans la meilleure tradition du monde communiste, Erich Honecker avait quitté le pouvoir " pour raisons de santé "... Les Polonais eux-mêmes, avec le limogeage de Gomulka en 1970, n'avaient pas failli à la tradition.

La formulation utilisée par Mr Honecker devant le comité central du SED pour " proposer sa démission " rappelle étrangement les circonstances du départ d'un autre vieux dirigeant du camp socialiste : le Hongrois Janos Kadar. " Compte tenu de ma maladie (...), mon état de santé ne permet pas d'avoir la force et l'énergie exigées par la conduite du destin de notre parti et de notre peuple ", a dit Mr Erich Honecker. " Compte tenu de mon âge et du besoin de renouveau du parti, je vous demande de ne pas me réélire secrétaire général ", avait déclaré Mr Janos Kadar en mai 1988.

Six mois avant Kadar, auquel succédait l'ambitieux Karoly Grosz, qui connait aujourd'hui bien des déboires, c'était Mr Gustav Husak, le numéro un tchécoslovaque, qui avait dû céder la place à un secrétaire général plus jeune, Mr Milos Jakes. Ainsi, en l'espace de deux ans, on a pu voir les effets de l'onde de choc gorbatchévienne sur une génération de dirigeants communistes que l'on avait coutume d'appeler " les vieillards cacochymes ". Hormis les apparemment inébranlables Todor Jivkov et Nicolae Ceausescu, la classe dirigeante des pays socialistes est donc à présent sérieusement rajeunie. Mais l'effet Gorbatchev peut parfois se limiter au rajeunissement, comme on l'a vu en Tchécoslovaquie, où la politique répressive de Mr Jakes n'a rien à envier à celle de son prédécesseur. Mr Egon Krenz, le nouveau numéro un est-allemand, sera-t-il un Grosz ou un Jakes ?

Si la comparaison avec Mr Jakes parait la plus tentante, au vu des premières déclarations de Mr Krenz et de l'absence de nouvelles têtes au bureau politique du SED, la trajectoire de Mr Karoly Grosz peut être riche d'enseignements pour les Allemands de l'Est. Au moment de son élection à la tête du PSOH, Mr Grosz était perçu comme un communiste orthodoxe, plutôt conservateur, mais capable de s'adapter aux aspirations réformatrices de la société hongroise. Au cours des treize mois de son règne - car le début de sa mise à l'écart remonte à juin dernier, lorsque le comité central l'affubla de trois codirigeants - Mr Grosz n'a pas cherché à cacher ses convictions profondément communistes, mais il n'a pas pu s'opposer à la montée de la pression réformatrice, à l'intérieur et à l'extérieur de son parti. Pratiquement malgré lui, il a accepté progressivement le multipartisme, la réhabilitation d'Imre Nagy, une liberté d'expression quasi totale dans le pays... Il est en fait devenu le secrétaire général de la transition vers la démocratie.

Ce schéma est de toute évidence envisagé pour Mr Krenz, à Varsovie comme à Budapest, malgré le scepticisme de rigueur. Les premières réactions en témoignent : à première vue, Mr Egon Krenz n'incarne pas la nouveauté, mais peut-être un changement d'individu à la tête de l'Etat et du parti est-il le premier pas indispensable pour débloquer la situation.

Interrogé mercredi par la télévision hongroise, Mr Egon Bahr, expert du SPD ouest-allemand pour les questions de sécurité, affirmait qu'il existe bien au sein de l'équipe dirigeante est-allemande des " hommes favorables à la réforme ", mais qu'ils ne peuvent pas encore se dévoiler ; lui-même a refusé de les nommer. On entend régulièrement le même genre de propos sur la Tchécoslovaquie ou la Bulgarie. " Ils " sont bien là, mais personne ne peut les identifier.

Vraie ou fausse, cette situation met cruellement en lumière l'une des failles du système communiste : l'indigence du personnel politique. Les " vieux lions " se retirent, l'un après l'autre, écartés dans des conditions souvent humiliantes, mais il n'y a personne pour assurer la relève. De même qu'il n'y a pas plusieurs Walesa dans les pays socialistes, il n'y a pas non plus plusieurs Gorbatchev. Un compagnon de Kadar confiait amèrement ces derniers jours à Budapest : " Kadar a commis l'erreur de sous-estimer les chances de Gorbatchev ; il pensait qu'il finirait comme Khrouchtchev et n'a pas compris qu'il y avait là une réelle possibilité pour la Hongrie d'aller de l'avant. Après Kadar, le parti a de nouveau raté le coche et s'est laissé déborder, parce qu'il était dirigé par des gens médiocres ". N'est-ce pas là, rétorquera-t-on à cet ancien dirigeant, un signe de faiblesse structurelle du système ? Non, répond-il, c'est " un problème de personnes, dû à la faiblesse de la politique des cadres de Kadar".

Il semble que " la faiblesse de la politique des cadres ", pour reprendre cet euphémisme, n'a pas seulement atteint la Hongrie, mais bien tous les pays de l'Europe de l'Est de ces dernières décennies.

L'économie est-allemande, une des plus solides à l'Est, a subi des dégradations importantes au cours des dernières années. Pour autant, les experts des pays occidentaux et socialistes réunis à un séminaire sur les relations économiques Est-Ouest à Malente, dans le nord de la RFA, excluent que les récents bouleversements politiques puissent être le résultat d'une quelconque urgence économique. Si les dirigeants commencent à reconnaitre la nécessité de l'adoption de réformes, ils les veulent totalement différentes de celles conduites par la Hongrie, la Pologne et l'URSS.

Jouissant d'un PNB par habitant relativement élevé - 52000 francs par an environ, - d'une solide infrastructure industrielle et n'ayant qu'une dette extérieure limitée, l'économie est-allemande demeure, à en juger par les chiffres, en bonne santé. Parmi les pays d'Europe de l'Est, estime la commission économique pour l'Europe (1), "le seul dont la croissance de la production matérielle nette (l'équivalent du PNB) s'est accélérée en 1981-1985 par rapport à 1976-1980 est la République démocratique allemande". Et si, au cours des deux dernières années, la croissance est loin d'avoir atteint les objectifs définis par le plan, elle se situait néanmoins, de source occidentale, à 2,5% annuellement environ.

Il existe néanmoins d'importants déséquilibres au sein de l'économie, auxquels le nouveau secrétaire général du Parti communiste, Mr Egon Krenz, n'a pas manqué de faire allusion, même de manière très évasive, au cours de son discours télévisé du 18 octobre.

Par-delà les mesures spécifiques, le pouvoir doit impérativement résoudre le problème du manque de motivation de la population est-allemande. Mr Krenz a insisté sur la nécessité d'améliorer la productivité de la force de travail de la RDA. Quoi de plus naturel que la détérioration inexorable de la motivation des employés dans ce pays où l'échelle des salaires est l'une des plus réduites du monde et où la protection sociale est totalement assurée ? L'un des cadres supérieurs de Robotron, la principale entreprise d'Etat (combinat) dans le secteur de l'électronique, nous confiait que si le salaire ouvrier moyen est de 1 400 marks par mois (environ 4 700 francs environ au cours officiel), celui d'un directeur d'usine avoisine 2 200 marks. Côté dépenses, officiellement, les Allemands de l'Est se logent facilement et pour presque rien (un appartement correct se loue moins de 50 marks par mois. En réalité, malgré des programmes de construction ambitieux, une pénurie grave subsiste. Pour acquérir une automobile, ils doivent débourser presque un salaire annuel et attendre une dizaine d'années.

Les frustrations issues d'une telle situation, le pouvoir ne peut les ignorer, sous peine de voir partir même ceux qui sont actuellement paralysés par la peur de ne pouvoir s'insérer convenablement en RFA, explique en substance un économiste ouest-allemand. Les dirigeants peuvent d'autant moins accepter les départs que si le nombre de ceux qui ont jusqu'à présent réussi leur exode est supportable, la main-d'Óuvre qualifiée fait désormais défaut.

Et même sans compter l'exode, la population vieillit et diminue. "Nous avons besoin de chacun de nos docteurs, de chacuns de nos chercheurs", soupirait le cadre de Robotron. C'est en effet dans le secteur médical et paramédical, celui de la recherche et des industries de pointe que les départs sont le plus cruellement ressentis, estiment les observateurs. Or la politique d'investissement menée par Mr Erick Honecker, et qui a été critiquée dans le discours de son successeur, a assigné plus de 15 % de l'investissement total des entreprises au secteur de l'électronique et des technologies de pointe, alors que les usines automobiles continuent à produire des moteurs deux temps et que l'ensemble de l'appareil industriel vieillit.

Seule mesure que l'on pourrait qualifier de réforme économique au cours des dernières années, celle qui autorise depuis le 1er janvier 1989 certaines entreprises à réinvestir à leur gré 25 % de leurs bénéfices. Mais aucun résultat concret n'a été observé pour l'instant. La politique d'investissement est d'autant plus importante en RDA que la quasi-totalité de la production provient des cent vingt-neuf combinats, ces conglomérats d'Etat gérés presque entièrement en direct de Berlin-Est. Le nombre d'entreprises employant moins de cent personnes qui, par leur petite taille, pourraient offrir davantage de flexibilité, a été réduit de 8 435 en 1971 à 729 en 1985, selon les statistiques de la Commission des Nations unies pour l'Europe.

Sans programme visant à offrir une véritable autonomie aux combinats, voire à les démanteler et à favoriser l'émergence de véritables PME, on voit mal comment le fonctionnement de l'économie de la RDA pourrait être modifié. S'il a maintes fois affiché son refus de suivre l'exemple des réformes hongroise, polonaise, ou soviétique, le gouvernement n'a pas donné pour l'instant d'indice sur la manière dont il comptait mener à bien sa propre perestroika.

La nomination à la tête du Parti communiste est-allemand de Mr Egon Krenz ne signifie pas que la lutte pour le pouvoir en RDA soit réglée pour les années à venir. D'ici au prochain congrès, en mai, beaucoup de choses peuvent encore se passer.

Les événements de ces dernières semaines en RDA, qui ont permis d'observer, au sein même du parti, de très fortes tensions, laissent penser que le SED est entré dans une zone de turbulence dont bien malin serait celui qui pourrait aujourd'hui en prédire l'issue.

Dans cette situation, le choix de Mr Krenz n'est pas forcément illogique. Tout laisse penser que les événements ont été trop vite pour permettre au bureau politique de se décider rapidement sur la direction à prendre et qu'on a préféré temporiser. La solution Krenz, dauphin désigné depuis des années, avait le mérite d'être déjà prête et d'offrir à Mr Honecker une porte de sortie plus convenable que s'il avait dû s'effacer devant un adversaire. Connu pour ses positions orthodoxes, le nouveau secrétaire général rassure en outre ceux qui n'acceptent que contraints et forcés la nécessité de certaines réformes.

Il a fallu apparemment la crise provoquée par l'afflux de réfugiés est-allemands en Hongrie, cet été, pour faire comprendre à beaucoup que quelque chose ne marchait décidément pas en RDA. En l'absence de Mr Erich Honecker, hospitalisé en août pour des problèmes de vésicule biliaire dont on ignore la véritable gravité, le pays avait tout d'un coup donné l'impression d'un navire à la dérive. Le bureau politique était resté pendant plusieurs semaines dans l'incapacité de prendre d'autre décision que se murer dans un refus obstiné de discussion et couper tout contact, y compris avec ses interlocuteurs ouest-allemands habituels. Ce n'est qu'au retour de Mr Erich Honecker, alors que la célébration du quarantième anniversaire de la RDA approchait, que des négociations ont pu s'engager avec les Hongrois et les Allemands de l'Ouest pour trouver une issue.

La crise donnait pourtant raison à ceux qui, depuis plusieurs mois, dans les instances du parti, tentaient en sourdine de faire comprendre que des changements s'imposaient. L'affaire de l'interdiction de la revue soviétique Spoutnik, qui avait provoqué des protestations dans de nombreuses organisations du parti, avait révélé en décembre dernier que la belle unanimité de façade dont on cherchait encore à se convaincre était plus fragile qu'il n'y paraissait. La garde prétorienne de Honecker avait réussi jusqu'à présent à tenir tête, mais l'affaire Modrow a révélé qu'elle devait désormais compter avec de nouvelles forces dont elle ne pouvait totalement empêcher l'émergence.

Premier secrétaire du district de Dresde, et à ce titre l'un des grands barons du parti en province, Mr Hans Modrow n'a pourtant jamais réussi à être nommé au bureau politique. C'est un communiste convaincu et intègre, connu pour préférer habiter un petit appartement en ville plutôt qu'une des somptueuses résidences de fonction réservées aux hauts fonctionnaires du parti. Mais il passe surtout pour être un admirateur de la perestroika soviétique, et être favorable à des réformes importantes en RDA même. Le 24 juin dernier, Neues Deustchland publiait une attaque en règle contre la direction du parti de Dresde, accusée de ne pas suivre la bonne ligne.

Quelques jours plus tôt, Mr Modrow, selon l'hebdomadaire ouest-allemand Der Spiegel, avait été l'objet d'une offensive menée, lors d'une réunion du comité central, par le responsable de la propagande du SED, Mr Joachim Herrmann. Cette offensive, apprenait-on également, avait été elle-même précédée par l'envoi à Dresde d'une commission de contrôle du parti dirigée par un autre membre du bureau politique, Mr Gunther Mittag, responsable pour les affaires économiques.

MM Herrmann et Mittag ont été les deux seuls membres du bureau politique, en dehors de Mr Erich Honecker, à faire les frais du coup de balai du 18 octobre. Eux-mêmes étaient, chacun dans son secteur, l'objet de nombreuses critiques. Il serait toutefois étonnant que leur départ n'ait rien à voir avec l'échec de leur tentative d'élimination de Mr Modrow. Si tel était le cas, cela montrerait au moins que s'il n'y a pas, au sein du bureau politique, une majorité pour un changement de cap brutal, les partisans de réformes sont néanmoins moins isolés qu'il n'y parait.

Parmi les dix-huit membres titulaires restants aujourd'hui, on ne compte guère pourtant qu'un seul partisan déclaré de réformes : Mr Gunther Schabowski, soixante ans, premier secrétaire du district de Berlin. Journaliste de profession, ancien rédacteur en chef de Neues Deutschland, marié à une Soviétique, il passe pour être un candidat possible à la tête du parti en cas de changements plus importants et pour avoir l'oreille, lui aussi, de Mr Mikhail Gorbatchev.

Le rapport de forces n'est cependant pas très aisé à définir au sein du bureau politique. Sur les dix-huit membres actuels, un d'entre eux, Mr Erich Mielke, ministre d'Etat, a quatre-vingt un ans ; dix autres sont septuagénaires. Deux encore ont soixante-neuf ans. La plupart ont derrière eux des expériences similaires à celle de Mr Erich Honecker, ont été formés dans les luttes contre le nazisme, mais aussi contre la social-démocratie, pour l'internationalisme communiste. Il serait faux pourtant de croire qu'ils constituent un front uni. Mr Kurt Hager, soixante-dix-sept ans, responsable de l'idéologie, qui s'est rendu la semaine dernière à Moscou, a été l'un des premiers à proclamer la nécessité du dialogue pour répondre aux événements de ces dernières semaines. Les plus jeunes, à l'instar de Mr Egon Krenz ou de son ami Mr Siegfried Lorenz, premier secrétaire de Karl-Marx-Stadt, avaient ces dernières années plutôt la réputation de durs. En revanche, le président du syndicat unique, Mr Harry Tisch, soixante-deux ans, a été ces derniers jours un de ceux qui ont estimé urgent de faire quelque chose. Mr Werner Eberlein, le chef du district de Magdebourg, fils d'un dirigeant communiste allemand assassiné en URSS sous Staline, ancien interprète lui-même de Khrouchtchev, est de ceux qui pourraient le cas échéant peser de leur poids pour les réformes.

La prochaine réunion du comité central, prévue dans les semaines à venir, permettra peut-être de mieux voir les nouvelles tendances. Les trois membres du bureau politique éliminés pourraient être remplacés. Si le bureau politique, qui détient l'essentiel du pouvoir sur l'appareil central, est difficile à faire bouger, les rapports de forces au sein du comité central, habilité à en nommer ou à en démettre les membres, peuvent changer. Les grands barons dans les provinces, là où précisément ont eu lieu ces derniers jours les premières amorces de discussions avec l'opposition, mais aussi d'autres tenants des réformes, auront leur mot à dire.

Lorsque le pasteur Gisbert Mangliers parle en chaire dans l'église de Gethsemani, c'est dans un allemand impeccable, raffiné et élégant. Mais lorsque, son prêche terminé, il se mêle à la foule, il reprend son parler de titi berlinois de Prenzlauer-Berg, le quartier des " branchés " de la capitale est-allemande.

Son propos reste cependant le même dans l'un ou l'autre langage et est marqué d'un pessimisme lucide sur les conséquences du changement qui vient de se produire à la tête de la RDA : " Le point pour nous essentiel, la question du rôle dirigeant du Parti communiste, a été réaffirmé avec force par Egon Krenz, déclare-t-il. Tant qu'il n'y aura pas de véritable opposition légale dont la vocation est de parvenir au pouvoir, on ne pourra pas parler de véritable changement en RDA. "

Dans la foule d'environ six-cents personnes, venues assister, jeudi soir, à l'office religieux d'intercession en faveur des personnes arrêtées lors des manifestations du 8 octobre, les jugements portés sur le nouveau secrétaire général du parti sont encore plus vifs : " Egon Krenz a toujours été le chien courant de Honecker, chargé de prendre les positions les plus dures et les plus extrêmes. Comment pourrait-il changer du jour au lendemain ? " Le constat sans complaisance dressé mercredi par Mr Krenz sur la situation du pays n'est même pas porté à son actif : " La ficelle est grosse, elle avait déjà servi à Honecker lorsqu'il a remplacé Ulbricht. Tout ce qui va mal, on le met sur le dos de celui qu'on a chassé du pouvoir... "

L'église de Gethsemani est plus que jamais une sorte de supermarché de la contestation berlinoise. Devant l'église, où brûlent de nombreux cierges, ont été disposés les panneaux d'informations sur les prochaines réunions et manifestations des groupes d'opposition que la presse officielle, même encouragée à la critique par Mr Egon Krenz, ne se risque pas encore à annoncer. Le panneau devant lequel la foule, jeudi soir, est la plus dense, est celui du nouveau Parti social-démocrate de la RDA (SDP), qui publie ses statuts et le nom de ses responsables locaux dans les divers quartiers de Berlin.

Mr Egon Krenz ne cesse de répéter, depuis son accession au pouvoir, que la situation est " compliquée ". Sur ce point, il semble qu'il ait raison. Il n'est pas simple de chercher à se donner aux yeux de la population une image de réformateur sans modifier radicalement le cadre politique dans lequel s'effectue le débat public aujourd'hui en RDA. La situation est également compliquée pour les mouvements d'opposition un peu dépassés par l'ampleur des foules qu'ils drainent dans les églises et dans la rue, qui va au-delà de tout ce qui s'est produit dans l'histoire de la RDA.

Avec l'Eglise officielle, le nouveau chef du parti tente de parvenir à un compromis au sommet, à l'image d'ailleurs de ceux qu'avaient, en leur temps, conclus MM Ulbricht et Honecker. Il a rencontré, dès le lendemain de sa nomination, le président de la Conférence épiscopale est-allemande, l'évêque Werner Leich. Selon le quotidien du parti, Neues Deutschland, les deux hommes se sont entretenus des " questions du développement de la démocratie socialiste ". Ils sont tombés d'accord sur le fait que " toutes les catégories de la population doivent participer à l'exercice de la volonté générale comme des citoyens majeurs, dans le respect de leurs droits et de leur devoir, afin que puisse se traduire dans la vie ce qui est écrit dans la loi ". La manière dont cet ambitieux programme devra être mis en Óuvre est cependant interprétée de façon fort différente dans les travées de l'église de Gethsemani et dans les couloirs du comité central. La situation est compliquée...

Pour la première fois, des militants bulgares des droits de l'homme ont pu se rassembler en public, jeudi 19 octobre, à Sofia, sans que les policiers, trois fois plus nombreux, n'interviennent. Selon des dissidents, cette manifestation, organisée par l'Association indépendante pour la défense des droits de l'homme en Bulgarie, a été tolérée par les autorités en raison de la présence à Sofia de nombreux étrangers qui participent à la réunion de la CSCE sur l'environnement.

La police tchécoslovaque a interpellé et placé en garde à vue, jeudi 19 octobre, une vingtaine de membres du comité tchécoslovaque de la Fédération internationnale d'Helsinki (FIH). L'objectif de cette opération était d'empêcher les membres du comité de participer à une réunion de travail avec le président de la FIH, qui devait avoir lieu jeudi. Parmi les personnes interpellées figurait Mr Jiri Hajek, soixante-seize ans, ministre des affaires étrangères lors du printemps de Prague, déjà interpellé mardi avec quatre autres dissidents.

Plusieurs centaines de milliers de personnes ont accompagné vers la cathédrale de Sion à Tbilissi, jeudi 19 octobre, le cercueil de Merab Kostava, a-t-on indiqué de source nationaliste géorgienne. Le dirigeant nationaliste avait trouvé la mort la semaine dernière dans un accident de voiture.

Dès le lendemain de sa nomination, le nouveau secrétaire général du Parti communiste est-allemand s'est efforcé de donner des gages de sa bonne volonté en s'entretenant, jeudi 19 octobre, avec les dirigeants de l'Eglise évangélique et des salariés d'une usine de Berlin-Est.

Il était accompagné durant cette visite par Mr Schabowski, premier secrétaire du district, le seul réformateur déclaré du bureau politique. Signe des temps ? L'agence ADN a également diffusé jeudi une apologie des réformes en URSS par un autre dirigeant réformateur, Mr Hans Modrow, premier secrétaire de la région de Dresde. Mr Modrow y souligne que "la situation politique en RDA rendait indispensable un changement profond auquel toutes les classes et les couches sociales doivent être associées". "Lors de ce renouvellement profond, ajoute-t-il, les expériences rassemblées en Union soviétique doivent être mises à contribution."

Toutes les allées et venues de Mr Krenz ont été amplement relayées par les médias et la télévision, qui, fait inhabituel, a diffusé une émission pendant laquelle les téléspectateurs poubvaient poser des questions en direct à plusieurs dirigeants du parti, dont l'un des principaux idéologues du régime, Mr Otto Reinhold, mais aussi le maire de Dresde, Mr Wolfgang Berghefer, qui a reçu à deux reprises ces derniers jours des représentants de l'opposition et de l'église de sa ville. L'agence officielle ADN a également diffusé un compte-rendu d'une conférence de presse tenue conjointement par Mr Egon Krenz et l'évêque protestant Werner Leich. Une telle conférence de presse est aussi un petit événement pour la presse locale.

Des assurances ont également été données jeudi dans un autre domaine important, celui des voyages. L'agence ADN a annoncé que le ministre de l'intérieur avait été chargé de préparer un nouveau projet de loi sur les déplacements à l'étranger. Selon l'évêque Werner Leich, président de la conférence épiscopale de la RDA, ce projet de loi devrait apporter de " généreuses améliorations " à la situation actuelle. La liberté de se rendre à l'étranger est une des principales revendications de ces dernières années.

Depuis l'affaire de l'ambassade de RFA à Prague, en septembre, la dernière frontière libre, celle avec la Tchécoslovaquie, est en outre sujette à l'obtention de visas. Mr Reinhold a indiqué jeudi que le projet de loi en cours d'étude prévoyait l'octroi de passeport aux citoyens de RDA, mais il a souligné que la liberté totale de voyager à l'étranger se heurtait à deux obstacles : le refus de la RFA de reconnaitre la citoyenneté est-allemande et le problème des allocations de devises.

Interrogé sur le point de savoir pourquoi il acceptait ainsi de répondre en direct à des questions, Mr Reinhold a indiqué qu'il s'agissait d'" une manifestation du changement intervenu dans la politique des médias. Nous sommes désormais prêts à discuter ". " Les récentes sessions du bureau politique et du comité central, a-t-il souligné, ont été des tournants décisifs. "

Au cours de leur rencontre, Mr Krenz et l'évêque Werner Leich ont souligné, selon ADN, la nécessité de " trouver des réponses utiles à tous et à chacun aux questions qui agitent et qui interpellent tous les citoyens ". Selon ADN, les deux parties ont exprimé leur volonté d' " ouvrir un nouveau chapitre de la coopération constructive entre l'Etat et l'Eglise ", notamment pour " promouvoir des changements dans la société ". Elles ont estimé qu'il ne fallait " exclure personne " du dialogue en cours et ont parlé d'" une politique des médias qui soit imprégnée de transparence et de réalisme et qui soit proche de la vie ".

L'évêque Werner Leich a révélé par ailleurs que Mr Krenz avait supervisé lui-même il y a dix jours les opérations de police à Leipzig pour éviter toute répétition des violents affrontements qui avaient marqué le quarantième anniversaire du pays quelques jours auparavant.

A quelques jours des élections législatives du 29 octobre, tous les sondages indiquent que les communistes effectueront une percée aux dépens des socialistes.

Mr Julio Anguita ne cache pas sa satisfaction et on le comprend. Par les temps qui courent, quel autre secrétaire général de Parti communiste, en Europe, pourrait, comme lui, aspirer à doubler, et peut-être plus, sa représentation parlementaire ? C'est, selon les sondages, l'heureux sort qui semble attendre la coalition Gauche Unie, dont le PC est la principale composante, aux législatives du 29 octobre : quinze ou seize députés au lieu de sept.

Conscient d'avoir le vent en poupe, Mr Anguita n'y va pas par quatre chemins pour critiquer les socialistes de Mr Felipe Gonzalez. " Le véritable débat est entre eux et nous, affirme-t-il dans ses meetings. D'un côté, il y a la politique économique des socialistes, qui est aussi, à quelques nuances près, celle de la droite, et de l'autre, il y a la nôtre, la seule vraiment différente. "

Mr Anguita est un bon orateur, qui établit facilement le contact avec son auditoire. Surtout lorsqu'il se trouve parmi les siens, comme l'autre soir à Getafe, traditionnel bastion de la " banlieue rouge " de Madrid, au beau milieu de la " ceinture industrielle " du sud de la capitale. Face à ce public populaire et de laissés-pour-compte, venus pour la plupart en famille, Mr Anguita retrouve le ton didactique de l'enseignant qu'il a longtemps été. Il décortique les notions économiques de base, explique avec des mots tout simples ce que signifie inflation, importations, exportations, déficit commercial, afin de démontrer à ce public attentif pourquoi, à l'entendre, " l'Espagne croit mais de manière déséquilibrée ".

" Les socialistes affirment qu'il faut refroidir l'économie parce que les Espagnols consomment davantage qu'ils ne produisent, affirme-t-il à la tribune. Mais qui consomme trop ? Certainement pas les habitants de Getafe qui gagnent le salaire minimum. Si le gouvernement veut réellement freiner l'inflation, qu'il commence par exemple par lutter contre cette spéculation immobilière dont vous ne connaissez que trop les effets. "

Face à ces socialistes qui, selon lui, " ont implanté en Espagne le culte de l'argent facile ", Mr Anguita ne propose pas de solution de rechange radicale. Il évite soigneusement le mot " nationalisation ", tout en se montrant favorable à la planification - " non pas étatiste, mais démocratique, avec les interlocuteurs sociaux ", précise-t-il - et au renforcement du secteur public. " Le gouvernement prétend que le concept d'entreprise publique évoque l'Europe de l'Est, alors qu'il évoque tout simplement la Suède et la Norvège ", prend-il soin d'ajouter. Et, pour terminer, dans son style direct habituel, il tance carrément son auditoire : " Un jour, vous faites la grève générale contre les socialistes, et le lendemain vous votez pour eux. Décidez-vous une fois pour toutes, sinon ne venez pas vous plaindre après les élections ! "

Un appel en partie entendu. Tous les sondages indiquent en effet que c'est aux dépens des socialistes que les communistes sont en train de réaliser leur percée électorale, plus particulièrement dans les grandes villes. Une percée dont Mr Anguita peut légitimement s'attribuer une bonne partie des mérites. Lui qui suscitait pourtant le scepticisme lorsqu'il accéda, en février 1988, à la tête d'un PCE qui se relevait à peine de ses dures batailles internes, n'apparaissait-il pas à l'époque comme trop radical, trop antisocialiste, risquant ainsi d'enfermer définitivement son parti dans le ghetto ?

Il avait pourtant déjà démontré son charisme dans son fief de Cordoue. Accédant en 1979 pour le PC à la mairie de la ville, avec l'appui des socialistes, il avait, quatre ans plus tard, infligé à ces derniers une cuisante défaite, permettant ainsi aux communistes de conquérir en solitaire leur seule mairie de capitale de province.

Aujourd'hui, il entend mettre en Óuvre à un niveau national la stratégie hier appliquée avec succès à Cordoue : celle d'une union sans sectarisme de toutes les forces situées à la gauche des socialistes. Ce qui implique, à l'occasion, un certain flou idéologique.

C'est un domaine dans lequel Mr Anguita ne craint pas la contradiction. Lui qui se proclame à la fois " léniniste " (" Parce que j'ai réellement lu Lénine ", précise-t-il) et " fils du Manifeste communiste ", n'en affirme pas moins que " le concept de famille communiste n'existe plus ". " Il faut rechercher un nouveau modèle : celui de l'Est est en fin de course, et celui de l'Ouest socialement inacceptable ", affirme-t-il, tout en se gardant encore d'aller aussi loin que ses coreligionnaires italiens dans la remise en cause des certitudes d'hier.

Mais l'accès au gouvernement ne passe-t-il pas immanquablement, pour les communistes, par l'alliance avec ces socialistes que Mr Anguita critique si durement ? " Soyons francs, rétorque-t-il, mon objectif n'est pas de m'allier avec le Parti socialiste. C'est de mettre sur pied une grande formation de gauche réunissant tous ceux qui sont en désaccord avec la politique actuelle de la direction du Parti socialiste. " S'il est une qualité que personne ne nie à Mr Anguita, c'est bien l'optimisme !

Deux petits livres de Camilo José Cela ont également été traduits en français en 1989 : un recueil de contes et de nouvelles, le Joli Crime du carabinier (Souffles), et un amusement sur le thème de la corrida, Toreros de salon (Verdier).

Mr Fethi Celikbas, député du Parti de la Mère Patrie (PMP, au pouvoir) a déposé, jeudi 19 octobre, sa candidature à l'élection présidentielle du 4 novembre prochain. Il est le seul concurrent du premier ministre, Mr Turgut Ozal, qui s'est officiellement déclaré candidat à la magistrature suprême mardi dernier (le Monde du 19 octobre). Dans les sondages, Mr Celikbas est nettement distancé par Mr Ozal ; il estime lui-même qu'il n'a pratiquement aucune chance d'être élu par le Parlement. L'opposition, qui boycotte ces élections, n'a pas présenté de candidat.

L'avenir du général Augusto Pinochet après l'élection présidentielle du 14 décembre prochain vient d'être envisagé par le candidat de la droite et ancien ministre des finances, Mr Hernan Buchi. D'après la Constitution, le général Pinochet doit conserver, pour quatre ans, ses fonctions de commandant en chef des forces armées après l'installation du nouveau président élu. Selon l'agence UPI, dans une interview accordée au journal Las Ultimas Noticias, Mr Buchi affirme qu'il " serait plus opportun pour le Chili qu'il ne garde pas ce poste ". Dans la compétition qui l'oppose au candidat de l'opposition Mr Patricio Aylwin, Mr Buchi tente ainsi de prendre un peu plus de distance avec le général.

Les premières informations précises, qui ont été publiées par le US Geological Survey sur le tremblement de terre du 17 octobre, confirment ce que nous avait dit, le 18 octobre, Mr Ross Stein, un géophysicien du USGS qui est, pour quatre mois, à l'Institut de physique du globe de Paris. Le séisme s'est bien produit dans les montagnes de Santa-Cruz, à environ 80 kilomètres au sud-est de San-Francisco. Le USGS lui a donné le nom de Loma-Prieta, un lieu-dit non loin duquel s'étaient déjà produits deux tremblements de terre, le premier de magnitude 5,1 le 27 juin 1988, le second de magnitude 5,2 le 8 août 1989.

Le communiqué de presse de l'USGS apporte quelques précisions inquiétantes. La faille de San-Andreas a rejoué, le 17 octobre, sur une longueur de 55 kilomètres. Et cette partie est bien la section sud du segment nord de la faille, qui avait joué, lors du séisme de 1906. Section qui n'avait coulissé que de un mètre, alors que, près de la zone épicentrale, au nord-ouest de San-Francisco, le compartiment ouest de la Californie - qui fait partie de la plaque " Pacifique " - avait glissé de quatre à six mètres vers le nord-ouest, par rapport au compartiment est, qui appartient à la plaque " Amérique ".

Mais, le 17 octobre, toute la section sud - celle qui est à la traine, pourrait-on dire - n'a pas rattrapé son retard. Elle n'a rejoué que sur 55 kilomètres, alors qu'elle est longue d'une centaine de kilomètres. Il reste donc environ 50 kilomètres, situés au sud-est de San-Francisco, qui sont toujours en retard par rapport à la dérive générale.

Etant donnée la progression, du sud-est vers le nord-ouest des épicentres récents le long de la faille voisine de Calaveras, de 1949 à 1989, on peut craindre que cette partie de la faille de San-Andreas proprement dite, qui a l'air de s'être réveillée depuis 1988, ne soit le siège d'une progression analogue. Or, vers le Nord-ouest, la faille de San-Andreas arrive dans la péninsule de San-Francisco et, pour ce segment, l'USGS a annoncé, en août 1988, que, pour les trente années à venir, la probabilité d'un fort séisme était de l'ordre de 20 %. Tout comme à la même date la probabilité d'un violent tremblemnt de terre, toujours dans les trente années à venir, était de 30 % dans les montagnes de Santa-Cruz.

En outre, l'USGS a confirmé, par ses enregistrements sismologiques, ce qui est la suite logique d'un tremblement de terre de magnitude 6,9 : les répliques, c'est-à-dire les séismes un peu moins violents, marquant le réajustement progressif de la faille qui a joué lors du choc principal, se succèdent. On en a dénombré déjà plus de mille cinq cents depuis le 17 octobre.

Les trois tremblements de terre qui ont ébranlé le nord de la Chine dans la nuit du 18 au 19 octobre ont fait au mois 29 morts, 34 blessés et plus de 27 000 sans- abri. Les secousses se sont produites dans une région située entre les provinces de Shanxi et Hebei à l'ouest de Pékin. Leur magnitude était de 5,7, 6,1, et 5,6. En outre, une réplique de magnitude de 5,1 a ébranlé cette même région le 19 octobre à 6 h 29 heure locale (23 h 29, le 18 octobre, heure de Paris). Les secousses ont été ressenties jusqu'à Pékin, à 200 kilomètres des épicentres.

Le président George Bush devait se rendre à San-Francisco dans la journée du 20 octobre. Trois jours après le tremblement de terre, on estime toujours à 270 au moins le nombre des morts et à 1 400 celui des blessés. De nombreux corps ont été retirés de l'autoroute 880 dont la voie supérieure s'est effondrée sur la voie inférieure, dans l'agglomération d'Oakland (située de l'autre côté de la baie).

Le constructeur de l'autoroute a déclaré, jeudi 19 octobre, qu'il s'attendait que la moitié de San-Francisco soit détruite avant que son ouvrage ne subisse le moindre dommage. Pourtant, les autorités avaient dû interrompre, faute de fonds, les travaux de consolidation de l'autoroute San-Francisco-Oakland. De son côté, Jerry Oliver, responsable de l'entretien des routes de Californie, a expliqué que trois phases de travaux de consolidation contre les tremblements de terre avaient été prévues et que la première avait été réalisée au début des années 80 mais que l'argent avait manqué pour terminer les travaux.

Depuis le séisme du 17 octobre, et pour encore environ une semaine, toute la zone autour des 2 kilomètres de l'autoroute 880 d'Oakland (Californie), transformée en cercueil de béton pour une centaine de personnes, vit en " zone interdite ", obéissant à une organisation minutieuse. Le lieutenant de police, Kevin Traylor, chargé des contacts avec la presse, met en garde les journalistes qu'il emmène à tour de rôle pour une visite guidée et rapprochée des lieux : l'endroit est " dangereux ", avec des liquides inflammables abondamment répandus, des câbles électriques en voie de réparation et surtout un risque d'effondrement permanent des structures des deux routes, auparavant superposées et dont l'une s'est affaissée sur l'autre.

Alors que seulement treize corps ont été retirés des décombres depuis deux jours, les services de l'équipement, le 19 octobre, consacraient encore la majorité de leurs efforts à étayer tout ce qui doit l'être. Après, ils devraient utiliser massivement de gros engins et peut-être même des hélicoptères pour enlever tous les débris de la voie supérieure.

Dans les endroits consolidés, on peut voir aussi des sauveteurs se glisser avec témérité - étant donné le risque de nouvelles secousses, comme cela a été le cas dans la matinée du 19 octobre - entre les deux dalles d'autoroute, toujours dans le but de découvrir des survivants. L'un des sauveteurs se déclarait jeudi "persuadé" de cette possibilité. Près de la rue des Cyprès, sur une petite place transformée en "cour des médias" à laquelle n'ont pas accès les nombreux curieux, les officiels viennent rendre compte régulièrement des bilans des recherches. Le 19 octobre, le maire d'Oakland, Mr Lionel Wilson, a ainsi précisé que les familles n'avaient signalé que 85 disparus dans la région, ce qui pourrait indiquer que l'estimation de plus de 200 morts que l'on s'attend à trouver sous les décombres pourrait se révéler excessive.

Le prix Nobel de littérature 1989 a été attribué au poète et romancier espagnol Camilo José Cela, jeudi 19 octobre à Stockholm (nos dernières éditions du 20 octobre).

" Je paierais volontiers le prix du Nobel pour avoir le prix Nobel. C'est l'un des deux destins naturels de tout écrivain. L'autre est d'être traduit en latin. " Camilo Jose Cela avait vingt-cinq ans lorsqu'il fit, en 1941, cette déclaration. Il préparait alors le premier de ses ouvrages, la Famille de Pascual Duarte, qui allait être publié un an plus tard et révolutionner le monde des lettres espagnol, qui se relevait à peine de l'hécatombe de la guerre civile. Pascual Duarte octroyait ses lettres de noblesse littéraires à ce monde fruste et violent de l'Espagne profonde et rurale qu'il n'était pas à l'époque de bon ton de décrire.

Le second de ces deux vÓux de l'écrivain aura été le premier à avoir été exaucé, la Famille de Pascual Duarte ayant été traduit dans la langue de Virgile. Quant au premier, sa satisfaction aura été plus lente à venir, puisque Cela aura dû attendre quarante-huit ans avant de devenir le cinquième homme de lettres espagnol à se voir attribuer le prix Nobel (1).

Une nouvelle qu'il a affecté d'apprendre avec " un enthousiasme tranquille " (" laisser percer son émotion constitue un manque d'éducation ", a-t-il assuré) jeudi en fin de matinée, dans son appartement des faubourgs de Guadalajara, à une cinquantaine de kilomètres de Madrid. Après être quand même sorti prendre un peu l'air pour recouvrer ses esprits après le choc, il a regagné son appartement, déjà envahi par un défilé incessant de collègues, d'amis et de journalistes, avec qui Cela a fêté l'événement en trinquant au champagne catalan, tandis que se multipliaient les appels téléphoniques venus du monde.

Les télégrammes de félicitations se sont rapidement accumulés, au premier rang desquels ceux du roi Juan Carlos et du président du gouvernement Felipe Gonzalez. Pendant ce temps, un concert de pétards secouait l'habituelle quiétude de son bourg natal de Padron, au cÓur de la lointaine Galice, tandis que l'orphéon municipal, convoqué d'urgence par la mairie, traversait en grande pompe les rues du village.

Tout en affirmant que la grande nouvelle n'allait en rien affecter sa routine quotidienne. Cela n'en a pas moins donné, jeudi 19 octobre, deux conférences de presse avant d'apparaitre à la télévision. Dans le style d'ironie bougonne, voire un peu rustre, qu'il affectionne, il a tenu à s'assurer qu'il ne retirerait certainement pas le prix à Stockholm " vêtu en torero " et que le choix de l'Académie suédoise ne modifierait pas " sa conception du bonheur " et n'affecterait pas son principal caprice, qui est apparemment de " manger du caviar à la cuillère ".

Cela en a profité pour déplorer " le provincialisme des Espagnols, qui ne reconnaissent pas les mérites de leurs bons écrivains ", qui, a-t-il ajouté, sont légion, en soulignant que Gonzalo Torrente Ballester ou Miguel Delibes, notamment, méritaient tout autant que lui le prix. En le lui attribuant, l'Académie suédoise, a-t-il ajouté, a voulu " honorer l'ensemble du monde des lettres espagnol ". Et, pour terminer, il a suggéré à la presse ce qui pourrait constituer son éptitaphe : " Ci-git un homme qui est passé dans cette vallée de larmes en essayant d'enquiquiner le moins possible son prochain. " Une épitaphe sans doute prématurée, car l'écrivain a amplement démontré, jeudi, qu'à ses soixante-treize ans, il avait toujours bon pied, bon Óil.

L'Illiouchine 76 des forces aériennes soviétiques qui s'est écrasé mercredi 18 octobre près d'un aéroport militaire en Azerbaidjan, faisant cinquante-sept victimes (Le Monde du 20 octobre), avait un réacteur en feu, ont indiqué jeudi les Izvestia, l'organe du gouvernement soviétique. (AFP).

Les producteurs québécois redoutaient d'être victimes des quotas européens au même titre que les Américains. La directive "télévision sans frontières" garantit leurs échanges privilégiés avec les chaines françaises.

Les Québécois sont, après les Monégasques, les francophones les plus équipés en téléviseurs (99 %), en postes couleur (94 %), en magnétoscopes (44 %). Ils figurent également parmi les téléspectateurs les mieux servis par le câble (57 %), et donc parmi les plus forts consommateurs de télévision du monde. L'offre télévisuelle y est, il est vrai, particulièrement développée puisqu'on ne compte pas moins d'une trentaine de télévisions francophones, la plupart d'origine privée, une situation assez exceptionnelle pour un territoire de moins de six millions d'habitants , fort d'une industrie audiovisuelle étonnamment dynamique, génératrice de plus de quinze mille emplois. Car la télévision québécoise francophone est fortement productrice, le nombre d'heures de fictions produites en 1987 dépassant même le nombre atteint en France.

Pourtant, jusqu'à ces dernières semaines, les professionnels québécois étaient inquiets. Le grand marché européen de 1993 risquait, selon eux, d'anéantir d'un coup tous les efforts déployés depuis des années pour jeter des ponts entre l'industrie de télévision québécoise et les télévisions francophones européennes. La directive sur les quotas n'allait-elle pas les rejeter dans les camps des Américains, ses voisins encombrants dont ils subissent - notamment par le câble - les assauts ?

Le Marché international des programmes (MIPTV) du printemps dernier à Cannes les avait donc laissés angoissés, certains producteurs n'hésitant pas à parler de " question de vie ou de mort " pour leurs réalisations francophones. Le marché québécois est trop petit, disaient-ils notamment, pour amortir des produits de qualité. Sans l'espoir d'ouverture vers les marchés français, et dans une moindre mesure suisse et belge, les sources de financement se tariraient.

Mais une fois de plus, la mobilisation québécoise a fait ses preuves. Réunions, courriers, déplacements entre les deux continents, délégations à Paris et à Bruxelles ; interventions auprès de Mr Jack Lang et de Mme Catherine Tasca, mais aussi auprès du premier ministre, Mr Michel Rocard. Enfin, participation - décrite mais réelle - aux assises européennes de l'audiovisuel d'un petit groupe de personnalités du Québec : Mme Louise Baudoin, ancienne déléguée générale du Québec à Paris, Mr Francis Fox, ancien ministre de la communication, etc.

C'est dans ce contexte qu'ont pu être apaisées les craintes québécoises : des travaux préparatoires aux assises à la déclaration finale signée par les vingt-six ministres, tous les textes stipulent expressément que les décisions ou mesures diverses ne s'appliqueront que " dans le respect des traités existants ". Parmi ces derniers, l'accord de coproduction signé en 1983 entre la France et le Canada. Un accord qui concède aux Óuvres coproduites quelles que soient les parts respectives des deux pays, la double nationalité. Considérées comme Óuvres françaises, les productions franco-québécoises entreront donc dans les quotas de produits européens prévus par la directive.

" C'est une formidable incitation à poursuivre notre coopération avec les pays d'Europe, et surtout la France, commente Marie-José Raymond, la présidente de Rose Films, car nous sommes aujourd'hui assurés que le texte de la directive a bel et bien été voté dans l'esprit des assises de Paris. "

Aucune échéance ne menace le traité franco-canadien, lequel, a- t-on prévu, est reconduit automatiquement jusqu'à ce qu'il soit dénoncé par l'une ou l'autre partie. Un atout dont aurait sans doute aimé bénéficier le Brésil, qui espérait intensifier ses relations, notamment avec l'Espagne et le Portugal, mais qui, faute d'accord existant, risque fort de payer assez cher le tort de n'être pas européen.

Le Monde du 5 octobre a publié sous la rubrique Histoire un article sous-titré " L'Académie a célébré la victoire du français sur le latin comme langue juridique ".

Le signataire de l'article pose la question de savoir " qui eût pensé à tirer de l'oubli l'ordonnance de Villers-Cotterets à l'occasion de son 450e anniversaire sinon l'Académie française ? " Sans porter atteinte au prestige de l'auguste institution, je crois pouvoir préciser que la Cour de cCassation avait précédé l'Académie pour tirer de l'oubli l'ordonnance de Villers-Cotterets d'août 1539.

Dans deux arrêts récents (4 mars 1986 et 11 janvier 1989), ce texte a été non seulement visé par la Cour, mais encore été rappelé, en ce qu'il pose la règle de la formulation des actes juridiques et judiciaires en langue française.

L'ordonnance de Villers-Cotterets est donc un texte de notre dDroit positif, encore en vigueur, et appliqué par la plus haute juridiction judiciaire.

Le président de la séance de l'Académie du 28 septembre, ancien garde des Sceaux, n'avait-il pas connaissance de cette continuité historico-judiciaire qui, mieux qu'une bataille, marque le souci de donner la première place à la langue française dans les rapports de droit ?

Je partage, bien évidemment, les inquiétudes de l'auteur de l'article sur le recul de notre langue à travers le monde et d'abord dans l'ensemble communautaire européen.

Du temps de Lucien Bodard,on y prenait l'apéritif sur la terrasse, à même le trottoir.L'hôtel Continental entame aujourd'hui une nouvelle carrière mais veut se souvenir de ses anciens clients.

LA façade a été repeinte en blanc et ivoire. Une piscine sera aménagée au-dessus du petit bâtiment qui donne sur le jardin intérieur et qui doit bientôt abriter salon de massage et sauna. La climatisation a envahi le rez-de-chaussée, y compris la terrasse. Bref, après une douzaine d'années de pénitence, le Continental a fait peau neuve et rouvert ses portes. L'hôtel, l'un des plus célèbres d'Asie, entame ainsi sa quatrième existence.

Saigon est devenue Ho-Chi-Minh-Ville en 1975. Déjà rebaptisée, après le départ des Français, rue Tu-Do (rue de la Liberté), la rue Catinat s'appelle depuis quatorze ans rue Dong-Khoi (rue de l'Insurrection-Générale). Mais le Continental, la plus célèbre bâtisse de type colonial sur cette artère centrale de Saigon, demeure le Continental, même quand on le met au goût du jour et qu'il semble ainsi lavé, nettoyé, blanchi de ses nombreux passés. Tout net, avec une petite allure de pâtisserie, privé pour un temps de ses odeurs et de ses secrets, comme enrobé de naphtaline.

André Malraux, dans ses Antimémoires, évoque " l'ennui de la Cochinchine, les casques coloniaux, l'heure verte à la terrasse du Continental quand le bref soir tombait sur les caroubiers, sur les victorias qui se croisaient rue Catinat dans le bruit de leurs grelots, et l'extinction des feux dans les casernes de tirailleurs sénégalais ".

Cette époque coloniale, celle des années 30, fut la première d'un hôtel en faillite au lendemain de la dépression et que Mathieu Franchini racheta alors pour une bouchée de pain. Ce Corse venu tenter sa chance à l'appel d'un oncle surveillant général au lycée Chasseloup-Laubat de Saigon fera du Continental le centre de la vie sociale saigonnaise. Les dames de la société coloniale s'habillaient alors en robe longue pour y venir prendre le thé les jeudi et dimanche après-midi. Le samedi, on y dansait sur un plancher monté à l'extérieur, face au théâtre municipal.

La deuxième vie du Palace, grand ouvert sur une rue qui porte encore le nom d'un maréchal de Louis XIV, s'assimile à la première guerre d'Indochine, la française. " L'apéritif se prend obligatoirement sur la terrasse du Continental, à même le trottoir ", raconte Lucien Bodard dans l'Humiliation, en poursuivant : " Toute l'Indochine étrange et bigarrée de cette époque, généralement séparée en des milieux distincts, y est confondue. Il y a là le monde militaire de la mitraillette et le monde militaire de la serviette d'état-major ; il y a tous les mondes de la piastre ; il y a toutes les " moustaches " et aussi messieurs les fonctionnaires. Chaque jour de la guerre se déverse là, avec ses secrets, ses tueries, ses scandales étouffés, ses spéculations, ses plans d'opérations, avec ses histoires extraordinaires, ses contes héroiques et ses sordides propos d'avancement et de décorations. "

Graham Greene y rédige, sur la fin de cette première guerre, son fameux roman Un Américain bien tranquille. Le corps expéditionnaire décroche et Mathieu Franchini en fait autant pour regagner la métropole, où il s'éteindra en 1965.

La page est tournée, et le Continental serait peut-être devenu un hôtel comme les autres si Philippe Franchini, le fils de Mathieu, revenu au Vietnam pour liquider les affaires de son père, n'avait pas décidé de rester quelque temps sur place. Avec cet Eurasien si éclectique, historien de formation, qui vit alors un pinceau dans une main et une caméra dans l'autre, le Continental trouve une âme. Il est le rendez-vous des journalistes de la deuxième guerre d'Indochine, l'américaine.

Les grands hebdomadaires américains s'y installent, Times au premier étage et Newsweek au second. Jean Lartéguy, l'auteur du Mal jaune, y revient presque chaque année. James Jones, l'auteur de Tant qu'il y aura des hommes, erre dans le jardin. Pierre Schoendoerffer, qui tournera l'hiver prochain au Vietnam un film sur la bataille de Dien-Bien-Phu, y fait des apparitions. Les bureaux du New York Times et du Washington Post sont dans un immeuble de l'autre côté de la rue Catinat. L'Agence France-Presse se trouve à deux pas. " Radio-Catinat ", le moulin à rumeurs de la guerre, siège chez " Givral ", un café qui fait face au Continental et où toutes les stratégies se confrontent, en fin d'après-midi, à l'heure de la bière " 33 ".

Comme son père autrefois, Philippe Franchini se retire quand une autre page se tourne pour vivre autre chose ailleurs, en l'occurrence une vie fort active de romancier, historien et scénariste, quand il ne fait pas un dessin pour le Monde ou une chronique pour l'Express. Il rassemble notamment ses souvenirs dans un livre très émouvant, Continental Saigon.

Confisqué en 1975, l'hôtel se meurt lentement, jusqu'à en fermer ses portes. Argenterie et vaisselle se revendent dans les arrière-boutiques de Ho-Chi-Minh-Ville. Il faudra attendre, en 1985-1986, l'ouverture du Vietnam - aux hommes d'affaires, aux Vietnamiens d'outre-mer, aux touristes, aux journalistes - pour que l'Etat songe à donner sa quatrième chance au vieil hôtel, au cÓur de la capitale économique du Vietnam.

Coincidence symbolique : si les travaux ont duré deux ans, l'inauguration officielle de l'hôtel a eu lieu le 27 septembre, lendemain même du retrait officiel des troupes vietnamiennes du Cambodge. Pour 17 millions de francs, la bâtisse a été réaménagée avec l'aide de techniciens et d'ingénieurs français.

La climatisation centrale et les ascenseurs sont neufs. La cage d'escalier a été déplacée. L'ancien restaurant des journalistes, "la Dolce Vita", a été transformé en galerie marchande. La hall a été agrandi, le mobilier, pour l'essentiel, renouvelé. Les chambres ont perdu en lumière ce qu'elles ont gagné en boiseries cossues.

La circulation n'est pas si dense à Saigon de nos jours, sauf les soirs où les deux-roues se lancent dans des rondes infernales. L'ex-rue Catinat est cependant en sens unique et interdite aux cyclo-pousse. On la descend pour aller du "plateau", où est plantée la grande cathédrale aux briques délavées, au quai sur la rivière de Saigon, là même où avait mouillé le Catinat, navire amiral de la flotte française qui avait remonté la rivière au siècle dernier. C'est là que doit s'ancrer bientôt un bateau-hôtel - deux cents chambres, tennis et piscine - construit à Singapour et qui, sur le reef australien, a fait faillite en quelques mois avant d'être racheté à bas prix par les Vietnamiens.

En cachant sa terrasse derrière de larges baies vitrées, en y coulant un air frais artificiel, le Continental s'est comme coupé de son environnement. Dans un décor plus pompeux, qui tranche sur l'intimité qui s'en dégageait autrefois, il s'est replié sur lui-même, comme s'il souhaitait non tourner le dos à la rue, mais lui en imposer au lieu d'être, ce qui fut le cas, ouvert à tous vents.

Cette première impression, cependant, risque de s'évanouir avec le temps. L'humidité fait rapidement son Óuvre. Le Continental ne pourra pas longtemps se couper de Saigon, qui sait si bien tout digérer et faire renaitre à sa manière.

Mme Nguyen Thi Thu, la directrice francophone et épouse d'un membre du comité central du PC vietnamien, ne s'y trompe pas. Elle compte notamment sur une clientèle de journalistes, et c'est pourquoi la bâtisse elle-même n'a pas été touchée. Palace le plus moderne du Vietnam, le Continental n'en est qu'à sa période d'essai. Et les nouvelles moutures, ici, se confondent vite avec des formules sans doute usagées mais qui ont fait leurs preuves.

Adeux cents kilomètres au nord de Toronto, le pays d'Haliburton est posé sur l'eau des lacs. Dans ses forêts, d'abord légères puis plus serrées, au fur et à mesure qu'approche le territoire algonquin, vivent des ours et des loups gris, ceux-ci plus effrayés que les premiers par les maisons des hommes.

Il faut rouler des heures, traverser de mornes régions sans haies et sans labours, supporter des paysages sans passé, pour trouver ce beau pays, lavé par l'eau des lacs, soudainement éclairé aux premiers jours d'octobre par les incandescences de l'automne. Les érables ne sont pas les seules sources de ces lumières oranges, un peu magiques, mais ce sont eux qui éclairent les routes et les sous-bois comme les rues des villes les soirs de Noël. Ces grands arbres venus du ciel bordent les villages, les pénètrent parfois, longent les torrents, couvrant de jaune et de rouge, uniformisant en les réchauffant les collines de granit et les vallées lointaines, seulement stoppés par l'eau silencieuse et captive des barrages dressés par les castors.

Ici, les animaux se sont faits ouvriers de destruction, sur des dizaines, parfois des centaines d'hectares. En ces marécages naissants ou déjà anciens, ils ont tout tué. Ne subsistent que des forêts de troncs asphyxiés, gris ou blancs, raidis ou brisés, gênants à regarder tant la mort y est présente, trop proche des fêtes de l'automne dont les cuivres et les flots d'or émerveillent tout autour, comme les éclatements de feux d'artifice immobilisés que l'on pourrait saisir.

Au début d'octobre, l'air est froid et le soleil souvent très chaud. Il gèle la nuit et au petit matin de longues trainées de brumes, agitées de courses rapides, dissimulent les lacs. Cela dure jusqu'au lever du jour. Puis quand la lumière se répand partout avec la chaleur retrouvée, les lacs se découvrent, immenses ou limités, sans mouvement ou agités, glacés probablement, un peu inquiétants par leurs profondeurs dissimulées.

A Drag Lake ce matin-là, un ouvrier avait repris, dès sept heures, le marteau abandonné tard la veille et construisait ou réparait sa maison de l'autre côté de l'eau. Le bruit arrivait de loin, distinct, compréhensible, porteur de bonnes nouvelles : des hommes là-bas préparaient des murs pour passer l'hiver. Sous le toit allaient être rassemblés le mais, les citrouilles mais aussi, pour Noël, les guirlandes et les pommes de pin piquetées de petits fruits de verre rouges et jaunes. Une porte double et un grillage léger, des fenêtres à glissière, une grande pièce blanche adoucie par des étoffes à fleurs. Et l'attente tranquille.

En ces courtes journées d'octobre, la chaleur d'un soleil déjà modifié n'entame plus l'air devenu froid. Les heures passent, troublantes, sans que se mélangent jamais le chaud et le froid, séparés comme les courants voisins d'une mer multiple, donnant au corps l'impression de vivre un été et un hiver confondus. Au pays d'Haliburton, les déplacements se font plus lents et plus silencieux, presque recueillis. Des cyclistes passent, enveloppés de couleurs et de laine, suivent la route déserte et lisse puis disparaissent. Leurs voix surprennent d'abord dans le grand silence automnal, puis s'assourdissent sous la galerie multiple des érables et des chênes, plongée douce dans un univers ouaté et protecteur.

On peut aller comme cela à partir d'Haliburton, par la route 19, gagner Fort Irwin, puis Eagle Lake, atteindre West-Guilford, s'arrêter au cimetière de Maple-Lake, ombragé par un chêne centenaire, puis continuer sur Carnavon.

Quand la lumière décline et s'enrichit de rouge, la route doit être reprise en sens inverse, lentement, attentivement. Chaque bosquet, chaque arbre couvre maintenant sa lumière, détache sa présence nocturne. Il y a aussi les maisons du bord des routes, éloignées ou toutes proches, qui à chaque tournant surprennent par leur perfection. Non pas toutes belles, mais si parfaitement adaptées qu'on ne peut les imaginer autres, chacune semblant avoir trouvé sa juste place. L'envie vient alors de s'arrêter, d'entrer dans une maison et de demander : " Etes-vous réellement si heureux ? Est-ce bien ici la terre de félicité que nous cherchons ? ".

Au pays d'Haliburton, la terre est très noire, acide et légère comme du sable. On l'imagine facile à travailler, à retourner, à labourer. Les racines doivent s'y glisser rapidement et les troncs s'élargir vite avec les saisons. Le matin, les feuilles qui commencent à joncher le sol sont ramassées et brûlées le soir. Il y a peu de monde, mais les gens paraissent occupés et guidés par un récit intérieur. Un long magasin blanc vend tout ce qui peut être utile à une vie.

Faut-il ne plus repartir ? Ou bien revenir.

MAIGRET est mort ! Son ombre, sous le vieux cèdre du jardin de Lausanne où les cendres répandues de Simenon ont rejoint celles de sa fille Mary-Jo, échange-t-elle avec celle de son créateur des souvenirs de table ?

Evoquant les recettes de Mme Maigret, Simenon n'écrivait-il pas, souriant de la nouvelle cuisine avant la lettre : " La plupart du temps la cuisine dont on parle est une cuisine de fantaisie qui s'harmonise mieux avec les meubles gonflables en plastique qu'avec une bonne et solide salle à manger " ? Et Maigret lui répliquait : "Je n'ai aucun goût pour ces petits plats compliqués aux sauces invariablement constellées de truffes ou de queues d'écrevisse ".

" Maigret s'en régalerait ", m'enthousiasmais-je !

Et j'imaginais le commissaire, après un interrogatoire " à la chansonnette " s'installant devant la pièce de viande du chariot, au Fouquet's, et précisant : " Avec des frites, garçon ! Beaucoup de frites ! Et une bière ! ". Et Simenon de préciser : " Etranges minutes, n'est-ce pas ? Jouissance grassement épicurienne et réflexion diffuse, après la satisfaction plaisante du travail accompli !"

Comme son créateur, Maigret aime la cuisine simple, solide. Celle des campagnes et des traditions. Je devrais écrire " aimait "... Mais Simenon et son commissaire ne seront-ils pas toujours vivants dans le cÓur des lecteurs, vite devenus des amis ? Comme son créateur, Maigret considère la table comme le repos heureux du guerrier de la vie. Comme son créateur, il se devait d'avoir sa table au Fouquet's (où en décembre 1922, débarqué depuis deux jours du train pris à Liège, il découvrait le lieu de rêve où il rencontrerait, quelques années plus tard, ses metteurs en scène et ses interprètes au cinéma).

Ce n'est pas un restaurant - ou plutôt une cuisine - comme les autres. Comme pour Senderens (Lucas Carton) ou Peyrot (Vivarois), on se trouve ici face à autre chose : accords insolites mais " médités ", trouvailles de bon goût. Dans un cadre rendu plus agréable par ses plantes et sa tonalité, avec un personnel bien dirigé par un homme de métier, avec aussi la présence amicale de Roger Conticini, heureux " papa " de Christian, le chef, et de Philippe, le pâtissier.

Donc, ici, les plats sont d'extrême délicatesse, de la soupe d'ail, tomate et mozarella au filet de rouget et à la selle d'agneau pralinée au jus de sésame, accompagnée de haricots confits aux peaux d'oignon. Mais il faut noter aussi un menu " Epices " (ah ! cette galette de sardines sur pâte de basilic aux pistils de safran !) et, outre le plateau de fromages (de chez Dubois, un bon affineur, et escorté de la double tentation d'un vieux banyuls et d'un excellent porto), des " plats " de fromage comme le brebis pyrénéen au cumin accompagné de jambon Serrano et de fruits secs, ou encore la tarte au bleu avec girolles et raisins, ou le feuilleté de reblochon aux noix.

Outre la carte (compter 250 F à 350 F, selon que vous succomberez à la tentation de la carte des vins), un menu à 198 F et, superbe occasion de découvrir la maison, un menu déjeuner (choix entre deux entrées, deux plats, fromage, dessert et une demi-bouteille de vin) pour 170 F !

C'est un rappel, mais que j'ai plaisir à noter car ce gentil bistrot de campagne (inconnu de Gault-Millau comme de Lebey, mal noté au Michelin comme au Bottin gourmand) devrait enchanter les non-snobs de la table par la simplicité de cuisine de J.-C. Meunier et la gentillesse en salle de son épouse.

Un excellent foie gras maison son verre de sauternes (92 F), des escargots bien bourguignons, la salade périgourdine, la raie beurre noisette, les poissons aux pâtes fraiches (maison), un confit de canard, également maison, aux pommes fruits, l'andouillette AAAAA de Duval, des desserts " de famille " avec des menus (170 F et 220 F) et, le soir, un menu à 120 F qui vous permettra de déguster (entre autres suggestions) la terrine du chef, le confit de canard ou la truite aux amandes ou la roulade de poissons sauce crustacés, deux fromages et un dessert (la tartelette normande chaude et crême fraiche est une bonne conclusion).

Pour aller à Haliburton à partir de Toronto, prendre par Young Street la sortie à Bloor Street puis continuer sur la Don Valley nord, qui devient l'autoroute 404 nord. Aller jusqu'au bout de cette autoroute, et à Ballentrae, au feu rouge, tourner à gauche pour prendre la 48 nord-est.

Gagner la ville de Coboconk. Là, emprunter la 35 nord et filer sur Minden. Le paysage ne devient beau qu'à partir de là. De Minden, prendre la 121 sur Haliburton.

Le domaine Killien est une propriété de 2 000 hectares, entretenue par un Français. Le service, la cuisine, les chambres sont irréprochables et justifient les prix élevés : 140 dollars canadiens (770 F) par personne et par jour en demi-pension. Les personnes seules paient davantage : environ 200 dollars, soit 1 000 F.

Pour accéder au domaine Killien par la route, dans Haliburton après l'unique feu rouge, traverser le pont et prendre, à gauche, Pine Avenue. L'hôtel est à 14 kilomètres. Ski de fond l'hiver. La chasse et le bruit - des moteurs notamment - sont formellement proscrits.

Pour ceux qui ne veulent pas - ou ne peuvent pas - aller dans l'Ontario, les environs de Montréal offrent également de magnifiques promenades. Au nord, les Laurentides (prendre l'autoroute no 15). Au sud-est, l'Estrie : prendre l'autoroute no 10 en direction de Sherbrooke, la quitter à Bromont et gagner Knowlton par Cowansville. Cet itinéraire est le plus long et le plus beau. Auberge Le Viking à Lac-Brome, à 4 kilomètres de Knowlton.

Air-Canada assure des vols quotidiens Paris-Montréal (à partir de 3 000 F environ aller et retour) et le samedi un vol Paris-Toronto (à partir de 3 340 F aller et retour).

Hambourg l'industrieuse déploie sur les rives de l'Elbe majestueux une forêt de flèches et de clochers. La riche cité hanséatique, qui compte, parait-il, 2 400 ponts (plus que Venise ou Amsterdam), célèbre en ce moment huit cents ans d'histoire.

Pour goûter Hambourg comme elle le mérite, le Marriott, un hôtel quatre étoiles de luxe joliment situé au bord du lac Alster, au centre de la ville, propose deux forfaits, dont un économique. Le forfait " week-end port de Hambourg ", les vendredi, samedi et dimanche jusqu'au 31 mars, comprend, pour un prix de 445 F environ à 566 F environ par personne, une nuit en chambre de luxe, un petit déjeuner et un diner de fruits de mer et de poisson. La nuit supplémentaire : 620 F. La formule week-end, en novembre et décembre prochains, coûte 268 F environ par personne (chambre double et petit déjeuner). Réservation auprès de l'agent général Marriott France : Loisir SA, tél. : 42-96-20-61 ou en utilisant le numéro vert : (19) 05-90-83-33.

Tout bouge à l'Est. Au pays de la perestroika d'où tout est parti, comme à Budapest ou à Berlin. C'est le moment d'aller prendre le pouls du climat nouveau qui s'installe et de partager la vie musicale de quelques capitales. Avec Idées voyages (9, rue de Maubeuge, 75009 Paris. Tél. : 42.85.44.04) aucune soirée ne sera perdue.

Musique au nouvel an - c'est le nom de leur dernier catalogue - c'est, à Budapest, Tristan et Yseult de Wagner et Un bal masqué de Verdi avant Roméo et Juliette de Gounod. C'est aussi un concert de Noël à l'Académie de musique et un spectacle folklorique. Du 25 décembre au 1er janvier, 7 700 F par personne pour les vols, l'hébergement en pension complète, les visites et les spectacles.

A Berlin, on verra, au Staatsoper notamment, tout l'éventail lyrique : du Prince Igor de Borodine à la Chauve-Souris de Johan Strauss en écoutant aussi la Flûte enchantée de Mozart, la Bohême de Puccini et Lohengrin de Wagner. Sans oublier un concert de l'Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Seiji Ozawa. Du 26 décembre au 1er janvier, 8 900 F dans les mêmes conditions.

Les mélomanes purs et durs pourront se rendre à Londres et faire le tour des hautslieux musicaux : Covent Garden donnera alors Cendrillon de Prokofiev et le Freischutz de Weber, et l'English National Opera l'Amour des Trois Oranges du même Prokofiev. Comédie musicale (Anything goes) au Théâtre Prince Edward et soirée du 31 décembre au château de Hatfield, qui fut résidence d'Elisabeth Ire avant son accession au trône. Du 27 décembre au 1er janvier, 8 500 F.

Tapis Rouge Aventure (6, rue Quentin-Bauchart, 75008 Paris, tél. : 47-23-65-94) s'envole en DC 3 sur les traces de l'Aéropostale. Georges Latécoère ouvrit la première " ligne " le 1er septembre 1919, de Toulouse à Rabat ; Didier Daurat et Pierre Beauté étaient aux commandes d'un Breguet 14. Les pilotes suivants eurent pour nom Saint-Exupéry, Mermoz, Guillaumet. En février et mars 1990, de Toulouse à Saint-Louis du Sénégal, vingt-deux participants revivront ce qui fut bien alors une épopée.

Un vol à basse altitude mettra la mer, les montagnes et les déserts comme à portée de la main. Escales à Malaga, Essaouira (ex-Mogador), Tarfaya (ex-Cap Juby), Dakhla (ex-Villa Cisnéros), Nouadhibou (ex-Port Etienne), Chinguetti et Nouakchott. C'est l'itinéraire de l'Aéropostale avec une exception : Chinguetti. " Nous n'avons pu résister au plaisir de vous faire survoler ce grand paysage saharien, l'Adrar mauritanien, et de vous faire découvrir Chinguetti, ville sacrée en plein milieu du désert dont les ruelles et les maisons sont constamment submergées par les sables ", explique le voyagiste. Nuit au Grand Balcon à Toulouse, à l'Hôtel de la Poste à Saint-Louis où descendaient les pilotes, leur mission accomplie.

Par personne, 26 900 F l'aller, 24 900 F le retour. Chacun de ces prix comprend le transport aérien en DC 3 et un aller ou un retour Paris-Dakar sur Air Afrique (en classe économique), l'hébergement, la pension complète, les transferts et excursions.

Rappelons le circuit " le Petit Prince dans le désert du Ténéré ", qui allie théâtre et désert, du 10 au 17 novembre (19 800 F).

Chasse " devant soi " au petit gibier dans la Creuse : faisans, perdrix, lapins, pigeons, bécasses, lièvres et canards. Le propriétaire guide professionnellement le chasseur sur son domaine. Le forfait de deux jours, proposé par la Maison du Limousin (18, bd Haussmann, 75009 Paris, tél. : 47-70-32-63), comprend un lâcher de dix pièces par fusil durant la première journée, de cinq pièces le lendemain. Le tableau est partagé. Prix par personne : 2 185 F, avec forfait chasse et en pension complète (diner à la table d'hôte). Jusqu'au début de janvier 1990. Il faut avoir un permis de chasse valide pour la Creuse.

Plus pacifique, la route de Ventadour, en Corrèze, va de Tulle à Argentat-sur-Dordogne, s'arrêtant aux châteaux des troubadours, visitant le vieux quartier de l'Enclos, à Tulle, l'ancienne ville murée de la vicomté de Ventadour, Treignac-sur-Vézère et La Roche-Canillac. Par personne en demi-pension : 800 F pour trois jours.

Un autre circuit, très pittoresque, en voiture toujours, est à composer soi-même, sur les conseils de la Maison du Limousin : la route Richard-CÓur-de-Lion permet de voir les plus beaux châteaux de la région : forteresse de Châlus, dans l'assault de laquelle le héros fut mortellement blessé, châteaux de Rochechouart, de Montbrun, de Coussac-Bonneval et collégiales de Saint-Junien et du Moutier.

L'un des plus grands succès de la comédie musicale a été et reste A Chorus Line, que l'on a vu au Châtelet une quinzaine d'années après sa création à New-York. Le principe en est une série d'auditions au cours desquelles les danseurs déversent leurs ambitions, leurs rancÓurs, leurs angoisses. Et le spectacle se termine par un superbe ballet parfaitement réglé dans le style Broadway.

Tempo, de Richard Harris, ressemble à un pastiche inversé : l'histoire se passe dans un cours de claquettes pour amateurs, et chacun laisse filtrer ses rancÓurs et sa tendresse par petites touches. Dans la version française d'Yvan Varco et Georges Beller, les élèves sont des écÓurés du métro-boulot-dodo. Leur seul espace de rêve est ce cours miteux qui leur permettra de participer à la fête municipale du 14 juillet.

Pourquoi pas ? Les stéréotypes bien centrés ne font pas forcément les plus mauvais rôles. Encore faut-il qu'ils laissent aux comédiens la possibilité d'inventer, de se montrer. Malheureusement, ici, ils se cantonnent dans une image simplette qu'ils ne se fatiguent pas à développer. De même que leurs personnages, ils s'amusent surtout à essayer les claquettes. Du coup, on aurait préféré des danseurs.

On peut avoir les meilleures intentions du monde et n'en rien laisser paraitre sur le plateau d'un théâtre. Brigitte Jaques en fait ces jours-ci l'expérience douloureuse à Chaillot. La lecture qu'elle nous propose de l'Óuvre belle et forte, première tragédie politique du jeune Corneille, telle qu'elle nous l'explique dans ses intentions de mise en scène, est irréprochable : vision sophistiquée du thème de la gloire "dans sa version masculine, toute sa folie, son élégance, son défi, sa perversion", vision louable d'Horace comme funambule de l'histoire, funambule étant ici une référence au poème dramatique de Genet.

Si elle a construit clairement le cadre dramaturgique de son Horace, Brigitte Jaques n'a pas su lui donner corps sur la scène. Cela tient d'abord à la mise en espace, comme empêchée, empêtrée dans une gestuelle du détail, qui fait penser à du Rohmer des mauvais jours, qu'aucune "action" ne vient étayer. Cela tient aussi aux acteurs qui, lancés sur le plateau, paraissent autant que nous se demander d'où ils viennent et où ils vont, à l'exception de Muriel Piquart (Camille), qui a su trouver en elle, et en elle seule, la force de dessiner le parcours de l'héroine. Seul éclat de lumière dans ce spectacle non avenu.

Evidemment, quand le Théâtre du Splendid débarque en force sur les boulevards, le moins que l'on puisse espérer est de rire un grand coup. Parce qu'il est servi par des comédiens au talent sûr, c'est vrai, il arrive que l'on s'amuse à ce Fil à la patte. Mais beaucoup moins qu'on le prévoyait. Il y a d'abord la présence envahissante, épouvantable, laide, d'un décor au premier degré, qui bave de vert tendre et de rose, hideuse reconstitution d'un appartement bourgeois du dix-neuvième siècle. Il y a aussi, dans la même veine, des costumes impossibles à regarder plus d'un instant.

C'est donc les yeux fermés que l'on assiste à ce spectacle où ceux qui furent de jeunes comédiens de café-théâtre prennent le premier grand coup de vieux de leur carrière. Les voilà embarqués dans une aventure qui sent la naphtaline, la vieille ficelle, bref le vieux théâtre. Surtout quand un garçon comme Christian Clavier met si peu de lui dans un rôle, planant à dix milles au-dessus de son personnage et de ses partenaires, en disant à chaque mot, en montrant à chaque geste, que tout ça, c'est des balivernes et qu'il n'est pas dupe.

Il aurait dû mieux écouter et regarder Martin Lamotte et Sabine Haudepin qui sont pile dans leurs personnages et donc dans l'humeur de la pièce joyeuse de Feydeau. Comme à son habitude, Jacques Villeret est ailleurs, dans un ailleurs de comédien de fantaisie et de mystère, parfait. Les autres, tous les autres, et ils sont nombreux, sont mauvais. C'est le pire défaut du boulevard que d'opposer des comédiens de seconde zone à des stars qui, quoiqu'on en dise, rempliront la salle durant des mois, hélas!

Il y a une légende Bram Van Velde, qui, comme toute légende, enferme une part de vrai, légende sombre d'un homme humble et désespéré, accablé de misère des années durant, victime de l'ignorance publique et de l'absolue négligence des marchands.

Il y a la biographie cruelle de cet artiste néerlandais, né en 1895, émigré à Paris en 1924 après un passage en Allemagne, tourmenté par la pauvreté, un moment réfugié à Majorque pour n'avoir pas à se chauffer l'hiver et chassé par la guerre d'Espagne de son ile, contraint à nouveau au dénuement dans de minables entrepôts de banlieue. Et il y a les mots, les phrases tragiques. " Peintre de l'empêchement ", écrit Beckett en 1948, et Bram lui fait écho dans le genre noir. " La vie est un écrasement invisible ", disait-il encore à Charles Juliet alors que la fortune lui était devenue moins hostile et qu'il achevait son Óuvre célébré par musées et galeries.

Et il y a la peinture de Bram Van Velde, que l'on attendrait dramatique, s'enlevant sur fond de nuit et de sang, et qui n'a, pour ainsi dire, rien à voir avec la légende et la vie de son auteur. Rarement biographie, propos de l'artiste et sentiment de ses contemporains ont pu sembler plus mal accordés à l'Óuvre qu'ils devraient éclairer. D'une part, le pathos, l'" horreur du sol ", le scepticisme le plus sévère, la solitude proclamée, d'autre part, des Óuvres, huiles et gouaches, qui ne sacrifient à aucun expressionnisme, abstrait ou figuratif, compositions sensuelles et savantes, souveraines, proprement irrésistibles de puissance concentrée. Entre les deux, un antagonisme, suggéré par le peintre lui-même. " Il faut s'arracher à ce monde, à cette vie que nous menons ", dit-il. Et ceci encore, en guise de devise : " J'ai beaucoup vécu par l'Óil. "

Par l'Óil, en effet. Si l'on veut tenter de définir la grandeur de Bram Van Velde, grandeur que démontre dans l'exposition la splendeur d'une dizaine de toiles incomparables, il faut procéder par retranchements successifs, renoncer à toute assimilation esthétique et s'en tenir à ce qui se voit, à la chose-peinture même. Celle de Bram n'est ni expressionniste, donc, ni autobiographique, ni symbolique, ni théorique.

En un temps, l'après-45, marqué par l'ambition lyrique des uns, les programmes des autres, par les querelles de l'effusion et du système, elle n'admet de définition que formelle. Sans doute observe- t-on que, dans les vingt dernières années du peintre, ce dernier a son style, fondé sur l'emploi de la gouache en trainées liquides, sur le goût des formes souples et des couleurs acides. C'est peu pour définir une manière, d'autant que compositions, formats, découpages et constructions ne cessent de varier. Dans quelques toiles, la faveur va à la triangulation des espaces et à l'emboitement de surfaces anguleuses séparées par des cloisons linéaires. Ailleurs, l'architecture s'amollit, les contours se recouvrent, les plages colorées se mêlent sur les bords, comme si Bram, las des vertus de la fermeté, s'autorisait à goûter les douceurs de l'indécision. Poussée à l'extrême, cette envie d'expansion irait jusqu'à la monochromie, rehaussée de quelques signes rupestres ajoutés par-dessus. A l'inverse, le désir d'ordre peut le pousser jusqu'à la compartimentation rigide et la division du rectangle de la toile en caissons accolés.

Nulle chronologie ne règle le mouvement de la peinture d'un pôle à l'autre. L'Óuvre ni ne se dispose selon le sens d'une évolution simple ni ne se brise selon des cassures datées. Pendant quarante ans, des premières abstractions de 1937-1938 aux ultimes de 1981, elle obéit à un balancement, un va-et-vient qui paraitrait tranquille si l'on ne savait avec quelle lenteur Bram terminait une toile.

Il n'y a qu'une exigence constante : que ne soient montrées, que ne soient réputées achevées que gouaches et toiles parfaitement satisfaisantes. Cette Óuvre, si longue, aspire à n'être qu'une suite de chefs-d'Óuvre pensés et exécutés complètement. Le moins que l'on puisse dire est qu'une telle discipline n'a guère été pratiquée en ce siècle. Comme l'effet facile, le hasard est proscrit. L'éclaboussure, ressource des gestuels américains et français, de Pollock à Schneider, est chez Bram freinée et dirigée. Assonances et dissonances chromatiques, équilibres, basculements, percées dans l'espace et obstructions des profondeurs parasites ont leur logique.

Que l'on prenne une Óuvre, n'importe laquelle, dans l'exposition. Elle n'a ni titre ni sujet. Mais, pour l'analyse picturale, que de ressources ! L'alternance des surfaces à peine voilées d'une teinte pâle et des empâtements, les rapports du diffus et du dense, des zones " flottantes " et des lignes de tension relèvent d'une science de l'Óil si aboutie qu'elle parvient à n'être plus qu'à peine perceptible. Là une forme en lame de couteau écarlate s'enfonce entre deux trapèzes irréguliers de deux bleus, l'un ardoise, l'autre outremer. Une spirale s'enroule autour de la verticale soulignée de jaune qui structure la composition. Aux angles, des boucles presque symétriques, des dentelures grises bordées de carmin, presque identiques. Le premier regard lit cette architecture selon tel de ses axes, le second se perd dans la division des surfaces, un autre s'enfonce entre les plans de couleurs et passe derrière elles.

Admirable et " juste " comme du Braque. A défaut d'avoir une histoire, cette abstraction changeante et immobile a une généalogie, que la rétrospective actuelle rappelle en deux salles. La première est vouée à l'épisode expressionniste allemand, entre Nolde, Kirchner et le Kandinsky de Murnau, épisode de deux ans qui finit en 1924, avec le voyage à Paris.

La seconde traite du cubisme, découvert et mis aussitôt en pratique dans des natures mortes de fleurs et de fruits. Ce sont des toiles difficiles, inachevées parfois, à la touche confuse, au dessin tremblant et dansant. On y voit cependant s'opérer la conversion de Bram Van Velde aux principes rappelés par les cubistes et leurs zélateurs, dont son propre frère Geer : géométrie directrice, déformation calculée, primat de la composition d'ensemble sur la matière et les éléments de détail.

En 1926, quand Bram veut soumettre son travail au jugement d'un maitre plus âgé, il fait appel à Lhote, le plus dogmatique des post-cubistes. L'esthétique de l'excès expressif qui l'avait tenté un moment disparait alors, Bram est demeuré jusqu'à la fin fidèle au culte de la construction.

Vers 1937, les choses visibles, qui jusque-là avaient conservé l'essentiel de leur apparence, sont digérées, réduites d'abord à des mentions furtives, puis oubliées, comme elles l'avaient été auparavant dans les toiles les plus dépouillées de Picasso. C'est que Bram n'a plus besoin d'une fenêtre et de ses contrevents à lattes pour ordonner obliques et parallèles ; plus besoin de la courbe d'un vase ou d'une poire pour édifier sa toile sur un ovale ou une volute. Il a alors le sentiment, triomphal et inquiétant à la fois, que toute son Óuvre dépend de son Óil et qu'il doit absolument se passer du secours d'un motif, d'un état d'âme ou d'un mysticisme. Son art se veut sans figure, ni sacré ni passion. " Je peins pour tuer le mot ", avoue-t-il à Juliet.

Il fait de la peinture, et rien d'autre, condamné au mutisme par son horreur des rhétoriques. Lui, le plus démuni, le plus dédaigné des peintres, sitôt qu'il se met à la tâche, se métamorphose en harmoniste, en voluptueux de la nuance et de l'architecture picturale. Il n'est pas de tons trop frais, de verts et de roses trop doux pour lui. Il n'hésite devant aucun risque, pas même celui de paraitre parfois à la limite du " joli ", de l'acidulé qui chatouille le regard. Il peut se le permettre, puisque ce qui, chez d'autres, serait décoration tourne chez lui au tour de force.

Les couleurs les plus périlleuses, brun sale, violet prune, gris de deuil, orange hurleur, jaune paille, Bram les asservit, les équilibre, les fait s'accorder et vibrer dans une lumière un peu froide, marine et céleste. Son Óil dirige, domine, commande, efface, corrige et vainc. " Je suis un forçat de l'Óil ", dit-il peu avant sa mort en 1981. Un forçat, il se peut : le prisonnier volontaire et tourmenté de son art et de son exigence de perfection. Mais alors un captif royal.

Jacques Putman, jeune Belge installé à Paris, ami d'enfance d'Alechinsky, admirateur des peintres du groupe Cobra, fait, au lendemain de la guerre, une rencontre qui va bouleverser sa vie : celle de Bram Van Velde. Il sera l'une des trois ou quatre personnes qui auront permis à l'artiste d'aller jusqu'au bout de son Óuvre singulière.

" C'est en 1949 que j'ai fait la connaissance de Bram Van Velde. Son frère, Geer, peintre lui aussi, rencontré quelques temps auparavant, me l'a présenté. Il avait à l'époque cinquante ans ; ses tableaux me semblaient admirables, mais étaient ignorés du milieu artistique français. Il est vrai qu'il avait toujours vécu à l'écart de tous les courants. Son caractère passait pour ombrageux, et il dominait assez mal la langue française. Cela ne facilitait pas ses rapports avec le monde extérieur. Sa formation et sa culture, germaniques, étaient un obstacle supplémentaire à son insertion dans le paysage culturel français.

" Il restait marqué par l'expressionnisme de sa jeunesse. Pourtant, il avait été frappé par Matisse, découvert dès son installation à Paris, en 1924. Il a alors tenté une espèce de synthèse personnelle entre l'expressionnisme et le fauvisme. C'est l'époque où il peint des natures mortes, des bouquets de fleurs en particulier. Après 1935, il basculera dans l'abstraction pour ne plus la quitter.

" Quand je l'ai rencontré, il vivait très retiré dans son atelier de Montrouge. Un endroit nu, misérable, mais propre, sans aucun désordre apparent. Aux murs pas d'ébauche, aucune toile ratée ou inaboutie. Il ne paraissait pas souffrir de ce dénuement. Les lieux dans lesquels il vivait lui étaient indifférents. Il pouvait rester des heures, assis dans son transat, à contempler le bleu d'un paquet de Gauloises. Il n'accumulait aucun bien. Quand, après avoir vécu près de dix ans à Genève, il est revenu à Paris, il n'avait pour tout bagage qu'une petite valise qui contenait tout son avoir.

" Il a longtemps porté les vêtements que lui avait légués, avant de mourir, un de ses amis roumains. Une seule chose lui était insupportable : le bruit. C'était un homme assez beau, mince, d'une élégance naturelle, soigné, méticuleux. Il détestait tout ce qui pouvait rappeler une quelconque bohème, le velours côtelé par exemple. Je n'ai jamais vu sur lui une tache de peinture.

" Il a habité chez moi par intermittence : dans les années 50, puis quand il est revenu de Suisse après s'être séparé de la femme avec qui il vivait. Il a vécu ses dernières années dans une maison que je possédais dans le Midi. L'une de ses caractéristiques était cette dépendance matérielle absolue. Il ne s'achetait lui-même aucun objet de la vie courante. Il était d'ailleurs parfaitement conscient de cette situation. Un jour, à la préfecture de police où il était venu faire renouveler sa carte de séjour, on lui a demandé quelles étaient ses ressources. Il a répondu : " J'ai toujours vécu sur le dos de mes amis. " S'il était, par tempérament, hors du monde, il suivait pourtant l'actualité politique et sociale à travers ses lectures quotidiennes du journal Combat. Ses opinions étaient assez à gauche - la mort de Jaurès lui avait causé, parait-il, un choc considérable. Chez cet antifasciste de toujours, l'Occupation a provoqué une crise morale terrible. Il a totalement cessé de peindre. Jamais sa misère et son dénuement n'ont été aussi grands que pendant ces années où il ne subsistait que grâce à la soupe populaire.

" Sa production a toujours été très lente, cinq ou six toiles par an. Pas de dessins, pas de gouaches secondaires, pas d'Óuvres préparatoires. Il ne travaillait jamais qu'une seule Óuvre à la fois. Après chacune d'elles, il pouvait s'arrêter plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Entre 1941 et 1944 il n'a pas touché ses pinceaux. Il connaissait assez bien la peinture de Franz Hals, Rembrandt, du Tintoret ou de Goya, mais s'intéressait peu à celle de ses contemporains. Il n'aimait pas Picasso, à qui il reprochait sans doute son réalisme, son matérialisme. il admirait néanmoins Matisse, dont il avait remarqué la Leçon de musique exposée par Paul Guillaume dans la vitrine de sa galerie, au cours d'une de ses interminables promenades qu'il entreprenait à travers Paris. Lorsque j'habitais près de l'Opéra, il venait volontiers me rendre visite, à pied, de Montrouge en faisant le détour par le bois de Boulogne.

" Il lisait toujours les mêmes livres : Kafka, Freud, Joyce et Beckett. Il avait rencontré ce dernier en 1935 et, très vite, s'était lié d'amitié avec lui. Beckett est l'une des personnes qui l'ont aidé pendant toute sa vie, dans la mesure de ses moyens. La personnalité de Bram, cette espèce de vitalité mourante, devait l'impressionner. C'est aussi l'un des seuls intellectuels qui se soient intéressés à son Óuvre. En contrepartie, les écrits de Beckett ont beaucoup compté pour Bram Van Velde. Ce qui est rare : très égocentrique, il ne se passionnait guère que pour son travail. Il n'a jamais eu aucun doute sur la place que devait occuper sa peinture : la première. L'hommage du Centre Pompidou lui aurait certainement fait grand plaisir, mais ne l'aurait pas étonné.

Les députés poursuivent l'examen de la première partie du projet de loi de finances pour 1990 (recettes). Les " ténors " de l'Assemblée nationale se sont exprimés mercredi 18 octobre, la tendance générale étant au rejet du budget par tous les groupes de l'opposition. Toutefois, le président du groupe communiste, Mr André Lajoinie, n'a pas complètement fermé sa porte au gouvernement pour peu que celui-ci fasse quelques pas en sa direction. Une abstention communiste (elle s'était manifestée en commission des finances) épargnerait au gouvernement d'engager pour la première fois sa responsabilité sur le budget en vertu de l'article 49-3 de la Constitution. S'il devait y recourir, l'opposition riposterait certainement par une motion de censure qui serait alors discutée lundi prochain.

Les députés centristes et UDF présents dans l'hémicyle applaudissant Mr Pierre Bérégovoy : spectacle rare... Il est vrai que le ministre de l'économie et des finances venait de reprendre à son compte un des thèmes favoris des centristes et tout particulièrement de MM Bruno Durieux et Edmond Alphandery : la correction des effets de distorsion de la taxe professionnelle : " En tant que maire d'une commune moyenne, c'est une idée qui me parait juste ", a estimé Mr Bérégovoy.

Prudent, le ministre n'avait pas manqué d'expliquer auparavant, sans plus de précision, que certaines propositions de Mr Lajoinie pourraient être éventuellement retenues. Pour l'heure, le gouvernement en est encore à ménager les uns et les autres pour ne compromettre aucune chance d'un passage en douceur. Prenant garde de n'oublier personne, surtout pas le groupe communiste, le ministre de l'économie, répondant à un appel du pied de Mr Louis Mermaz, a annoncé que les crédits de l'aménagement du territoire seraient augmentés. Grande décision car, à la demande du rapporteur de ce budget, Mr Jean-Pierre Balligand (PS), les crédits de ce département, jugés " insuffisants ", avaient été repoussés en commission des finances.

Pour le reste, cette deuxième journée de débat budgétaire a permis aux principaux orateurs de l'Assemblée de passer le budget au crible. Le président du groupe socialiste, Mr Mermaz, s'est montré diplomate et a enveloppé précautionneusement ses piques dans le satisfecit qu'il a accordé au gouvernement. Usant de trésors de dialectique, il n'en a pas moins mis celui-ci en garde en disant en substance : cette année, ça passe parce que l'on se réveille trop tard, mais, en 1990, les choses prendront une autre tournure.

Ce qui a donné en clair : " Le budget à peine voté notre groupe a l'intention de se préoccuper de la préparation de la loi de finances suivante... L'équilibre entre l'exécutif et le législatif sera d'autant mieux assumé et le résultat meilleur quand travaux et discussions auront été menés à l'avance et conjointement. " Le président du groupe socialiste a rappelé au passage les engagements du gouvernement pour l'année prochaine : une mise à l'étude d'une fiscalité nouvelle sur les patrimoines ; une transformation de la taxe d'habitation prenant en compte pour sa part départementale le revenu de l'habitant ; une simulation sur le calcul de la part départementale de la taxe professionnelle à partir de la valeur ajoutée par l'entreprise.

Les députés de l'opposition ne se seront pas privés de placer en porte à faux le ministre et sa majorité : " Aujourd'hui, c'est la fraction dure du PS qui prend sa revanche. C'est un bon budget pour la préparation du congrès du Parti socialiste ; c'est un mauvais budget pour la France et pour l'Europe. Quel dommage ! " s'est exclamé Mr Michel d'Ornano (UDF) tandis que Mr Edmond Alphandery (UDC), sur un ton apitoyé, constatait : " Tiraillés, vous l'êtes, et nous le sentons bien (...). Dans ce contexte économique et social, on aurait pu espérer que vos propres amis politiques aient un comportement responsable. Or, force est de constater qu'ils exploitent contre vous, par des surenchères démagogiques, les revendications sociales. MM Mauroy, Emmanuelli, Mermaz, Dray et quelques autres voudraient-ils pousser à la faute le premier ministre et vous-même qu'ils ne s'y prendraient pas mieux ! "

Le député centriste a regretté que le gouvernement se montre si frileux, même s'il a reconnu que Mr Rocard souhaitait mettre la croissance économique au service du progrès social. " Mais, a-t-il dit, force est de constater que ce budget n'utilise pas de façon optimale les marges de manÓuvre dont il pourrait disposer et que, restant trop souvent au milieu du quai, il est en définitive décevant. "

Mr d'Ornano, qui s'exprimait sans notes, comme d'habitude, a dénoncé le ralentissement de la réduction du déficit budgétaire. Il a expliqué que le gouvernement faisait fausse route en alourdissant l'impôt de solidarité sur la fortune, " un impôt de façade ", " un artifice médiatique ". Pour Mr Edouard Balladur (RPR) le gouvernement a raté l'occasion de baisser de façon substantielle les impôts : " C'est sur ce plan que l'insuffisance est à mes yeux la plus manifeste. Vous nous proposez 15 milliards de baisse d'impôt là où il en fallait plus du double, pour renforcer les entreprises, lutter contre le chômage et préparer le grand marché européen. " L'ancien ministre de l'économie a également estimé que le budget " pénalise les classes moyennes : où est la justice sociale quand on ne fait rien pour la famille et que l'on pénalise le logement des Français ? ".

Le président du groupe communiste, Mr André Lajoinie, n'a pas caché tout le mal qu'il pensait de ce projet de loi de finances mais il l'a fait sur un ton relativement mesuré. Face à " la politique d'austérité qui est la poursuite de la politique de la droite ".

Il s'est rangé dans le camp de ceux qui luttent, dans le secteur public, avec les agents des impôts et les infirmières et, dans le secteur privé, avec les grévistes de Peugeot ou les agriculteurs : " Ce débat budgétaire va-t-il être coupé des réalités du mouvement social ou bien s'inscrire en prise directe avec elles ? Voilà la vraie question. "

C'est dire que la tournure des événements sociaux ne pourra pas ne pas avoir d'influence sur l'attitude des communistes d'ici au vote de vendredi. Mr Lajoinie a ajouté qu'une autre politique était possible : " Celle qui fait du progrès social le moteur de la croissance. Il est temps que la loi fasse reculer l'intransigeance patronale et gouvernementale. (...) Il faut des mesures significatives de justice fiscale permettant plus de justice sociale ", a conclu le président du groupe communiste en rappelant que de la prise en compte des propositions de son groupe dépendrait le vote final.

Les députés ont commencé dans la nuit de mercredi à jeudi l'examen du projet de loi de finances article par article.

La soirée américaine fut rafraichissante, mais un peu mince, mercredi, à la salle Favart, dans le cycle de créations du Festival d'Automne. Deux musiciens venus du jazz, Ornette Coleman et Anthony Braxton, accompagnaient un Texan de soixante-dix-sept ans, Conlon Nancarrow, dont la Pièce no 2 pour petit orchestre ne date pourtant que de 1986.

C'est une page aux rythmes joliment agencés et répartis aux divers instruments, qui a une grâce un peu sèche, mais un côté décontracté, voire désinvolte, et un ton optimiste assez plaisant.

On reconnait le même type de procédé dans trois des trente-sept Etudes que Nancarrow, curieusement, a gravées directement sur un piano mécanique, avec une machine spéciale, et qui ont été transcrites pour un orchestre réduit par Yvar Mikhashov : traits des bois piqués entre les violents accords pachydermiques des deux pianos, jusqu'à ce qu'une certaine harmonie s'établisse (no 5) ; mouvement de tango des pianos où s'insèrent les mélodies souples et les jeux d'échos qui passent d'un instrument à l'autre (no 6) ; rythmes décalés, alternance de tempi, mélodies piquantes, répliques contrariées d'un instrument à l'autre, jusqu'à une conclusion très unanimiste (no 7). Ce sont de petits microcosmes précisément ouvragés et orchestrés qui ont la saveur et le charme acidulé de certaines pièces de Charles Ives.

La Composition no 147 d'Anthony Braxton (commande du Festival d'automne) m'a paru beaucoup moins claire et intéressante. Trois clarinettes y concertent avec un orchestre de chambre. Mais le son est épais et lourd, tourne au charivari sous les hurlements des clarinettes. On ne distingue ni forme ni grande signification, malgré une certaine vitalité un peu grossière.

Autre commande pour le bicentenaire de la Révolution, celle qu'a réalisée Ornette Coleman s'intitule Le pays qui a donné le symbole de la liberté à l'Amérique ! Et peut-être a-t-il évoqué la France dans quelques-unes de ces phrases tendres, de style presque populaire, qui parsèment la partition...

L'Óuvre est à la fois séduisante et déconcertante dans sa simplicité. Après une entrée de trompette sur un tissu assez dense, polytonal, Coleman aligne sagement une collection de solos pour chacun des instruments (il y en a dix-sept), tantôt à découvert, tantôt épaulés par quelques instruments, la contrebasse en pizzicatos, la guitare électrique ou les timbales, le plus souvent, avec vers la fin quelques tutti orchestraux.

La plupart de ces solos ont un ton neuf, une invention et une fantaisie agrémentant " ces petites mélodies acides, gaiement douloureuses, dansantes comme une flamme ", dont parle Francis Marmande (le Monde du 17 octobre). Pourtant, on reste perplexe devant une forme (ou une absence de forme) aussi naive, rudimentaire, qui fait pâlir les dons du musicien.

Ce concert donnait aux Parisiens la joie de retrouver Diego Masson, l'un de nos meilleurs chefs de musique contemporaine, qui ne trouve plus guère à s'employer en France... Il s'est montré, pourtant, toujours aussi précis et pétillant à la tête de l'Ensemble Modern de Francfort, des instrumentistes de premier ordre, un peu raides peut-être dans les " rythmes flottants " d'Ornette Coleman.

Bram Van Velde, classique du vingtième siècle ? En l'accueillant dans son panthéon des modernes aux côtés des Américains Pollock et de Kooning, le Musée national d'art moderne fait plus que réparer un oubli et une injustice : il met Bram Van Velde à son vrai rang, celui de peintre majeur de l'histoire de l'abstraction. Ce Néerlandais né à la fin du siècle dernier a passé l'essentiel de sa vie à Paris, mais il a dû attendre l'extrême fin de son existence pour être enfin célébré comme il le méritait. Son art nait d'une synthèse de l'expressionnisme et du cubisme, mais c'est une synthèse absolument originale, isolée de son époque comme l'homme lui-même le fut parmi ses contemporains.

Syd Straw est une grande amie de Diane Keaton (l'actrice a réalisé le premier clip de la chanteuse) et ce n'est pas très étonnant. Grande, carrément maigre, derrière des lunettes rondes, la géométrie improbable et finalement séduisante de son long visage lui assurerait un rôle dans n'importe quelle comédie new-yorkaise. D'ailleurs, elle avait quitté sa Californie natale pour New-York dans l'espoir de devenir actrice. Après quelques panouilles pour Saturday Night Live, elle a réalisé que sa vraie vocation était sur scène, devant un micro.

Elle a rencontré Anton Fier, le batteur qui est au centre des Golden Palominos, configuration mouvante qui accueille des musiciens qui jouent à la marelle entre jazz et rock. Au moment où elle a rejoint les Palominos, Jack Bruce y côtoyait Carla Bley : "J'ai fait une longue tournée avec eux. Disons que le bus était un peu petit pour des ego de ce calibre." Mais à la fin de la tournée, elle avait accumulé sur des napperons en papier et autres emballages usagés suffisamment de morceaux de chansons pour décider de se lancer dans la carrière.

Elle a signé un contrat avec Virgin Etats-Unis et réussi à convaincre la maison de disques de la laisser produire son premier album. La pochette de Surprise ressemble à une espèce de bottin mondain du rock américain intelligent : Michael Stipe (REM) a coécrit un titre qu'il chante en duo avec Syd ; on retrouve Ry Cooder et Daniel Lanois, Van Dyke Parks et Don Was (de Was not Was). " Ça a posé des problèmes d'emploi du temps monstrueux pour que tout le monde se retrouve en temps et en heure. Et quand on est arrivé au dernier jour de location de studio, il me manquait une chanson. J'étais dans ma voiture et je sentais la panique qui montait.

" Et puis, dans les embouteillages, j'ai commencé à écrire Racing to the Ruins que j'ai fini en arrivant au studio. " D'ailleurs Syd Straw admet que la forme de ses chansons, vers libres et mélodie sinueuse, procède plus de son ignorance des règles du métier que de la volonté de se distinguer à tout prix. Au bout du compte, elle a réussi un album peut-être presque trop riche.

A l'écoute de Surprise, on peut quand même reprendre son souffle avec Hard Times, reprise d'un refrain populaire du dix-neuvième siècle, et Golden Dreams, une ballade simplissime, fruit de sa collaboration avec Lanois.

Il s'agit maintenant d'emmener sa musique sur la route : la chanteuse s'apprête à parcourir les Etats-Unis de campus en collèges, dans l'espoir d'y rencontrer son public naturel, même si elle s'insurge pour la forme en protestant de derrière ses lunettes rondes : " Je ne vois vraiment pas pourquoi on parlerait d'intellectuelle à mon propos ".

Le match de coupe d'Europe de l'UEFA entre le Paris Saint-Germain et la Juventus de Turin, mercredi 18 octobre à Paris, a donné lieu à de brefs mais violents affrontements entre supporters italiens et français.

Les premiers incidents ont eu lieu avant le coup d'envoi aux abords du stade. Des Parisiens ont jeté des pierres contre le car de l'équipe turinoise, endommageant sérieusement le véhicule. Pendant le match, les forces de l'ordre sont intervenues à plusieurs reprises dans la tribune " F " du Parc des Princes occupée par environ deux cents jeunes Italiens, membres d'un groupe de supporters dénommé " Orange mécanique " et réputé d'extrême-droite (le Monde du 5 octobre).

A la sortie du stade, vers 21 h 30, alors que les " ultras " de la Juventus se repliaient en rangs serrés - et libres de toute surveillance policière - vers leurs cars stationnés porte de Saint-Cloud, ils ont été attaqués par des supporters de Paris -SG, parmi lesquels de nombreux marginaux et quelques skinheads, habituellement installés dans la tribune " Boulogne ". Les Italiens ont répliqué à l'aide de bâtons et de barre de fer, brisant des pare-brises de voitures en stationnement et les vitres d'une brasserie.

Plusieurs serveurs de cet établissement ont été blessés (dont un grièvement atteint à la tête) en tentant de s'interposer. Les affrontements ont duré plusieurs minutes avant que la police intervienne, vers 21 h 45. Six compagnies de CRS, soit quatre cent quatre-vingts hommes, avaient été mobilisés pour ce match qui avait attiré trente mille spectateurs dont près de deux mille Italiens.

L'Esprit-de-liberté de Patrick Tabarly risque fort de ne pas être au départ de la deuxième étape de la course autour du monde en équipage (Withbread) le 28 octobre à Punta-del-Este (Uruguay). Arrivé seizième de la première étape, le 6 octobre, l'équipage du voilier - vainqueur de l'édition 1986 de cette épreuve avec Lionel Péan - a eu la mauvaise surprise de se retrouver dans le port sud-américain sans argent ni carte de crédit, sans passeport et sans nouvelles de son armateur.

Grâce à l'aide d'Alain Gabbay et de l'équipage de Charles-Jourdan, l'un des trois voiliers français engagés dans cette course, les équipiers de l'Esprit-de-liberté ont pu être hébergés tandis que Patrick Tabarly revenait à Paris pour tenter d'éclaircir la situation.

A ce jour, le Consortium français de développement et d'armement (CFDA), une société créée pour cette opération par Patrick Dubourg, homme d'affaires bien connu dans les milieux de la voile, n'a pu régler les honoraires du navigateur et n'aurait pas plus honoré les traites de sociétés qui ont fourni du matériel pour la préparation du bateau. Patrick Dubourg n'apparait d'ailleurs pas officiellement dans l'organigramme du CFDA car une décision du tribunal de commerce de Paris en date du 16 décembre 1985 lui interdit de gérer ou de diriger une entreprise commerciale jusqu'en 1995. En 1977, le voilier 33-Export, qu'il avait armé, avait été saisi à l'arrivée de la Withbread. L'homme d'affaires est aujourd'hui encore en procès avec Olivier de Kersauson avec lequel il avait créé une société pour financer la tentative réussie du navigateur contre le record du tour du monde en solitaire.

Après avoir rencontré son financier, mercredi 18 octobre, le frère cadet du plus célèbre navigateur français aurait obtenu des assurances sur le versement ultérieur des honoraires et espérait réunir le budget complémentaire de 2,2 millions de francs sur huit mois qui lui permettrait de poursuivre la course. Patrick Tabarly se donnait jusqu'à vendredi 20 octobre, pour trouver une solution et la proposer à son équipage.

La " mission Sastre ", crée au mois de mai afin d'étudier les moyens d'assainir le football français, a remis à Mr Roger Bambuck, secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, son rapport. Les championnats nationaux devraient être réorganisés ; les rapports entre la Fédération et la Ligue, ainsi que les relations avec les chaines de télévision, devraient être réaménagés.

En mai, à la suite des nombreuses affaires qui avaient secoué le football français (le Monde du 13 mai) sur fond d'élimination de la prochaine Coupe du monde, Mr Roger Bambuck, secrétaire d'Etat à la jeunesse et aux sports, avait confié à Mr Fernand Sastre, ancien président de la Fédération française de football (FFF), une mission : " Faire des propositions concrètes pour que le football français retrouve son rang. " L'objectif était clair : établir un bilan de santé du " malade " et prescrire les remèdes, quitte à remettre en question les structures et les personnes en place.

Les groupes de travail, réunissant de nombreuses personnalités (anciens joueurs, présidents de club, maires...), ont rendu au secrétaire d'Etat leurs conclusions qui seront connues officiellement mercredi 25 octobre. Il ne s'agit que de propositions. Les autorités du football ne seront pas obligées de les appliquer. Mais ni le président de la Fédération, Mr Jean Fournet-Fayard, ni celui de la Ligue, Mr Jean Sadoul, ne sont réellement en mesure de s'y opposer.

La proposition la plus spectaculaire concerne l'organisation des championnats professionnels. Le football français se dirigerait vers une hiérarchie semblable à celle en vigueur en Italie. La première division serait réduite de vingt à dix-huit clubs. Ce resserrement de l'élite permettrait d'alléger le calendrier (notamment au bénéfice de l'équipe de France, dont les joueurs seraient moins sollicités) et d'élever le niveau de la compétition. La deuxième division, actuellement constituée de deux groupes de dix-huit équipes, serait quant à elle transformée en un Championnat de France B à poule unique, réservée exclusivement à des clubs dotés du statut professionnel. La troixième division, qui comprend aujourd'hui six groupes de seize équipes, deviendrait un championnat ouvert à des clubs professionnels ou promotionnels (semi-professionnels) répartis en deux poules.

Ce schéma de réforme ne pourrait entrer en vigueur au plus tôt qu'au début de la saison 1991-1992. Afin de montrer leur " bonne volonté ", les présidents de club s'étaient (timidement) déclarés favorables à une refonte de l'élite, lors de l'assemblée générale de la Ligue, le 17 juin à Nice (le Monde du 20 juin).

Outre ces changements " sportifs ", le rapport de la " mission Sastre " préconiserait des mesures aboutissant à une nouvelle répartition des pouvoirs entre la Fédération et la Ligue nationale.

La toute-puissance de cette dernière et de son président Jean Sadoul, âgé de soixante-dix-huit ans, avait été vivement critiquée lors des affaires de la saison dernière. Il semblerait donc que la mission lui porte de nouveau un coup sévère : la Fédération serait donc appelée à contrôler davantage les activités du football professionnel.

Enfin, un code de conduite devrait être établi afin de réglementer les rapports entre le football et la télévision. L'apparition de Canal Plus puis la privatisation de TF1 ont entrainé, ces dernières saisons, la multiplication des " exclusivités " engendrant des conflits sur le droit d'utilisation des images. La " mission Sastre " souhaiterait clarifier les règles du jeu. Antenne 2, chaine publique qui ne peut s'aligner sur les tarifs pratiqués par ses concurrentes privées, serait la principale bénéficiaire de cette nouvelle donne.

Elle aurait notamment le droit de retransmettre trois matches de l'équipe de France dans l'année. Ces propositions sur l'audiovisuel devraient se heurter à la solidité des contrats en vigueur entre les autorités du football et les différentes chaines (TF1 pour l'émission " Télé-Foot " et certains matches, Canal Plus pour l'équipe de France, le championnat et les Coupes d'Europe), et n'entreront donc en vigueur que progressivement.

Le détail du rapport devrait être connu dans les jours qui viennent. Selon le nouvel hebdomadaire le Sport, qui en révèle le contenu dans son numéro du 20 octobre, il serait également question de l'instauration d'un contrôle régulier de la situation financière des clubs par le ministère des finances, de nouvelles réglementations concernant les dépôts de bilan, de la nomination d'un " Mr Pré-formation " chargé de redéfinir la stratégie en matière de formation des enfants et, enfin, de l'implantation d'aires de jeu dans les grandes villes pour relancer la pratique de ce sport.

Les clubs français engagés dans les différentes compétitions européennes de football ont connu, mercredi 18 octobre, des fortunes diverses. Le Paris-Saint-Germain, battu au Parc des Princes par la Juventus de Turin (0-1) en match aller des seizièmes de finale de la Coupe de l'UEFA, parait mal parti pour se qualifier lors de la seconde manche, mercredi 1er novembre, en Italie.

Les Parisiens, emmenés par le Franco-Yougoslave Safet Susic, auraient pu marquer à deux reprises en première période mais Zlatko Vujovic et Christian Perez ont frappé deux fois sur les poteaux. Les joueurs de la capitale, qui ont sans doute disputé leur meilleur match depuis le début de la saison, se son inclinés en seconde mi-temps sur un but de l'attaquant portugais Rui-Barros.

Les trois autres équipes françaises encore en lice ont réalisé de bonnes prestations. En Coupe de l'UEFA, les Sochaliens sont allés tenir en échec les Italiens de la Fiorentina (0-0) à Pérouse, et Auxerre s'est facilement imposé en Finlande contre Rovaniemi (5-0). En Coupe des champions, l'Olympique de Marseille a dominé l'équipe grecque de l'AEK Athènes (2-0) au stade-vélodrome (buts de Jean-Pierre Papin et du Grec Stelios Manolas contre son camp).

Après un sans-faute lors du premier tour (cinq équipes qualifiées sur cinq), le football français risque donc de perdre au moins deux de ses représentants lors des matches retour. L'AS Monaco, tenu en échec à domicile par le Dynamo de Berlin (RDA), mardi 17 octobre (le Monde du 19 octobre) en Coupe des vainqueurs de coupe, est en effet également en position délicate.

La double opération annoncée par Eurocom (le Monde du 19 octobre) désigne plus que jamais l'achat d'espaces comme nouveau terrain d'affrontement entre grands groupes publicitaires. Le rapprochement de la filiale d'Havas et du groupe Carat des frères Gross constitue un pas de plus dans la concentration, que ne manqueront pas de critiquer leurs challengers.

En créant le réseau international EWDB (Eurocom, WCRS, Della Femina, Ball), dont il détient désormais la majorité, et en achetant 14,9 % de la holding britannique WCRS Plc, le premier groupe publicitaire français, Eurocom, fait d'une pierre trois coups.

Il s'assure d'abord une tête de pont décisive outre-Manche et la maitrise complète d'un second réseau international d'espaces, au côté d'HDM, dont il doit partager le management avec ses alliés Young et Rubicam et Dentsu.

Sous la nouvelle bannière EWDB (16,5 milliards de francs de chiffre d'affaires, au douzième rang mondial), Eurocom peut regrouper toutes ses agences françaises (à l'exception du pôle HDM), mettant ainsi fin à une dispersion des enseignes, qui pénalisait son développement et entrainait de nombreux conflits. Ainsi rangées en deux lignes de bataille, les agences du groupe Eurocom vont pouvoir lancer des offensives vers l'étranger, en accompagnant sur les trois continents leurs grands clients.

Mais le troisième volet des accords est peut-être le plus important. Eurocom et les frères Gross seront les deux actionnaires principaux, à parité, de WCRS Plc, qui contrôle à 100 % Carat Espace, la première centrale d'achat française, déjà bien implantée en Europe, où elle réalise 23 milliards de francs de chiffre d'affaires. Ce contrôle commun officialise des liens tissés de longue date entre Eurocom et les frères Gross, les deux groupes s'étant constitués dans les années 70.

L'association permettra au premier groupe publicitaire français d'" aborder le marché européen de l'achat d'espaces sous le chapeau de Carat ", selon un dirigeant d'Eurocom. Ce regroupement des forces est rendu nécessaire par la concentration croissante dans ce secteur. Après avoir longtemps boudé l'achat d'espaces - spécialité française, qui consiste à acheter en gros l'espace publicitaire des médias en négociant à la baisse les tarifs, - les grandes agences américaines ont, en effet, mis les bouchées doubles pour rattraper leur retard. Ainsi, Publicis s'est allié cette année avec Interpublic (Lintas, Mac Cann) et Idemedia pour former un groupe européen opérationnel dès 1990.

Premier groupe publicitaire mondial, le britannique Saatchi et Saatchi, a constitué, pour sa part, une filiale spécialisée, Zenith. Enfin, sous l'appellation de The Media Partnership, les groupes WPP (Ogilvy, J. Walter Thompson) et Omnicom (DDB-Needham et BBDO) ont créé leur propre centrale d'achats, que devraient rejoindre à la fin du mois plusieurs groupes, dont Grey et les français BDDP et RSCG.

Ces derniers, après avoir tenté de regrouper leurs forces sur le marché français, pour faire face aux mastodontes hexagonaux Eurocom et Carat, ont préféré rejoindre la principale centrale d'Europe. Car c'est maintenant sur l'ensemble du continent que se joue la bataille, d'autant plus âpre que se multiplient les chaines privées de télévision et que se concentrent les annonceurs.

C'est pourtant en France que la nouvelle alliance Carat-Eurocom risque de déclencher les critiques. Même si plusieurs publicitaires saluent la percée française outre-Manche, le poids conjugué de Carat et d'Eurocom sur la scène française en inquiète plus d'un.

Selon les estimations, Carat et Eurocom pèsent chacun de 20 % à 25 % du marché français de l'achat d'espace publicitaire. Leur association risquerait donc d'attirer l'attention du Conseil de la concurrence, qui critiquait sévèrement, il y a deux ans, les pratiques dans ce secteur. C'est sans doute pour désarmer a priori les critiques que les dirigeants d'Eurocom expliquent que l'achat d'espace en France continuera d'être géré séparément par Carat, d'une part, par les filiales spécialisées d'Eurocom, d'autre part.

Le gouvernement accueille de façon sélective les mesures prises par son prédécesseur pour la garde des enfants, même s'il veut éviter de " troubler les familles " par de nouvelles modifications, après celle apportées au système par Mme Barzach en 1986-1987.

Ainsi a-t-il renoncé à modifier à nouveau l'" allocation parentale d'éducation " (APE, 2 578 F par mois aujourd'hui) versée à la naissance d'un enfant, à partir du troisième, et pour trois ans au parent qui se consacre à son éducation bien qu'elle profite surtout aux mères au foyer depuis qu'en 1987, Mme Barzach en a étendu le champ en supprimant totalement l'exigence d'une activité professionnelle antérieure. L'APE, en effet, grâce à une prospection systématique effectuée par les caisses d'allocations familiales, a connu un grand succès (200 000 bénéficiaires).

Mais s'il y a un " héritage " que l'on ne refuse pas, ce sont les " contrats-enfance " passés entre les caisses d'allocations familiales et les collectivités locales. Ils permettent de prendre en charge une partie (en général de l'ordre de 30 %) du coût de fonctionnement de tous les systèmes de garde d'enfants de moins de six ans (de la crèche au centre de loisirs en passant par la halte-garderie). Ils ont élargi la formule des " contrats-crèches ", institués en 1982, et qui n'ont qu'à moitié réussi (ils ont permis cependant d'ouvrir 20 000 places de crèche).

Parallèlement, la CNAF a simplifié cette année sa mode de tarification : au lieu de sept tarifs différents selon le type d'équipement, il n'y en a plus que deux, selon que l'accueil est temporaire ou permanent. Fin 1989, trois cents contrats devraient être signés.

La politique familiale va-t-elle sortir de sa léthargie ? Le gouvernement devrait prochainement présenter un plan d'amélioration de l'aide aux familles. Celui-ci porte sur les trois orientations retenues dès l'an passé : la garde des jeunes enfants, la fin de la scolarité obligatoire et le logement. De leur côté, les députés, au cours de la discussion du projet de budget pour 1990, qui a commencé la nuit dernière, ont porté de 13 000 F à 15 000 F la déduction fiscale pour frais de garde d'enfant.

Le ministère de la solidarité est aujourd'hui poussé à relancer la politique familiale par le désir d'annoncer des mesures " positives " en matière de protection sociale, même modestes, et pas seulement des économies ou des prélèvements nouveaux ; les partenaires sociaux réclament que les excédents de la branche " famille " du régime général, qui devraient atteindre cette année 4 milliards de francs, ne servent pas seulement à combler le déficit des retraites...

Le dossier de la garde des jeunes enfants est le plus avancé. Dès l'an dernier, le ministère prévoyait de " légaliser " la " prestation de services des assistantes maternelles " (PSAM) : cette prise en charge des cotisations sociales (patronales et salariales) pour la rémunération d'une assistante maternelle ne serait plus accordée par les caisses d'allocations familiales dans la limite de leurs crédits d'action sanitaire et sociale, mais attribuée automatiquement sur simple demande des familles (1). Pour plus de facilité, les caisses ne rembourseraient plus les sommes a posteriori, comme actuellement, mais paieraient directement les cotisations.

On espère ainsi accroitre sensiblement le nombre de bénéficiaires. Aujourd'hui, en effet, 45 000 familles seulement reçoivent la PSAM, alors que 150 000, estime-t-on, font garder leurs enfants par une nourrice ou une assistante maternelle, un mode de garde utilisé notamment par les familles modestes destinatrices de la PSAM.

Parallèlement, les cotisations sociales des assistantes maternelles, aujourd'hui forfaitaires, deviendraient proportionnelles à leur rémunération, selon la règle commune, ce qui en doublera le montant (2) et améliorera les droits à la retraite des intéressés. Par ce biais, on espère faire sortir de la clandestinité une partie des nourrices " au noir ". Même sans cela, la mesure serait relativement peu coûteuse pour le régime général de la Sécurité sociale (140 millions de francs), l'essentiel de la dépense (600 millions de francs au total) consistant en transferts de la branche famille à la branche vieillesse.

En fait, le projet avait été stoppé au début de l'année par la décision de la Cour européenne de justice obligeant la France à verser aux travailleurs étrangers originaires de la CEE toutes les prestations familiales légales, quel que soit le lieu de résidence de leurs enfants.

L'accord conclu entre les ministres des affaires sociales européens permet de le débloquer, en excluant du champ d'application de l'arrêt les prestations liées, comme la PSAM, aux conditions de vie dans un pays donné (le Monde du 25 mars et du 8 juin).

Au titre de la fin de la scolarité, trois mesures ont été retenues. D'abord, on reportera de seize ans onze mois à dix-huit ans l'âge limite de versement des allocations familiales, comme l'a souhaité la commission " protection sociale " du Xe Plan. Cette prolongation qui coûterait un peu plus de 400 millions de francs, ne toucherait que 50 000 familles (sur 3,6 millions de bénéficiaires des allocations familiales), mais sans doute parmi les plus défavorisées : le versement des allocations familiales est déjà maintenu jusqu'à vingt ans pour les enfants qui continuent des études et pour les stagiaires de la formation professionnelle.

Parallèlement, on prolongera jusqu'à dix-huit ans (au lieu de seize) le versement de l'allocation de rentrée scolaire, pour tenir compte de la prolongation spontanée de la scolarité. Cette mesure toucherait un public beaucoup plus large (2,5 millions de familles), d'où son coût plus élevé : 260 millions de francs. Mais elle concernera essentiellement des familles modestes, le plafond de revenu y donnant droit étant assez bas.

Troisième mesure - évoquée aussi par la commission du Plan, - la prolongation des majorations pour âge accordées aux familles de trois enfants, qui disparaissent lorsque l'ainé atteint vingt ans, même s'il reste à la charge de ses parents.

C'est sur l'aide au logement des familles que l'on attendait le plus le gouvernement, qui a présenté le logement comme une de ses priorités. Mr Michel Rocard n'avait-il pas souligné le 20 janvier, devant la conférence annuelle de la famille, que " deux cent mille familles qui auraient droit à l'allocation-logement n'en bénéficient pas " ?

Pourtant, les projets actuels restent timides et dispersés. De nouvelles catégories (jeunes de plus de vingt-cinq ans logés en foyer ou bénéficiaires de l'allocation d'insertion) vont avoir droit à l'allocation-logement, après les bénéficiaires du revenu minimum d'insertion l'an dernier.

Mais cela ne concerne pas directement les familles. Pour celles-ci, la CNAF avait envisagé, dès 1987, une prospection systématique des bénéficiaires potentiels de l'allocation-logement, comme on l'a fait pour l'APE (voir encadré). Mais au secrétariat d'Etat à la famille, on est sceptique sur les résultats d'une telle opération - peut-être en raison de son coût potentiel (1 milliard de francs d'allocations supplémentaires)...

Une seule amélioration est acquise : elle consiste à assouplir les normes de peuplement du logement pour l'attribution de l'allocation. Malgré de multiples dérogations, celles-ci empêchent encore des familles nombreuses de recevoir l'allocation, et donc d'améliorer leurs conditions d'habitat : cela revient, souligne-t-on, à " aider moins les plus mal logés ". Du côté de la CNAF, on souhaiterait aussi rapprocher les barèmes de l'allocation-logement (versée par les caisses d'allocations familiales) et ceux de l'aide personnelle au logement (accordée par le Fonds national de l'habitat pour certaines catégories de logements).

Cela fait partie d'un ensemble de " simplifications et d'améliorations " (une soixantaine au total) proposées par la CNAF. Le secrétariat d'Etat en a retenu une vingtaine. Parmi des mesures de simplification administrative (pour les familles ou les caisses) figurent cependant des dispositions plus généreuses, par exemple l'alignement du complément familial (753 F par mois actuellement) sur le montant de l'allocation pour jeune enfant (831 F) : en raison du nombre de bénéficiaires, cela ne représente pas moins de 700 millions de francs en année pleine.

En revanche, la prolongation du versement des allocations familiales et les améliorations apportées à la garde des enfants permettent de supprimer des prestations devenues " socialement obsolètes ". Il s'agit du supplément de revenu familial (SURF) accordé depuis 1978 à des mères au foyer à faible revenu, touché aujourd'hui par 17 000 familles seulement, et de l'allocation pour jeune fille au foyer (versée pour celles de plus de seize ans qui gardent leurs frères et sÓurs plus jeunes), jugée, de plus, sexiste. Cela économiserait 59 millions de francs...

L'intergroupe parlementaire de l'opposition a décidé, jeudi matin 19 octobre, de déposer une motion de censure contre la première partie de la loi de finances si Mr Michel Rocard engageait la responsabilité de son gouvernement sur ce texte, vendredi soir. Cette décision, prise en séance plénière par tous les députés RPR, UDF et UDC et au vote par tête, était aussi destinée à souligner l'union de l'opposition par contraste avec ce qui s'était passé lors du vote de la loi de programmation militaire, où, seul le RPR avait déposé une motion de censure... Mr Chirac qui était présent assistera comme député de la Corrèze à chaque réunion mensuelle de l'intergroupe parlementaire. En revanche, il ne participera pas aux sessions de Comité de coordination de l'opposition où le RPR sera représenté par Mr Juppé, secrétaire général du mouvement.

L'unanimisme que l'opposition souhaite mettre en valeur avait été illustré, mercredi 18 octobre, lors de la réunion des dirigeants de tous les partis de l'opposition qui s'étaient mis d'accord pour réunir en janvier prochain une "convention" consacrée à l'éducation et à la formation. D'autres conventions à thème précéderont la tenue des états-généraux de l'opposition fin 1990, qui élaboreront un projet pour l'alternance. MM Giscard d'Estaing, président de l'UDF, et Alain Juppé, secrétaire général du RPR, se sont félicités de voir ainsi lancée la "dynamique de l'union" qui associe toutes les formations, des plus grandes aux plus petites, puisque désormais le CNI de Mr Briant et le Club 89 de Mr Aurillac siègent aux côtés du RPR, tout comme les petites formations de l'UDF qui sont représentées par leurs dirigeants respectifs.

L'ancien président de la République a dit sa satisfaction : "L'opposition travaille dans un esprit d'union, elle marque des progrès et est en train de se construire." Pour Mr Juppé aussi "l'union avance" et "le mouvement gaulliste en est la force motrice".

Ainsi d'un coup, d'un seul, le vent a tourné. On ne se quitte plus dans l'opposition après s'y être allègrement divisé. Intergroupe, reconnaissance des courants, assemblées communes, conseil supérieur ou comité de coordination, toutes les configurations sont subitement acceptées pour se retrouver, se rassembler, se concerter, en un mot s'unir. Cette belle unanimité ainsi proclamée avec quelque ostentation est-elle solidement bâtie ou relève-t-elle de la méthode Coué ? Les rancunes accumulées ont-elles été sincèrement jetées par tous à la rivière ? Y a-t-il au contraire un relatif progrès, comme le reconnait Mr André Santini, président du PSD, lorsqu'il dit : "Il n'y a pas encore l'amour, mais il y a déjà les gestes" ?

Même cela n'est pas tout à fait acquis, au moins au sein du Parti républicain. La réunion mardi soir 17 octobre du comité directeur de cette formation avait été rapportée à la presse par les proches de Mr François Léotard comme une manifestation unanime de solidarité, de volonté de relance du PR et de réforme de l'UDF (le Monde du 19 octobre). La surprise fut donc grande parmi certains membres de cette instance à la lecture dans la presse de comptes rendus aussi euphoriques.

Aussitôt les mises au point sont venues de plusieurs personnalités proches de Mr Giscard d'Estaing et d'amis de Mr Alain Madelin, écarté du poste de secrétaire général, pour en donner une description totalement différente, sinon quand aux décisions prises, du moins quant à l'ambiance dans laquelle elles sont intervenues. Ainsi Mr Roger Chinaud, sénateur de Paris, qui, depuis que Mr Léotard préside le PR, semblait quelque peu mis à l'écart n'a pas mâché ses mots pour dénoncer dans le maire de Fréjus " le champion des coups médiatiques qui ne peuvent suffire comme base d'action politique " , mais aussi " les petites combines et les sales ambitions " qui conduisent sur " une voie suicidaire ". L'ancien secrétaire général des républicains indépendants a encore lancé " Lorsqu'on est chef de famille, l'image ne suffit pas, il faut de la cohérence, du solide, de la fidélité. Il faut savoir contrôler ses nerfs. "

Tout était dit dans ce réquisitoire même si Mr Chinaud s'est ensuite excusé de sa sévérité verbale.

Mr Jean Clouet, maire de Vincennes, pondéré sénateur du Val-de-Marne et réputé représenter la base giscardienne, n'a pas hésité à qualifier Mr Léotard de " trapéziste ", expliquant : " Les européennes ont été une victoire, mais tu nous as dit que c'était une défaite ; déjà, tu étais parti vers le RPR. Quand tes électeurs t'y ont rejoint, tu étais déjà chez Méhaignerie. Nos électeurs en ont assez de courir. Il faut que le chemin choisi soit le chemin suivi ! "

Mr Léotard a récusé les termes utilisés par Mr Chinaud : " Je n'accepte pas les critiques fondées sur les rancÓurs et l'impuissance. " Se disant fort de l'appui des militants du PR, il a mis au défi Mr Chinaud de proposer une motion contre lui à la Convention nationale de Charenton, le 28 octobre, affirmant : " Si je suis battu, je démissionnerai le soir même. " Quant aux coups médiatiques, il a indiqué que dans ce domaine " d'autres étaient plus doués " que lui, visant avec évidence Mr Giscard d'Estaing. Il a toutefois reconnu que sa présence à Ramatuelle cet été aux universités centristes avait pu prêter à confusion à cause de " la force de l'image ".

Mr Hervé de Charette, député du Maine-et-Loire, a plaidé pour le dialogue, en demandant que l'on cesse " d'accuser celui qui ne pense pas comme nous. Ne songeons pas à imposer d'avance une ligne à Charenton ". Mr Philippe de Villiers, élu de Vendée, a souhaité que Charenton " ne soit pas un replâtrage optique ni un simulacre pour redorer une légitimité blessée ". MM Jacques Blanc et Willy Dimeglio sont en revanche venus au secours de leur chef. L'attitude de Mr Gérard Longuet, bien que nouveau secrétaire général, a été jugée par certains assez peu chaleureuse pour Mr Léotard.

Derrière cette remise en cause de son président se profile un débat plus aigu sur l'avenir du PR au sein de l'UDF et sur l'attitude à avoir vis-à-vis du président de celle-ci, Mr Valéry Giscard d'Estaing. Mr Alain Griotteray, député du Val-de-Marne, a prévenu qu'il n'accepterait pas que la convention qui se tiendra dans sa ville tourne " à l'anti-giscardisme ". Mr Pascal Clément, ex-barriste, a affirmé : " Giscard est en train de faire une remontée remarquable. Nous devons accepter cette remontée. Ne faisons pas de l'UDF une machine à régler les comptes. " Durant toute cette réunion, Mr Charles Millon est resté quasiment muet, après avoir refusé l'offre de Mr Léotard de prendre une des vice-présidences du parti pour ne pas la cumuler avec la présidence du groupe UDF.

Ainsi, de plus en plus, trois lignes apparaissent nettement au sein du PR. La première avec Mr François Léotard, qui ne veut plus d'une UDF dirigée par Mr Giscard d'Estaing et qui souhaiterait privilégier une alliance tactique avec Mr Pierre Méhaignerie (CDS) et Alain Juppé (RPR). Une deuxième ligne est incarnée par Mr Longuet qui, avec le poste de secrétaire général qu'il vient de recevoir, a dorénavant la haute main sur les fédérations PR. Pour l'ancien ministre des PTT, il s'agit de miser avant tout sur un PR fort et de jouer la carte de la nouvelle génération contre la tentative d'encerclement esquissée par " les vieux ". Enfin, une troisième ligne avec Mr Alain Madelin, suspect, bien qu'il s'en défende, d'être passé dans le camp giscardien. Pour l'ex-secrétaire général du PR, il s'agit d'arrimer solidement le PR à l'UDF car une UDF solide est, selon lui, la seule façon de tenir la dragée haute au RPR, qui reste à ses yeux hégémonique.

Au total, pour les uns comme pour les autres, le positionnement péniblement recherché du PR et de l'UDF demeure conditionné par la puissance de l'allié RPR.

Le Parti communiste va-t-il connaitre sa troisième crise en cinq ans ? Aux "rénovateurs" et aux "reconstructeurs" succèdent les "refondateurs". Instruite par les crises précédentes, la direction du PCF ne souhaite pas voir s'en développer une nouvelle, à un an du vingt-septième congrès. Tous les premiers secrétaires fédéraux ont été convoqués à cette fin, jeudi 19 octobre, à Paris.

"Il y a, comme il est normal dans un parti démocratique, débat, confrontation des idées, et c'est la majorité qui tranchera les différends existants." Cette appréciation de Mr Georges Marchais concerne le Parti communiste au sein duquel Mr Charles Fiterman trace les grandes lignes d'une politique autre que celle du secrétaire général (le Monde du 18 octobre). Le "débat" s'est engagé, par exemple, dès lundi 16 octobre, au lendemain de la dernière réunion du comité central, devant le comité fédéral du PCF de Paris. En présence de Mr Paul Laurent, membre du secrétariat du comité central, il a été très clairement indiqué qu'une nouvelle contestation ne devait pas voir le jour dans les rangs du parti. Les deux anciens ministres, MM Fiterman et Le Pors, considérés par Mr André Lajoinie comme des nostalgiques de l'austérité, ont été, une nouvelle fois, pris pour cible. Le bûcher n'est pas promis aux hérétiques mais le "débat" ne leur semble pas conseillé.

L'équipe de Mr Marchais devait cadrer, jeudi au siège du parti, la réflexion des responsables de fédération chargés de faire descendre vers le bas la tactique décidée en haut. Dans la résolution approuvant à l'unanimité le rapport de Mr Marchais présenté devant le comité central, il avait été décidé, de façon un peu inhabituelle, de faire " monter " à Paris les premiers secrétaires fédéraux " afin d'examiner toutes les implications pratiques " qui pouvaient découler de la réunion du " parlement communiste " où MM Fiterman et Le Pors avaient été mis en accusation.

La position critique de l'ancien ministre d'Etat, qui propose de " refonder une identité communiste moderne ", trouve un écho chez les opposants plus anciens. Ainsi, Mr Louis Aminot, adjoint au maire de Brest et dirigeant " rénovateur ", considère que les observations de MM Fiterman et Le Pors " rejoignent celles que nous formulons depuis des années ". Mr Aminot estime que " la démarche des deux dirigeants communistes est un encouragement pour tous les militants qui veulent que la gauche retrouve, au plus vite, le chemin de l'union et son élan transformateur. Leurs propositions reflètent le besoin de renouveau de la vie politique ".

Proche de Mr Marcel Rigout, ancien ministre lui aussi et dirigeant " reconstructeur ", le maire de Saint-Junien (Haute-Vienne) se félicite, par une allusion lourde de sens dans les rangs du PCF, de la démarche de Mr Fiterman. Maire de la plus ancienne municipalité communiste de France.

Mr Mazoin n'hésite pas à comparer la lutte des " reconstructeurs " avec celle des résistants sous l'Occupation : " Au début, les résistants n'étaient pas nombreux, il y avait des communistes, des socialistes et même des chrétiens et des Croix de feu (anciens combattants de 1914-1918 représentant la droite nationaliste), qui n'étaient pas d'accord. Mais ensuite ils ont été très nombreux à l'arrivée, comme dans tous les combats libérateurs."

Mr Claude Poperen, ancien membre du bureau politique et dirigeant " reconstructeur ", a indiqué dans une interview au Quotidien de Paris de mercredi que la direction du parti " prétend jouer l'ouverture, mais ce n'est qu'une attitude de façade ", en soulignant que " si le débat ne se mène pas, alors le PCF connaitra un nouvel effritement ".

Selon Mr Poperen, " le triumvirat " constitué par MM Marchais, Leroy et Plissonnier " tient la maison. La moyenne d'âge doit être de plus ou moins soixante-dix ans ", dit-il. " Il n'y a rien à attendre de Jean-Claude Gayssot (membre du secrétariat du comité central, chargé de l'organisation et considéré comme le dauphin de Mr Marchais) et de quelques autres qui seront les dignes héritiers de la ligne Marchais, poursuit Mr Poperen. L'appauvrissement de la réflexion collective, la marginalisation de tous les opposants, occultent toute possibilité de rélève. "

Enfin, Mr Marcel Rosette, ancien président de l'Association nationale des élus communistes (ANECR), ancien président du groupe communiste du Sénat et ancien membre du comité central, conteste la façon dont le secrétaire général du parti a présenté devant le comité central, selon la version donnée par l'Humanité, l'entretien qu'il a eu avec lui, le 4 octobre. Après avoir envoyé à chaque membre du comité central un document mettant en cause la politique et le fonctionnement du parti, Mr Rosette avait été invité à rencontrer Mr Marchais. Alors que le secrétaire général, selon le quotidien communiste, avait déclaré que Mr Rosette reconnaissait que certaines de " ses interrogations et critiques reposaient sur un malentendu ", l'intéressé affirme qu'au cours de cet entretien " il n'a pas été question de malentendus " et que, au contraire, Mr Marchais " s'est refusé à répondre " à la critique selon laquelle " la direction du parti s'écarte de la stratégie élaborée aux 22e et 23e congrès, stratégie qui traçait une voie démocratique pour un socialisme démocratique".

La Suisse serait-elle, au Canada, considérée comme " moins étrangère " que la France ? L'université de Toronto vient en effet d'intenter une action en justice devant la cour suprême de l'Ontario pour empêcher Gonnaught Bio Sciences, quatrième fabricant mondial de vaccins, de passer sous le contrôle de l'Institut Mérieux (groupe français Rhône-Poulenc). L'avocat de l'université s'appuie sur les termes d'un vieil accord passé quand ladite université avait vendu Connaught au gouvernement fédéral, qui l'avait ensuite privatisé. Cet accord prévoyait l'impossibilité de vendre Connaught à des intérêts étrangers. Or l'université soutient en même temps la candidature du groupe suisse Ciba-Ceigy, initiateur de la première OPA. Il est vrai que la firme de Bâle a promis de dépenser 15 millions de dollars dans d'autres universités ou laboratoires canadiens. Le sentiment nationaliste canadien s'émousserait-il à la mesure de l'aide fournie à la recherche nationale ?

" Les managers doivent devenir des mutants volontaires et ne plus se contenter comme aujourd'hui de faire vivre les mutations à leurs subordonnés ", ils doivent aussi " maitriser les systèmes d'innovation pour éviter les exclusions ". Pour ouvrir le débat des deuxièmes Journées prospectivesdu Monde tenues à Lyon les mercredi 18 et jeudi 19 octobre, Mr Yves Lasfargue, directeur du centre de recherche de l'Institut français de gestion, a proposé un tableau provocateur des " hommes de l'industrie de demain ".

A l'inverse des discours complaisants que l'on entend habituellement sur " l'excellence " et des divers clichés rassurants sur l'élite gestionnaire (les " meilleurs "), Mr Lasfargue a repéré six évolutions que les managers français ne devront absolument pas manquer, les " 6 M ". Sous peine de devenir des marionnettes ou des " mutés ", ils devront dans les prochaines années se transformer en " mutants, maitrisant les changements, meneurs, mobiles, médiateurs et mixtes ". Ce dernier point est essentiel : les femmes représentent 25 % des cadres des entreprises et à peine 5 % des cadres supérieurs.

Si le cadre refuse les changements technologiques (le " technopathe " répugne à taper sur un clavier de micro-ordinateur) et se contente de vivre l'innovation à travers des gadgets (le téléphone mobile, si valorisant) il deviendra un " techni-chien-chien " attaché à son entreprise par des chaines de communication électronique. S'il n'a pas appris à devenir un vrai meneur et un vrai médiateur, il ne sera plus que l'un des rouages de la masse de manÓuvre de la direction. Comme chez Peugeot.

L'analyse d'Yves Lasfargue dérange au moment où l'on reparle, une fois de plus, du malaise des cadres. Mais il faut regarder les choses en face - et les débats de Lyon y ont contribué : si la France veut redevenir compétitive au sein du l'Europe industrielle, elle devra s'appuyer sur un encadrement rénové de fond en comble. Un défi pour les écoles et les universités, une révolution culturelle dans les entreprises.

L'auteur a voulu décrire et démonter tous les vices de la politique sur le continent noir, cette somme baroque d'idéalisme fou et de mesquinerie la plus sotte, de rêve et de réalisme cru, de courage et de lâcheté, du côté du pouvoir et de celui des petites gens, du côté des palais et de celui des cases déglinguées.

Une interprétation folklorique était le premier péril à éviter dans la mise en scène et, le second, une quelconque tendresse pour les protagonistes. Gabriel Garran n'a pas réussi à les éviter. L'interprétation était, elle aussi, un écueil. La durée et l'envergure de la pièce exige, certes, des comédiens qui tiennent leurs personnages d'un bout à l'autre du spectacle.

Ce n'est malheureusement pas le cas. D'autant que, en les entrainant sur la pente dangereuse de l'analyse psychologique, voire psychopathique, le metteur en scène les a placés en porte-à-faux avec les intentions du texte, plus dur, plus froid, plus sombre que ce spectacle décevant où seul, dans le rôle-titre, Bakary Sangare tire son épingle de ce jeu de massacre.

"REPRENDRE l'offensive politique et idéologique " : la promesse faite par le successeur d'Erich Honecker, Egon Krenz, aussitôt après sa nomination comme secrétaire général du SED, mercredi 18 octobre, a dû donner des sueurs froides à ceux qui tablaient sur un nouveau langage à Berlin-Est. Les premières réactions dans les milieux d'opposition et dans les Eglises sont proches de la déception. Après la tension, puis l'euphorie de ces dernières semaines, en revient-on au cours ancien ?

Le nouveau numéro un est-allemand a innové dans la forme. Interrogé par la télévision d'Etat, il s'est efforcé de " faire jeune ", de parler franc. " Du travail, encore du travail, mais du travail qui donne de la joie et qui sert tout le monde ! ", s'est-il exclamé en souriant aux caméras. Il a même trouvé un ton lyrique pour s'apitoyer sur ces pères et ces mères qui pleurent leurs enfants partis à l'Ouest.

MAIS, sur le fond, son message au comité central est clair : si des réformes sont à faire, c'est au parti d'en décider et de trouver en lui les forces nécessaires pour retrouver " un rapport de confiance avec la population ". Car la perestroika n'est pas exempte, selon lui, de " phénomènes dérivés ", qui le remplissent d'" inquiétude ". Même l'ouverture constatée la semaine dernière dans les médias semble menacée : la presse est-allemande, a-t-il dit, ne doit pas servir de " tribune à des bavardages anarchistes et irresponsables ".

Le départ d'un Erich Honecker âgé et malade ne serait-il finalement qu'une manÓuvre dilatoire concoctée par sa garde prétorienne, qui domine encore le bureau politique du SED ? Les pressions, de l'intérieur comme de l'extérieur, obligeaient en effet les caciques du régime à réagir rapidement et spectaculairement pour ne pas être emportés, à donner au moins l'impression du mouvement pour tenter de prendre de vitesse les réformateurs au sein du parti, qui avaient besoin de temps pour s'organiser.

Quoi que puisse laisser croire la réputation de Mr Krenz, le régime va bien être obligé d'opérer des changements. Le départ des deux responsables de l'économie et de l'information, MM Mittag et Herrmann, coupables de n'avoir pas été capables, dans leurs domaines respectifs, de tenir compte des réalités, est un timide début. La réunion d'un nouveau plénum du comité central donnera peut-être de nouvelles indications. Mr Krenz, s'il ne veut pas n'être qu'un simple homme de transition, doit bien être conscient que l'humeur explosive de ses concitoyens exige plus qu'un ravalement de façade.

Oran, le bleu de la mer comme une promesse, l'aplomb du soleil comme une malédiction. Les rats sont entrés dans la ville. Portes fermées, en un huis clos infernal, les hommes y meurent à la pelle, d'autres courbent l'échine, d'autres se révoltent, d'autres encore affrontent le mal. Le docteur Rieux fait son métier : il soigne les autres pour éloigner un peu leur douleur. Il n'a pas d'étendard, pour lui le ciel est vide.

La Peste d'Albert Camus, paru chez Gallimard en 1947, fait partie, pour beaucoup de Français, de ces livres dévorés au cours de l'adolescence, qu'on n'oublie pas, quitte d'ailleurs à ne jamais les relire. Francis Huster, lui, a lu et relu la Peste, il en a fait l'adaptation, il joue seul en scène la ville et ses hommes.

Il faut une certaine dose d'audace et d'orgueil - comme au héros de Camus - pour adapter, mettre en scène et jouer la Peste. Huster n'en manque pas, et cette fois il a eu raison. Camus lui va bien. Il passe d'un personnage à l'autre, sans crier gare, sans s'attarder, et c'est bien car le mélodrame n'a pas le temps de s'installer. Il est le docteur Rieux, chroniqueur ou acteur pris dans le drame, le journaliste Raymond Rambert, le militant revenu de toutes les utopies, le curé, les malades. Hors de l'action, ou dans l'action, Francis Huster peuple d'ombres, de cris et d'odeurs le grand plateau nu. Sa puissance d'évocation est toute au service des mots de Camus. Lumières, bande son - bruits de lourdes portes fermées, de chaines, - accessoires - un fauteuil, une lampe, une corde, - tout est sobre, efficace et tend vers un seul but : installer l'atmosphère pesante d'une ville claquemurée sur la peur et le silence, encerclée de charniers impudiques : la peste, on le sait, pour Camus, c'était le fascisme.

La voix aussi est étonnante, d'une tenue parfaite : elle a le métal de ce narrateur, qui se veut objectif mais ne parvient pas à contenir son émotion, la panique, la désespérance, la vacuité suffisante. Quand, en début de spectacle, Huster mime les gestes quotidiens - ouvrir une porte, fermer une fenêtre, installer une valise dans le train - on craint le pire. Son spectacle est ainsi fait d'ingrédients désuets et de grand art. Huster gagne son pari, il ne se montre pas, il montre, avec sobriété, avec un charme qu'il s'emploie tout à la fois à cultiver et à détruire.

La Hongrie est aujourd'hui l'un des rares pays où l'on puisse exiger un référendum si l'on réunit cent mille signatures. C'est son côté démocratique. L'Alliance des démocrates libres (SzDSz) et le mouvement de jeunesse FIDESZ, formations radicales d'opposition, viennent donc de récolter près de deux cent mille signatures en moins de semaines pour demander une consultation sur l'organisation d'une élection présidentielle avant ou après les élections législatives. Mais le délai nécessaire aux autorités pour faire vérifier les signatures devrait empêcher l'organisation d'un référendum avant la présidentielle, prévue pour le 25 novembre, ou pour le 3 décembre. Ces dispositions viennent de provoquer une tempête au Parlement, où l'on a décidé de se donner un peu de temps pour résoudre l'épineux problème.

En fait, tout était verrouillé pour que l'élection du président de la République au suffrage universel, et autant que possible celle du candidat communiste, perçu comme l'élément de stabilité indispensable dans la période de transition qui s'amorce, se fasse au plus vite, avant que l'opposition n'ait le temps de s'organiser et de présenter un candidat crédible. Ça, c'est le côté socialiste d'un pays qui nage à présent entre deux eaux, celle de la démocratie et celle du socialisme.

Ces deux concepts ne se retrouvent-ils pas dans le slogan du nouveau parti, le Parti socialiste hongrois (PSH), auquel vient de donner naissance le PSOH (Parti socialiste ouvrier hongrois), et qui prône le " socialisme démocratique " ? C'est sous cette bannière que Mr Imre Pozsgay, personnage-clé de la période actuelle, se présente à l'élection présidentielle, qu'il devrait logiquement emporter, face à une opposition fragmentée.

Si Mr Pozsgay gagne, une partie du plan de la transition hongroise, qui a commencé il y a dix jours avec la création d'un PC new-look, aura donc été mise à exécution. L'échéance suivante, vraisemblablement au printemps prochain, sera les élections parlementaires qui, pour la première fois dans un pays de l'Est, depuis quarante ans, devraient être totalement libres ; les dirigeants actuels savent qu'ils ont toutes les chances d'y subir une cuisante défaire ; ils ont sans doute tiré quelques leçons de l'expérience de leurs collègues polonais, même s'ils ne manquent jamais de souligner les différences : " Ici, au moins, on a à manger " , relève le président du Parlement, Mr Matyas Szurös, et " nous n'avons pas de général Jaruzelski " . Il n'y a pas non plus de Lech Walesa en Hongrie, ni de Solidarité, ce qui, dans une certaine mesure, faisait l'affaire des dirigeants communistes. Le mouvement d'opposition le plus puissant, le Forum démocratique (MDF), d'orientation libérale, ne revendique guère plus de vingt à trente mille adhérents et n'a pas de base ouvrière.

La faiblesse d'organisation de l'opposition hongroise constitue pourtant aussi un danger, de l'avis même de certains membres du PSH, comme Mr Csaba Tabajdi, secrétaire d'Etat aux minorités nationales et proche de Mr Pozsgay, car elle crée la psychose de la vacance du pouvoir. La société hongroise a au moins un point commun avec la société polonaise, c'est qu'elle est devenue pratiquement aussi anticommuniste, et la transformation du PSOH en PSH ne devrait pas suffire - à en juger par les premières réactions - à convaincre des Hongrois éminemment sceptiques que les dirigeants d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec ceux d'hier. Si les électeurs magyars décident donc de " chasser les communistes ", selon une expression que l'on entend souvent, aux élections législatives, qui les remplacera ? Personne n'est encore prêt. Cette vacance du pouvoir risquerait alors de coincider avec une explosion sociale, au moment où les Hongrois, dont 20 % vivent au-dessous du seuil de la pauvreté, réaliseraient que " chasser les communistes " ne résoud pas leurs problèmes.

Il faut donc envisager un gouvernement de coalition, et c'est là la seconde partie du plan de transition, dont on murmure à Budapest qu'elle a déjà fait l'objet d'un accord secret entre Mr Rezsö Nyers, le président du PSH, et les dirigeants du Forum démocratique. Cet accord, dont le MDF se défend, porterait sur une formule à la polonaise : " Notre président de la République, votre premier ministre ". Le MDF s'engagerait alors à ne pas compromettre les chances d'élection de Mr Pozsgay (par exemple en ne présentant qu'un candidat insignifiant), en échange de quoi il appartiendrait au Forum démocratique de former le gouvernement de coalition. Des noms circulent déjà, comme celui de l'historien Jozsef Antall. Que les rumeurs sur un tel " contrat " soient fondées ou non, le scénario de la coalition, publiquement évoqué depuis plusieurs mois, apparait comme le plus plausible.

Une coalition PSH-MDF, commente un intellectuel, " reposerait non pas sur l'idéologie mais sur le nationalisme ". La montée du MDF depuis sa création, il y a à peine deux ans, s'explique en partie par son adhésion aux thèmes nationalistes, comme la défense des droits des Hongrois en Transylvanie roumaine. Dans un pays ou le communisme, quarante ans durant, a cherché à détruire la conscience nationale, la réaffirmation de l'identité hongroise fait recette, comme l'a d'ailleurs fort bien compris Mr Pozsgay.

Ce scénario semble avoir l'aval des Soviétiques, soucieux avant tout, selon un responsable hongrois, de " contrôlabilité ". Il présuppose toutefois une condition : la victoire d'Imre Pozsgay à l'élection présidentielle. Même si Mr Pozsgay, cinquante-six ans, désormais " socialiste réformateur " tente de faire oublier qu'il était communiste depuis 1950, n'est peut-être pas le préféré de Moscou, il est néanmoins le garant d'une certaine continuité et de l'appartenance au pacte de Varsovie. C'est un peu le rôle que joue en Pologne le général Jaruzelski. Mais de quoi peut-on être sûr aujourd'hui en terre socialiste ? Pluralisme oblige, Mr Pozsgay va devoir affronter le 25 novembre l'un de ses collègues réformateurs, Mr Kalman Kulcsar, le ministre de la justice, présenté par le Front patriotique populaire, une organisation jusqu'ici proche du PSH. Mr Kulcsar, qui est l'auteur de la réforme constitutionnelle actuelle, ne jouit pas de la même notoriété que Mr Pozsgay dans le pays, mais il présente l'avantage de ne pas être membre du PSH, pas plus qu'il ne l'était du PSOH, aujourd'hui totalement discrédité. Outre des candidats marginaux, comme celui du petit Parti d'octobre (octobre 1956, pas 1917...), Mr Sandor Racs, qui fut en 1956 président des conseils ouvriers, le MDF doit désigner son propre candidat lors de son congrès, à la fin de cette semaine. Et il n'est pas exclu que les " fondamentalistes " communistes du PSOH, qui refusent de dissoudre leur parti, présentent aussi un candidat.

Excellent tacticien et merveilleux orateur, Mr Pozsgay domine la scène politique hongroise depuis deux ans et est même parvenu à atteindre une popularité remarquable pour un dirigeant du parti. Pour Mr Tabadji, " il est et sera le réformateur numéro un de Hongrie, celui qui a pris tous les risques ", notamment celui de nouer des liens avec le Forum démocratique dès la naissance de ce mouvement, alors que Kadar était encore au pouvoir. Mais, de l'avis général, l'étoile de Mr Pozsgay a beaucoup pâli ces derniers mois. " Au début de l'année, tout le monde ici voulait le voir président de la République ", observe le pasteur Gabor Roszik, député du MDF à Gödöllö, près de Budapest. " Maintenant, plus personne n'en veut. " Dans les luttes de clans qui ont déchiré le PSOH, Mr Pozsgay a pris beaucoup de coups, il a été amené à se contredire plus d'une fois, " il a perdu la confiance de pas mal de gens ", dit le pasteur. " C'est l'homme politique de l'intelligentsia, ajoute l'un de ses détracteurs, haut fonctionnaire au parti ; c'est un homme ambitieux, excellent connaisseur de Marx et de Lénine, même s'il ne les cite plus guère. "

Mr Pozsgay n'est pas sorti grand vainqueur du congrès fondateur du PSH ; il a dû accepter que l'aile conservatrice modérée du PSOH soit bien représentée au présidium national du nouveau parti, et il a dû renoncer au poste de vice-président qui, finalement, n'a pas été créé pour éviter les conflits de personnes. La rupture claire avec l'ancien parti, qui lui aurait permis de redresser son image personnelle dans la population, n'a pas eu lieu. L'un de ses amis, le politologue Mihaly Bihari, craint pour lui le " syndrome Rakowski " du nom de l'actuel premier secrétaire du PC polonais qui, plein d'avenir dans les années 70, devait se casser les dents comme premier ministre.

Le scénario de la transition pacifique vers la démocratie, à laquelle tiennent tant les dirigeants hongrois, dans leur vision d'une Hongrie servant de " pont " entre l'Est et l'Ouest, comporte donc bien des inconnues. La mer risque d'être forte.

La Délégation générale pour l'armement (DGA) connait une véritable hémorragie de ses ingénieurs qui, la reprise économique aidant, sont de plus en plus sollicités par le secteur privé où ils sont davantage rémunérés. En 1989, au rythme où se développe la situation actuelle, le tiers de ses ingénieurs sous contrat aura choisi de quitter la DGA. C'est le délégué général pour l'armement lui-même, Mr Yves Sillard, qui l'a récemment indiqué aux députés de la commission de la défense, à l'Assemblée nationale.

Outre le millier d'ingénieurs de l'armement qui sont issus de Polytechnique et qui constituent un corps de direction et d'autorité, la DGA emploie environ dix mille cinq cents cadres dits de niveau 1 (l'équivalent de la catégorie A de la fonction publique) qui sont des ingénieurs ou des administratifs. Sur ce total, deux mille six cents sont des ingénieurs sous contrat qui ont conclu avec la DGA un accord de trois ans, renouvelable par tacite reconduction.

Titulaires du diplôme d'une école nationale supérieure d'ingénieurs ou d'un niveau au-delà, ces ingénieurs sous contrat sont affectés à la recherche ou à l'encadrement technique d'ateliers ou de services dépendant de la DGA. Au sein du corps qu'ils constituent, le poids moyen du salaire offert par la DGA est de l'ordre de 13 000 francs mensuels, avec la perspective d'une révision individuelle de leur rétribution chaque mois de juillet, en règle générale, non comprises les hausses de la fonction publique.

Aux députés, Mr Sillard a fait part de ses difficultés à conserver à la DGA ces personnels d'encadrement. " La reprise actuellement observée sur le marché de l'emploi des ingénieurs, a expliqué le délégué général pour l'armement, est à l'origine de cette fuite des cerveaux, du fait de l'insuffisance des salaires que la DGA est capable de verser ".

Les ingénieurs sous contrat disparaissent, pour la plupart, entre vingt-sept et trente ans, car, après cinq ans d'activité, ils constatent qu'ils subissent un décalage de 30 à 35 % de leurs rémunérations par rapport à celles du secteur privé. C'était le cas déjà dans les années 70. Entre-temps, la crise économique a conduit ces ingénieurs à rechercher une relative stabilité de l'emploi. Depuis, le marché a repris. Et, en 1989, c'est le tiers des ingénieurs sous contrat de la DGA qui se sera évaporé au profit de l'industrie privée, faute de salaires attirants et de progression hiérarchique intéressante à la DGA. Le ministère de la défense sert en quelque sorte d'école de formation pour ces ingénieurs, mais il perd cette force vive au moment où elle serait le plus rentable pour l'encadrement de ses usines.

Le colloque, organisé par Mr Pierre Joxe, ministre de l'intérieur, sur "Le développement économique et l'identité culturelle des iles de l'Europe" s'est ouvert, mercredi 18 octobre, à Ajaccio. C'est Mr Jacques Delors qui, vendredi, prononcera l'allocution de clôture. Cette réunion, prévue pour le printemps dernier, avait dû être reportée à cause du long conflit social qui a secoué l'ile de mars à mai. En ouvrant les travaux, Mr Joxe a annoncé que, en dépit des rumeurs insistantes, Mr François Mitterrand ne participerait pas à ce colloque. En revanche, selon le ministre de l'intérieur, le président de la République, qui a adressé son "salut", par l'intermédiaire de son ministre, aux participants, a l'intention de venir en Corse "dès que possible". A propos de la question centrale des institutions et d'une éventuelle modification du statut particulier de l'ile, le ministre de l'intérieur a affirmé qu'aucun sujet n'est "tabou", mais que ce sujet n'a "pas à être rouvert" car il n'a "jamais été fermé".

Attentisme et désappointement : voilà dans quel climat s'est ouvert le colloque, mercredi, devant quelque deux cent cinquante personnes, élus, universitaires et responsables socio-économiques. A peine arrivé sur l'ile, Mr Joxe a été accueilli par quelques dizaines de manifestants, des militants CGT de l'équipement, et des membres de A Cuncolta Naziunalista, organisation qui boycotte officiellement les journées d'études.

S'il avait eu lieu au printemps comme prévu, ce colloque - destiné à resituer le problème corse, avec "sérénité", dans son environnement européen - aurait eu probablement une résonance plus grande. A l'époque, une telle réunion s'inscrivait dans la continuité de la politique de dialogue et de paix civile de Mr Joxe. Cette démarche paraissait être admise par tout le gouvernement, puisque Mr Joxe était, en titre, le ministre de la Corse de Mr Rocard. Depuis, avec l'agitation sociale du printemps, la fermeté du premier ministre face aux revendications des fonctionnaires, puis la rédaction du rapport Prada, à la demande de Matignon, les données ont changé. Pour Mr Joxe, alors qu'un nouveau comité interministériel sur la Corse doit avoir lieu jeudi 26 octobre, alors que le rapport Prada a suscité, incompréhension, voire l'hostilité sur l'ile, le maintien du colloque annoncé doit montrer que le ministre de l'intérieur reste très impliqué dans le dossier corse. En témoigne le fait que Mr Joxe ait annoncé lui-même la venue de Mr Mitterrand. En témoigne aussi la remarque d'un proche du ministre, selon lequel le rapport Prada - qui semble ignorer les initiatives passées de Mr Joxe en Corse - n'est qu'un rapport parmi d'autres, et ne sera donc pas le seul point de l'ordre du jour du comité interministériel.

La préparation de ce comité suscite, au demeurant, une certaine inquiétude à Matignon. La cellule désormais chargée du dossier corse, en liaison avec la place Beauvau, constate des " retours " insuffisants et tardifs en provenance de ministères directement intéressés par certaines des suggestions du rapport Prada.

Sur l'ile, les nationalistes condamnent désormais l'ensemble de la démarche gouvernementale. Ils ont qualifié mercredi ce colloque, qui s'est ouvert sous une stricte protection policière, de " discussions de salon ". Dénonçant les " stratagèmes " du pouvoir, le tract de A Cuncolta affirme notamment : " Dans les rôles que se répartissent les gouvernants français, (M. Joxe) parait tenir celui du " gentil " qui comprend, qui fustige le clan et ses pratiques, mais qui n'agit pas plus pour autant (...). Mr Rocard, quant à lui, ne dédaigne pas le pur style colonial et joue au " méchant ". Pour lui, la Corse est un problème, certes un peu particulier, mais sans plus (...). Mr Prada nous l'a parfaitement expliqué."

" La porte est ouverte et la discussion peut s'engager avec tout le monde ", a rétorqué le ministre. Quant à l'accusation de " colonialisme " de l'Etat français portée par les nationalistes, Mr Joxe a affirmé : " Ce n'est certes pas le gouvernement de Michel Rocard (...) qui aura peur des mots. S'il y a des décolonisations à accomplir, ce n'est certes pas la République française, son président et son gouvernement qui vont s'y opposer." Il est vrai que, dans l'esprit du ministre, " décolonisation ", pour la Corse, signifie : " Dans le cadre de la République française (...), plus de démocratie, de liberté et d'adaptation aux réalités spécifiques de la Corse."

Quant au débat sur une éventuelle modification du statut de l'ile, réclamé de plusieurs côtés, en dehors même des nationalistes - mais qui n'ont pas été rajoutés à l'ordre du jour, - Mr Joxe a répondu que ce débat n'a pas à être rouvert puisqu'il n'a jamais été fermé. Mais, pour le ministre, il n'y a pas de " tabou " et " la République française n'a rien à craindre du débat démocratique sur les institutions ". La violence, enfin, n'est " jamais légitime lorsque le débat démocratique est ouvert, organisé et libre ".

Sur le plan économique, l'avenir de la Corse dans la Communauté européenne - qui suscite une vive inquiétude sur l'ile - doit surmonter, selon l'expression de Mr Georges Pierret, secrétaire général de la conférence des régions périphériques maritimes de l'Europe (CRPM), la " contradiction de principe entre la notion d'espace unique, qui est abstraite, et le fait insulaire, qui, lui, est une donnée physique absolument fondamentale ". C'est donc des politiques dérogatoires, sans aller jusqu'à mettre en péril la cohésion communautaire, que réclament non seulement les Corses, mais l'ensemble des responsables des autres iles européennes présents à Ajaccio. Réponse, vendredi, de Mr Delors, président de la Commission, dont Mr Joxe attend qu'il balaye les réflexes de peur et les " fantasmes " que déclenche ici l'Europe.

Voilà peut-être le plus beau salaud jamais imaginé par un auteur. Ah ! quel immonde " gardien " que ce Davies, né en 1960 de l'imagination de Harold Pinter. Il est raciste, cupide, méchant, hypocrite, lâche, pervers, maléfique, nauséabond, hargneux, au point qu'il n'existe pas assez de mots pour le décrire tout entier. Il débarque sans frapper dans la vie de deux frères. L'ainé, Aston, blafard fantomatique, survit du mieux qu'il peut à la faille définitive d'un accident psychique ; le cadet, Mick, dévoyé de la plus belle espèce, petit prince de l'ambivalence, est le go-between cyclothymique entre son frère et Davies.

En quelques lignes, voici brossé l'argument d'une grande petite pièce qui a connu dès sa création et lors de toutes les nouvelles productions entreprises ici ou là un succès que le public n'a jamais démenti. Le Gardien est la pièce la plus populaire d'Harold Pinter, la plus significative aussi de son art virtuose et du tournant qu'il a imprimé à l'écriture dramatique contemporaine, faisant sien les mécanismes du théâtre de l'absurde et les augmentant d'une notation psychologique terrible, la menace, et d'une autre plus sociologique, l'incommunicabilité.

Dans les deux seconds rôles, Pierre-Marie Escourrou et Jean-Pierre Kalfon font bien leur travail. Kalfon a une voix, un regard, une présence qui viennent à bout de ses éternelles maladresses - maladresses sur lesquelles l'orthodoxie critique n'a que peu de prise. Escourrou, grand blond bodybuildé, maladroit lui aussi, s'accommode pourtant d'un physique de loubard chic bien dans son personnage.

Evidemment, on a gardé le meilleur pour la fin : Jacques Dufilho. En allant voir le Gardien, les spectateurs trouveront sans difficulté les qualificatifs laudatifs que mérite sa performance. Il faudrait inventer un adjectif nouveau qui dirait le talent, la générosité, la virtuosité... Dufilhesque, dufilhesquissime !

Dans l'article sur le théâtre en Limousin (le Monde daté 1er-2 octobre), une erreur de transmission nous a fait écrire que les Francofolies de La Rochelle étaient animées par Monique Blin. L'animateur, depuis plusieurs années, en est en fait Jean-Louis Foulquier.

Le conseil des ministres du mercredi 18 octobre a nommé Mme Jeanne-Marie Parly recteur de l'académie de Caen, en remplacement de Mr Pierre Lostis, et Mr Philippe Joutard recteur de l'académie de Besançon, en remplacement de Mr Georges Riera.

Le Parlement de Hongrie a abandonné mercredi 18 octobre l'essentiel de la Constitution stalinienne de 1949 et a doté le pays d'une loi fondamentale qui ouvre la voie au retour au multipartisme. Les députés hongrois ont adopté par 333 voix contre 5 et 8 abstentions une centaine d'amendements qui bouleversent la Constitution élaborée après la prise de pouvoir des communistes.

La Hongrie, qui devient officiellement la " République de Hongrie ", renonce ainsi à son appellation de " République socialiste et populaire ", à la notion de " pouvoir des travailleurs " et au rôle dirigeant du Parti communiste. Elle reconnait à la fois les " valeurs de la démocratie bourgeoise et du socialisme démocratique ". Les modifications apportées à la Constitution imposent la séparation des pouvoirs, codifient les droits de l'homme et les droits civiques, et créent la fonction de président de la République, qui remplacera l'actuel Conseil présidentiel. Le président du Parlement, Mr Matyas Szurös, assurera les fonctions de chef de l'Etat par intérim jusqu'à l'élection présidentielle, à la fin de l'année. Présentant la série d'amendements, le ministre de la justice, Mr Kalman Kulcsar, a estimé qu'ils créaient une " Constitution transitoire " destinée à modifier le système politique hongrois. Seulement un dizième de la Constitution de 1949 a été maintenu. Une nouvelle Constitution doit être rédigée par le Parlement après les élections législatives prévues pour le printemps 1990, les premières élections libres depuis 1947.

- A la demande du premier ministre, Mr Philippe Lacarrière, inspecteur général des finances et ancien secrétaire général pour l'administration des armées (1973-1985), et Mr Jean-Claude Watremez, contrôleur général des armées, ont été chargés d'évaluer les procédures de lancement et de suivi des grands programmes d'équipement militaire, dans le cadre d'un audit au sein de la défense. Mr Michel Rocard souhaite connaitre les raisons qui expliquent les nombreux dépassements de coût des systèmes d'armes.

Le gouvernement a donné le coup d'envoi, mercredi 18 octobre, à un dépoussiérage du Commissariat à l'énergie atomique (CEA). Placées sous le signe de l'ouverture, ses orientations visent à rééquilibrer la place du CEA dans la recherche nucléaire et à conforter son rôle dans le non-nucléaire.

Décidément, le nucléaire n'est plus un sujet tabou. A preuve, le ton totalement dépassionné de la communication faite mercredi en conseil des ministres sur ce thème. Point principal de la préoccupation du gouvernement : le CEA.

Tirant les enseignements d'un rapport sur l'ensemble du nucléaire français rédigé à leur demande par Mr Philippe Rouvillois (devenu depuis administrateur général du CEA), les ministres de l'industrie et de la recherche ont tracé les grandes lignes des évolutions qu'ils entendaient donner au plus grand centre de recherche de France (20 milliards de francs de budget global civil et militaire).

Le rôle du CEA dans la filière électronucléaire change : d'autres acteurs ont réussi à s'imposer (EDF, Cogema, Framatome...). Le gouvernement prend acte de ce nouveau rapport de forces et souhaite que le Commissariat les associe à une réflexion sur le futur de l'électricité nucléaire. Un plan de recherche à moyen terme, doté d'un volet financier, devra être soumis au gouvernement avant la fin du premier semestre 1990.

Dans le non-nucléaire, c'est l'ouverture. Le gouvernement prend acte de la place prise par la CEA dans diverses activités (l'électronique, via le LETI, les biotechnologies...) et entend les "conforter en fonction du soutien qu'elles peuvent apporter à l'industrie nationale". En clair, les mettre au service de l'industrie française.

Cette mission devra se traduire concrètement dans les structures du Commissariat : la recherche non nucléaire se verra dotée d'"une identité distincte sur le plan des moyens humains et financiers" avant mars 1990. Dans l'entourage de Mr Hubert Curien, ministre de la recherche, on assure ne pas avoir d'idée préconçue sur la réforme de structure à opérer, tout en écartant formellement toute privatisation, toute filialisation ou toute scission. Bref, tout changement de statut.

Enfin, dans son activité de recherche fondamentale, le gouvenement souhaite que le CEA renforce l'évaluation des recherches menées dans ses laboratoires selon des procédures "reconnues par la communauté scientifique".

Par ailleurs, Mr Roger Fauroux, ministre de l'industrie, a réaffirmé la nécessité de valoriser les équipements électronucléaires de la France et de "préserver la sécurité et la qualité des installations". Renonçant à une réorganisation des structures de l'industrie de la fabrication du combustible nucléaire - comme le bruit en avait couru, - il s'est contenté d'exprimer sa volonté de les voir simplifier.

De même, aucune décision n'a été prise sur l'évolution de l'actionnariat du constructeur de chaudières nucléaires Framatone, dossier apparemment gelé.

Après la tempête du début de la semaine, les marchés boursiers semblaient avoir retrouvé, le jeudi 19 octobre, un certain calme. La Bourse de Tokyo a gagné 0,7 %. Les places européennes ouvraient en hausse (Paris à + 1,25 %). La veille, la Bourse de New-York avait connu une séance perturbée par les conséquences du tremblement de terre en Californie. L'indice Dow Jones avait terminé en très légère hausse.

Après le séisme boursier du vendredi précédent et la nouvelle faille creusée la veille à Wall Street, à l'annonce du déficit commercial américain, on pouvait craindre que le tremblement de terre de San Francisco, le jeudi 18 octobre, ne constitue une troisième calamité pour le New-York Stock Exchange. Cela n'a pas été le cas. Passé le moment d'émotion à l'égard des victimes, les commentateurs new-yorkais étaient, au fur et à mesure, plus rassurants que leurs homologues nippons lorsqu'ils ont appris le drame au cÓur de la nuit.

Longtemps hésitant, le New-York Stock Exchange a cependant repris ses esprits et l'indice Dow Jones des valeurs industrielles, qui perdait jusqu'à 15 ou 20 points peu après le début des transactions, reflétait finalement un gain de 4,92 points en clôture, à 2 643,65 points. Bien plus que le retour du " Dow " à l'équilibre, ou du volume d'affaires à la normale (166,9 millions de titres ont été échangés), le fait positif pour les familiers du " Big Board " est que, ce jour-là, les hausses l'aient emporté numériquement sur les replis. Pour la première fois depuis sept séances.

" Le tremblement n'est pas une catastrophe nationale pour les Américains " et " les ventes sont à caractère émotionnel sur un marché resté très nerveux ", confiait un professionnel. Si cette nervosité a gagné le marché des changes où le dollar a légèrement reculé, cet accès de faiblesse est autant à mettre au compte de la chute des mises en chantier de maisons neuves annoncée en cours de séance. Cet indicateur a enregistré une baisse de 5,2 % en septembre, la première depuis sept ans, et, une fois de plus, certains commentateurs y ont vu le signe supplémentaire d'une moindre croissance de l'économie américaine, voire d'une timide amorce de récession à l'horizon 1991. Surtout si on ajoute à cet indicateur quantité d'indices connus ces dernières semaines et qui vont dans le même sens.

Heureusement - si l'on peut dire, - il y a eu le tremblement de terre de San-Francisco ! Car, aussi réalistes que cyniques, les boursiers n'ont pas manqué d'escompter la reprise du bâtiment que devrait connaitre cette région de la Californie après le séisme... Du coup, c'est l'ensemble du secteur de la construction qui a décollé à Wall Street, conduit par les cimentiers Lone Star et Calmat. A l'inverse, certaines compagnies d'assurances ont, dans un premier temps, légèrement baissé en prévision des indemnisations à verser compte tenu des dégâts (sans parler des victimes) que l'on évalue à un milliard de dollars.

Toutefois, certaines compagnies d'assurances ont résisté dans la perspective d'un relèvement des primes et d'un accroissement de la demande d'assurance de la part d'une population qui se sait située dans une région à risque sismique. Dans ce secteur d'activité - l'assurance - ce sont surtout les sociétés de réassurance qui ont " profité " de la mauvaise nouvelle, notamment Generale Rent et Marsh, les grands noms du secteur.

Fermée pour cause de danger potentiel - mais surtout en raison des difficultés de communication, - la Bourse de San-Francisco, qui fonctionne normalement en liaison directe avec celle de Los Angeles, a vu la plupart de ses transactions sur les changes rapatriées sur cette dernière ville.

De même que ses activités bancaires.

Quant au marché d'options de San-Francisco, ses activités ont également été transférées sur les places de Chicago, de New-York et de Philadelphie où existe déjà ce type de contrat. Ainsi en a décidé la Securities ans Exchange Commission, la commission boursière américaine. La communauté financière sait, elle aussi, jouer la solidarité...

La bagarre entre Paribas et Navigation mixte, chacun ramassant des titres de l'autre pour en devenir un actionnaire " incontournable ", a fait de ces deux sociétés les vedettes de la Bourse de Paris, mercredi 18 octobre. 875 000 titres Paribas (sur un total de 60 millions) ont changé de mains. Pour Navigation mixte, les transactions ont porté sur 227 000 titres (sur un total de 10,4 millions).

On prête à chacun des deux camps l'appui d'alliés dont certains ont affiché leurs positions. Pargesa a ainsi reconnu avoir acheté " il y a plusieurs semaines " des titres de la compagnie Paribas, portant sa participation à plus de 4 %. Cette dernière ne verrait pas d'un mauvais Óil le holding Pargesa, dirigé par Mr Eskenazi, franchir les 5 %. La Mixte, quant à elle, a annoncé que son allié allemand, l'assureur Allianz, détenait depuis le 17 octobre 5 % de son capital.

Aux Etats-Unis, les mises en chantier de logements ont de nouveau baissé en septembre (- 5,2 %), après un important recul en août (- 6,2 %). Ainsi, avec 1,26 million de mises en chantier, la construction de logements enregistre son plus bas niveau mensuel depuis octobre 1982, alors que l'économie américaine se trouvait dans la récession.

Signe plus inquiétant encore, soulignent la plupart des analystes, le nombre des permis de construire délivrés en septembre a diminué de 2,4 %. L'année avait mal commencé pour le secteur de la construction qui avait enregistré une baisse d'activité pendant quatre mois consécutifs, de février à mai. Pour les neuf premiers mois de 1989, le niveau des mises en chantier a été inférieur de 6,2 % à celui enregistré au cours de la même période de 1988.

Cette situation est généralement attribuée à la politique d'argent cher menée par la réserve fédérale pour combattre l'inflation. Le relâchement orchestré par la FED au début de l'été, pour éviter une dégradation de l'activité, avait profité au secteur du logement, qui a enregistré une hausse. Toutefois, les taux d'intérêt hypothécaires sont restés élevés, atteignant 10,22 % en septembre. La baisse d'août et de septembre n'est donc pas une surprise.

La production industrielle s'est située, en septembre, au niveau élevé atteint en juin, écrit la Banque de France, qui ajoute que les chefs d'entreprise prévoient pour les mois à venir " une reprise de la croissance de la production ".

Les commandes étrangères se sont légèrement renforcées dans tous les secteurs sauf dans les biens intermédiaires. L'effort d'investissement est conforme aux programmes prévus ; certains projets pourraient même être mis en Óuvre par anticipation sur l'exercice à venir, ajoute la Banque de France.

La hausse des prix de vente, faible globalement, n'a été sensible que dans l'agroalimentaire et les biens de consommation où elle correspond au renchérissement des approvisionnements.

L'Afrique du Sud et ses banques créancières sont parvenues à un accord sur le rééchelonnement de 8 milliards de dollars (51 milliards de francs) dus par Pretoria à compter du mois de juin 1990 et dont le versement avait été une première fois gelé par le gouvernement sud-africain lors des troubles de 1985.

Aux termes de l'accord, le règlement de cette somme s'effectuera en huit versements à partir de décembre 1993. Cet aménagement intervient après qu'un certain nombre de pays du Commonwealth réunis actuellement à Kuala-Lumpur (Malaisie) se furent prononcés contre l'octroi de facilités financières au gouvernement sud- africain. La dette extérieure sud- africaine est évaluée à 20 milliards de dollars.

- Quelques milliers de fonctionnaires (20 000 selon les organisateurs et 4 000 selon la police) ont manifesté, le mercredi 18 octobre, à Paris à l'appel de la CGT dans le cadre d'une journée nationale d'action en faveur de " l'unité et de la solidarité " avec les salariés des douze pays de la CEE. Quelques manifestations très limitées ont eu lieu dans certaines régions. A la SNCF, un préavis de grève de la CGT, suivi par 0,3 % des agents selon la direction, n'a entrainé aucune perturbation. A EDF, " 6 à 7 % du personnel ", selon la direction, ont débrayé quatre heures mais la baisse de production n'a eu aucune conséquence pour la clientèle.

Ouverte par Mr Michel Noir, député et maire, les deuxièmes " Journées prospectives " du Monde se sont tenues à Lyon, mercredi 18 et jeudi 19 octobre, à l'Espace Tête d'or. Plus de 400 cadres et dirigeants d'entreprise ont assisté aux deux colloques organisés dans la première matinée, et plusieurs centaines d'autres ont participé aux tables rondes de l'après-midi.

Mr Enrique Baron Crespo, président du Parlement européen, a prononcé, mercredi matin, un discours fixant les orientations qu'il entend donner à sa fonction au sein des institutions européennes.

Ainsi, Mr Baron a déclaré que, " à titre personnel ", il avait proposé que la " charte sociale " " soit adoptée sous la forme d'une déclaration commune au conseil, au Parlement et à la Commission, pour engager l'ensemble des institutions ". Il voudrait par ce moyen conférer un " caractère solennel " à ce document.

Rappelons que la " charte sociale " proposée récemment avait été diversement appréciée, certains gouvernements estimant qu'elle allait trop loin et d'autres pas assez loin. Le président du Parlement européen a affirmé que le conseil européen de décembre prochain " se doit " de l'adopter. La charte " peut constituer la base des droits sociaux fondamentaux ", a-t-il ajouté.

Depuis des années, le Parlement européen " demande la mise en place d'une Europe sociale ", que l'horizon de 1992 " rend plus urgente que jamais ", a expliqué Mr Baron, proche des thèses de Mr Jacques Delors et de la présidence française. " Il s'agit (...), en préservant nos diversités, de rechercher une plus grande cohésion économique et sociale au sein de notre Communauté, poursuivait le président. Or il n'y aura pas de cohésion sans la mise sur pied d'un espace social qui engloberait la formation et les éléments indispensables à la restructuration économique. "

Selon Mr Enrique Baron, le moment est venu de faire " un progrès substantiel dans le domaine social ". L'échéance du marché unique, a-t-il souligné, " nous impose d'aller plus loin pour faire en sorte que la Communauté ne se transforme pas en une zone de libre-échange ". Or, a-t-il encore ajouté " il ne peut y avoir d'intégration monétaire sans intégration économique, elle-même inconcevable sans intégration sociale ".

C'est la raison pour laquelle, a indiqué Mr Baron, " le Parlement européen (...) attend du prochain conseil européen de Strasbourg qu'il fixe la date des débuts des travaux de la conférence intergouvernementale sur l'union économique et monétaire ". D'ailleurs, a-t-il ajouté, " le Parlement européen a déjà demandé d'être associé à ces travaux ". Car, pour cette institution chargée de faire entendre la voix des peuples européens, selon sa formule, " plus d'Europe doit se traduire par plus de démocratie européenne ".

Malgré leur appel à la grève générale sur l'ensemble de l'usine Peugeot de Mulhouse, les syndicats n'ont pu élargir leur mouvement, jeudi matin 19 octobre. Selon le comité de coordination, qui regroupe la CGT, la CFDT et la CFTC, la mobilisation est stable, mais certains syndicalistes constataient un affaiblissement du mouvement jeudi matin. Quant à la direction, elle évaluait à 400 le nombre des grévistes sur un total de 3 900 ouvriers de l'équipe du matin.

A Sochaux, Peugeot fait état d'une " diminution " du nombre des grévistes, mais n'avance aucun chiffre alors que les syndicats restent déterminés. Mercredi, 62 % de la production de l'usine sochalienne a été assurée, soit 1 140 véhicules dont 105 exemplaires de la nouvelle 605. La direction du groupe avait confirmé son refus d'ouvrir de nouvelles négociations " quelle que soit la situation ".

En dépit de l'organisation, par les agents des finances, d'une troisième manifestation nationale qui devait avoir lieu, jeudi 19 octobre, à Paris, de la Bastille à Bercy, l'atmosphère est plutôt à la détente dans le conflit entre Mr Piere Bérégovoy, ministre de l'économie, et les fonctionnaires de son ministère. A l'issue de ce rassemblement, les syndicats comptaient obtenir très rapidement un rendez-vous avec Mr Bérégovoy qui leur a proposé, sans plus de précisions, une prime mensuelle, mais n'entend pas dépasser l'enveloppe budgétaire actuelle, hormis pour " toiletter " quelques indemnités.

Certains syndicats ne seraient pas hostiles à l'intégration des mesures salariales déjà accordées (prime de productivité de 1 200 francs, prime de départ en retraite de 20 000 francs) au sein de l'allocation spéciale fixe. Cette prime, uniquement en vigueur aux impôts, présente l'avantage d'être calculée en points d'indice.

Réunis en congrès à Nantes les 18, 19 et 20 octobre, les présidents des conseils généraux entendent bien continuer à être les principaux bénéficiaires de la décentralisation. Ils ne sont pas loin de réclamer au gouvernement une forme de cogestion des interventions locales de l'Etat.

Gaston Defferre avait raison. En décentralisant une partie du pouvoir de l'Etat vers les responsables élus des collectivités locales, il a créé un mouvement irréversible. Mais il n'avait peut-être pas imaginé que les nouveaux patrons des régions, des départements, des communes se montreraient vite si gourmands, qu'ils créeraient quelques difficultés à ces successeurs ministériels, quand ceux-ci souhaitent conserver, au gouvernement et à son administration, les moyens d'une politique nationale valable de Marseille à Dunkerque. Surtout, le père de la décentralisation n'avait pas prévu que ce qu'il redoutait atteindrait un tel niveau : les départements bien plus que les communes, beaucoup plus que les régions, ont été les grands bénéficiaires de son Óuvre.

L'ambition - pour leur fonction - des présidents de conseils généraux transpire tout au long de leur congrès de Nantes. A la tête d'une institution - le département, qui fêtera son bicentenaire dans quelques mois, alors que les régions actuelles ne datent, au mieux, que de la IVe République - appuyée sur une administration puissante et compétente, disposant de budgets qui font pâlir de jalousie les plus vastes des régions, ils jouent aujourd'hui un rôle essentiel dans les institutions françaises et sur l'échiquier politique.

Le hasard n'y est pour rien si trente d'entre eux sont aussi députés et quarante sénateurs, et si aucun de ceux qui étaient candidats lors du dernier renouvellement du Sénat n'a été battu. Mais cet acquis ne leur suffit pas. A leur programme de travail du jeudi 19 octobre, ils ont inscrit l'Europe, pour montrer que la construction européenne n'est pas du seul ressort de l'Etat, que les régions ne doivent pas être les seules collectivités locales françaises à pouvoir traiter avec Bruxelles. Dans la note préparatoire à un autre débat, jeudi, sur " L'identité du département ", il est indiqué que, si l'Etat et la région doivent être les niveaux de conception et de planification des politiques de développement économique et d'aménagement du territoire, " seul le département peut gérer correctement les politiques ainsi définies ". En clair, le conseil régional peut réfléchir,mais c'est au conseil général d'agir ! D'ailleurs, les présidents de ceux-ci demandent " à être associés à l'élaboration des contrats de plan " qui régissent les rapports entre l'Etat et les régions.

Quant aux communes, leur sort n'est pas plus enviable, puisque cette même note reconnait que " nier une certaine forme de tutelle en milieu rural ", de la part des départements, " serait absurde ", alors que, bien entendu, il n'est pas question d'accepter des rapports équivalents des régions vers les départements. Quant à l'Etat, il ne doit plus être qu'un " partenaire " avec qui on veut négocier à armes égales et dont on accepte donc mal qu'il impose ses vues en usant des moyens législatifs et réglementaires qui sont à sa disposition.

La froideur avec laquelle ont été accueillis les trois ministres présents mercredi a clairement manifesté cet état d'esprit. Ni Mr Claude Evin, ministre de la solidarité et de la santé, ni Mr Louis Besson, ministre délégué au logement, ni Mr Michel Gillibert, secrétaire d'Etat chargé des handicapés et des accidentés de la vie, n'ont eu droit au moindre applaudissement. Au premier, il est reproché d'avoir conservé pour l'Etat la responsabilité du RMI alors que les départements doivent assurer l'insertion et que les lois de décentralisation leur avaient confié l'action sociale. Le projet de loi du deuxième sur le logement social n'est guère apprécié, puisqu'il va permettre à l'Etat d'intervenir même quand les collectivités locales sont réticentes. A tous les trois il est demandé de négocier leur politique avec les exécutifs départementaux, alors que le gouvernement est accusé de faire seul ces choix avant d'imposer aux département de les financer.

Ce procès n'est pas infondé. C'est ce que Mr Jean Puech, sénateur (RI), président du conseil général de l'Aveyron et président de l'association qui regroupe tous les patrons des exécutifs départementaux, appelle " la dérive de la décentralisation ". Quand il affirme que " l'autosatisfaction " à laquelle se livrent tous ses collègues est " largement justifiée ", il est suivi par tous. Car, si la gauche est largement majoritaire dans une telle réunion, c'est hors de tout clivage politique que les présidents de conseils généraux veulent faire entendre la voix des vainqueurs de la décentralisation.

Mr François Mitterrand a reçu, mercredi après-midi 18 octobre, à l'hôtel Matignon, une délégation de l'Union calédonienne (UC), principale composante du mouvement indépendantiste de Nouvelle-Calédonie, composée de MM François Burck, Léopold Jorédié et Richard Kaloi, auxquels s'était joint le maire de Poindimié, Mr Paul Néaoutyne, qui est membre du PALIKA (Parti de libération kanak). Le président de la République a insisté, devant ses interlocuteurs, sur son attachement aux accords de Matignon.

Au terme de cette entrevue, qui n'a pas duré plus d'une demi-heure, le président de l'UC, Mr Burck, a indiqué : " Le président nous a réaffirmé son soutien aux accords de Matignon. Il nous a demandé comment ces accords s'appliquent sur le terrain. Il nous a rassurés et nous a dit que si quelque chose n'allait pas, il fallait qu'on le prévienne car ces accords sont d'une importance capitale pour la France et pour nous. "

A Nouméa, le comité consultatif du territoire, réuni sous la présidence du haut-commissaire, Mr Bernard Grasset, a donné, mercredi, un avis favorable au projet de loi d'amnistie. Les représentants du FLNKS ont toutefois émis une réserve en soulignant qu'il était " impensable " que la volonté d'effacer le passé vaille aussi pour l'assassinat de Pierre Declercq, le secrétaire général de l'UC, tué en 1981 par un tireur inconnu, et pour la mort d'Eloi Machoro, successeur du précédent au secrétariat général de l'UC, abattu en 1985 par les gendarmes du GIGN.

Le Mouvement national des élus locaux (MNEL), qui regroupe les élux locaux de l'opposition, va faire campagne contre la modification du calcul de la dotation globale de fonctionnement (DGF), prévue dans le projet de loi de finances 1990.

"La désindexation de la DGF par rapport à la TVA est un drame pour les finances locales", a affirmé, mercredi 18 octobre, lors d'une conférence de presse, le président du MNEL, Mr Jean-François Pintat, sénateur UDF, maire de Soulac-sur-Mer (Gironde). La DGF, versée par l'Etat, est la seconde ressource des collectivités locales, après les impôts locaux. Mr Pintat s'est déclaré contre la proposition gouvernementale d'indexer la DGF sur l'inflation. Il propose, lui, de lier son évolution à celle du PIB.

Le président du MNEL a annoncé que la traditionnelle journée annuelle du mouvement, prévue début décembre à Paris, sera ainsi placée cette année sous le thème "SOS finances locales".

D'autre part, le MNEL, qui est en train de constituer un fichier national des cinq cent vingt mille élus locaux, veut "contribuer à l'action de l'opposition, mais sans se substituer aux partis". Le MNEL va notamment lancer, courant novembre, une consultation des élus locaux de l'opposition (au nombre de trois cent cinquante mille, selon le mouvement) sur le problème des primaires en vue de l'élection présidentielle.

"Il faut réduire l'éloignement des états-majors des partis politiques et de la population. Les élus locaux, notamment ruraux, que nous allons interroger sont en contact avec le pays et, pour la première fois, nous pourrons dire aux partis de l'opposition ce que pensent leurs électeurs", a déclaré le secrétaire général du MNEL, Mr Alain Robert, conseiller général RPR de Seine-Saint-Denis.

Enfin, le MNEL a annoncé qu'il "va mobiliser les 15000 élus de l'opposition contre le plan Rocard en Ile-de-France, en liaison avec la commission permanente qui a été créée lundi 16 octobre".

Mr Alain Poher a invité les six groupes parlementaires du Sénat à réfléchir sur les voies et moyens susceptibles de rénover les méthodes de travail de leur assemblée. Pour sa part, il a d'ores et déjà inscrit à l'ordre du jour de ses préoccupations la luttre contre l'absentéisme (le Monde du 12 octobre).

Les socialistes et les centristes ont commencé cette semaine à rendre publiques leurs premières orientations. Côté PS, les sénateurs, à partir d'un rapport rédigé par Mr Guy Allouche (Nord), estiment que "pour retrouver sa vraie place dans le cadre du bicamérisme auquel le pays est attaché, son pouvoir législatif défini par la loi fondamentale de la République, s'il veut de nouveau prouver sa compétence et acquérir une plus grande autorité intellectuelle et politique, le Sénat a besoin d'un corps électoral moderne et élargi, plus représentatif de la France d'aujourd'hui ; d'un mode de scrutin mixte, avec un renforcement de la proportionnelle permettant une expression plus ouverte des mouvements de l'opinion publique ; d'une meilleure prise en compte des zones urbaines et des départements dont la population a fortement augmenté depuis deux décennies ; d'un rajeunissement de ses membres."

Les sénateurs socialistes ont, "parallèlement à la future démarche du gouvernement", mis au point une réforme en cinq points du mode de scrutin. Pour la définition du corps électoral, ils proposent de ne pas modifier la désignation des délégués dans les communes de moins de trois mille cinq cents habitants - véritable " cagnotte " électorale de la droite, selon eux -, mais faire de tous les conseillers municipaux des communes de plus de trois mille cinq cents habitants des délégués de droit. Au lieu de doter d'un délégué supplémentaire par tranche de mille habitants les villes de plus de trente mille habitants, ils souhaitent qu'il y ait un délégué supplémentaire par tranche de cinq cents habitants dans les villes de plus de vingt mille habitants.

Deuxième point : abaisser le seuil d'élection à la proportionnelle aux départements qui élisent trois sénateurs (au lieu de cinq actuellement) sur la base du recensement de 1990 qui permettra de réviser le nombre de sénateurs par département. Les deux dernières propositions concernent l'abaissement de trente-cinq à trente ans de l'âge d'éligibilité des sénateurs et la multiplication des lieux de vote en préfecture et sous-préfecture pour tenir compte de l'élargissement du collège électoral.

Si les socialistes lient modernisation des méthodes de travail et réforme du mode de scrutin, les centristes se cantonnent au premier domaine. Mr Jean Arthuis (Maine-et-Loire), au nom du groupe de l'Union centriste, a soumis à ses collègues des propositions qui devraient être adoptées dès la semaine prochaine.

Mr Arthuis distingue plusieurs niveaux de réformes. Il n'insiste guère sur celles qui relèvent de la Constitution, comme par exemple la durée des sessions parlementaires. Il privilégie des demandes concrètes, touchant au règlement intérieur du Sénat ou plus simplement aux mÓurs et usages en vigueur au palais du luxembourg. Ainsi, il suggère que les travaux des commissions soient publics. Il souhaite aussi une révision de la procédure d'amendements, la possibilité de débats restreints en séance publique, la limitation du nombre de séances de nuit. S'inspirant des règles en vigueur au Parlement de Strasbourg, il préconise que l'ordre du jour des travaux soit fixé plus longtemps à l'avance qu'actuellement (la conférence des présidents arrête le calendrier des travaux généralement de semaine en semaine).

Mme Lucette Michaux-Chevry, député RPR de la Guadeloupe, s'est déclarée "choquée", mercredi soir 18 octobre, par le dispositif financier retenu par le conseil des ministres en faveur de la Guadeloupe. Elle a déclaré : "Pour 4 milliards de francs de dégâts constatés, le gouvernement ne débloque qu'un fonds de 100 millions qui sera alimenté au fur et à mesure des besoins." "En outre, ce plan, qui ne contient aucune mesure exceptionnelle en rapport avec l'ampleur du sinistre, ne permet pas immédiatement de relancer la machine économique de la Guadeloupe, anéantie par la catastrophe du cyclone Hugo."

La reconnaissance internationale de la République démocratique allemande avait marqué la détente brejnévienne ; sa disparition sera-t-elle le point culminant de la détente gorbatchévienne ? Le mouvement dans lequel est entrée l'Europe de l'Est n'épargnant plus le régime est-allemand, le sujet est à l'ordre du jour. Avec plus ou moins d'acuité selon les pays. Paradoxalement, c'est peut-être en RFA que cet aspect de la " question allemande " est le moins mis en avant ; comme si les dirigeants de Bonn accordaient une priorité absolue au maintien de la stabilité en Europe sur laquelle était fondée depuis l'Ostpolitik de Willy Brandt, et à vrai dire, sous une forme différente, depuis Konrad Adenauer, la diplomatie ouest-allemande.

Mais la stabilité a deux aspects. Le premier est d'ordre international ; il concerne les frontières européennes, dont toutes les grandes puissances ont solennellement affirmé, par l'Acte final d'Helsinki en 1975, qu'elles ne sauraient être modifiées par la force. L'autre aspect est d'ordre intérieur et touche le régime politico-social des Etats européens. De ce point de vue, la plus grande instabilité règne actuellement à l'Est. La Pologne et la Hongrie sont engagées dans une phase de transition, entre le socialisme et l'économie de marché, et l'URSS se demande comment sortir du système bureaucratique. Si le mouvement populaire prend de l'ampleur en RDA, la même transformation sera à l'ordre du jour. Ce n'est pas le remplacement de Mr Erich Honecker par Egon Krenz, son dauphin désigné, qui a partagé pendant des années la responsabilité du dogmatisme stalino-prussien, qui suffira à amadouer les contestataires.

Cette instabilité politique et sociale est-elle de nature à mettre en cause l'existence de la RDA ? Certains hiérarques du régime l'ont laissé entendre, en affirmant que sa seule légitimité était idéologique. C'est oublier que la RDA a également une fonction géostratégique, pour l'URSS au premier chef, mais d'une manière plus feutrée, comme inavouée, pour les pays occidentaux - et d'abord pour les voisins de l'Allemagne. Cette constatation pourrait limiter le droit à l'autodétermination des Allemands, mais elle n'en est pas moins une réalité.

La grande majorité des milieux dirigeants ouest-allemands, gouvernement comme opposition, semblent partager avec les Soviétiques la même inquiétude : plus le régime du vieil Honecker se figeait dans le refus de toute libéralisation, plus le risque d'explosion était grand en RDA, malgré l'hémorragie permanente des contestataires vers l'Ouest ; et la même confiance un peu irraisonnée : une démocratisation permettrait à la population est-allemande de se reconnaitre dans cet Etat et donnerait enfin à celui-ci l'identité qui lui manque après quarante ans d'existence. Tous sont également convaincus que les réformes ne peuvent venir que d'en haut, de l'intérieur du SED (Parti communiste est-allemand), même si Egon Krenz apparait plus comme un pape de transition que comme le "Gorbatchev est-allemand". Et c'est pourquoi Bonn lie l'augmentation de son aide économique à la RDA à la mise en Óuvre de réformers libérales.

Autrement dit, la démocratisation de la RDA, loin d'être l'antichambre de la réunification allemande, serait sa condamnation. Même s'il est vrai que depuis quelque temps un débat agite les milieux contestataires est-allemands opposant ceux qui veulent partir et ceux qui veulent rester pour imposer des réformes, le pari est risqué, car nul ne peut préjuger de l'expression, qui serait éventuellment devenue libre, des dix-sept millions d'Allemands de l'Est.

Les dirigeants de Bonn privilégient dans leurs plans à long terme l'idée d'une "autre RDA", allemande, démocratique, liée à la RFA par des liens confédéraux, une construction qui restaurerait l'unité allemande sous la forme de deux Etats. Pour ce faire, ils veulent "européaniser la question allemande". Ils y voient deux avantages. Dans un cadre européen, l'unité de la nation allemande, sous quelque forme étatique que ce soit, apparait plus facile, et elle ne devrait pas, ainsi, susciter l'inquiétude des alliés et voisins, toujours sensibles aux risques réels ou imaginaires d'une Allemagne faisant cavalier seul.

Des scénarios courent déjà dans les ministères de Bonn. C'est aux affaires étrangères que les contours de cette réponse européenne à la " question allemande " ont été le mieux tracés. A moyen terme, le schéma pourrait être le suivant : dans un premier temps, l'Autriche est admise dans la Communauté européenne, ouvrant ainsi la voie, dans un deuxième temps, à certains pays de l'Est, comme la Hongrie puis la Pologne, et enfin, troisième étape, à la RDA. Les frontières ayant disparu ou pour le moins étant devenues totalement perméables entre les deux Etats allemands (comme entre la France et la RFA), le problème de la réunification se poserait dans des termes totalement différents - et peut-être ne se poserait-il plus du tout.

Les conseillers du chancelier Kohl travaillent sur des schémas très proches, certains envisageant une Europe à plusieurs vitesses, une construction de cercles concentriques, le noyau dur étant constitué par les six membres d'origine de la CEE (les " cantons primitifs ", en quelque sorte, comme l'on dit dans la Confédération helvétique), et entouré de constellations d'Etats associés, dont les obligations seraient d'autant plus lâches qu'ils seraient éloignés du centre. Là encore, une RDA démocratisée pourrait s'insérer dans l'un ou l'autre ensemble. C'est la version allemande de la " maison commune européenne " chère à Mr Gorbatchev.

Ces idées posent évidemment des questions sur l'avenir de la Communauté européenne, sur la compatibilité ou l'incompatibilité entre une intégration très poussée dans tous les domaines - politique, économique, diplomatique, voire militaire, - et l'élargissement permanent de cette communauté en direction de pays venant d'un système différent, en admettant même que les négociations Est-Ouest sur le désarmement aient fait des progrès tels que, selon l'expression de Mr Egon Bahr, expert du SPDS pour les questions de sécurité, " la guerre soit devenue impossible en Europe ".

Le président de la Commission de Bruxelles a bien compris l'enjeu. Dans ses discours récents, Mr Jacques Delors va répétant que l'Europe des Douze est face à son plus grand défi. Il n'est pas trop tard pour que les chefs d'Etat et de gouvernement qui vont se réunir en décembre à Strasbourg se saisissent enfin d'un thème qui n'est autre que l'avenir de l'Europe.

On sait maintenant que quelques dirigeants seulement, autour de Leonid Brejnev, ont décidé l'intervention en Afghanistan, et que le bureau politique dans son ensemble n'a pas été associé à l'opération.

Qui a décidé l'intervention soviétique en Afghanistan, il y a bientôt dix ans ? Selon Mr Tsagolov, professeur de marxisme-léninisme à l'académie militaire Frounze, qui s'est exprimé récemment dans l'hebdomadaire Arguments et Faits, il faut ajouter à la liste du " petit cercle de dirigeants " responsables de l'opération le nom de Iouri Andropov, le premier successeur de Brejnev : cette précision a attiré l'attention dans la mesure où Andropov, l'un des protecteurs passés de Mikhail Gorbatchev, est beaucoup moins critiqué que les autres secrétaires généraux.

En réalité, le nom d'Andropov n'est plus tabou, et il avait déjà été mentionné à propos de l'intervention en Afghanistan par quelqu'un qui s'y connaissait en la matière : Andrei Gromyko. Cité par son fils Anatoli, dans la Literatournaia Gazeta du 20 septembre dernier, le vétéran défunt de la diplomatie soviétique confirmait que la décision d'envoyer l'armée rouge en Afghanistan avait été prise " par des membres du bureau politique " siégeant en dehors du cadre habituel, c'est-à-dire " derrière les portes closes du bureau du secrétaire général ". Toujours selon Gromyko, étaient présents Brejnev, Andropov, Kossyguine, Oustinov (le ministre de la défense), Souslov et lui-même. Aucun expert n'avait été consulté à sa connaissance, mais l'on était parvenu à la conclusion " unanime " qu'une intervention militaire était nécessaire. Il y avait eu seulement entre les divers participants des "nuances" que Gromyko, alors seul survivant du groupe, ne voulait pas révéler.

On apprenait aussi que le ministre des affaires étrangères avait demandé que la décision fasse l'objet d'un vote au Soviet suprême: non pas bien sûr qu'il s'attendait à une rébellion du Parlement croupion de l'époque, mais plutôt pour lui donner plus de solennité. La proposition avait été écartée par Brejnev, qui semble avoir été le plus décidé de tous, au prix d'un revirement spectaculaire: en septembre 1979, le secrétaire général avait reçu au Kremlin le président afghan Taraki, à qui il avait signifié qu'une intervention soviétique était exclue: "L'apparition de nos soldats dans votre pays, camarade président, avait-il dit, dressera à coup sûr une grande partie du peuple afghan contre la révolution."

Pourquoi changea-t-il d'avis quelques semaines plus tard ? Tout simplement parce que Taraki, à peine rentré à Kaboul, avait été assassiné par son rival Hafizoulah Amin: "Brejnev, rapporte un autre témoin, le général Pavlovski, dit à son entourage qu'on lui avait donné une gifle à laquelle il se devait de répondre."

Voilà qui explique sans doute l'assassinat d'Amin dans la foulée de l'intervention soviétique. Mais aussi, Moscou redoutait, selon Gromyko, "une tentative de coup d'Etat contre-révolutionnaire (à Kaboul) qui aurait pu être utilisée par les Etats-Unis et le Pakistan (pour) déstabiliser la situation sur le flanc sud des frontières soviétiques". Si la décision d'intervention fut prise dès novembre ou au début de décembre, la date précise en fut fixée au 27 décembre, la veille du jour où le ministre des affaires étrangères du Pakistan devait se rendre à Kaboul pour ce qui apparaissait au Kremlin comme le début d'une " conspiration " entre Amin et les ennemis de l'URSS.

Il est clair en tout cas que le bureau politique de l'époque n'a pas été associé dans son ensemble à l'opération. Jamais les noms des survivants actuels de cette équipe que sont Chtcherbitski, Kirilenko, Grishine, Kounaev, Romanov, Tikhonov, n'ont été impliqués dans cette affaire. Et encore moins celui des membres suppléants qu'étaient alors Edouard Chevardnadze et Mikhail Gorbatchev, lequel venait d'être promu quelques mois plus tôt. Et le futur secrétaire général ne s'est pas fait entendre à l'époque ni dans un sens ni dans l'autre...

Il y eut pourtant quelques manifestations d'opposition. La plus connue est celle d'Oleg Bogomolov, directeur aujourd'hui comme alors de l'Institut d'économie du système socialiste mondial, qui écrivit à Brejnev avec quelques camarades en janvier 1980 pour critiquer l'intervention. Mais les militaires n'étaient pas tous d'accord non plus : le général Ivan Pavlovski, précisément, était à l'époque commandant en chef de l'armée de terre, et parallèlement, à l'automne 1979, chef du groupe des conseillers militaires soviétiques en Afghanistan. Lui aussi avait reçu une " gifle " puisque Amin, à qui il rendait visite le 9 octobre à Kaboul pour plaider une nouvelle fois en faveur d'une réconciliation entre les deux leaders afghans, se garda bien de lui dire que Taraki venait d'être assassiné : le général soviétique apprit la nouvelle par la radio à son retour à l'ambassade... Ce qui ne l'empêcha pas de faire valoir auprès de son ministre Oustinov qu'une intervention armée " n'était pas nécessaire ".

Il s'y connaissait pourtant en intervention, puisqu'il avait commandé, sous les ordres du membre du bureau politique Mazourov, les troupes d'occupation du pacte de Varsovie à Prague en 1968. Sa solution à lui consistait à " faire recevoir Amin à Moscou par un membre du bureau politique ". Le témoin ne précise pas s'il devait s'agir d'une opération " à la Dubcek " et si le dirigeant afghan ne devait pas sortir sous bonne garde de cette " audience ", comme le leader tchèque en 1968...

Un autre témoin, l'historien militaire Volkogonov, était alors chef adjoint de la direction politique des forces armées. Il a assuré ce printemps, au cours d'une réunion électorale, que lui-même, son supérieur direct, le général Epichev, et surtout le maréchal Ogarkov, alors chef d'état-major, s'étaient tous opposés à l'intervention. Leurs objections furent balayées par Oustinov, et quelques-uns des récalcitrants furent même sanctionnés : le général Pavlovski perdit tous ses postes dès son retour d'Afghanistan en 1980, et fut muté dans le corps des inspecteurs des forces armées. Le maréchal Ogarkov fut lui aussi limogé, mais seulement en 1984, ce qui laisse planer un doute sur son attitude à propos de l'Afghanistan. Il est vrai que, aujourd'hui, les gens qui se vanteraient d'avoir approuvé la " sale guerre " ne se bousculent pas au portillon...

Vingt-deux ans, célibataire (86 %), habitant chez ses parents (60 %), amateur de cinéma (45 %) et de tennis, se déclarant plutôt de gauche en politique (44 %, contre 14 % au centre et 42 % à droite), tel est le portrait-robot de l'étudiant en médecine de la région parisienne, dressé par une enquête que vient de réaliser la Junior médicale auprès de deux mille étudiants des onze facultés de médecine de Pparis. Cette junior entreprise créée en 1988 a pour ambition affichée de renforcer les liens entre l'industrie pharmaceutique et les étudiants, et elle a trouvé auprès des laboratoires Sandoz, un sponsor particulièrement attentif au marché prometteur des futurs médecins.

Au-delà des caractéristiques générales, cette photo de famille apporte trois enseignements. Tout d'abord, les étudiants en médecine ne sont plus que 7 % à avoir choisi cette voie pour le prestige de la fonction et 3 % pour des raisons financières. On ne saurait mieux mesurer la dégradation du statut et de l'image sociale du médecin. D'autre part, ils sont de moins en moins nombreux à être tentés par la médecine générale. Au début de leurs études, 22 % seulement envisagent de devenir généralistes ; en dernière année, ils ne sont plus que 16 %.

Enfin 65 % seulement des étudiants en médecine ont pour ambition exclusive de faire une carrière de praticien. Autrement dit, près du tiers d'entre eux désirent avoir une profession en relation avec le monde médical mais ne souhaitent pas avoir de rapports directs avec les patients. Ils imaginent volontiers, dans ce cas, de s'orienter vers la recherche, l'industrie pharmaceutique, mais également vers la presse ou le marketing.

L'homme ne s'est pas fait que des amis... Un passé lointain vaguement phalangiste (avec, en prime, de possibles bassesses révélées en 1977 et jamais démenties) ; un passé proche de sénateur de la transition démocratique désigné par le roi ; un présent sagement libéral... En somme, une cible idéale pour les tirs de tous les bords, en rafales successives. On peut ajouter à ce tableau l'art consommé de se " foutre du monde ", de jouer les clowns, d'épater le bourgeois... et le culot : " Je me considère comme le romancier espagnol le plus important depuis la génération de 1898. Et je suis stupéfait de constater combien ce fut facile. Je demande pardon de n'avoir pu l'éviter ", déclare-t-il en 1953. Bref, un personnage mais aussi, pour employer un adjectif à la mode, un écrivain incontournable.

Né en 1916, Cela entre en littérature dès 1935, année où il publie deux poèmes dans un journal argentin. Production mineure jamais abandonnée qui cédera vite le pas à la voie royale de la narration (romans, nouvelles, récits de voyages...). Mais il n'est pas interdit de penser que la géographie enchevêtrée de l'enfance de Cela, faite de sauts répétés de sa Galice natale à Londres, Madrid ou Barcelone, trouve son homologue dans le vagabondage perpétuel à travers les formes de cet éternel " essayeur " toujours insatisfait.

Dans l'atmosphère intellectuelle raréfiée de l'après-guerre espagnole, la Familia de Pascual Duarte (1942), son premier roman, que l'on a souvent rapproché de l'Etranger de Camus, obtient un succès considérable pour des raisons souvent extra-littéraires. Même si une critique moins circonstancielle a remis l'Óuvre à sa vraie place, il n'en reste pas moins qu'elle est au cÓur d'un déblocage évident de la production narrative espagnole au lendemain du conflit. Au-delà du constat d'une violence primitive omniprésente, on peut voir dans ce texte une dénonciation de l'aliénation qui pèse sur un individu, sur sa famille, et sans doute plus largement sur l'ensemble de la société espagnole. Mais on y remarque surtout ce réalisme exacerbé, cette violence verbale caractéristiques de l'écriture de Cela, en un mot ce tremendismo...

Pabellon de Reposo (1943) n'en manque pas. Inspiré par une expérience personnelle de la maladie, le roman évoque l'extrême solitude de quelques tuberculeux enfermés dans un sanatorium, qui attendent une mort cruelle et dérisoire. Même solitude, même fascination/répulsion devant la mort, même évasion vers le néant ou la folie pour Mrs Caldwell (1953), adressant à son fils disparu des messages oniriques et passionnés, vaguement incestueux.

Dans ce monde presque irrespirable, un récit de voyage devenu classique, modèle obligé pour les générations suivantes, apporte une bouffée d'air frais. La ville étouffante que l'on quitte au petit matin cède la place aux paysages ouverts de l'Alcarria (1948). Mais on est condamné à revenir vers la ville, ses pompes et ses Óuvres, vers cette ruche qui donne son titre à l'un des romans les plus élaborés de l'auteur. Livre capital qui prend le contre-pied du triomphalisme ambiant et décrit le Madrid 1942, dominé par le sexe, la violence et la mort, la Colmena (1951) présente une structure éclatée (on songe à Manhattan Transfer de Dos Passos) qui souligne l'incommunicabilité régnante d'une société close d'insectes grégaires. Cette Óuvre forte, parue à Buenos-Aires - censure oblige - ne sortira en Espagne qu'en 1962, cinq ans après l'entrée de son auteur à l'Académie !

Après une longue accalmie et le naufrage corps et biens du roman social des années 50, dont Cela est sans doute l'un des précurseurs, San Camilo, 1936 (1969) essaie de répondre à la longue expectative des lecteurs et de la critique. Or cette Óuvre n'offre, par rapport à la Colmena, aucun renouveau décisif. C'est toujours le même fourmillement éclaté aux personnages sans importance qui passent et disparaissent, le même tremendismo souvent à la limite du soutenable. Par ailleurs, l'apolitisme frivolement revendiqué par l'auteur (" On peut se réveiller fasciste un matin et marxiste le matin suivant ") peut apparaitre suspect et cautionner une pseudo-réconciliation nationale des conformismes, tout à fait dans la ligne de l'idéologie officielle de la fin des années 60.

Cet art de la pirouette en tout cas n'a pas réussi à convaincre la critique, qui a réservé à l'Óuvre un accueil mitigé en attendant la suivante, Oficio de Dinieblas 5 (1973) ; " Roman à thèse écrit pour être chanté par un chÓur de malades pour accompagner la liturgie... " Roman ou anti-roman, ce texte composé de 1.194 " monades " n'est-il pas plutôt un poème, une autobiographie onirique ou encore " la purge de mon cÓur " ? A-t-on affaire à un " cadavre exquis " de 275 pages fleurant le canular de potaches ou à un constat de rupture, pathétique et suicidaire ? Les propos de l'auteur, lors de la présentation du livre, permettaient d'envisager cette deuxième hypothèse et sa conséquence logique : le silence.

Mais, dix ans plus tard, Mazurca para dos muertos (1983), premier volet d'une trilogie galicienne à venir, dément ce suicide romanesque et obtient, en 1984, le Prix national de littérature. Une fois de plus, autour de la guerre civile, " la Mort conduit le bal " au sein d'un monde barbare et primitif où la loi de la jungle et la loi du talion font bon ménage. Les jeux du temps et du souvenir se mêlent à l'entrelacement des points de vue dévoilés ou escamotés, aux mécanismes narratifs... Métaphore de la mémoire et de l'écriture, Masurca para dos muertos est sans doute l'un des sommets de l'Óuvre de Cela et l'un des meilleurs romans espagnols de ces dernières années.

Le ministre soviétique des affaires étrangères,M.Edouard Chevardnadze,se rendra en Pologne du 24 au 25 octobre à l'invitation du gouvernement polonais,a annoncé mardi 17 octobre l'agence PAP.Ce sera la première visite à Varsovie d'un haut dirigeant soviétique depuis la formation d'un gouvernement à majorité non-commuiste en Pologne.

La mise en route de notre imprimerie d'Ivry entraine encore certains jours des perturbations dans la distribution du journal pour les abonnements comme pour la vente au numéro ; en particulier à Paris et pour la vente le soir même en province.

Nous demandons à nos lecteurs de bien vouloir nous excuser.

Après vingt et un jours de débats et de tractations, la conférence des députés libanais à Taëf est arrivée, jeudi 19 octobre, à un point crucial avec la visite effectuée depuis mercredi soir à Damas par le chef de la diplomatie saoudienne, le prince Saoud Al Fayçal. Porteur des dernières " exigences minimales " du camp chrétien, qui réclame à la fois quelques modifications dans le texte du document d'entente nationale relatif à la présence syrienne et des assurances sur la poursuite d'un parrainage arabe pour la bonne application de cet accord, le prince a été reçu dès son arrivée par le président Hafez El Assad, qu'il devait rencontrer de nouveau dans la journée.

Les discussions risquent toutefois d'être ardues, tant la Syrie avait fait savoir qu'elle voulait l'acceptation du texte en l'état ; elle avait refusé dans le premier document du comité tripartite (Arabie saoudite, Algérie, Maroc), le 31 juillet dernier, tout parrainage arabe obligatoire à l'accord de sécurité à conclure entre les gouvernements syrien et libanais. A Taëf, les députés du camp chrétien, pris entre leurs " exigences minimales " et l'angoisse d'un échec, attendent dans la tension le résultat des conversations de Damas.

Les ministres des affaires étrangères du pacte de Varsovie se réuniront les 26 et 27 octobre dans la capitale polonaise, a annoncé l'agence officielle PAP. Pour la première fois, un ministre des affaires étrangères non communiste prendra part à une réunion du pacte de Varsovie. Il s'agit de Mr Krzystof Skubiszewski, chef de la diplomatie polonaise. - (AFP).

- Au lendemain de la réunion de son comité fédéral, la fédération du Rhône du PCF a indiqué, jeudi 19 octobre, que " d'une riche discussion s'est dégagé un accord de fond avec le rapport présenté par Georges Marchais et la résolution du comité central ". " L'ensemble des intervenants, précise la fédération, constate que la mise en Óuvre de notre stratégie commence à porter ses fruits. " Toujours en convalescence après son accident de voiture, l'ancien ministre des transports Charles Fiterman était absent de cette réunion du comité fédéral du Rhône, auquel il appartient.

La princesse Gina est décédée, mercredi 18 octobre dans la matinée, à l'hôpital de Grabs, dans le nord de la Suisse. Née en 1921, Gina, comtesse de Wilczek, avait épousé en 1943 le prince Franz-Joseph II. Cinq enfants, dont le prince régnant, sont nés de leur union. - (AFP).

- Journaliste formée à l'Ecole supérieure de Lille, Madeleine Garrigou-Lagrange, spécialiste des questions religieuses, est morte à Villejuif le 17 octobre à l'âge de cinquante-neuf ans. Elle collaborait à Ouest-France depuis 1968, plus épisodiquement aux publications du groupe de la Vie catholique, ainsi qu'à Témoignage chrétien. Elle avait collaboré au Monde à l'occasion du concile Vatican II. Ses obsèques auront lieu vendredi 20 octobre à l'église Saint-Merri à Paris.

Cap Canaveral, jeudi 12 octobre, 11 h 30. Dressé au milieu de marécages désolés peuplés de pélicans et d'alligators, le pas de tir parait désert. Les deux " boosters " (fusées d'appoint) qui encadrent l'énorme réservoir semblent prêts à bondir vers le ciel. Mais Atlantis elle-même, la dernière-née des navettes spatiales américaines, reste invisible.

D'après le plan de vol, les parois métalliques qui la dissimulent aux regards auraient dû s'écarter pour la laisser décoller à 13 h 29, dans un déluge de feu et de bruit. Au lieu de cela, une armée de techniciens juchés sur des échafaudages s'affairent sur les entrailles du bel oiseau. La veille, les contrôles menées lors du compte à rebours ont révélé un problème de taille : le " contrôleur " du moteur numéro 2 de la navette (qui en possède trois) ne fonctionne pas. Il a donc fallu déposer les protections thermiques, et démonter pour la remplacer cette sorte de " boite noire ", de 6 millions de dollars, 100 kilos d'électronique qui contrôlent et commandent les principaux composants du moteur.

Quatre jours de travail acharné plus un délai supplémentaire de vingt-quatre heures dû au mauvais temps, au terme duquel Atlantis a enfin pu s'arracher mercredi aux rivages de Floride, pour une mission de cinq jours en orbite. A bord, un équipage de cinq astronautes, dont deux femmes. Dans la soute, Galileo, une sonde d'exploration interplanétaire particulièrement sophistiquée de près de trois tonnes, qui entame ainsi, pour sa part, un périple de six ans devant la conduire autour de Jupiter.

Ce tir met fin à sept ans de malheurs terrestres pour "la Rolls des sondes interplanétaires", comme l'ont surnommée ses constructeurs. D'après le programme initial, cet engin de 1,4 milliard de dollars aurait en effet dû être lancé en 1982. Mais une succession de problèmes politiques et financiers a retardé son départ à plusieurs reprises. Jusqu'au drame du 28 janvier 1986, l'explosion en vol de la navette Challenger, qui devait paralyser tout le programme spatial américain pendant trente-deux mois.

L'incertitude aura régné jusqu'au bout quant au sort de Galileo. Dernière péripétie en date, une action lancée par trois associations antinucléaires qui estimaient que les deux générateurs au plutonium dont Galileo est dotée représentaient un danger de contamination pour les riverains de Cap Canaveral en cas d'accident au lancement. Les panneaux solaires qui alimentent en électricité les satellites "classiques" devenant inopérants loin du soleil, tous les engins d'exploration interplanétaires lancés depuis plus de vingt ans par les Etats-Unis (vingt-trois au total) ou l'URSS (vingt à trente) ont utilisé l'énergie nucléaire. Y compris Voyager-2 qui a terminé récemment une spectaculaire exploration des planètes extérieures du système solaire (le Monde du 16 août).

Malgré huit accidents dont deux seulement provoquèrent une contamination au sol sans conséquence pour l'homme (notamment la chute des débris d'un Cosmos soviétique dans le Nord-Est canadien en 1978), personne ne s'en était inquiété jusqu'à présent. Mais, après Tchernobyl et l'explosion de Challenger, les environnementalistes de la Foundation on economic trends, et les antinucléaires du Christic institute et de la Florida coalition for peace and justice n'ont eu aucun mal à rassembler un grand nombre de signatures de protestation, malgré les assurances données par la NASA. Les manifestations se sont toujours limitées, cependant, à quelques petits rassemblements. Plusieurs antinucléaires ont pourtant été arrêtés. Et au Kennedy space center où, quelques jours avant le lancement, les visiteurs se pressaient plus que jamais dans le magasin de souvenirs pour acheter t-shirts et gadgets aux insignes de la NASA.

La campagne des protestataires s'est achevée devant le tribunal de Washington par une action visant à empêcher le lancement de Galileo. Le juge Oliver Gash venait, mercredi 11 octobre au matin, de donner le feu vert pour le tir, quand la défaillance du contrôleur du moteur numéro 2 fut annoncée...

Shannon Lucid, quarante-six ans, et Ellen Baker, trente-six ans, les deux femmes de l'équipage, ont procédé à la mise sur orbite de Galileo six heures et vingt et une minutes après le lancement. Une heure plus tard, le moteur-fusée à poudre de la sonde était mis à feu, marquant le vrai départ de son périple interplanétaire. Une trajectoire complexe qui devrait lui faire survoler une fois Vénus (en février 1990) et deux fois la Terre (en décembre 1990 et décembre 1992). Grâce à cette véritable " partie de billard cosmique ", elle pourra utiliser l'attraction de ces planètes - un peu à la manière d'une fronde - afin d'acquérir la vitesse suffisante pour atteindre Jupiter, après avoir parcouru quelque 3,9 milliards de kilomètres.

Arrivée à proximité de la plus grosse planète du système solaire, en juillet 1995, Galileo devrait larguer une mini-sonde dans l'atmosphère jovienne. Avant d'être désintégré, cet engin suicide devrait avoir le temps de transmettre, pendant un peu plus d'une heure, de précieuses informations sur la composition et les caractéristiques de l'atmosphère de Jupiter. Un monde hostile et glacé, secoué de gigantesques orages et composé principalement, estiment les astrophysiciens, d'hydrogène et d'hélium avec quelques traces de vapeur d'eau, de méthane et d'ammoniac.

Délestée de sa mini-sonde, Galileo devrait entreprendre ensuite pendant vingt mois, à partir de décembre 1995, une exploration détaillée de Jupiter et de ses seize " lunes " (connues), approchant certaines d'entre elles à moins de 370 kilomètres d'altitude. Une grande première pour les scientifiques qui - outre les observations faites depuis le sol - ne disposent actuellement sur Jupiter que des données recueillies lors des survols rapides effectués par quatre robots dans les années 70, les derniers en date étant ceux des sondes Voyager 1 et 2 (mars et juillet 1979).

En route vers Jupiter, Galileo devrait, en outre, survoler deux astéroides, Gaspra et Ida. Un petit " plus " qui pourrait être compromis en raison du report du lancement. La rencontre avec Jupiter, en revanche, restait possible à condition que la sonde quitte la Terre avant le 21 novembre prochain.

Le largage de Galileo constituera sans doute l'opération la plus spectaculaire - et la plus délicate - des cinq jours de mission d'Atlantis. Avant son retour, l'équipage - qui comprend également Donald Williams, quarante-sept ans (commandant), Michael McCulley, quarante-six ans (copilote) et Franklin Chang-Diaz, trente-neuf ans (ingénieur de vol) - accomplira de nombreuses autres tâches. Parmi celles-ci, des tests médicaux, des expériences de chimie en microgravité (lire ci-dessous), et une mesure précise de la couche d'ozone dont les résultats permettront de " recalibrer " les instruments du satellite météo Nimbus-7 qui recueillent les mêmes données.

Fabriquer du plastique en apesanteur pour le compte de la société américaine 3M : c'est l'une des multiples tâches qui attendent Shannon Lucid et Franklin Chang-Diaz, les " spécialistes de mission " de l'équipage de la navette Atlantis, durant leurs cinq jours en orbite. Préfiguration à petite échelle des " usines de l'espace " dont certains futurologues annoncent l'apparition pour le début du prochain millénaire ? Pas vraiment : l'avenir industriel de la microgravité (la quasi-absence de pesanteur qui règne dans les véhicules en orbite autour de la Terre) semble - pour l'instant - bien sombre. Malgré quelques lueurs d'espoir, comme ce contrat de dix ans signé entre 3M et la NASA, un " joint endeavor agreement " (accord conjoint de recherche) qui donne à la firme américaine spécialiste du ruban adhésif " Scotch " la possibilité d'embarquer au total soixante-deux expériences dans la navette spatiale.

C'est la pesanteur qui, sur Terre, fait tomber les pommes des arbres, nous empêche de marcher au plafond, mais aussi fait flotter l'huile sur l'eau ou provoque des " courants de convection ", ces tourbillons que l'on peut observer - par exemple - dans une casserole d'eau qui chauffe. Sans elle, les liquides livrés à eux-mêmes forment une sphère parfaite au lieu de couler sur le sol, on peut mélanger intimement l'huile et l'eau, donc, de la même manière, des métaux en fusion de densité très différente et obtenir des alliages impossibles à réaliser sur Terre. Le dépôt de couches de matériaux ultra-minces par vaporisation, pour l'électronique par exemple, se fait beaucoup plus régulièrement quand l'attraction terrestre ne vient pas gêner le phénomène. Les cristaux de protéines ou de métaux, la polymérisation des plastiques ne se produisent pas de la même façon.

Des propriétés fascinantes pour les industriels. Une société américaine, le Center for Space Policy, chiffrait ainsi il y a deux ans le marché potentiel de la microgravité à 51 milliards de dollars en l'an 2000. Au début des années 80, tout le monde s'est rué dans la brèche, des firmes pharmaceutiques, qui affirmaient pouvoir fabriquer de nouveaux médicaments impossibles à obtenir sur Terre, jusqu'aux métallurgistes comme le géant américain de la machine agricole John Deere, à la recherche de nouveaux aciers.

Les principaux industriels européens intéressés par ce domaine nouveau se sont réunis en 1985 au sein d'un groupement baptisé Intospace, qui comprend neuf sociétés françaises, parmi lesquelles l'Aérospatiale, Matra, Michelin, Pechiney, Rhône-Poulenc, Sacilor et la Société européenne de propulsion (SEP).

La société 3 M, quant à elle, a eu à elle seule cinq expériences sur la navette depuis 1984. Celles-ci portaient sur la croissance des cristaux, ou sur le dépôt de couches minces de matières organiques en apesanteur. Celle embarquée sur Atlantis, baptisée Morphologie des polymères, vise à étudier la manière dont dix-sept échantillons de polyéthylène ou de nylon vont se cristalliser ou se polymériser hors de l'action de la pesanteur, après avoir été chauffés à 200 degrés.

Mais, depuis quelques années, les choses ont bien changé, et 3M fait un peu figure d'obstiné. "Les premiers résultats n'ont pas été assez probants pour motiver les industriels", estime Mr Jacques Bouvard, responsable du programme microgravité à la société Aérospatiale, et l'on est un peu au creux de la vague. Le docteur Boris Egorov, directeur du Centre pour les biotechnologies médicales au ministère soviétique de la santé - et aussi premier médecin au monde à avoir volé en orbite - n'a pas craint de "protester catégoriquement", dans une interview récente à la Pravda, contre l'idée qu'il soit possible de produire des médicaments nouveaux dans l'espace. Une opinion partagée par la plupart des "pharmaciens", affirme Mr Bouvard.

Car les futurologues, dans leur optimisme débridé, n'avaient oublié qu'une chose : le coût des travaux en orbite. Plus de 10 000 dollars (65 000 F) le kilo pour une expérience comme celle de 3 M, qui pèse quand même son bon quintal. C'est déjà cher pour une étude expérimentale dont on n'est pas certain du résultat, a fortiori pour une production industrielle de masse !

Pour 3 M et les quelques autres sociétés ayant signé le même genre de contrat avec la NASA, c'est gratuit. " Mais il est évident que si nous devions payer, cela ne nous intéresserait pas ", reconnait Ted Bolles, directeur technique des laboratoires de recherche 3 Mr Son but ? Profiter de l'opportunité pour acquérir des connaissances en sciences fondamentales susceptibles de donner naissance à de nouveaux procédés de fabrication... sur Terre ! " Avec l'expérience " morphologie des polymères " montée sur Atlantis, nous pourrons peut-être ainsi trouver des matériaux présentant des propriétés nouvelles, ouvrir de nouvelles voies de recherche ", estime-t-il.

La voie est parfois risquée, McDonnell Douglas, par exemple, qui avait dépensé beaucoup d'argent pour la mise au point d'un appareil d'électrophorèse (séparation et tri de molécules organiques) en apesanteur, a vu tous ses efforts ruinés par une avancée technologique spectaculaire du matériel... terrestre. 3 M, qui exploite 60 000 produits différents, allant du Scotch aux fibres optiques spécialisées, en passant par les lentilles cornéennes et les résines dentaires, est considéré comme l'un des leaders américains en matière d'innovation.

Pourtant, explique Ted Bolles, " nous avons lancé une étude pour évaluer quels avantages nous pourrions réellement tirer de la microgravité ". Mais, reconnait-il, " il n'y a effectivement, pour l'instant, que très peu de raisons scientifiques ou pratiques de se lancer dans une telle aventure ". Et, selon Jim Fountain, qui gère le " dossier 3 M " à la NASA, les candidats ne sont pas légion, et la dizaine d'autres contrats signés sont tous infiniment moins ambitieux.

C'est ce qui explique les conditions étonnantes offertes aux industriels par la NASA. Mike Smith, chargé des programmes commerciaux à l'agence spatiale américaine, admet sans difficulté que son administration tente ainsi de prouver l'utilité de la future station orbitale Freedom. Une tâche difficile au moment où le Congrès américain coupe avec ardeur dans le budget de ce programme, qu'il juge trop ambitieux, et où les Soviétiques semblent avoir des difficultés à utiliser pleinement leur propre station Mir. Obstination ? Peut-être, mais, lance Mike Smith, " si vous, les Européens, taillez des croupières à Boeing avec vos Airbus, c'est sans doute à cause de Concorde " !

Si leurs moyens financiers ne leur permettent pas encore de préparer un " Concorde spatial " comme la station Freedom, les Européens, justement, ne sont pas en reste. Fidèles à l'esprit qui leur a permis de rafler la moitié du marché mondial des lancements de satellites civils en misant avec Ariane sur les fusées " classiques " plutôt que sur la navette, ils abordent le problème avec pragmatisme. L'Agence spatiale européenne (ESA) a lancé il y a trois ans des préétudes portant sur des capsules récupérables, des mini-satellites évidemment inhabités munis de protections thermiques qui permettraient de les récupérer intacts sur Terre après un certain temps en orbite.

" De telles capsules, qui pèseraient une cinquantaine de kilos, pourraient être emmenées en piggy back (passager supplémentaire peu encombrant) par des Ariane-4 lors du lancement des satellites de télécommunications, explique un technicien de l'Aérospatiale. Elles resteraient dans le troisième étage de la fusée, qui continue à tourner en orbite après le largage de sa charge utile, et qui dispose de tous les équipements électroniques pour le déclenchement et le contrôle des expériences en microgravité, puis seraient éjectées. "

Ces capsules pourraient même être lancées par... d'anciens missiles déclassés de la force de frappe dont ils remplaceraient la tête nucléaire ! Des surplus de l'armée, en quelque sorte. Une étude prospective de faisabilité et de marché sur ce mode de lancement original est menée actuellement par les sociétés Aérospatiale, Arianespace, et SEP.

Les Européens s'orientent ainsi vers un créneau commercial relativement à bon marché, qui permettrait de combler le vide entre les vols sur la navette - hors de prix et peu flexibles - et les vols sur fusées sondes ou sur avions peu commodes et n'offrant pas des durées suffisantes en microgravité. La - relative - modicité du prix compenserait l'inconvénient de l'absence d'un astronaute capable de rattraper l'expérience en cas de problème technique. Certaines sociétés privées américaines ont des projets similaires. La future plate-forme automatique inhabitée Eureka de l'ESA pourrait aussi représenter une solution un peu moins chère que Freedom.

Malgré la morosité actuelle des industriels face à l'avenir de la microgravité, Européens et Américains semblent donc continuer à foncer droit devant, chacun à sa manière, ou, plutôt, selon ses moyens. Un pari sur l'avenir qui pourrait coûter cher. " C'est vrai qu'actuellement la situation n'est guère favorable, reconnait Mr Bouvard. Mais sans doute manque-t-on un peu d'imagination. Au-delà de vingt ans, on ne sait pas ce qui se passera. Peut-être les fameuses usines de l'espace existeront-elles un jour. Les pionniers de l'aviation, il y a un siècle, auraient été incapables d'imaginer le Rafale ou les Airbus d'aujourd'hui. Or, ne l'oubliez pas. Spoutnik-1, le premier satellite, ne date que de 1957. "

" Le formidable mouvement introduit par Mr Gorbatchev doit-il nous amener à reconsidérer les principes conjugués de vigilance et d'ouverture grâce auxquels nous avons maintenu la paix en Europe depuis quarante ans ? ", a demandé le ministre de la défense, Mr Jean-Pierre Chevènement, devant la presse anglo-américaine de Paris, réunie mercredi 18 octobre. " Je ne le pense pas. Nous devons, certes, adapter notre action aux conditions nouvelles, mais nous ne devons pas en modifier les fondements. "

" Aujourd'hui, plus personne ne conteste qu'il faut souhaiter le succès de l'expérience Gorbatchev et tout mettre en Óuvre pour qu'elle puisse se poursuivre, sinon sans à-coups, du moins sans retour en arrière ", a affirmé Mr Chevènement. " Je ne suis pas sûr que tout le monde fasse preuve d'une égale sagesse dans le domaine des réformes économiques à l'Est, a ajouté le ministre. Il ne faut pas mettre de conditions politiques à l'octroi de notre aide financière, qui est attendue et nécessaire. Je ne propose pas de financer à fonds perdus le maintien d'un système bureaucratique. Mais nous ne devons pas nous ingérer dans les affaires intérieures des Hongrois et des Polonais, en exigeant par exemple la privatisation intégrale de leur économie. Un libéralisme échevelé pourrait bien être le plus court chemin vers la restauration de systèmes autoritaires. "

Chevènement, que l'URSS ait renoncé à son objectif traditionnel de dénucléarisation de l'Europe, à l'exception d'elle-même, pour pouvoir exercer un effet de domination sur l'Europe de l'Ouest. " " Rien n'indique, a conclu Mr

La quatrième conférence internationale sur le sida et les cancers associés en Afrique s'est tenue du 18 au 20 octobre à Marseille. Face à l'extension de l'épidémie de sida sur le continent africain, les scientifiques s'interrogent sur les moyens qui permettraient à certains pays de sortir d'une situation qui, à bien des égards, est devenue dramatique.

Incompréhensible. Le mot revient sans cesse dans la bouche des chercheurs présents à Marseille lorsqu'on leur demande d'expliquer l'évolution pour le moins anachronique de l'épidémie de sida sur le continent africain. A cet égard, l'exemple de la Côte-d'Ivoire est certainement le plus significatif.

Il y a peine cinq ans, ce pays était montré avec envie par les responsables sanitaires de toute l'Afrique centrale. Lui, au moins, disait-on, comme d'ailleurs, en général, l'Afrique de l'Ouest, est épargné par l'épidémie. Cinq ans plus tard, il faut déchanter. Car c'est une épidémie d'une rare ampleur qui frappe actuellement la Côte-d'Ivoire. Selon une vaste enquête, dont les conclusions ont été rapportées à Marseille par le docteur A. Sangaré (Abidjan), 5,5 % de la population de la Côte-d'Ivoire serait affectée par le virus. A Abidjan, ce pourcentage s'élève à 6,4 %.

Dans la capitale ivoirienne, plus d'une prostituée sur trois (39 %) est séropositive. En outre, 47 % des malades hospitalisés dans les services de pneumologie et 27 % de ceux qui ont été admis dans les services de médecine interne sont également infectés par le virus. Personne n'est capable de dire jusqu'à quand cette épidémie va continuer à se développer. De même, aucun chercheur n'est actuellement en mesure de dire pourquoi en Côte-d'Ivoire, ce sont surtout des hommes qui sont atteints alors qu'au Zaire ou en Ouganda, par exemple, c'est parmi les femmes que l'on compte le plus de personnes infectées.

" Ces questions aujourd'hui sans réponse sont pourtant fondamentales, dit le professeur Peter Piot, de l'Institut de médecine tropicale d'Anvers (Belgique). Comment expliquer ces différences ? Pourquoi l'épidémie frappe-t-elle ainsi la Côte-d'Ivoire et pas des pays comme le Ghana ou le Nigéria ? " Le docteur Jonathan Mann, qui dirige le programme mondial de lutte contre le sida à l'Organisation mondiale de la santé (OMS), remarque de son côté : " Cela prouve au moins que l'Afrique n'existe pas en tant qu'entité épidémique. Il existe une grande hétérogénéité qui fait de ce continent une espèce de mosaique. Une mosaique au sein de laquelle, on le voit bien, la vulnérabilité pour le virus du sida n'est pas établie une bonne fois pour toutes.

Au-delà de ces interrogations reste le constat. L'Afrique est bel et bien frappée de plein fouet par l'épidémie de sida. Quarante-huit pays africains ont déclaré au moins un cas à l'OMS, et l'on estime que, sur les 5 à 10 millions de personnes qui actuellement, de par le monde, sont infectées par le VIH, environ 3 millions sont africaines. De la même manière, il y aurait 300 000 malades du sida en Afrique, soit la moitié du nombre total de malades estimé par l'OMS dans le monde. Selon le Docteur J. Chin, de l'OMS, il devrait y avoir en Afrique, en 1992, 1 million de malades atteints de sida, parmi lesquels 20 000 enfants.

D'ores et déjà, dans certains grands centres urbains d'Afrique centrale, au Rwanda ou en Ouganda par exemple, près de 30 % de la population est séropositive. 90 % des prostituées de certaines villes sont également infectées. Et, même si, comme dit le Docteur A.-J. Georges (institut Pasteur de Bangui), " on peut penser qu'en Afrique le nombre de malades est moins élevé que ce que laissaient prévoir les enquêtes de séroprévalence ", il n'en demeure pas moins que bien des hôpitaux commencent à être saturés.

Dans de telles conditions, étant donné la situation économique souvent catastrophique des pays africains, la seule façon de lutter contre la maladie semble passer par la mise en place de vastes campagnes de soins de santé primaire. Si ces campagnes ont une efficacité - ce qui reste à démontrer, - celle-ci ne pourra être observée qu'à longue échéance.

L'attitude des pays occidentaux à l'égard de l'Afrique a été, tout au moins dans les couloirs du congrès, largement évoquée à Marseille. " Trop souvent, explique par exemple un spécialiste, la coopération se résume pour des pays tels que la France à l'envoi d'équipements inadaptés aux besoins réels du pays ; comme s'il s'agissait avant tout en quelque sorte, de subventionner l'industrie nationale. " " La quasi-absence d'écoles de santé publique et d'épidémiologie au niveau européen est une grave lacune ", ajoute le docteur Piot. L'Europe a besoin d'avoir une structure comparable au Centre américain de contrôle des maladies.

Ces reproches sont, semble-t-il, d'autant plus justifiés qu'ils vont dans le sens de la politique africaine de la France. " Est-ce qu'un gouvernement pourrait longtemps supporter le poids économique, social et humain d'une population séropositive à 20 ou 30 % sans être à son tour exposé à un risque de déstabilisation ? ", interroge le docteur Mann. La situation actuelle de la Côte-d'Ivoire ou de la République centrafricaine devrait peut-être inciter les pouvoirs publics français à reconsidérer la nature et l'ampleur de leur politique de coopération.

Georges Constant, ancien sénateur du Lot, est décédé le lundi 16 octobre. Il était âgé de quatre-vingt-un ans.

Mr Bernard Kouchner, le secrétaire d'Etat chargé de l'action humanitaire, a annoncé, mercredi 18 octobre, que les cent soixante Tsiganes, réfugiés roumains, installés depuis juillet dernier dans des conditions précaires sur un terrain vague de Tourville-la-Rivière (Seine-Maritime) seront tous relogés, dès la semaine prochaine, dans un Village-Vacances Familles de Barneville-Carteret (Manche).

L'association Médecins du Monde avait lancé en août dernier un " plan d'urgence " pour ces réfugiés dont certains demandent l'asile politique depuis près de deux ans. Un vaste mouvement de solidarité s'était manifesté (le Monde du 12 septembre).

N'utilise pas qui veut une croix grecque blanche sur fond rouge. Pour avoir choisi cet emblème, l'association Médecins sans frontières a été condamnée, mardi 17 octobre, par la cour d'appel de Paris à payer 1 F pour préjudice moral à la Confédération helvétique, et à changer de logo. Le logo de l'association avait été déposé en juin 1985 à l'Institut national de la propriété industrielle. Deux ans plus tard, l'ambassadeur de Suisse en France saisissait la justice. Dans un premier jugement, le tribunal de Paris avait rejeté la demande helvétique, soulignant qu'il n'y avait pas " similitude totale " entre les deux emblèmes.

Le point de vue de la cour d'appel de Paris, présidée par Mr Gérard Gélineau-Larrivet, est tout à fait différent. La cour souligne notamment, dans son arrêt rendu mardi 17 octobre, que " la croix grecque blanche implantée sur un fond rouge dont elle se détache nettement, la disposition de ces deux couleurs et le contraste qu'elles offrent entre elles sont des éléments caractéristiques du drapeau de la Confédération helvétique ".

Le risque de confusion était, selon la cour, d'autant plus grand que la nation helvétique et MSF Óuvrent toutes deux dans le même domaine, celui de l'entraide internationale.

Les participants au sommet du Commonwealth à Kuala-Lumpur (Malaisie) ont élu, mercredi 18 octobre, le nouveau secrétaire général de l'organisation. Il s'agit du Nigérian Emeka Anyaoku, cinquante-six ans. Diplomate chevronné, ce dernier s'occupe des affaires du Commonwealth depuis plus de vingt ans. Il en était jusqu'ici le vice-secrétaire général. Les chefs d'Etat et de gouvernement présents à la conférence l'ont préféré à l'ancien premier ministre australien, Mr Malcolm Fraser.

Après trois jours d'intenses négociations dans un couvent de la banlieue de San-José, capitale du Costa-Rica, la guérilla et le gouvernement salvadoriens ne sont pas parvenus à un accord pour mettre fin à la guerre civile qui a fait plus de soixante-dix mille morts en neuf ans.

Les deux parties ont reconnu, mercredi 18 octobre, que leurs positions respectives étaient inconciliables pour l'instant, mais sont néanmoins convenues de se retrouver à Caracas, les 20 et 21 novembre, pour poursuivre le dialogue en présence d'observateurs des Nations unies, de l'Organisation des Etats américains et de l'Eglise.

Dans un communiqué commun, intitulé Déclaration de San-José, les deux belligérants soulignent que la solution du conflit passe par un " accord politique " en vue de parvenir à la démocratisation. L'essentiel du communiqué est cependant consacré aux divergences sur la manière de mettre fin aux hostilités : " Le gouvernement veut un cessez-le-feu immédiat qui serait suivi de réformes, tandis que le Front Farabundo Marti pour la libération nationale (FMLN) exige la mise en place d'un " processus de démocratisation " avant de déposer les armes. "

Visiblement agacé par le refus du gouvernement salvadorien de réagir aux propositions de la guérilla, le chef de la délégation du FMLN, le commandant Joaquin Villalobos, a accusé l'autre partie de " n'avoir aucun pouvoir de négociation si ce n'est d'exiger un cessez-le-feu sans aucune contrepartie ". " Le gouvernement veut une reddition inconditionnelle de notre part, a-t-il déclaré, alors que nous contrôlons une grande partie du territoire national " (un tiers du pays, selon la guérilla, qui affirme être en mesure de mener des opérations d'envergure dans douze des quatorze départements et dans la plupart des villes, y compris la capitale). " Il va bien falloir se mettre à parler des problèmes de fond, politiques, économiques et sociaux, qui sont à l'origine du conflit ", a ajouté le commandant Villalobos, qui a troqué depuis plus d'un an l'uniforme militaire pour le costume-cravate.

Le climat, relativement serein à l'ouverture de la réunion, s'était soudain tendu le lendemain après l'annonce de l'assassinat de la fille du colonel Oscar Casanova, directeur du Centre d'études des forces armées salvadoriennes. La jeune femme, vingt-trois ans, a été criblée de balles au moment où elle sortait en voiture du domicile de ses parents, en banlieue de San-Salvador. Les commandos urbains du FMLN ont revendiqué l'attentat par téléphone auprès d'une radio salvadorienne.

Après quelques heures de flottement, la délégation de la guérilla a démenti catégoriquement sa participation à cet assassinat, affirmant dans un communiqué qu'elle " n'avait pas pour politique de s'en prendre aux familles des chefs militaires ". Selon le FMLN, " ce genre d'opération fait partie de la guerre psychologique organisée par l'armée pour créer la confusion ". Les démentis embarrassés du FMLN n'ont évidemment pas convaincu les membres de la délégation gouvernementale.

Moscou (AFP). - Le député de Moscou Boris Eltsine a accusé, mercredi 18 octobre, Mr Mikhail Gorbatchev de diriger des " actions de persécution " à son encontre visant, selon lui, à l'écarter de la vie politique.

Dans une déclaration écrite destinée à la presse, Mr Eltsine a accusé le ministre soviétique de l'intérieur, Mr Vadim Bakatine, d'avoir " mêlé mensonge et vérité ", lors de son rapport lundi dernier devant le Soviet suprême, où il évoquait les mésaventures survenues fin septembre au député de Moscou. " La nouvelle farce politique jouée par Gorbatchev à la session du Soviet suprême et exagérée par la presse officielle, qui en a fait un événement de première grandeur pour le pays (...), constitue une nouvelle tentative pour miner ma santé et m'exclure du combat politique ", écrit Mr Eltsine.

Selon le rapport de Mr Bakatine, Mr Eltsine a été retrouvé par deux miliciens dans la soirée du 28 septembre dans le quartier des datchas de la nomenklatura d'Ouspenski, près de Moscou, les vêtements trempés. Mr Eltsine leur avait expliqué qu'il venait d'être victime d'un attentat, une version des faits sur laquelle il est revenu par la suite.

Le président sud-coréen, Mr Roh Tae-woo, en visite à Washington, a demandé mercredi 18 octobre au Congrès de maintenir les forces américaines en Corée du Sud, affirmant qu'une forte majorité de ses concitoyens le désirait. Une réduction de la présence militaire américaine " pourrait amener la Corée du Nord a se méprendre sur l'engagement des Etats-Unis envers la paix dans la région. Les résultats seraient tragiques ", a-t-il déclaré devant le Sénat et la Chambre rassemblés. Le Congrès a demandé au gouvernement de présenter d'ici à avril une étude sur une révision de l'engagement des Etats-Unis en Corée du Sud.

L'Assemblée générale de l'ONU a élu, mercredi 18 octobre, cinq nouveaux membres non permanents au Conseil de sécurité, parmi lesquels Cuba et la Roumanie. Les cinq nouveaux membres - Cuba, Roumanie, Yémen démocratique, Côte-d'Ivoire, Zaire - siégent à partir du 1er janvier prochain, pour une période de deux ans. Ces pays remplaceront l'Algérie, le Brésil, le Népal, le Sénégal et la Yougoslavie. Ils rejoindront le Canada, la Colombie, l'Ethiopie, la Finlande et la Malaisie, dont le mandat expire fin 1990, et les cinq membres permanents du Conseil, les Etats-Unis, la Chine, l'URSS, la France et la Grande-Bretagne.

Noël obtiendra statut légal de jour férié cette année, pour la première fois en URSS, dans la République balte de Lituanie, à majorité catholique, a annoncé, mercredi 18 octobre, l'agence Tass. Le 1er novembre, jour de la Toussaint, a également été institué jour férié par le Parlement de Lituanie.

Le premier ministre polonais, Mr Tadeusz Mazowiecki, est arrivé, mercredi 18 octobre, à Rome, où il effectue sa première visite officielle depuis son accession à la tête du gouvernement, le 24 août dernier. Ce séjour rompt avec la tradition, qui voulait que les chefs de gouvernement polonais réservent à Moscou leur première visite à l'étranger.

A quelques semaines d'une visite qu'il doit effectuer à Washington à la mi-novembre, le premier ministre israélien, Mr Itzhak Shamir, a réaffirmé, mercredi 18 octobre, qu'Israël, dont le désaccord avec les Etats-Unis s'est accentué ces derniers jours, ne céderait pas aux pressions concernant le processus de paix. " Tout en croyant aux possibilités de paix et en nous efforçant de les faire aboutir, nous ne nous précipitons pas tête baissée. Nous ne céderons pas à des pressions ", a-t-il déclaré à un groupe de pèlerins chrétiens.

Au même moment, à Washington, le département d'Etat publiait une déclaration qualifiant de décevants et inutiles les propos de Mr Shamir, qui avait accusé, la veille, les Etats-Unis de faire pression sur Israël pour qu'il ouvre des discussions avec l'OLP et se retire des territoires occupés. Le premier ministre avait également estimé que son pays entrait " apparemment dans une période de conflit " avec les Américains.

" Sur certaines questions comme celle d'Eretz Israël (l'Israël biblique), nous irons jusqu'au bout, nous ne céderons pas, même si cela doit déboucher sur une période de conflit avec les Etats-Unis ", a encore dit Mr Shamir, selon qui " cette fois-ci, la bataille est rude ".

La France est intervenue ces dernières années auprès des différentes factions libanaises ainsi que des gouvernements syrien et israélien pour tenter de faciliter un accord de réconciliation nationale, a indiqué, mercredi 18 octobre, Mr Roland Dumas devant la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale. Souhaitant " un plein succès " à la réunion de Taëf, Mr Dumas a estimé qu'elle devait " aboutir à un accord incluant le départ des troupes étrangères du Liban ". " Sans constituer un préalable, ce départ doit être l'aboutissement du processus de paix engagé ", a-t-il ajouté, pour préciser que, au cours des dernières semaines, " la France est intervenue en ce sens à Beyrouth, Damas et Tel-Aviv ".

La police a interpellé et interrogé pendant près de quatre heures, mardi 17 octobre, les cinq membres du groupe tchécoslo- vaque de contrôle des accords d'Helsinki. Parmi ces cinq défenseurs des droits de l'homme figurait le dissident Jiri Hajek, soixante-seize ans, ministre des affaires étrangères lors du " printemps " de Prague. Mr Hajek venait de présider une réunion de travail de ce comité, en vue d'une rencontre, mercredi 18 octobre à Prague, avec les dirigeants de la Fédération internationale d'Helsinki, organisme international chargé de surveiller les accords de 1975.

En outre, on a appris de source dissidente l'inculpation pour subversion des deux responsables du principal journal indépendant de Tchécoslovaquie, Lidove Noviny. MM Jiri Ruml et Rudolf Zeman avaient été arrêtés le 12 octobre et sont passibles d'une peine de prison de cinq ans.

Les autorités tchécoslovaques, qui manifestent une certaine nervosité à la veille du 28 octobre, jour anniversaire de la fondation du pays en 1918, ont, d'autre part, inculpé, mardi 17 octobre, cinq opposants du HOS (mouvement pour la liberté civique) accusés d'" incitation à la rébellion ". Ils risquent une peine de cinq ans de prison.

Selon la direction de la population et des migrations, le nombre d'étrangers en France est toujours de 3,5 millions environ, même si les flux d'entrée sont en augmentation. Cette stabilité est due notamment aux " sorties " que constituent les acquisitions de nationalité française.

C'est un " constat objectif " , destiné à " dépasser les mythes ou les faux débats " qu'a voulu faire Mr Gérard Moreau, directeur de la population et des migrations au ministère de la solidarité, de la santé et de la protection sociale, en publiant mercredi 18 octobre toutes les statistiques disponibles pour 1988 sur la présence étrangère en France. Ces chiffres officiels ne comprennent pas les clandestins qui, selon lui, ne peuvent être évalués.

Cette dernière catégorie est celle qui enregistrera certainement la plus forte hausse en 1989. La direction de la population confirme en effet (le Monde du 14 octobre) que le nombre des demandeurs d'asile devrait atteindre 60 000 cette année. " Il y a là une question de fait qui doit susciter, et suscite effectivement, études et décisions " a affirmé, Mr Moreau.

Les départs de résidents étrangers sont difficiles à évaluer. On ne connait que les sorties " assistées ", dans le cadre du dispositif d'aide à la réinsertion, qui sont en net recul : moins de 2 000 travailleurs et 1 800 membres de leurs familles en 1988, malgré l'extension de cette aide à de nouvelles catégories de bénéficiaires potentiels.

Les acquisitions de la nationalité française - qui diminuent d'autant le nombre des étrangers recensés - sont en augmentation : 54 300 personnes en 1988, contre 41 800 en 1987. A ce nombre, il faut ajouter quelque 20 000 jeunes nés en France qui deviennent français " automatiquement " au titre de l'article 44 du code de la nationalité.

Le nombre des travailleurs étrangers est stable : 1,5 million de personnes en mars 1988, mais cela s'accompagne d'une nette féminisation et d'une hausse du chômage ; parmi les 2,65 millions de demandeurs d'emploi dénombrés en décembre dernier, 309 000 étaient de nationalité étrangère, soit 11,7 %.

Quant au transfert de fonds vers les pays d'origine, il est en diminution : 34,6 milliards de francs en 1987 contre 35,5 milliards en 1986 et 37,1 milliards en 1985). Cette évolution témoigne sans doute des difficultés économiques que rencontrent les travailleurs étrangers, mais sans doute aussi de leur intégration de plus en plus poussée dans la société française.

C'est avec scepticisme que l'on commente dans plusieurs capitales occidentales l'accession au pouvoir, mercredi 18 octobre, à Berlin-Est, de Mr Egon Krenz, qui, à cinquante-deux ans, succède à Mr Erich Honecker à la tête du Parti communiste (SED) et de l'Etat. En effet, les premières déclarations de cet ancien chef de la sécurité indiquent clairement que le RDA n'a pas l'intention de s'engager dans une voie polonaise ou hongroise. La volonté de continuité caractérise le discours prononcé mercredi soir à la télévision par le nouveau secrétaire général. Celui-ci insiste, comme son prédécesseur, sur le rôle dirigeant du SED dans les affaires politiques. Il fait néanmoins allusion à une réforme du mode de fonctionnement du parti et de l'Etat. En RDA même, l'opposition exprime des doutes sur la capacité du nouveau numéro un du régime à mettre en Óuvre des réformes, et n'exclut pas des rebondissements dans les mois à venir. Le Parlement a été convoqué pour le 24 octobre.

La réunion du comité central du SED (parti communiste allemand), convoqué en hâte mercredi 18 octobre à quatorze heures, n'aura pas duré plus de deux heures. Elle s'est ouverte par une brève déclaration de Mr Erich Honecker : " Chers camarades. Après mûres réflexions, et à la suite des délibérations d'hier du bureau politique, compte tenu de ma maladie et de l'opération que j'ai subie, je suis parvenu à la conclusion suivante : mon état de santé ne me permet plus d'avoir la force et l'énergie exigées par la conduite du destin de notre parti et de notre peuple pour le présent et l'avenir. " Après avoir rappelé que toute sa vie avait été marquée par " la fidélité inébranlable à la cause révolutionnaire de la classe ouvrière ", il a communiqué au comité central la décision du bureau politique que Mr Egon Krenz le remplace dans toutes les fonctions qu'il occupait jusqu'alors : secrétaire général du SED, président du conseil d'Etat de la RDA, président du Conseil national de défense.

Ainsi, à la différence de ce qui s'était passé le 3 mai 1971, lorsque Mr Erich Honeker avait écarté Mr Walter Ulbricht, aucune fonction plus ou moins honorifique n'accompagne la mise à la retraite de celui qui fut le maitre absolu de la RDA pendant dix-huit ans.

Un chapitre de l'histoire est-allemande était clos, brutalement. L'hommage que lui rendait son successeur désigné, dans sa première adresse aux cent trente-deux membres et cinquante suppléants du comité central, était d'une brièveté et d'une sobriété remarquables : cinq minutes, à peine, d'un discours qui devait durer près d'une heure.

Une sortie humiliante dans un pays où le départ à la retraite du moindre secrétaire local du parti se traduit par une débauche d'encens verbal et de fleurs apportées par des petites filles pomponnées.

A seize heures, les BX Citroën noires garées devant le siège du Parti repartaient une à une, emmenant vers leurs fiefs et leurs problèmes les dirigeants d'un parti qui venait, à l'unanimité bien sûr, de se donner un nouveau chef.

Mr Honecker est accompagné dans sa chute par deux autres membres du bureau politique : Mr Gunther Mittag, soixante-trois ans, responsable des questions économiques, et Mr Joachim Herrmann, soixante et un ans, secrétaire à la propagande. Leur limogeage n'est même pas assorti de considérations sur leur état de santé, alors que, pour Mr Mittag au moins, le diabète dont on le dit malade aurait pu être évoqué. Il paie le désordre et l'inefficacité grandissante de l'économie est-allemande, le mécontentement profond qui se manifeste non seulement chez les ouvriers, mais également dans l'encadrement de ces combinats dont il avait été, depuis plus de vingt ans, le promoteur.

Ces derniers jours, les critiques s'étaient multipliées dans la presse et à la télévision sur le fonctionnement des entreprises, les ratés de l'économie planifiée, l'incapacité d'intégrer les résultats de la recherche dans la production industrielle. Mr Joachim Herrmann est sacrifié en raison du constat unanime, de la population et du parti, sur la mauvaise qualité de la presse du pays, sur laquelle il avait la haute main. Erich Honecker est immolé sur l'autel de la colère d'une population qui ne supporte plus la schizophrénie quotidienne : le libre accès aux radios et télévisions ouest-allemandes rendait ridicules la forme et le contenu d'une presse qui avait à peine évolué depuis l'époque stalinienne.

La nomination de Mr Egon Krenz qui, comme son prédécesseur, concentrera entre ses mains tous les pouvoirs, est l'accomplissement d'un scénario où la continuité l'emporte largement sur le changement. Même si, comme le dit l'un des opposants les plus connus, le pasteur Rainer Eppelmann, " Mr Krenz doit être regardé à partir d'aujourd'hui avec d'autres yeux ", il symbolise tout ce que le communisme allemand peut avoir de plus rigide. On chercherait vainement dans sa longue carrière bureaucratique des paroles ou des actes manifestant la moindre velléité de sortir du cadre de la pensée marxiste-léniniste, version prussienne. Bien au contraire, il a, ces derniers temps, toujours été en pointe pour incarner la ligne dure du SED aux yeux de la population et de l'étranger.

Deux de ses interventions récentes sont soulignées par des opposants, comme Mmes Bärbel Bohley, porte-parole de Nouveau Forum, et Ulrike Poppe, du mouvement Démocratie maintenant : le soutien explicite apporté à l'écrasement de la révolte des étudiants chinois, ce printemps, sur la place Tiananmen, et l'organisation du truquage des élections municipales du 7 mai dernier. Des fraudes massives, constatées dans tout le pays, avaient été le point de départ du mouvement de contestation qui s'est, ces dernières semaines, emparé de la rue à Berlin, Leipzig et Dresde.

A la sortie de la réunion du comité central, en direct devant les caméras de la télévision, Mr Egon Krenz a déclaré : " J'ai dit au comité central que je suis conscient d'avoir accepté une tâche difficile dans une période très compliquée. Nous avons beaucoup de travail devant nous. Du travail, du travail et encore du travail. " Ces manches ostensiblement retroussées par Mr Krenz vont-elles contribuer à faire bouger l'édifice, aujourd'hui bien branlant, de la RDA, dans un sens souhaité par l'immense majorité de la population : celui des réformes et de la libéralisation de la société ?

On peut rester sceptique sur cette question après avoir entendu le " discours aux citoyens de la RDA ", qu'il a prononcé à la télévision, mercredi soir, à 20 heures. Il n'est pas question que la RDA s'engage dans une voie à la hongroise ou à la polonaise. Le monopole de l'exercice du pouvoir par le parti communiste, le centralisme démocratique, le ficelage des partis satellites au sein du " front national ", restent la règle d'airain : " L'existence du socialisme sur le sol allemand n'est à la disposition de personne ", a-t-il martelé, reprenant là une formule maintes fois utilisée au cours de la crise de ces dernières semaines. Pas question non plus de reconnaitre officiellement les mouvements d'opposition qui ont, comme le Nouveau Forum, sollicité leur légalisation : " Nous avons suffisamment de forums où peuvent s'exprimer les tendances les plus diverses de notre société ", a-t-il affirmé.

Mr Krenz ne s'est cependant pas borné à lancer un appel à toutes les catégories sociales - ouvriers, paysans, soldats et intellectuels - pour qu'elles le soutiennent. Il a également abordé les questions qui sont au centre des préoccupations de la population : " Plus de cent mille personnes, dont beaucoup de jeunes, ont quitté notre pays (...). Nous ressentons leur départ comme une hémorragie. Chacun de nous peut compatir avec les larmes des pères et des mères de ceux qui sont partis. Nous avons subi des pertes humaines et économiques (...). Ce n'est qu'en regardant sans complaisance dans notre société les causes qui ont suscité ces départs que nous parviendrons à faire changer d'opinion, ceux qui ont pris la décision de nous quitter. "

Ce constat réaliste va-t-il déboucher sur la mise en Óuvre de réformes dont le contenu est clairement indiqué sur les banderoles des manifestants de Leipzig ? Egon Krenz a annoncé qu'il allait proposer au Parlement une loi réglementant les voyages à l'étranger. Il a indiqué que les mesures restrictives, prises récemment, concernant les voyages dans les pays socialistes comme la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Hongrie allaient être " supprimées ou modifiées ". Mais il n'est pas question d'autoriser pour tout le monde les voyages à l'Ouest, comme le bruit en avait couru ces derniers jours à Berlin-Est. " Ce problème se heurte à l'attitude de la République fédérale, qui refuse de reconnaitre et de respecter la nationalité de la RDA ", a-t-il affirmé.

Mr Egon Krenz a également annoncé qu'il allait faire, à une très prochaine session du comité central, des propositions : la réforme du mode de fonctionnement du parti et de l'Etat. Il a laissé entendre que la Chambre du peuple verrait ses compétences accrues au détriment de l'appareil du parti, qui devrait être réduit. Il a également annoncé la mise à l'étude d'une réforme du système des salaires qui ferait une plus grande place au mérite. Il a enfin encouragé les médias de son pays à laisser les journalistes donner libre cours à leur talent et à leur esprit critique, tout en prévenant : " Notre presse ne doit pas devenir le lieu d'expression des démagogues, d'anarchistes et d'irresponsables. "

Si, dans les milieux de l'opposition, le scepticisme sur la volonté réformatrice et libéralisatrice de Mr Krenz reste dominant, il semble pourtant qu'il va bénéficier d'un très court état de grâce : on lui fera crédit au moins jusqu'à lundi prochain et on le jugera sur son attitude à poursuivre et à approfondir le dialogue avec les dizaines de milliers de personnes qui, encore une fois, vont alors se rassembler dans les églises et dans la rue.

Un journal comme le Monde, dont on attend chaque soir la rigueur et l'objectivité des éditoriaux, s'honorerait de ne pas employer des expressions telles que " gigantesque faillite ", " pathétique décomposition " (le Monde du 6 octobre), " pitoyable débâcle " (le Monde daté 8-9 octobre) à propos de la situation dans les pays de l'Est.

Quand on sait ce que représente de volonté politique et d'efforts d'investissements la formation d'un jeune qui arrive qualifié dans la vie active, peut-on, par exemple, condamner sans réserve la RDA alors que, d'après un article du Monde du 13 septembre (" Des " émigrés " jeunes et qualifiés "), les jeunes Allemands de l'Est " sont en général qualifiés, leur qualification correspondant aux besoins des industriels ouest-allemands... " et qu'" ils pourront redynamiser certains secteurs de l'économie ouest-allemande ".

Comparés aux " émigrés " des pays fournisseurs traditionnels de main-d'Óuvre, dont les régimes sont capitalistes ou dans la mouvance du capitalisme, ceux des pays socialistes ont bénéficié de systèmes éducatifs dont les résultats interdisent de porter un jugement globalement négatif sur ces pays.

L'Association des enseignants et chercheurs en science de l'éducation organise les 21 et 22 octobre, en Sorbonne, un colloque sur " L'établissement d'enseignement général et professionnel : nouvelles relations avec l'environnement, nouveaux modes d'action ". Une réflexion qui arrive à point nommé au moment où la loi d'orientation généralise les projets d'établissement.

" Patrimoine génétique et droits de l'humanité ", tel est le thème du colloque organisé par l'université Paris-VII-Jussieu et la communauté des Communautés européennes, du 25 au 28 octobre à la Sorbonne et à Paris-VII. Rassemblant des chercheurs de tous les horizons scientifiques et philosophiques, ce colloque est ouvert au public dans la limite des places disponibles.

C'EST vraiment des minables, ces pauvres Amerloques. Ce qu'ils peuvent être cons, c'est pas croyable. Ils auraient comme une faille que ça m'étonnerait pas. Ils sont là, ils vaquent à leurs affaires de San-Diego à San-Francisco, le cul entre deux plaques qui risquent à chaque instant de se rentrer dedans en foutant tout en l'air. Et qu'est-ce qu'ils font ? Rien. Ils se contentent de construire des gratte-ciel genre culbuto capables de tenir debout quand la terre tremble sous leurs pieds selon des normes parasismiques que leur envie le monde entier.

Des nuls, je vous dis, parce que enfin c'est bête comme chou. Suffit de planter deux électrodes je ne sais plus où, pour capter je ne sais plus quoi, et dès que ça commence à s'agiter, à s'emmêler les pinceaux en sous-sol, ça déclenche un signal d'alarme. On vous sonne : Allez, dégagez, poussez-vous de là, il y a du hoquet dans l'air. Si jamais la Terre avait un renvoi, vous vous retrouveriez sous une giclée de gravats.

D'où je tiens ça ? Ben, tiens, d'Haroun Tazieff. Il nous l'a expliqué hier soir à la télé. Ça se pratique en Grèce, ce truc-là. Et lui, il va l'installer dans l'Isère, où il fait conseiller général. Question faille, c'est infaillible. Alors, qu'est-ce qu'ils attendent pour l'adopter ailleurs, son système D ? Vous allez rigoler : ils sont tellement bêtes, tellement obtus, qu'ils refusent d'y croire ! Ils prétendent que ça tient pas debout. Et ça, en cas de séisme, évidemment, c'est quand même embêtant.

- Au moins soixante-dix-huit morts, un miller de blessés, tel est le bilan de trois typhons et d'une tornade qui se sont abattus sur le Vietnam en l'espace de douze jours, a annoncé mercredi 18 octobre l'agence de presse vietnamienne.

- Ancien chef du service de renseignement de la milice à Lyon, durant l'Occupation, Paul Touvier restera détenu à l'hôpital de la prison de Fresnes. La chambre d'accusation de Paris a confirmé, jeudi matin 19 octobre, l'ordonnance de maintien en détention de Mr Jean-Pierre Getti, juge d'instruction chargé de ce dossier. Les magistrats de la cour d'appel avaient examiné la demande de mise en liberté de Paul Touvier, présentée par son conseil, Me Jacques Trémolet, pour la première fois, en juin dernier. Depuis, l'avocat et les conseils des parties civiles avaient pu développer les arguments de leur mémoire le 28 juillet.

Après une longue attente et plusieurs tentatives rapidement avortées, Mr Gorbatchev vient d'obtenir le départ du très conservateur rédacteur en chef de la Pravda, Mr Victor Afanassiev.

Enfant du brejnévisme sous lequel sa carrière s'était épanouie, Mr Afanassiev sera remplacé par l'un des plus proches conseillers du secrétaire général, Mr Ivan Frolov, un philosophe que ses audaces théoriques avaient fait limoger dans cette même période dite aujourd'hui de " stagnation ".

Ce départ est en lui-même une victoire de taille pour Mr Gorbatchev puisque, en treize années passées à la direction de l'organe du comité central, Mr Afanassiev était devenu une puissance à lui tout seul. Non seulement il avait, en effet, su se ménager de solides appuis parmi les dirigeants les plus conservateurs, mais, lâchant du lest quand il le fallait et embrassant la perestroika pour mieux l'étouffer, il s'était aussi assuré la sympathie du marais de l'appareil.

Son élimination, dont le bruit a commencé à courir mercredi soir et dont le Monde a obtenu confirmation jeudi 19 octobre, s'inscrit ainsi dans l'actuelle stratégie d'accélération des réformes que Mr Gorbatchev a lancée au dernier plénum du comité central.

Après avoir obtenu que le prochain congrès du parti soit convoqué, avec six mois d'avance, pour octobre prochain, le secrétaire général avait alors réussi à se débarrasser de plusieurs des conservateurs les plus actifs de la direction. Il avait, de cette manière, à la fois réduit au minimum la période durant laquelle l'appareil, dont il a hérité, pourrait tenter un mouvement de contre-réforme et pratiquement privé de tout appui au sommet une éventuelle tentative de ce type.

Acculés à une réaction rapide, faute de laquelle leur défaite serait inéluctable, les conservateurs ont depuis repris l'offensive en se faisant soudainement les avocats des plus démunis, menacés - c'est un fait - par l'austérité qu'impliquent les réformes économiques. Ils n'ont encore réussi à marquer aucun point décisif, mais leurs assauts contre les coopératives ont commencé à leur attirer des sympathies populaires importantes, à en refaire donc un pôle d'attraction pour la masse des bureaucrates qui n'osent s'opposer à Mr Gorbatchev que lorsqu'il parait en position de faiblesse.

Aussi bien le départ de Mr Afanassiev que son remplacement par Mr Frolov sont, en ce sens, une manifestation de la détermination de Mr Gorbatchev à ne pas se laisser intimider dans une année extrêmement difficile et périlleuse.

Fidèle à sa tradition, le secrétaire général avait fait précéder ce limogeage d'un brutal tir d'avertissements contre l'aile la plus radicale des perestroikistes. Plusieurs rédacteurs de chef, et notamment celui d'Arguments et Faits, Mr Starkov, avaient été sommés de mettre de l'eau dans leur encre, tandis que l'historien et député Iouri Afanassiev avait été menacé, lui, d'exclusion du parti. Jugées incompréhensibles dans les milieux réformateurs, où elles ont semé un grand effroi, ces attaques auront servi à Mr Gorbatchev à donner à réfléchir à son aile gauche et à conserver surtout sa position de centriste.

Car, avant de frapper d'un côté, il faut, pense-t-il, le faire de l'autre. La différence est que, si Mr Afanassiev est parti, Mr Starkov est - jusqu'à nouvel ordre et même si sa démission a été demandée - toujours en place (le Monde du 19 octobre).

- Un violent séisme de magnitude 6 a fait 18 morts et 28 blessés jeudi dans les toutes premières heures de la matinée à Datong, grande ville industrielle de plus d'un million d'habitants, située à 300 kilomètres à l'ouest de Pékin. A la même heure, une secousse de même magnitude a ébranlé l'ouest de la Chine à la limite du Xinjiang et de la province du Gansu, dans une région à faible densité de population.

- La commission des lois de l'Assemblée nationale a élu, jeudi 19 octobre, Mr Pierre Razeaud (RPR) rapporteur d'une proposition de résolution en vue de la constitution d'une commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Luchaire (vente d'armes à l'Iran). Ce vote a été acquis en raison de l'absence de plusieurs commissaires socialistes.

Un avion cargo militaire soviétique, de type Iliouchine-76, s'est écrasé, mercredi soir 18 octobre, sur un aéroport militaire du Caucase, faisant 57 morts.

Selon le ministère soviétique de la défense, 50 parachutistes participant au maintien de l'ordre en Azerbaidjan et les 7 membres d'équipage ont péri dans l'accident. Le communiqué ne précise pas le nom de l'aéroport.

- Consacrées aux arbres et aux plantes rares, les journées de Courson auront lieu les 20, 21 et 22 octobre de 10 h à 18 heures, sauf le vendredi, jour d'ouverture, où l'exposition ne commencera qu'à 15 heures. Plusieurs conférences seront données, notamment par Roy Lancaster, spécialiste de la flore chinoise, et Adrian Bloom.

Mr Erich Honecker, qui avait succédé à Walter Ulbricht en 1971 à la tête du parti communiste est-allemand, vient d'être emporté à son tour par le vent de réforme qui balaye la plupart des pays de l'Est. Convaincu que la stabilité de l'Europe dépendait en grande partie de la capacité de la RDA à maintenir sa stabilité face à une Allemagne de l'Ouest incarnant, pour lui, les forces du revanchisme, il n'a pas pris la mesure de l'espoir de changement que la perestroika soviétique avait suscité à l'intérieur de son propre pays, de son propre parti.

Agé, malade et abandonné par Moscou, Erich Honecker peut espérer que son successeur Egon Krenz, le dauphin désigné, tentera au maximum de sauver l'héritage. Lui-même n'était pas contre tout changement. Mais il a cru jusqu'au bout qu'il pourrait se contenter d'une évolution en douceur, soigneusment contrôlée par le parti.

Si Erich Honecker n'a finalement pas pu admettre que sa vérité ne soit plus vraie, s'il n'a pas pu comprendre que ses frères en dogmatisme, dans les pays voisins, en viennent à changer de langage, c'est parce que le marxisme fut sa langue maternelle. La loyauté sans faille que voua, sa vie durant, au dogme fondateur, cet homme discret, secret, dont on ne perçut à l'extérieur que les rigidités, allait de pair pourtant avec d'incontestables réussites et même, pendant un temps, une certaine popularité chez lui. Mais quand le dogme lui-même fut remis en cause dans certains pays frères, celui qui pendant des années avait été le " bon élève " de la classe socialiste en devint l'une des lanternes rouges.

Erich Honecker est, certes, né à l'Ouest. Mais il est né surtout en 1912, dans une famille ouvrière et militante du bourg de Neuenkirchen, dans la Sarre, où la vie collective était rythmée par les batailles des mineurs syndiqués contre les potentats locaux et où, en 1932, alors que Hitler approchait du pouvoir à Berlin, on votait à 40 % communiste. Fils d'un mineur qui, dès leur plus jeune âge, berça ses enfants de la bonne parole marxiste, Erich Honecker, à huit ans, faisait du porte-à-porte avec sa mère pour distribuer l'Arbeiter Zeitung (le journal des travailleurs).

A dix ans, il entrait dans la première des organisations qui encadrent la vie d'un communiste, les " pionniers ", à quatorze ans dans la Ligue des jeunes communistes, à dix-sept dans le parti. Il est placé comme apprenti chez un oncle couvreur mais le parti a vite reconnu sa vocation de militant et l'envoie en 1930 à l'école des jeunesses internationales de Moscou. Il en revient, à dix-neuf ans, avec pour fonction de réorganiser le mouvement des jeunesses communistes dans la Sarre.

Deux ans plus tard, Hitler arrive au pouvoir. Le parti est interdit, et c'est au service de la résistance clandestine que le jeune Honecker mettra ses talents d'organisateur, dans la Ruhr, puis dans le sud de l'Allemagne. Lors d'une mission à Berlin, en décembre 1935, il est arrêté par la Gestapo et interné dans la prison de Brandebourg. Il y passera dix ans, jusqu'à ce que l'entrée de l'armée rouge dans la capitale du Reich, en avril 1945, lui en ouvre les portes.

Dès sa sortie de prison, il rejoint sa " famille ", le groupe Ulbricht, c'est-à-dire celui des communistes allemands qui ont passé les années de guerre à Moscou. Quand, en 1946, le SED (Parti socialiste unifié) nait de la fusion du parti social-démocrate et du parti communiste dans la zone occupée par les Soviétiques (future RDA), il entre directement au comité central. On lui confie à nouveau la tâche de mettre sur pieds, sur tout ce territoire est-allemand, une puissante organisation de jeunesse, la FDJ (Freie deutsche Jugend). Il y rodera les méthodes quasi militaristes et le bourrage de crâne qu'auront par la suite à subir plusieurs générations de jeunes Allemands de l'Est, non seulement dans la FDJ mais dans l'enseignement même.

Loyauté, rigidité déjà, en 1953, quand, après la mort de Staline, la ligne politique s'infléchit à Moscou et menace Walter Ulbricht. Honecker tient bon derrière celui qui l'a fait entrer au bureau politique et l'aide à étouffer le mouvement qui se dessine, dans les rangs mêmes du parti est-allemand, en faveur d'une politique plus souple. 1953, c'est aussi l'année du soulèvement de la Stalin-Allee, celle de ce 17 juin (toujours fêté en RFA comme journée nationale) où les ouvriers en colère déferlent dans le centre de Berlin et où Erich Honecker prend une part très active à l'écrasement de la révolte (1).

De retour à Berlin en 1958 après deux autres années passées à Moscou, il se range à nouveau derrière Ulbricht, avec les durs, contre ceux qui, au sein du parti, prônent la réunification de l'Allemagne. Ce nouveau gage de fidélité lui vaut d'entrer au comité central, au poste de responsable pour les affaires de défense et de sécurité.

A ce titre, il présidera, en août 1961, à la construction du mur de Berlin par l'armée populaire et les milices. A ce titre aussi il devient, de fait, le dauphin de Walter Ulbricht, meilleur garant de la pureté idéologique du régime qu'aucun des technocrates dont s'est aussi entouré le secrétaire général du parti qui ont organisé la reconstruction du pays et jeté les bases de sa future " prospérité " économique (dans le camp oriental du moins). Défenseur de la ligne dure, il le sera encore au moment du printemps de Prague, en 1968, et réprimera sans états d'âme les partisans est-allemands de Mr Dubcek.

Le régime est-allemand assiste alors d'assez mauvaise grâce aux premiers efforts du chancelier Willy Brandt, en Allemagne de l'Ouest, pour rompre le statu quo en tendant la main à l'Union soviétique et aux autres pays de l'Est. Les deux rencontres historiques entre le premier ministre est-allemand et le chancelier ouest-allemand, à Erfurt puis à Kassel, en 1970, tournent court.

Le refus de la RFA d'accepter l'existence de la RDA comme un Etat à part et l'anticommunisme virulent de la CDU avaient jusque-là permis aux dirigeants est-allemands de justifier leur régime par la lutte contre l'ennemi idéologique et surtout le " revanchisme " ouest-allemand. Walter Ulbricht n'a pas d'autre choix que de suivre la direction indiquée par Moscou. Mais il traine les pieds. Après avoir longtemps défendu l'idée d'une Allemagne réunifiée et finlandisée, il exige maintenant la reconnaissance formelle de deux nations allemandes, ce que Bonn n'est pas prêt à accorder.

Les rapports avec Moscou du vieux leader communiste, qui agace déjà considérablement ses tuteurs en prétendant poser la RDA comme modèle de développement communiste, ne s'en améliorent pas. Quelques mois après la conclusion des deux traités normalisant les relations de la RFA avec l'URSS et la Pologne, en 1970, Ulbricht est déposé en douceur en mai 1971. Erich Honecker, qui lui succède à cinquante-neuf ans, se fait alors le fidèle servant de la politique de " normalisation " menée par Leonid Brejnev en Europe centrale pour la stabilisation des frontières de l'après-guerre par l'établissement de relations avec l'Europe occidentale. Il accepte d'accélérer les discussions avec Bonn. Avant la fin de l'année, Moscou boucle avec les trois puissances occidentales (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne) ses négociations sur l'accord quadripartite réglant le statut de Berlin et la RDA signe avec la RFA un accord sur le transit entre le territoire ouest-allemand et Berlin-Ouest. Un an plus tard, les deux Allemagnes achèvent de s'entendre sur le traité fondamental qui régit désormais leurs relations.

Erich Honecker, qui fait supprimer dans la Constitution de 1974 toute référence à la réunification, n'a pas obtenu que la question nationale allemande soit réglée une fois pour toute par la reconnaissance de deux nations allemandes distinctes. Il a du également renoncer à obtenir que Berlin-Ouest soit considérée comme une entité politique totalement séparée de la RFA. On s'est seulement mis d'accord sur l'existence de deux Etats allemands aux frontières définies et sur l'échange de représentations qui n'ont pas rang d'ambassades.

Ce traité, qui ouvre la voie à l'entrée des deux Allemagnes à l'ONU, marque néanmoins le retour l'entrée de la RDA sur la scène diplomatique internationale. Honecker n'aura de cesse d'affirmer cette présence pour consolider l'existence de la RDA et rendre irréversible la division de l'Allemagne.

L'alignement du nouveau secrétaire général du Parti socialiste unifié (SED) sur la politique extérieure de Moscou marque d'ailleurs un tournant dans l'attitude générale du parti à l'égard de l'Union soviétique. Fini les tentatives de cavalier seul ! On en revient à la conception d'un modèle de développement unique pour l'ensemble du monde communiste.

La RDA joue fidèlement dans les années 70 son rôle au sein des organismes communs, et notamment du marché commun des pays de l'Est, le Comecon. Le début de l'ère Honecker est marqué par une reprise en main du parti dont les structures sont revues afin de conforter le pouvoir de sa direction politique et étendre ses ramifications dans le pays. La centralisation est poussée à l'extrême.

Conscients du danger que représentent un trop grand décalage avec le niveau de vie de l'Occident et la propagande de l'Ouest sur l'échec du modèle socialiste, les nouveaux dirigeants tentent de réagir sur deux plans : sur le plan matériel, en reconnaissant l'impérieuse nécessité d'assurer à la population un niveau de consommation suffisant, et sur le plan idéologique, en ne cessant de marteler l'importance de la composante " sociale " de l'économie, supposée faire la différence avec le système capitaliste d'en face. Servie par plusieurs années de croissance soutenue, la RDA parvient effectivement à améliorer l'offre dans les magasins. La situation est à cet égard nettement meilleure que dans d'autres pays de l'Est, comme l'URSS ou la Pologne. Le régime se heurtera pourtant bien vite à ses limites. Une trop grande centralisation et un manque de productivité chronique l'empêchent de combler le fossé avec la RFA.

Après avoir étatisé en 1972 tout ce qui ne l'était pas encore, le régime tolérera à nouveau, quelques années plus tard, certaines formes de liberté, notamment dans le petit commerce. De même, il pourra s'enorgueillir d'être le premier à avoir, à l'Est, tenté de donner plus d'autonomie aux entreprises. Celles-ci sont regroupées dans des combinats, auxquels on octroiera peu à peu, vers la fin des années 80, une relative indépendance.

Mais ce réformisme prudent sur le plan économique est toujours allé de pair, sous Honecker, avec un refus total d'envisager un assouplissement politique du régime. Dans la foulée de l'eurocommunisme et de la conférence d'Helsinki, un nombre croissant d'intellectuels avaient commencé à s'interroger sur les droits de l'homme, à défendre un communisme plus tolérant pour l'individu. Le chanteur Wolf Biermann inaugure, en 1976, la longue série d'intellectuels, d'artistes et de militants en tous genres qui seront purement et simplement expédiés au fil des ans en RFA. Rudolf Bahro, un pur produit du parti pourtant, est condamné, en 1978, à huit ans de prison pour un livre, l'Alternative, puis expulsé à son tour un an plus tard. D'autres, moins connus, n'auront pas cette chance, et croupiront dans leurs geôles des années entières avant d'être éventuellement rachetés. Le sentimentalisme n'est pas le fort d'Erich Honecker. Les pacifistes allemands s'en apercevront à leurs dépens dans les années 80. Après avoir été utilisés par le régime, ils finiront, comme les autres, par être interdits d'expression ou de séjour.

Cette révolte des intellectuels pousse pourtant Honecker, conscient sans doute des limites de sa capacité de persuasion idéologique, à trouver une parade. Petit à petit, il s'efforce de rattacher son régime à une continuité historique, à renouer avec des traditions antérieures à 1945. En 1978, il se réconcilie avec l'Eglise protestante à laquelle il donne droit de cité en échange de la reconnaissance de deux Eglises différentes dans les deux Allemagnes. C'est le début d'une difficile cohabitation, qui lui permet cependant de disposer d'interlocuteurs susceptibles de canaliser en partie le mécontentement.

Parallèlement, il entreprend de réhabiliter les héros de l'histoire prussienne, de Luther aux huguenots en passant par le roi Frédéric II de Prusse. Quitte à priver le secteur du bâtiment des moyens d'accomplir les objectifs du plan en matière de logement, des ressources énormes seront consacrées à la restauration du centre historique de Berlin pour fêter le 750e anniversaire de la ville avec toute la magnificence voulue.

Coûte que coûte, le vieux combattant communiste se devait de prouver au monde et aux " social-traités " de RFA la supériorité de son modèle pour assurer aux hommes la sécurité, dans son acception sociale et militaire. Il a presque failli réussir. Pendant la crise des euromissiles, il gagne l'estime de bien des Allemands de l'Ouest en refusant le retour à la guerre froide et en maintenant, malgré les pressions moscovites, les ponts ouverts avec la République fédérale. On en oubliera les fugitifs qui se font tuer sur le rideau de fer en cherchant la liberté; on en oubliera que, plus que jamais, pour lui, la paix en Europe passe par la division de l'Allemagne, gage également du maintien de son régime.

Il est accueilli triomphalement lorsqu'il arrive enfin en visite en Allemagne fédérale, en 1987, amenant pourtant avec lui son drapeau qui flotte, pour la première fois, aux côtés de celui de l'autre Allemagne sur le fronton de la Chancellerie démocrate chrétienne.

L'ironie de l'histoire est qu'Erich Honecker verra finalement son rêve s'effondrer sous les coups de boutoirs, non pas de l'Ouest, mais de la politique de réformes voulue par les Soviétiques de cette perestroika dont il deviendra le plus ardent dénonciateur.

Sous-directeur de l'Hôtel des monnaies, Mme Françoise Verne comparaissait, le mercredi 18 octobre, devant la 10e chambre correctionnelle de Paris. Il lui est reproché d'avoir vendu à des antiquaires et à des numismates un certain nombre de pièces rares prélevées sur les collections de l'Hôtel des monnaies.

En 1984, l'administration des Monnaies et Médailles n'avait pas la réputation d'être un modèle de rigueur. Si ses ateliers sont connus dans le monde entier pour la qualité remarquable des objets d'orfèvrerie qu'ils réalisent, les services administratifs n'avaient pas le même souci de précision et de perfection. Le dernier inventaire remontait à l'année... 1868 et, cent vingt ans plus tard, le nouvel état des monnaies devait révéler la " disparition " de neuf cent quarante-quatre pièces pour un montant total évalué à 2 854 000 francs. Parmi ces pièces, certaines ont peut-être été perdues alors que d'autres sont le résultat " d'indélicatesses " rendues invisibles par le désordre qui régnait dans les bureaux.

Mais, pour soixante-sept de ces pièces, une procédure a été engagée contre Mme Françoise Verne, sous-directeur de l'Hôtel des monnaies. A cinquante-deux ans, titulaire d'un certificat d'études littéraires générales, d'une licence en droit, du diplôme de l'Institut d'études politiques de Paris, chevalier des Palmes académiques, chevalier de l'Ordre national du mérite, ancien directeur civil au ministère des finances, elle comparaissait, le mercredi 18 octobre, devant la 10e chambre correctionnelle de Paris sous l'inculpation de vols.

Si, pendant cinq ans, Mme Verne a tenté de nier une grande partie des faits, elle en assume, aujourd'hui, toute la responsabilité. " C'est la sagesse ", remarque le président Henri Malergue, car jusqu'alors sa défense était aussi maladroite que ses larcins.

En aoùt 1984, elle avait vendu à un antiquaire de Caen, parmi d'autres pièces et pour 1 500 francs, un écu " Carambole " à l'effigie de Louis XIV. Aussi peu scrupuleux que néophyte, le commerçant avait fait apparaitre une annonce dans le Collectionneur français et dans Numismatique et change. C'est ainsi que l'affaire fut découverte car il s'agissait d'un exemplaire " unique en état superbe ", parfaitement invendable sans attirer l'attention.

De la même manière, en mars 1984, elle avait vendu à un numismate parisien, pour 100 000 francs, des pièces parmi lesquelles figurait un " pied d'or " du franc d'Henri IV au millésime de 1607. Il provenait des collections du Musée monétaire où il était présenté sur le même plateau que l'écu " carambole ".

Assise à côté de deux numismates et d'un ami poursuivis pour recel, Mme Verne explique : " Il me fallait de l'argent ". Pourtant son mari était également haut fonctionnaire et les revenus annuels du ménage s'élevaient à 800 000 francs. Une somme largement suffisante si son époux, gravement malade, n'avait pas dû subir régulièrement des traitements psychiatriques coûteux et si elle-même n'avait pas été une " main percée ", selon la formule employée par son entourage. " Je prêtais, je donnais ", reconnait Mme Verne.

Couverte de dettes, elle a eu cette attitude que les experts psychiatriques ont désignée comme " une fuite en avant " tout en qualifiant la fonctionnaire, suspendue à demi-salaire, de " grande névrosée " à la personnalité pathologique. Mme Verne insiste peu sur cet aspect de sa personnalité, préférant parler du climat qui régnait à l'Hôtel des Monnaies : " Il y avait un grand désordre ; il y avait des pièces dans des boites en bois, dans des enveloppes éventrées, il y en avait d'autres près du standard. On avait l'impression que les gens accumulaient des pièces partout. " Elle précise même qu'un jour elle a dit à son mari : " La Monnaie, c'est la caverne d'Ali Baba ", mais elle ajoute aussitôt : " Ça n'excuse pas ce que j'ai fait. "

Le procès devrait continuer jusqu'au vendredi 20 octobre.

Le tremblement de terre qui s'est produit le 17 octobre en Californie avait été annoncé par l'US Geological Survey (USGS) depuis quatorze mois. Certes, il ne s'agissait pas d'une prévision précise comprenant l'heure et le lieu exacts. Mais l'USGS avait averti, en août 1988, qu'un séisme de magnitude voisine de 7 avait une probabilité de 30 % de survenir dans une zone bien précise - les montagnes de Santa-Cruz - de la faille de San-Andreas dans les trente prochaines années.

La faille de San-Andreas, l'accident tectonique majeur de tout un réseau de failles zébrant la Californie occidentale depuis le fond (mexicain) du golfe de Californie jusqu'au cap Mendocino (à quelque 300 kilomètres au nord-ouest de San-Francisco), est sûrement la région sismique du globe la mieux surveillée.

Du cap Mendocino à Hollister (à 160 kilomètres au sud-est de San-Francisco), soit sur quelque 500 kilomètres de long, la faille de San-Andreas a joué, le 16 avril 1906, lors du tremblement de terre de San-Francisco. Dans la zone épicentrale, au nord de San-Francisco, le compartiment ouest de la Californie a glissé de 4 et même de 6 mètres par rapport au compartiment est. Le compartiment ouest, en effet, appartient à la plaque " Pacifique " qui glisse vers le nord-ouest par rapport à la plaque " Amérique " de 6 centimètres en moyenne par an (et non de 3 centimètres, comme nous l'avons écrit par erreur dans le Monde du 19 octobre). Mais la partie la plus méridionale de ce segment nord n'avait joué alors que de 1 mètre. En outre, des études ont montré que ce segment rejoue en moyenne tous les deux cent cinquante ans ; chaque rejeu se traduisant par un séisme très violent comme l'était celui de San-Francisco, dont la magnitude devait être de l'ordre de 8,3.

De Hollister à Parkfield (à 150 kilomètres plus au sud-est), la faille de San-Andreas flue ou glisse doucement, silencieusement, tout juste jalonnée par de minuscules séismes, ni meurtriers, ni destructeurs.

De Parkfield à San-Bernardino (à une centaine de kilomètres au nord-est de Los Angeles), la faille de San-Andreas redevient dangereuse. En 1857, le très violent séisme de Tejon-Pass l'a fait jouer sur quelque 300 kilomètres de long, et on sait que la récurrence de tels tremblements de terre dans ce segment est de l'ordre de cent cinquante ans.

De San-Bernardino au fond du golfe de Californie, la faille de San-Andreas proprement dite est calme depuis fort longtemps, ce qui est inquiétant. Mais d'autres failles appartenant au même système rejouent à répétition assez violemment.

Le secteur qui intéresse le tremblement de terre du 17 octobre a vraisemblablement fait rejouer le bout méridional du segment nord, qui au cours du séisme de 1906 n'avait glissé que de 1 mètre.

Mr Ross Stein, géophysicien du USGS, qui est à l'Institut de physique du globe de Paris pour quatre mois, a très bien expliqué ce qui a inquiété son organisme et ce qui a dû se passer le 17 octobre. Certes, Mr Stein n'a pu téléphoner au USGS de Menlo-Park (qui est situé à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de San-Francisco et où il travaille). Certes, Mr Stein n'a su que le 18 octobre dans l'après-midi que toute sa famille et sa maison n'avaient pas eu à souffrir du séisme de la veille. Mais il connait parfaitement le sujet.

La faille de San-Andreas suit une double courbe dans les montagnes de Santa-Cruz, à environ 80 kilomètres au sud-est de San-Francisco. Ce " S " très étiré bloque la faille de San-Andreas, ce qui fait monter ces montagnes de quelques millimètres par an.

En outre, des études de sismicité historique, la surveillance étroite de la sismicité actuelle, des mesures géodésiques ont permis au USGS de dresser le bilan du déplacement, inexorable rappelons-le, du compartiment ouest de la Californie par rapport au compartiment est. Le USGS a donc pu repérer les parties de la faille de San-Andreas les plus menacées, selon une forte probabilité, par un tremblement de terre d'ici à 2018.

En tête, vient la région de Parkfield qui, avec 95 % de probabilités, subira un séisme de moyenne magnitude au cours des trente prochaines années. Mais ces tremblements de terre ne sont pas très violents et leur périodicité est de l'ordre de vingt-deux ans plus ou moins cinq ans. Ensuite, viennent les montagnes de Santa-Cruz (probabilité de 30 %) et diverses zones du sud de la faille de San-Andreas. Mais, et cela est inquiétant, la péninsule de San-Francisco, avec les six millions d'habitants de l'agglomération, ses activités de pointe, dont celles de Silicon Valley, a une probabilité de 20 % d'être le siège d'un violent tremblement de terre d'ici à 2018.

Plus inquiétant encore pour la péninsule de San-Francisco, le dédoublement de la faille de San-Andreas à partir d'un point situé à quelque 200 kilomètres au sud-est de San-Francisco. La faille de Calaveras se sépare de la faille de San-Andreas et se dirige, elle aussi, vers le nord-ouest. Or la faille de Calaveras a été secouée, de 1949 à 1989, par des séismes presque tous de magnitude supérieure à 5, et les épicentres ont progressé du sud-est vers le nord-ouest. La région des montagnes de Santa-Cruz a été le siège, en 1988 et en août 1989, de semblables tremblements de terre. Très probablement, le séisme du 17 octobre avait, à peu de chose près, la même localisation. Il n'était pas sous la ville côtière de Santa-Cruz, comme on l'a cru d'abord.

On peut penser que les contraintes engendrées par le glissement de la plaque " Pacifique " par rapport à la plaque " Amérique " se sont libérées d'abord le long de la faille de Calaveras et actuellement le long de la faille de San-Andreas. Ce fait, ajouté à la progression des épicentres vers le nord-ouest, est inquiétant. Car juste au nord-ouest des montagnes de Santa-Cruz, la faille de San-Andreas traverse la péninsule de San-Francisco...

Autre révélation de Mr Stein : le tremblement de terre de San-Francisco de 1906 n'a pas fait 600 à 700 victimes comme on le pensait depuis lors, mais 3 000. Des recherches d'archives du USGS ont en effet montré que de nombreux nouveaux immigrants, attirés par la ruée vers l'or, ne payaient aucun impôt et ne figuraient donc sur les listes d'aucune administration. Les incendies déclenchés à la suite du séisme par les fuites de gaz et les fourneaux domestiques ne pouvaient être éteints : les conduites d'eau avaient été coupées par les secousses. Il a donc fallu faire la " part du feu " à coups d'explosifs. Ce qui n'a pas empêché la ville de brûler à 80 %...

Trente heures après le tremblement de terre qui a fait au moins deux cent soixante-dix morts et mille quatre cents blessés dans la région de San-Francisco, trois fortes secousses ont été enregistrées jeudi 19 octobre à 12 h 15 (heure française) dans la baie de San-Francisco. Ce même jour, la ville commençait à reprendre sa physionomie habituelle, bien que la plupart des bureaux soient restés fermés dans la journée du 18 octobre : les autorités l'avaient demandé de façon que les rues restent libres pour les sauveteurs. La crainte de voir la ville - comme en 1906 - s'embraser diminuait peu à peu : les trois mille fuites de gaz étaient réparées. Les habitants du quartier central de Marina devront toutefois attendre quatre mois environ avant que l'eau et l'électricité soient rétablies. Au fil des heures, l'espoir de retrouver des survivants dans les décombres du double tablier du Bay Bridge s'amenuisait peu à peu. Les autorités américaines ont estimé qu'environ deux cent cinquante personnes sont mortes écrasées sous le poids des tonnes d'acier et de béton. Le maire de San-Francisco, Mr Art Agnos, a estimé à 2 milliards de dollars les dégâts provoqués par le séisme. Soixante immeubles ne se relèveront pas de la secousse et sont voués à la destruction. Le président George Bush, qui a déclaré la région de San-Francisco " zone sinistrée ", a débloqué 273 millions de dollars (environ 1,7 milliard de francs), afin de venir en aide aux victimes du tremblement de terre. Mr Bush, qui a qualifié la catastrophe de " grave sujet d'inquiétude " pour les Etats-Unis, a précisé qu'il souhaitait inspecter personnellement l'étendue des dégâts, et devrait se rendre vendredi ou samedi sur place.

La cour d'appel de Montpellier a confirmé, mercredi 18 octobre, la condamnation à quatre ans de prison ferme prononcée en première instance, le 26 juin, contre André Orta, par le tribunal correctionnel. Déclaré coupable d'abus de confiance et de faux et usage de faux en écritures privées, l'homme d'affaires bordelais était notamment jugé pour avoir détourné 71 millions de francs destinés à financer un pPalais des congrès à Carcassonne.

La cour a requalifié en appel le chef d'inculpation d'abus de confiance en escroquerie. Cette modification pourrait permettre à la ville de Carcassonne d'être dispensée de rembourser la somme empruntée par l'association dont André Orta était le président et pour laquelle la ville s'était portée caution. La municipalité, qui refuse toujours de payer, a en effet engagé une procédure devant le tribunal de grande instance. S'il est établi que, lors des signatures du prêt, elle était bien victime d'une escroquerie, sa responsabilité sera dégagée de tout règlement.

En attendant, la chambre régionale des comptes a conseillé, lundi, au préfet de faire inscrire au budget de la commune de Carcassonne une somme de 14 millions de francs équivalant aux deux premières échéances de remboursement. André Orta a décidé de se pourvoir en cassation.

Une mère de famille de cinq enfants, Mme Michèle Curiel, trente-cinq ans, comparait depuis le mercredi 18 octobre devant la cour d'assises du Loiret. Après le décès de l'un de ses fils, handicapé, elle avait été écrouée, le 9 avril 1988, sous l'inculpation de " privation de soins et d'aliments à enfant par mère légitime, dont il est résulté la mort ". Deux travailleuses sociales avaient été gardées à vue, mais aucune charge ne fut ensuite retenue contre elles.

Sébastien est mort, abandonné de tous, dans un pavillon au bout d'un lotissement ; abandonné par une mère en détresse et des services sociaux - censés être aux côtés de la famille, et qui n'ont pas su deviner l'agonie d'un enfant de douze ans, handicapé.

En fin d'après-midi, le 7 avril 1987, Mme Curiel, accompagnée de l'assistante sociale du secteur, s'est présentée au service des urgences du CHR (centre hospitalier régional) d'Orléans, portant dans ses bras le corps de son enfant, qu'elle croit encore en vie, emmitouflé dans une couverture. Le décès, qui remonte en réalité à quarante-huit heures, a pour origine une cachexie résultant d'une dénutrition. Sébastien ne pèse plus que 12 kilos, et la privation de nourriture s'est sans doute prolongée plusieurs mois.

A la barre, l'inspecteur de police chargé de l'enquête, Mr Zalocard, n'ose décrire devant les jurés l'état du pavillon dans lequel vivait, seule avec ses cinq enfants, Mme Curiel, à Jouy-le-Potier (Loiret), et qu'il a découvert le lendemain des faits. Des sacs poubelles encombrent le couloir, des détritus recouvrent le sol de toutes les pièces. Dans la " chambre " de Sébastien, au premier étage, un matelas en mousse, souillé, à même le sol, avec quelques débris de nourriture et des cartons emplis d'excréments. L'enfant tentait de se mouvoir là, ne se déplaçant plus que les jambes repliées sous lui avec l'aide des bras.

Les difficultés de Mme Curiel ont commencé en 1985 avec le départ du domicile conjugal de son mari, Christian Luccioni, qui lui a laissé quatre enfants à charge. Sébastien, l'ainé, né en 1976 d'un père dont Mme Curiel n'a pas voulu révéler l'identité et que Mr Luccioni a reconnu, souffre d'un handicap psychomoteur important. Autiste, il est convoyé tous les jours en ambulance au CHS (centre hospitalier spécialisé) de Fleury-les-Aubrais depuis 1982. En avril 1987, les trois autres enfants font l'objet, de la part de la direction de l'action sanitaire et sociale départementale du Loiret, d'une " mesure d'observation en milieu ouvert ".

Mme Curiel survit alternativement des allocations et des petits emplois temporaires, essayant de colmater les traites et les dettes. En novembre 1987, nait une petite fille d'un père, là encore, inconnu. Tout a basculé à ce moment pour la jeune femme. " J'étais trop fatiguée... Je n'ai pas voulu qu'il meure. " Les autres enfants mangent à la cantine de l'école. Sébastien ne se rend plus au CHS et reste au domicile de sa mère. Son calvaire commence.

L'un des experts a expliqué que Mme Curiel avait été victime d'un épisode dépressif avec " anesthésie affective ", mais que les signes extérieurs de cette dépression auraient pu être décelables : " Un travailleur social est averti. " Un autre expert, neuropsychiatre, a dénoncé " les carences des services sociaux (...) qui n'ont pas été plus attentifs que la mère ".

Le témoignage des intervenants sociaux qui suivaient la famille a paru irréel. On a parlé de " réunions de synthèse ", de " projet thérapeutique " dont " on ne pouvait exclure la mère ", de politique sociale, qui devait " tendre à l'autonomie " des familles et se préoccuper de leur " cohésion ", et des risques d'" intervenir brusquement ".

Le 25 janvier 1988, les services de la DASS du Loiret se sont concertés avec ceux du CHS qui s'inquiétaient de l'absence du petit Sébastien. On a décidé à cette occasion d'étendre à ce dernier et au nourrisson la mesure d'observation en milieu ouvert, déjà prise envers leurs frères. Début avril 1988, le retour de l'enfant au CHS n'a pas encore eu lieu. Il est trop tard.

Durant plus de quatre mois, ni l'assistante sociale, Mlle Mardeleine, qui, a-t-elle dit, n'avait pas " de mandat " pour pénétrer ailleurs que dans la salle à manger du pavillon, ni la travailleuse familiale, Mme Didon, ni l'éducatrice spécialisée, Mlle Combemorel, qui fut la seule à apercevoir à plusieurs reprises Sébastien et à constater " un amaigrissement ", ne semblent s'être rendu compte de la dégradation de l'état de l'enfant et de la dérive de la mère et de son foyer.

Chacun était sans doute à son poste, mais " personne n'était là quand il le fallait ", a conclu un témoin.

La chambre criminelle de la Cour de cassation a désigné, le 18 octobre, le juge d'instruction du tribunal de Grasse (Alpes-Maritimes) pour instruire le dossier de l'inspecteur Serge Lecanu, inculpé d'association de malfaiteurs et écroué dans le cadre de l'enquête sur les attentats racistes commis contre les foyers Sonacotra de Cannes et de Cagnes-sur-mer. Cette désignation par la Cour de cassation était nécessaire, en raison de la qualité d'officier de police judiciaire de l'inculpé qui, cependant, permanent syndical " détaché ", ne bénéficiait pas forcément du privilège de juridiction réservé aux OPJ. Aussi la Cour de cassation a-t-elle finalement désigné le juge qui avait instruit, depuis le début, le dossier des attentats, Mr Jean-Pierre Murciano.

Membre du PNFE (Parti nationaliste français européen) et secrétaire général de la FPIP (Fédération professionnelle indépendante de la police), Serge Lecanu avait été suspendu de ses fonctions par le ministre de l'intérieur, Mr Pierre Joxe, au lendemain de son inculpation, le 9 octobre (le Monde du 11 octobre).

- Marc Randjel, vingt-sept ans, qui s'était évadé de la prison des Baumettes, à Marseille, samedi 14 octobre en se dissimulant dans la citerne d'évacuation des eaux usées (le Monde du 17 octobre), a été arrêté, mercredi 18 octobre, à Cagnes-sur-Mer, près de Nice. Localisé par les policiers de Cagnes, Marc Randjel a été interpellé, peu après 10 heures, alors qu'il sortait du camping des Noisetiers, à la sortie de la ville.

Un numéro de téléphone en France. - Les familles, qui souhaitent avoir des informations sur la situation à San-Francisco et sur le sort de leurs proches se trouvant dans la région, peuvent appeler le 45-50-34-60. Ce numéro, qui regroupe plusieurs lignes, est accessible à partir de 11 h 30, a précisé le ministère des affaires étrangères.

IRAN : amnistie à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Mahomet. - Le guide de la République islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, a donné son accord, mardi 17 octobre pour une amnistie en Iran, dont sont cependant exclus " contre-révolutionnaires " non repentis, trafiquants de drogue et espions, ont annoncé la radio et la télévision nationales. Cette amnistie partielle a été décidée sur proposition du chef du pouvoir judiciaire, l'ayatollah Mohammad Yazdi, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du prophète Mahomet, célébré mercredi en Iran.

L'association " Couleurs de la vie, couleur de la ville " et SOS-Racisme ont lancé, mercredi 18 octobre, un concours d'architecture et d'urbanisme pour faciliter, " grâce à un aménagement différent de la ville, une meilleure intégration des immigrés et favoriser la cohabitation entre Français et étrangers " (1). Cette initiative s'adresse aux étudiants en architecture et urbanisme ainsi qu'à leurs enseignants, aux organismes qui s'intéressent à l'avenir des villes et aux associations intervenant dans les secteurs culturels, sociaux ou économiques.

Présentant ce concours, Mr Harlem Désir, président de SOS-Racisme, a estimé qu'une autre conception de l'aménagement urbain éviterait la fixation de ghettos, " générateurs de tensions raciales ". Le président du jury, Mr Michel Cantal-Dupart, urbaniste, a regretté, à propos du plan d'urgence lancé récemment en Ile-de-France, que " ni le premier ministre, ni le président de la région, ni le maire de Paris n'aient évoqué la question de l'intégration urbaine des immigrés ". Selon lui, " il y a pourtant urgence ". Parmi les membres du jury figurent des responsables de l'Union nationale des HLM, de la Société immobilière de la Caisse des dépôts et du ministère de l'équipement et du logement.

Il n'est pas demandé aux concurrents des programmes, mais des idées, une manière, selon les organisateurs du concours, de " prendre, d'ici la fin du siècle, l'une des bastilles que représente l'aménagement harmonieux des villes ".

L'Europe de l'investissement s'est à nouveau donné rendez-vous à Paris pendant trois jours, du 20 au 22 octobre 1989. Plus de mille professionnels animeront le dixième Forum de l'investissement-Salon de l'épargne et informeront le grand public. Le Palais des congrès de Paris, où la manifestation se tiendra, s'attend à recevoir soixante mille visiteurs.

L'intérêt du public français pour la Bourse, le boom de l'immobilier et les inquiétudes récemment surgies concernant la réalité des retraites. Le Forum de l'investissement-Salon de l'épargne sera l'occasion d'aborder ces trois grandes questions.

La Sociétés des Bourses françaises (SBF) a décidé, mercredi 18 octobre, de faire annuler les " cours aberrants " insérés dans le système informatique CAC (cotation assistée en continu) qui ont contribué à empêcher pendant quarante-huit heures la négociation de quarante valeurs inscrites au comptant et sur le second marché. Après le mini-krach de Wall Street du vendredi 13, de nombreux investisseurs ont décidé de vendre leurs titres et d'alléger leurs positions) allant jusqu'à passer des ordres de vente nettement inférieurs aux derniers cours côtés. L'écart de variation quotidien autorisé sur ces marchés étant de plus ou moins 4 %, le système informatique s'est bloqué très rapidement lundi, suspendant la plupart des transactions. L'ampleur des variations de cours était alors portée à 5 %. Mercredi une quarantaine de valeurs n'étaient toujours pas cotées. La SBF, pour régler ce problème, autorisait dans la matinée une baisse de cours se situant entre 10 % et 12 %. En début d'après-midi, il ne restait plus que vingt-quatre actions à ne pas être négociées. Les autorités boursières décidaient alors de diffuser un message sur les écrans, enjoignant de nettoyer le système des " ordres aberrants " dont le niveau était jugé ridiculement bas par rapport à la valeur de l'action. Six nouvelles valeurs parvenaient alors à être à nouveau échangées. Pour les dix-huit restantes, la SBF a décidé de reprendre leur cotation, jeudi 19 octobre, en autorisant une baisse des cours de 10 %.

Les deux autres partants du bureau politique, MM Gunther Mittag et Joachim Herrmann ne sont pas parmi les plus vieux de la direction du SED. Agés de soixante et soixante-trois ans, ils passaient en revanche pour avoir partie liée avec Mr Erich Honecker et être partisans de la fermeté. Tous deux dirigeaient des secteurs où d'importantes réformes sont jugées nécessaires.

Mr Gunther Mittag était l'un des dirigeants est-allemands les plus connus à l'étranger. Frappé d'un diabète qui l'a contraint à l'amputation d'une jambe, il voyageait beaucoup. Il avait la responsabilité des affaires économiques et, sous sa direction, a prévalu une politique de réformes à petits pas qui parait aujourd'hui dépassée. Né le 8 octobre 1926 à Stettin (aujourd'hui Szczecin, en Pologne), il avait été incorporé dans l'armée en 1943 et avait servi dans l'aviation. Il avait adhéré au parti en 1945. Docteur en sciences économiques en 1958, il est élu dans la même année candidat au comité central, dont il devient secrétaire chargé des affaires économiques en 1962. Il est au bureau politique depuis 1966.

Mr Joachim Herrmann était l'homme de la propagande et des médias, dont il avait la responsabilité au comité central depuis 1978. Il était membre de plein droit du bureau politique depuis la même année. Journaliste de formation, il porte la responsabilité de la totale incapacité de l'appareil propagandiste et médiatique est-allemand à prendre en compte l'évolution de la réalité.

Alors que la RDA est inondée depuis toujours par les émissions de radio et de télévision occidentales et surtout ouest-allemandes, ses propres médias ont continué, comme si de rien n'était, à pratiquer une langue de bois propre à décourager le dernier stalinien du parti. La politique d'information a été ces derniers mois vivement critiquée au sein de nombreuses organisations du parti. C'est dans ce secteur que l'ouverture entamée la semaine dernière a été le plus visible.

Difficile de trouver dans la carrière du successeur d'Erich Honecker le moindre indice qu'il puisse aiguiller la RDA sur la voie des réformes. Toute sa carrière, le nouveau secrétaire général du Parti socialiste unifié d'Allemagne (SED) l'a menée bien à l'abri de l'appareil du parti et dans l'ombre de son prédécesseur. Mr Egon Krenz passait depuis six ans déjà pour le dauphin désigné. Au sein du cercle restreint du pouvoir, dominé par des septuagénaires, il ne se distingue guère que par son jeune âge relatif : il n'a que cinquante-deux ans. C'est aussi pour lui un inconvénient : il n'aura pas l'excuse des années de lutte anti-nazie, d'exil ou de prison pour justifier un nouvel immobilisme.

Nommé dès 1983 membre à part entière du bureau politique, devenu un an plus tard l'un des vice-présidents du Conseil d'Etat derrière Erich Honecker, il était de fait ces dernières années le numéro deux du régime. Ses domaines de responsabilités particulières au secrétariat du comité central englobaient à la fois la sécurité, les questions de cadres, la jeunesse et le sport.

C'est lui qui conduisait la délégation envoyée, durant l'été, en Chine pour apporter, après le massacre de la place Tiananmen, le soutien du SED aux dirigeants chinois... Ce geste avait provoqué de virulentes critiques à l'intérieur même du parti, notamment dans l'organisation de la jeunesse, et contribué à accroitre le malaise qui grandissait à l'approche du quarantième anniversaire de la fondation de la RDA. Ce qui, d'ailleurs, n'avait pas empêché l'appareil de propagande du parti de répandre la rumeur - pour tenter d'empêcher les manifestations des dernières semaines - d'un possible " Tiananmen à l'allemande ".

Mr Krenz a-t-il lui-même hésité à recourir à une répression dure contre les manifestants ? On pourrait tout aussi bien lui imputer, en sa qualité de responsable de la sécurité, la décision finalement arrêtée d'ordonner aux forces de l'ordre de cesser d'intervenir. Les voies de la direction du SED sont impénétrables. En revanche, il pourrait moins facilement nier toute responsabilité dans la répression qui s'était abattue l'année dernière sur les groupes d'opposition de Berlin et de Leipzig, dont les principaux responsables avaient été envoyés en RFA. Ni de celle des fraudes dont le régime est accusé à propos des élections locales de mai dernier.

Mr Egon Krenz passe d'une manière générale pour un dur. Son discours ne laisse guère transparaitre autre chose, même si ceux qui l'ont approché parlent d'un homme affable ayant les pieds sur terre. Il ne faisait partie ni des partisans des réformes, comme le premier secrétaire de la région de Dresde, Mr Hans Modrow, ni de ceux considérés comme proches de Moscou, comme l'ancien journaliste Gunther Schabowski, premier secrétaire du parti à Berlin, que l'on citait également comme un successeur potentiel. L'hebdomadaire ouest-allemand Der Spiegel lui prêtait cet été la réputation d'agir selon la devise : " Nous changeons la RDA, mais au pas cadencé. Celui qui sort du rang n'a qu'à bien se tenir. " Ce qui conforterait plutôt ceux qui pensent que Mr Krenz a peut-être, avant tout, un problème d'imagination et de compétence.

Le nouveau secrétaire général avait pourtant, depuis des années, été préparé par Mr Erich Honecker à la succession. Né en 1937 en Poméranie, à Kolberg, fils d'un tailleur, le jeune Krenz n'a que huit ans à la fin de la guerre et douze à la fondation de la RDA. Il est alors déjà membre des pionniers, l'organisation des enfants communistes. Après une formation d'instituteur et son service militaire, il grimpe rapidement les échelons des " jeunesses ", les FDJ. En 1964, il est envoyé à l'école prestigieuse du parti à Moscou, où il passe trois ans.

Mr Egon Krenz est nommé à la tête du FDJ en 1974. Il est depuis trois ans membre suppléant du comité central et passe déjà pour un homme d'Honecker, secrétaire général depuis 1971, qui avait lui aussi dirigé la FDJ de 1946 à 1955. Nommé suppléant au bureau politique en 1976, il portera encore l'uniforme bleu - et les culottes courtes - des jeunesses communistes jusqu'à 1983, ce qui lui vaudra quelques moqueries. En 1984, il affirme toujours que " l'éducation révolutionnaire " est le premier devoir du FDJ. Depuis un an, il a pris ses nouvelles fonctions au plus haut de l'appareil. Il y joue tout d'abord un rôle effacé. On dit qu'il n'est pas à la hauteur des espoirs placés en lui. On lui a prêté des problèmes de santé. Mais il a refait surface au premier plan récemment. Il avait ces derniers mois, en tant que responsable des cadres, un rôle important à jouer dans la préparation du prochain congrès, qui a débuté par une opération de renouvellement des cartes, davantage destinée à verrouiller l'appareil qu'à l'ouvrir au dialogue.

En choisissant Mr Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain, comme manager de l'année, les lecteurs de l'hebdomadaire le Nouvel Economiste ont opté pour un homme qui symbolise la continuité, le consensus et la croissance tranquille, voire discrète.

Cet X-Mines de quarante-huit ans est un pur produit de la maison Saint-Gobain. Embauché il y a quinze ans comme directeur du plan, sous la présidence de Mr Roger Martin - qui fut lui-même manager de l'année 1977 -, il a été élevé dans la tradition de la compagnie. Envoyé sur le terrain en Lorraine en 1977 pour redresser la situation de Pont-à-Mousson, il s'acquitte de sa tâche chez le producteur de tuyaux de fonte dont il sera successivement directeur général et PDG. Il y acquiert la légitimité industrielle indispensable au sein du groupe et confirmée par l'attribution en 1979 de la direction de la branche canalisation et mécanique. Une des baronnies du groupe, tremplin pour parvenir au poste de directeur général de Saint-Gobain en 1982, étape normale avant l'accession à la présidence, en 1986. Voilà pour la continuité, peu commune, il est vrai, dans les grandes entreprises françaises.

Le consensus est quant à lui indissociablement lié à cette continuité sans qu'on puisse trop savoir s'il en est la cause ou l'effet. Reconnu pour sa compétence industrielle et internationale, pour sa capacité de travail et sa mémoire exceptionnelle, Mr Beffa est considéré comme politiquement neutre. Directeur général au moment de la nationalisation, en 1982, nommé PDG par la gauche en janvier 1986, à deux mois d'élections législatives qui devaient amener Mr Chirac au gouvernement, il est confirmé, en juillet 1986, par la droite. A la tête de la première entreprise publique à être rendue au privé en novembre 1986, il deviendre l'exemple réussi du programme de dénationalisation de Mr Balladur. S'il apprécie " ce retour à la normale, le poisson qui rejoint la rivière ", Mr Beffa ne se fera jamais un chantre des privatisations. Quand les socialistes reviennent au pouvoir en 1988, il ne sera d'ailleurs l'objet d'aucune contestation, contrairement à ce qui se passe avec la CGE, Havas ou la Société générale. Présenté comme un libéral bon teint, appréciant Mr Chirac comme Mr Rocard, il aura évité à Saint-Gobain les effets néfastes des aller-retour politiques qui ont perturbé d'autres entreprises nationalisées.

Artisan d'une croissance tranquille qui colle bien avec le personnage, carré de stature comme de caractère, Mr Beffa fait un peu figure d'exception à l'heure où des acquisitions spectaculaires mettent sur le devant de la scène des patrons tels que MM Jean Gandois (Pechiney), Jean-René Fourtou (Rhône-Poulenc) ou Renaud de La Génière (Suez). Hostile à la diversification de la compagnie Saint-Gobain dans l'informatique - dont elle doit sortir après sa nationalisation en 1982, - il la débarassera de sa branche entreprise qui lui aura coûté fort cher. Réduisant du coup la taille de son groupe, il lui redonnera, selon lui, une cohérence qu'il s'efforce depuis de développer en se voulant un des champions mondiaux des " matériaux technologiques ". Une formule qui englobe les spécialités actuelles de Saint-Gobain dans les produits verriers (vitrage, emballage, fibres), mais aussi les secteurs d'avenir dans lesquels il se renforce (céramiques industrielles, matériaux de base pour composites).

Au risque de paraitre manquer d'imagination et d'être taxé d'immobilisme, Mr Beffa pratique la tactique du grignotage, conquérant pour cent après pour cent le marché européen de la fibre d'isolation ou de la bouteille en verre. Cette stratégie, qui a représenté plusieurs milliards de francs d'investissement au cours des deux dernières années, peut-elle suffire pour faire de Saint-Gobain un des grands groupes industriels du futur ?

Si Mr Beffra prêche la prudence et la persévérance dans son développement international - son alliance avec un Sud-Coréen aura mis deux ans à se concrétiser tout comme les prochaines joint-ventures que le groupe va mettre en Óuvre en Europe de l'Est, - il lui faudra bien franchir le pas par une acquisition de taille outre-Atlantique. Jusqu'à présent, il justifiait son abstinence par des prix trop élevés. Mais les perturbations actuelles sur les marchés boursiers enlèvent peu à peu toute consistance à son argument.

La Commission de Bruxelles considère que la réalisation d'un grand marché européen implique à la fois la nécessité d'harmoniser les législations fiscales actuelles, dans la mesure où la suppression des frontières fiscales pourrait entrainer des distorsions injustifiées dans la concurrence, et une politique économique commune, impliquant notamment l'utilisation d'une monnaie commune.

Cependant, et du point de vue même de la Commission, il ne parait pas raisonnable de considérer qu'à l'échéance de 1993 on puisse réaliser de manière convenable " l'élimination complète des obstacles physiques et fiscaux à l'intérieur de la Communauté, selon le programme du marché intérieur ", ainsi que la coordination des politiques nationales impliquée par la suppression des frontières.

Le plan de la Commission de Bruxelles pour réaliser l'achèvement du grand marché intérieur au 1er janvier 1993 implique notamment la suppression des frontières fiscales par le rapprochement des taux de TVA.

Quelles que soient les hypothèses envisagées, un tel alignement impliquerait pour la France une perte budgétaire considérable, qui, en dernière analyse, ne pourrait certainement être compensée que par une très forte augmentation de l'impôt progressif sur le revenu à la fois dans son assiette et dans son montant.

En fait, un tel alignement, qui a déjà fait l'objet d'un début de mise en Óuvre par l'abaissement de certains taux de TVA, serait totalement opposé non seulement à l'intérêt bien entendu de l'économie française, mais également à la réalisation d'une économie européenne efficace et équitable.

Disons tout d'abord que, dans l'ensemble, les fiscalités de nos partenaires européens souffrent de la même irrationalité et de vices majeurs tout à fait comparables à ceux de la fiscalité française. Soulignons encore que, si l'on admet qu'une harmonisation est nécessaire, l'harmonisation des taux de la TVA ne saurait suffire par elle-même, et que, pour une très grande part, c'est l'ensemble des législations fiscales qui devrait être rendu compatible.

La fiscalité française à elle seule comporte des dizaines d'impôts, et l'ensemble des textes qui la régissent comporte des milliers de pages, et, pour l'ensemble de la Communauté européenne, il s'agit de dizaines de milliers de pages. Une harmonisation raisonnable et convenable des textes correspondants, qui soit réellement compatible avec la suppression des frontières internes, est en réalité un objectif parfaitement irréalisable dans les délais envisagés, et l'harmonisation des fiscalités européennes, déjà fondamentalement irrationnelles en elles-mêmes, ne pourrait conduire, si elle était effectuée dans la hâte, qu'à une irrationalité accrue en raison des multiples marchandages et compromis qu'une telle harmonisation impliquerait nécessairement.

Ici, les incantations verbales se heurtent à la réalité des faits. Ce ne saurait être une bonne politique que d'admettre comme objectif, dans les délais envisagés, l'harmonisation de fiscalités qui toutes sont entachées de vices fondamentaux. Une telle harmonisation hâtive ne pourrait que s'opposer à l'objectif même que l'on déclare poursuivre, une Europe économiquement intégrée, efficace et réalisant des conditions favorables à une élévation des niveaux de vie européens.

En réalité, ce qu'il faut faire n'est que trop évident, c'est commencer par repenser les principes fondamentaux de nos fiscalités, rechercher une fiscalité effectivement adaptée aux objectifs poursuivis, puis étendre éventuellement à l'Europe entière les principes généraux d'une fiscalité cohérente, ainsi définie dans sa structure générale, et permettant à chaque pays de déterminer sa propre structure fiscale dans toute la mesure compatible avec ces principes généraux.

Il faut ici se donner des objectifs réalisables dans des délais appropriés. La réforme en profondeur de la fiscalité française, dans le choix qu'elle implique entre la fiscalité directe et la fiscalité indirecte, est trop importante par ses implications pour l'économie française, tant du point de vue de sa structure interne que de sa compétitivité dans le cadre européen, pour qu'elle puisse être subordonnée à des délais impératifs.

C'est là la raison même et l'intérêt majeur de la Communauté européenne, car ce qui vaut pour la France vaut également pour ses partenaires.

En tout état de cause, le principe même de l'harmonisation des fiscalités européennes apparait pour le moins discutable. Une compétition efficace et véritable des économies européennes ne doit pas se limiter aux mouvements des biens, des capitaux et des personnes ; elle doit porter également sur les systèmes fiscaux eux-mêmes, et permettre à chaque Etat de réaliser la fiscalité la plus appropriée pour augmenter l'efficacité de sa propre économie et la rendre plus compétitive vis-à-vis de ses partenaires.

En fait, l'harmonisation des fiscalités doit se faire à partir des données de l'expérience, au regard des avantages que toute économie pourra s'assurer par l'établissement d'une fiscalité favorisant puissamment son efficacité, ce qui impliquerait une réduction massive de la fiscalité sur les revenus des personnes physiques et des sociétés.

Ce n'est pas en se fondant sur une conception centralisatrice, bureaucratique et arbitraire des fiscalités qu'une économie européenne efficace pourra être édifiée. Il serait tout à fait déraisonnable pour l'économie européenne d'établir sa fiscalité à partir d'une moyenne des taux d'imposition actuels considérée tout à fait arbitrairement comme rationnelle, alors que ces fiscalités elles-mêmes sont économiquement tout à fait irrationnelles. C'est en réalité à partir seulement d'une compétition entre les Etats et par l'expérience qu'une fiscalité optimale pourra se dégager (1).

En fait, une libéralisation européenne effective des échanges est conditionnée par l'existence d'un système monétaire suffisamment intégré, et elle impliquerait la création d'une véritable monnaie commune et celle d'une banque centrale européenne, indépendante du pouvoir politique. De telles institutions auraient des incidences considérables, notamment quant à la politique des salaires et à la politique sociale.

Ici apparait la contradiction qui existe, d'une part, entre les différentes conceptions nationales d'une politique monétaire européenne commune et, d'autre part, entre le principe de l'autonomie des politiques monétaires nationales, quels que puissent être leurs motifs, et le désir d'assurer aux différents pays membres les bienfaits correspondant à la libéralisation des échanges. C'est ce qui explique le refus actuel de fait d'une monnaie commune par certains pays membres et leur désir réel de maintenir, au moins pour le proche avenir, des politiques monétaires nationales très largement autonomes, essentiellement destinées à répondre à des impératifs nationaux, voire à des idéologies particulières et à la protection d'intérêts sectoriels.

Ici encore, l'échéance du 1er janvier 1993, même limitée à la coordination plus effective des politiques économiques impliquées par la suppression des frontières internes, apparait comme parfaitement déraisonnable, et tôt ou tard les rêves, si séduisants qu'ils puissent être, devront s'effacer devant les réalités concrètes.

Des observations tout à fait analogues peuvent être présentées quant à l'harmonisation des politiques sociales, tout à fait irréalisable au regard des différences considéré de niveaux de vie au sein de la Communauté européenne, quant à la protection commune du marché commun européen vis-à-vis de l'extérieur, quant à la politique d'immigration de l'ensemble de la Communauté européenne, et quant à la politique suivie par chaque pays pour l'octroi de sa nationalité, toutes questions d'une importance vitale pour tous les pays concernés, tout particulièrement pour la France, et qui ne sauraient être dissociées de la suppression des frontières internes au 1er janvier 1993. Ici encore une hâte inconsidérée ne pourrait que compromettre les objectifs généraux poursuivis.

Tous ces obstacles qui s'opposent actuellement à la réalisation d'une totale union économique européenne sur des bases réalistes sont considérables. Ils sont incontestablement, parce que inscrits dans les faits, totalement insurmontables si, préalablement, ne sont pas établies un minimum d'institutions politiques communes dotées de pouvoirs limités, mais réels.

Mais il est également vain d'espérer que l'on pourra résoudre efficacement les multiples problèmes que poseront l'institution et le fonctionnement d'une union économique effective dans le cadre d'un minimum d'institutions politiques communes si, parmi les participants, il n'y a pas une communauté de vues européenne, si le point de vue auquel on se place n'est pas résolument européen, et non presque exclusivement national. Autrement dit, la constitution progressive d'une autorité politique commune, dotée de pouvoirs limités mais réels, ne peut elle-même être réalisée s'il n'existe pas un véritable esprit européen sans lequel rien de valable et de durable ne pourra se faire et qui ne pourra se créer progressivement que dans le cadre d'une communauté culturelle européenne (2).

En conclusion, au regard de l'échéance imprudemment et prématurément fixée au 1er janvier 1993 pour la réalisation d'une Europe sans frontières internes, il nous faut complètement repenser aujourd'hui la voie à suivre pour la réaliser progressivement et efficacement.

La réalisation d'une Europe économiquement intégrée, que personnellement je n'ai cessé de défendre depuis près de cinquante ans, est une tâche de longue haleine. A vouloir aller trop vite, on ne risque que trop de susciter de nouvelles difficultés, dont certaines insurmontables, et de la compromettre, peut-être irrémédiablement.

Dans l'immédiat, nous devons absolument renoncer à la mise en Óuvre pour le 1er janvier 1993 d'une harmonisation bureaucratique et centralisatrice de la fiscalité impliquant l'alignement des taux de TVA, qui n'aboutirait qu'à consolider l'irrationalité actuelle de nos systèmes fiscaux. Nous devons laisser chaque Etat libre de choisir librement la fiscalité susceptible de favoriser non seulement l'efficacité interne de sa propre économie, mais également sa compétitivité vis-à-vis de ses partenaires. C'est seulement de cette manière et par l'expérience qu'une harmonisation des fiscalités européennes pourra se faire d'elle-même. Là encore, nous devons renoncer aux conceptions a priori, arbitraires, bureaucratiques et centralisatrices, d'une planification centralisée, et laisser l'expérience déterminer, par la compétitivité de nos structures fiscales, la structure fiscale optimale.

Reconstruction de la Guadeloupe Le ministre des départements et territoires d'outre-mer, porte-parole du gouvernement, a présenté au conseil des ministres une communication sur la situation de la Guadeloupe un mois après le passage du cyclone Hugo et sur les mesures arrêtées par le gouvernement pour indemniser les dommages non assurés et reconstruire l'économie.

Le gouvernement a rendu hommage au dévouement des équipes de secours et à l'effort de solidarité qui s'est manifesté de toutes parts au profit des sinistrés.

L'application des mesures décidées par le gouvernement le 18 septembre a permis, malgré l'ampleur des dégâts, de rétablir les fonctions essentielles de la vie collective et d'apporter des aides d'urgence aux personnes les plus démunies.

Comme l'a demandé le président de la République lors de sa visite en Guadeloupe, l'indemnisation est complétée par une première série de mesures de reconstruction qui font appel à des procédures exceptionnelles.

Les dommages agricoles seront réparés aux taux de 80 % pour les fonds, de 50 % pour les installations et de 40 % pour les récoltes. L'indemnité versée aux producteurs de bananes tiendra compte du manque à gagner résultant de l'étalement dans le temps de la replantation. Cet étalement sera nécessaire pour éviter, au cours des prochains mois, la saturation du marché.

Les dommages à la flottille de pêche côtière seront indemnisés au taux de 60 %.

Les dommages subis par les entreprises familiales de nature industrielle, commerciale ou artisanale le seront au taux de 35 %.

Pour les grosses réparations aux logements, le taux d'indemnisation sera de 50 %, sans pouvoir excéder 100 000 francs pour les logements individuels et 50 000 francs par logement en habitat collectif. Toutefois, ce taux sera porté à 70 % en faveur des personnes qui peuvent bénéficier, en raison de la modicité de leurs ressources, des crédits de la ligne budgétaire unique.

Les biens mobiliers seront indemnisés selon un barème arrêté localement pour un montant moyen d'environ 4 000 francs.

Les collectivités locales seront indemnisés au taux de 50 %.

Dans le secteur agricole, plusieurs mesures d'allégement de la dette seront prises : annulation de créances de l'Office de développement de l'économie agricole des départements d'outre-mer (ODEADOM) ; rééchelonnement des remboursements des prêts bonifiés ; avances sur indemnités ; recours à la procédure " agriculteurs en difficulté ".

Pour les entreprises sucrières et les distilleries, l'Etat pourra apporter des aides spécifiques dans le cadre d'un plan de modernisation permettant, après restructuration, d'assurer la viabilité et la pérennité de ce secteur.

Les entreprises dont les dommages ne sont pas indemnisables pourront recevoir des aides publiques, concurrence de 20 % au maximum du montant des dommages non assurés. Ces aides seront définies localement en fonction des besoins des entreprises.

Le préfet de la Guadeloupe recensera les terrains disponibles et établira dans les deux mois un plan de construction de logements sociaux. Dès à présent, mille logements sociaux supplémentaires seront mis en chantier pour être livrés avant Noël. Un crédit de 8 millions de francs est mis à la disposition du préfet pour les hébergements d'urgence.

Les communes pourront recevoir, pour les constructions scolaires, une aide complémentaire sous la forme d'un prêt à des conditions particulières et d'une subvention pouvant atteindre 25 % des dommages non indemnisés.

Un comité interministériel permanent suivra la mise en Óuvre de ces mesures. Il sera assisté d'une mission interministérielle pour la reconstruction de la Guadeloupe animée par le préfet. Un fonds interministériel regroupera les crédits d'intervention de l'Etat, à l'exception des crédits de la ligne budgétaire unique. Il sera géré par le préfet.

Le ministre de l'industrie et de l'aménagement du territoire et le ministre de la recherche et de la technologie ont présenté au conseil des ministres deux communications sur les perspectives du secteur nucléaire civil de la France et sur les activités de recherche du Commissariat à l'énergie atomique. Ces communications font suite aux réflexions confiées sur ce thème à MM Guillaume, Pellat et Rouvillois.

Une réflexion sera engagée sur les évolutions possibles du groupe CEA-Industrie. Les mesures nécessaires seront prises pour conforter l'avenir industriel et financier d'Eurodif. Une simplification des structures de l'industrie de fabrication du combustible sera recherchée.

La place des recherches appliquées hors du secteur nucléaire impose que les responsabiliés du CEA soient mieux définies sur ce point et que son organisation soit revue en conséquence.

Les activités du CEA hors du secteur nucléaire seront encouragées en fonction du soutien qu'elles peuvent apporter à l'industrie nationale et bénéficieront avant mars 1990, tant sur le plan des moyens humains que financiers, d'une meilleure identification. Le CEA soumettra au gouvernement les nouvelles perspectives d'actions définies en liaison avec les industriels intéressés.

Le CEA participera à la constitution, avant la fin de l'année, d'un réseau national de diffusion technologique auprès des PME et développera sa coopération avec les organismes chargés de la formation des ingénieurs, notamment à Saclay et à Grenoble.

La mise en Óuvre de ces orientations sera examinée avant la fin du premier trimestre 1990 lors d'une réunion du comité de l'énergie atomique, qui concentrera dorénavant ses travaux sur les questions stratégiques de la politique nucléaire.

Le ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères a présenté au conseil des ministres un projet de loi autorisant l'approbation d'un accord entre le gouvernement de la République française et le conseil exécutif de la République du Zaire en vue d'éviter la double imposition en matière de transport aérien en trafic international.

La Commission britannique des monopoles et fusions a donné, mercredi 18 octobre, au groupe français Rhône-Poulenc, l'autorisation de procéder à l'acquisition des intérêts pharmaceutiques détenus par le groupe chimique américain Monsanto, notamment l'unité de production de salicylates située à Ruabon dans le nord du pays de Galles. Dans son rapport, la commission britannique estime que ce rachat n'est pas contraire à l'intérêt public. Son avis équivaut à un feu vert définitif pour cette opération, la loi britannique sur la concurrence de 1973 (Fair Trading Act) ne donnant pas au ministre du commerce et de l'industrie le pouvoir d'interdire une fusion non contraire à l'intérêt public.

Monsanto et Rhône-Poulenc avaient annoncé, le 23 février dernier, la signature d'un accord prévoyant la revente à la firme française de tous les intérêts détenus par la firme de Saint-Louis dans l'industrie des analgésiques (aspirine paracétamol) aux Etats-Unis, mais aussi en Grande-Bretagne et en Extrême-Orient (Thailande).

Depuis, l'opération était quasiment au point mort avec la décision du ministre britannique du commerce et de l'industrie de déférer ledit accord à la commission des monopoles à cause de ses répercussions possibles sur la concurrence en Grande-Bretagne dans le secteur de certains composants -essentiels des médicaments analgésiques (acide salicylique, salicylate de méthyle et aspirine en poudre).

La commission a finalement estimé que Rhône-Poulenc contrôlerait plus de 80 % de la distribution de ces trois produits en Grande-Bretagne après la fusion, mais que le groupe français serait obligé de tenir compte dans la fixation des prix de la concurrence extérieure sur un marché international surapprovisionné. Surtout, semble-t-il, la commission a jugé que la reprise de l'usine de Ruabon aurait des conséquences favorables pour l'emploi.

Une satisfaction de plus pour Rhône-Poulenc, qui vient tout juste de recevoir l'autorisation des autorités britanniques pour reprendre la division chimique de RTZ.

Nullement surpris par un changement qu'il avait annoncé à Mr Willy Brandt avec vingt-quatre heures d'avance, Mr Gorbatchev a immédiatement souhaité, mercredi 18 octobre, que la RDA s'engage maintenant sur la voie des réformes et du dialogue.

Le message de félicitations qu'il a adressé au nouveau secrétaire général est-allemand juste après sa nomination exprime en effet la " conviction qu'en se montrant attentifs aux exigences de l'époque, en suivant le cours du renouveau et de la continuité et en prenant appui sur le soutien des travailleurs et de toutes les couches de la population, les communistes de RDA et la direction du Parti (...) vont trouver la solution, si nécessaire, aux problèmes complexes (...) qui se posent à (leur pays) ".

En une phrase tout est dit : la nécessité du changement, l'impératif d'un langage commun avec la population, l'urgence des problèmes et leur difficulté. Sauf à directement demander à Mr Krenz de suivre l'exemple de la perestroika, Mr Gorbatchev n'aurait ainsi pas pu être plus clair, mais l'insistance mise sur les conditions du succès trahit dans le même temps les doutes du secrétaire général et de son équipe.

Persuadés qu'à défaut de profondes et rapides réformes en RDA c'est l'existence même de l'Etat est-allemand et, donc, tout l'actuel équilibre européen, qui étaient menacés, ils avaient multiplié, depuis la mi-septembre au moins, déclarations et démarches en faveur d'une relève à Berlin. Dans un entretien avec le Monde (nos éditions du 14 septembre), un haut responsable soviétique avait notamment estimé que la RDA était " presque en situation prérévolutionnaire ", car il y avait contradiction entre la crispation idéologique de Mr Honecker et les aspirations des citoyens est-allemands, " mûrs pour la restructuration ".

Après ce premier signal public, la presse ouest-allemande avait bénéficié de fuites à répétition allant toutes dans le même sens, et la visite de Mr Gorbatchev à Berlin, le 7 octobre dernier, avait brutalement accéléré les choses. Encouragés à agir par les petites phrases du secrétaire général soviétique - et sans doute aussi par les entretiens qu'il avait eus avec plusieurs d'entre eux, - de nombreux responsables du parti est-allemand ont alors commencé à se prononcer pour l'ouverture et à faire pression sur Mr Honecker.

En ce sens - et on le soulignait avec insistance, jeudi matin à Moscou, - beaucoup plus encore qu'aux " exigences de l'époque " (c'est-à-dire au cours soviétique), Mr Krenz doit sa nomination à la crise ouverte par la masse des départs à l'Ouest et à une mobilisation des cadres intermédiaires du parti. Il a, autrement dit, un mandat - stabiliser la situation en acceptant le changement, - et ne peut ignorer ce mandat à l'approche de son congrès.

Pour autant, Mr Gorbatchev et son équipe ne pouvaient faire là qu'avec ce qu'ils avaient, c'est-à-dire avec la direction existante, constituée par Mr Honecker. Sauf à attendre le congrès et à le laisser organiser par l'homme qu'ils voulaient voir partir, c'est parmi les dirigeants en place qu'il fallait trouver un successeur - ce qui implique qu'il faudra, pour le Kremlin, l'Allemagne et le monde, le juger aux actes.

Le changement de direction en RDA mobilise depuis son annonce tous les médias ouest-allemands. Certaines chaines de télévision ont même bouleversé leurs programmes de début de soirée, mercredi 18 octobre, pour faire une large place à l'actualité en Allemagne de l'Est. Mais le scepticisme domine devant le remplacement d'Erich Honecker par un homme qui n'est guère connu du grand public ici que comme l'une des " têtes de béton " de la RDA et depuis plusieurs années comme le dauphin présumé de Mr Honecker.

La plus remarquée à l'Ouest des déclarations qu'a jamais pu faire Mr Egon Krenz est celle par laquelle il avait proclamé l'appui de la RDA aux dirigeants chinois après les massacres de la place Tiananmen.

Les dirigeants politiques ouest-allemands sont dans l'ensemble beaucoup plus prudents. Ils se sont généralement abstenus de commentaires sur la personnalité de Mr Krenz, mais tous expriment le souhait que soit rapidement engagée une politique de réformes, et attendent de pouvoir juger sur pièces. C'est le sens de la déclaration du chancelier Kohl à qui l'on a annoncé la nouvelle alors qu'il recevait à déjeuner à Bonn le président du conseil italien, Mr Andreotti. Le chancelier, en substance, a exprimé l'espoir que s'ouvre enfin, pour la RDA comme pour la Hongrie et la Pologne, la possibilité de réformes. Il a ajouté qu'il souhaitait la reprise de relations normales entre les deux Etats allemands et que l'offre de contacts directs qu'il avait faite à Mr Honecker valait pour les nouveaux dirigeants.

Le ministre de la chancellerie, Mr Seiters, a également souhaité que le changement de personne corresponde à un changement de politique et réitéré la proposition déjà faite par Bonn d'examiner les moyens de soutenir économiquement et financièrement la mise en Óuvre de réformes en RDA.

Du côté du SPD, Mr Willy Brandt a noté qu'il fallait mettre au crédit de Mr Egon Krenz le " comportement responsable des forces de l'ordre " ces derniers jours en RDA. Mr Hans Jochen Vogel a indiqué, pour sa part, que la connaissance qu'il avait jusqu'ici de Mr Krenz (le SPD entretient avec le Parti communiste est-allemand des relations suivies depuis plusieurs années) ne pouvait pas suffire dans les circonstances actuelles. Rappelant sa prise de position sur la Chine, Mr Vogel a estimé que si Mr Krenz restait politiquement ce qu'il avait été jusque-là, il se retrouverait très rapidement dans la même situation que Mr Honecker. Mais, a-t-il ajouté, " il faut donner une chance " au nouveau chef d'Etat est-allemand, car " les hommes peuvent changer en changeant de fonction ".

Tous les dirigeants ouest-allemands soulignent en tout cas que le temps est compté et que Mr Krenz n'a pas une minute à perdre.

Dans la presse, les commentaires sont dans l'ensemble incrédules. " Egon Krenz constate à présent que le pouvoir pourrait échapper au parti s'il ne trouve pas de nouvelle politique, écrit l'éditorialiste de la Frankfürter Allgemeine Zeitung, mais il aura tendance à limiter autant que possible les innovations. Il se pourrait même qu'il attende secrètement le moment où le calme sera revenu, où le vent d'Est aura cessé de souffler les réformes en RDA et où la roue de l'histoire pourrait faire marche arrière. "

" La crise n'est pas finie avec le départ d'Erich Honecker ", renchérit la Frankfüter Rundschau, tandis que la Suddeutsdche Zeitung de Munich estime que si on ne connait pas les projets de réformes de Mr Krenz, " ce dont on est sûr, c'est que d'autres auraient eu un programme plus consistant ".

" Un changement d'homme est généralement le signe qu'on commence à bouger sur le fond ", a déclaré, mercredi 18 octobre à l'Elysée, le président Mitterrand, lors de la conférence de presse qu'il donnait en compagnie du président portugais, Mr Soares. Interrogé sur la question de la réunification de l'Allemagne, le chef de l'Etat a indiqué que celle-ci s'inscrivait " dans la logique même de l'histoire ", en faisant remarquer que les bouleversements actuels en Europe de l'Est pouvaient entrainer une déstabilisation des équilibres géopolitiques à laquelle il " faudra prendre garde ". " Je ne sais pas ce qu'il adviendra (de la réunification), mais il est dans la logique même de l'Histoire d'imaginer que le peuple allemand ne sera pas éternellement séparé de cette façon. " Le président français a affirmé que " le temps qui nous sépare de ces échéances, court ou long, doit être utilisé pour renforcer la Communauté européenne, qui doit être le point d'attraction des peuples d'Europe attirés par la démocratie ".

A propos des transformations en Europe de l'Est, Mr Mitterrand a déclaré qu'il avait " confiance dans la finalité de ce mouvement en dépit des accidents de terrain et des aller et retour qui peuvent se produire sur ce chemin très périlleux ".

Cela va-t-il marquer l'ouverture d'un processus de démocratisation en RDA ? Les avis sont partagés dans les capitales occidentales. Pour le président des Etats-Unis, Mr George Bush, il est " trop tôt " pour dire si ce changement représente un signe d'ouverture, car " Mr Krenz était très en accord avec la politique de Mr Honecker ". " C'est à lui, maintenant, de démontrer par ses actes qu'il est disposé à prendre (de nouvelles orientations) ", a ajouté le chef de la Maison Blanche. " Des changements dynamiques se produisent en Europe de l'Est, a encore dit Mr Bush. En RDA aussi, mais il est trop tôt pour dire si ces derniers développements constituent un pas vers davantage d'ouverture. Il n'y a rien dans l'expérience passée qui indique que cela pourrait être le cas. "

A La Haye, le porte-parole du gouvernement néerlandais a exprimé l'espoir que le changement à la tête du parti en RDA " donnera une impulsion positive à un processus de libéralisation qui répondrait aux aspirations de larges couches de la population est-allemande ". A Tokyo, le premier ministre japonais, Mr Toshiki Kaifu, a estimé que la démission de Mr Erich Honecker signifiait clairement " un mouvement vers la démocratie en Europe de l'Est ".

Pour Mr Roland Dumas, ministre français des affaires étrangères, " ces changements traduisent la volonté d'assurer les réformes que le peuple de RDA réclame de diverses façons ". " J'espère, a-t-il ajouté, que les nouvelles autorités mettront en route très rapidement les réformes. " Quant à Mr Valéry Giscard d'Estaing, président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, il a déclaré mercredi : " Nous avions le sentiment, jusque-là, que les choses avaient bougé en Pologne et en Hongrie, mais qu'il y avait un roc inébranlable, celui de l'Allemagne de l'Est. Le roc n'était pas inébranlable. "

D'une façon générale, les dirigeants des partis politiques français émettent l'espoir que la RDA se lance à son tour dans la voie de la libéralisation. Pour Mr Emmanuelli, numéro deux du parti socialiste, la démission d'Erich Honecker est un " événement considérable ", et pour Mr Louis Mermaz " une page est tournée ". Mr Pierre Méhaignerie, chef de file du CDS, est plus mesuré dans ses propos. " Les Allemands de l'Est, estime-t-il, ont dit haut et fort qu'ils ne souhaitaient pas seulement un ravalement de façade, mais bien un bouleversement parfait vers plus de démocratie. "

En Hongrie, le quotidien du gouvernement, Magyar Hirlap, juge " fondamental que l'exigence de réformes en RDA n'ait pas été étouffée par une tragédie ". On a ainsi évité que " la maison européenne ne s'effondre sous l'effet d'un tremblement de terre en son milieu ".

Radio-Budapest souligne que ce n'est pas encore le vrai changement, mais que le départ de Mr Honecker amorce peut-être une phase de transition vers le changement. Elle rappelle que, l'an dernier en Hongrie, la conférence nationale du PSOH avait donné lieu à des changements de personnes qui avaient débouché sur la voie du multipartisme et de la démocratie.

En Pologne, sous le titre " Le successeur a une chance ", le quotidien de Solidarité, Gazeta Wyborcza, publie un commentaire dans lequel la censure a coupé deux passages. La nomination de Mr Krenz, relève le quotidien polonais, " garantit la continuité à l'appareil; mais c'est un homme suffisamment pragmatique pour voir la nécessité du changement. Sa conception du changement n'est cependant pas la même que celle de ceux qui sont descendus dans la rue ces derniers jours en RDA : eux demandent le dialogue social ". Pour Gazeta, Mr Honecker appartenait " à un monde qui prend fin ".

La République démocratique allemande (RDA) est née, le 7 octobre 1949, sur la partie de territoire allemand occupée depuis mai 1945 par l'armée soviétique. Au printemps 1949, la Loi fondamentale (Constitution) de la République fédérale d'Allemagne avait été adoptée par les secteurs occidentaux.

INSTITUTIONS : le chef du Parti communiste détient le pouvoir réel. Depuis la fondation de la RDA et avant la désignation de Mr Krenz, deux hommes seulement ont occupé le poste de secrétaire général, Walter Ulbrich et Erich Honecker. Les présidents (chefs d'Etat) ont été, en 1949 Mr Wilhelm Pieck, en 1960, Mr Walter Ulbricht, en 1973, Mr Willi Stoph, et, en 1976, Mr Erich Honecker.

POPULATION : 16,64 millions d'habitants. Capitale : Berlin-Est, 1236248 habitants (fin 1986).

RELIGION : 7,7 millions de protestants et 1,3 million de catholiques.

ECONOMIE : le PNB est de 15171 marks est-allemands (8113 dollars) par habitants (1986). La dette extérieure était estimée en 1988 à environ 10 milliards de dollars.

Sur proposition du ministre d'Etat, ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports, Mr Philippe Joutard, professeur d'université, est nommé recteur de l'académie de Besançon ; Mme Jeanne-Marie Parly, professeur d'université, est nommée recteur de l'académie de Caen.

Sur proposition du ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères, Mr Emile Cazimajou, ministre plénipotentiaire, est renouvelé en qualité de conseiller diplomatique du gouvernement.

Sur proposition du ministre de l'intérieur, Mr Jean-Paul Proust, préfet de l'Isère, est nommé préfet de la région Guadeloupe, en remplacement de Mr Bernard Sarazin, appelé à d'autres fonctions.

Sur proposition du ministre de l'agriculture et de la forêt, Mr André Barbaroux, administrateur civil hors classe, est nommé directeur général de l'administration du ministère de l'agriculture et de la forêt.

Dans un amoncellement de planches brisées, de ce qui fut un de ces jolis immeubles " victoriens " au bas de Filmore Street, dans le quartier de la Marina, on retire deux cadavres repérés depuis la veille. Il fait déjà nuit et, sous les projecteurs, seul autorisé, entre les sauveteurs et les policiers, à se poster au-delà de la barrière de sécurité, Peter Jennings, le présentateur vedette de la chaine ABC, fait son métier. Les pompiers et les policiers aussi, sans excitation, et les badauds, peu nombreux, sont disciplinés. Au-delà, tout le quartier est bouclé : parce que des immeubles ébranlés menacent de s'écrouler, parce qu'il y a des trous dans les trottoirs, et aussi pour éviter toute bavure, tout pillage que faciliterait le fait que la plus grande partie de San-Francisco reste privée de lumière.

Cent mètres plus loin, dans une école secondaire qui a été transformée en refuge, une foule de volontaires donne un bel exemple d'efficacité à l'américaine. Et au carrefour, un jeune homme brandit dans la lumière des phares des tee-shirts tout frais : " J'ai survécu au grand tremblement de terre ", avec, au-dessous, en plus petits caractères : " San-Francisco 17 octobre 1989, 17 h 04 ". Dix dollars, une seule taille, mais plusieurs couleurs, au choix.

Ce n'est peut-être pas du meilleur goût, mais c'est vrai que la ville a survécu, ou plus exactement supporté cette épreuve avec calme, détermination et, dans bien des cas, avec un esprit de dévouement presque joyeux. Certes, les dégâts, au bout du compte, ne sont pas énormes, et s'il y a eu au moins deux cent soixante-douze morts, c'est sur une population qui atteint six millions d'habitants répartis tout autour de la baie. Le séisme, croient savoir les spécialistes, a libéré une énergie cinquante fois moins importante que celui de 1906, mais il a aussi libéré une énergie d'un autre ordre, ce qu'un immigré de Roumanie présent parmi les volontaires appelle l'" esprit de San-Francisco ".

Plusieurs centaines de personnes ont trouvé abri dès la première nuit dans cette école secondaire, mais ceux qui aident semblent presque plus nombreux que ceux qui sont aidés. Lits, repas, réconfort pour ceux qui ont dû quitter leur maison endommagée ou tout simplement qui ont peur de rester seuls dans le noir, surtout s'ils sont vieux ou infirmes, sans compter les quelques clochards, certains sans-abri régulier, qui profitent de l'aubaine.

Le séisme a eu lieu depuis à peine plus de vingt-quatre heures, mais tout se passe comme à l'exercice. On manque peut-être de radios pour les communications, mais pas de bras, et une dame qui est venue offrir son aide se retrouve sur le trottoir en train de garder un chat qui n'a pas été autorisé à suivre sa propriétaire hébergée dans l'école.

La ville dans sa majeure partie semble intacte et " normale ", sinon que le trafic est infime, la plupart des gens écoutant les recommandations ne sont pas venus travailler le 18 octobre. Chinatown est étrangement tranquille, et partout les magasins et les restaurants sont fermés (pas de courant), les hôtels plongés dans le noir (on fournit des lampes de poche, mais les bougies sont interdites, sécurité oblige).

L'impression de " normalité ", confortée par un temps magnifique et une température estivale, est parfois trompeuse. Dans le centre, certains grands immeubles derrière une façade intacte sont effondrés à l'intérieur. Et puis, comment oublier ce terrible tronçon d'autoroute urbaine, là-bas, de l'autre côté de la baie, où plus de deux cents personnes sont mortes écrasées dans des voitures réduites à une épaisseur de trente centimètres ?

Mercredi après-midi, on a cru entendre des gémissements, cru détecter un survivant. Ce n'était qu'un faux espoir. En fait, on n'a retiré aucun rescapé, ni même aucun cadavre depuis les quelques heures qui ont suivi le séisme. Le petit garçon de six ans qui, entre deux évanouissements caressait le visage de sa mère, morte sur le siège avant, au côté de son père, mort lui aussi, avait été dégagé dès la veille au prix d'une amputation.

Il y a aussi des victimes - quelques dizaines sans doute - au sud de l'agglomération, plus près de l'épicentre du séisme et encore quelques morts dans ce quartier de la Marina, durement touché parce qu'il se trouve sur des terrains de remblai moins stables. C'est là qu'une douzaine d'immeubles ont flambé, vraisemblablement à la suite de fuites de gaz ; d'autres sont en si mauvais état qu'il faudra les détruire le plus vite possible. Pour l'immeuble de Filmore Street, c'est déjà fait. A peine les deux corps avaient-ils été chargés dans une ambulance qu'une énorme pelleteuse se mettait en devoir d'aplatir les ruines dans un grand craquement de planches. Il restait un petit lit d'enfant, bleu et blanc, intact, accroché presque verticalement dans l'embrasure d'un reste de fenêtre. La pelleteuse l'a écrasé avec le reste. Deux sauveteurs ont jeté sur le tas de décombres leurs gants de travail, comme pour montrer qu'ici, c'était bien fini. Et les pompiers ont arrosé le tout à la lance à incendie.

Il est fréquent de dire que les journalistes sont des historiens de l'instant. En économie, ce cliché arrange tout le monde. Le nez collé sur l'actualité, le chroniqueur économique sacre des " reines d'un jour " patrons stars, politiciens astucieux, Zorros des bilans, habiles chevaliers blancs, fascinants " golden boys ". Propulsées au zénith, ces stars retombent souvent dans l'anonymat,... les poches pleines. Parfois aussi elles disparaissent sans laisser de traces, jugeant préférable de ne plus faire de vagues de peur d'être submergées. On les oublie et l'on passe à d'autres.

Et si parfois les " historiens de l'instant " avaient la mémoire longue ?

Qui était le patron de Renault en octobre 1984 ? Bernard Hanon. Où est-il aujourd'hui ? Il dirige un cabinet de consultants et ne répond que du bout des lèvres aux demandes d'interview.

Qui allait être le sauveur de Manufrance en octobre 1980 ? Le Zorro du cours Fauriel s'appelait Jean-Claude Dumas : un héros pas très clair. Un autre le démasqua : Bernard Tapie.

Qui, finalement, redonna vie à la firme stéphanoise ? Personne. Jean-Claude Dumas disparut vers de nouvelles aventures. Quant à Bernard Tapie, à force de " sauver " des entreprises et de les revendre avec de fortes plus-values financières et médiatiques, il est aujourd'hui député.

Que sont les " golden boys " devenus deux ans après le " big bang " ? Où en est Marc Viénot, symbole de la résistance de la Société générale au raid de Georges Pébereau ? Comment va Pierre Moussa, naguère traité d'" émigré " par le gouvernement socialiste première manière ?

Il faut ressortir des oubliettes ce qui s'est passé en octobre, il y a dix, cinq ou même un an, parce qu'en économie, octobre n'est pas un mois comme les autres.

Octobre est placé sous le signe du Scorpion. Le scorpion, c'est Mars, c'est la guerre, la dureté, la fermentation, les tourments, les drames. Le scorpion c'est aussi Pluton et ses ténébreux mystères. Le scorpion fait peur.

Les Africains, qui connaissent bien le terrible arthropode, évitent de prononcer son nom. D'après une légende malienne, ses " cornes se nomment l'une la violence, l'autre la haine ". Le " roi scorpion " est par ailleurs l'un des plus anciens symboles de l'Egypte pharaonique : un symbole ambigu et puissant.

Les " octobres noirs " de l'économie, depuis un certain jeudi de 1929 et la débâcle d'il y a deux ans font pareillement peur. On a hésité à employer le mot de krach vendredi 13 octobre 1989, quand Wall Street s'est effondré de 190 points...

Lorsqu'on observe ce qui s'est passé pendant ce mois du scorpion ces dix dernières années, on obtient en quelques instantanés très contrastés l'ensemble des mythes et valeurs (vraies ou fausses) de la décennie 80.

Tout y est : la montée du libéralisme, le mythe de l'entreprise salvatrice, la financiarisation risquée de l'économie et les métamorphoses du " social ". Décrire ce que sont devenus les protagonistes de ces mois troublés, c'est aussi faire le tri entre les évolutions profondes et les modes éphémères.

C'est face au " roi scorpion " que se révèlent les véritables héros d'octobre.

Aujourd'hui, il garde toujours cette image, mais, à la tête d'un puissant groupe privé - premier contribuable de France, - il ne souhaite surtout pas que l'Etat s'occupe de ses affaires. Regrettant toujours le pouvoir il s'est rêvé un rôle à sa mesure : celui de ministre - privé - de l'industrie, partant en guerre contre Bruxelles et contre les constructeurs japonais, à toute occasion.

Symbole d'une certaine starisation des patrons français, il a en dix ans complètement revu son look. Il avait l'air en 1979 d'un fluet fonctionnaire tout étonné de sortir de l'ombre, n'ayant même pas eu le temps de changer de coiffure (le cran...). Aujourd'hui, si le président de PSA a gardé le sempiternel costume trois pièces et le même ton tranchant, il a amélioré son apparence.

LE 21 octobre 1981, Pierre Moussa, PDG du groupe Paribas depuis juin 1978, est accusé de " trahison " et acculé à la démission pour avoir organisé, sans l'accord de son conseil d'administration, le transfert à des partenaires étrangers de deux filiales, belge et suisse. L'opération était parfaitement légale, mais jugée tout à fait hérétique par le gouvernement socialiste (" une mentalité d'émigré ", dira Pierre Mauroy, premier ministre). Laurent Fabius, secrétaire d'Etat au budget, dont dépendent les douanes, le fera même inculper sans succès de complicité pour une affaire d'évasion fiscale dans les services de gestion privée de Paribas, découverte un an plus tôt.

Octobre 1989 : Pierre Moussa est le PDG du groupe international Pallas (du nom de la déesse grecque de la Sagesse), qui emploie 1 400 personnes dans dix-sept pays, avec 750 millions de dollars d'actifs nets, une valeur liquidative de 500 millions de dollars et 3 milliards de dollars de capitaux gérés. Certes, ce n'est pas Paribas, mais, assure l'intéressé, " avant j'étais l'héritier de mon prédécesseur : depuis j'ai découvert que créer est un acte beaucoup plus satisfaisant ".

En l'occurrence, la création n'a pas été facile. Dans les mois qui suivent sa démission, Pierre Moussa et sa femme sont des pestiférés, des réprouvés : ils comptent leurs amis dans cette traversée du désert, comme il le raconte dans son livre autobiographique la Roue de la fortune, qui vient de paraitre (1), livre dans lequel il règle certains comptes, notamment avec Jacques de Fouchier, son prédécesseur à Paris, et développe un plaidoyer pro domo pour l'évasion des filiales, organisée " parce que nous pensions que c'était notre devoir " à l'égard de partenaires étrangers qu'il avait " trompés " (en les assurant que les filiales étrangères ne seraient pas nationalisées).

Le plus piquant est qu'aujourd'hui on ne parle que d'opérations avec l'étranger, alliances, fusions, prises de participation, partenariat, le tout dans la perspective de l'Europe de 1993.

A la vérité, Mr Pierre Moussa a certainement raison lorsqu'il hasarde que l'affaire de la filiale suisse (Pargesa), une " bombe ", a commotionné les socialistes, qui finalement n'ont pas démembré Paribas, comme ils l'avaient envisagé. Ne fallait-il pas libérer les filiales industrielles " captives " ?

Comment Mr Moussa réussit à constituer la plate-forme Pallas, avec à la fois ses relations d'" avant ", comme le Canadien Paul Desmarais, de Power Corp., les Belges Albert Frère, de Bruxelles-Lambert, désormais associé avec Gérard Eskénazi, directeur général de Paribas jusqu'au début de 1982, et aussi de nouveaux venus (australiens, indiens, britanniques, suisses, espagnols) sans compter, in fine, des compagnies d'assurances françaises nationalisées ? Ce fut une longue et difficile affaire. " Qui n'a pas levé des capitaux pour construire une société n'a pas idée de l'épreuve que constitue cette tâche, exercice très surprenant, qui vous apprend beaucoup sur la nature humaine. " Aujourd'hui, c'est fait, et cela fonctionne, après une série d'acquisitions, notamment de la célèbre compagnie Financière Tradition à Lausanne, un des principaux courtiers interbancaires mondiaux, et de la société de courtage Cresvale, spécialiste des négociations sur les produits dérivés des actions.

De ce rebond dans sa carrière de haut fonctionnaire et de banquier, Pierre Moussa tire plusieurs leçons. Tout d'abord, "il est très malsain, pour une banque d'affaires, de conserver indéfiniment des participations : il faut les garder un certain temps seulement, en élaborant et en appliquant une stratégie claire". Ensuite, dans le marché du capitalisme entrepreneurial, "il s'agit de construire une fortune, non pas tellement pour en jouir, mais parce que c'est le signe de la réussite, l'instrument de mesure de l'efficience".

Hérétique il y a peu d'années en France, cette notion commence à poindre, mais, convenons-en, elle garde toujours un caractère un peu sulfureux, dans une Gaule qui a connu l'enseignement de saint Thomas d'Aquin, c'est-à-dire une certaine méfiance à l'encombre de la "fortune".

De retour à Bordeaux, en 1982, il avait d'abord réendossé son uniforme de Zorro de la finance pour empêcher deux entreprises girondines de sombrer. Agitant encore une fois d'hypothétiques cautions bancaires helvètes, Mr Dumas avait, pendant plusieurs semaines, bombardé élus, préfet et journalistes de télex ronflants. Il se faisait escorter par René Mestries, l'ex-PDG de Manufrance, et jurait, la main sur le cÓur, qu'il était socialiste. " J'ai une mission économique à remplir, clamait-il, et l'argent que je propose est propre. "

Puis le pourvoyeur de capitaux disparut brusquement. On retrouva sa trace en février 1984, au palais de justice de Saint-Etienne. Il était inculpé d'escroquerie et écroué. Jean-Claude Dumas avait tenté le coup du sauveur chez Pelcham, à Saint-Chamond.

L'homme d'affaires bordelais promettait à cette peausserie, en difficulté financière, un marché de 10 millions de francs constitué par la vente de tapis de prières en fourrure synthétique pour les populations musulmanes d'Afrique noire. Il garantissait également l'obtention d'un crédit de 30 millions de francs par l'intermédiaire d'un groupe bancaire suisse. Bien entendu, ni le marché ni les fonds n'existaient. Et, à peine empochés les 800 000 F d'honoraires qu'il réclamait, Jean-Claude Dumas disparut. La société Pelcham, elle, déposa son bilan. Cette escroquerie coûta cinq ans de prison à Jean-Claude Dumas.

Mais, avant d'être condamné, il s'était lancé dans une nouvelle aventure, sportive celle-ci, à Bordeaux. La dissolution de l'équipe cycliste montée par Renault lui avait-elle donné des idées ? En tout cas, il imagina la création d'un groupe sportif, dont le fleuron serait une équipe cycliste professionnelle. Recrutés par petites annonces dans l'Equipe et le journal de l'APEC (Association pour l'emploi des cadres), trois pigeons mordirent à l'appât, trois cadres au chômage nantis de quelques économies.

Elles furent vite englouties dans le capital d'ABC sports promotion, une SARL créée par Jean-Claude Dumas. Par sa force de conviction assez extraordinaire, il réussit également à former une équipe cycliste composée de sportifs de haut niveau. En septembre 1985, Luis Ocana, Francis Castaing et Alain Bondue signèrent des contrats. Tout le monde croyait dur comme fer que le sponsor serait la chaine de télévision américaine ABC. Pure invention, évidemment.

Le 31 octobre 1985, jour fatidique de la conférence de presse parisienne au cours de laquelle Jean-Claude Dumas devait dévoiler son sponsor, il jeta au hasard le nom de Guy Merlin. Celui-ci démentit aussitôt. Ce fut la chute : Jean-Claude Dumas fut arrêté quelques jours plus tard.

Condamné à Bordeaux en décembre 1986 à trois ans de prison avec sursis, l'homme d'affaires a refait récemment surface. Il s'occuperait de la promotion d'une chaine hôtelière dans sa région natale...

IL avait fallu le dénicher en Espagne, où il se reposait des fatigues de la campagne présidentielle. " Vous, vous êtes un cas ! " lui dit Mr François Mitterrand, le 21 mai 1981, jour de la prise de fonction du nouveau président de la République. " Ignoriez-vous, ajouta-t-il, que, dans des périodes comme celles-ci, on campe près de son téléphone ? "

Et Mr Jean Auroux, trente-huit ans, dont neuf au Parti socialiste, conseiller général, maire de Roanne et député de la Loire, est devenu le premier ministre du travail du premier gouvernement de gauche que la France ait connu depuis... des lustres. Flatté, surpris et vaguement inquiet, il a vu atterrir sur son bureau, calé par les cent dix propositions du candidat Mitterrand, vingt-trois ans de revendications syndicales. Il soufflait lorsqu'entraient les représentants patronaux, qui, avec un sourire un peu jaune, annonçaient : " Quant à nous, monsieur le Ministre, nous n'avons aucune demande à formuler en matière de droits des travailleurs. "

De consultations en réunions de travail, Mr Auroux, assisté d'une équipe choisie parmi les experts du PS et dirigée par Mme Martine Aubry (fille de Mr Jacques Delors), remettait dès le 15 septembre le rapport que lui avait demandé Mr Mitterrand sur les nouveaux droits des salariés. A la fin de l'année, tous les projets de loi étaient passés en conseil des ministres. Le travail parlementaire pouvait commencer.

Travail pour Mr Auroux, qui partageait son temps entre les séances au Palais-Bourbon ou au palais du Luxembourg et les conflits dans les usines d'automobiles PSA (déjà !) de la région parisienne. Travail, à l'Assemblée nationale, pour les " mousquetaires " de l'opposition : MM Philippe Séguin, Charles Millon, Michel Noir, Jacques Toubon, débitaient des kilomètres d'amendements à des cadences qui auraient fait hurler le moins combatif des comités d'hygiène et de sécurité.

On vit même Mr Toubon s'obliger à prendre la parole dans un dialecte africain pour convaincre ses collègues de l'inanité d'une disposition autorisant les délégués du personnel étrangers à s'exprimer dans leur langue d'origine.

Tous les amendements de la droite n'étaient pas de cette farine-là. Mr Auroux s'enorgueillit d'en avoir accepté de sérieux, comme ceux que présentait, par exemple, Mr Etienne Pinte, député (RPR) des Yvelines. Les communistes, toujours prêts à dénoncer les manquements aux engagements pris, fronçaient les sourcils. Cependant, les quatre lois Auroux sur l'expression des salariés, les institutions représentatives, la négociation collective et les conditions de travail furent adoptées par la gauche tout entière, l'opposition, selon les cas, votant contre ou s'abstenant.

Sept ans après, Mr Auroux, toujours maire de Roanne, toujours député de la Loire, mais plus ministre (ni conseiller général, par respect de la loi sur les cumuls), regrette que seules les dispositions ayant force de loi soient appliquées et que celles qui faisaient appel à l'initiative des partenaires sociaux soient en panne. Il estime que son labeur a tenu la route, même si un peu de " toilettage " ne serait pas inutile, mais il se reproche de ne pas avoir fait davantage pour le partage du pouvoir dans l'entreprise.

Proche de Mr Laurent Fabius, Mr Auroux prépare le congrès du PS tout en bichonnant sa ville, fier d'un taux de chômage en baisse et qui, à 9 %, est inférieur à la moyenne nationale. Enseignement supérieur, armement (le char Leclerc), développement culturel sont les atouts sur lesquels il compte pour faire le bonheur de Roanne. Sans oublier, dans la ville des frères Troisgros, l'agro-alimentaire et les arts de la table.

C'est ainsi que Roanne a séduit les Bond Graph, club international de scientifiques spécialisés dans l'étude des relations entre des systèmes mobiles. Ils y ont établi leur siège européen. Mr Auroux leur a demandé d'élaborer un modèle pour l'analyse des courants au sein du Parti socialiste.

LANCÉ avec fracas par Laurent Fabius, alors ministre de l'industrie et de la recherche, à l'automne 1983, le Compte pour le développement industriel (Codevi) obéit alors à un grand dessein : drainer l'épargne des Français vers l'industrie. Le placement qu'on leur propose est simple, liquide, défiscalisé, très peu différent somme toute de ce livret A auquel ils semblent très attachés. Les sommes récoltées par ce séduisant véhicule doivent alimenter un Fonds industriel de modernisation dont la vocation est de soutenir l'effort de mise à niveau technologique des entreprises. La collecte doit également permettre aux banques d'accroitre leurs concours à l'industrie.

Six ans plus tard, le Codevi peuple toujours le paysage de l'épargnant français. De façon plus discrète. En revanche, le circuit de financement privilégié de l'industrie auquel il servait de support n'a pas résisté au choc des années. Et son efficacité est rétrospectivement mise en doute.

Ouverts auprès des banques, du Trésor public ou des caisses d'épargne, les comptes pour le développement industriel représentent aujourd'hui une cagnotte grosse de 80 milliards de francs. Un produit sans histoire. Un succès incontestable auprès des épargnants : en décembre 1983, l'encours Codevi dépassait les 40 milliards de francs, chiffre quinze fois supérieur aux prévisions des experts des finances et de la Banque de France. La montée en régime s'est poursuivie au cours des deux années suivantes avant de rencontrer sa limite naturelle. Un ménage ne peut détenir dans son patrimoine plus de deux Codevi (un par conjoint) sur chacun desquels 10 000 francs sont déposés au maximum (la rémunération - actuellement de 4,5 % net d'impôt - était de 7,5 % à l'origine).

La formule semble faire le plein dès 1986 et poursuit depuis son petit bonhomme de chemin. Seule la capitalisation des intérêts nourrit désormais chaque année l'encours des Codevi de 2 milliards de francs supplémentaires. Six ans après son lancement, l'organe Codevi - en alimentation autonome - existe bel et bien. Mais la fonction ?

Le dispositif Codevi - mouture 1983 - destiné à assurer le financement d'investissements industriels jugés prioritaires n'a pas vraiment tenu la route. Dans l'esprit de ses promoteurs, le Compte pour le développement industriel devait fournir aux entreprises de ce secteur les ressources nécessaires à la modernisation de leurs procédés de fabrication, au développement de produits nouveaux. Lourdement endettées, et n'ayant pas encore rétabli leur taux de marge, les entreprises industrielles procèdent à l'époque à des efforts d'investissement bien insuffisants pour les maintenir en phase avec l'avancée de la technique. Pour y remédier, le Fonds industriel de modernisation va distribuer 24 milliards de francs aux entreprises sélectionnées par l'ANVAR et qui s'engagent à investir dans la haute technologie. Bénéficiaires : des sociétés de taille moyenne qui trouvent, grâce aux ressources Codevi, l'adjuvant nécessaire à leur modernisation.

Mais également de grands groupes industriels qui - tels Peugeot et Renault - alors en situation difficile, n'hésitent pas à émarger au FIM (à hauteur de 550 et 750 millions de francs) pour financer leur programme de re- structuration. Curieux détournement de mission. Balayé par le très libéral Alain Madelin, le FIM emporte avec lui l'esprit originel de l'opération Codevi. Reste un produit bien ordinaire, un circuit de financement de l'industrie on ne peut plus banal puisqu'il repose sur des prêts bancaires. Le Plan pour l'emploi d'octobre 1988 va rappeler aux établissements de crédit leurs obligations en matière d'affectation des fonds Codevi. La part de la collecte - autrefois centralisée, à la Caisse des dépôts - leur est remise en échange d'un effort accru en direction des petites entreprises. Conçu comme un circuit de financement privilégié, le dispositif Codevi s'est mué en instrument de mise en concurrence des banques et des caisses d'épargne sur le marché des placements liquides et défiscalisés, des banques et des institutions financières spécialisées (type Crédit national, CEPME) sur celui des crédits à moyen et long terme aux PME à taux privilégiés. Sacré tour de force !

La logique très volontariste du Codevi (irriguer l'industrie) a été amendée au fil des ans par la Rue de Rivoli qui, dès 1984, s'employait à privilégier les mécanismes de marché et à réduire le poids des crédits bonifiés. Privé de sa substance, il n'emballe plus personne. Au cabinet de Mr Bérégovoy on avoue éprouver " ni enthousiasme ni fausse honte " pour ce produit. Avant d'ajouter : " Parlez-nous plutôt du PEP ", le plan d'épargne populaire que vient de lancer le gouvernement.

LES grèves qui perturbent le fonctionnement de plusieurs services publics sont-elles le résultat d'une amélioration trop lente du pouvoir d'achat depuis dix ans ?

L'année 1988 a été celle de progrès sensibles du niveau de vie moyen. Mais cette amélioration survient après une longue période de quasi-stagnation, qui a pu exciter les impatiences. Car, dans une France habituée à l'amélioration continue de son niveau de vie au cours de la décennie 70, les années 1982-1983 ont marqué la fin d'une période bénie.

Le 13 juin 1982, quelques jours seulement après que Versailles eut accueilli dans les ors et les fastes le sommet des grands pays industrialisés, Pierre Mauroy - alors premier ministre - annonce qu'il bloque les salaires pour plusieurs mois. Au blocage strict - et strictement appliqué - succédera en fait une longue période de contrôle des rémunérations privées et publiques dont nous ne sommes pas encore complètement sortis sept ans après, les revenus non salariaux faisant exception.

Dans le partage des fruits de l'expansion, les salariés ont longtemps tiré la bonne part en France, au détriment des investissements. Ainsi, de 1972 à 1982, le pouvoir d'achat du salaire net par tête a-t-il augmenté de 3 % en moyenne par an ce qui représente presque 35 % en dix ans. Une amélioration considérable si l'on songe que le pays a été appauvri par deux chocs pétroliers très durs, le premier en 1974, le second en 1979. Ni l'Etat ni le système de protection sociale ne sont venus entamer cet enrichissement : le revenu disponible des ménages, qui tient compte non seulement des salaires, mais aussi des impôts et des cotisations de Sécurité sociale, progresse de 3,2 % par an entre 1972 et 1982.

Seul Raymond Barre, premier ministre entre l'été 1976 et la victoire des socialistes en 1981, avait mis en garde le pays, répétant qu'il serait déjà bien que le pouvoir d'achat puisse être maintenu. Une façon à peine voilée de dire que les Français vivent au-dessus de leurs moyens.

Peu de gens écoutent, alors, ce genre de discours dont l'effet le plus clair est de faire tomber verticalement la cote de celui qui les prononce. Une cote d'autant plus en baisse que les Français s'aperçoivent que leur niveau de vie n'augmente plus comme auparavant. Déjà le pouvoir d'achat du revenu disponible n'a progressé que de 1,1 % en 1979. Il va régresser de 0,1 % en 1980 à la stupéfaction puis à la fureur générales.

Après un essai de relance avortée, en 1981, la gauche au pouvoir à partir de 1981 va devoir grosso modo, reprendre la même politique. Le plan de rigueur de 1982, aggravé par celui du 25 mars 1983, vise d'abord à combattre l'inflation qui déséquilibre profondément les finances extérieures du pays. Objectif immédiat : ralentir la progression des coûts salariaux, notamment par la suppression de l'indexation des rémunérations sur les prix. C'est une rupture considérable pour un pays jusqu'alors très protégé.

Quand Mr Gattaz, alors président du CNPF, déclare en octobre 1983 qu'il faut faire baisser le pouvoir d'achat, ce sera davantage pour inciter le patronat et le gouvernement à poursuivre dans la même voie que pour inspirer une nouvelle politique, dont la mise en Óuvre est déjà vieille de seize mois.

Toujours est-il que le pouvoir d'achat des Français va baisser deux années de suite - en 1983 et en 1984 - et qu'il n'augmentera plus que de 1,5 % par an durant les trois années 1985-1986-1987, ce qui n'est pas négligeable mais inférieur de moitié au rythme des belles années 70.

Sur les dix dernières années (1978-1988), le pouvoir d'achat des salaires nets, c'est-à-dire après paiement des cotisations sociales, n'augmente que de 5 % au total, soit d'environ 0,5 % l'an. Malgré la libération des prix et des tarifs début 1987, les professions indépendantes, les commerçants, les artisans, voient leur pouvoir d'achat augmenter encore plus faiblement que les salariés : + 2,7 % en dix ans. On trouve là une des raisons essentielles du rattrapage qu'opèrent ces professions depuis trois ans. En revanche, les prestations sociales ont vu, sur la même période, leur pouvoir d'achat progresser de 49 %, un chiffre considérable qui montre que l'Etat a continué de jouer un rôle très actif de redistribution au profit des pauvres, des retraités, des malades...

Nous en sommes là. En 1988, l'amélioration du pouvoir d'achat du salaire moyen par tête semble avoir atteint 1,3 % selon l'INSEE et le Centre d'études des revenus et des coûts, moins selon le ministère de l'économie et des finances, qui avance le chiffre de 0,8 %.

Quoi qu'il en soit, le pouvoir d'achat du revenu disponible des ménages aura progressé très fortement l'année dernière : + 3,5 %, comme durant les belles années 70. Ce bond s'explique tout à la fois par la reprise de l'activité, le rattrapage des professions indépendantes, l'augmentation des prestations sociales, la baisse des impôts. Mais la progression la plus spectaculaire est celle des intérêts et dividendes touchés par les particuliers (1). Les SICAV et autres revenus obligataires ont du bon...

Le problème est maintenant de savoir si la France de 1990 va faire le choix de la consommation et de la dépense immédiate ou celui de l'investissement. C'est le sens du grand débat ouvert depuis quelques mois par les syndicats, les partis politiques et le patronat. Un problème auquel les pouvoirs publics ont apporté une première réponse sous forme d'un " pacte de croissance " qui consiste à répartir les surplus de richesses produites à égalité entre les investissements, les salaires et l'emploi.

Fernand Braudel, fidèle à la tradition des Annales, a toujours été attentif à la fonction sociale de l'histoire, au rôle qu'elle doit jouer dans la compréhension du présent. En ce qui concerne l'immigration, ce rôle est d'autant plus nécessaire que la France constitue l'un des pays du monde où la population a été la plus renouvelée par les apports étrangers depuis un siècle. C'est pourquoi le débat sur l'intégration - considérée aujourd'hui comme un objectif prioritaire - ne peut faire l'économie d'une réflexion historique.

Celle-ci devrait, en premier lieu, tirer les leçons du passé. En dépit de l'ancienneté du problème, on ne peut que constater la force de l'amnésie collective. Si la société française a encore tant de difficultés à penser historiquement cette question, c'est parce qu'il s'agit d'une histoire douloureuse. En cette année de Bicentenaire, bien fait pour flatter le narcissisme du " pays des droits de l'homme ", il est sans doute utopique de demander qu'on affronte avec courage un passé peu reluisant. L'histoire de l'immigration illustre indéniablement la tradition d'accueil des persécutés, en même temps qu'un refus des discriminations fondées sur l'origine ethnique ou raciale. Mais elle montre aussi la constance des tracasseries administratives et du réflexe policier pour tout ce qui est " étranger ", réflexe qui explique notamment la concentration dans des camps des immigrés nés en territoire " ennemi " lors des deux guerres mondiales.

En 1989, célébrons-nous le cinquantenaire du camp de Gurs, où furent regroupés dans des conditions inhumaines les réfugiés antifranquistes espagnols, les antifascistes allemands et bien d'autres ? Célébrons-nous le centenaire du premier " code de la nationalité " qui a fait des nouveaux naturalisés des Français à part, en leur refusant l'éligibilité pendant dix ans ? Oublierons-nous cette précédente entreprise de révision du code qui aboutit à la loi du 19 juillet 1934 (votée aussi par les socialistes), modifiant du jour au lendemain le statut légal d'un demi-million de Français, en interdisant de fait l'accès des naturalisés à la fonction publique ?

On ne peut plus aujourd'hui se rassurer en mettant sur le compte des partis extrémistes ou de Vichy tout ce qui nous gêne dans ce passé. C'est André Siegfried, démocrate s'il en est, qui affirmait peu de temps avant la Déclaration universelle des droits de l'homme : "Quand il s'agit d'exotiques comme les Chinois ou les Mexicains, le fameux "creuset des races" ne fonctionne plus", et qui conseillait une politique d'assimilation tournée sur " la préservation du caractère national ", une politique qui "admette les éléments assimilables à l'exception des autres" (1). Au même moment, le général de Gaulle, dans une lettre confidentielle, demandait au ministre de la justice qu'on "limite l'afflux des Méditerranéens et des Orientaux qui ont depuis un demi-siècle profondément modifié la population française" et encourageait les pratiques ségrégatives en matière de naturalisations en faveur des "nordiques".

La constance du symptôme xénophobe dans la société française jusqu'à aujourd'hui n'est pas sans rapport avec le refoulement des causes anciennes qui l'ont produit. A un moment où l'extrême droite tente de trouver des "grands ancêtres" pour légitimer sa propagande, ce serait lui faire un cadeau inoui que de ne pas affronter nous-mêmes ces contradictions de la pensée républicaine.

Aux Etats-Unis, les pouvoirs publics ont exprimé des excuses officielles à la communauté japonaise pour la façon dont les immigrés japonais avaient été traités pendant la seconde guerre mondiale. L'Allemagne, et même l'URSS, ont entrepris de réviser publiquement une histoire autrement dramatique. En France, jusqu'à présent, la réflexion objective et sereine sur ce passé brûlant a été empoisonnée par ceux qui confondent dénonciation et explication.

"Droits de l'homme" et "xénophobie" : il faut appréhender ensemble ces deux aspects de l'histoire de France, comme les deux faces d'une même médaille, car il y a fort à parier que l'un ne s'explique pas sans l'autre. C'est l'une des tâches les plus urgentes de la recherche sur l'immigration.

Le refoulement de ce passé a pour autre conséquence de laisser le champ libre à la propagande de l'extrême droite au niveau de la mémoire nationale. Constamment ses porte-parole utilisent l'histoire pour fabriquer une définition mythique du peuple français, niant la diversité de ses origines. On ne peut se contenter de répondre à ce genre d'arguments en affirmant : "Nous sommes tous des enfants d'immigrés pour peu qu'on remonte plus ou moins loin dans le temps ". Par son outrance même cette affirmation, de plus en plus fréquente, va à l'encontre du but proclamé et constitue finalement une autre manière d'évoquer " nos ancêtres les Gaulois ". C'est confondre migration et immigration. Or l'immigration, au sens que l'on donne aujourd'hui à ce terme, est un processus récent, vieux d'un siècle à peine, qui suppose l'existence des Etats-nations modernes, et d'un appareil juridique et administratif pleinement développé.

Au-delà des différences sociales et culturelles liées à l'origine, la spécificité de l'expérience des immigrés est à chercher dans cette confrontation, souvent traumatisante, avec tous les rouages de la machine nationale. C'est à ce niveau que résident les points communs qui devraient susciter la solidarité des immigrés d'hier pour ceux d'aujourd'hui. La tâche de l'heure n'est donc pas de remplacer un slogan par un autre, mais d'affirmer haut et fort que l'immigration est une composante légitime du patrimoine national. Comment une politique d'intégration qui clame son refus de l'exclusion pourrait tolérer plus longtemps cette exclusion de la mémoire collective ? " Il incombe, écrivait Jacques Le Goff, aux professionnels scientifiques de la mémoire, anthropologues, historiens, journalistes, sociologues de faire de la lutte pour la démocratisation de la mémoire sociale un des impératifs prioritaires de leur objectivité scientifique.(2) " Le moment est venu d'inclure l'immigration dans cet effort collectif.

Au niveau scientifique, il faut rappeler qu'en dépit de quelques thèses récentes l'histoire de l'immigration en France est pour l'essentiel encore à faire. Plus grave : comme le savent tous ceux qui ont entrepris des recherches sur le sujet, les archives sont dans un état de grande fragilité. Dispersées en de multiples endroits, elles n'ont fait l'objet d'aucun recensement systématique. Une partie considérable de cette documentation échappe aux archives publiques. Malgré les efforts des associations, elle est gravement menacée, notamment pour les immigrants arrivés dans l'entre-deux-guerres. Pour beaucoup d'entre eux, la faiblesse des traces écrites exigerait un ambitieux programme d'histoire orale, sans lequel ils disparaitront sans que l'histoire nationale en conserve même le souvenir.

Un vaste projet de sauvegarde de tout ce patrimoine (qui compte également de multiples " lieux de mémoire ", objets et réalisations de tous ordres) ne serait-il pas un grand dessein culturel et scientifique, permettant une fructueuse collaboration entre la recherche universitaire et la recherche associative, les pays d'origine des immigrants (en Europe et dans le tiers-monde) et le pays d'accueil ?

Valoriser l'immigration en lui faisant sa place dans la mémoire nationale est aussi un enjeu civique et politique. Le regard constamment négatif que l'opinion française porte sur l'immigration (synonyme de " problème ", de " malheur ", d'" échec "...) entretient la " honte des origines " chez les Français qui portent encore en eux le souvenir des stigmates anciens liés au déracinement. D'où un réflexe fréquent de rejet à l'égard des nouveaux venus ressentis comme une menace pour leur identité nationale qui explique peut-être que les régions historiquement les plus marquées par l'immigration (comme le Sud-Est) soient aussi les plus réceptives aux thèses du Front national.

On peut penser également que, si l'immigration était une composante légitime de la mémoire collective, les enfants d'étrangers, qui souffrent aujourd'hui du sentiment de " ne pas être comme les autres ", auraient davantage la possibilité de s'identifier à une histoire collective positive. Ils pourraient prendre confiance en l'avenir en se disant que d'autres avant eux sont passés par là et qu'ils n'en ont pas moins réussi leur vie.

Pour " naturaliser " l'immigration dans la conscience historique commune, il faudrait que tous les canaux de diffusion culturelle soient mobilisés : la télévision (3), la presse, les associations, l'école. La scandaleuse ignorance des manuels sur cet aspect essentiel de l'histoire ne peut plus durer. Mais il ne faudrait pas, en voulant trop bien faire, confondre histoire et mémoire.

Le droit à l'oubli est tout aussi légitime que le droit au souvenir. Si l'Etat doit aider les individus et les groupes désireux de retrouver leur mémoire et leur culture d'origine, il ne doit pas se substituer à eux ni choisir à leur place. Ce qu'on est en droit d'attendre de l'enseignement officiel de l'histoire, c'est qu'il intègre la question de l'immigration comme l'une des dimensions importantes de l'histoire contemporaine, nécessaire à la bonne compréhension du passé et du présent.

Parler comme vous le faites dans le Monde du 19 septembre du synode de Lvov (1946) comme d'une " réplique exacte de celui de Brest-Litovsk " (1595) est certes conforme à l'image répandue par l'historiographie russe et orthodoxe, mais nullement à la réalité historique. L'Union avec Rome ne fut pas imposée de l'extérieur, notamment par le Vatican, mais voulue par une fraction de la hiérarchie " grecque " pour différentes raisons, culturelles et politiques, apparues dans le cadre de l'Etat polono-lituanien, un espace de tolérance en Europe depuis le Moyen Age et pendant tout le seizième siècle ! Ce n'est que plus tard, et très progressivement, que s'est créé le " terreau de rancÓurs et de haines profondes " dont vous parlez à juste titre.

Mais c'était sous-estimer sa capacité à retourner les coups lorsque le " club " en question, avec le concours actif de la Caisse des dépôts et la complicité non moins active du pouvoir, entreprit de prendre une part appréciable dans le capital de la Société générale, une sorte de renationalisation rampante d'une banque privatisée. Avec une bonne équipe de collaborateurs, notamment Daniel Hua, directeur général adjoint, il organise la riposte, et avec le secours des fidèles alliés - Peugeot, Michelin, Axa-Midi, Navigation mixte, - il réussit à verrouiller son capital. " L'affaire a été assez tonique ", commente-t-il, avec une jovialité discrète, désormais " sûr de lui ".

Avec la meilleure rentabilité des trois grandes banques commerciales françaises, Marc Viénot se sent bien dans sa peau et ne juge même pas opportun de courir après les alliances. " Nous avons la taille critique pour rester seuls. Pas moins ! "

"M.REUTER, vous sentez-vous parfois surmené ?

- Non !

- On pourrait pourtant imaginer que, lorsque l'on vient de racheter des entreprises aussi importantes qu'AEG, Dornier et MTU, on peut être sujet au...

- La réponse, je le répète, est non. "

Ce dialogue, rapporté l'an passé par le magazine ouest-allemand Manager, est tout à fait caractéristique de l'homme qui " pèse " aujourd'hui 3,7 % du PNB de la République fédérale. Depuis la fusion controversée de Daimler Benz avec le groupe aéronautique MBB, Edzard Reuter, soixante et un ans, est à la tête d'une des dix plus importantes entreprises mondiales, avec 75 milliards de deutschemarks de chiffre d'affaires annuel et 370 000 salariés.

Edzard Reuter ne présente pas le profil classique du manager ouest-allemand : ni patron de PME monté en graine ni rejeton d'une aristocratie industrielle ou financière. L'homme le plus puissant entre le Rhin et l'Elbe avec le patron de la Deutsche Bank, Alfred Herrhausen, verse régulièrement sa cotisation au Parti social-démocrate.

Tout comme le maire de la ville où il habite, Manfred Rommel, Edzard Reuter est parvenu à se faire un prénom. Son père, Ernst Reuter, avait connu Lénine, qui avait fait de lui, prisonnier de guerre en URSS en 1917, un commissaire du peuple chargé des relations avec les Allemands de la Volga. Cet " esprit brillant, mais trop indépendant ", selon Lénine, quittait en 1921 le Parti communiste allemand pour rejoindre la social-démocratie. Maire de Magdebourg en 1933, il fuit devant le nazisme pour se réfugier en Turquie, où il restera jusqu'en 1946.

Pour son fils Edzard, né en 1928, le séjour en Turquie fera de ce pays sa " seconde patrie ". Il en connait et il en aime la langue et les coutumes. Un atout non négligeable pour le PDG d'une entreprise qui emploie plusieurs dizaines de milliers de travailleurs turcs.

Alors que son père, revenu à Berlin comme premier bourgmestre de la ville, vit les heures dramatiques du blocus et du pont aérien, Edzard, premier en tout, fait de brillantes études scientifiques et juridiques. S'il opte pour le monde des affaires et s'il résiste aux sirènes de la politique, c'est peut-être qu'il avait hérité de cet esprit d'indépendance dont Lénine avait crédité son père.

Après un passage chez Bertelsmann au début des années 60, il entre chez Mercedes en 1964, une entreprise dont il gravira tous les échelons pour se retrouver, en 1983, directeur financier. Cette année-là, le PDG de Daimler Benz, Gerhard Prinz, meurt - un comble pour un fabricant d'automobiles - d'une crise cardiaque sur son training bike. La Deutsche Bank choisit pour lui succéder Werner Breitschwerdt, contre l'avis du comité d'entreprise, tout acquis à Edzard Reuter. Ce choix ne portera pas bonheur à Daimler Benz, qui, pour la première fois de son histoire, voit son étoile à trois branches pâlir : les nouveaux modèles pâtissent d'importants déficits de qualité au moment même où le principal concurrent, BMW, fait une percée sur le marché.

Le nouveau président de la Deutsche Bank, Alfred Herrhausen, qui détient 28 % du capital de Daimler Benz, n'hésitera pas à faire une croix sur ses convictions conservatrices en 1987 pour limoger Breitschwerdt et le remplacer par Edzard Reuter, qui avait su élargir l'emprise de Daimler Benz sur des secteurs plus porteurs d'avenir que l'automobile : l'aéronautique, la robotique (AEG) et les industries d'armement.

Aujourd'hui, cet homme, dont l'aspect ascétique et la rigidité d'apparence impressionnent, est persuadé d'avoir fait le bon choix en prenant les risques liés à la fabrication de l'Airbus. Un choix qui n'était pas simple quand on connait la méfiance congénitale des Souabes qu'il dirige devant tout ce qui peut ressembler à une prise de risque sans filet.

"CEST un désastre. Le bain de sang prédit a bien eu lieu, mais ce n'est pas fini. Nous sommes encore trop nombreux. " Pour ce banquier installé à la City, tout comme pour la plupart de ses concurrents, trois ans, après le " big bang " n'a pas encore produit tous ses effets sur le marché londonien.

Avec la réduction considérable du volume des transactions après le krach d'octobre 1987, les pertes de certaines firmes de courtage se sont encore accrues, obligeant certains acteurs à jeter l'éponge et à licencier en masse leurs personnels. Ceux qui ont subsisté ont amplifié leurs offensives, cherchant à débaucher les meilleurs chez leurs rivaux tout en tentant d'empêcher les départs dans leur propre maison. Les salaires ont donc continué de s'envoler, à la plus grande joie des " golden boys ". Mais cette situation idyllique ne devrait pas concerner tous ces héros-météores des années 80. Désormais, la qualité prime sur la quantité et seule une élite de ces jeunes traders et analystes est recherchée. A n'importe quel prix. Tout est bon pour rentabiliser les firmes et gagner des parts de marché.

Le 27 octobre 1986, la Bourse de Londres donne le coup d'envoi du " big bang ", cette déréglementation totale du marché accompagnée d'une informatisation intégrale des échanges par l'intermédiaire du système SEAQ (Securities Exchange Automatised Quotation Systems). La déréglementation, c'est la suppression de la distinction entre deux métiers traditionnels de la City : jobbers (grossistes en actions) et brokers (équivalent de l'agent de change français) fusionnant pendant que sont supprimées les séculaires commissions fixes sur les échanges.

Tout d'abord appâtés par cette dérégulation, de nombreux opérateurs américains, japonais et européens se sont précipités sur les bords de la Tamise. Des firmes de courtage britanniques ne sont pas restées à l'écart de cette euphorie générale. Les embauches se sont alors multipliées, l'idée maitresse étant d'avoir des grandes salles de trading et de nombreuses équipes d'analystes. " Il y avait donc beaucoup de sièges à occuper ", se souvient un gestionnaire.

Les diplômés n'étant pas assez nombreux et les années d'expérience se comptant sur les doigts de la main, les jeunes embauchés étaient alors payés à prix d'or. La BMW au bas d'un contrat déjà attrayant fut, dans certains cas, le petit coup de pouce nécessaire pour emporter la décision de jeunes âgés d'à peine vingt-cinq ans. Le salaire de base proposé aux autres n'était pas pour autant ridicule, débutant généralement aux alentours de 20 000 livres par an (200 000 francs) avant de grimper rapidement. Les anecdotes abondent sur l'utilisation des revenus de ces nouveaux riches de la finance.

Mais le krach d'octobre 1987 les laissa " K-O debout ", tout comme leurs employeurs. Il mit fin en partie à leur existence dorée et surtout confirma ce que les Cassandres prédisaient sans cesse depuis un an : les firmes de courtage étaient trop nombreuses à la City.

Le marché, en se réduisant comme une peau de chagrin (passant d'un milliard de transactions quotidiennes à moins de quatre cents millions), rendait encore plus nécessaire une crise d'amaigrissement. Les mesures prises furent aussi brutales que la réduction du volume. De nombreux courtiers - surtout étrangers - préférèrent abandonner, entrainant plus de vingt mille suppressions d'emplois à la City. Ce n'est pas assez, ne cessent encore de répéter les investisseurs. " Ce phénomène s'est passé à New-York en 1975 où, après quelques années, six à sept maisons de titres font ce marché qui est cinq fois celui de l'Angleterre ", indique Mr David Band. Pour le chief executive de BZW, firme de courtage du groupe Barclays, actuellement une douzaine de sociétés devraient encore disparaitre sur la vingtaine opérant encore réellement. Déjà les six plus importantes détiennent à elles seules 80 % du marché, dont 60 % pour les trois premières. Mais pour l'instant encore le critère de rentabilité économique n'est pas l'élément dominant dans la stratégie. Les grands groupes encore en course sont persuadés que la durée compte, même s'ils accusent de lourdes pertes. " Ce qui fera la différence entre les gagnants et les perdants, c'est la durée, ceux qui peuvent se permettre de perdre de l'argent plus longtemps que d'autres... " Cet aveu d'un professionnel lors du premier anniversaire du " big bang " est encore d'actualité.

Les autorités boursières sont persuadées que le statu quo pourra durer encore deux ou trois ans. Dans ces conditions, les " golden boys " se font plus discrets et hésitent à changer de travail. Les sauts de puce, chers à certains, qui leur permettaient à chaque fois d'augmenter substantiellement leur train de vie, se font rares. Sauf s'ils sont imposés par des licenciements. Les ex-" golden boys " préfèrent rester tapis dans l'ombre et apprécier leurs 40 000 livres annuelles (s'ils ont plus d'un an d'expérience). Les meilleurs se contentent de rappeler discrètement à leurs employeurs leur valeur, espérant, en retour, des compensations pécuniaires substantielles pour les fidéliser... Les temps ont bien changé.

A8 h 25, les vociférations sont maintenant comme assourdies. Tétanisés, ils ne quittent pas des yeux l'écran Reuter, tout en haut d'une batterie d'ordinateurs, et sur lequel doit tomber dans cinq minutes un important indicateur de l'activité américaine aux Etats-Unis : l'indice des prix à la production. A l'heure dite, l'information clignote : 0,9 % de hausse au cours du mois de septembre. Mauvais. On attendait plutôt 0,7 %. Pour la centaine de " traders " (négociants) pressés sur le marché des options de change de la Bourse de Philadelphie, le message est clair : 0,9 % de hausse, c'est un indice à tendance inflationniste. Effet immédiat sur le dollar. Il faut réagir.

Aussitôt, le parquet s'enflamme. Agglutinés sur le " pit " (le groupe de cotation) où se traite le contrat dollar/mark, le plus important du marché, la veste aux couleurs de l'entreprise qui les emploie largement déboutonnée, ils hurlent leurs enchères.

Chaque jour boursier que Crésus fait, de 4 h 30 à 14 h 30 (pour être en liaison avec les marchés européens) puis de 19 heures à 23 heures (à cette heure-là, c'est avec les places japonaises qu'il faut traiter), s'échangent ici entre 50 000 et 100 000 contrats. Sur le dollar/mark, déjà mentionné, mais aussi sur le dollar/yen. Ces deux contrats (suivis à distance par le dollar/franc suisse, le dollar/livre sterling, le dollar/dollar australien, canadien et le dollar/écu, assez peu traité) constituent environ 70 % du volume d'affaires de ce marché d'options de change, concurrent direct de son homologue de Chicago, encore trois fois plus gros que lui. D'où l'importance d'y être représenté.

Après plusieurs mois d'âpres négociations avec la Réserve fédérale américaine, autorité de tutelle du marché, la Société Générale a pu non seulement intervenir directement sur le marché de Philadelphie mais obtenir le poste envié de spécialiste sur le contrat dollar/mark. " Une mission qui nous oblige à veiller régulièrement à la bonne conduite des opérations et à la transparence du marché ", explique Jean-Pierre Mustier, président de Société générale Options-North America Inc., laquelle a obtenu son parchemin en juin dernier.

Des antécédents limités dans le temps qui font que, pas plus que son collègue, Luc François, il n'a vu passer la tourmente d'octobre 1987, qui, comme toutes les places financières, a sérieusement secoué la ville de William Penn, ce quaker fuyant l'Angleterre de Charles II et venu répandre la Lumière intérieure dans cette ville pimpante située à mi-chemin de New-York et de Philadelphie.

George Arnold, lui, se souvient. A l'époque, ces marchés d'options de change n'avaient pas encore vu le jour à Philadelphie. Mais il était déjà " market maker " sur le marché des options sur actions, où cette fonction le conduisait à prendre position sur divers contrats mais pour son propre compte. " Ce jour-là, c'était la panique, les actions ont dégringolé de 20 % en 24 heures ".

A cinquante-cinq ans, propriétaire de sa maison de courtage qui, assure-t-il, est l'une des plus importantes du marché des options sur devises, il est prêt à s'embarquer dans de nouvelles aventures à Philadelphie. Une Bourse qui, tout en étant la plus ancienne des Etats-Unis (elle va fêter en 1990 ses deux cents ans d'existence), a mis les bouchées doubles ces dernières années pour créer de nouveaux marchés et de nouveaux produits.

Pour l'heure, les armes sont au vestiaire. A 14 h 30, le marché des options débarrasse le plancher (le " floor "). Une heure à peine avant que les " traders " cantonnés dans la troisième enceinte de la Bourse, celle où se traitent les actions, voient l'indice Dow Jones déraper furieusement ce même 13 octobre. Dans le sillage de New-York, emporté par une sombre histoire de tour de table financier non bouclé qui contraint la société concernée - la compagnie United Airlines - à rester clouée au sol, entrainant Wall Street dans la débâcle.

En ce milieu d'après-midi, Kevin J. McNamara n'est pas à prendre avec des pincettes. Tous les cours dégringolent à la suite de la place new-yorkaise, qui subira une lourde chute de 190 points (7 %) avant de reprendre ses esprits le lundi suivant. C'est que Kevin fait à lui seul 20 % de l'activité du marché actions de Philadelphie. D'habitude, son rôle consiste à mettre en présence acheteurs et vendeurs, en pianotant incessamment sur la batterie de claviers qui encombre son plan de travail. Aujourd'hui, il faut surtout essayer de sauver les meubles. Pour les commissions, on verra plus tard.

Dans la matinée, Kevin était encore très confiant. Certes, ces commentaires répétés lus dans la presse sur la proximité de la date anniversaire de la débâcle d'il y a deux ans l'avaient conduit à peser le pour et le contre d'un parallèle entre les deux situations. Pour lui, la différence était sensible : " Avant le krach, le marché était très spéculatif, très actif. Il fallait vendre, ce que personne ne voulait faire. Aujourd'hui, le contexte économique est plus hésitant, certes, et le volume d'affaires plutôt bon, mais sans plus. Pourtant, 1989 devrait être une bonne année. Mais on ne connaitra plus les années de vaches grasses qui ont précédé le krach d'octobre 1987 ", se hasarde-t-il à pronostiquer.

A Philadelphie comme sur les autres places de province, les rands " brokers " new-yorkais, Salomon Brothers en tête, sont venus tester le marché. Et essayer de regagner l'argent qu'ils ont perdu à Wall Street. " Avant, explique le patron de McNamara Trading Co., toujours présent en personne sur le " floor ", on avait vingt clients qui achetaient deux cents actions. Maintenant on en a deux qui achètent mille actions. Le volume d'affaires ne fait pas la différence. Mais la nature des opérations n'est plus la même. "

A l'approche de l'échéance de 1990, qui verra les marchés financiers coter en réciprocité une dizaine de contrats ou de valeurs sur l'une ou l'autre place - en attendant le grand chambardement de 1991, qui marquera la fin du monopole de cotation sur une seule place, - la Bourse de Philadelphie a songé à un rapprochement avec l'American Stock Exchange, l'autre marché boursier new-yorkais (lequel comprend aussi une enceinte spécifique pour les contrats à terme). Nourries pendant plusieurs mois de rumeurs diverses, les négociations, qui auraient constitué, en cas de réussite, une première, ont finalement échoué à la mi-septembre. " Essayer de rapprocher deux marchés financiers, c'est quasiment impossible, assure Joseph Rizzello, directeur général du Philadelphia Board of Trade. Il vaut mieux fusionner deux pays. C'est plus simple... "

Pour l'instant, c'est chacun chez soi. Alors qu'il faut monter en puissance, résister par l'innovation et l'ouverture des marchés en permanence (la Bourse de Philadelphie va fonctionner bientôt dix-huit heures par jour contre quatorze actuellement), pour affronter la force de frappe financière japonaise, selon George Arnold. " Sinon, on perdra des parts de marché. Puis les marchés eux-mêmes ", ajoute-t-il, apparemment plus préoccupé par cette perspective à long terme que par les sauts de cabri de l'indice Dow Jones. " Regardez ce qui se passe dans l'industrie automobile américaine... "

EN octobre 1984, il était bien difficile d'apparaitre plus dur qu'André Sainjon face au gouvernement socialiste de Laurent Fabius. Avec son éternel costume trois-pièces et son air bon chic bon genre, celui qui était devenu en novembre 1976, à l'âge de trente-trois ans, secrétaire général de la fédération de la métallurgie CGT, était alors sur tous les fronts ouverts par sa centrale : chez Renault, chez Citroën, à Creusot-Loire. Le 1er octobre, André Sainjon avait qualifié de " très profond et extrêmement fort " le mouvement chez Renault qui avait commencé par une grève au Mans mais n'avait pas vraiment réussi à s'étendre aux autres usines de la Régie.

En octobre 1984, André Sainjon, proche d'Henri Krasucki, avait pris pour cible Laurent Fabius. Déjà à la fin août, lorsque Akka Ghazi, le dirigeant charismatique de la section syndicale CGT de Citroën-Aulnay avait été blessé à l'arcade sourcilière par une matraque policière, il n'avait pas mâché ses mots. Et le 4 octobre, il revenait à la charge à propos de Creusot-Loire : " Nous sommes surpris de constater que depuis que Mr Fabius a pris en main le dossier les choses ne cessent de trainer. " Puis, après que Mme Cresson eut complimenté Mr Calvet pour le redressement de Peugeot, il lance : " Cresson sans Calvet ". Le jeune homme bien mis savait se servir de ses griffes.

Cinq ans après, le paysage a bien changé. André Sainjon a été élu en juin 1989 à la quinzième place sur la liste de Laurent Fabius aux élections européennes, sans prendre pour autant sa carte au PS... Pendant la campagne, il avait été confronté à son ancien camarade Georges Séguy qui figurait, lui, sur la liste communiste. En septembre 1989, tirant les leçons d'une mise en minorité qui avait précédé sa réélection au secrétariat général à la fin octobre 1986, il abandonnait ses fonctions à la tête de la métallurgie. Peu après, il prenait la présidence du conseil scientifique de l'Institut de recherches et d'initiatives sociales européennes (IRISE), fondé avec d'autres cégétistes.

A la direction de sa fédération - dont les syndiqués actifs étaient tombés de 423 000 en 1974 à 74 000 en 1987, - André Sainjon avait souvent soufflé le chaud et le froid, pouvant être intransigeant - mais sachant aussi se montrer plus souple. Il avait ainsi pris ses distances avec les opérations commando chez SKF en juin 1985 ou avec les coups médiatiques de l'été 1985 des " Renault ". Aujourd'hui, âgé de quarante-six ans, libéré aussi de ses fonctions au comité central du PCF, qu'il a lui-même quitté, il critique autant Mr Rocard qu'il s'autocritique. Au premier ministre, il reproche ses " silences " sur Peugeot. A l'ancien syndicaliste, il rappelle qu'il a trop recouru à " la solution la plus facile ", celle amenant à dire " on est contre ".

Yves Le Guen, le personnage principal du premier roman du poète Jean-Pierre Ostende (1), possède assez de diplômes pour ambitionner un emploi aussi confortable que terne. Mais cet homme encore jeune, qui aime " le flamenco, les jeunes femmes brûlantes, les spasmes ", a trop d'orgueil pour sacrifier sa vie à une fonction. Aussi, bien qu'il n'ait aucune connaissance particulière en la matière, devient-il jardinier des Moreau, un couple aux rapports ambigus.

L'auteur, par petites touches impressionnistes, tisse la toile d'araignée dans laquelle vont se débattre des êtres dont les félures ne paraissent pas compatibles. Mr Moreau se fait appeler " Mr le Directeur ". Cet homme hautain mais courtois se préoccupe plus du " mur de tessons " qui orne son jardin que de ses affaires ou de son épouse. Le Guen se méfie de " gens si polis, aussi polis que certains tortionnaires au sourire angélique ".

Le Mur aux tessons met mal à l'aise sans que l'on sache exactement pourquoi. Certes, les petites phrases sèches de Jean-Pierre Ostende contribuent à créer un climat angoissant. Elles se contredisent souvent les unes les autres et lancent le lecteur sur des pistes qui n'aboutissent jamais. Qu'est devenu le précédent jardinier ? Quelle entreprise dirige donc " Mr le Directeur " ? Que fait Mme Courtois lorsqu'elle se rend dans la petite ville voisine ? Que sait exactement Marthe, la bonne muette à l'ouie toujours en éveil ? Toutes ces questions demeureront sans réponse !

Mme Moreau, plus par désÓuvrement que par passion, devient la maitresse de Le Guen. Elle lui cède son corps autant de fois qu'il le désire mais refuse d'évoquer avec lui les conséquences de leur liaison. Jardinier il était, jardinier il reste ! " Mr le Directeur ", au contraire, s'intéresse de plus en plus à la personnalité de son employé. Il le soustrait fréquemment aux attentions de sa femme et envisage même de lui confier son secrétariat particulier.

Le Guen, sans en avoir vraiment conscience au début, se pique au jeu et gagne en ambition ce qu'il perd en orgueil. Il accomplit une manière de mue et se glisse avec délectation dans la peau d'un " dauphin ", d'un héritier bientôt légitimé. Plus Moreau baisse, plus Le Guen monte, et les deux hommes finissent par échanger leurs places sur l'échiquier de la société. Pour l'auteur, les fonctions sociales, tout comme les identités, sont mensongères.

Jean-Pierre Ostende écrit comme les joueurs de poker bluffent, et d'un roman, il a fait un conte pervers dont, bien sûr, aucune morale n'est à tirer.

Les Silences du libraire est un livre sur les amoureux de littérature, sur ceux qui la considèrent avec Henry James comme " (leur) brûlure, (leur) tourment ". Henri, le protagoniste du premier roman de Marie-Pascale Lauret, est de ces amants-là, de ceux qui peuvent " souffrir quand un ami déteste un livre aimé d'(eux) comme un être vivant ! "

Sa vie est tout entière consacrée aux livres. Quand il était enfant, sa mère lui racontait des histoires et des légendes qui le captivaient. Plus tard, après des études de lettres, il achète une librairie où il vit " au milieu de ces tonnes de papier imprimé, désespéré de ce qu'il ne pourra jamais lire ".

Son existence se déroule d'un trottoir à l'autre de la rue Dauphine, de sa librairie à son appartement. Traverser la rue semble être un peu périlleux : " Henri vit sur un fil, se coupant du monde entre deux pôles, le monde des livres, de l'émotion inventée et le monde réel, celui de la vie familiale avec ses filles, sa femme. Il va de l'un à l'autre, malhabile, hésitant et tremblant. "

Pendant plus de quinze ans, Henri poursuit son numéro d'équilibriste sans accident et il est heureux parmi ses livres, aux côtés de sa femme, Marianne, et de ses deux filles, dont Marie-Pascale Lauret, qui est psychothérapeute pour enfants, trace des portraits précis et émouvants.

Un samedi après-midi, une jeune femme pénètre dans la librairie et le fil va se casser. Son amour de Marianne, si vivante et si énergique, préservait sa tranquillité et permettait ses exercices de funambule. Sa passion pour Sarah va lui faire perdre l'équilibre.

Les mots qui l'ont, jusque-là, nourri se retournent contre lui, ces mots qu'il " savoure mais qui parfois s'infiltrent et qui font mal ". La littérature, qui évoquait l'évasion et le plaisir, devient synonyme d'immobilité, de souffrance et de prison : " J'ai commencé à lire si jeune pour m'évader, pour me soustraire à ce qui m'ennuyait ou m'inquiétait. Peu à peu, lire est devenu une véritable obsession et l'obsession m'a rendu prisonnier. "

Henri est enfermé dans le piège de celui qui est condamné à lire. La littérature est sa passion, mais il est un amant impuissant, " dévorant des piles de bouquins aux histoires plus vraisemblables les unes que les autres ", sans pouvoir, à son tour, en échange, inventer quelque chose : cesser de lire pour vivre et écrire.

En poursuivant Sarah, il essaiera de bousculer le confort de son existence intellectuelle et familiale. Ultime tentative de mettre en pratique la citation de René Char placée en exergue du livre : " Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. " Nous ne dirons pas s'il y parvient, sachons simplement que les mots lui échapperont et qu'il se réfugiera dans un silence forcé.

Sa plus jeune fille, Hélène - sa préférée, sa complice, - pressent le drame de son père. Un jour, elle lui offre un stylo pour qu'il écrive. Henri répond, gêné, qu'on ne s'improvise pas écrivain. L'enfant comprend la blessure de son père. Elle a hérité de lui le goût de la lecture, mais elle invente aussi des histoires, comme celle de la petite fille qui refuse de parler et de manger sauf de la soupe avec des pâtes qui représentent les lettres de l'alphabet.

Henri a l'impression qu'Hélène dit " à sa place des sensations qu'il n'a jamais pu formuler ". A la fin du roman, on pressent qu'Hélène écrira, qu'elle vengera " les silences du libraire ".

Quand il se regarde dans la glace, à quatre-vingts ans, Elia Kazan voit l'image d'un être constamment en colère, un visage fermé. " Je commence à ressembler à l'homme dont j'ai eu peur toute ma vie, surtout pendant mon enfance. " Son père, marchand de tapis, Grec d'Anatolie, venu s'installer avec toute sa famille d'Istanbul à New-York et dont la dureté, l'incompréhension, pèseront très lourd sur le caractère du fils. De cette peur naitront l'habitude, puis le goût de la dissimulation et cette étrange sympathie pour les serpents dont il aimera, sur le tard, se promenant dans la campagne, recueillir les peaux abandonnées au cours des mues. " Je m'interroge sur la vie que contenait cette peau. Une telle créature connait-elle le regret ? l'inquiétude ? la culpabilité ? " Car c'est bien ce qu'il aura eu : souple et magnifique, dangereuse, chevillée au corps, une vie doublée de serpent.

Il faut toujours redouter les messieurs âgés qui annoncent : " Je vais tout vous dire ", parce que souvent ils en disent trop long, ou trop longtemps, et ne déballent que peu. Les Mémoires de Kazan sont démesurément bavards : huit cents pages très tassées - l'équivalent de mille deux cents normales, - impitoyablement embrouillées, répétitives, complaisantes, l'auteur ne nous épargnant aucun détail sur les difficultés de telle mise en scène, la direction de tel acteur, ne prenant pas toujours le soin d'indiquer les dates ni de suivre la chronologie, mais n'omettant - Dieu merci ! - aucun ragot. Dans la masse, on trouve aussi des perles - rares - des émotions vraies ; on n'a pas le sentiment pour autant de voir tout à fait clair en cet homme obscur à lui-même.

DE l'enfance on retiendra - pour simplifier - deux éléments : le penchant au secret, à la conspiration, déjà cité, partagé par nombre d'immigrants ; l'atrophie d'un testicule à la suite d'oreillons mal soignés qui détermine d'abord une grande timidité sexuelle, puis une attirance désastreuse pour les filles qui se refusent. C'est d'ailleurs un moteur qui ne lâchera jamais Kazan, ce besoin de prouver tant et plus qu'il " peut y arriver ", quel que soit l'objectif, avec ou sans jupons. A Yale, où il fait ses études d'art dramatique, il rencontre Molly Day, sa première femme, la mère de quatre de ses enfants, une femme entière, très morale (ce qu'il juge " anglo ", pour ne pas dire coincé), qu'il trompera avec beaucoup de constance et une dénommée Constance, jusqu'à la mort de l'une et de l'autre. Il fait la connaissance aussi de Lee Strasberg, l'inventeur de la " méthode ", qui dirige le Group Theatre à New-York, auquel Kazan s'intégrera, et leur association donnera naissance à l'Actor's Studio, dont Strasberg sera plus tard le dieu vivant.

Il a pour amis Clifford Odets, le dramaturge, et Arthur Miller ; commence une carrière d'acteur (des rôles de gangster) ; met en scène, au théâtre comme au cinéma, avec un certain succès, sans éclat particulier, et se fait une réputation d'homme de gauche en abordant les thèmes de l'antisémitisme et du problème noir. En 1933, la crise bancaire ébranle l'affaire paternelle déjà éprouvée par la récession de 1929, Kazan s'inscrit au Parti communiste. Il n'est pas vraiment fait pour la vie de cellule. Trop indépendant, trop avide de réussir égoistement. Il démissionne du parti au bout d'un an et demi. Un engagement bref et qui lui coûtera cher.

LA notoriété lui vient avec une adaptation de Tennessee Williams, Un tramway nommé Désir, où apparait, aux côtés de Vivien Leigh, le ténébreux Marlon Brando, dans une scène considérée à l'époque comme érotique. Kazan est lancé, il négocie avec les producteurs pied à pied. (Comme l'écrit, assez drôlement, son traducteur français, probablement saturé par la pose kazanienne avant la moitié du volume : " Je n'avais pas atteint pareille éminence au cinéma. ") Il travaille avec Arthur Miller, John Steinbeck, découvre, à son tour, Marilyn Monroe, dont il est l'amant - furtif et guère bouleversé - avant de la présenter à Miller, qui l'épousera.

Tout irait pour le mieux sur cette " éminence " où règne Kazan, si ne commençaient à s'agiter dans le milieu du cinéma de dangereux conservateurs, comme Cecil B. De Mille, qui dressent des listes de suspects et traquent tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un " rouge ". De tous côtés, on avertit Kazan qu'il risque d'avoir à témoigner devant la Commission des activités anti-américaines créée par le sénateur McCarthy, et il est convoqué une première fois, le 14 janvier 1952.

C'est à ce tournant-là qu'on attend Kazan, encore maintenant, et, bien qu'il ait promis de s'expliquer en détail, on garde l'impression d'avoir manqué une marche, loupé une séquence. Le 14 janvier, il reconnait avoir été membre du PC, l'avoir quitté ensuite, écÓuré par les tentatives de noyautage du parti à l'intérieur du Group Theatre ; il refuse de donner des noms d'autres membres. C'est insuffisant pour la commission et il le sait. Les noms, tout le monde les connait, mais on veut une reddition, une humiliation publiques. Kazan ne trouve pas le repos, tiraillé entre sa loyauté et sa colère contre le PC.

Il en parle à son psychanalyste - au passage, on peut trouver peu orthodoxe que le même docteur Bela Mittelman ait eu en analyse à la fois Kazan et sa femme... Par la suite, Kazan lui enverra Marlon Brando pour faire bonne mesure, - demande leur avis à Arthur Miller, Lillian Hellman. Les réponses sont embarrassées, contradictoires. Finalement, Kazan fait cette démarche qui peut paraitre incroyable, mélange de panique et de tendresse de Judas, il invite son ami Clifford Odets au restaurant Le Homard et, entre deux excellents fruits de mer, lui dit : " Tu sais, j'ai bien réfléchi : je vais dénoncer toute la bande, toi y compris. Qu'en penses-tu ? " Et l'autre dit : " Pourquoi pas, je vais en faire autant. " Puis, Kazan passe chez Lee et Paula Strasberg, qui lui répondent à peu près : " Nous, on ne le ferait pas, mais on ne t'en voudra pas si tu le fais. " Après quoi, Kazan demande à être reconvoqué devant la Commission et, en avril 1952, dénonce ses amis. " Pour briser le sceau du secret ", dit-il, ce qui ne tient pas debout. Angoisse, rancÓur, peur de perdre son poste à Hollywood, tout est vraisemblable, ainsi que ce fameux opportunisme absolu qu'il admire tant chez Sam Spiegel.

IL est sans doute prétentieux de condamner quand on n'a pas vécu les années McCarthy et de se poser en juge plus que les victimes ne l'ont fait. Orson Welles refusa à jamais de serrer la main de Kazan. Lillian Hellman proclama que Kazan avait trahi pour de l'argent. Miller et Brando lui tournèrent le dos, puis pardonnèrent et retravaillèrent avec lui. Clifford Odets, lui, ne se releva jamais d'avoir été dénonciateur.

Kazan survécut, plus secoué par le vent du mépris qu'il ne l'avoue. La rédaction de ce chapitre de sa vie lui a tout de même valu un zona trente-six ans plus tard. Le fait est que, pour traverser les années d'opprobre et de haine qui l'ont accablé en retour, il a dû s'accommoder de ses remords. A toutes les questions sur son comportement, politique ou sentimental, il répond - on l'a vu à " Apostrophes " - en invoquant son " ambivalence ". Il revient maintes fois sur ce thème, s'en gargarise - voyez comme je suis double, méfiez-vous de moi, etc. - comme s'il ne pouvait surmonter son étonnement (je suis un grand artiste et un salaud) qu'en le consacrant en principe de vie. Le résultat de cette alchimie intime est à l'image du personnage profond. De sa faute, il tire des forces. Pour se remonter le moral, il couche avec toutes les filles qui passent. Il fait le plein d'énergie pour dix ans et conclut avec un toupet magistral et lucide : " Les seuls films originaux que j'aie faits datent d'après mon témoignage (devant la commission)." Pour une phrase comme celle-là, il faut, hélas, du génie. Et quand on lui demande ce qui lui donne cet air si jeune, il dit : " Mes ennemis ".

POUR le reste, l'histoire de sa vie est connue et n'offre plus de grande surprise. Il fait des films admirables - Sur les quais, A l'est d'Eden, Un homme dans la foule, le Fleuve sauvage, la Fièvre dans le sang, America America, l'Arrangement, - court le monde, retrouve ses amis, Istanbul. Il se protège et travaille. Au fil des voyages, on a de jolies anecdotes (comment Howard Hughes téléphonait de Californie à sa maitresse en tournage dans un coin perdu de Bavière pour lui faire le cri de l'alligator amoureux), des portraits nombreux, souvent féroces, Darryl Zanuck, le cardinal Spellman (" l'éminence grise, oui... il buvait "), le couple infernal des Strasberg, James Dean, le gamin paumé. Il n'y a que Brando qui s'en tire à peu près bien. Quant à Tennessee Williams, l'ami de toujours, outsider comme lui, à cause de son homosexualité, Kazan, tout en le couvrant d'éloges et d'affection, note " sa démarche de tapette ". Et compte les morts autour de lui : Clifford Odets, Molly, Steinbeck, Strasberg, Nicholas Ray, sa mère, sa seconde femme Barbara. S'excuse de ne pouvoir mettre, de son vivant, un point final au récit de sa vie. " La manière dont on meurt est peut-être ce qu'il y a de plus caractéristique dans la vie de chacun de nous. " Belle phrase creuse. Vous mourrez dans votre lit, monsieur Kazan, le plus tard possible, et ça ne prouvera rien de rien.

Les Mémoires de l'auteur le plus improblable de notre époque.

Jamais, on le voit, la puissance et l'arrogance de la marchandise n'ont été aussi fortes et aussi fragiles. Une perturbation à Wall Street, et c'est la convulsion annonçant un écroulement possible (comme titre fièrement la presse : " 200 milliards de dollars partis en fumée en une heure ). Si le krach final ne se produit pas, c'est qu'il est probablement permanent et sans fond. Dans ce tourbillon de plus en plus fictif, mobilisant l'argent comme spectre efficace, qu'est-ce qu'un livre ? Que sont encore des phrases imprimées pour quelqu'un qui revient de la Buchmesse de Francfort, où, dans un horizon de trottoirs roulants et de robots pressés, une trentaine de personnes se jettent des centaines de milliers ou de millions de dollars à la tête, en parlant d'écrivains morts ou plus ou moins enfermés sous contrôle ? Et qu'est-ce qu'un tableau dans le feu roulant des ventes officielles ou parallèles ? Mieux vaut ne pas y penser, vive la fuite en avant !

Mais, je veux quand même parler d'un livre dont personne ne parlera, ou à peine ; d'un livre aussi destructeur et invisible en plein jour que la lettre volée d'Egar Poe ; d'un livre qui dit la vérité dont personne ne veut, coup d'épingle dans l'énorme baudruche des échanges. Ne le lisez surtout pas si vous voulez continuer à rêver ou à courir dans les tunnels de l'époque. Comme l'a dit un philosophe génial dont il vaut mieux désormais ne pas prononcer le nom : " Le processus de l'échange s'est identifié à tout usage possible, et l'a réduit à sa merci. " Et Debord, aujourd'hui : " Pour la première fois, les mêmes ont été maitres de tout ce que l'on fait et de tout ce que l'on en dit. "

Il faudrait bien des pages pour d'écrire les activités clandestines de Guy Debord, écrivain français dont quelques amateurs savent qu'il est, de loin, le penseur le plus original et le plus radical de notre temps. Un lecteur à Jérusalem, un autre à Stockholm, un autre encore à Sydney, deux à Paris, cinq ou six autres ailleurs, cela suffit amplement. Laissons donc de côté l'Internationale situationniste et les thèses fameuses de la Société du spectacle, thèses corrigées et approfondies dans le Commentaire de 1988 (1). Voici maintenant Panégyrique, premier tome des Mémoires de quelqu'un qu'on croyait définitivement voué à l'impersonnalité de la critique révolutionnaire. Mais enfin, qui est ce Debord ? Vous le connaissez ? Où peut-on le rencontrer ? L'interviewer ? Le photographier ? Le filmer ? Comment vit-il ? Qui le paye ? Pourquoi sa maison d'édition n'adresse-t-elle pas ses livres aux journalistes ? Pour qui se prend-il ? Pourquoi nous méprise-t-il ? N'est-il pas un mégalomane ? Paranoiaque ? Il nous oppose un silence d'acier ? Passons-le sous silence. Il ne sera pas dit qu'un individu échappe à notre surveillance de fin de l'Histoire. Car, l'Histoire est bien finie, n'est-ce pas ? Le miracle démocratique est bien éternel ? Nos trésoreries sont en éveil vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Nos fax aussi ?

DEBORD, Guy : écrivain, penseur stratégique et aventurier français, né à Paris en 1931, dans une famille bourgeoise virtuellement ruinée par la crise. Nihiliste dès l'âge de vingt ans. Contrairement à la plupart de ceux qui ont joué un rôle déterminant dans l'explosion de 1968, n'a rien renié de ses idées, de son comportement, de son style. Vit dans l'obscurité totale, ce qui suffit à faire de lui un exemple de caractère éclatant. N'a reçu aucune distinction. Ne parait pas achetable. A osé ce mot incroyable : " Mon entourage n'a été composé que de ceux qui sont venus d'eux-mêmes et ont su se faire accepter. "

Auteurs de prédilection : Thucydide, Machiavel, Retz, Gracian, Lautréamont. Se désintéresse du vingtième siècle et semble ne rien attendre du vingt et unième. Déclenche automatiquement un certain nombre de rages plaisantes. S'intéresse surtout à l'art de la guerre, qu'il identifie à celui de l'écriture. Avoue sans aucune gêne son goût effréné pour la boisson et la violente ivresse, " une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps ".

Parle admirablement de François Villon. A beaucoup vécu en Italie et en Espagne, mais aussi dans une maison perdue de l'Auvergne (quelques descriptions de paysages, pages d'anthologie). Portraits de femmes rapides. Préfère le bourgogne au bordeaux, choix discutable. Prévoit calmement des catastrophes inouies. Pense que la servitude est plus que jamais volontaire et le démontre sur un ton dégagé.

A fait republier quelques livres capitaux. A formulé une théorie des jeux qu'il assure appliquer dans sa vie personnelle. Homme de pari, mais sans au-delà. Partisan fanatique de la connaissance historique, qu'il confond, avec raison, avec la démocratie. Diagnostique la fin, sous nos yeux, de ladite démocratie au moment même où elle célèbre son apothéose spectaculaire. Pense que la falsification est désormais générale.

Sensibilité extrême soulignée par une feinte froideur. A perdu dix batailles, mais pas la guerre. Style hyperclassique voulu, comme si le français devait être bientôt une langue morte. Très facile à lire, très difficile à comprendre. A été interrogé par diverses polices. Se moque du mot " professionnel " mais écrit : " J'ai été un très bon professionnel. Mais de quoi ? Tel aura été mon mystère aux yeux d'un monde blâmable. " Ne figure dans aucun dictionnaire. N'écrit dans aucun journal. N'est jamais apparu à la télévision. Exemple de période oratoire : " L'esprit tournoie de toutes parts et il revient sur lui-même par de longs circuits. Toutes les révolutions entrent dans l'histoire, et l'histoire n'en regorge point ; les fleuves des révolutions retournent d'où ils étaient sortis, pour couler encore. "

Précision : j'ai acheté ce livre de quatre-vingt-douze pages pour 80 F, je l'ai lu immédiatement dans la rue, acte impensable pour tout autre auteur vivant. D'où mon avis aux comploteurs du marché fantôme : hausse fulgurante et incontrôlable à prévoir - pas nécessairement de façon posthume.

Jean-François Jeandillou enquête sur les supercheries littéraires.

" J'écris toujours avec un masque sur le visage ", affirmait A.O. Barnabooth. Affirmation que pourraient reprendre à leur compte bien des écrivains dont l'existence est plus solidement attestée que celle du " milliardaire-poète ", né sous la plume de Valery Larbaud. La littérature est - mais n'est pas seulement - un jeu de masques dans lequel l'auteur se compose une figure liée aux circonstances, à la fantaisie ou à la nécessité : ainsi Flaubert fondant son moi dans la personne d'une jeune provinciale insatisfaite ; Paul Valéry sous les traits, ontologiquement évanescents, de Mr Teste ; ou encore Kierkegaard et Pessoa dans le tremblement existentiel de la pseudonymie...

Mais ce jeu fort commun, malgré sa diversité, peut être poussé plus loin, dans des voies étroites, singulières, et répondre à des règles autrement complexes et subtiles. C'est à ces règles, à ces singularités, et aux méandres des " supercheries littéraires " que Jean-François Jeandillou vient de consacrer un ouvrage volumineux, passionnant et minutieusement, rigoureusement informé.

Jeandillou a eu d'illustres prédécesseurs comme Charles Nodier (1) ou Joseph-Marie Quérard, qui, dans sa monumentale Galerie des auteurs apocryphes, supposés, déguisés, plagiaires... (1847-1853) (2), faisait un peu Óuvre de police littéraire.

Dans une perspective tout autre, Jeandillou a circonscrit le champ de son étude aux seules supercheries qui ont réussi à donner le change et à imposer, pendant un temps plus ou moins long, les " vraies-fausses " vies et Óuvres d'auteurs imaginaires.

De Bilitis, l'amante et émule de Sapho, née de la fantaisie érudite de Pierre Louys, aux " vingt-deux lycéens " dont un journaliste de Libération et un éditeur furent récemment victimes. Jean-François Jeandillou recense, à partir du dix-huitième siècle, vingt-neuf cas célèbres (Clara Gazul, André Walter, Sally Mara, Vernon Sullivan, Julien Torma...) ou moins connus (Louvigné du Dézert, Adoré Floupette, Harald Stümpke...) d'inventions d'un auteur doté d'une biographie plausible et d'une Óuvre propre. Il dresse une typologie précise de ces cas, repère les constantes et les différences, démonte enfin les stratégies frauduleuses.

Chaque monographie comporte la biographie de l'auteur supposé telle qu'elle a été livrée à la crédulité du public, des extraits de son Óuvre et une notice analysant le subterfuge, qui est due à Jeandillou (mais, au fait, celui-ci existe-t-il vraiment ?...). Le classement suit une progression chronologique : non celle des écrivains supposants mais celle des auteurs supposés. Une manière d'hommage à ces derniers...

Parmi ces fraudes littéraires, certaines ont connu une extraordinaire longévité. Ainsi Clotilde de Surville, poète du quinzième siècle, dont les Poésies, retrouvées par un descendant (réel) et publiées en 1803, grâce aux soins de l'éditeur Charles Vanderbourg, connaissent une surprenante fortune : en 1873, tandis que les études survilliennes augmentent, le doyen de la faculté de Grenoble lance une souscription pour élever un monument à la mémoire de la " Muse du Vivarais " !

Beaucoup moins durable, l'engouement suscité dans les années 1730 par les poèmes et la " personne " de Mlle Malcrais de la Vigne n'en fut pas moins vif. Paul Desforges-Maillart, juriste au Croisic, s'attira sous cette signature, l'admiration et les flatteries des meilleurs esprits, comme Fontenelle ou Voltaire. Ce dernier, superbement dupé, vouera d'ailleurs une haine tenace à l'auteur de la supercherie une fois celle-ci levée. Quant au chevalier de la Roque, directeur du Mercure de France, qui ouvrit ses colonnes à Mlle Malcrais de la Vigne, il donna tellement corps à ce nom et s'échauffa tant qu'il lui écrivit : " Je vous aime, ma chère Bretonne... "

Plus proche de nous et moins pure d'intentions idéologiques et polémiques, l'invention du philosophe allemand Ludwig Schnorr par Jean Dutourd, en 1958. André Breton exprima en termes rétroactivement savoureux son dépit d'avoir été un moment berné par la figure imaginaire d'un " homme dévoré par le besoin amoureux, un Gargantua du sexe ", dont la destinée, " quoique fort obscure, évoque celle de Karl Marx ". Les cas également récents de Marc Ronceraille (Claude Bonnefoy), d'Emile Ajar (Romain Gauj) - dont le Monde fut lui-même victime, et des " vingt-deux lycéens " déjà cités relèvent davantage du jeu avec le journalisme littéraire et de la hantise du critique, toujours menacé d'être la dupe d'une supercherie de cet ordre.

" Il y a des inexistences qui ont la vie dure ", fit-on écrire au jeune poète-publiciste Marc Ronceraille. Aphorisme que l'on pourrait épingler au seuil de cette étrange galerie de portraits !

Il n'est peut-être pas d'autre exemple dans la littérature de voyage de deux aventuriers qui, donnant séparément un récit de leur périple commun, aient réussi deux livres aussi attachants et aussi dissemblables. Entre Pékin et Karachi, en 1935, Ella Maillart et Peter Fleming tentent une sorte de mission impossible : traverser sans autorisation, et presque sans bagages, les déserts d'Asie centrale, tandis que la région est ravagée par une guerre civile. La première publiera Oasis interdites (1), le second, Courrier de Tartarie, qui, avouons-le d'emblée, prend la place parmi les ouvrages les plus jubilants qui aient été écrits (2).

Peter Fleming (frère de Ian) est alors un jeune Anglais de vingt-huit ans, qui semble concilier à parts égales la bravoure et l'ironie, autrement dit cet inimitable détachement " british ", qui permet de subir les pires avanies avec un imperceptible ennui et de voir en chaque catastrophe une manifestation de la relativité des destins et des choses. Héros par mégarde, dilettante par nature, moraliste par surprise, Fleming ne se connait qu'une passion devant l'éternel : la chasse. Un fusil, un désert, et si possible le ventre vide, voilà ce qui le satisfait par-dessus tout.

Il résulte de cet engouement, et ce n'est point un paradoxe, une attention bienveillante, quasi fraternelle, pour les animaux. Fleming les dépeint à merveille, en propose même des portraits individualisés - ainsi de ce chameau récalcitrant baptisé à l'origine " la Perle du Tsaidam " : " Sa tête surmontée d'une crête de laine barbare était arrogante, mais non sans beauté ; enfin et surtout, son avant-main était bien plus élevée que ses membres postérieurs, signe certain de qualité. Graduellement, il avait perdu de son indiscipline et surmonté son aversion pour les chevaux et, dans les heures de détresse, il nous servit magnifiquement, malgré le déclin journalier de ses forces. Il était individualiste à la manière de Byron - si toutefois un chameau peut paraitre byronien. Détaché, sceptique, il semblait toujours être mieux qu'un chameau, peut-être un prince métamorphosé par malheur. "

Rétif aux émotions faciles, abhorrant la pose et les vanités, Fleming ne s'apitoie jamais sur son sort, et une seule fois sur celui d'un tiers : " (...) ce que nous savions déjà au fond de nos cÓurs s'imposa d'évidence : Slalom (le cheval d'Ella Maillart) ne pourrait pas aller au bout de l'étape. Il valait mieux le laisser là, où il trouverait un peu d'herbe et d'eau, que de le trainer plus loin. Nous criâmes aux Turkmènes de s'arrêter et le dessellâmes pour la dernière fois. Il ne bougeait pas plus qu'un roc ; ce n'était plus qu'un fantôme de cheval, voué désormais à la solitude des monts, sous le grand soleil. Brave Slalom, il nous avait fidèlement servis depuis Tangar ! Les chameaux repartirent et je les suivis. Pour la première fois depuis des années, je m'aperçus que je pleurais ".

Cette confidence, dans le mouvement général du livre, résonne comme un terrible aveu tant le ton, ensuite et auparavant, témoigne d'incisive légèreté, voire de féroce alacrité. Qu'il conseille à un Mongol d'approcher son revolver de l'oreille de sa femme afin de s'assurer si elle est aussi sourde qu'elle le prétend, qu'il pénètre dans la tente d'un lama tibétain vivant dans la seule compagnie d'un réveil déréglé, qu'il évoque une hallucinante équipée en camion, Fleming note tout cela avec la tonique retenue qui est la marque des cyniques au cÓur tendre. Son écriture est un modèle d'élégance désinvolte, avec usage fulgurant de la litote et de la chausse-trape mentale.

S'il veut donner la mesure des difficultés rencontrées au cours de cet interminable déambulation, il le fait en se jouant : " En substituant les difficultés d'ordre politique aux obstacles matériels, il n'est pas exagéré de dire qu'en 1935 le Sinkiang disputait au mont Everest le ruban bleu de l'inaccessibilité (...). " Cependant, si, comme il l'affirme, un sentiment esthétique l'enjoint de combattre la tendance à exagérer, à poétiser ou à vulgariser à l'extrême les exploits accomplis sur les confins de la Terre, il ne se sent nullement enclin à suivre les routes balisées. " Seul le touriste né - ruminant béat, roulant des yeux en boule - ose arpenter les chemins battus avec la conviction d'employer utilement son temps. "

Peter Fleming, qui se souciait fort peu d'utiliser efficacement son temps, ne cherchait guère de justifications à ses parcours risqués. Son récit se tient donc au-delà des investigations scientifiques ou ethnologiques, il est le fait d'un écrivain virtuose qui joue sa partition solitaire sur les marges du monde.

Naguère, l'anthropologie se voulait science des cultures lointaines et connaissance des " visions du monde " dans leur diversité. Aujourd'hui, elle pratique aussi le regard rapproché, elle s'intéresse à ce qui s'inscrit dans notre univers de la quotidienneté et de la banalité, ou, plus audacieuse, aux terres inconnues qui se forment dans les turbulences de la modernité. Dans les deux entreprises, elle se situe en ces domaines où s'associent la familiarité et l'étrangeté, la ressemblance et la différence. Elle éclaire l'une par l'autre.

Dans son dernier ouvrage, " journal de bord d'un ethnologue entre deux voyages ", Marc Augé nous entraine dans une exploration des annonces immobilières consacrées aux Domaines et Châteaux, d'un imaginaire contemporain dont se nourrissent par bribes les hommes d'aujourd'hui. Il soumet à ses propres questions, à la discipline de sa méthode, les messages (les territoires rhétoriques) et les images qui composent le système de séduction des annonceurs. Il introduit, par glissement progressif, dans cet espace où le texte et la représentation s'impliquent, se complètent, se substituent l'un à l'autre, et deviennent par le jeu d'associations multiples le piège où le désir et les fantasmes du lecteur se prennent.

Marc Augé n'a pas fait ce choix à défaut de mieux, dans l'attente d'accéder à un terrain éloigné. Il a retenu un objet de recherche qui s'accorde à sa propre démarche, avec le privilège attribué au discours, et qui contribue à raviver toute une expérience personnelle. La subjectivité est souvent présente, bien que la confidence soit discrètement bridée. Ce petit livre, séduisant, est jalonné par les brèves évocations de souvenirs d'enfance, et d'en-France peut-on dire par un jeu des mots dont Augé a la gourmandise. Ce sont les maisons réelles que l'enfant a connues et explorées, celles aussi qui ont meublé ses rêves - demeures surgies de la " Bibliothèque rose " et châteaux évoqués par la comtesse de Ségur. Ce sont les maisons fréquentées, aimées, et dont le compte pourrait être tenu à la façon dont certains hommes se remémorent leurs maitresses. La liste des noms attachés à ces lieux donne au texte une résonance poétique qui se retrouve en bien d'autres passages.

Afin de qualifier sa démarche, Augé invoque une " ethno-analyse " qui conduit à une " auto-analyse ". Il livre, ici, des éléments de l'autobiographie que l'Óuvre savante recèle en les masquant. Il se dévoile un peu. Il laisse libre cours au mouvement d'une culture littéraire première. Par l'effet des ressemblances formelles, des associations et des correspondances, il attire dans son sillage les écrivains, les poètes. Ceux qu'il aime et qui ont subi la forte emprise des lieux. Un paysage, un détail, un moment, un mot fait paraitre le fil qui mène de l'un à l'autre. Ainsi la pervenche achemine- t-elle de l'évocation de la maison possédée en Bretagne à Rousseau (aux Charmettes), à Nerval (à Sylvie) et à Proust (au début de la Recherche, au parc de Swann).

Le thème se prête à cette ethnologie buissonnière, à ces digressions et variations. La maison, par les images et les représentations qu'elle engendre, par les formules et les métaphores dont elle est l'objet, s'inscrit dans le champ d'une sorte d'anthropologie fondamentale ; celle qui ignore les frontières et les effacements culturels. Dans nombre de sociétés, les mêmes mots servent à décrire le corps humain et sa demeure. La littérature ethnographique foisonne en illustrations de cette homologie, de ce " renvoi réciproque du corps de pierre, de bois ou de terre au corps de chair ". Nous savons encore ce qui s'associe à la maison en d'intimes correspondances - la femme, la mère, la vie privée et ses secrets ; ce qui s'y investit en alliant l'image de la demeure, et du paysage proche, à l'image de soi. Rien n'est plus propice que la maison à l'éclosion de ces langages que Bachelard a révélés sous les aspects de la poétique de l'espace et de la poétique de la rêverie.

Marc Augé précise, au terme du parcours, les trois ensembles de contraintes qui ont " pesé " sur son discours. Celui qui résulte de l'histoire personnelle, et qui fixe les angles de vue, vient d'être évoqué. Celui de l'annonceur qui met en Óuvre la séduction des mots - le plaisir dont ils sont la source - et le pouvoir d'évocation de l'image. Le " système de l'annonce immobilière " est traité comme analogue au système de la mode élaboré par Barthes. Il fait paraitre un " système de la mode résidentielle ", mixte de langage et d'image " qui la tronque ou l'amplifie ". C'est là où Augé oublie Georges Perec, anthropologue involontaire et également subtil, afin de mieux consentir à la joie intellectuelle des jeux de signifiants et de signifiés, des tables d'oppositions formelles, des combinatoires de types d'images et de types de textes. Il conduit ainsi la recherche de ce qui peut donner le désir d'habiter, le " désir fantasmatique d'habitation ", l'illusion d'accéder à ces lieux fabuleux que sont les domaines et châteaux.

Le troisième ensemble de contraintes est relatif à l'interprétation proprement anthropologique, au statut du mythe dans un monde où la modernité, comme telle, ouvre une large place à l'individu et provoque le lissage des différences. Il est affirmé : " Les cosmologies et les mythologies sont aujourd'hui individuelles " et, pour l'ethnologue, " il y a dorénavant autant de terrains que d'informateurs ". Paradoxe et jolie formule. Si l'on veut savoir pourquoi une vieille demeure provinciale, ou son image, émeut et éveille en nous les attentes les plus intimes, il faut lire ce livre. Et apprendre ainsi que l'ethnologie et la littérature peuvent aller de compagnie, si le talent les marie.

Pour son premier roman, Maria Morena, Félicie Dubois, une mystérieuse jeune femme de vingt-trois ans dont la courte notice biographique dit " née de mère inconnue ", a " hérité " du prière d'insérer le plus bête de la saison : " Une écriture sèche, sans états d'âme, par une jeune fille cynique et tendre, offerte et sauvegardée, indifférente et inquiète. Pour une génération en quête de livre-culte. " On aurait tort de se laisser arrêter par ces inepties et de ne pas lire ce livre qui, jusque dans ses maladresses, sa gaucherie même, ou ses " effets " de littérature, ne manque pas d'un charme certain.

En mettant en scène cette Léa, jeune fille brune venue d'on ne sait où, qui aime Paris la nuit, les alcools, les femmes et son chat, qui court, sans trop le savoir, derrière l'ombre d'une mère, Félicie Dubois sait retenir l'attention. Plus on avance dans la lecture de Maria Morena, plus on oublie les facilités, les poses de l'écrivain débutant, pour se laisser prendre par le récit et sa tension grandissante.

Qui est donc Sonia, " chef des putes ", qui, soudain, disparait sans laisser d'adresse ? Qui est Chrystelle, que personne n'a vue depuis des années et qui regarde derrière une glace sans tain " les filles ", auxquelles elle propose du travail (uniquement dans les milieux chics de la capitale, où l'aisance financière va de pair avec l'ennui de vivre, la pauvreté de l'imagination et une certaine " misère " sexuelle) ? Pourquoi donc Chrystelle et Sonia veulent-elles " enrôler " Léa ? Enfin, qui est l'étrange Espagnole, dont tout le monde se souvient, mais dont on a perdu la trace depuis 1966 ? On dirait que Léa lui ressemble, avec sa chevelure très noire et sa fière allure...

Assez vite, on devine le dénouement, et pourtant on ne " lâche " pas ce petit texte avant que Félicie Dubois n'y mette, sans emphase, le point final. Ce n'est pas encore un roman d'apprentissage, certes, mais déjà un récit de libération, et Félicie Dubois est sans doute une jeune personne qui ne va pas s'en tenir là.

S'il faut dire qui je suis, je ne peux répondre que par ce que je suis : un homme du Nord. Sans qu'il soit question de frontières. Un type des pays que la météo n'atteint pas. Si tous mes romans ne sont pas situés dans le Nord, à bien y regarder, il est possible que je triche et que je colonise insidieusement d'autres régions, d'autres villes, où j'installe mes histoires comme un touriste effronté déplie une serviette de plage incongrue. Même à respecter les rues, les places, la topographie, je les imagine, ces lieux d'ailleurs, je ne leurs rend pas justice, et il est possible que ce ne soit guère élégant de ma part. Mais j'en fais autant avec mon univers familier. Il peut m'arriver de promener le lecteur à Rome, par exemple, en restant plus fidèle à la réalité que si je lui montre la plage de Calais ou les faubourgs de Lille.

En fait, mon travail est constamment dans le souci de décaler les réalités, de créer des failles dans le quotidien, d'y faire des plis, de le chiffonner, de le déchirer même. D'y installer le doute. Et la couleur noire d'un roman réside déjà en cela : mettre les personnages, donc le lecteur, sur le qui-vive. Non pas mécaniquement, en laissant planer une menace confuse sur l'existence d'un personnage qui risque d'être assassiné, mais par un rien, un léger heurt dont il ne perçoit même pas immédiatement la signification et qui pourtant le gêne, comme une écharde sous la peau. A un feu rouge, on tourne la tête et un jeune type est là, au bord du trottoir, occupé à tracer avec un tesson de canette des stigmates sanglants sur sa paume. On peut redémarrer, ça ne résoud plus rien.

Il me semble que les choses sont biseautées, toujours, et que la vérité des gens, des lieux, est là, dans ces moments qui échappent, aussi fugitifs et éblouissants qu'un reflet d'eau et que je tâche, à l'évidence sans aucune chance de réussite, de surprendre, de suspendre.

De cette façon de regarder naissent des personnages déplacés. Même, et peut-être surtout, s'ils restent dans leur décor familier. Des gens en porte-à-faux avec le cours de leur existence. Déboussolés. Et, forcément, en quête de leur identité, et de celle de leurs proches, de gens qu'ils croyaient connaitre. Ils s'aperçoivent qu'ils ne savent rien de personne et cela engendre une panique.

Tout à coup, ils prennent conscience de ne jamais parvenir à dire vraiment ce qu'ils veulent dire, ni à se faire comprendre, et ils s'aperçoivent du malentendu. Ils se découvrent dans les deux sens du terme. Alors, ils sont seuls, définitivement. Et foutus. Ils ne peuvent plus que courir à leur perte. En faisant bonne figure comme Virgile dans Jadis, en regardant cyniquement venir la fin comme le Gabriel de Posthume, ou en multipliant les gestes inutiles comme les héros d'Hôtel des deux Rose. Or il s'en est fallu d'un rien, le bonheur était là, ils ne l'ont pas reconnu. C'est une autre dimension du roman noir : le tragique banal.

Surtout, il n'est pas question d'expliquer, pas question de donner dans le didactisme politique et social, dans le pamphlet manichéen et la morale de bazar. Même si, indiscutablement, la vie de la cité pèse lourdement sur eux, s'il est certain qu'ils ne sont pas complètement responsables de leurs mutilations, qu'ils arriveront toujours trop tard, j'essaie de garder essentiellement sur mes personnages un regard au ras du cÓur. Ils crèvent de ne pas savoir aimer ou de ne pas savoir le dire à temps. Ils crèvent de maladresse. De maltendresse. De manque de savoir vivre, finalement.

Dès lors, mes histoires sont des histoires de dévoilement plus que des enquêtes, des recherches. Le personnage " s'aperçoit ", il passe derrière ses propres apparences, de l'autre côté du miroir : Raymond (dans Bella Ciao) découvre le vide de sa vie quand il voit que sa femme n'a pas vécu. Les protagonistes de Billard à l'étage ne se supportent plus. Peut-être est-ce là le terme juste : beaucoup de mes personnages en sont arrivés à un point où ils ne peuvent plus se sentir. A un moment où ils n'y peuvent plus rien.

De là naissent des constantes d'écriture, des figures plus ou moins attachées au roman noir, que je ne suis pas sûr d'identifier mieux que quiconque, ni de devoir prendre au sérieux. L'enfance, la jeunesse, tiennent une place importante dans mes récits, le retour vers les jeunes années. Pas au sens nostalgique où l'on tenterait d'en retrouver le vert paradis, mais parce qu'on essaie de comprendre comment on a pu en arriver là. C'est le cas de Virgile, dans Jadis, qui, pour tâcher de mettre la main sur son ami Clément, refait le circuit, non pas de leurs habitudes d'adultes, mais des lieux où ils se retrouvaient adolescents, puis étudiants. C'est aussi le cas de Zé et de Joseph, dans Billard à l'étage, que l'évocation de la jeune vie d'Ida renvoie constamment à leur propre passé.

Bien entendu, surtout dans ce roman, cela découle de la quête d'identité des personnages et entraine une interrogation sur la mémoire, ses fragilités, ses mensonges, ses perversions, ses menues défaillances instinctives.

Et à bien y regarder, il me semble que ces préoccupations sont liées aussi au sentiment aigu de liberté qui habite les personnages des romans noirs, peut-être aussi des miens. Paradoxalement, la certitude de son impuissance complète contre tout ce qui le dépasse, la corruption, la maladie, l'argent, la violence, la bêtise, le sentiment de n'être rien, donne sa grandeur au héros de roman noir. Et sa liberté. C'est un Don Quichotte d'aujourd'hui : personne ne croit à ses enchantements, à ses Dulcinée, à ses chevaliers félons.

Pourtant, alors que chacun le croit fou, aliéné, assure qu'il n'est plus lui-même, il a les yeux ouverts en grand, il peut se permettre la suprême élégance d'en crever, sans façons, et de laisser les autres croire qu'ils vivent encore. C'est que Don Quichotte est du pays des géants. Gabriel, dans Posthume, recherche un manuscrit inédit de Cesare Pavese et déclare : " Il vaut mieux faire son malheur soi-même, c'est plus gai ! "

Peut-être logiquement, peut-être curieusement, après ce que je viens de dire, il me faut constater que le fait divers authentique est rarement à la base de mon écriture. Il ne la suscite pas directement, il ne structure jamais la fable. Un roman trop daté m'inquiéte. Je n'écris pas ce qu'on pourrait appeler du roman noir d'intervention, même si le contenu des journaux alimente l'atmosphère de mes romans, tout comme les reportages télévisés et l'observation de la rue, des gens dans la rue, qui me passionne.

Je démarre plutôt sur un embryon de souvenir personnel, un lieu qui pique l'imagination, comme Pompéi ou cette salle de billard ahurissante dont les poutres ne sont pas au plafond mais sur le plancher ! Je refuse donc les obligations du genre, le souci du bouton de guêtre, le couperet de la vraisemblance, l'obligation d'écrire d'une façon purement visuelle, " efficace " comme certains ont pu décider qu'il fallait le faire en 1945 ou 1950.

A partir de quoi, je travaille l'épaisseur des personnages, comme tout écrivain je pense, et j'essaie de les saisir toujours " en situation ", parce que c'est une vieille habitude d'explication et d'écriture théâtrales. Cela aboutit à une écriture qui, dans la gestation, s'organise plus en tableaux, plus en séquences, qu'en épisodes. Et l'immobilité, l'absence d'action physique, de déplacement, ne me paraissent pas être un inconvénient majeur. Le mouvement, dans un roman, n'est pas à confondre avec l'agitation des héros.

Quant à l'écriture elle-même, le style, il parait évident qu'on ne peut pas conter quelque chose, même une superbe aventure, en se fiant uniquement à un enchainement de péripéties et de surprises, qu'il faut comme disait Céline " ne pas laisser la phrase tranquille ".

Les mots sont bien plus vieux que nous, ils en ont des histoires à nous dire.

" Noir ", " noir ", le " noir " sacré. Si vous me tranchiez jusqu'au vif, je saignerais, et le sang coulerait noir. Ne me tranchez pas tout de suite. Je veux encore écrire des romans policiers pendant une bonne trentaine d'années. Mais lorsque je mourrai, faites graver " obsession " sur ma tombe.

La Belle France - La Belle " Noir ". Etant américain dans l'âme et ne parlant pas votre langue, je ne comprends pas très bien l'attirance des Français pour les ténèbres. Cela mis à part, je suis reconnaissant à la France d'être aujourd'hui au zénith de ma popularité d'écrivain.

S'il me fallait analyser l'attirance pour le " noir ", je commencerais par partager les lecteurs de littérature policière en deux catégories : ceux qui recherchent des héros simples, des solutions d'intrigues bien proprettes ; et ceux qui cherchent à atteindre aux forces obscures qui régissent la vie dans toute leur horreur. Sans hésitation aucune, j'appartiens à cette dernière catégorie.

S'il existe un instrument qui me donne la mesure des profondeurs de l'horreur, qui la définisse et me donne accès aux moyens qui me permettent de la recréer - c'est mon obsession de Los Angeles des années 40 et 50. Je suis originaire de L.A. - et ce n'est pas le L.A. de Raymond Chandler. C'est un Los Angeles où la perversion est partout présente, tapie, en ellipses à vous donner le frisson. Je n'ai pas été nourri de Disneyland, mais des exploits de truands et de psychopathes sexuels.

Lorsque j'avais dix ans, ma mère a été assassinée et son tueur n'a jamais été retrouvé. Le Dahlia noir, femme assassinée par excellence, est devenue pour moi une mère/amante de substitution, et elle m'a entrainé encore plus profond dans les ténèbres. Les pages des journaux à scandale battaient le rythme de mes obsessions - j'ai grandi dans l'ivresse de l'alcool et des drogues, hanté par Mickey Cohen, Johnny Stonepanato, Jack Whalen " le Régulateur ", Stephe Nash - transcendant cette raclure d'humanité dans une ville dangereuse que le soleil caresse.

Aujourd'hui, beaucoup d'années ont passé - j'écris des livres qui célèbrent mon obsession : le Dahlia noir, le Grand Nulle Part. L'année prochaine Rivages publiera L.A. confidentiel. J'espère que mon obsession vous touche et vous émeut ; je vous remercie de m'offrir aujourd'hui la France - tout comme j'essaie, de mon côté, de vous offrir le Los Angeles d'alors.

Un entretien avec Hélène Amalric et Michel Averlant, directeurs littéraires la plus ancienne collection policière de France.

" Lorsque vous avez repris la direction du " Masque ", quel était l'état de la collection ?

- Lorsque, en 1983, nous reprenons en main la destinée du " Masque ", notre surprise est grande : la collection qu'on nous demande de " remonter " est, contre toute attente, leader sur le marché policier français. Mais cette puissance repose sur deux noms, certes pas des moindres : Agatha Christie et Charles Exbrayat.

" A côté de ces monstres sacrés, le catalogue du " Masque " est dans un état d'anarchie absolue. Résultat : la première collection policière en France dans l'ordre chronologique, et par son chiffre d'affaires, souffre d'une image médiocre ; elle ronronne.

" Aujourd'hui, alors que le chiffre d'affaires n'a cessé de progresser (+ 45 % depuis 1983), dans un marché policier pourtant morose, un catalogue solide de maitres du roman policier s'est implanté, une nouvelle image s'est imposée.

" Cette véritable révolution est cependant le fruit de prudents tâtonnements, auxquels tout directeur de collection est condamné.

- Quelles ont été vos premières initiatives en matière de politique éditoriale ?

- En 1983, l'image du " Masque " n'est pas nette aux yeux de son public : très traditionaliste, adepte du roman d'énigme sage, et pas encore prêt à s'ouvrir à tous les genres du policier qu'on lui propose sans méthode. On peut l'y amener, certes, mais avec patience et doigté. Un sérieux ménage s'impose donc.

" Mais renoncer à certains auteurs et en chasser d'autres ne servait à rien si l'on ne ramenait pas au bercail, dans le même temps, ceux qui n'avaient rien à faire ailleurs : avant de lui donner le goût de nouvelles aventures, " Le Masque " devait à son public de rattraper toutes les occasions manquées depuis la fin de la guerre.

" Premier objectif donc : regrouper et consacrer ces textes. Un label de qualité leur est apposé : " Les maitres du roman policier " ; bientôt suivi par un autre : " Les reines du crime ".

" C'est au sein de ces deux collections, dont le succès était assuré auprès de son public traditionnel, que peu à peu, par de minutieux dosages d'audaces prudentes et de valeurs consacrées, " Le Masque " va apprivoiser un nouveau public et lui ouvrir de nouveaux horizons.

- Quels ont été les premiers effets de ces choix ?

- Tout d'abord, on a vu revenir à leur éditeur d'origine les grands du policier français, Boileau-Narcejac, Steeman. Une tentative de réintroduction des classiques - Conan Doyle ou Leblanc - ne produira pas l'effet escompté. En revanche, la publication des pastiches de Leblanc par Boileau-Narcejac connaitra le plus vif succès. Le public du " Masque " est décidément en mal d'innovation.

" La prudence prévaut pourtant. Nous attendrons cinq ans avant de republier les grands textes noirs d'un Gerrard, comme la Javanaise, ou d'un Kassak. Entre-temps, nous aurons lancé plus d'un ballon d'essai.

" Côté auteurs français surgissent Terrel (avril 1984), alias Lecaye, et sa série du Croque-Mort, ou Bachellerie (juin 1985). Ils convainquent Grisolia, auteur " noir " par excellence, de se couler dans le moule du " Masque " (mai 1986), avant de donner libre cours à ses penchants naturels. Enfin, Siniac, autre " noir ", venu tout droit de la série du même nom, fera même son entrée au " Masque " en 1989.

" Si " Le Masque " change ses auteurs, les nouveaux auteurs aussi changent " Le Masque ". C'est tout un état d'esprit qui lentement évolue. Les tabous maison sont progressivement évacués. On reprend à l'occasion, sans bien sûr en faire une règle systématique, les auteurs ou les textes jadis écartés pour perversités variées ! Ici un Rendell, là un Thomson, condamnés pour apologie de l'inceste.

- Votre nouvelle politique d'auteurs s'accompagne-t-elle d'une nouvelle façon de travailler ?

- Notre nouvelle politique d'auteurs n'aurait pas eu de signification sans une nouvelle politique avec les auteurs et traducteurs. En la matière, le nouveau " Masque " a choisi de travailler à l'ancienne : il appartient au directeur de collection d'appliquer sa prudence non seulement au choix des auteurs et des titres, mais surtout au suivi des textes : toujours attentif, il peut devenir franchement interventionniste - perfectionnisme oblige !

" Pourtant, si loin soit-elle allée, la transformation du " Masque " et son ouverture à tous les genres du policier ont vite montré leurs limites. Les directeurs de collection ont rapidement connu de ces frustrations qui font exploser le désir d'innover.

- Ces frustrations sont-elles à l'origine de la nouvelle série, grand format, que vous venez de lancer ?

- Tout à fait. Rendell, lancée en France par " Le Masque ", s'est bientôt tournée vers Calmann-Lévy. P.D. James, aussi, a trouvé ailleurs le succès que l'on sait, après une longue attente sur les bureaux du " Masque " : que faire de ces textes impossibles à enfermer dans le cadre étroit d'une collection de poche aux règles strictes et au public en cours de conversion ?

" Plus jamais pareilles frustrations ! Le premier éditeur de policiers en France se devait de publier lui aussi en grand format les grands textes du roman noir contemporain. C'est maintenant chose faite avec la série grand format.

" Les lecteurs traditionnels du " Masque " ne seront pas bousculés dans leurs habitudes. Les autres y trouveront enfin ce qu'ils aiment et qu'ils cherchaient ailleurs.

" C'est le pari d'un directeur de collection : trouver de nouveaux lecteurs sans jamais décevoir ceux qui vous sont acquis. On comprend mieux pourquoi, même s'il n'a pas la prétention d'être un découvreur, il se doit d'avoir toujours la prudence de l'explorateur. "

Le onzième Festival international du roman et du film noirs s'est ouvert mercredi 18 octobre et se tiendra jusqu'au dimanche 22 à Grenoble. Le temps fort de ces cinq jours coincidera avec l'arrivée du " Train noir ", en provenance de Paris le vendredi 20, qui conduira les invités.

La permanence de l'effet James Ellroy, qui, de titre en titre, s'affirme comme un écrivain de roman noir d'exception. Il dit dans ces colonnes ce qu'il est, d'où il vient, et son obsession des " ténèbres " : sa rencontre avec le public de Grenoble constitue en soi un événement.

La confirmation de la vitalité et de la qualité potentielles de la collection " SOS Racisme ", chez Calmann-Lévy.

Confirmation, aussi, de la qualité d'un auteur français, Michel Quint, grand prix de littérature policière 1989, qui expose, dans ces colonnes, le secret de ses personnages.

La création d'une nouvelle collection " Polar-Sud ", aux éditions Actes-Sud, et la révélation pour le lecteur français d'un auteur américain, K.-C. Constantine, créateur des aventures du commissaire Mario Balzic. Spécialiste du roman noir américain, traducteur et directeur de collection, Stéphane Bourgoin livre quelques indications sur cet énigmatique auteur qui se nomme, en réalité, Carl Kosak.

La qualité et la constance éditoriale du " Masque ", qui, fort de ses valeurs sûres, poursuit son entreprise de rénovation amorcée en 1983 et s'ouvre (avec le lancement d'une série grand format) au roman noir américain version Wambaugh, Uhnak, Paretsky, Leonard, etc. Les directeurs de la collection, Hélène Amalric et Michel Averlant, expliquent leurs choix et leur politique éditoriale, dans l'entretien qu'ils nous ont accordé.

L'étonnante ardeur et l'obsession de perfection qui anime les éditions Encrage, dont la collection " Travaux ", inaugurée avec Polar : mode d'emploi, manuel d'écriture criminelle, montre que la passion pour le roman noir et policier peut cohabiter avec le souci d'érudition et la passion du beau livre. Leur dernière livraison, Hard-Boiled USA, histoire du roman noir américain, de Geoffrey O'Brien, appartient à cette veine.

" Je suis tombé dans le journalisme comme un homme saoul tombe dans une mare. " Gavin Young, vingt-cinq ans de correspondance de guerre et de révolution pour l'Observer, globe-trotter confirmé, familier des bords du Tigre, des marais viêtnamiens, des déserts bédouins, n'a rien d'un baroudeur. C'est le prototype du gentleman anglais, très grand, très rose, avec de la réserve, de la raideur, un français aussi impeccable que sa politesse, et un parapluie dont il se sert comme d'une canne, à moins que ce ne soit l'inverse.

On l'imagine marchant sous la bruine, à travers une lande quelconque, avec un chien ; ou sur un yacht. Mais il déteste les yachts, ce moyen d'aller sur l'eau pour n'aller nulle part. Ce qu'il voulait, dès le début, dès la fin de ses études à Oxford, c'était connaitre d'autres horizons que celui du 9 heures-17 heures en costume croisé des bureaux londoniens, un autre avenir que celui de banquier à quoi rêvait pour lui son père, un colonel de la garde royale.

Gavin Young est un homme qui a l'esprit pratique. C'est encore loin la Chine, qui parait chez Payot, dans la collection " Voyageur ", aux récits rassemblés sous le titre Worlds apart, ses livres en témoignent plutôt dix fois qu'une. Dès qu'il a su que son premier but était d'être le plus loin possible de chez lui, et de revivre les émotions que lui avaient données ses lectures d'enfant, Joseph Conrad et Stevenson, il a cherché un job, et trouvé, dans l'import-export, un tabouret à Bassorah, Irak.

" Dans chaque vie, il y a deux ou trois personnes qui jouent un rôle déterminant ", dit Gavin Young. Dans la sienne, qui fut particulièrement mouvementée, même s'il met une certaine coquetterie, et une certaine pudeur, à glisser sur le courage dont il fit preuve, il y en eut un peu davantage. Mais il faut parler de deux ou trois rencontres qui orientèrent l'existence de cet aventurier d'un genre très particulier : le plus " classique " des voyageurs modernes, un gentleman-explorateur tombé du dix-neuvième siècle dans les guerres de libération et de décolonisation.

Il y a donc un explorateur, un journaliste et un écrivain qui veillèrent sur la destinée du jeune Gavin Young. Comme il aime à le répéter : ce qui est écrit est écrit. L'explorateur vint le premier : Wilfred Thesiger, le célèbre découvreur des descendants de Sumer, les Arabes des marais, qui ressemblait et ressemble toujours à une souche d'arbre travaillée par la mer. Il y eut ensuite un journaliste, correspondant du Sunday Times à Rabat. Thesiger avait emmené Young avec lui ; Ian Fleming, le père de James Bond, lui donna le moyen de vivre, en le convainquant qu'il saurait écrire ce qu'il vivait. Et Gavin Young se souvient avec tendresse de son fume-cigarette, de sa capacité d'ingurgiter de la vodka, de sa passion pour les coquillages, qu'il ramassait sur les plages dans un vieux panier.

Mais l'étoile qui brille constamment dans le ciel personnel de Gavin Young, c'est Joseph Conrad. Lui qu'on trouve au début dans les rêves éveillés d'un petit garçon qui lit encore London ou Stevenson dans les criques de Cornouailles, lui qui sait mieux que tous les autres " parler pour ceux qui sont sans voix ", comme disait Victor Hugo, lui qui a toujours compris et su décrire les gens ordinaires, et leurs vies extraordinaires, aux quatre coins du monde. Qu'il parle de sa famille adoptive du Vietnam, des Samoans qui ont fait de lui un des leurs, de Samar et Hassan, deux marins baloutches de l'Al Raza, un des bateaux qui le menèrent d'Europe en Chine, du capitaine Rashad ou de ses amis philippins, Gavin Young écrit en compagnie de Conrad, de lord Jim.

" C'est, dit-il, qu'il y a tant de jeunes gens qui se promènent de par le monde, en ne voyant rien, en ne comprenant rien. Les choses seraient tellement différentes si les gens voyaient à quel point nous sommes tous pareils. "

Premier point : l'idée qu'on se fait, en voyageant, une sorte de grande famille, choisie et dispersée, qui laisse libre.

Deuxième point, le plus important peut-être : si l'on ne voit que ce qu'on a sous les yeux, on ne voit rien. Ce qui importe, ce sont les fantômes, le " passé visitable ", comme disait Henri James - mais Young n'est pas complètement sûr que ce soit vraiment lui. C'est encore loin la Chine raconte ainsi une visite très émouvante dans Alexandrie, à la recherche de la maison du poète Constantin Cavafy.

A force de rêver de Gauguin aux Marquises, de Melville dans le Pacifique, de Stevenson du côté de Samoa, de pister Malraux dans les ruelles de Shanghai, Gavin Young, lecteur fou, s'est mis en tête de marcher dans les traces de Conrad, forcément. Mais cette fois-ci, systématiquement.

Il est en train d'explorer les fleuves et les ports, les villes, la jungle, l'univers du père du Nègre du " Narcisse ". Ce qui est une autre manière d'être un voyageur " classique ", un explorateur de l'imaginaire (une tout autre manière que Bruce Chatwin dans le Chant des pistes), cette manière solide et sérieuse de faire des choses folles qui définit Gavin Young.

Découverte majeure de l'année 1989 - avec Charles Willeford, publié chez Rivages, - les romans de K.-C. Constantine ont tous pour héros Mario Balzic, chef de la police de Rocksburg, une petite ville de Pennsylvanie. Sur les huit aventures de Mario Balzic qui ont paru depuis 1972, quatre ont été traduites en France, dans la nouvelle collection " Polar Sud " d'Actes Sud : Meurtres à Rockburg Station (1972), l'Homme qui aimait se regarder (1973), l'Homme qui aimait les tomates tardives (1982) et Un coup fumant (1975).

Contrairement à la plupart des autres écrivains de " policiers procéduriers " (police procedurals) tels que Joseph Wambaugh, Ed McBain ou Sjöwall et Wahlöö, dont les protagonistes évoluent dans des milieux urbains, K.-C. Constantine préfère l'univers rural ou l'atmosphère des petites villes de l'Amérique profonde.

Mario Balzic est souvent en conflit avec ses supérieurs ou collègues, et il parvient, la plupart du temps, faire aboutir résoudre ses enquêtes plus par ses qualités humaines que par le traditionnel travail de routine de la police.

Si de nombreux personnages réapparaissent au fil des romans - un avocat pilier de bistrot, un chef des pompiers particulièrement irascible, une épouse compréhensive ou une " mamma " protectrice, - c'est, cependant, à travers les yeux et le cÓur de Balzic que le lecteur perçoit Rocksburg et sa population. Buvant trop, connaissant des problèmes de poids, doté d'un caractère entier, Balzic est quelqu'un de profondément humain, qui incarne en quelque sorte la conscience de sa communauté.

Cette chaleur humaine est un des attraits principaux des romans de K.-C. Constantine. Ses dialogues drôles, cyniques et pleins d'énergie, sont rares dans la littérature policière, à l'exception de ceux de George V. Higgins (The Friends of Eddie Coyle). Il n'est donc pas étonnant que K.-C. Constantine soit l'auteur favori de bon nombre d'écrivains américains tels que James Crumley, tandis que son dernier roman, Joey's Case a été couronné meilleur roman policier de l'année 1988 par un Edgar Allan Poe Award. Sa manipulation de la langue anglaise se fait souvent au détriment des règles de syntaxe et de ponctuation, au point qu'il doit rendre fous ses correcteurs.

K.-C. Constantine est lui-même une énigme soigneusement entretenue par l'auteur, l'agent et l'éditeur. En effet, depuis dix-sept années, aucune photo, aucun entretien n'ont été pris et la véritable identité de l'écrivain demeure un mystère. Seul Allen J. Hubin, un spécialiste américain du roman policier, nous indique son nom véritable, Carl Kosak, et situe sa date de naissance aux alentours de 1935.

" L'écriture était pour moi un moyen d'échapper à l'ennui mortel et aux incessantes mortifications des Marine Corps..., écrit-il. Je commençais par recopier tout ce que je lisais. Puis j'effectuais des exercices. Ayant recopié un paragraphe, j'en supprimais tous les substantifs pour les remplacer par d'autres, avant de faire la même chose avec les verbes et les adjectifs. Je tentais alors d'écrire mes propres phrases, en utilisant le même nombre de mots dans un ordre similaire sur le même sujet que l'auteur du livre...

" Durant mon adolescence, je dévorais les récits westerns de Zane Grey, Luke Short et Max Brand... Leurs personnages et leur façon de s'exprimer se rapprochaient bien plus des gens que je connaissais que les héros de Shakespeare (naivement, je crus longtemps que César s'exprimait en vers !)... Parmi les auteurs qui m'ont le plus influencé, je citerai Ernest Hemingway, E.B. White et James Thurber. Jamais ils n'utilisaient cinq mots quand trois étaient suffisants. "

Après son séjour chez les " marines ", Constantine suivit des cours d'écriture à l'Université d'Iowa pour se lancer à plein temps dans le métier d'écrivain, sans grand succès d'ailleurs : " J'ai commencé à écrire du policier parce que je n'arrivais pas à vendre ce que j'écrivais. J'avais envoyé des nouvelles à un agent sur la recommandation d'un ami, mais on me répondit qu'il n'y avait pas de marché pour les nouvelles. Tant mieux d'ailleurs, car mes textes étaient médiocres, même si, à l'époque, je pensais naturellement le contraire ; pour moi, ces récits étaient subtilement structurés et profondément symboliques, etc. L'agent demanda à mon ami si j'avais écrit du policier. " Cela se vend toujours ", affirmait-il. J'étais bien sûr horrifié... Mes trois premiers romans ayant été immédiatement achetés, je poursuivis avec de nouvelles aventures de Mario Balzic... J'ai écrit sur des crimes individuels dans un lieu déterminé, parce que je crois être capable de comprendre des événements uniquement à petite échelle.

" Je n'ai aucune idée de ce que je ferai dans cinq ans ou des sujets que j'approcherai dans mes prochains romans. Si je suis toujours de ce monde et capable de tenir un stylo et de taper à la machine, je gribouillerai quelque chose, car rien ne m'excite plus que de manipuler les cinquante-deux lettres de l'alphabet et les dix signes de ponctuation (sans tenir compte des parenthèses, tirets et ellipses) pour essayer de former des phrases qui racontent une histoire - je ne vois guère autre chose de plus passionnant. "

L'illustration ci-dessus représente la couverture d'un roman de James Mr Cain, Sérénade. Signée par Robert Jonas, en 1947, elle est typique, malgré son style moderniste et sa facture moins tapageuse que ses concurrentes, de l'époque des couvertures des " Paperbacks ", ces livres de poche imprimés sur du mauvais papier qui firent leur apparition en 1939 et connurent leur apogée au cours de la décennie qui suivit la seconde guerre mondiale. Le roman noir de type " hard-boiled " (littéralement " dur-à-cuire ") y trouva un lieu privilégié d'expression et d'épanouissement. C'est cette rencontre entre un genre littéraire et une formule éditoriale qu'analyse Geoffrey O'Brien dans Hard-boiled USA, histoire du roman noir américain.

Tout en resituant l'Óuvre des grands noms du genre, Geoffrey O'Brien souligne l'importance qu'ont eue dans l'inconscient américain ces livres aux couvertures criardes et bariolées.

Joubert ? Mme de Chastenay disait qu'il avait " l'air d'une âme égarée dans un corps ". On lui doit probablement le meilleur portrait psychologique jamais réalisé de Chateaubriand, dans une lettre à Molé. Ce n'est pas rien. Tout était par ailleurs modeste chez cet homme à qui l'on appliquerait volontiers le mot de Sainte- Beuve sur Mme de Récamier " qui aurait voulu tout arrêter en avril ". A ses yeux, achever c'était toujours détruire, publier quoi que ce soit, toujours trahir. C'est pourquoi il n'y a pas à proprement parler une " Óuvre " de Joubert, mais un prodigieux archipel de " pensées ", de " jugements " et de " notations " ; le tout mêlé à une correspondance qu'il faudra bien se décider un jour à éditer et dont Rémy Tessonneau a su extraire la matière de cette anthologie.

Joseph Joubert était un adepte du Tiède, moins peut-être par frilosité d'âme que parce que la tiédeur servait de support à son acuité. Par la façon qu'il avait d'assister aux autres avec subtilité et une sorte d'impartiale équité, Joubert est le cas unique dans les lettres françaises d'un moraliste sans rancune : sa modestie le sauvait du cynisme, qui est encore une manière de ruer dans les brancards.

Aucun signe d'impatience, c'est-à-dire d'ambition, chez Joubert, quelque sujet qu'il aborde : aboutir à des pensées qui soient comme des " gouttes de lumière " oblige à une lenteur méticuleuse à laquelle il ne s'est jamais dérobé. Ce qui n'empêche nullement une vitesse du trait : " Voltaire a la grâce du singe, Rivarol a celle du chat. " Ou : " Que de gens aiment les sièges renversés parce qu'ils peuvent s'y asseoir ! " Ou encore: " Mélancolie : quand on a des chagrins qui n'ont pas de nom. "

Cet homme né en 1754, qui fut le témoin discret de la montée au Zénith de Chateaubriand, promeneur paisible au milieu d'une époque en folie, a su jouir d'un bonheur qui semble encore résonner dans l'oreille à la lecture de ces fragments rassemblés. Sans doute le doit-on à cette exigence qui fut la sienne de n'" user que de pièces d'or et d'argent dans le commerce de la parole ". Une recommandation toujours valable...

Victor-Napoléon Lvovitch Kibaltchitch (1890-1947), dit Le Rétif, alias Victor Serge, fustigeait dans ses écrits " l'illusion révolutionnaire " de nombre de ses camarades anarchistes. Pourtant, peu d'hommes auront autant que lui Óuvré pour une hypothétique révolution. Dès l'âge de quinze ans, en 1905, il devint membre de la Jeune Garde socialiste d'Ixelles en Belgique qu'il quitta, l'année suivante, pour fonder avec Raymond Callemin - le futur Raymond la Science - le groupe révolutionnaire de Bruxelles.

A partir de 1908, Victor Kibaltchitch mettra sa plume au service de ses idées et collaborera au Communiste, au Révolté et à quelques autres publications libertaires dont l'Anarchie, fondée en 1905 par Libertad. Son amitié pour Raymond Callemin lui vaudra d'être condamné en 1913 à cinq ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour pour " complicité " avec la bande à Bonnot. A sa sortie de prison, fin janvier 1917, il se réfugie en Espagne avant de gagner Moscou en 1919 où il sera un temps le collaborateur de Litvinov et de Zinoviev.

C'est en Union soviétique qu'il commencera à écrire une Óuvre romanesque de première importance (1). Exclu du Parti communiste en tant qu'oppositionnel de gauche, il sera déporté au camp d'Orenbourg en Oural, en 1933. Libéré trois ans plus tard, il s'installera à Paris, après un détour par sa Belgique natale et militera en faveur des révolutionnaires espagnols. En 1940, lucide quant au sort que lui réserveraient les nazis, il s'exilera au Mexique, où il passera les sept dernières années de sa vie.

Aujourd'hui réunis en volume par Yves Pagès, à la librairie Monnie (2), les articles que Victor Serge publia, sous le pseudonyme du Rétif, dans l'Anarchie de 1909 à 1912 prouvent - si besoin était - que ce sceptique ne fut jamais dupe de l'idéal qu'il servit avec une passion jamais démentie. " L'ordre présent nous écrase, nous traque, nous tue. L'ordre révolutionnaire nous écrasera, nous traquera, nous tuera ", notait-il avant de fustiger l'ouvriérisme, cette " étrange maladie dont souffre presque toute l'intellectualité dite avancée ". " Vivre ici-bas, vivre de suite ! " : tel était le programme du Rétif.

C'est la lecture d'une brochure de Kropotkine, Aux jeunes gens, qui avait initié Victor Kibaltchitch et Raymond Callemin à l'anarchie. Piotr Alexeielevitch Kropotkine (1842-1921), surnommé le prince de l'anarchie en raison de ses origines aristocratiques, ne pouvait que séduire ces jeunes révoltés. N'avait-il pas défini l'action anarchiste comme une " révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite " ?

Les Mémoires d'un révolutionnaire, dont Kropotkine entreprit la rédaction après son installation en Angleterre en 1886 (3), relatent les prises de conscience successives d'un homme à la sensibilité exacerbée. Mais ce livre est, d'abord et surtout, un document exceptionnel sur la situation politique et sociale dans l'Europe de la seconde moitié du siècle dernier. Kropotkine rejoindra la Russie en 1917, dès les premiers troubles révolutionnaires. Malgré les " attentions " de Lénine, il jugera sévèrement le régime bolchévigne et adressera, quelques mois avant sa disparition, un Message aux travailleurs d'Occident, dans lequel il disait : " Camarades ! ne laissez pas le communisme d'État s'établir dans vos pays ! "

Les souvenirs et confessions littéraires ont brillé le plus souvent d'un éclat douteux, qui était l'authenticité de leurs mensonges. Ou leur auteur éprouvait le besoin de tremper dans la morgue et les raisons péremptoires une gloire incertaine, ou il tenait pour vertu l'indigence, hautement revendiquée, d'une existence sans détours ni prouesses. Cellini, Casanova, Da Ponte, furent des premiers. Jean-Jacques Rousseau fut des seconds. Quant aux mémorialistes, comme Retz ou Saint-Simon, ils ajoutent à l'une et l'autre entreprises ce qu'il faut d'intelligence pour attribuer la bonne fortune à leur génie et la mauvaise à l'implacable des circonstances.

Lautréamont, affirmant " je n'écrirai pas des Mémoires ", donne le ton et la mesure d'une époque où les hommes de qualité se font rares et les critères plus exigeants. De quelle grandeur s'autorisaient-ils, ceux qui se racontaient complaisamment, alors que sous les tics accumulés d'une époque la simple humanité faisait défaut ? Tant que l'imaginaire n'aura pas disposé du réel, il n'y aura désormais de mémoire que du banal.

Un événement dramatique a incité François Camille Cron à porter témoignage sur le cours monotone de ses jours. L'auteur a participé à la Commune. Il échappe à la première vague de la répression, retrouve un emploi de comptable et, bénéficiant de la protection d'un militaire, ami de la famille, il s'apprête à mener une existence paisible quand une dénonciation provoque son arrestation. Le conseil de guerre le condamne à la relégation en Nouvelle-Calédonie. Arrivé à Nouméa en 1874, il sera libéré, par effet d'amnistie, en 1877.

Quelques cahiers manuscrits contiennent la chronique du village où il est assigné à résidence, un mélange de résignation, de médiocrité, d'espoir, de mesquinerie, que pimentent les tracasseries d'un surveillant, une passion inavouée pour l'épouse d'un fonctionnaire, le départ d'une famille à laquelle François Camille s'était attaché.

Ce qui l'accable n'est pas tant la morosité quotidienne que l'exil, l'éloignement d'un milieu où, se sentant chez lui, il supporterait avec la meilleure grâce du monde les mêmes vicissitudes. Il n'aspire pas à la fin d'une existence pénitentiaire, il souhaite seulement retrouver une ambiance qui la lui rende plus supportable. S'il s'exalte à la pensée qu'un avenir heureux attend l'humanité à quelque détour de l'Histoire, c'est encore pour se convaincre de l'impossibilité de vivre dans le présent.

Selon Philippe Burrin, c'est en août-septembre 1941 que les nazis ont décidé d'exterminer les Juifs, au lieu de se contenter de les expulser.

Voilà un livre important. Au lecteur pressé, son objet semblera un peu mince : déterminer l'" avènement " de la solution finale, plus exactement la date à laquelle les nazis ont décidé d'exterminer physiquement les Juifs d'Europe. C'est pourtant un point essentiel du débat historiographique et politique sur ce drame, et qui révèle le mode de fonctionnement du régime hitlérien durant la deuxième guerre mondiale.

La thèse dominante, celle des intentionnalistes (je reprends là le jargon des historiens), veut que cette destruction ait été programmée dès les années 20 par Hitler, dont toute la conduite s'expliquerait par un antisémitisme obsessionnel. C'est ce que conteste, après d'autres, Philippe Burrin, car ce schéma repose sur une base documentaire fragile et sur une analyse réductrice de la psychologie du Führer. Il a donc cherché à comprendre comment avait été prise la décision d'exterminer physiquement les Juifs.

Rappelons que les premiers programmes d'extermination n'avaient pas de visée spécifiquement raciste : Hitler profite du déclenchement de la guerre pour tuer systématiquement les malades mentaux (c'est l'opération T4, qui provoquera en deux ans la mort - la plupart du temps dans des chambres à gaz - de quelque soixante-dix mille personnes) ; d'autre part, est menée méthodiquement, dès l'automne 1939, la polonisation, cette destruction systématique des élites, juives ou non.

Quant aux Juifs, ils avaient bien été immédiatement traités comme des parias ; mais la politique des nazis, jusqu'à l'été 1941, visait avant tout à rendre le Reich " judenfrei ", à expulser progressivement d'Allemagne ceux qu'ils accusaient de corrompre par métissage le Volk allemand ; et, la guerre venue, les nazis s'en tinrent d'abord aux projets de créer des " réserves " juives (après la défaite de la France, ils avaient retenu à cette fin l'ile de Madagascar, qui présentait l'avantage d'être vaste et ceinturée par la mer). Et, nous dit Philippe Burrin, c'est en août-septembre 1941 que les responsables nazis, et parmi eux évidemment Hitler, optent pour le génocide (la " conférence de Wannsee ", prévue d'abord pour le 29 novembre et qui se réunira le 20 janvier 1942, en fixera les premières modalités techniques).

Comme on le sait, les sources sur le sujet ne sont pas aussi explicites qu'on le souhaiterait (ainsi on n'a pu trouver sur la solution finale aucun ordre écrit de Hitler). Philippe Burrin a la modestie d'indiquer que ce livre est un " essai " et précise, quand il le faut, qu'il peut être amené à formuler des hypothèses. Mais on retrouve dans cette leçon d'histoire les qualités qui avaient fait la force de son précédent ouvrage, les Dérives fascistes (1), qui décrivait les trajectoires de Bergery, Déat, Doriot : une problématique bien centrée, une grande rigueur dans la démonstration, une écriture sans concession. Et l'argumentation emporte la conviction du lecteur.

Tant que dure la période du Blitzkrieg triomphant, il s'en contente. C'est la campagne de Russie qui déclenche le processus d'extermination proprement dit. Et pourquoi dès septembre 1941 ? Parce que, nous dit Philippe Burrin - et c'est là où sa thèse est particulièrement neuve et stimulante, - la campagne ne se déroulait déjà plus de la manière décisive qu'avait escomptée Hitler ; plusieurs témoignages en font foi.

A ses yeux, toute hésitation devenait criminelle, car elle menaçait la survie du Reich : il ne s'agissait plus d'expulser, mais d'exterminer. Et la machine de mort allait fonctionner de manière à la fois rationnelle et démente.

DEPUIS 1945, l'entretien de la flamme nationale, la verdeur des affrontements politiques et la purulence des enjeux de mémoire collective ont conjugué leurs effets pour marquer d'un grand " R " la Résistance, entendue comme l'action de tous ceux qui, depuis 1940, volontairement et armes à la main autant qu'ils le purent, s'opposèrent à Hitler dans l'Europe nazifiée. La majuscule a ainsi surmonté, longtemps, pieusement, une histoire au second degré, passablement légendaire, pleine de hauts faits spectaculaires, d'ardeurs patriotiques et d'engagements idéologiques. Idéale par vocation, mythifiée pour les bonnes causes, inaliénable dans le cÓur des témoins, conflictuelle sans doute mais pédagogique toujours : un sillage d'adjectifs à usage civique a accompagné depuis quarante ans la mise en forme historique d'une Résistance sans mémoire courte. Tout basculerait-il aujourd'hui, quand s'éclaircissent les rangs des acteurs, que de nouvelles générations s'interrogent et qu'une histoire au premier degré cherche sa voie ? Ces trois livres importants le démontrent à l'envi.

Jacques Semelin, psychologue d'origine et spécialiste de l'étude de la dissuasion civile dans les sociétés d'oppression, a sorti les outils de l'historien pour " tester " le désarmement volontariste dans le cas de figure qui lui fut naguère le moins favorable : " celui de la brutalité extrême, celle du nazisme ". Avec quelque naiveté peut-être, il a découvert à temps que " non-violence " ne s'appliquait guère au temps de la guerre ouverte. Il a donc forgé un concept, la " résistance civile ", définie comme un processus spontané de lutte non armée qui dresse une société civile, avec mobilisation d'institutions et de populations, contre un ennemi " surarmé ". Puis il a parcouru la meilleure part d'une immense production historique sur la seconde guerre mon- diale pour démontrer sa validité, en arrêtant prudemment sa démonstration à l'heure où d'aucuns surent choisir entre les actes démonstratifs et les armes offensives : en 1943, quand se militarisèrent les résistances et se préparèrent les insurrections nationales en liaison avec les Alliés.

VOICI donc unis pour la première fois dans une analyse comparative à l'échelle de l'Europe occupée des événements aussi dissemblables à première vue que le refus des évêques norvégiens ou des médecins hollandais de venir lécher les bottes, les commémorations vengeresses du 28 octobre 1939 à Prague ou du 11 novembre 1940 à Paris, les grèves ouvrières, dont celle des mineurs du nord de la France en mai 1941 fut le meilleur exemple, le succès des komplety, ces lycées clandestins où la Pologne sauvait l'âme de ses enfants, le transfert des juifs de Copenhague vers la Suède avec la complicité de toute une population, les murmures des queues devant les magasins d'alimentation vides ou les mille signes au quotidien d'une feinte passivité face à l'Allemand.

Jacques Semelin montre qu'ils visent tous le même but : mettre à distance occupants et occupés, préserver une société assiégée, " creuser le fossé entre la domination militaire, qui était un état de fait, et la soumission politique, qui est un état d'esprit ". Cette " résistance civile " fut " un choc des volontés ", une procédure conservatoire des valeurs qui fondaient l'identité collective des peuples asservis. Une prise de gage pour l'avenir, en somme, quelque part entre passivité coupable et révolte aventureuse.

On discutera, bien entendu, ces conclusions qui " civilisent " à l'extrême un processus dont on peut défendre qu'il ne fut jamais légitimé que par le passage ultime à l'action armée ; qui créditent d'ambitions stratégiques à long terme des actions de survie quasi instinctives qui ne relèveraient que de la tactique aléatoire. Mais le livre de Semelin ouvre toute grande la porte à un réexamen général de notions encore trop dépourvues de statut historique dans l'analyse de cette guerre totale : l'opinion publique, la vie quotidienne, la résignation des masses, le jeu des institutions ou la solidité des cadres sociaux.

IL se trouve qu'il recoupe de fort près l'analyse proposée par un historien du Sussex, Harry Kedward, dans un travail paru en 1978, devenu un classique aux yeux des spécialistes et dont il faut féliciter Champ Vallon d'avoir commandé enfin la traduction. Examinant l'éveil de la Résistance dans la zone non occupée de la France jusqu'à son invasion en novembre 1942, fouillant une masse de publications et de tracts ignorés, traquant le témoignage des acteurs, Kedward explique en effet très posément, avec une remarquable intelligence des situations historiques concrètes, non seulement que la poignée de résistants actifs obéirent sans hésiter à des motivations profondes qui avaient bien peu à voir avec quelque " prédisposition " militante ou idéologique antérieure, mais que, ultra-minoritaires et sachant que jamais la France tout entière ne basculerait d'un coup du maréchalisme à la Résistance, ils surent livrer précocement une bataille d'opinion.

Contre les visions unifiantes d'une action résistante mue par les seuls réflexes du patriotisme ou de l'anti-fascisme, ou par ces deux ardeurs mêlées, et brûlant d'en découdre d'abord avec l'occupant, Kedward démontre que les hommes et les femmes des mouvements de zone sud se fixèrent pour objectif premier de faire comprendre à leurs compatriotes qu'on pouvait résister. En clair, ils réintroduisirent la complexité du choix dans une situation que Vichy et les nazis entendaient simplifier avec tant d'arrogance. Mieux encore : Vichy ayant pris le risque de rouvrir la " guerre franco-française " avec tout autant d'insolence, " la Résistance fut une réponse politique à une provocation politique aussi bien qu'une réponse patriotique à une crise nationale ". Autrement dit, la France des maquis et de la Libération renouera autant avec l'Affaire Dreyfus qu'avec Valmy, avec le vieux refus de l'arbitraire qu'avec l'atavique défense du sol sacré de la patrie. Rigoureux, ramassé, plein de formules percutantes et porteur, on le voit, de révélations de fort calibre : le livre de Kedward bouscule à bon escient beaucoup d'idées reçues.

LES idées reçues, l'original qu'est Daniel Cordier ne les aime guère, lui non plus. L'ancien secrétaire de Jean Moulin, l'éternel jeune homme de la liberté d'esprit, l'ex-marchand de tableaux, décida un beau jour de se faire historien pour rendre à " Rex " le seul hommage qu'il eût souhaité : celui de la vigilance au service du vrai, entendu au sens le plus positiviste. Depuis plus de dix ans, Cordier a donc fouillé les archives publiques, trituré ses propres papiers, relu ceux qu'il avait naguère eus entre les mains au BCRA de Londres, rameuté une équipe de jeunes chercheurs, pris conseil des meilleurs spécialistes, pour dire avec une incroyable minutie et en se défiant systématiquement des " souvenirs " biaisés des survivants, qui fut vraiment " l'inconnu du Panthéon ", longtemps délaissé après 1944, enseveli sous l'hommage national de Malraux au " Carnot de la Résistance " en 1964, puis accusé sans vergogne par Henri Frenay en 1977 d'avoir été " l'homme du Parti communiste ".

Avec Daniel Cordier, l'enfant de la République, l'homme du CNR, le " pauvre roi supplicié des ombres " trouve ainsi, fait inoui, son historien au sens plein chez son compagnon au sens fort. Car les deux premiers volumes de cette monumentale biographie, qui en comptera six au total, sont - je pèse l'adjectif - stupéfiants. Par l'ampleur du travail : plus de 1 600 pages denses pour conduire à la clandestinité, en novembre 1940, le préfet de Chartres. Par sa sûreté documentaire, dont témoignent des milliers d'annexes et de notes jamais prises en défaut et qui font de ces volumes des instruments de travail inappréciables. Par l'art du recoupement d'archives authentifiées, qui serre au plus près une vérité surgie de l'accumulation cent fois contrôlée de détails minutieusement établis. Par l'émotion contenue aussi, qui transpire à chaque page de cette impitoyable relation - souvent heure par heure - d'un destin qui n'eut rien de si prévisible.

Qui pourra trouver le loisir de tenter la lecture de tels pavés, dira-t-on ? Et Cordier ne se serait-il pas noyé dans les détails oiseux ? Il est vrai qu'il vaut mieux prendre quelques précautions d'agenda avant d'embarquer. Mais quelle croisière ! On me pardonnera de n'en pas détailler les escales et - il y en a - les méandres. Le lecteur pressé pourra se contenter des 288 pages de la préface (c'est sans doute un record d'édition !) qui résument les six volumes promis et annoncent leurs révélations grinçantes (y compris sur l'arrestation de Moulin à Caluire le 21 juin 1943 et sur le rôle qu'y joua Hardy, dont on se souvient qu'il fut souvent question lors du procès Barbie). A tous les autres, plus disponibles et plus curieux, disons qu'ils vont s'armer d'un grand livre et qu'ils peuvent, en toute confiance, partir à l'aventure avec le garçon de Béziers qui fut républicain à en mourir, avec ce fonctionnaire radical qui dessinait avec plaisir, avec le fier préfet des Premiers combats dont l'écharpe nous hante.

P.S. : La Résistance tombe en avalanche en librairie : Sabine Zeitoun dit avec émotion la mise à couvert de jeunes juifs dans la France de 1942 (Ces enfants qu'il fallait sauver, Albin Michel, 288 p., 89 F) ; Jacques Prévotat édite avec grande sûreté les écrits clandestins du Père Fessard (Au temps du prince-esclave, Criterion, B.P. 1003, 87050 Limoges Cedex, 263 p.) ; les écrivains, résistants ou non, sont passés au crible d'un colloque, la Littérature française sous l'Occupation (Presses universitaires de Reims, 347 p., 120 F) ; Julien Lajournade, un rescapé de " Sachso ", dépouille le Courrier dans les camps de concentration (Editions ID, 9, rue Jean-François-Gerbillon, 75006 Paris, 187 p., 195 F).